‹ Aventures du temps passéChapitre 37 sur 37 · SI · texte numérisé non relu

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Les yeux de M"' de Lambfeld devinrent humides, pendant quelques instants elle se tut. f^uis, avec cette douceur que le Christ règardaif comme la plus conquérante des puissances , elle dit : € Mes paroles , eo effet, étaient une profanation; îè ne suis pas digne de parler de l'amour divin. » Alors il s'emporta et lui dit qu'elle outrageait leur tendresse. Quand il l'eut quittée, il se blâma de sa colère, mais il approuva son ironie. «Je serais par trop ridicule aussi, pensa-t-il, si je prenais au sérieux ce catholicisme qui répond aux bergeries en poudre et en panier. Il en est de sa foi comme de sa vertu. >

Ce dernier blasphème revenait sans cesse sur sa bouche, où une douleur ardente l'y accompagnait. Et cependant elle lui disait, avec la grâce de l'amour et Tautorité de la raison : « Avant vous, en était-il ainsi de ma vie? N'ai-je pas tout cfiangé autour de moi? Ma bienvenue est-elle la même oii je vais? Ma maison ne se fait-elle point solitaire? Çeiix (jue vous appeliez mes amis avec une raillerie si amère ne s'éloignent* ils pas de moi comme d'une pestiférée^ sentant dans ma personne ce je ne sais quoi dont tous vous savent si mauvais gré, qui est l'amour pour un seul ?» C'étaient là des faits qu'il était forcé de reconnaître. Il voyait bien qu'elle soutenait pour lui une série de luttes dont elle ne se plaignait pas. Ainsi son mari ne lui témoignait pas une jalousie dont il eût regardé l'expression comme le plus monstrueux des ridicules,

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et qui» d'ailleurs, était bien loin de son cœur ; mais il avait pris vis-à-vis d'elle un air rogue et hostile dont souffrait sa délicatesse et dont s'indignait sa fierté. Lambfeld s'inquiétait fort peu de ce que devenait sa femme depuis l'heure où finissent les soirées jusqu'à celle où commencent les yisites; seulement il exigeait qu'elle ne manquât à rien de ce qu'il nommait les devoirs du monde. Puisil trouvait fort commode qu'elle entretînt pour lui, avec maints personnages utiles à la conduite de sa vie» le genre de relations dont une intelligence féminine sait seule tirer tout le parti possible. Pour ce dernier but» il lui eût beaucoup pardonné. Il ne lui pardonnait pas d'aimer un soldat fort loin de pouvoir aspirer à être ministre ou dictateur. Elle offrait à son amour , comme elle Teût offert à Dieu> le calice amer que des mains gantées lui présentaient chaque jour» railleries, calomnies» conseils ; car les conseils ne lui manquaient pas : elle avait des amies trop jalouses du privilège de Ta* initié mondaine pour lui épargner cette espèce de torture.

Eh bien I rien de ce qu'elle s'imposait ne lui assurait cette conquête dont elle était si avide. Ce qu'il lui demandait» lui» c'était ce que les pharisiens demandaient à Jésus, quelque signe éclatant et visible. « Fais-moi voir» disait sans cesse son in crédulité à cette âme qui se donnait à lui» fais-moi voir que tu es l'amour» cet amour toul-puissant que j'ai toujours

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voulu adorer, mais que je n'ai pas encore connu. > I^ malheur avait décidé qu'il obtiendrait ce qu'il souhaitait.

