‹ Aventures du temps passéChapitre 33 sur 37 · LBS SOIRÉES DU BORDJ. S · texte numérisé non relu

LBS SOIRÉES DU BORDJ. S

d'une obscure et douloureuse vie , ce sera en ce moment où la mort exorcise le démon de notre vanité. Je ne vous cacherai pas cependant que je n'ai pas toujours eu une résignation qui , à certaines heures , me fait encore défaut. Sous les teintes cuivrées dont le grand air a coloré mes tempes, peut-être pourriez-vous retrouver la griffe de l'esprit moderne. J'ai connu ces rêveries meurtrières qui ont conduit à la ruine quelques êtres d'abord, puis des peuples tout entiers^ Enfin , j'ai souffert aussi de ces passions qui , dans tous les temps, jettent quelques hommes hors de ces routes qu'on ne retrouve plus qu'après de vives angoisses et de longs égarements. Je sais, tout comme Werther, quel abtme un regard peut creuser sous le front ; je sais comment s'attachent au cœur certaines pensées. Lord Byron , dans ses Mémoires , raconte , avec une sorte de mystérieuse tristesse , une histoire terrible, dit-il, et qui montre jusqu'où peut être poussé le dédain de la vie. Un officier anglais lui avoua qu'une nuit il avait pris au hasard , dans l'obscurité ,-un pistolet, se l'était enfoncé dans la bouche et avait pressé la détente. Cet officier avait une paire de pistolets dont il savait l'un vide , l'autre chargé. La fantaisie lui avait pris tout à coup de jouer sa vie solitairement contre le destin dans les ténèbres , et il s'était ejpparé à tâtons de la première arme qui s^était offerte à sa main, sans savoir si c'était l'arme qui portait la mort. Je me suis dit, en lisant ce passage, que

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si cette histoire était terrible , il y avait ui^ Jiistoipç terrible dans ma vie , car j'ai fait comBi^ ^i ofQçi&r anglais.

Sans parler du doute religieux, j'ai.spufFert (Je l'affreux doute particulier h ce temps où il n'est pas ub seul mot noble , entraînant , sacré , qui n'ait servi i quelque mensonge. Depuis qiie je me livre h mon état, comme le prêtre doit se livrer à son culte, avec tout (De que je puis avoir au cœur de foi simple et fervente , il n'est aucun doute dont je souffre. La vie me parait ce qu'elle est, je crois, quelque chose d'InQniment triste, car rimitatiQn de Jésus-Christ Ta dit : ne Rien n'est plus triste que de vivre ; » mais quelque chose qui ne doit toutefois ni lasser notre patience, ni vaincre noti« courage, ni blesser notre dignité. Je vis et sens que je puis vivre.

La vie militaire a d'abord, à mes yeux, cette inestimable vertu, qu'elle porte une Qiortelle atteinte à tout ce que j'appellerai la partie efféminée de nos douleurs. Il n'est pas de rêverie dont l'action n'ait raison quand elle s'empare de nous d'une certaine manière. Aussi, je défie bien tous les René , tous les Werther, tous les Obermann de poursuivre leurs langoureuses amours avec les chimères derrière dix tambours qui battent la charge. J'ai pensé souvent qu'aux heures du combat il en était de certaines pensées qui gisent silencieuses au fond de notre cœur comme de ces bravés dont parle le Cid, que le péril met soudain debout dans les ténè-

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bres. « Nous nous levons alors » Si les balles ont

fait entr^ la mort dans nombre de corps , dans comr bien d'âmes ont-«lles fait entrer la vie I Mais ce n*est pas seulement pour ces magnifiques inspirations de rheure des batailles que j'aime mon état , je Taime surtout pour ces pensées pleines à la fois de calme , d'énergie et de douceur, qu'il donne aux ftmes austères & maint obscur instant de la vie. Ainsi , je ne suis jamais sorti de la caserne sans me sentir Tesprit rafraîchi et le cœur allégé. Qu'y avais-je fait? Je m'étais occupé de ces soins dont les oisifs se moquent et dont les délicats nous plaignent. J'avais visité les chemises et les soidiers de mes hommes , j'avais goûté leur soupe, je m'étais assis sur le pied d'un lit, et j'ams rendu la justice; j'avais été le chef de famille enfin , car la famille se retrouve dans l'armée. Elle y ^ste même avec plus de force que dans la société ; elle y existe avec l'autorité du chef, le respect pour les atnés ; elle y existe aussi avec des sentiments de vraie et de vive tendresse. Jamais un soldat ne m'a quitté sans venir me dire adieu , et j'en ai vu bien peu dont la main n'essuyât pas alors quelque larme furtive. J'aime l'affection militaire , parce qu'elle est toujours dans la vérité Nul ne promet des regrets éternels à son camarade ou à son chef : chacun sait que son oraison funèbre n'excédera pas quelques courtes phrar ses accompagnées de jurements mélancoliques qui reviennent de loin en loin tantôt entre deux bouffées de

pipe, tantdt entre deux gorgées cl*eau-de-yie ; mais ces phrases se composent de mots sincères. Je n*ai jamais désiré , pour ma mémoire , d'autre hommage que ces paroles de soldat. ^

