‹ Aventures du temps passéChapitre 22 sur 37 · LA COMÉDIENNE · texte numérisé non relu

LA COMÉDIENNE

Hiss Jane était une terrible créature; c'était en même temps Corinne et Manon. Je Ta! vue pour la dernière fois» il y a quatre ans, un soir où elle jouait Desdemona au théâtre de Covent-Garden. Ce soir-là tout le monde disait qu'elle était à l'apogée de sa beauté aussi bien que de son talent. Miss Jane avait été créée pour prouver que tous les yeux bleus n'ont pas la pureté, la tendresse, l'honnête et calme douceur d'un ciel printanier. Il n'est pas d'yeux noirs que je n'eusse défiés de l'emporter sur les siens en ardents et inquiétants mystères. De même ses cheveux blonds notaient

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pas de ceux qoi se marient à la blancheur du lin , dont réclat a je ne sais quoi de frais et de virginal; c'étaient des cheveux pleins de chaude lumièce, comme ceux que fait tomber Giorgion sur les chairs vivantes de ses femmes. Moi, j'ai toujours pensé que Desdemona méritait un peu d'être étranglé par Othello. Évidemment , il y avait dans son âme et dans son corps ce brûlant secret de iolupté perfide que toutes les vrais filles d'Eve possèdent pour notre joie et notre tourment On sentait dans la Desdemona de Covent- Garden tout ce qui explique l'amour et la fureur du Maure. Ce qui a inspiré à Schakspeare sa plus magnifique expression» ce mystérieux et dangereux attrait des femmes et de Fonde, triomphait dans chacun de ses regards, de ses sourire!^ de ses mouvements. Les femmes la regardaient avec un intérêt curieux et jaloux. Je n*ai pas besoin de dire comment la regardaient les hommes.

J'en remarquai un dont je vois encore l'œil fixé sar la scène, avec une expression étrange de tristesse et d'ardeur : c'était le marquis William de Golbridgft A coté de lord Colbridge était sa femme» miss Harf Glaforth» ia plus noble» la plus honnête et la plo^ jolie fille de l'Ecosse. Lady Colbridge avait toute la pureté des lacs et des neiges; mais elle avait aussi» ii faut bien le dire, quelque chose de leur froideur, b pureté û souvent le malheur de s'unir avec le froid* On, sentait qu'aucune passion n'avidt traversé le îà*

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gard limpide qui éclairait le teint répesé et «ni de iA marquise. Cependant lady Colbridge, ce soir-là, regardait son mari avec tuie sorte d'inquiétude. Elle trouvait qu'il portait au spectacle an intérA bien vif pour un intérêt littéraire. Il ta sans dire que Marie Claforth ne savait point la vie qu'avait menée William avant de l'épouser; si elle l'avait sue!... On prétend que l'été dernier , lord B. .. , qui suit encone assez lestement lé chemin des bonnes fortunes^ quoique fort près de ses quarante ans, la lui a racontée; Nous allons la dii'e, nous, telle que nous la sàvohs déjà depuis longtemps. Lord Colbrfdge, à l'époque où il vit miss Jane pour là première fois , s'appelait sir William Simpton. Il ne pensait guère avoir la fortune et le titre dont il est liiainteuant possesseur. Soh pëi^, le colonel Simpton, était un cadet de famille ^ui avait fkit toutes les folies classiques, y compris le mariage d'amour. Il avait laissé une femme et trois enfants à peu près sans autre héritage que son nonâ, c'est-à-dire le nom d'un des hommes les plus braves, mais les plus ëcervelés de la Grande-Bretagne. William et ses deux stetirs avaient un oncle fort riche, Henri Simpton, marquis de Colbridge, mais cet oncle était Tennemi de leur mère, et n'avait jamais été l'ami de leur père. De plus, il avait deux fils : c'était là un oncle dont on ne parlait même pas. Il se trouva que William Simpton avait un talent. Le talent est une aumône que le ciel met quelquefois dans la besace des pauvres gens. William

Simpton était sculpteur. Il y eut des artistes gentilshommes, témoin le chevalier Van Dyck. Sir William fit en bronze et en marbre des figures qui avaient une grande^gance. On les lui payait un assez bon prix qu*il touchait d'un cœur humilié^ mais fort résigné cependant.

