‹ Aventures du temps passéChapitre 27 sur 37 · U COMÉDIENNE · texte numérisé non relu

U COMÉDIENNE

du fumier. Sans vous, tout me déplaît, m*ennuie et me fait mal. Vous m'aimiez, dites-vous, vous aviez toujours devant les yeux mon image; c'est moi qui vG'js aimais, c'est moi qui vous voyais. Si vous saviez* comme la nature m'irritait, comme ses splendeurs me semblaient mesquines, comme tous ses spectacles étaient pour moi sans intérêt, sans valeur , pleins de . tristesse et de néant, alors que j'étais loin de vous, ne me doutant pas que vous m'aimiez ! Ah ! Jane , si vous avez pitié d'une vie qui vous appartient , d'une vie qui s'éteindra sans vous , tâchez de m'aimer encore. Je le sens maintenant, si vous m'aimiez, si je rmtrais dans ce paradis d'où me bannit votre colère, je vous adorerais d'une adoration parfaite, il n'y aurait plus en moi, mon Dieu, une pensée qui ne fût toutQ d'amour et de respect pour vous.

Jane se laissa toucher , et comme cela arrive dans la vie amoureuse, cette vie où les heures s'enlacent d'une si capricieuse façon, aux emportements du désespoir et de la colère succédèrent tous les élans du bonheur et de la tendresse; puis vinrent ce sourire, cette gaieté, ces moments de libre causerie, de familiarité joyeuse , qui ont leur place parmi les émotions variées dont se compose le plus divin des passe-temps. Jane raconta en riant à William comment elle avait rompu avec lord Damville.

Le pauvre lord , qui l'impatientait depuis si longtemps par maint coté de son caractère, particulièrement

133 CARACTÈRES ET RÉCITS DU TBliPS.

par son goût pour les lettres, lui avait fait tout à coup une révélation désastreuse. Un beau matin, il lui avait lu une pièce en cinq actes appelée Elisabeth^ pour laquelle il réclamait son talent Au moment où Willis^ra était parti pour aller respirer l'air de la mer, on répétait la pièce de lord Damville à Covent-Garden avec activité, mais avec mystère. L'auteur HÉlimbelh voulait étonner ses amis et ses eni^mis en prenant plac^ un beau jour à côté dQ Sh^kspeare, sans en avpiir prévenu personne ; mais la discrétion et la patieiiQft lui avaient m^mqué, et, une semaine avant la première représentation, il s'était mis à faire cbaquQ soir des lectures dans les salons, {.ord Damville était un de ces bommes qu'attire fatalement le ridicule ^ lectures mondaines. Du restç, on le croyait si peu ea état de faire marcher une actiou et agir des personnages que généralement on était étooné en vQyaiu toutes ces entrées et toutes ces sortiesi toutes ces dd* mandas ei toutes ces réponses qui se suivaient \mk bien que mal pendant cinq actes; puis on se disait : iSs le talent de miss Jane fera des merYeilles» » Il s ^ des bornes à toutes les puissancest même à celles im femmes et du talent On avait représenté, il y avaî^ buit jours, VÉlmbeth de lord Damville. Jamais cbatt n'avait été plus complète et marquée d*un caractère plus triste. La grande majorité du public» composée d^ gens bien élevés et amis d^ Vautour, ue se per^

mettait ni sifflets, ni murmures mais s'abandonnait

Là COMÉDIENNE* ISS

& une morne stupeur, à une somnolence désespérante et désespérée. Sur tous les visages couraient des bâillements mélancoliques que les femmes cachaient derrière leurs éventails ou leurs bouquets, mais que les hommes laissaient voir sans pudeur. Au milieu de cette foule élégante et endormie, une poignée d'hommes sales et réveillés, placés dans les humble^ et obscurs endroits qu*on n'avait pu interdire au vrai public, témoignait de temps en temps sa mauvaise humeur. Quand la pièce fut achevé®, cette petite troupe factieuse demanda brii><£uiiment le nom de l'auteur. Dans les coulisses, on conseillait de tous les cdtés à lord Djamville de ne pas se nommer. Un poëtfi dramatique ne peut jamais croire à sa chute. AIpr$ que la pièce est finie, tant qu'il reste un spectateur dans la salle, il lui semble que les destins peuvent encore changer. Lord Damville se disait (jue son nom serait peut-être accueilli avec des transports d'ei)-» thousiasme. Cependant les avis lui vinrent si nombreux et si pressants, qu'il n'osa pas leur résister. Au moment ob il se résignait à décliner la paternité de son œuvre, un certain nombre de ses amis débusquèrent dans le théâtre. Norforth, s'avançant vers lui de son ton le plus étourdi de jeune seigneur, dit à lord Damville : — Écoute, nion cher, franchement; ta pièce est détest^Ie, — Ce signal donné» le malheureux Damville vit commencer pour 3on dr^ma une véritable curée. Il n'osait pas aller trouver miss

114 CARACTfenES ET RECITS BD TEMPS.

Jane* La grande actrice lui devait le premier reiFers qu'elle eût éprouvé dans sa vie théâtrale. — Ha foi, disait-elle à William, je fus impitoyable. Ah ! milord, m'écriai-je, quand je l'aperçus se tenant tout confus à la porte de ma loge, vous auriez bien dû m 'abandonner pour les muses ou abandonner les muses pour moi. Ce soir-là, il ne me reconduisit pas à mon logis. Le lendemain, il m'écrivit que j'avais été, avec tout le public, bien cruelle pour lui, qu'il voulait quitter pendant quelque temps cette Angleterre où Shakspeare n'avait été célèbre qu'après sa mort, et où l'on avait outragé Byron. Je lui répondis que la postérité m'accuserait peut-être d'avoir méconnu un grand homme, que j'étais décidée à encourir ce reproche avec tout mon siècle; qu'il ferait bien de quitter l'Angleterre en effet, parce que les voyages guérissent des passions, et que ce serait un grand bonheur pour lui s'il pouvait se guérir de sa passion pour les lettres. Et il est parti, ma foi, et je suis libre et je t'aime, fit-elle en embrassant William.

— Mais comment , dit lord Colbridge, avez- vous pu si longtemps supporter un pareil homme ?

— Mon Dieu, je n'aimais pas, je n'avais jamais aimé ; tous les hommes me semblaient un peu plus ou un peu moins sots. J'attachais peu de prix à la différence. Celui-là, après tout, était d'une humeur obligeante. Il m'épargnait l'ennui de faire des courses, d'écrire des lettres, et me tenait de longs discours pendant

LA COMÉDIENNE. tS&

lesquels je m'établissais commodément dans quelque songerie. Ah ! William, vous m'avez transformée.

— Jane , dit William d'une voix sombre et passionnée en embrassant l'actrice sur le front , que ne puis-je brûler toutes les images qui sont entrées dans votre cerveau avant que vous m'ayez connu I

— Hélas ! lui répondit-elle avec un douloureux accent, je vois bien à quoi vous songez : j'ai mené une vie indigne. Je suis la plus misérable des femmes; je suis née en pleine Bohème, Le premier fruit qu*on ait pointé à mes lèvres a été le fruit défendu. Je ne sais pas quelles affreuses passions, quels terribles caprices ne m'ont pas battue de leurs ailes. Si vous désiriez des aveux, je vous en ferais dont vous-même, qui êtes un homme, vous frémiriez ; puis elle insista sur cette pensée, exprimée sous toutes ses formes i chacune de leurs nouvelles liaisons, par les hommes et par les femmes qui ne peuvent cacher un bagage embarrassant de galanterie, que dans le cœur est la vraie virginité, qu'elle donnait son cœur pour la première fois. Et enlin , en arrivant aux détails mêmes de sa vie, elle présenta à William ces faits qu'elle lui avait peints d'abord si monstrueux sous des couleurs telles que le pauvre amoureux croyait peu à peu presser l'innocence même entre ses bras. Évidemment ,« aucun homme n'avait eu ses faveurs avant lord Damville, et même était-il bien sûr que lord Damville eût été son amant î

t99 CAKACrftBIS ET ftfiCITS BC

TIIL

Le fait est que William aimait comme il n'avait jamais aio^é ; c'était sa ?ie toot eotière qui s'écoulait, heure par beure, en joies, en souffrances, en emportements , eu extases , aux pieds de sa maîtresse. D était plongé dans cette atmosphère féminine où lanfissent et s'éteignent a?ec tant de délices les plus nobles, les meilleures existences, et cependant à chaque instant, lui dont Tesprit étsii vraiment élevé, dont le c^ur était profond et sincère, il comprenait tout ce qui manquait à l'être dont il avaitfalt son dieu. La nature de miss Jane était en tout un mystère. Il y avait dans sa voix, quand elle déclamait les vers de Shakspeare, plus de poésie que dans la pensée n^ême qu'elle traduisait, ^es costumes savants et charmants annonçaient chez elle une plus intime et plus vive intelligence de la peinture que celle des plus grands peintres de toutes les écoles ; eh bieni quand elle raisonnait sur uri poème ou sur un t^ibleau, ja^nais rien d'original ni d*élevé ne sortait dQ saboijche. Un jour William alla visiter avec elle la célèbre galerie de lonji JSentinck ; il revint plein de fatigue et de tristesse- H n*avait point surpris dans sa maîtresse un seul de ces j^lans que demande au cœur qu'il aime un cœyr épris de l'idéal. Les planches de la scène semblaiQUt être pour elle ce qu*était le trépied pour la pythonisse. Quand

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elle ne les touchait plus , die cessait de vivre de la vie enthousiaste et sacrée. Il y avait un monde cependant où elle conservait son énei^e, sa grandeur , ses eharmes surprenants et irrésistibles: e'était celui de la passion. Dans ce monde-là, elle régnait comme sur le théâtre ; mais de quelle façon perverse, tyrannique, meurtrière! fille armait de toute la puissaoce , elle ornait de tous les attraits du génie cette succession indttïê de caprices effrénés, de fantaisies dépravées et égoïstes dont se compose une âme de courtisane.

Un jour en se promenant avec William dans Hyde- Park, elle aperçut Lionel « qui , monté sur un genêt fflspagne , sortait tfune verdoyante allée. Le Jeune duc maniait son cheval avec une parfaite élégance. Il rappelait vraiment, par sa belle tournure , par son grand air, ces seigneurs des siècles passés qu'il avait choisis pour modèles. H passa auprès de la calèche oh miss Jane était à demi couchée , regardant, avec une langueur de lassitude plutôt que d*amour , les ;eux de William, constamment fixés sur les siens. H eut l'inspiration heureuse de ne pas lui parler, mais de sineliner et de se découvrir en passant. Le beau Lionel saluait à cheval avec une grâce particulière. Miss Jane, quand Lionel se fut éloigné , tomba dans une rêverie sombre et obstinée semblable à celle d'un prince â*Orient qui regarde danser des bayadères. Cet homme qu'elle avait vu maintes fois, et dont main* tes fois ks lendrea disceurs lui avaîMt semblé insi»

If 8 CARACTÈRES ET RÉCITS DU TEMPS.

pides , venait de lui apparaître, sous un jour tout nouveau. William fut -des heures entières sans pouvoir lui arracher une parole. Cependant il arriva un instant où ses vapeurs se dissipèrent tout à coup. Ses traits reprirent toute leur animation, son esprit reprit toute sa verve ; elle sembla recouvrer toute sa tendresse pourWiiyam: elle venait de prendre un parti; elle avait trouvé le plus simple et le plus ingénieux des moyens pour se débarrasser tout un jour de lord Colbridge.

A cette heure où Roméo quitte Juliette, où la verdure est gaie^ le ciel rose et le c<£ur des amoureux mélancolique, elle dit tout à coup à William, dont rame, comme le corps de cette ardente Romaine d*un poète antique, rassasiée, mais non pas lassée d'amour, était suspendue à son regard : ^ Ne me regardez pas ainsi, vous *me faites peur!

Il y avait dans sa voix lente et sonore un accent de mystérieuse épop vante qui glaça le cœur de Colbridge.

-—Au nom du ciel l lui dit -il, Jane, qu'avez- vous ? Quelle fantaisie sinistre pa&e dans votre esprit? Quel fantôme voyez-vous que mes yeux ne découvrent pasT

— Vous me faites peur , reprit-elle de la même voix, vous m'aimez tropl Et moi, tenez, je suis une malheureuse , je ne sais pas si je vous aime et si je vous ai jamais aimé 1

— Jane, quelles affreuses, quelles cruelles paroles I A quel jeu terrible vous vous livrez I Rappelez-vous.*.

— Je ne me içappelle plus rien. Que voulez-vous? je

LA GOiÊDlENNB. 19#

VOUS Tavais dit, ma nature est pleine de secrets que moi-même je ne compi*ends pas et n*ai jamais cherché à comprendre. Il n'y a eu chez moi ni les heures pures et fraîches de l'enfance, ni les heures tendres et inquiètes de la jeunesse : tpute ma vie n'a été qu'une journée orageuse et brulantç d'été» Qui m'aime est un insensé ; chercher dans mon cœur de la tendresse* c'est chercher des fleurs sur un rocher, un palais au milieu des mers. Tenez, William, partez, quittezmoi ; tachez de ne pas me maudire , car, si vous me maudissiez , ce serait une douleur pour vous ; à moi , héks ! vos malédictions ne me feraient même point de peine. Tâchez de ne pas me maudire, mais de m'oublier.

Toutes les paroles ardentes et désespérées de Wil* liam furent inutiles. Jane se montra inflexible. Elle ne voulait plus le voir. Cet immense amour, disaitelle, l'effrayait et la fatiguait ; enfin le sentiment de l'orgueil froissé s'éveilla dans l'âme de Colbridge. L'esprit enflammé et bouleversé, le cœur saignant par maintes blessures, il se sépara de la comédienne. — Je m'en vais , ïni dit-il en la quittant, visiter le château de Colbridge , dont je suis le maître, et que je n'ai pas encore vu. Peut-être, en effet, le ciel, le grand air, les courses dans les forêts, me feront-ils oublier l'atmosphère pleine de fièvres dans laquelle j'ai vécu.