Je parle en ce moment de Tétat militaire comme un homme qui porte Tuniforme ; mais il me semble que, parmi les gens en habit noir, tous ceux-là doivent penser comme moi, qui ne désirent pas voir la France devenir un cadavre destiné aux expériences des docteurs en révolutions. Notre nation a cela de curieux, qu'elle est douée au plus haut degi*é des deux esprits les plus opposés , de l'esprit révolutionnaire et de l'esprit militaire. Vous avez remarqué aujourd'hui l'excellente tenue de ce caporal qui est venu boire l'absinthe avec nous. C'est un Parisien. En 4848, il a fait des^ barricades et tiré sur les gardes municipaux. Il s'est 'révolté pour être libre, pour jouir de ses droits, et, la révolution accomplie , il a usé du droit de s'engager que la tyrannie ne lui contestait pas. C'est maintenant un des meilleurs sujets de ma compagnie. Si demain je l'avais à Paris sous mes ordres, il tirerait sur les émeutiers comme il tire sur tous ces fantômes blancs de la montagne et de la plaine. Il semble dans notre pays que la casaque du soldat brûle tout ce qu'il y a de mauvais chez ceux qui l'endossent. Assurément une des causes principales de ce désordre dont pour le moment nous désespérons de sortir, c'est l'hostilité qu'a rencontrée l'esprit militaire dans certaines régions de la société.

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Je les connais , ceux qui ont blasphémé la guerre ; je les connais , ceux qui ont maudit Tuniforme, et qui Tauraient, morbleu 1 bafoué, si on les avait laissés faire. Je ne veux pas m*occuper d'eux aujourd'hui , parce que je méprise les ressentiments et hais les colères; mais bien des fois, depuis tantôt trois ans, j'avoue que leur peur m'a indigné. Aussi combien d'hommes maintenant veulent que l'armée les défende, qui devraient eux-mêmes être de l'armée! A bien peu d'exceptions près, nous sommes tous les compagnons de Gautier Sans-avoir. L'armée est à la société d'aujourd'hui ce que fut la Vendée à la royauté du dernier siècle : elle combat pour des biens qu'elle n'a pas. Tant mieux ; son rôle en est plus beau. Ce qui a donné tant d'éclat aux luttes vendéennes , c'est qu'il n*y a guère coulé que du sang de gentillâtre et de paysaji.

En vérité, quand je vois tant de braves gens rassemblés sous nos drapeaux , ou par la loi de leur pays ou par la loi de leur cœur ; quand je les vois ce qu'ils sont, patients, actifs, courageux, et n'ayant qu'un unique désir, celui de mettre toutes leurs qualités au service d'une autorité énergique et digne , je me demande comment on a laissé s'en aller la grande famille sociale. Les gens en uniforme qui obéissent au tambour, c'est bien du peuple, et un peuple qui vaut, j'espère, tous les ouvriers de vos villes. Pourquoi ceux qui devraient être ses guides sont-ils en si petit nom-

bre dans ses rangs? Qu'est d^ve{)u le temps où on filait perdre aux ^rmées cet air jbourgeois gu'on ne perdait pas à la çpur ? Mais j'en sais qui se sont glorir fiés 4e )>ir bourgeois jusqii'au jour QÙ on est veun leur dire qp'il fallait prendre Tair ouvrier, lis se sont indignas alprs ; il était trop tard. Il y a d'irréparables ^Q^jQlences dont la sQciélé a eu it souffrir.

C'^s|; à p0u près ^nsi que parla Plenbo, la dernië» jfoirée qu'il passa au boré^ avec le docteur et ce personfi^ge qui eut la discrétion de ne rien dire. J'ai pensé que les discours du capitaine auraient quelque intérêt. Nous trouverons toujours grand plaisir à pe qu'un démon soulève pour nous le toit d'une maison ; peut-éise donc éprouvera-4-on quelque charme à pénétrer dans une ftme.

Çest aui^ œuvres surtout que s'appli^e pour moi la célèbre maxime de Térence. Toutes celles-là me semblent avoir le droit d'existence qui ont en elles quelque chose d'humain. Je ne mets pas toutefois ub cœur de plus sous les regards du puMic ; je n'ai monr tré du capitaine Plenho que ce qu'il est permis à tout le monde d'en voir. Cet honnête soldat garde son cœur tout entier dans sa poitripe; les balles, si jamais eHes y pénètrent, trouveront intactes les cendres sacrées que les joies et les douleurs humaines ont amoncelées dans le triste foyer de cette noble vie.

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