Le fait est qu'à vingt-cinq ans William n'était pas trop malheureux; H ne songeait guère à se brûler la cervelle que deux ou trois fois par semaine, ce qui indiquait, il y a encore quelques années, une situation d'esprit assez satisfaisante chez des jeunes gens nourris du désespoir de Werther, du vaste ennui de René, des tristesses de Childe-Harold. 11 avait le bonheur d'avoir une condition qui, sans être bien originale, ne ressemblait pas toutefois à celle de tout le monde : les gens qui se livrent à l'art, sans être ni ces amateurs ridicules, ni ces artistes proprement dits, qui, les uns par leurs prétentions et leur niaiserie, les autres par leur vie bohémienne, leurs instincts de pie voleuse et leur caractère de Pantalon, appellent la déconsidération sur eux; — ces gens-là se rencontrent, Dieu merci, mais ne se rencontrent pas à chaque instant.

William Simpton était un galant homme, ne se souvenant hors de son atelier qu'il était artiste qu'à la façon particulière dont l'affectaient soudain certaines formes du monde extérieur et certains mouvements du monde caché. Il était avec les hommes franc, ouvert, plutôt bienveillant que malveillant; toutefois il n'eût

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pas fallu dans une discussion le contredire beaucoup plus longtemps que son père, feu le colonel Simpton. Vis-à-vis des femmes, il était d'une grande douceur, d'une grande sûreté, et mafheureusement pour lui d'une grande tendresse. Il avait une nature amoureuse. Il pensait sérieusement tout ce que d'autres disent par habitude et façon de parler. Ainsi il croyait que l'amour peut vraiment brûler le cœurj d'une vraie flamme, il était convaincu qu'avec tout le sang de ses veines on ne paie pas assez chèrement la mystérieuse, l'idéale et pourtant la si réelle conquête de ces jolies fleurs vivantes auxquelles tant d'enchantements sont attachés. Enfin, il était un peu romanesque; mais, s'il n'y avait pas de roman dans la vie, que ferions-nous de maintes choses charmantes , des vieux châteaux» par Qxemple, des chants d'oiseaux» du clair de lune et du printemps?

C'est par un clair de lune et au mois de mai que commença le roman de William. On sait que le mois de mai est à Londres le mois mondain. Du reste, mois de mai, clair de lune et charme du monde ne se faisaient guère sentir dans l'endroit où sir William se trouvait le soir dont il est question. Cet endroit était une de ces tavernes chères au prince Henri quand il traînait encore la débauche après lui sous la forme ventrue de Falstaff. William, assis à l'écart, fumait sa pipe et buvait de la bière. Il goûtait d'abord ce plaisir compliqué que les artistes trouvent dans les tavernes»

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les UeQX OÙ, grâce à la pipe et au vin, il y a le pins de fumée et de rêverie, puis un autre plaisir encore qui me fait préférer le sort de ce bandit pour qui rhomme inventa la potence et la Providence les vautours, à celui de cette jolie miss pour qui ont été créés la famille, le sourire, les tartines de pain et de beurre et les tasses de thé. William Simpton jouissait du plaisir d'être là où nul ne vous sait, nul ne vous cherche, où vous êtes allé sans savoir pourquoi. Il n'y avait qu'un instant il avait quitté sa •famille; il avait laissé ses deux sœurs et sa mère datis la clarté de la lampe, et il avait respiré cet air libre de la rue qui nous a fait pousser à tous, à certaines heures^ en sortant de certaines réunions convenables, dîners d'apparat, soirées domestiques, des hurrahs si triomphants. Il s'était trouvé à' la porte d'une taverne, il avait regardé à la vitre, l'aspect des buveurs l'avait séduit, et il était entré.

Un homme s'approcha de lui au moment où îl s'asseyait devant un pot de bière. William reconnut dans cet homme M. Peter Croogh, le propriétaire de la maison qu'il habitait. Peter Croogh était une de ces créatures humaines qui ont de grandes chances pour parvenir à quatre-vingts ans, parce qu'elles n'ont aucune raison pour exister. Il avait près de cinquante ans alors ; il avait eu ce qu'on nomme une figure agréable; mais aucune expression généreuse ou élevée ne se peignait sur ses traits, d'où tout charme s'était