A peine William Tavait-il quittée , que miss Jane écrivait à lord Norfoilh : « Je me suis débarrassée

ttO GARACTÈRM BT RAGITS MI TBM».

pour on ymr du BS^quis de Colbridge<r Je tmê' lawÀ des amours sombres el passionnées^ Se Noij^ veo» sentez disposé à m'aimer comrae je ¥0w aioie, gaiement et modérémen4, vene&)»

Bn même temps que ce biUet> elle m écrivit un an* ^adressé au mapqnie de €<^ridgef m^ son cbâtea» de Coltoidge, qu'elle ordonna à uurdofltesiiqiiedemel^ Ire à la poste les^r, de façon à ee fu'il- arrivai à ùà* bridge, sitaé à quelques^ lieuee de Leadres, le lende^ main matin. Voici quel étai'è ce billet:- c le t'aime^»»

William, }e t^at toujours aimé^ je n*aé jamais aimé qo» iNriv oublie les paiHdes inseneéee qm J0 t*ai dîtes liiet»* et reviens, w

William était suc le perron de son château, se dis*' posant à monter » cheval par une matinée qu'édtiittit un magnifique soleil de septembre^^iand il reçut oètie lettre. Son regard, du lieu eè il se trouvait , embf^e* sait une vaste étendue de ciel I&min^ix et de plaine» d'un vert éclatant (dupées de fossés et de barrières qui provoquait l'âme et le corps à Teni vresient des courses au galop. Ce morceaiu de papier qti'il tenait^ntre ses mains le rappelait à une vie malsaine, fâcheuse; qn» sa raison et presque son honneur lui ordonnaient d'abandonner ; tout ce que contempl^enr ses yeiix Tap-»pelait au contraire à une bonne et généreuse vie : il n*hésita pas un insant. Au bout de quelques heures» il était à Londres , ne sachatit pas s'il existait en ce monde d'autres beautés que les charmes de miss Jsxïe»

U GCHltolENMlU tti

WilRàttv âvaSt seffvt de témoîft dstos me affaire à dint de ce» hoffiitied etfcMàe m en rencontre assez souveAt Itermi les ôffieiers- de Taymée anglaise, qui joignent ft ime grande fermeté de eoéur des qualités intellecteeliés d'une nature origfnate et d'un ordre élevé. Lé eolonel Seander ataît inspiré à William uile profonde estime et une assez tive affection. Dans les heurei^ qu'à son grand regret il ne donnait pas à mis^ Jane', c'était avec lui qu'il avait le plus de plaisir à se trounr. Un matin, le colonel vint chez Colbrîdge, et voici ipeu près ce qu'il lui dit:

— ' Mon cher marquis, îl y a un rôle qui à tout âge et pour tous les hommes est humiliant et douloureux, mais qui à un homme de votre caractère et de votre kgQ doit causer une humiliation et une douleur tontes particulières. Miss Jane, il est impossible que vous né le sachiez point, vous a affublé de ce rôle-là...

Si vous ne donniez à miss Jane que de l'argent, je fie vous adresserais aucun reproche. Avec votre fortune et votre naissance , qu'on paye une femme qui \o\xé trompe, c'est fort bien, cela vaut infiniment mieux que de tromper , comme on le fait d'habitude , une femme qu'on ne paye pas ; mais vous donnez à miss Jane votre cœur. Il n'est bruit dans Londres que de votre amour pour elle. La passion effrénée qu'elle

Uf CARAGTÊRte ET RÉCITS DC TEMPS.

VOUS inspire est le texte de tous les discours ; les imbéciles en rient, les philosophes en raisonnent» tous les oisifs en sont ravis ;. moi , cette passion m'afflige , car elle vous tue. Je ne vous dirai pas qu'elle vous avilit, ce serait une expression trop forte ; toutefois elle vous fait perdre, c'est bien certain, cette estime parfaite, cette considération sérieuse dont un homme de votre valeur devrait être entouré. Elle Vous mei en contact avec un fléau social dont vous n'auriez jamais dû sentir les atteintes , avec le ridicule. Le duc de Norforth est parti hier pour Saint-Pétersbourg, après avoir échangé deux coups de pistolet avec moi. Savez-vous pourquoi? je vais vous le dire. Dans un souper que le prince de Nipperg nous a donné il y a trois jours, Norforth a tiré de sa poche une lettre où mis$ Jane lui disait de venir, parce qu'elle s'était débarrassée de vous. Et il nous a raconté par quelle scène sentimentale cette perverse créature s'était fait les loisirs dont elle a usé de la sorte. Je n'ai point pu supporter le rôle que vous jouiez dans l'histoire de Norforth, qui cependant, je dois le dire, s'exprimait avec beaucoup de convenance sur vous. Je lui ai parlé en termes vifs qui ont amené la rencontre d'hier. Encore si c'était seulement pour des gens comme Norforth que vous fussiez trompé ! Norforth est un sot, mais enfin, c'est un homme de notre monde; miss Jane vous unit, sans que vous le sachiez, à ce qu'il y a de plus bas dans le caractère et de plus

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infime par la condition. En ce moment, vous seul peut-être ignorez qu'elle a pour amant Mady le dan** seur. Cela me coûte, Ck>lbridge, de venir vous faire supporter, je le sais bien, la plus douloureuse opération qu'un homme puisse subir ; c'est une partie de votre âme dont il faut vous séparer, car malheureusement le mal est en votre âme.

William, depuis l'instant où Scander lui avait raconté l'histoire de Norforth, était tombé dans un véritable état de stupeur. Sesiyeux brûlants et sans larmes ne réfléchissaient aucune pensée. Quand il entendit prononcer le nom de Mady, un souvenir se présenta sur-le-champ à son esprit II se rappela avec quelle insistance miss Jane l'avait prié de ne pas venir la voir dans la matinée, pour qu'elle pût se livrer sans distraction aucune à l'étude d'un nouveau rote. Il se leva , et ne dit pas un mot , ne jeta pas même un regard au colonel, et courut à la demeure de sa maîtresse. Sans s'arrêter aux paroles suppliantes et aux airs effarés de la femme de chambre , il traversa comme un fou cet appartement dont chaque pièce avait renfermé, pour lai, des scènes de bonheur, et il arriva jusqu'à la chambre à coucher de miss Jane. Sur ce sofa où il avait échangé avec elle ces regards, ces paroles, ces caresses qui ne la livraient pas à lui, tandis qu'ils le livraient à elle tout entier et pour toujours, il la trouva suspendue au cou du danseur Mady.

Il s'enfuit; quaad il fut hors de cette demeure maudite, il ne savait pas s'il marchait dans le jour on dans les ténèbres. L'asUre qui l'éclairait était tomb(^ du cîeL II crut qu'il devenait fou et s'en réjouit. Il désirait voir sa tête ou le monde se briser. Au momeitf où ses pieds chancelants allaient le trahir et le jeter comme un homme ivre sur le pavé^ il tomba eat» les^ bras du cotonel Scander, qui t'avait suivi.

Le marquis de Golbridge partit pour la France. H s'établit dans la ville la pluf mélancolique qui existe en ce monde, à Versailles. On disait de lui : C'est ua Anglais immensément riche, atteint du spleen. lAmt hidie de William était cent fois plus^ cruelle que le ^leen, car souvent des douleurs aiguë» succédaiert pour lui a un état habituel de langueur. L'amour, quand on aime vraiment, attache tellement à tous les objets une idée mystérieuse et enchantée» qu'après les grandes douleurs amoureuses il n'est rien où Tob ne trouve un souvenir meurtrier. Les tableauXtlee arbres et les livres faisaient souffrir William. Il vivait parce qu'il avait perdu ce degré d'énergie auquel oa se tue.

Un jour, après une promenade à pied, il se- souvint du plaisir qu'il éprouvait quand il était pauvre et jeune (il lui semblait que sa jeunesse était séparée de liit par d'immenses espaces de temps) à passer, iii fond des tavernes devant un pot de bière, de longue», heures de songerie. Il entra dans un petit café plaoi

nxk coia d'un de ces bogleyards déserts et solennels de yersailles. Son regard tomba par }iasard sur un journal jaché de tabac, et yoic» £e 4,1^'il y lut : « La célèbre actrice d'outre Manche, piss JaxiQ, est (langereu^e- IQfj)t malade. On attribue au^ fatigues de la scètie )'état d'abord iaquiét^nt et maintenant presque dése^r •téyé où elle est depuis plu$ d'un rnoîs. »

A peine William eut-il lu cet arUcle, qu'il eourat ^b^e^ lui, dominé par une seule pensée. Au bout de ^alqu^s instants, des cbevau^ de posAe étaient devant IPQ hôtel. Le soir même de ce jour, il prenait au Sayre le paquebot de Southampton ; le leademaio, il était à Londres, auprès 4u Ut de miss Jane.

lia cpmédienue^ depuis ndL rupture avec Colbridge, 4nit mené une vie effrénée. Cette féminine orgaiûr H^ion n'avait pas élé assez lorte pour isette existeaoe jtla Mirabeau, où les fatigues du génie euecédaient jm fatigues du plaisir. Elle était tombée malade, et ji'on disait autour d*dle qu'elle se mourait Quand William l'aperçut, il éprouva un immense transport de douleur* mais d'une douleur si tendre qu'elle lui ftt du bien. U était heureux de s'abandonnera un l$«tfiment q,ui, loin d'être haineux, était au contraire filein de douceur et de miséricorde vis-à-vis de cette créature 4uHl aviût tant aimée, qu'il aimait tant pour JKûeux dire. JSi puis, jquand il la contemplait si pâle ^s ce lit blane» déjà paraissant presque unie au liiimxlf il L^i «emblaitqu'M elle jet autour d'eUe se ti^

iablissait une sorte de pureté. Il oubliait dans quelle vie brûlée et souillée par la débauche toutes ces grâces qui lui étaient si chères s'étaient abîmées. Livrée à cet abandon qui aux heures de la maladie et de la mort se fait si souvent autour des royautés, surtout des royautés de plaisir, miss Jane avait éprouvé une 'grande joie à voir apparaître Golbridge. Elle conse^ vait jusqu'en son délire la science instinctive de tout ce qui excite l'amour; elle jetait de temps en temps à l'oreille de William, tandis qu'il se tenaità son chevet, la tête appuyée sur son lit, les lèvres attachées à sa main, quelques paroles qui lui rendaient les longs et ardents frissons des anciens jours.

Une nuit où elle ne pouvait pas dormir, et où elle semblait envahie par une funèbre tristesse : — William, dit-elle, quand je ne serai plus, souviens-toi bien que tu as seul eu le secret de ma vie, que je n'ai appartenu ni à l'art, comme on l'a tant de fois répété, ni au plaisir, comme on Ta tant de fois répété aussi, mais à toi, uniquement à toi. Je suis heureuse de te dire cela» William, aux heuresoù Ton ne ment point...

La mort s'éloigna de miss Jane. C'est certain , elle n'aime pas à frapper ceux qui exercent en ce monde des puissances dangereuses. Les jours de l'actrice cessèrent d'être menacés, mais on lui ordonna d'abandonner pour une année le théâtre. — Eh bien I lui dit William, quand les médecins lui signifièrent cet arrêt, nous irons en Italie. Tu oublieras» comme je l'ai ou-

LA GOMÉDIENNB. 1S7

bliee, la vie de Tart pour ne songer qu'à la vraie vie. Je suis enctianté. que tu rompes avec eette existence de la scène qui mettait la fièvre dans ta pensée et dans ton sang. De la tombe qui t*a presque engloutie un instant, tu es sortie pour moi aussi pure que de ton berceau. Je veux te mener, comme on mène'son épousée après un mariage, sous un ciel où l'amour se trouve pour ceux mêmes qui ne l'ont pas emporté dans leur cœur.

Un de ces palais de Venise, gais le matin, graves le jour, amoureux et rêveurs la nuit, reçut lord Colbridge et miss Jane.

Cependant miss Jane s'ennuyait ; voilà ce que découvrit Colbridge. Cet amour qui lui semblait suffisant à lui pour remplir une éternité, pour elle, ne pouvait plus remplir une heure. Ce n'était même point la scène qu'elle regrettait; ce regret-là aurait été le moins cruel que pût renfermer son cœur pour l'amour-propre de Colbridge. C'était la vie du mouvement, de la liberté, du plaisir, des caprices assouvis, après laquelle elle soupirait. William se promenait le soir en gondole avec elle, il lui montrait les étoiles (que lui faisaient les étoiles ?) et les vagues (que lui importaient les vagues?). Miss Jane aurait donné toutes les meryeilles de ces nuits poétiques pour les joies d'un de

III CAIUGTÈRU lî RÉCITS DU TEMPS.

cei sottperi de Londres où elle fuyait folie de son corps et de son kmêt

Un jour, avant Thente du dtner, William se prcH menait seul sur la place Saint-MaA;, Tesprit irrité, les nerfs malades, le eesur triste. Miss lane avait passé dans un long bâillement toute sa journée. H rencontra le duc Lionel de Norforth qui aecompUssail son dixième voyage d'Italie^

William n'avait pas vu Lionel depuis ce soupe» que lui avait raconté Scander* Le moment où reparaissait devant lui cet homme, dont le nom seul lui causait un mouvement de douleur et de colère, était particulièrement malheureux. Une querelle rapide eut lieu entre lord Norforth et lord Colbridge.

Le lendemain, on rapportait William à sa demeure avec une balle dans la poitrine. Il était fort près de la ^ort; cependant le danger s'éloigna de lui. La baliô fut extraite» mais il entra dans une de ces longues maladies qui suivent parfois les blessures d'armes à feu. Dans la fièvre qui ne le quittait presque jamais, U voulait toujours avoir entre ses mains la main de miss Jane. Son amour pour cette créature était devenu semblable à une tendresse d'enfant pour sa mère. Quand sa maîtresse s'éloignait, il se mettait à pleurer. Sa respiration cessait d'être oppressée, son regard prenait un peu de calme^ alors seulement qu'elle apj^uyait sa bouche sur son front*

Gomme presque tous les malades (c'était là ce qui

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«igmentait encore son besoin d'une présence chérie). il avait pris en haine tous leé autres visages que celui de miss Xane. Un être surtout lui inspirait un sentiment de répugnance : c'était le médecin qui le soignait. Ce médecin était un Français a]fant dans l'extérieur et dans Tesprit cette espèce désagréments Yulgaires qui appartient à une certaine classe de notre nation. C'était une sorte de beau dont Tamabilité familière, bavarde et présomptueuse froissait Pline haute, silencieuse et discrète de Colbridge. Rien n'irritait William comme la façon dont le docteur l'appelait son cher malade et disait « belle dame » à misi Jane.

Du reste, M. Julien ( c'était te nom du médecin ) ûiontrait au blessé un grand dévouement. Il venait rtnouveier les pansements plusieurs fois par jour, et ttuelquefois il lui arrivait, quand le soir amenait che2 le malade une fièvre trop fbfte) de passer la nuit.

Presque toujours, vers onze heures, William s'endormait donnant la niairi à miss ïane,' et d'habitude il ne se réveillait qu'au bout de deux heiireà. tfn soir û ^'endormit comhie à son ordinaire, mais 11 ne goûta qu'une demi-heure de sommeil II ne vit pas auprès de lui la figure de mîss Jane. Il avait une fièvre violente, et il était dans cet état fatigant entre la vie réelle et la vie du songe qui se prolonge longtemps pour lèà malades aux heures des téveîls nocturnes. Il désirait passionnément entendre là voix et contempler lé&

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traits de sa maîtresse. La chambre où couchait miss Jane tenait à la sienne. La porte en restait habituellement ouverte. Ce soir-là, cette porte était fermée. William voulut appeler, mais aucun son ne vint à sa bouche. Une émotion étrange» dont il ignorait la cause, étouffait sa voix dans son gosier. Alors il eatreprit de se lever et se dirigea vers la chambre à coucher de miss Jane. Il arriva d'un pas silencieux jus^ <ïu'à cette porte qu'il était irrité de voir fermée ; il rouvrit, et il vit quelque chose de répugnant, de terrible, d'odieux : miss Jane était entre les bras de son médecin.

