‹ Aventures du temps passéChapitre 28 sur 37 · LE BORDJ · texte numérisé non relu

LE BORDJ

Le mot bordj et le mot burg doivent avoir la même étymologie. Je laisse du reste aux savants à décider ce point, dont je ne me soucie guère ; ce que je sais , c'est qu'en Afrique on appelle bordj une sorte de château fort, occupé autrefois par les Turcs» et où nos aghas et bachagas se tiennent maintenant avec leurs cavaliers.

Le bordj est d'habitude dans une situation roman-

ItOt GAIUGTkRES ET RÉCITS DO TBltPâ.

tiqne; il s'élève presque toujours en face des montagnes avec lesquelles il est en guerre. Si je n'avais pas en horreur l'état de renégat, je ne désirerais plus maintenant autre chose que d'être le seigneur d'une de ces forteresses : là on retrouve encore la vie féodale

dans toute sa primitive énergie ; la nuit , il ne faut s'endormir qu'après avçir soigneusement fermé les portes, et bien sauvent on est réveillé par des bandes de vrais truands qui viennent mettre l'échelle au pied des tours. Les chiens hurlent, on court aux armes, on repousse les assaillants de la muraille, puis on monte à chçval et on les poursuit dans les ténèbres ; on leur court sus à travers la plaine, on leur ferme les sentiers de leurs montagnes, on les tue, et le lendemain on regagne sa demeure avec des burnous et des fusils. Quand on n'a pas le jeu de la guerre, on a cette chasse des temps passés, qui vraiment rappelle les combats, la chasse à l'épieu et à chey^l du sanglier et delà panthère. On crève des chevaux et on perd quelques hommes, mais on a la joie au moins d'avoir été aujre chose que le grotesque oppresseur de quelques honnêtes lièvres et de quelques innocentes perdrix.

Le bordj qui m'a fait faire toutes ces réflexions, et que ma pensée retournera souvent habiter, si Je reviens jamais songer en France, est certainement une des plus touchantes demeures où un voyageur d'icibas puisse s'abriter. Je ne dirai pas au juste où il e^t, car je veux laisser un certain vague sur cet écrit, qui

USS SOIW&BS DU BORDJ, S(^$

me deviendrait insupportable, si l'on pouvait me dire: Mais ce n'est pas cela, vous avez mal vu, vous avez exagéré, embelli, — que saiS'jeî Je désire la paix pour mes œuvres j comme dit Cooper en tête, je crois, 4^s PionnMTs ou de la Frai/rie^ Tun de ces romans où le poète américain décrit, de façon à faire.passer dans vos cheveux le veat des forêts, les magnificences solitaires de son pays, c'est pour moi que j'écris ceci. J'ajouterai pourtant, ce <iue certainement Cooper pensait aussi , que si d'autres cœurs se réjouissent de ce qui réjouit mon cœur, j'insérai heureux. Bienvenus oeux qui veulent goûter de l'eau que j'ai été puis^ au fond du ravin, à cette source qui rafraîchit les lèvres et la vue ; mais il faut qu'ils s'accommodent de mû peau de bouc telle qu'elle est : je n'ai pas à leur offnr d'autres vases. Vous qui avez besoin des coupes de Benvenuto, passez voire chemin. Pour en revenir à mon hordjy je disais donc que c'était un ndble et touchant séjour.

Il s'élève sur l'oiAâd que vous voudrez, en face des bems qui vous plairont ; mais la rivière qu'il domine est large pour une rivière d'Afrique. Ici les coquilla* ges et les lauriers«<roses occupent d'habitude le lit des fleuves : la rivière dont je parle est une exception ; l'hiver, elle devient si large et si impétueuse, quand elle se grossit des torrents de la montagne, que les Arabes e«x*mêmes hésitent à la franchir ; l'été, elle est encore assez forte pour donner aux campagnes

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qu'elle parcourt cette grâce ineffable de fraîcheur et ce charme secret de mélancolie que les eaux répandent autour d'elles. Derrière la rivière, à quelques portées de fusil , les montagnes font leur formidable apparition. Les jours, car il y a de ces jours-là en Afrique, où le ciel ne se montre pas dans Téclat sans tache de son imposante robe bleue, de gros nuages s'attachent à leurs flsmcs ; alors on se sent attiré sur ces cimes où soufflent ces vents qui enlèvent à la terre les herbes séchées età Tâmeles pensées arides. Malheureusement ces montagnes sont habitées par des gens qui auraient sauvé Obermann du spleen et Werther du suicide en leur coupant la tête à tous deux, s'ils fussent venus rêver de leur côté.