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n^iré. Peter Groogh avait mené une vie de plaisir» mais de plaisir sans audace et sans grandeur. Jamais ia fortune, qu^il avait teujaurs poursuivie sans har« diesse, ne lut avait donné assez d'or pour figurer dans les fêtes royales de la volupté. 11 avait gagné à diriger tour à tour des théâtres et des journaux qui faisaient faillite quelque argent vite et sottement dépensé» Maintenant il ne lui restait plus rien que la maison e% demeurait William, vieille maison sise en un quar<» ^r désert, une santé ruinée et un cœur plus ruiné encore. Dans ce cœur, cependant, fleurissait le senti* ment Jeune et vivace par excellence : Fêter Croogh était amoureux. Il y avait de cela quatre ans, une pauvre famille était venue loger sous le toit de sa maison, dans une chambre ok avaient peine à tenir Une paillasse et un fourneau. Cette famille se compo* sait d^un homme qui avait été boxeur, puis contre* bandier, et qui enfin s'était fait vendeur de contremarques à la porte de Covent-Garden, d'une de ces horribles et douloureuses créatures perdues de souffrances et de misère que nous appelons des femmes, et qui pourtant n'ont plus de sexe, enfin d^une jeune fille de quatorze ans, b^lle sous ses haillons comme la filleule d'une fée. Peter Croogh regardait cette jeune fille avec plaisir, quand il la rencontrait dans l-esca** lier. Un jour, il lui parla, et fut frappé du son harmonieux et doux de sa voix. Il se demanda, en s'établissant dans son fauteuil à l'heure où il fumait sa

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pipe, ce qu'on pourrait faire de cette enfant-là, et, con>*?\e il avait été directeur de théâtre, il pensa tout naturellement qu'on pourrait en faire une actrice. Au bout de quelques jours, il avait mis la petite en pension chez un vieux comédien de ses amis, M. Nipp. Quelle vie avait menée la protégée de Peter Croogh avant son entrée chez M. Nipp, c'est un de ces mystères que pourraient nous expliquer ceux-là qui se sont faits récemment les Colombs de ce monde formidable, si longtemps oublié, de Tindigence et du vice. Le fait est que rélève de M. Nipp semblait n'avoir jamais connu ce séjour que nous avons tous fait plus ou moins long dans le jardin de l'innocence. Chose effrayante, aucun sentiment ne l'étonnait, même la candeur. Quand elle prenait le regard d'Ophélie, elle vous faisait respirer des fleurs d'oranger, elle rendait virginale l'âme de ce pauvre Peter Croogh ; puis, un instant après, le darjd du serpent sortait de ses yeux bleus à reflets d'or. Éh bien I ils étaient là deux vieux fous à aimer cette mystérieuse et malicieuse créature, le comédien Nipp et Peter Croogh.

Saules et buissons, cachez-nous les mains blanches, lorsqu'elles s'unissent aux pattes de bouc ! On prétend que €e vieux Nipp... j*en serais indigné, mais je n'en sais rien ; ce que je sais, c'est que Peter Croogh, étant encore beaucoup plus amoureux que le comédien, fut, à coup sûr, beaucoup plus maltraité. Le brave homme, au lieu d'un joli chat dont la délicate

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fourrure et les caresses mignardes auraient réjoui ses vieilles années» avait nourri iin tigre qui lui dévorait le cœur. Si elle avait eu le moindre besoiiv d'enflammer Peter Croogh, cette mauvaise beauté, elle se fût jetée à son cou ; que lui importait? De qui recueillait ses caresses, elle ne se souciait guère plus que le prodigue de qui recueille son or; mais Peter Croogh était bien assez enflammé. En lui refusant toute faveur, elle ne le détachait point d'elle, et elle le faisait souffrir. La cruauté a toujours été le goût dominant de ce tyran aux cheveux d'or, comme Néron, qu'on appelle miss Jane; car on a certainement deviné que je parle de miss Jane.

Quoi qu'il en soit, Croogh était plus épris que jamais de sa protégée, et plus que jamais il était loin d'elle. Depuis que la belle avait eu cet immense succès dont le bruit franchit la Tamise, depuis qu'elle était entrée dans les pays lumineux de la fortune et de la gloire, c'était à peine si elle reconnaissait son vieil amoureux. Elle avait par excellence la nature ingrate et oublieuse, et puis le fait est que ce malheureux Croogh était d'un aspect chaque jour plus fâcheux. La mélancolie est si importune et si triste dans des yeux éraillés I L'^aifection silencieuse et plaintive du bonhomme, au lieu de toucher miss Jane, l'ennuyait, et cette affection-là pourtant était encore, après tout, le seul titre du pauvre diable à être reçu chez la comédienne ; car, dans ce monde étincelant

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qae voiest se créer aatonr d'eux le talent et la beauté, an milieu des hommes jeunes, bien faits, spirituels, nobles, riches, que pouvait apporter Peter Croogh, si ce n'est son amour, et qui n'était pas amoureux de miss Janeî