Colbridge tomba inanimé sur le parquet. Il eut pendant unç semaine la fièvre et le délire ; miss Jane avait essayé de se présenter devant lui ; mais sa présence avait produit sur le malade un effet tel que force lui avait été de s'éloigner. Cependant, comme on ne meurt jamais de ce qui devrait vous tuer, William se rétablit, et un jour qu'il était assis dans un grand fauteuil au soleil sur un balcon où mainte fois il était venu avec sa maîtresse jouir de Venise et de l'amour, il eut le sentiment magnétique d'un être respirant derrière lui. Il se retourna , et , dans la lumière du ciel vénitien , il aperçut la blonde chevelure de miss Jane. Jamais la comédienne n'avait été plus belle et n'avait eu sur le visage une expression plus habilement composée. C'était quelque chose d'humble et de repentant jusqu'au désespoir, de résolu jusqu'à la té-

LA COMÉDIENNE. Hl

mérité. — Vitlîain » lili dit-elle en tombant i ses ge« noux qu'elle étreigàit avec an indicible emportement, écoute-jnoi» je suis une mauvaise femme, une femme perdue,. une courtisane, je te l'avais dit, mais je t'aime.. . l

Tout ce qu'elle mit de passion dans ce dernier mot, qui par lui-même renferme une puissance d'une si incroyable magie , c'est ce que je ne rendrai pas. Il s'agissait d'embraser cette -parole d'un feu qui cautérisât la plus4^rofonde ttes blessures. Ce je t'aiine disait ou plutôt criait : Que t'importent mes fautes et mes hontes , ,.qùe t'importeraient mes crimes ? Mon corps et mon âme ont plus de bonheur à te donner qu'ils ne t'ont jamais causé de douleur. Crois-tu que sans moi tu plisses vivre? Sans mon amour, tn manques d'air sous cecj^l; tu as froid dans ce soleil

William se leva lentement, Jane restait à genoux, et, appelant son valet d^ chSmbre : Qu'on me délivre decette malheureuse I dit-il ; puis il quitta le balcon et le salon même dont le balcon dépendait, après avoir vu la main dA laquais se poser sur le bras de sa maîtresse.

L'infini n'est donné à rien ici-bas. Il faut que l'art voie toujours sa puissance se heurter contre une limite. Miss Jane se releva Ik rougeur au front, et au cœur la" grande douleur de l'artiste vaincu. Elle savait qu'elle ne retrouverait jamais un accent comme celui qu'elle avait dennandé et arraché à sa poitrine. Elle n'a jamais cherché à revoir lord Colbridge.

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14) GARAGTÈItËS ET RÉCITS DB TEMPS.

William épousa miss Claforth. Quelques mois apris ce mariage» il trouva lâche et honteux le sentiment qui Terapêchait d'aller à Covent-Garden, où miss Jane 'i&vait repris le cours de ses succès , et il se rendit à cette représentation i*OteHo dont j'ai parié an commencement de ce récit. C'est là que j'étudiai dans son regard ce que laisse au cœur d'un galant homme ^a passion inspirée par une femme comme miss Jane. Lord Colbridgc ne sentira jamais les joies du foyer, le rêveur attrait des enfants,. le charme austère dé Vépouse : il est pour toujours marqué du sceau fatal fies profanes amours.

SOUTENIR s tm nmoEM temps de la lËvabiinoii w FÉvnn»*

, Je d^Bande de rkidulgeaeei je désirerais i»eme de la sympathie, pour ces souvenirs d*uQ temps agité, ^cueillis au milieu des soucis de la vie militaire, et que ie n'ai point le temps de vêtir des formes littéraires telles que je les aime et les conçois. Je le dis bien franchement et non point par artifice aucun de langage : j'écris tout à fait en soldai des choses que j-ai pensées et senties en soldat. J'aurais pu ne pas livrer ces impressions au public; c'est ce que |e ferais, si elles étaient uniquement celles de mon cœur. t.'e qui esjt notre âme, tout à fait notre âme, me semble chose qu'il est bon de garder pour soi , pour ceux qu'on

aime et pour Dieu. J'ai dit un jour ce que je pensais des confidences d'un grand poète ; mais il s'agit ici des battements d'un autre cœur que le mien. L'âme cpi'tn sentira respirer, je Tespère, sous ce que j'écris n'e^ pas la mienne, ou du moins n'en est qu'une partie. C'est de la vie d'une famille qu'il s'agira, d'une famille dont je serai toujours fier, malgré ce qu'il y a quelquefois d'un peu étrange dans ses mœurs.

La littérature de bas étage a jusqu'à présent produit seule sur la scène et dans le roman ce type qu'on appelle le gamin de Paris. C'est un type qui réclamerait cependant un talent comme celui de Pétrone. Le ^amin de Paris a certainement l'organisation la plus compliquée et la plus redoutable qu'ait produite la civilisation. Il a le courage, l'adresse et parfois la férocité d'un Mohican. Il est blasé comme Byron et sceptique comme Voltaire. Son humeur moqueuse, qui a été longtemps un fléau, est maintenant devenue quelque chose de salutaire. Après s'être moqué des rois et des prêtres , il commence à se moquer des tribuns. Que de fois je l'ai entendu parodier les orateurs des clubs I II a fait des gorges chaudes de celte expression ridicule de citoyen que voulaient rendre à notre langue les patriotes du temps de M. Caussidière et de M. Louis Blanc. Il a des lardons pour la plupart des mots vides de sens dont se compose le phébus révo* lutionnaire; mais il est un sentiment qui, chez lui, s'est conservé exempt de toute moquerie, pur, frais ,

LA GARDB MOBILB. 145

adoré, comme le souvenir du premier amour dans la cervelle du libertin : c'est le sentiment patriotique. Tons les quolibets dirigés contre le chauvinisme ne l'empêcheront pas d'être Français , Français et militaire. Quand on lui parle de Cosaques ou de Prussiens, son regard devient plus étincelant que l'œil d'un Corse à qui on parle du meurtrier de son père. Lancez- le dans cette neige où ont disparu nos bataillons sacrés , il partira en véritable alouette gauloise, gai, chantant, insouciant du plomb et du froid qui l'arrêteront dans son vol. Et l'Anglais , comme il le maudit ! M. de Chateaubriand me racontait un jour une excursion qu'il venait de faire sur le champ de bataille de Poitiers, et s'animànt, se levant même, tout goutteux qu'il était alors : « Je leur en veux, disait-il en parlant des gens de la Grande-Bretagne^ je leur en veux toujours de Crécy, de Poitiers et d'Azinoourt. » Je n'ai trouvé que sous la blouse parisienne de cœur semblable à celui du poëte-chevalier. Si l'enfant de Paris ne sait pas le nom de ces anciennes journées, il sait celui de Waterloo, et ce nom lui sufCt. Un jour, cet homme qui a ri des plaisanteries de Voltaire sur la Pucelle mourra peut-être avec joie en vengeant cette sainte guerrière. L'instinct national est resté chez le Parisien dans toute sa puissance ; aussi est-il propre à faire le meilleur soldat du monde connu. Ce fut des gamins de Paris que se composa la presque totalité delà garde mobile. Cependant à cette

tif CAHACTÈRI^ P RÉCITS I^q TEMPS.

ruce héroïque se jQignirent d'autres espèces d'iiomiiîes propres aussi au s^rvipe luililaire, mais dans d^s çpnditiQus d'âge et de (îçiractère toutes différentes. J^e Ijçrs de l^ garde mobi|p gi|i u'§ppartenait pas à l'élément parisien offrait toutes les sortes de geqs d'aventurqs. Quelques-uns, dan§ nos rangs, lavaient seryi ep Afrique parmi ces soldats, m^iil^urs à la marche et au feu qu'à la garnison, qu'on appeNe les ùphi^n plusieurs volontaires avaient f^it des congés dans des régin^ents de ligne* Celui-ci avait été matelot, cet autre lie di$?tit pfis et n'avait pa^ l'air de savoir lui-fuême la profession qu'il avait exercée. Un jeune homme qui fut tué, et dont je reparlerai plus tard» appartenait à une famille des plps distinguées. Il s'était engagé, ^rpyant le temps de la première république revenu, et petisant qu'à cette époque comme en 93 rs^rmée devait être le refuge de tous les gens de ciBur- Des motifs à peu près semblables conduisirent çi UP^ caserue du fauboui|[ Saint-Antoine un écrivain qui avait toujours eu te goût d'être soldat, et qui se trouvait assez jeune pour le devenir.

Je me rappellerai toute ma vie l'aspect que présentait la caserne de Reuiljy lorsque j'y arrivai ponr la première fois. C'était, je crois, le premier jour de map& La caserne de Reuilly est située à une des extrémités du faubourg Saint- Antoine. Je traversai, pour y parvenir, ce quartier de l'insurrection et de h

U OAROE MOBIiB, Mt

©isprç, OÙ }^ républiquç, quelques mois plus ^ard, devait faire pleuvoir les boulets, mais qui alors était payQjsé et triQroph^nt 4*up tri^tg et terrible tripmphe. Je Q'avs^i^ P4S ff^ncbi eqcore le seuil cle fa caserqe gue i'entçn^aj^ ç!(éjà nn br^it fle voii^ confuses, inurp\\Xn,nX ^ViT 1^? tPi^Ç 1^9 plMS djfiçor4ants tous le^ Phants patriotiques (Jii joHr, J^ji g^4§ mobile dans les ç^erqeg, ç'éts^j^nt ^lops les spvKUes révolutionnaires renfermés (^aqs dps grQtte^. t§i paverne 4'Éole ne der vait pa§ être pjug })f uyanté qviç 1^ caserne d^ Reuilly. U se çrpisçiieut, §p querellaient, fumwent et chantaient tpys les lléfQs les plqs dégnepillés, les plus in- ^qçifint^ Pt le^ plus bardjs de févripr? pes pnfants dp qpinze ftu§ qpi, les premiers^ avaient commenté, en cassant les r^vprlières, le manifpste des députés de la gauche. A PPS figures riepses se mele^ient çà et là quelques figures sjpistres. Ep ces jours de désordre, (H) ^droetts^it dan^ la garde mol)ile tous cpux qui se présentaient et qui semblaient inquiétants pour Ifi tranquillité de 1^ rue. Quelques-uns de ces hommes, qui composèrent la majorité dp certains corps irréguliers, des Lyonnais pt des Montagnards, promenaient là leurs mines rébarbatives* Toule cptte foule était encore armée à la manière dont les révolutions arment le peuple, c'est-à-dire avec des fusils et des fleurets, des sabres et des broches^ Aucun chef n'avait d'autorité sur cette multitude, excepté un homme gros et court, mais à la figure martiale, vêtu en comman-

t4ft CARACTÈRES ET RiaTS DO TEMPS.

dant de la garde nationale. C'est à loi qne je me-présentai.

Assis derrière nne table, cet officier imj^Tisé se livrait à une opération organisatrice d'une nature particulièrement expéditive. Il faisait comparaître tour à tour devant lui une réunion d*hommes qu'il appelait du nom de peloton^ et demandait à cette troupe de lui désigner séance tenante celui de ses membres qu'elle voulait reconnaître pour chef. L'élection avait lieu par acclamation en quelques minutes. Une bande venait d'entrer, et n'avait pas encore choisi son chef, lorsque je m'approchai du commandant. Aux questions qu'il me fit, je répondis que je voulais m'engager, et que je désirais un commandement. — Adressez-vous au peloton qui vient d'entrer, et demandez-lui s'il veut de vous. — Je me tournai vers le peloton, je dis deux ou trois mots que je ne juge pas à propos de consigner ici, et je fus nommé. Je sortis de cette chambre chef du quinzième peloton* Je me trouvai donc dans un des couloirs de la caserne de Reuilly avec une trentaine d'hommes que je ne connaissais pas, et qui ne me connaissaient pas non plus, tous vainqueurs de février dans leur costume de bataille. Un sous-officier d'un régiment d'infanterie, qui était en désertion et qui remplissait à la fois les fonctions d'adjudant-major et d'officier de casernement, nous conduisit dans une chambre toute dévastée, où se trouvaient quelques hts sans fourniture.

U GARDR MOBILE. 149

C'était là que, jusqu'à nouvel ordre, nous devions séjourner moi et mes hommes, car je disais mes hommes déjà, t

Je Tai bien des fois remarqué, le peuple, quand il est soustrait à Tinfluence des faquins pleins de fiel qui s'arrogent le droit de le conseiller, recouvre tout à coup les bonnes et anciennes traditions de sa nature, n comprend le respect, désire la justice, et recherche l'autorité. J 'ai été étonné servent de trouver, chez des hommes qui semblaient ne respirer que la guerre des barricades, une expression, un geste, un mot, qui auraient convenu à des combattants de la Vendée. La première nuit que j'ai passée avec les nouveaux compagnons de ma vie fut marquée par un trait dont je garde un profond souvenir: je venais de me jeter tout habillé sur un de ces lits dégarnis dont notre chambre était meublée; je fermais les yeux et commençais à m'assoupir, quand je sentis deux hommes, qui s'étaient approchés de moi sur la pointe des pieds, étendre sur mes épaules une couverture. Les couvertures étaient au nombre de trois ou quatre pour toute la chambrée, et il fallait voir avec quelle violence , il fallait entendre dans quelle langue on se les disputait. Je songeai, avec une émotion que je retrouve encore, à d'autres temps, à d'autres mœurs, à d'autres soldats, puis je fis un retour qui m'attendrit sur l'étrangelé de

mon destin, qui, en ce moment où tout ce que j'aimais était livré àl'insolence, me faisait rencontrer un respect

iêê CARACTÈRES Et RECITS bb TBMPS.

digne des âges passés pal*mi lés eûf^ts les plus désordonnés de ce temps ^évolQliOdt)ai^e. Ëtlfin Jëledirai, un sentiment pieux s'éleva au fond de mon cœur. ïl est certaines pensées Qui n'apjparaissebt jamais dans Tâme qu'à la manière dont certaines étoiles font leur apparition dans le ciel, par thœurs itnnlortelSy par groupes radieux. Je ne pus aussi m'empêche^ de sôhger pendant cette nuit, tout en tl'établiséant, bien entendu, aucune comparaison entré moi-fiftâièei celui aiiqtiei ]é pensais, à cet écriTain dotiiles tristesses et les voyages ont occupé tâtit d'esprits au comibenCement dé ce siècle. L'auteur de Renif nié disais-je, coucfié dans son inan- " teau ail fond d'iiile forêt dé TÂniériclué , n'était pad plus perdu que nioi et dails un inondé plus étrange. tJil coup de feu partit tout à coup, aîi milieu de la nuit, dans notfë chambre; aucun de ceux qui étaieai étendus sur les lits de fit un mouvement, et ne s'informa de ce qui se pasâàit. L'ivresse de l'insurgé triomphant , compliquée d^une insouciance de boucanier, tel était le caractère de ces bandes encore armées et s'obstinant à garder leurs arnies. La vie était peu de chose parmi nous, moms que l'or parmi les riches et les puissants du monde. C'est là, du reste, ce qui m'a rendu , dès les premiers jours , ces mœurs supporta^ blés et chères même quet'quefois. Le détachement de la vie est la première condition de la vie spirituelle et de la vie élégante. C'est par là que les bandits toa^ chent aux raffinés et aux saints.