C'est bien pour cela qu'il y a un bordj en face d'eux. Les Turcs ont bâti ces murailles, qui ont l'aspect morne et mystérieux des grands murs sans ouvertures. Dans l'Orient, la maison n'est pas^ comme chez nous , bavarde et curieuse ; elle ne vous demande rien et ne vous dit rien ; elle reçoit la lumière d'en haut dans sa cour faite comme une cour d'abbaye ; elle a ainsi pour sa vie de chaque heure sa portion d'air et de jour ; quand elle veut le ciel dans toute son étendue, elle a ses terrasses. Il y a sur les terrasses de notre bortHj quelques canons qui m'ont l'air de 1*6monter au temps de Charles-Quint ; des armes sont gravées sur ce bronze, rappelant, dans ce lieu de solitude, les splendeurs de pays lointains et d'âges

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passés. Une tour s'élève seule à Tun des coins de la forteresse comme le clocher de Téglise, comme la tourelle de la mosquée ; elle est là un signe de commandement plutôt qu'une œuvre de défense : elle donne à Tédifice dont elle se détache quelque chose à la fois de religieux et de guerrier.

Ce bordjf ainsi bâti, réunissait, il y a de cela peti de temps, divers membres;de la famille humaine. Il était habité d'abord par un bachaga^ que j'appellerai du premier nom musulman venu, Mohammed, m vous le voulez bien. Mohammed, qui réside là toute l'aoïiée, y a ses femmes, ses serviteurs et quelques-uns de ses cavaliers. C'est un ancien compagnon d'Abd-el- Kader, ce qu'on appelle un homme de grande tente ; longtemps il nous a fait une guerre acharnée. Son fusil en a abattu plus d'un parmi ceux que nous avons connus et aimés. Un beau jour il a trouvé qu'il avait fait la guerre sainte assez longtemps pour se conquérir une place digne d'envie dans le ciel du prophète ; il s'est soumis , et est devenu notre serviteur. Maintenant c'est pour nous qu'il brûle de la poudre. Ces conversions n'ont pas chez les Arabes le coté infamant qu'elles auraient chez nous. L'Arabe est condottiere par excellence, et, pendant un certain nombres d'années, peut s'engager consciencieusement à casser la tcte de ses frères . Mohammed n'excite aucun mépris, mais il soulève de grandes haines, car jamais semblable tyranneau n'a vécu dans un chais

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tcau fort aux plus beaux jours de la féodalité. Sir RéginaW Front -de -Bœuf lui -mime aurait reçu de lui des leçons dans Tart de trouver de l'or en battant la campagne. Môliammed se fait payer l'impôt deux ou trois fois de suite. Un jour, quand il aura vidé tous les silos des environs^ quand il n*aiira plus à récolter dans la montagne que des coups de fusil, il demandera un congé à la France pour aller à là Mecque. H ne reviendra pas de son pèlerinage '; i*I mourra en saint homme auprès du tombeau du prophète, sans qu'aucun spectre trouble sa dernière héùré. Soùs ce ciel rouge de l'Afrique, le meurtre n'est rien. La terre boit le sang: comme la rosée. Dans Péclâtante lumière de ces beaux jours, dans la sereine clarté de ces merveilleuses nuits on n'est pas troublé par les remords. Rien n'est plus calme, à coup sûr, que le visage de Mohammed; c'€st un visage régulier, animé d'un fin sourire, et qu'éclairent deux yeux d'une singulière douceur. Mohammed est vêtu simplement, comme la plupart des chefs arabes, mais il y a dans sa simplicité de l'élégance. Ses armes sont des armes de prix, et il a toujours de magnifiques chevaux qu'il monte avec hardiesse et avec grâce. Il a dans toute sa manière d'être de la dignité et du charme. J'aimerais mieux sa vie, malgré toutes les actions irrégulières dont elle est chargée, que nombre de vilaines petites existences de nos villes. C'est un goût dont je demande pardon à Dieu.

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