Enfin, Croogh était cependant toléré quelquefois. Quand il allait voir l'actrice en sa loge après quelque grand succès, à ces heures où, avec une muniGcence royale, les souveraines de théâtre accordent à tout le monde la vue de leur visage triomphant. Peter était admis avec là foule. Il attendait humblement son tour dans le baise«main, et il lui arrivait de temps en temps, ^ en effleurant de ses lèvres des doigts qui se retiraient précipitamment, d'obtenir un regard ou un mot. Deux jours avant celui où il aborda William Simpton, Peter avait échangé plusieurs phrases avec sa divinité. Au moment où il approchait de sa bouche la main de la comédienne en s'écriant : — Quel philtre amoureux vous nous avez fait boire à tous ce soir dans voire rôle d'Ophélia! — miss Jane disait à un jeune lord : — Je voudrais avoir ma statuette faite par William Simpton. — Voulez -vous, miss, s'empressa de dire Peter, que je vous amène sir William Simpton ? C'est un jeune homme un peu sauvage, mais fort aimable, qui demeure dans ma maison. Jane avait répondu : — Volontiers, — de ce ton indolent que prennent les femmes faites comme elle, quand elles voient la possibilité d'accomplir sur-le-champ le désir qu'elles viennent

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de former. Et maintenant on comprendra pourquoi M. Croogh dit à William en l'abordant : — Je bénis le hasard qui a porté vos pas ici, monsieur William. Hier le logis que vous avez le moins hanté, n'est-ce pas, c'est le vôtre. J'ai vainement heurté à la pqrte àe votre chambre et à celle de votre atelier. J'avais à vous parler, monsieur Wiïliam , d'une belle dame ^ d'une femme célèbre...

— De miss Jane, interrompît William , qui savait combien était restreint le nombre des belles dames et des femmes célèbres que connaissait Petpr Çroogh.

— Oui, de miss Jane. Elle a enyje de voirses traits divins reproduits par votr^ç ciseau. Si vous Ip voule?^ je vous cpnduirai ce soir à s^ loge.

C'était une bonne fortune que Simpton il'sivait aucune raison de refuser. Il n'appartenait pas à cette race exécraîile d'artistes qui vont s'in§^ljer dans le inonde devant les beautés g 1^ moj^e avec de§ regards extatjgues oq enflanin^é§ voulant dir? : -— Que j'aqrais (je plaisir à r^n^fe îpu? çe§ charpaes pour unp bonne somme de guinées I -r mai§ l'idée d'avoir ^ (aire unejolie statuette bien payée ne ^ui paraissait pas une idée triste.— Alioiî§, soit, dit-il à Peter, conduisez-moi à miss Jane. — Et ^ fatalité» sous la forme de Peter Crpo^h, naen^ lYiHIW Swpton chez celle qui devait brûler sa vi&

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Il y avait réunion nombreuse dans la loge de miss Jane quand Peter Croogh et William Simpton y pénétrèrent L'illustre actrice venait de jouer pour la seconde fois dans ffanUet le rôle d'Ophélie , et son succès» à cette seconde épreuve , avait encore dépassé celui qu'elle avait obtenu à la première. Des monceaux de bouquets odorants s'élevaient dans tous les coins de sa toge. C'était à peine si l'on pouvait remuer dans cette petite pièce où s'agitait une foule de courtisans empressés, rappelant les foules de Versailles ou de Windsor.

Miss Jane était assise sur un petit sofa en velours cramoisi qui faisait ressortir l'éclatante blancheur de sa toilette. Elle était encore en son costume d'Ophélie» mais de ce personnage virginal elle n'avait gardé que la parure. Une expression hardie» impérieuse, triomphante, avait remplacé dans ses yeux cette expression de candeur profonde et de jeune songerie qui, tout à l'heure, éveillait au fond de toutes les âmes l'essaim des rêves printaniers. II n'y avait qu'un instant, une secrète et merveilleuse harmonie existait entre l'innocente mélancolie de son visage et la couronne de fleurs blanches qui entourait son front. Maintenant il

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n'y avait plus rien de commun entre l'expression ardente de ses traits et cette pâle guirlande. Je crois vraiment qu'à cette transformation miss Jane avait gagné, bien loin de perdre, en irrésistible attrait