Là GARDE MOBaB« f»1

On parvint cependant à nous oter notre armement de malandrins» qui chaque jour entraînait des accidents mortels ^ en nous promettant un armement ré'^ gulieri Je vois encore uii de mes collègues ^ un chef de peloton, qui» depuis, est devenu ce (lu*on nomme utt brasseur dans les régiments» avec une grande diabless# de rapière qu'il avait prise chez un armurier» et dont il ne voulait pas se défaire . Pour aller à la corvée dtl pain , ce bizarre fonctionnalise s'armait de son épée, Notre cuisinier avait uh sabre, enlevé à un garde mu^ nicipal , qu'il portait avec son tablier^ N'était-il pas cuisinier du roi comme Yatel^ puisque iious étions tous souLverains? Un jour, ce sabre à la main, il sortit aveè quatre hommes , marchant par le flanô, Tarme M bras, et coififésen mitrons comme lui. Cette sortie avait pour but Téxécution d'un chat, qui fut en effet passé par les armes pôtir s'être rendu coupable de vol, ni plus hi moins que certaine vaincjueurë des Tuileries. Assurément ceux qui fusillèrent cette pauvre bête auraient procédé avéC beaucoup moins de soleft* nité, s'il se fût agi tout âimplément d*un dé leurs câ* marades. La fantaisie régnait chest ttous. SalVator Rosa et Callot auraient pu hoUs prendre des types, l'un de condottieri et l'autre de diablotins.

Nous avions cependant de beaux moments ; de ce nombre fut celui où l'on nous distribua des armes. Ûhe nuit, Tordre nous est donné à tous de nous mettre sur pied et de nous assembler dans la cour de la caserne.

151 GARACTÈRSS ET RÉCITS DU TBMPS.

Nous descendons : que se passait-il ? Le bruit courait déjà qu'on se battait à Paris. Nous n*avons pas de fusils, mais nous en trouverons, criait*on de toutes parts, et puis les pavés sont là. Chacun se réjouissait et personne ne ^*enquérait des ennemis qu*on devait «ombattre. Certains artistes ont pris pour devise Tart pour l'art ; Us œup» pour les coups étaient la vraie devise de la garde mobile. On sort; mais, au lieu de se diriger vers les boulevards^ voilà qu'on prend la route de la barrière du Trône et de Vincennes. Bientôt la vérité est connue, nous allions cbercher des armes.

Je ne suis certes pas suspect d'être enclin aux enthousiasmes populaires; j'ai les scènes révolutionnaires en aversion, et cette aversion chez moi est même poussée si loin, qu'elle me gâte dans l'histoire de notre première république jusqu'à Phéroïsme de nos volontaires. Même daps le bruit des canons de Jemmapes et de Fleurus, j'entends des plaintes de femmes égorgées, j'ai peur que quelques-uns de ces pieds-nus qui marchent sur les corps des Prussiens n'aient marché dans le sang de septembre. Voilà qui m'éloigne des héros en guenilles. Je l'avoue toutefois, nos guenilles me furent chères, et le côté militaire d'une révolution me toucha, le jour où Ton arma le bataillon dont je faisais partie. Nous étions arrivés à Vincennes avec les premières clartés du jour; je vis le soleil se lever derrière ces tourelles, qui appellent le cœur à la fierté et à la rêverie. Nos hommes, répandus dans

hk 6ÀRDB MOBOB. t5S

]es cours, examinaient en rianl ces formidables amas de boulets et de bombes qui sont disposés avec symétrie. C'étaient des plaisanteries qui me charmaient et des désirs que je partageais à propos de ces trésors guerriers. On souhaitait que la France un jour les répandît sur toutes les plaines de TEurope. Je le souhaite encore, et ne cesserai jamais de l'espérer. Tout à coup le tambour nous appelle à nos rangs , les portes de l'arsenal s'ouvrent, et le premier peloton est introduit. Non, je n'oublierai jamais avec quelle expression triomphante reparurent ces hommes qui étaient entrés sans armes quand ils sortirent avec des fusils. J'ai vu plusieurs de nos «volontaires embrasser cet humble et puissant instrument de la gloire roturière avec autant de ferveur qu'en purent jamais mettre les Du Guesclin et les Bayard à embrasser leurs épées. On entonna la Marseillaise^ et je sentis passer dans nos rangs comme le souffle de la patrie.

A notre retour, une pluie orageuse de printemps tomba sur nous et perça les pauvres sarreaux dont la plupart de nos hommes étaient vêtus ; mais l'enthousiasme durait encore, t Pourquoi* ne pleut-il pas des balles? » dit un enfant de quinze ans, qui marchait d'un pas leste et cadencé en portant sur cliaque épaule un fusil. En ces instants je remerciais Dieu des compagnons qu'il m'avait donnés, et je me disais qu'il ne fallait désespérer ni de l'espèce humaine ni de la nation fran^se» puisqu'il y avait encore des âmes guer-

f54 CARACTÈKÈ^ fit RÉCITS tV TEMPS.

riçres. Tant qu*lln peuple dimè la giiëtrè, il est audessus de la matière : il ccrf^p^ehd le dogfne divin du sacrifice ; il échappé aux ténôbrës de la fausse sagesse par la plus lumineuse dé toutes les routes, celle où la gloire immortelle et la gloire déèê hioiide répandent en même temps leui's clartés.

Combien de gens parlent dtî peuplé, éf fié l*ont jamais connu ! Chose étrange, ihais que j'ai cent fois remarquée, le bourgeois n'a en aîicuné façôii le secret du cœur populaire. Le peuple est pour lui l'objet d'uù dédain grotesque ou d'Une sérvile terreur. Ëhbienl par malheur, c*est la bourgeoisie qui, depuis un siècle bientôt, guide ces masses d'hommes pour qui elle n'a ni estime ni sympathie, dont elle ne comprend ni les entrailles ni la cervelle. Aussi dans les grandes villes comme Paris, le peuple a-t-il pris une vie et des habitudes tout à fali contraires à ses instincts; l'Encyclopédie a usurpé auprès de lui l'autorité de la légende, j'aurais peine à rendre l'indignation dont m'a souvent saisi le spectacle de l'empoisonnement opéré chaque jour sur de saines natures par des natures stupides ou perverties. On a remplacé chez le peuple* par la profane et vaniteuse indigence de l'esprit philosophique, cette humble et sacrée pauvreté de l'âme

LA GARBK KOBlLflé îhh

croyante dont TÉvangile a fait un trésor^ et un trésor qui achète le cieL Cependant la siihplicité poplildifè n'a pas encore disparu ^ malgré la chasse que lui litre le patriotisme pédant de la basse presse et ât dub ; oti la trouve encore» mêtne à Paris, el jusqu'en cette classe de Sohèmes d'où i pour ma part^ jô 1& orojais à jamais excluoi

41 y a toute uUë poésie parisiehué dont j'ai eu l'Idée (lUélquèrqis dé récueiilir des fragments. Patmi lèé chansonë c[Ue j'entendais répétertoUs les soirs à Yé" po(ide de ma vie vei*s laquelle jô me reporte à présent, quelques vers rhë frappaient tout à coup qui me éemblaicnt avoii* d'étranges qualités ou de grâce , ou d'éiiergie, ou de profohdeur. Le temps a emporté déjà les paroles qui mè touehalèht, mais 11 h'â pas emporté éiiCore les émotions que ces paroles éveillaient en mol. C'est Un peuple singulièrement ehanteuf qtiè le peuple parisien. Il n'a pas jusqu'à Ce joui', malgré l'Orphéon, reçU le doh divin de l'harmonie î 11 ôhante mal. Les échos de 1* Allemagne et dé l'Italie frémiraient à ses accents presque alitant qu^au bruit dé ses canons et de ses tambours ; mais il comprend ce qu'il chante, et y prend un vif intérêt, qui sô traduit dans chacun de ses gestes, dans chacune de ses expressions. ï*uts riôtt n'est plus varié que ses chants. Après ces hymnes de la rue, chargées de colère et d'orgueil, qui, le lendemain des émeutes victorieuses, s*élèvent des pavés remuéâ et sanglants , viennent des chansons de paysan ou de

IM CABlCTlatBS BT VtCm DO TEMPS.

soldai, honnêtes, généreuses, naïves, évoqnant la martiale figore» le calme visage du grenadier et da moissonneur. Enfin , il est un genre de chants qui s'est malheureusement multiplié dans ces derniers temps: c'est ce que j'appellerai la ballade mdaliêUf lugubre, terrible complainte, oii la fakn remplit le personnage du fantôme dans les ballades allemandes. Elle enlève la fiancée au festin nuptial; elle ravit, comme le loi des aulnes, l'enfant à sa mère ; partout elle éteint le sourire, frappe l'amour, glace la vie. Il est à remarquer, du reste, que ces odes sinistres à la misère, qui se terminent presque toujours par des imprécations contre le riche, datent toutes deTépoque où l'on s'est imaginé que , pour trouver des trésors, il fallait, non plus remuer le sol, mais bouleverser la société. Plus les ruines s'amoncellent et plus les trésors s'enfouissent , plus aussi cette triste poésie prend de l'essor . Jamais la faim n'a joué un plus grand rôle dans les chants populaires que depuis cette dernière révolution, qui s'est accomplie, par une pâle matinée d'hiver, à la lueur de palais embrasés.

Quoi qu'il en soit de ses chants, le peuple chante, et c'est là ce que je voulais constater, toutes les fois qu'il se met en fête. J'ai assisté à vingt réunions dont les chansons, après le punch et le vin, faisaient tous les frais. Les chanteurs se succédaient sans laisser entre eux d'intervalle. On se quittait sans que la prose eût, à bien dire, été de la partie. Sont-ce là des mœurs

Lk GARDE MOBai. ihJ

primitives? Je le crois. J*ai pris souvent grand plaisir à cette poésie. Aussi, je trouve beaucoup de charme à me rappeler nne matinée chantante et buvante qui eut lieu au Cheval blanc. Le Cheml blane était un grand cabaret dont les fenêtres donnaient sur la place de la Bastille. Le canon de juin a détruit cette pauvre taverne ; j'ai vu ses murs transformés en dentelle par les boulets comme des morceaux d'architecture gothique. C*était au mois de mars 1848 une joyeuse guinguette, dont ce jour-là la plus vaste pièce était occupée par toute une compagnie de gardes mobiles. Autour d'une grande table, sur laquelle fumaient le punch et le vin chaud, était un cercle qui, après tout, égalait en fantasque et surpassait en audacieuse poésie ces cercles d'artistes si chers à l'auteur du Chat Murr. Chacun était tenu de dire sa chanson. On ne faisait grâce à personne. — Je n'en sais qu'une qui est bien triste. — Chante toujours. — Je n*en sais qu'une qui est trop gaie. — Allons, chante vite. Et les chants se suivaient sans interruption, évoquant toutes les puissances de la vie, la douleur, le plaisir, même la vertu, même Thonneur. Il y en avait un parmi nous qu'on appelait le Normand ; ce pauvre diable qui n'habitait que depuis deux mois Paris, était l'objet de tous les quolibets. Chaque soir, toute la chambrée Im faisait des misères, comme il me disait avec un regard désolé et son accent traînant. Quand vint le tour du Normand: — Je ne sais, dit-il, qu'une chanson de mon pays.—

Ta chanson, ta chanson, Normand! — Et torce futbieii au Normand de s'exécuter. C'est ce qu'il fit, et alorS il entonna certainement un des chants les plus ancien^ et les plus naïfs qui se soient conservés parmi les bouviers de Normandie. Je ne saurais dire le bizarre effet que produisaient ces champêtres accents résonnant tout à coup au milieu de ce qu'il y a de plus Parisien à Paris. J'aperçusles bœufs errants encore mieux que dans les premiers vers de l'ode immortelle d'Horace, et à cette odeur de poudre dont tout l'auditoire était encore imprégné se méîa l'odeur des foins. Les camarades du Normand se montrèrent pour la première fois pleins de bonne grâce vis-à-vis de lui. J'ai souvent remarqué dans le peuple des merveilles de tact. La chanson du paysan fut applaudie avec vivacité et sans moquerie, comme elle l'eût été par des gens habitués à suivre les règles du goût et les instincts de la bonne compagnie. Je ne dirai certainement pas, comme un faiseur d'idylles ou comme un orateur démagogue, que le peuple l'emporte dans ses mœurs sur les gens qui ont reçu du ciel la naissance et de la société TéduoatioU) mais je rèndi*ai cependant hommage à certaines réunions comme celle dont je me souviens en ce moment. J'y ai trouvé quelquefois des jouissances d'un ordre élevé et calme ; je n'y ai ressenti jamais ni ces violents dégoûts , ni cet ennui amer et infini qu'on rencontre à chaque instant dans le monde, tant qu'on a l'esprit droit et le cœur jeune.

îotit en bilvaht et chantatit, im tlomnies faisaient leur édncâtion militâit-e. Qiidïjait ènvdyé dé différeiiti régiitieiite de YAméë (Juelq«[es jïfflciiët's et lin t;ertâi|i nmhte de SDUS-DfBciëf s et capordux désighés dàiis fiôà bataillons Bdtis le noBl Aejcfffëi qui élaierit dHàrgéà de flous ôppfendi^ë ll'méîtef 80. soldât. Le aadfe fdl à'mti dëâëz tnal aè(îttëilii*, îifh le bataillon dU hîdliiâ adqtiei j'âppâHerlSis; La première îoH que le pélôtOft de nos instructeurs parut â la porte de ftëtilUy, ce fut m tapage ififèrttâl dans U caserne. Oft codraît aux afffièà; M déclaf ait qu'il îi'ëntreMt pas. U peuple éët tin singulier ftiëlângé de cônflâncè ëVètfglë et de sftttvagë défiance ; il fe'endort à vos pieds dti vdtls rHët en (iiécës. Lé^ tlôlfes étaient eu Mm\4 dëflafité ëé joixMk ; iîiais qUel(|dës bonhës et cordiales tlal-dtëS (îàlmèretit tiiie ifrttatiori sans cause. OflldëfsJt soldats dé là ligne pai*vifirent à périétref dân§ là ëasëfne ; ail bëut d'une heure, ôh \èut faisait fêté. Je rai' dit eh cdftirheftçant Ces soùvénii's, l'esprit militaire ëfetlêfohd du cai'âctè^ë parisien. Quand les mobiles se furent bien convàincdfe que leurs Instructëùl's fié Venaient point les traînei'dans des geôles , mais ledl* apprendre l'ékerclce, ils îeâ t'eçurëntcortime les enfants rêçoivefit des soldats, tout Paris a été étonné dé la rapidité merveilleuse avec laquelle eds conscrits dé la rue jprirent des ailareâ de troupier. Nos premières patrouilles mafquaienl le pas aveé tant de mesure gt d'ensembl^ qtlë les âpptaUdisséihéilts paf taient sur notre passage.

leO CARACîiatBS Ef RÉCITS DU TEMPS.

Quant au maniement, on l'apprenait avec une incroyable ardeur. J'ai Yvdes pelotons exécuter en huit jours les charges et le^ feux. Nous étions à Paris par le corps, mais par Tâme nous étions sur la frontière. La frontière ! quand je serai vieux, ce mot me rappellera les plus chères songeries de ma jeunesse. Qu'il nous semblait retèntlssant*ét radieux ! C'était le seurl du monde de gloire, du Jardin des batailles, du paradis de la trompette et du canon.

Ce n'était point seulement le maniement des armes que nos volontaire^s apprenaient des soldats. Leurs mœurs, chaque jour, se ressentaient de la tradition militaire. Ainsi le pugilat disparut et fit place à des combats plus nobles. L'humanité gagnait à ce changement J*ai vu dans les premiers jours de la garde mobile un duel en règle aux armes naturelles ; je ne sais point plus sauvage spectacle. Sur un des paliers de la caserne, où aucune police n'était alors établie, lin grand cercle s'était formé, et dans ce cercle deux hommes étaient en présence, la poitrine nue, les jambes couvertes d'un mauvais pantalon, les pieds chaussés de bottes destinées à jouer un grand rôle dans la lutte. Les adversaires se mirent en garde dans cette 'attitude psuisienne qui n'a ni la dignité, ni la grâce des attitudes de gladiateurs ; puis la grêle des coups de pied et des coups de poing commença, et bientôt des lèvres fendues et des nez écrasés le sang se mit à jaillir. On entra alors en plein dans la phase féroce

LA GARDE MOBIUt. 161

du combat La victoire fut un certain temps indécise; on échangeait toutes les blessures que peuvent se faire des hommes sans armes ; les mâchoires mêmes étaient du jeu; un des champions fut mordu à la joue. Enfin il y eut un corps qui roula sur le carreau. On pouvait croire le duel fini ; point du tout. On sait le rôle que jouaient les poignards de miséricorde chez les raffinés du tenaps de Louis XIII ; ce rôle-là est joué par la botte chez les boxeurs parisiens. Le vainqueur s'approcha de son adversaire étendu à terre, et, au milieu du cercle silencieux^ lui déchira le visage d'un coup de talon ; on porta le vaincu à l'hôpital, et je ne sais pas trop s'il en est sorti, du moins par la porte des vivants. En ce temps-là, pareils faits n'étaient que des bagatelles, surtout dans une caserne de mobiles. 6'était le temps où Marc Caussidière avec son grand sabre rappelait la police primitive qu'Hercule faisait àve(;.sa massue.

Temps bizarre!. que de scènes me reviennent! Parmi les plus étranges, je dois placer celles qui se passèrent dans nos casernes au sujet des élections. Le moment était venu auquel les volontaires devaient^ d'après les*tefmes du décret qui les constituait en corps armé, se donner des chefs. Un matin, on nous lut à l'appel de onze heures un ordre du jour du général Duvivier» Le général Duvivier, comme on s'en souvient sans doute, était notre commandant supérieur. G^était une de ces natures comme il s'en- rencontre

199 GARACTÈlM ST RÉGITB W TEMPS.

quelquefois dans l'armée, qui se sont exaltées et eih flammées, au Heu de s^abaisser et de s'éteindre àm la vie militaire. L'exaltation du général Duvivier avait quelque chose de mystique ; elle était née dans le même pays que celle de saint Augustin et de saint Jérôme : elle venait de TOrient. J'ai eu récemment entre les tnains le recueil Complet dçs ordres du jour du général Duvivier. Il n'est point, pouf ainsi dire, uile de ces œuvres, — cai* ce soiit de véntablcs oeuvres littéraires, -^ où ne se trouvent de grande* images emprùhtées à la vie da désert et les immor** telles pensées de Dieii, de Târae, d*un monde futur. L'ordre du jour (jU'ôil nous lut poUt nous préparer aux élections était particulièrement empreint^ d'un caractère religieux. On nous enjoigfiâit, je me rappelle encore ces expressions, de nous recueillir et de priet Dieu. Depuis, j'ai souvetit entendu tourner en ridicule le ton d'homélie qui régnait dans ce singulier «orceau d'éloquence guerrière, et j'iVoUé, en effet, (^m le discouffe he semblait pas approprié à l'auditoire auquel il s'adressait ; mais j'ai une indulgence infinie pour là poésie des cœurs dé soldats. Cgtte poésie, habituellement gauche, nialhabilé, oU enïejjà OU au delà de ce qu'il fadt par i*exprèâsion, est tirée dé sources profondes et vives ; elle est émouvante comme le péril, généreuse comme le courage, sacrée comme la mort. D'aillciAs, Vojfdve du jpur du général Duvivier ne parut pas ridicule à ceul!L'là mêmes précisément

Là OARÂfe ttOBlLi. t68

pour lesquels il était fait Lés volontaires Técoutèrent en silence et le Visage sérieux. Si leurs élections n'ont pas dotiné à la France âes Hoche et des Marceau^ ce n'est ni la faute dii général Duviviei* ni là leur, c'est, la faute du temps où s'est accomplie et des éléments qu'a remués la rérdlution de février.

On comprendra quelle réserve je dois niïmposeir en parlant du choix deâ volontaires. Ce choix fut tout ce ctu*il put être. Danâ toutes les caserries où quelques jeunes gens appàrlehâut à d'hotinêtes familles avaient eu ridée de s'enrôler, ces jeunes gens obtinrent dés grades. Des manières distinguées, Uhe décente origine, loin d'être des tiîotifs d'exclusion, étaient au coiltraire deâ titres au commandement. Ma vie du Ihilieu du peuple m*a convaincu qu'uû patrlcîat régénéré pourrait sortir de toUtfefe nos révolutions, si Ceux qtli valent qualque Chose par leurs tt-aditions domestiqués savaient aborder avec autorité et courage la grande famille sociale. Je suppose qU^aU mots de février le caprice eût pris dans Paris à toute la Jeunesse dorée de s'engager dans la garde mobile : cette troupe levée par les Ledru-Rolliri et les Cauèsidîère eût présenté le modèle accompli d'une armée aristocratique. Officiers et soldats auraient formé deux classes tranchées Corfime aux jours d avant 89. Du reste, tous ceux que les volontaires appelèrent a leur tête eurent dii moins cet incontestable mérite, qu*aù jour du danger ils furent à leur posté, sachant tuer et se faire tuer.

Je ne sais ce que furent les élections dans toutes les casernes, mais je puis affirmer que dans celle où j*étais elles eurent un caractère profond d'ordre et de dignité. Des opérations préparatoires ataient eu lieu avant l'opération définitive et avaient fixé les suffrages | sur un nombre de candidats déterminé. Par un louable et singulier mouvement d'orgueil, les volontaires avaient décidé qu'une autorité étrangère ne serait pas initiée à leurs cabales ; ils voulurent donner à tous leurs chefs le touchant et imposant triomphe de l'unanimité. Aussi, le jour de nos élections ne cessera jamais de s'offrir à mon esprit avec quelque chose d'attendrissant et de solennel. Je frissonne toutes les fois | que je songe au vent du drapeau qu'un volontaire 1 agitait sur mon front pendant que les tambours bat* { talent aux champs* La fraîcheur de ce souffle m'est restée comme la trace d*une huile sainte; je me sentais ordonné soldat.

J'ai vu sur plus d'un visage passer les sentiments que j*éprouVais. Un joyeux sourire était sur toutes les bouches, et tous les yeux étaient remplis de larmes. Bien peu de temps s'est écoulé , et presque tous les heureux de cette journée sont déjà dispersés. Quelquesuns sont morts par les balles, ce sont ceux pour qui le destin a mieux tenu ses promesses. D'autres sont allés chercher fortune sous d'autres drapeaux que celui de la France; d'autres n'ont pas quitté leur pays, mais ont vu la vanité de tous leurs espoirs. Heuren-

sèment nul parlni nous n'était doué de seconde vue, et les mêmes élans de joie faisaient venir sur toutes les lèvres cette même parole, qui est resiée ^ans ma mémoire avec vingt inflexions de voix : « C'est un beau jour I » Quelques-uns peut-être riront de cet enthousiasme : l'enthousiasme est toujours sacré pour moi. C'est ce que le langage poétique appelle inspiration et ce que le langage religieux appelle tesprit. € Or tout péché et tout blasphème sera remis aux hommes, dit l'Évangile, mais le blasphème contre Fesprit ne sera pas remis. »

Les oiQciers, dès qu'ils furent nommés, prirent l'uniforme de leur corps et les insignes de leurs grades ; ils furent équipés promptcment , mais leurs soldats restaient en haillons. La république de février n'avait point, pour ne pas vêtir ses troupes, la même excuse q&e l'ancienne république , celle des grandes guerres et des victoires. Un auteur mystique a parlé d'un sourire qui dore de la boue ; il y a quelque chose qui fait resplendir les guenilles, c'est la gloire; nos hommes se plaignaient de ce que leurs guenilles ne resplendissaient pas. Un jour» . on nous fit faire

une langue sortie par une ploie baUvite ; las velentaires revinrent dans un tel état, que le lendemain il leur fut impossible d'aller à reueraice. Ces pauvres gens étaient obligés de rester au lit peur donner à leurs malheureuses blouses le {emp^ de aéclier. La plupart manquaient de chemise» et leur peau apparaissait par les trous de leurs pantalons. Quelques officiers furent navrés de ce dépûment ; c'était t-é« poque oii tout s'obtenait, ou, pour mieuiE dive, se demandait par députation. Ces officiers résolurent d'aller trouver M. Ledru-Rollin.

On part après avoir pris le verre d'eau-de-vie, le vin blanc, l'absinthe et le vermouth du matin. On monte dans un fiacre et l'on se rend en fumant au ministère de l'intérieur. On pénètre jusque dans Tantichambre, le cigare à la bouche. Celui qui portait la parole était un aristocrate qui n'oubliera jamais ces détails, dont il se dij^ertissait prodigieusement. Nôtre aristocrate donc demande à l-huissier le eitoyen mù nisire. On lui répond que ce citoyen n'y est pas, mais qu'un citoyen secrétaire est prêt à recevoir la députation. On se fait conduire au secrétaire et on lui' déclare, en phrases pleines d^énergie républicaine, qu'on veut voir le citoyen ministre lui-même. Le secrétaire dit que le ministre est à l'Hôtel-de-Ville , on ne l'y trouve pas ; on revient furieux au ministère de Tintérieur. On est envoyé au Luxembourg, où le ministre doit être pour sûr. H n*y avait au Luxembourg que

]||I. LoDja pi^QC, catéchisant lepi tailleur^. Or^ r6tQurn0 au ministère de rintérieur pour 1^ troisième fois ^ pn traite Thnissier d'esclave, et Ton envahit le salon de réception. On s'y prpmèpe en laissant traîner les sabres sur le parquet ; les uns se couchent sur ce gre^nd divan rond qui fait Tadmitation des spus-prpfets, les autres se mettent à cheval sur les chaises. « Nous bivouaquerons là, dit Taristocrate, jusqu'au retour du citoyen ministre ; nous fumerons ici, nous y boirons, nous y mangerons, et nous ne sortirons que par les baïonnettes. » L'huissier effrayé se décide ^ 4ire que le ministre préside le conseil, gui se tient rue de Rivoli au ministère des finances. On va siir-le-phamp au ministère des finances, et cette fois on apprend en.effet que le citoyen Ledru-Rollin est là, mais invisible; des affaires de la plu^ )iaut0 impprtance reclament son attention ; on serait Qeorge Sand même qu'on ne passerait pas. L'aristopr^te écrit alors pe curieux billet dont il n'oubliera jamais la teneur : « Cinq officiers de la garde mobile ont besoin de parler sur-le-champ au citoyen ministre ; leur service ne leur permet pas 4*attendre. » Et M. Ledru-RoUin arrive. L'aristocrate, le foudroyant avec bonheur du titre de citoyen , lui peint, dans la plus révolutionnaire des harangues, la détresse de la garde mobile. — Que le gouvernement provisoire y prenne garde, les volontaires sont las. Si la lépublique veut se faire honorer par ses enfants, il faut qu'elle les habille. — Le ministre promit qu'au sortir

lêS CAIAGTÈRB8 n RftCITS DU TEMPS.

du conseil il se rendrait lui-même à Clichy, où M. Louis Blanc avait établi la société fraternelle des tailleurs. Ces tailleurs pouvaient être frères entre eux ; mais ils traitaient leur prochain de Turc à Maure. Quand on allait leur réclamer les habits qu'ils auraient du faire et qu'ils ne faisaient pas, ils prenaient les plus farouches expressions de clubs et semblaient prêts à vous plonger leurs aiguilles dans le cœur. Je ne sais pas si M. Ledru-RoUin tint sa promesse et alla en effet les presser ; mais les oflSciers de la garde mobile et les gardes eux-mêmes se mirent à les harceler. Clichy fut le théâtre d'étranges scènes. Lorsque les mobiles étaient en nombre, les tailleurs, avec leurs grands cheveux et leurs longues barbes, les recevaient dans la morne attitude de prophètes outragés. Tout vainqueurs de février qu'ils étaient, nos hommes comprirent que des ouvriers, qu'on a l'air d'insulter* lorsqu'on leur demande son pantalon ou sa chemise, sont de tristes ouvriers. Cette le^jon leur fut salutaire. J'ai entendu plus d'un volontaire dire : « Si celui-là , au lieu de prêcher , cousait ma tunique , la république n'en irait pas plus mal, et je ne serais pas tout nu. » Non-seulement ces majestueux tailleurs ne voulaient rien faire , mais ils prétendaient encore empêcher de travailler tous ceux qui ne siégeaient pas dans leurs conseils. Ils menaçaient de quitter leur Olympe pour donner des gourmades à tous ceux qui prendraient l'entreprise de nos habits. Enfin on se débarrassa àd

leur joug. « Moi qui ai brûlé un trône, dit un jour un, mobile, je brûlerai bien leur établi. » On adjoignit à ces frères unis les frères isolés qu'ils voulaient rosser et ne rossèrent pas , et la garde mobile fut habillée. Toutefois elle était encore dans son costume des premiers jours le 16 avril. C'est ce que ne regrettera jamais aucun de ceux qui ont vq dans ses rangs cette journée. Ces enfants en guenilles, qui marchaient d'un pas si résolu à la défense de Tordre et de la fortune publique, offraient un spectacle admirable et inattendu. Il fallait entendre les cris dont la garde nationale nous saluait! Des légions entières semblaient entraînées vers nos bataillons par une attraction ma- gnétique. Des mains inconnues nous donnaient de rapides étreintes. C'est par cet enthousiasme que la garde mobile fut conquise à la cause qu'elle a si intrépidement défendue. Je puis affirmer que si le 46 avril, ceux qui épiaient Theure de la guerre civile eussent osé tenter une 'bataille, on aurait vu des barricades enlevées par des compagnies d'hommes en blouse. Je craignais à chaque instant de confondre les hommes que je commandais avec les ouvriers qui nous pressaient de toutes parts et s'efforçaient de rompre nos rangs. Les uns et les autres portaient . le même costume ; mais je reconnaissais les nôtres à ce je ne sais quoi d'honnête et de déterminé dans l'allure que prennent les gens du peuple dès qu'ils ont embrassé la carrière des armes. Il n'y a point, pour

IfH CARACTÈRES PT RÉCITS DY] TEMPS.