C'était ce que pensaient, à coup sûr, tous ceux qui Tentouraient ; c'était même ce que lui disait le beau duc Lionel de Norforth d'une façon qui semblait la charmer et qui n'avait rien de piquant cependant, car l'esprit n'était certes pas l'apanage de ce brillant seigneur; mais il était jeune et de haute naissance, il avait un grand nom et toutes ses dents, que laissait voir à chaque instant un vaste sourire amené par une vaste sottise. Il était de ces hommes qui poussent certains auteurs élégiaques à dire toutes sortes de choses désagréables au ciel sur la répartition injuste de ses faveurs, et qui égayentou ennuient tout simplement les honnêtes gens, suivant que ceux-ci sont disposés à prendre lé ridicule de bonne ou de mauvaise humeur. Ces hommes-là sont toujours fort bien accueillis par une espèce de femmes très-charmantes et très-nombreuses, j'entends par ces créatures de plaisir qui excitent l'attendrissement des poètes râpés et malades, et qui, elles, ne s'attendrissent guère sur eux.

— Sur l'honneur, s'écriait Lionel, je vous préfère, vous, miss Jane, à toutes les femmes qu'a créées William Shakspeare. Je suis enchanté quand vous sortez de leurs corps pour rentrer dans le vôtre.

•• CARACTÈRES IT RtCITS BU TEMPS.

— Certes, dit alors d'un ton à la fois grave et fletifi un personnage qui était assis à cjté de la comédienne avec une physionomie maritale, un air de béatitude et d'autorité ; certes, miss Jane est ravissante, je le trouve plus que personne, <)uand elle est elle-même, mais évidemment elle nous fait éprouver des jouis^ sances d'un ordre plus élevé quand, confondant sa pensée avec celles des grands maîtres, elle mêle à sa vie l'eiistance idéale de leurs créations. Ainsi dans ce personnage d'Ophélie, si chaste, si rêveur, si.,.

Ahl c'est vous, Peler? fit miss Jane au milieu de cette tirade qu'elle semblait heureuse d'interrompre ; est-ce par hasard M. Simpton qui se tient de^ rière vous î

— Oui, miss, répondit Croogh, je vais vous le présenter o£Sciellement. — Bt, prenant William par la main : —J'ai l'honneur de vous présenter, miss Jane, mon jeune ami sir William Simpton. Aussi distingué par son talent que par sa naissance, sir William...

•— Monsieur Simpton , interrompit miss Jane en tendant la main à l'artiste avec un laisser-aller où se mêlaient deux puissants attraits : l'étourderie capri* cieuse d'une jolie femme et la grâce expansive d'une actrice; monsieur Simpton, vous me connaissez, je l'espère, et je vous connais aussi. Sautons la préface de Peter Croogh, et commençons tout de suite le livre d'amitié. Tenez, pour que je voie d'abord votre façon de méjuger, dites-moi à qui vous donnez raison de ces

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ipçi$menH* Il s*9git de savoir si j« vaux miaux quand je suis moi-même ou quand j^ suis un personnage de Sbakspeare. Le dua de Norforth . que j-ai ^upçonné toujours d'ptre très-ijleUré, m'aime mieux quand je luis miss Jane. Je plais plus à l^rd Damviile, dont vous connaissez bien certainement le goût pour les lettres, quand je suis Juliette ou Qphélie*

— Eh i miss, dit Simpton, sur la scène ou hors de ' la scène, faisant. tourner des milliers de têtes ou n'en feisant tourner que deux ou trois, vous êtes toujours Yous-meme. Ce n'est pas Sbakspeare qui vous anime, c'est vous qui animez Sbakspeare* ia rêverie candide d'ûpbélie, la mélancolique tendresse de Juliette, vous les avez, comme vous avez cet entrain plein de cbarfoe que je ne connaissais pas, mais que je vais me mettre àadoren

— Ah I sir William, nous autres, reines de théâtre, nous sommes donc aussi malheureuses que les véritables reines. Ge n'est pas un ami , c'est un flatteur que vous m*avez amené. Peter Croogb.

Puis, quittant les notes tendrement boudeuses que sa voix venait de prendre, elle ajouta d'un ton de fantasque et hardi enjouement : - Ëb bien, je l'avouerai, quand ils flattent bien, j'aime les flatteurs. Voilà qui est convenu ; je me crois fort au-dessus de Shakspeare.

-— Ht vous avez raison, miss Jane, repartit Simpton du même ton; ce qui est bien certain, c'est que j'ai beaucoup plus de plaisir à me trouver avec vous que

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je n'en aurais eu à me rencontrer avec ce gar^n boucher.