)6 peuple, de meilleure philo^optiie qm rexercice. {«i «aserife corrige le dut^ et unit même beureusecnent par le dévorep. L'asprit militaire est le* oonti'e^poisûD de la démagogie*

H veui, peur preuve de Tempire qu'exerçait cet •spril papmi noup, la manière dont furent fêtée» no^ premières cartouebes. Quelque temps avant le 1^ mait i cette époque où tQut habitant de Paris se demandait le matin 8*il n'aurait pas le soir une balle dans s| eervelle et le feu dans sa maison, où Tinquiétude efte péril étaient dans Tair, où l'on interrogeait la put comme on interroge la naer dans la saison des tempêr tes, un officier d'état*major arriva en bourgeois à ne* tre caserne. On venait de battre pour la soupe du soir. Nous avions été consignés toute la journée. On ne peut pas imaginer tous les bruits qui agitaient nos quartiers à la finscd'un jour de consigne. Les comraunistes brûlaient l'Hôtel-de- Ville, on s'égorgeait à la porte Saint-Martin, on pillait à la Madeleine; c'était une confusion de nouvelles qui auraient glacé d-effroi Tesprit de tout honnête citadin, mais qui couraient dans nos rangs à travers les rires et les chansons. L'officier qui arrivait tout à coup au milieu des rumeurs en même temps les plus sinistres et les plus joyeuses portait Tordre à notre commandant d'envoyer à la place un détachement en armes : trente hommes avec des sacs (levaient recevoir des cartouches* Les cartouches ! c'était notre ambition , notre

rêre. Leé Parisiens ont pour la poudrè^titiê bièarre passion ; ils l'aiment comme les avares aiment Voté Si, pendant le combat, ils la dépensent en prodigues^ une fois le cpmbat fini ils la cachetit, ils Tenserrent. Nous n'avions pas d'honlme ijui n'eût au fond d'un vieut mouchoir de qtioi ensanglanter le paVé et se ifoif* ôir la bouche ; mais ces trésors individuelë^ ces épaf^ gnes des barricades de février^ ti'adraient p^ë suffis âti mois d'avril, pour une brûlée^ je me sers du terme ffillitaire, telle que Parisi l'attetidàit et qtie nous ta Souhaitions. Quand on sut qu'on âttàit faire Une dis» tribution générale de cartouches, ce fut une Joie qui eût rendu certain de la victoire un général chargé de nous mener au feu. On frappait des malds, ôft sautait, ' dn entonnait les refrains leâ plus gdis, et qUapd les sacs arrivèrent, ce fut une ronde du sabbat dans là cour. Officléi*s, àoUs-oSiciers, caporaux et soldats se tenaient par là fnàlrî. Un de ceux qui d(9nna le branlé reçut url deâ premiers, au mois de juin, deux balleé eh pleine poitrine. Aujourd'hui encore cependant je ne condamné paâ cette gaieté. Je l'aurais mieux aimée aux frontières, c*ést Certain ; toutefois, même à Paris, je trouve qu'elle n'était pas déplacée. Il ne faut appiarter de tristesse dans aucune guerre. Nous verrons Comment la garde mobile suivit ce précepte que lui enseignait son instinct

C'était déjà dans l'abondance des fusils et des cartouches, mais encore dans la pénurie des vêtements ,

que la garde mobile faisait un service dont les bonrgeois de Paris auraient dû garder un long et reconnaissant souvenir. Qu'on se rappelle ces jours où le socialisme triomphant voulut imposer 1^ générosité, même la prodigalité, aux propriétaires. Quiconque ne se contentait pas de recevoir pour revenus de sa maison quelques salves de coups de fusil et un drapeau portant une inscription en son honneur était menacé d*être brûlé ou pendu en effigie, et roué de coups en personne. C'étaient, à l'entrée de la nuit, dans tous les quartiers populeux, un effroyable tapage et des scènes incroyables. La rue du Faubourg-Saint-Antoine, entre autres> devenait pour tous les propriétaires un véri- .table enfer, un affreux Tartare. D'étranges processions, qu'éclairaient des torches, la sillonnaient dans toutes* ses profondeurs.

Une de ces processions occupait un soir toute la largeur de la f ue ; celui qui la conduisait était bien le plus rébarbatif des locataires : c'était un homme de quarante ans, la poitrine et les bras nus, la tête coiffée d'un bonnet phrygien, le visage à demi caché par une barbe de moine espagnol, une figure enfin digne de porter, dans un tableau d'histoire, la tête de la princesse de Lamballe. Heureusement ce redoutable personnage portait un objet beaueoup moins sanglant : il avait sur «les épaules un mannequin affublé d'un bonnet de coton et d'une robe de chambre. Ce mannequin représentait un propriétaire condamné à être

brûlé par ses frères pour avoir réclamé au nom du vieux monde, comme dit la nouvelle école, les termes auxquels, dans son injustice et son ignorance, il prétendait avoir droit. On réservait à Teffigie de ce misérable un exemplaire autO'-da-fé. Dix ou douze hom- . mes , accoutrés comme le porte-mannequin^ brandissaient des torches et chantaient le cantique de février» c'est-à-dire l'hymne des Gmmdins. Une patrouille de mobiles, composée de seize hommes en guenilles que conduisait un officier, arrêta cette troupe, jeta le mannequin dans la boue, et éteignit les torches sous ses souliers. L'homme à la longue barbe voulut se débattre, il reçut de.s coups de crosse dans les jambes ; on croisa la baïonnette sur ses camarades, qui s'enfuirent, et la propriété fut sauvée d'un outrage. Je pourrais citer vingt traits pareils à celui-là. Ces blouses en lambeaux, ces vestes percées qui défendaient l'ordre, produisaient sur le peuple un effet magique: La garde mobile faisait alors ce qu'elle seule pouvait faire à Paris. Elle était insouciante, énergique et dévouée : insouciante, parce qu'elle était composée d'enfants ; énergique, parce que, sortie des barrica- . des, elle savait ce que pèsent les pavés ; dévouée, parce qu'avec l'esprit parisien, le cœur français, elle avait compris sur-le-champ ce que disent le tambour et le drapeau. Les calomniateurs de la garde mobile ont essayé àe la représenter comme une troupe dangereusement révolutionnaire, même après les gages san-

t74 GARACTÈIIËS Et RËOttS m TEMPS. .

glttnts qu'elle dotiha aiiii partisanâ^Qe Voj!ûtB : elle était si loin d'avoir TespWt de confusion et dfe réyolte, qtiè, dès son ôrigiiie, ellô fut en giieffe déclarée avec céttt qui trouvaient vraiment leur dompte dans le boule» versement de la tiiê.

Cette guerre éclatait tdtltes lés fols (itie nos bataillons étaient de garde à THôteKde'^Viile. Je ti*ai point vu les saturnales des Tuileries, mais j'ai assisté à foutes les grotes^Ué^ et ëcaiidàleiisesinàâcârades dôfit le siège du gouvernement provisoire fût le théâtre jusqu'au le fhâi. Cette demèilfê était devenue linè sorte de citadelle, où s'était établie tine véritabfe féodalité. Une poignée d'hommes, dont qùelques-tins avaient manié Taune, d'autres grîffohfié deâ actes, dont certains avaient figuré, fn'a-t-ôn dit, sur deâ théâtres 'de la banlîède, dolit ufl petit nombre avait servi, mais ne ôe serait point âôùcié de montrer ses états de services, une Irotipe de des gens comme les révolutions en rassemblent s^étaient installés dans la maison de ville et y menaient la plus étrange vie. La fantaisie éclatait dans leurs costumes : ceux qui avaient des goûts militaires s*étaîent donné des épaulettes de capitaine, de comiriandant, voire de colonel; ceux qui avaient des penchants poétiques avaient adopté toutes sortes d'accoutrements romanesques. Je me rappelle un personnage, dont j'ai oublié le nom, qui sortait à cheval avec un chapeau à larges bords, des bottes tnolles, un habit de velours et une

U ttÂRDË ÉOhitÈ, tf I

l&nguê âpée. La plupart de ces ^fiiàteti^s du pitto^ f ës(|uë àvaiettt â leurs ceinltires des pistolets et des poJ* griârds ; màiiit canotier parisien s'était transformé eil Lara. J'ai toujours eu raffëctatioti en haine : elle m'inspire un secret dégoût, même dans la plus bHl* lante des sphères, qiiand elle se prête aux dapriceâ dlî génie. Je n*ai point de rttots pour peindre la mléèfe de cette affectatiofl du ruisseau. Ceux qui ont vti ceâ parodies savent jusqu'à quel tiiVëiiU petit descendre lé triste comique de cette vie.

Parmi leâ affëctattolis des seigneurs su2éfains dé rHôtel-de-Vllle était une superbe comme 11 né s*en est certêâ jamais rencontré chez Taristocratie d'auctlîl peuple et d'aucun temps. Dans les cafés où ils dai* gtiaient souvent apparaître avec leurs longues barbeà et leurs écharpès flottantes, ils tutoyaient et frappaient inême les garçons^ II y avjit entre eux une sévère hiérarchie. La maison de ville, qui, du reste, était une maison de bombance, renfermait plusieurs tables auxquelles on s'asseyait suivant le rang que Toh occupait dans cette noblesse des barricades. Une de Ceâ tables rappelait celle où le roi invitait autrefois lëè oficiers de service aux Tuileries ; seulement oii y buvait davantage et on y restait plus longtemps. Aprèâ les repas> on faisait des largesses au peuple. t)es vàN lets, portant de grandes corbeilles où des restes de paîfl et de viande étaient entassés, distribuaient ces débris à la multitude affamée qui se pressait derrière les grilles

du palais. La voix de la garde mobile fut la première qui troubla dans leurs fêtes les triomphateurs de THôtel-de- Ville. D*abord Tinsolence de ces personnages l'irrita^ et leurs airs féroces la firent rire. Les Parisiens» sont familiers avec les masques de théâtre. Ces tyrans de mélodrame perdaient leur temps à enfler leurs voix. L'arsenal suspendu à leur ceinture n'inspirait pas plus d'effroi aux nôtres que leurs barbes hérissées et leurs moustaches pendantes. Les mobiles, avec leurs baïonnettes, se moquaient des poignards et des yatagans. Un graâd escogriffe, équipé en malandrin^ voulut traiter de Franc à Gaulois un homme de mon bataillon. Le mobile donna un soufflet au montagnard. Je l'avoue, je prenais plaisir à voir ces braves enfants courir en jouant aux fantômes qui faisaient alors trembler tout Paris. Ils traitaient ces épouvantails comme les matelots anglais traitèrent les dragons, les griffons et tous les moftstres de papier peint dont les Chinois imaginèrent de les effrayer un jour de bataille. Si ces chevaliers de l'Hôtel-de- Ville ne furent point canardés dans leur château, ce ne fut point la faute de nos hommes. Un matin, je ne sais quelle altercation entre un des leurs et un des nôtres, au commencement d'une garde, fit courir aux armes tous nos soldats. Des tirailleurs s'étaient embusqués jusque sur les toits. Avec leur flair particulier de la poudre, les mobiles savaient déjà où étaient les munitions. Je crois que, s'il y avait eu combat^ la victoire n'aurait

pas été incertaine. Notre jeune et vigoureuse troupe aurait fait passer de mauvais instants à cet amas d'hommes fatigués parla débauche. Quelques esprits prudents apaisèrent cette affaire, et la féodalité montagnarde conserva son fiel jusqu'au i 5 mai.

Le 45 mai est peut-être , de tous les jours à caractère insolite que la révolution de février nous a donnés, celui qui m'a le plus frappé. Tous nos hommes enfin étaient habillés de neuf, leijrs fusils étaient en bon état, ieurs gibernes étaient bien remplies , nos tambours connaissaient les batteries , et presque tous les bataillons avaient des fanfares . Nous étions prêts pour les occasions. Le 15 mai arrive, et à midi le rappel bat dans Paris. Dès le matin, notre caserne avait été consi* gnée. A deux heures, nous recevons Tordre de marcher Mous étions obligés, pour nous rendre à l'assemblée, sur laquelle on nous dirigeait, de traverser les boulevards. L'air des émeutes circulait dans cette grande voie. Les boutiques se fermaient, et les pavés, que frappait le soleil, avaient cet aspect sinistre qu'ils prennent au moment des bataillespopulaires. Derrière nous, toute une légion de la garde nationale marchait précédée de quarante tambours. Cette formidable batterie avait quelque chose d'entraînant, elle nous enlevait du sol. Le tambour est un merveilleux instrumen^qui donfine la musique de tous les orchestres, comme le^crîde l'héroïsme domine tous les accents de l'éloquence; ses sons à la fois écrasants et agiles

178 CARVCTfelin BT RÉCItS ftt) TEMPS.

renversent tout ce qu'il y a de eraintif ef fàit'tevét tout ce qu'il y a de viril dans les eœurs^ Nou^ arrivons à la Madeleine, nous travcfsons la placé Lotiis XV, et nou3 enfilons le pont qui cOhdiiit à la Chambre dès Députés. Là, notre colonne S^afrête, et J'ai sous les yeux une scène qui est restée dânè moh esprit aVec les vives et étranges couleurs d'un irêve. Le Pâlals-Botir^ boti se dessinait devant nous soUâ un Ciel digne d*é~ clairer le forum d'une cité aatl^ue. Ses m^^ches étaient garnies des nôtres, dont on voyait briller de loih le^ shakos rouges. La foule qui était pressée devant nos rangs nous cachait ufi imménâë tumultô dont nott^S n'avions polir ainsi dire que la sensàtioti électrique. Des voix innombrables .proféraient des parolfciî dont il ne nous parvenait qucf lé bruit Nous seritiofis qu*âô milieu de ce chaos un nouveau tooftde révolutionnaire essayait de se former et de Sufgir. la puis^dfiCe qtit révoquait était une puissance Inconilùe. Uii de Ces hommes qui n^ônl ni 1& éœilr ni le (k)Stume do peuple, un de ces démagogues en habit noir qui disparaissent de la rue âu moment où s'y élèvent les &arricades, se glissa tout à coup dans nos rangs et se mit à crier : « L'assemblée nationale est dissoute J sa république est finie I Vive la république démocratique et sociale! » Quelques instants apr^*, je vis passer une bande d'hommes à longues barËes c||ii Jb^étaieni le même cri en ajoutant : « A rHôtel-ae-Viltt! » Puis nos tambours battirent la charge. |e compris alors ce

14 (mm m^mn m

çui ye«ait Ae s'a^ûornolir, ^ty-m^ l'eapair fle veir «n^ fin le tréçQF des juçte» eolèi'e^ sia vidais

L'heure de la jmtm n'élait pag venue encoi^. les isisérdbles qui avaient tenté cette infâme entreprise, • qu'un poëtë a nommée une étourderie, manquèrent ce jour4à 4e cœur. La foule qui encombrait ia place Bourbon Qt ébranlait les grilles de rasaembléô se dispersa devant nous. Un de nos bataillons enti^ au pas de charge dans la chambre et chassa du temple de la loi, non point les vendeurs, mais les larrons. Les autres bataillons se postèrent aux environs et dans les cours mêmes de rassemblée. Je suis persuadé que, si, le 15 mai, une action sanglante avait eu lieu, on eût mis en pièees le drapeau rouge et ceux qui le portaient. La garde nationale était alor« animée d'une énergie qui était fort affaiblie aux journées de juin . Depuis un mois, des milliers d*hommes étaient exaltés par les fatigues et par les veilles. Toutes les fois que le rappel battait, le plus pacifique bourgeois bourrait ses poches de cartouches, et souhaitait, au péril de sa vie, d^aller conquérir son repos. Des fusils destinés aux lièvres et aux perdrix étaient décrochés chaque matin pour la chassé humaine. Paris n*était plus une ville habitable. Une presse exécrable y conjurait tout un essaim de fantômes qui donnaient le vertige aux plus calmes imaginations. Les sociétés des ténèbres s'étaient emparées deTair etdu grand jour. L'enfer des clubs ouvrait ses bouches de tous les côtés*

f$ù CABACrtRES ET BÉCITS DO TEMPS.

On senlait qu'il fallait, à travers la mort, enleyer Paris aux dominations sinistres, et le rendre à l'esprit qui doit le gonvemer, c'est-ànlire à l'esprit régnlier, paisible et doucement actif des nations civilisées.

La garde mobile se fût battue le 45 mai comme an %d juin. Elle fit tout ce qu'il était en son pouvoir de faire dans cette journée. Pas un homme ne poussa dans ses rangs un seul des cris factieux qu'on s'efforçait de nous arracher. Quand on ordonna aux baïonnettes de se croiser, elles se croisèrent; les fusils ne demandaient qu'à faire feu ; nos cartouches brûlaient nos gibernes. Le soir, le bataillon auquel j'appartenais alla bivouaquer dans la grande cour claustrale do musée d'artillerie. Ce grand préau, dont le milieu était garni par l'herbe tendre et fine d'un gazon de mai, et qu'entouraient des canofas démontés, avait un aspect original et attrayant. Nos' soldats s'y répandirent avec une joie d'enfants et se mirent à cheval sur les pièces ; puis tous s'assirent en cercle sur le gazon et passèrent toute cette nuit de mai à chanter. Une compagnie de la garde nationale bivouaquait avec nous ; dans ses rangs était M. Mérimée, que je vois encore fumant sa cigarette. C'est ainsi que les guerres civiles forcent le poète à devenir soldat et à camper au seuil de sa maison. On s'attendrit sans cesse sur des pères de famille qu'une balle peut atteindre; ne devrait-on pas s'attendrir bien plus encore sur ceux

LA GAADE MOBILE. .181

qui exposent avec eux à la deslruction toul uu monde enchanté ?

Un des derniers jours de mai 4848, à quatre heures, je quittai Paris par ia barrière de T Étoile, et commençai ma première étape. Mon bataillon allait à RueiL Ce fut une vraie fête pour les mobiles quand on commanda le pas de route. Ce bienheureux pas , qui autorise dans les rangs, espacés en longues files sur les bords du chemin, non-seulement la causerie, mais la chanson, était fait pour une troupe comme la nôtre. Nos hommes étaient de si bonne humeur, chantaient avec tant d'entrain, avaient sous leurs petits shakos une mine si avenante, que les habitants de toutes les maisons dont la route de Paris à Rueil est bordée leur souriaient. Comme la jeune captive d'André Chénier, ils voyaient dans tous les yeux leur bienvenue. Nous étions à la fin de Tun des plus beaux jours du mois de mai ; la campagne avait toutes ses grâces printanières. Le printemps convenait à cette jeunesse. Paris, malgré les démonstrations vigoureuses de la garde nationale au 15 mai, était redevenu une odieuse ville, où Ton sentait la barricade prête à sortir du sol, la crainte ou Tinsolence sur tous les ▼isages, la guerre dans les cœurs, la mort dahs Tair.

lit GARâCTÈRBS BT BÉGITS DO TEMl^.

Quand' on sortait de ce repaire, on ne peut dire 06 qu'on trouvait de charmes à cette nature dont Dieu a bien voulu mettre les lois au-dessus de nos folles et meurtrières fantai^l/ep; Cependant cette sérénité même des champs avait quelque chose d'une poignante mélancolie pour une âme douloureusement occupée des malheurs du temps. Cette souriante et sage beauté des choses ramenait d'une manière pénible l'esprit sur les spectacles affligeants et insensés que donnent les hommes. Puis il était quatre heures, ai'je dit, et c*est une heure d'exaltation mystérieusement triste, ûomme Ta remarqué Obermann. Quel nom sà^îe prononcé à propos de mobiles ! On ne s^* tait guère autour de soi l'influence de cette heure oà le poëte q^uitte sa plume , s'accoude à sa fenêtre , et sent en lui un débordement de vie, si les accords d'un piano lointain lui apportent quelque air mêlé aux se« erets de son cœur.

 Rueil commença pour nous cette vie de garnison qui devait devenir plus tard notre vie unique. Je pus observer sous un aspect nouveau les hommes ao destin desquels j^étais lié. Il est impossible de rendre tout ce qu'il y avait dans la garde mobile de verve et d'entrain. Qu'une prise d'armes eût lieu, n'importes quelle heure du pur ou de la nuit , et pas un soldat a'était malade. Les portes de l'infirmerie étaient fer* mées. Qui D -avait pas de souliers venait pieds nus; qui avait égaré son fusil se trouvait armé subitement.

LA GARDE MOBItli. l^i

Jamais le danger n'aura pour aucune troupe l'attraction qu'il eut pour nous. Quand l'appât des coups de fiisil n'existait point, quand il s'agissait tout simplement de l'exercice, c'étaient une apathie et une mau« vaise bameiir universelles. Tant que le maniement des armes avait eu le charme de la nouveauté, on rayait pratiqué avec entraînement ; depuis qu'il était deven» quelque chose de régulier et d'habituel , on l'avait pris en dégoût Je ne saurais qnieux comparer la garde mobile qu'à ces ardents et capricieux génies d'artistes qui passent deTélan passionné pour tout ce qui est difficile et insolite au paresseux dédain des menus et ordinaires travaux de la vie.

Heureusement nous allions souvent à Paris, et nous y allions toujours les gibernes pleines. Le trajet se faisait en chantant. Quand nous arrivions à la barrière, la musique jouait et le drapeau flottait au vent. J'ai eu l'honneur de porter quelquefois ce drapeau , qui fut troué par des coups de feu ; je me disais, alors que je marchais dans le rang, mesurant mon pas à celui des soldats : « Ici les balles m'atteindront peut-être ; mais ce que j'ai toujours craint et, abhorré, ce que je trouve honteux de mépriser, lâche de subir, la calomnie et l'injure ne m'atteindront pas. » Cette pensée m'inspirait un , attendrissement plein de bonheur et de fierté dont je remerciais Dieu.

A Paris , nous campions sur les places publiques.

tu GARACTÈ1IBS ST RÉCITS DC TEMPS.

On jetait de la paille sur les pavés, souvent même la paille manquait > et il fallait s'accommoder du lit de pierre. L'officier appuyait son front b,u% jambes d'un soldat qui prenait son havresac pour oreiller , et le sommeil n*en venait pas moins avec le cortège des songes. Je crois qu'il y a une espèce particulière de rêves pour ceux que la lune et les étoiles regardent dormir. Le sommeil sous les cieux étoiles m'a toujours paru tout imprégnéde la clarté des constellations. Quandle tambour, passant au-dessus des corps étendus, saluait des accents de la diane les premiers rayons de l'aube, on se levait avec autant de peine que s'il eut fallu quitter une couche moelleuse ensevelie dans une profonde alcôve. Qu'importe la couche que l'on quitte? c'est toujours, quand il faut se mettre debout, la fantaisie qui s'évanouit et la vie réelle qui recommence, l'âme qui voit tomber ses ailes , Gendrillon qui descend du carrosse des fées. Peau d'Âne qui, pour reprendre son ignoble vêtement, dépouille sa robe couleur de soleil. Ces nuits au bivouac, cette vie de campagne» étaient propices aux rapides liaisons. Deux chers souvenirs se rattachent pour moi à la garnison de Rueii. Deux officiers qui ne sont plus augmentaient , en le partageant, le plaisir que je trouvais à une vie noblement

bohémienne. Antonin B et Guillaume de N....»

quoique leurs pas aient marché bien peu de temps i coté des miens, laisseront dans mon cœur mémoire de vrais amis et de précieux compagnons. D'origine et

ÏA GARDE MOBUiE. f85

de caractères différents, ils se ressemblaient par le

courage et par la jeunesse. Antonin B était d'une

naissance i)ourgeoise et d'un esprit libéral ; mais le jour du combat m'a montré qu'il avait la vérital^le élégance, celle que donnent l'aisance dans le péril, le dédain moqueur de la mort. Ce joyeux et loyal garçon agissait, en suivant ses instincts, cpmme les gentilshommes d'autrefois, en mettant à profit les traditions. Je Fai vu un jour se battre en duel avec autant de gaieté et de bonne grâce qu'en put déployer M. de Ségur en se mesurant avec le prince de Nassau.

Quant à Guillaume de N , c'était un eiifant de

bonne maison , qui , croyant la France revenue aux jours dont les révolutionnaires de février semblaient vouloir poursuivre , à leurs débuts , la néfaste résurrection , était venu confier sa jeunesse , son honneur et sa fortune au drapeau. Il avait dix-huit ans; mais les événements dont était née sa couragey se résolution l'avaient mûri. Il se trouva X[u'il était prêt pour la mort des champs de bat^Ue. **

Le jeudi 32 juin, à cinq heures, je dînais dans un cabaret de Rueil avec Guillaume et Antonin. Nous puisions à pleines mains en no$ discours dans les trésors de l'avenir. Nous retrouvions en Italie et sur le Rhin les traces des volontaires , nos devanciers , et deux jours après nous étions tombés tous trois sur le pavé de Paris! Un seul s'est relevé et a repris, avec sa vie, les rêves de ses compagnons.

196 GARACTJEUS It itCRB 00 TIIIP8,

n ejst on r^ocbe que mon cœur ne se fUt pàs\ if est , après s*étre écrié codiine Kené : « Levez-vous » orages désires,» d*avoir géiht de mes souhails et matrdit ma destinée quaiid les otages sont' veûukl

Ces journées de juifi furent poht tbus des jours d'été ; pour moi, ce sont des jours d*éfé et de jeunesse. Certes, j'aurais mietax- aim^ c<ette gralnde mêlëe, cétie fête du caiîon, cette orgie de poudHe^ sur lëfs bortis du Rhin qti'àu miUëu de Fari^ ; mâtis enfin je ^is heu* reux d'avoir assisté à ces cëhibais. Je ne pense {iàs que là guerre soit lé mal, et (jfùè le hasard et la viblënce, !5*est-à-dîre les (iuissarices que Dieu supporté hor§ de sa force et de ^a jùislticé, en soient seules chiàrgéés. lé ctois que Dieti se l'est réservée ail côntrait^e , et» n'en déplaise aux prêtres philÀ&^hiés qui se réùnisseiit à des ministres réformés dans deâ congrès , je le crois avec la fiiblé,' avec l^ rïtùbl, qui disent : Lé Dieu (fes armées!

Leé journées de juin ftiréht lihe véritable gùérrè. Comme toutes lés guerres, elles nous ont délivrés en ùà seul coup (ié riiàux (jfue lé temps n'eût guéris qu'après de nuVsibléé rènteîflrs. Le temps est un tfUte médecin pour les générations ïiialadés. Se^ tâtonneméifts, ses

LA GARDE MOBILE. téi

délais, ses expériences» font une part plus sûre à la mort que le remède héroïque des batailles. En juin, nous avons» pour la première fois depuis plus de soixante ans, coupé brusquement, dans un furieux accès» la fièvre révolutionnaire. Pour parler sans figure» nous avons prouvé à rémeute qu'elle n'était pas sacrée, 1t la barrkade qu'elle n'était pas invincible La plus triomphantfe démonstration de cette vérité e^l due certainement à la troupe dont j'écris l'histoire.

Ce fut le vendfMi» à midi, que commença cette im* mense fusillade' où furent brûlées trois millions dé cartouches. JusqU'âlti samedi, dans 1^ journée» le^ I^Iu5 grands eflorts dé lai défense furent faits pat* la garde mobile. Le système du général Cavaignac, si diversement apprécié, retirait Tarmée de la rue» où nous restions avec les insurgés. Dans quelques quàri^ tiers, ta garde nationale nous envoyait dû renfort; dans beaucoup, elle nous saluait et lious regardait mourir; dans certains elle nous était hostile. On m'a assuré que le brave comtnandant du 16* batailloi), Cipollina, fut tué par un homme qui poi*tait l'uniforme de ta garde nationale. Cipollina fut parmi noué un de-ceux qui tombèrent les pretniers. C'était uft des hommei dans fesquels s'incarnait avec le plus d'originalité et d'éclat l'esprit de la garde mobile, tl avait une belle ligure, ùiie taille élancée et je ne sais quoi d'en iheme temps populaire et chevaleresque qui exerçait sut les masses un entraînement indicible.

t88 CARACTÈRES ET RÉCITS DO TEMPS.

Vrai chef de bande, il se faisait des soldats par Fauto* rite du regard et de la parole bien plus que par l'application de la règle militaire. Il possédait au plus haut degré ce que notre armée d'Afrique appelle la fantasia^ cette mise en scène qui a quelque chose de touchant dans le danger, quand elle relève de nobles actions et d*intrépides caractères. Lorsqu'il marchait à la tête de son bataillon , il y avait derrière son cheval, devant la fanfare, deux gardes mobiles, les plus petits de toute la troupe, habillés en sorte de pages; 4'un d'eux portaif une énorme carabine que le commandant saisissait aus« sitôt que battait la charge. GipoUina ne savait qu'inventer pour exposer cette vie qu'il a perdue comme il le souhaitait^ Un jour, on TavaiC envoyé avec son bataillon rétablir l'ordre à un chemin de fer dont les ouvriers, pour se conformer à l'évangile de M. Louis Blanc, prêchaient le fusil à la main, au lieu de gagner leur salaire en travaillant La garde mobile bivouaquait sous la gare. Voilà le commandant GipoUina qui imagine de selancer à chevalau milieu des rails. Un convoi arrivait à toute vitesse. Ses hommes, qui l'adoraient, lui criaient : « Commandant, commandant, prenez garde à vous ! » Je vois encore sa bonne contenance» sa grande aigrette. Son cheval fit à propos un bond qui empêcha l'homme et la bête d'être broyés. Je sus gré à GipoUina de cetle folie dont les mobiles furent charmés. ••

GipoUina eut la poitrine traversée d'une balle près

LA GARDE HPBILB. 189

d'une barricade que ses soldats enlevèreilt quelques instants après sa mort, et où périt le capitaine adjudantmajor du 16* bataillon, brave jeune homhie qui tomba en franchissant Tobstacle le premier. Dans le 20* bataillon, la moitié du corps d'officiers fut mise hors de combat.'^et par des blessures qui presque toutes furent mortelles. Nos hommes se montrèrent au-dessus de tout éloge. Le général Lamoricière les appelait ses zouaves. Je doute qu'aucune troupe ait atteint jamais leur entrain. C'étaient de merveilleux tirailleurs. Avec leur intelligence et leur agilité parisiennes, ils s'embusquaient partout où ils pouvaient faire un feu sûr et meurtrier. On en voyait sortir des cheminées et ramper le long des gouttières. Les émeutiers avaient trouvé leurs maîtres. Nos balles les atteignaient dans leurs barricades et à leurs croisées; où les balles n'allaient point, les mobiles allaient eux-mêmes. Un enfant de fteize ans se fit descendre par ses camarades, à Taide d'une corde, dans une cave d'où partaient des coups de fusil.