Éyidemment, Simpton réussissait auprès de miss Jane. Aux façons intelligentes, capricieuses» quandille fallait enthousiastes d'un véritable artiste» il joignait une désinvolture native de grand seigneur à faii'e envie au beau Lionel. Du reste» William n'avait pas grand'peine à briller entre le duc de Norforth et lord Damville. Lord Damville s'aimait beaucoup et il n'avait pas complètement tort » car il était plein de bonnes qualités. Il était d'un caractère doux, d'une humeur obligeante ; il pensait sur les autres comme sur luimême une infinité de choses agréables qu'il n'éproovait aucun embarras à dire. Voilà » avec une fortune assez considérable» de la naissance et de l'élégancei ce qui lui faisait trouver presque partout sa bienvenue; mais» au âemtuTant » comme on dit dans la langue d'Amyot» c'était un esprit faible» borné et ambitieux; oui» ambitieux» voilà le grand malheur. Lord Damville avait une âme à la fois molle et ambitieuse. Son ambition avait des buts de toute sorte. Il avait eu envie d'abord d'être un écrivain politique; mais comme, d'une part» il n'avait aucune idée sur les faits ni sur les principes» comme, de l'autre, il craignait, par excès de bonté» d'être désagréable aux per^nnes, ce qu'il avait écrit n'avait pas un caractère très-piquant. Il avait songé ensuite à se faire écrivain mondain, et avait composé un roman de high Life; ce roman était

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curieux en ce qu'il établissait d'une façon incontestable une vérité fort consolante pour les écrivains qui vivent hors du monde : c'est que mener la. vie élégante est ce qu'il y a de moins nécessaire pour la bien décrire. jLe mauvais succès de son roman n'avait point découragé Damville. Il se dit très-sérieusement qu'il était victime de ses ennemis politiques, et il conserva ses espérances littéraires. Cependant il résolut de faire quelques instants trêve à ses tentatives. Il voulut laisser aux dieux qu'irritent toujours les audaces de Prométhée le temps de s'apaiser. Ce fut dans un moment où son esprit goûtait un repos mélancolique que commencèrent les agitations de son eœur. Il rencontra miss Jane ; ce fut d'abord sa vanité qui s'éveilla. Il pensa qu'une liaison avec une femme célèbre serait fort convenable pour un homme comme lui ; puis» comme il avait une âme facile aux tendresses, ce pauvre Damville^ quand il fut Tamant de miss Jane, devint très-épris d'elle. Grâce aux caprices de la malicieuse créature, il éprouvait toutes les souffrances d'un amoureux; par sa nature, c'était un mari , le plus honnête, le plus dévoué , le plus infatigable et le plus fatigant des maris. Il rendait à miss Jane toutes sortes de menus services : visites chez les journalistes., discussions avec les directeurs de théâtre, il se chargeait de tout ; mais aussi quelle part il réclamait dans une vie faite pour la liberté des bohèmes I Dans sa maison, dahs sa voiture, dans sa loge, miss

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Jane l'avait toujours auprès d'elle. C'était iineomlm« et une ombre qui n'était pas muette, que la mallieu* reuse actrice traînait toujours sur ses pas. Daiàvîlle prétendait diriger Tillustre artiste dans sa carrièit dramatique. Il lui donnait des conseils eontinueb sur les rôles qu'elle devait prendre et sur la ma^ nière dont elle devait les jouer. Quand elle avait eu quelque grand succès , il éprouvait de profondes jouissances d'amour-propre ; ceux qui venaient féH* citer miss Jane après une première représentation te trouvaient assis à côté d'elle, portant sur le front l'expression triomphante d'un homme à qui sa femme vient de donner une paternité souhaitée ardemment Chaque création nouveUe de miss Jane, comme il disait, en empruntant aux journalistes leur langage, lui donnait une semaine d'ivresse, un mois d'orgueiK Comment diable, me dira-t-on, miss Jane le supportait-elle? Ces vrais bohémiens ont des heures où ils sont las de la vie bohème. Dans toute vie bien franchement déréglée, le caprice pour une vie régulière a sa place, l^otre actrice avait eu tout à coup la fantaisie d'être comme mariée ; puis à ce désir s*en était joint un autre, fort concevable chez une artiste , surtout phez une artiste britannique, un désir de vanité. Miss Jane avait désiré faire la grande dame, avoir un salon pîi viendraient les hommes les plus considérables des deux chambres , et ce qu'on nomme des littérateurs éminents. Rien ne l'amusait plus, elle, la fille ardente,