Ce fut le vendredi soir à cinq heures que le bataillon dont je faisais partie entendit pour la première fois le canon. Nous étions à l'Hôtel-de- Ville ; le canon grondait sur le quai à quelques pas de nous. Au moment où éclata le feu des batteries, nos hommes avaient leurs fusils en faisceaux et mangeaient la soupe du soir; tous, d'une même voix, entonnèrent la MoT'^ seillaise. A partir de cet instant, l'enthousiasme et la

gaieté fufent dans nos rangs. Cependant une fenêtre s'ouvrit dans la cour de l'Hôtel-de- Ville, au plus fort des chants dont tout le palais retentissait, et une voix nous rappela les blessés. Il se fit un silence subit. Ces salles, où Lamartine s'efforçait, il y avait quelques mois» de faire briller aux yeux du peuple toutes les lueurs trompeuses dont se colore l'aube dejs révolutions, étaient transformées en ambulances. Les échos qui avaient recueilli, la parole dorép du sophiste recueillaient les plaintes des mourants. La révolution avait ses réalités hideuses oii elle avait eu ses brillants mensonges; où s'étaient fait adorer les faux dieux* coulait le sang expiatoir,e;^es victimes.

Parmi les blessés de l'Hôtel-de- Ville, il y eut un des plus nobles et des plus vaillants soldats qu'ait jamais eus notre pays, le général Bedeau. Je n'avais Çoint rhonneur. d'être à, ses cptés quand le frappa la balle dont il faillit mourir ; niais o^ m'a raconté qu'il persistait à.se tenir en selle pialgi^é UJ^e blessure qui ensanglantait les flancs de son cheval. On lui cariait de toutes parts : « Mon général, d^scendçz.j .f Et il resta, le visage toujours plus pâle et plus calme. Qn parvint enfin .à Tenlever, et je le yis pa^$er cjn litière sur la place où je Ta vais, vu arriver, il y avs^tà p.ain§ quelques fleures, les traits éclairés par ce hardi et amical sourjLre qu'adressejit les braves gens ,à la jnort.

La nuit du vendredi 23 au samedi 34 juin fut une courte et belle nuit d'été. Un caprice obstiné de ma

mémoire me rappelait à chaque instant ces vers de Victor Hugo :

L'été, la nuit bleue et profonde S*accoapte ail jour limpide et clair.

Seulement^ au lieu d'entendre des chansons dans Vavr^ comme dit encore lé poëte^ on entendait un nombre prodigieux de coups de fusil. A chaque instant nos factionnaires recevaient des balles. Il fallait réveiller» pour relever les blessés^ nos hommes, qui dormaient tous, sans s'en douter, du sommeil de M. de Turenne. Dès que l'aurore parut le lendemain , elle fut saluée par une explosion générale d'artillerie et de mousqueterie. L'Hôtel-de-Ville était dans une position critique ; l'insurrection l'enserrait dans un* cercle de feu. Le canon grondait à la place Baudoyer, au Petit-Pont et à la hauteur du Palais-de-Justice. La fusillade régnait partout. Les troupes se mirent en bataille sur la place, musique et tambours au centre ; les tambours battirent la charge, et les fanfares éclatèrent. C'était un bruit, pour me servir d'un mot de troupe, à faire prendre les armes au diable.

Je crus vraiment qu'il les avait prises, et que Paris allait s'abîmer dans tout ce fracas. Aucun spectacle ne me frappera plus, j'en suis sur, que me frappa tout à coup l'aspect de Notre-Dame, dont une bande de tirailleurs venait de s'emparer. La vieille église élevait ses tours chargées de tristesse religieuse

et séculaire dans un ciel plein d'un effroyable Yacarme, et des coups de feu partaient de ses longues fenêtres. Je me rappelle, entre autres, une gothique ouverture» placée à l'orient, par où s'allongeait à chaque instant le canon d'un fusil. « En Yoilà un qui s'est bien établi ! » répétaient autour de moi mes hommes à chaque coup que ramenait un même espace de temps. L'ironie de cette arme infernale surpassait certainement celle de tous les démons que la sculpture du moyen âge attachait aux flancs des églises dans ses caprices bizarres et profonds. Je pensais que les derniers jours de Notre-Dame étaient venus , et que les ruines de la sainte maison allaient inaugurer la barbarie révolutionnaire. J'avoue, que cette pensée n'était pas dépourvue pour moi d'un certain charme âpre et emporté : je n'aurais pas été ^hé de cette tache au front de nos sauvages ennemis ; et puis , quand le sang coule, quand la chair humaine est frappée, quand les âmes émigrent, on voit avec plaisir les monuments suivre la commune destinée, entrer dans la poussière et dans l'oubli avec ceux qui les admiraient

Sur le pont qui unit l'Hôtel-de-Ville à la Cité, arriva un général dont je vois encore l'attitude pensive : c'était le général Duvivier. Ce vieux soldat de nos armées africaines était destiné, comme tant d'autres de ses compagnons, à tomber sous un ciel français, tué par ceux-là qu'il nommait ses frères en son lan-

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gage républicain. La république était la passion du général Duvivier. Il la voyait dans la Marseillaise^ dans les canonnades de nos grandes batailles» dans tout cet éclatant appareil qui a séduit tant d'âmes. Les scènes hideuses de juin lui déchiraient le cœur. Comme tant d'autres patriotes de son espèce, il sentait les griffes de ses chimères, car les chimères ont des griffes. Aussi sa, tristesse était-elle infinie ; son courage seul l'égalait. Une balle lui fracassa le pied, et le fit mourir dans des transports de douleur. L'instinct de cette cruelle mort, si étrangement en harmonie avec los souffrances de sa pensée» était sur son visage quand je le vis.

J'aperçus aussi le matin sur la place de THôtel-de* Ville un homme en habit noir. Je m'approchai du nouveau venu » et je reconnus M. Victor Hugo qui, au sortir de la séance de nuit des représentants, cherchait à regagner son domicile, inquiet sur le sort de sa femme et de ses enfants. Quand le poëte m'eut quitté, un vieux colonel d'infanterie m'aborda et me demanda à qui je venais de parler. Lorsqu'il eut appris que c'était à M. Victor Hugo : t Si j'avais su ! » s'écria-t*il. En ce moment, quelques coups de fusil, qui nous arrivaient par les jardins de l'Hôtel-de- Ville» amenèrent une décharge générale des nôtres ; mais la figure et l'exclamation de cet honnête officier sont restées dans mon esprit II y a une race calme et courageuse d'honnêtes gens qui, dans le danger» vivent

simplement lew fie» jusqu'au mameDl ofi les Iran» la mort.

Gepraidaiil notre position i rHôtelnte-Ville de?raail si mauvaise » que le général DuviTier résolut à toal prix de la faire cesser, et il ordonna aux bataillons de la garde mobile dont il pouvait disposer d'aller attaquer les insurgés dans le labyrinthe des rues voisines, où à chaque instant de nouvelles barricades s'éle va^^t Mon bataillon fut de eeux qiii se mirent en marche; Nos hommes prirent un vif plaiMr i tirailler; ils prirent quelque plaisir aussi à jouer de la baioonette^, peut-être même poussèrentils m peu loin ce derniei^ goût Ils n'avaient pas l'âge de la pitié ; puis Us étaient les instruibents du châtiment terrible que la justice divine voulait faire infliger au peuple par fé peuple. Ce mot si douloureusement célèbre de Bar^ navel « Le sang qui coule est-il donc si pur? » a été pendant quatre jours non plus le cri d'un plébéieii poursuivant l'objet de sa mge dans les veines de la noblesse, mais le cri de bourgeois tuant des bourgeois^ d'artisans égorgeant des artisans. « Il faudra qu'à sdn tour le peuple pâtisse, » avait dit autrefois M. de Maistra Les journées de juin (mi donné raison à cette lugubre prophétie; Le peuple a pâtL Pour la première fois, il a fait lui-même l'épreuve de ses supplices. B a su ce qu'étaienl ces désespoirs, ces c^nies; ces ter^ reurs de Fâme et de la chair dont il n'avait été jus» qu'alors que l'impitoyable spectateur. « Si vous l'a^

là GàXBE IIOBIUS. |§S

▼iez VU, mon capitaine, il était pâle comme un linge^ et ses cheveux se sont mis tout tlebout; il nous disait : Ne me tuez pas» Le caporal lui a donné un coup de baïonnette. Il nié fera plus de barricades à puâsent: )i Que de fois j'ai entendu semblables phrases f O^elques-uns de nos priscmniers ^ le visage en sang , leà mains noircies , conservaient avec orgueil leur atti-^ tude et ressetnblaient aux démons de l'émeute.

Malgré les meurtres qui marquaient son passage » la garde mobile trouvait moyen de répandre la gaieté à travers les horreurs de cette guerre. Je me rappelle la rue Saint-Martin , vers trois heures i Ib samedi i i l'endroit où elle s'appelle ^ je crois j rue Planche-Mi*bray, et communique avec les quais. Certes; rien n'é^ tait plus lugubre que cette étendue de pavés bordée de maisons fermées , et où un soleil d'été n'éclairait que quelques cadavres gisants çà et là dans des flaques de sang. Mais à rentrée de cette rue était u/ie battC'» . rie qi^i tonnait contre une barricade établie k la hauteur du cloître Saint-Merry. Je ne saurais rendre tous les quolibetsi tous les lazzis dont les mobiles qui soutenaient la canonnade accompagnaient chaque explosion du bnUaly comme ils disaient. « Eh bien! criait celui-ci, il doit être en colère le père Duchênej voilà qu'on casse sa pipe. — Gare la pomme cuitel — disait un autre avec l'accent d'un habitué des Funam-^ bules et un geste familier aux gamins de Paris. Ua homme traversa la rue^ je ne sais si c'était un insurgé»

IM CARAGTftBBS ET RfiCITS DO TEMPS.

maig un boulet l'atteignit singalièrement. Sa tête fut complètement emportée* comme je pus m'en assurer quelques instants après en franchissant son cadavre pour aller à une barricade, a En voilà un qui veut remplacer saint Denis! » dit aussitôt un de nos .hommes. Certes, cette plaisanterie pouvait être réprouvée par le goût et la sensibilifté. Ce qui doit la faire excuser , c'est qu'une' balte atteignit au ventre celui qui se la permettait

Avant de recevoir moi<même une balle qui faillit me mettre pour toujours hors de combat et m'envoya étudier la douleur à l'hôpital , les derniers accents que j'entendis furent ce refrain d'une chanson que tout mon bataillon répétait :

MystioOy dar, dar tire lire, CW, clOy da, la lirette^ la liron.

Depuis j'ai changé de bataillon , et la chanson s'est envolée de ma mémoire. Souvent je la cherche , je l'appelle avec cet amour passionné qu'inspirent les chansons perdues. Ces airs qu'on ne retrouve pas et qu'on poursuit avec une sorte de fièvre du cœur me rappellent la légende païenne d'Eurydice, légende qui m'arrachait des pleurs a 'époque où l'on est l'ami d'Ali-Baba et l'émule d'Achille, oii l'on trouve tout à coup , au fond d'un vieux livre , cette fraiche Tempe dont parlent tes poètes , oit l'on dit de vous : Il n'a

pas encore vécu , et où l'on vit de la vie enchantée.

Toute la gaieté militaire dont je viens de donner une idée ne me cacha pas cependant de grandes tristesses et d'irréparables malheurs. Là où s*est réstiv^ée pour moi Taffliction de ces journées qui ont lais.sé sous tant de toits des traces sanglantes, c'est dans une rencontre à laquelle j'ai songé souvent. Au milieu d'une rue où nos tambours battaient la charge et que des balles traversaient dans tous les sens, j'aperçus le long d'une maison une femme en noir qui joignait les mains et qui avait les yeux en larmes . Je rencontrai son regard en passant , et je lui adressai ces paroles dénuées de sens : «Calmez-vous; il n'y a pas de danger.» Pauvre femme! était-ce le danger qu'elle craignait? Peut-être avait-elle perdu un enfant! Les' ombres de la mort sur de jeunes et hardis visages ne m'ont point touché comme cette apparition. Je ne voyais que les hommes et le sang; j'avais oublié les femmes et les pleurs.

J'appris à l'hôpital la mort glorieuse des deux offiders dont j'ai parlé , Antoine B... et' Guillaume de N... L'un fut frappé au cœur , l'autre au front Pour la première fois depuis que j'ai commencé ce récit, j'hésite sur le choix de mes paroles. J'aimerais et je n'ose m'étendre sur des souvenirs que le tombeau a rendus sacrés . Je me suis toujours demandé jusqu'à quel point il était permis à l'écrivain d'ensevelir ceux qu'il aimait dans ses œuvres. N'est-ce pas un endroit

IM GARACTÈRBS BT 1IÉGR8 DU TBMPS. -

bien profane qu'un livre pour de chères et saintes sépultures? Je ferai seulement ici, à mes deux camarades, le rapide et tiril adieu que je leur aurais fait sous les balles^ s'ils étment tombés près de moK Je serrerai en pensée leurs mains dont je m seiitirsâ ptlK les cordiales étreintes, et je leur souhaiterai avec ferveur, en ce monde invisible qui s'est ouvert èï brusquement pour eux, ce bonheur, d'une espèce inconnu^ placé par la foi et par nos désirs dans la mort.

C'est dans lesr journées de juin que se résume toute l'histoire de la garde mobile. Paris eut pour natti lin de ces violents et rapides enthousiasmes qui font àoïi danger et son charihei Toutes les orgues chantaient nos exploits, que retraçaient toutes les gravures. Les vieillards se découvraient quahd nous passions, eft les femmes devenaient, pour qui portslit un shaKo rouge, ce qu'étaient les visitûndineè pôtir Vert- Vert Puis Paris, tout d'un coup, noué Mira ses faveurs; Paris nous déclara maussades, mutins, tapageurs, mal sûrs, insupportables. « Il est bien heureux, disait une aimable personne qui, deux inois auparavant, aurait voulu pùûvoif ineitre à l'Ôpérà toute la garde mobile ddhs sa logé, que v6à péïits monstres n'aient pas tourné. »

Paiis etifin nous bàiiriit et envoya notre jeune gloire, comme uhè vieille inodé, à la province. Notre vie cessa d'être niêléé à la vie publique. Mon récit, et c'est pour cela que je l'arrêté, né serait plus maintenant qu'une

LA GABDB XOBILB. 199

succession de souvenirs et d'émotions qui me sont tout personnels. Or , je n'ai jamais été enclin aux confidences. Je suis d'avis qu'un écrivain ne doit pas être absent de son œuvre, mais je ne veux pas qu'il soit son œuvre tout entière. Ce n'est pas pour moi d'ailleurs que j'ai écrit ces pages, c'est pour mes petits monstres comme disait cette personne que mes petits monstres ont peut-être sauvée d'étranges dangers. Je crois qu'on connaît à présent ces braves enfants tels que je les ai vus à la caserne et au combat , à toutes les heures de la vie, même à l'heure suprême, à celle oîi l'on découvre tout à coup quel trésor enfermait celui-ci, quelle indigence celui-là cachait. Ma destinée me séparera sans dbnte des . compagnons inattendus qu'une révolution m'a donnés : ma mémoire n'oubliera point ces hardies et joyeuses figures, ces vifs esprits, ces cœurs dévoués. Je me rappellerai ceux qui, par un mouvement spontané de leur cœur, me nommèrent leur chef, n'importe en quel lieu et parmi quels hommes me conduira la profession que j'ai choisie pour concourir sans remords et sans dégoût aux œuvres de mon pays et de mon temps.

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