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indomptée» sauvage, du plaisir et de la liberté, que de jouer à la personne convenable. Bile voulait entendn eeux qui avaient admiré son regard enflammé, son im^ pétueuse parole, son caractère de poésie brûlante et désordonnée, s'extasier sur sa m^nièce de traiter la question des céréales , murmurer à son oreille : -** Qu'elle est étonnante! c'est la distinction même; lady^*^ n'a pas unemetUenre tenue; elle peut tout ce qu'elle veut. — Par ses velléités politiques et ses habitudes fasbionables , lord Damville s'était trouvé en mesum de donner à miss Jane le salon qu'elle avait rêvé. Il avait réuni autour d'elle la fleur ieS hommes graves et des hommes frivoles, ces beaux oisifs qui ont tant d'affoires, et ces hommes d'afliaires qui sont si singulier rement oisifs. Tous les goûts, toutes les opinions ' étaient représentés chez miss Jane; on y rencontrait et les soutiens de l'aristocratie et ces élégants défen* seurs du radicalisme, qui, en attendant le jour où leurs doctrines détruiront la vie mondaine, se font mondains avec délices. Enfin miss Jane avait une maison ouverte, et une maison où l'on allait en sortant d'un dîner d'ambassadeur ou d'une soirée de ministre. Elle supportait donc lord Damville, mais il y avait des moments où elle en était bien lasse*

Le soir où Peter Croogh lui présenta William Simpton, elle était dans un de ces moments-là. Damville l'avait toute la soirée irritée d'une façon particulière par ses dissertations sans fin sur la littérature dra*

M GAlUGTÈRCft BT BÉCITS DO TBMPS.

matique. L'honnête lord avait parlé comme un professeur d'athénée, sans s'apercevoir du mal denerfs^iu^il donnait à l'objet de sa tendresse. II s'écoutait et sa charmait, cela lui suffisait Miss Jane avait essayé de se distraire en causant avec le beau Lionel; elle n'y avait pas réussi. Lord Norforth avait la prétention de rappeler Hamilton, comme lord Damville avait la prétention de rappeler Falkland. Le genre de sottise vers lequel se tournait Jane était tout aussi fatigant que celui qu'elle quittait. Simpton, avec son regard intelligent, sa parole neuve et franche, lui plut beaucoup. C'était uiY air vif et frais qu'il faisait pénétrer pour elle au milieu d'une fade et pesante atmosphère; elle lui demanda de commencer sa statuette dès le lendemain.

Simpton, en revenant chez lui le soir avec Peter Croogh, n'était certainement pas amoureux de la comédienne. D'abord, quoique fort jeune et fort romanesque, il n'était plus cependant ni assez romanesque, ni assez jeune, pour être emporté par un regard, dans le pays des tendresses comme un prince de contes de fées; puis il s'était fait contre les liaisons avec les actrices tous les raisonnements que peut se faire à ce sujet un homme qui a peu d'argent et beaucoup de dignité. Toutefois les yeux, le sourire et la voix de miss Jane étaient bien présents à son esprit, et il écoutait sans fatigue Peter Croogh lui raconter avec l'expansion d'un écolier à son premier amour

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maints détails sur cette ingrate beauté. Tous les deux, William et Peter, marchaient le long de la Tamise où se réfléchissait alors la plus romantique des lunes.— Oui, je suis convaincu, dit Peter, eh levant tout à coup ses yeux vers ce monde si mystérieusement cher aux amants et aux poètes, qu'il y a eu des nuits oii cet astre a pris pitié de ihoi. -— Simpton réfléchit sur cette effrayante puissance de miss Jane qui donnait à Peter Croogh ridée de songer à la lune.

Au jour et à l'heure qu'elle avait indiqués, miss Jane se rendit chez Simpton ; malheureusement, lord Damville l'accompagnait Toutefois le sculpteur trouva rapide le temps de sa première séance^ D'abord, il prenait un plaisir infini à contempler le visage qu'il reproduisait; puis l'esprit de la comédienne le charmait. Ce n'était cependant ni un esprit élevé, ni un esprit profond que celui de miss Jane. On était même étonné de ne pas rencontrer dans la conversation de la grande actrice un sentiment plus original et plus vif de l'art qu'elle pratiquait si merveilleusement; mais ce qui occupait et séduisait en elle, c'était une mobilité incroyable d'intelligence. Elle entendait tout d'une façon amusante ; il était une chose qu'elle entendait d'une façon

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sublime, c'était la coc(aetterie. Combfén Gélimène manquait de grandeur auprès d'èlte ! Gélimène auprès de miss Jane, que saisie? c'était le premier mari venu près d'Othello. On sentait qu'elle faisait Cachasse amt oœurs, comme les Indiens font la chasse aut tigres. Elle les poursuivait avec une ardeur passionnée, lés forçait et ne les quittait que haletants d'abord, puis mortellement frappés. Slmi)ton tenait bon contre les plus meurtriers des regards ; cependant il sentait eri son âme d'inquiétants symptômes.

Quand miss Jane fut partie après cette première séance. Peter Croogh, qui bvait obtenu de venir yoir poser son idole, aperçut un mouchoir sur le fauteuii que Tactrice venait de quitter, un de ces mouchoirs de femme, parfumés ^t garnis de dentelle^ qui semblent faits uniquement pour essuyer des pleurs romanesques ou des larmes de volupté. L'ancien directeur de théâtre se préciptta sur ce précieux objet, et le couvrit de baisers ; puis il se mit en devoir de le cacher dans son sein, c'est-à-dire entré un vaste gilet de drap marron et un gilet de flanelle. William arracha vivement à Croogh ce mouchoir si tendrement choyé, en lui disant : —^ Mon cher monsieur Croogh, je veui demain rendre à miss Jane son mouchoir. Moi, qui ai le bonheur de ne pas être, comme vous, entre les griffes de Taçiour, je ne veux pas avoir l'air d'un amoureux, surtout d'Un de ces amoureux qu'une fleur ou un petit morceau de toile jette dans des extases. -^

tvàSi lorsque Peter Groogh se fut retiré» aliftndonnant» le pauvre homme, sa chère relique, William, à son tour, prit entre ses mains ce mouchoir qu'il atait posé sur un chevalet Use mit à le regarder attentivement, et à y chercher une émanation de la channante créature qui le jetait tout à l'heure dans une si chaude atmosphère. Enfin, insensiblement, il rapprocha de ses lèvres, et, par uii brusque mouvement, il y plongea toute sa bouche. Alors, avec un véritable élan de colère, il lança le mouchoir sur le fauteuil où Peter Groogh l'avait pris, et s'en alla dans le jardin fumer un dgare. Le beau moyen ^ à ving(>cinq ans , quanti du se sent près de devenir amoureux, que de s'en aller fumer un cigare dans un jardin I

Le lendemain, était-ce une inspiration de son hu« meur ou calcul de coquetterie T miss Jane fut moins agaçante ; elle laissa Damville faire des dissertations sans fin sur l'art dramatique. Toutefois, de temps en temps, pendant que le pauvre lord discourait gravement, elle avait de petits bâillements qu'une rapide et brûlante œillade rendait pleins de grâce et d'espérances pour Simpton.

Lé surlendemain, elle amena avec elle le beau duc deNorforth, puis un homme politique qui avait la prétention d'être homme à bonnes fortunes, et elle fut franchement coquette de l'ordinaire coquetterie. Elle eut pour tous des regards pleins de promesses et des paroles caressantes. Il y eut un joui: (c'était la

dernière séance qu*elle avait à donner à William) où elle vint seule.

Quand on se trouve seul avec une femme pour laquelle on se sent un vif altrait et qu'on n'a pu voir qu'avec contrainte^ le premier sentiment qu'on éprouve, c'est un sentiment des plus violents de joie et d'espoir. On est seul, on va pouvoir parler enfin; on n'a plus de poids sur le cerveau, ni sur la poitrine. Rien ne vous empêche de prendre votre vol. En ce moment-la, souvent les mauvais destins inspirent à celle vers qui vous vous élancez l'idée de vous casser les ailes. William Simpton , oubliant toutes ses résolutions de retenue, de réserve» de dignité vis-à-vis des actrices, ne voyant plus qu'une femme jeune, belle, séduisante, seule avec lui dans son atelier, venait de s'écrier d'une voix émue, avec un regard enflammé :

' — Quel bonheur de vous voir enfin, miss, seule sans lord Damville !

—J'ai vivement regretté, fit miss Jane d'une voix glaciale, que lord Damville ne pût point m'accompagner aujourd'hui ; mais il était obligé de donner sa matinée au travail.

— Ah I lord Damville travaille, reprit Simpton d'un ton blessé et ironique ; s'occuperait-il, par hasard, de quelque composition littéraire? Beaùco\ip de gens en seraient ravis, miss, car lord Damville a des ennemis malgré son parti pris de bienveillance universelle.

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