Depuis quelques semaines le général Tilman et sa fille étaient revenus à Paris, et Marc n'avait pas encore eu le courage d'avoir un élan de franchise ayec son oncle. Par instants il voulait rompre des projets qui lui étaient plus insupportables chaque jour ; puis il se disait : <x Quelle folie I si tous ceux que M"^ de Lambfeld a aimés avaient renoncé au mariage, que de célibataires il y aurait dans le monde ! — Sache donc loyalement te séparer d'elle, » lui disait alors sa conscience. Une fausse expérience de la vie, qui en cela du reste seulement était d'accord avec ses plus impérieux penchants, lui répondait : « Non ! remetstoi au temps et aux caprices de ta maîtresse; l'homme à la fois honnête et habile est celui qui se laisse quitter. » Après ce colloque intérieur , il courait chez M"*® de Lambfeld, et, au lieu de tout faii-e pour la détacher de lui, il ne négligeait rien de ce qui pouvait river cette âme à la sienne.

Un jour, il avait peint à M™« de Lambfeld, avec les couleurs dont disposait son imagination, cette retraite k deux qui est le songe perpétuel de l'amour. Il avait

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habité, à Constantine, une petite 'maison (un orage vient de détruire cette frêle demeure) qui donnait sur le rempart. Un jardin étroit comme un jardin de cénobite, flanqué d'un palmier à Tun de ses angles , d'un figuier à un autre, et entouré d'un mur en ruine assez bas pour ne pas cacher le plus magni* fique des sites, s'étendait sous les fenêtres du salon. « Que de fois, lui disait-il, j'ai souhaité là cettecompagne dont a besoin toute existence virile ! Quels trésors de bonheur il y aurait dans un pareil coin de terre pour deux êtres qui , suivant Texpression du poëte, se feraient l'un à l'autre un monde toujours nouveau 1 Ah! si je pouvais vous emporter en un asile loin de tout ce qui me rend mécontent de vous, des autres et de moi-même i » Elle lui répondit tout simplement, en attachant sur lui un de ces regards profonds derrière lesquels il semble, à certaines, heures, que toute l'âme vienne se placer : <x Pourquoi ne serait-ce pas? Ne suis-je pas votre femme? Je suis prête à vous suivre où vous voudrez : c'est le devoir de mon amour. if> Il tressaillit, c Ah ! fit-il, si c'était vrai !»

En ce moment, un de ces fâcheux qu'il y a nécessité de recevoir fit son entrée, Marc sortit. Il rentra chez lui tout troublé. Le soir, un ministre de la république donnait un grand bal ; ce ministre était légitimiste. En ce moment, les légitimistes et TÉIysée se boudaient, a Si je pouvais avoir l'esprit à autre chose

qu*à ce qui nous touche, lui avait dit le matin même M"^ de Lambfeld, j'aurais certainement obéi au vœu de mon mari en allant à cette fête. Il fut un temps où je me serais beaucoup divertie de ce gui s'y passera. Mais i présent, avait-elle ajouté, tout ce qui est étranger à notre vie m'ennuie ou m'est odieux. Le soir, venez me voir un instant, je vous att^drai au coin du feu, et je me coudierai avec du bonheur pour toute la nuit. »

Tilman se rappelait ces paroles ; aussi répondit-il à son oncle, qui voulait à toute force le conduire chez le ministre dont il s'agit, qu'une fièvre d'Afrique le forçait à garder la chambre ; et il se rendit en toute hâte où presque toutes ses heures se passaient. O9 lui dit que M^ de Lambfeid était sortie. Elle l'avait accoutumé à de tels soins d'amour, pour dire le mot juste, â de telles gâteries, qu'une colère pleine de douleur s'empara de lui et le suffoqua. Il ne mit pas en doute qu'elle ne fût allée à ce bal qu'elle lui avait sacrifié le matin. Ainsi, c'était bien la femme que tout d'abord il avait jugée, la femme dont le monde est le métier, le goût, le culte, la fatalité, qui se promet sans cesse de changer de vie, mais court à Torchestre, aux lumières, à la causerie comme le soldat au canon* £t lui qui se demandait encofe, il y avait un instant, s'il ne romprait point, pour une semblable créature, un mariage qui lui assurait fortune, avaiicement, tous ces avantages réels auxquels il faut s'at-

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tacher, après tout, si Ton ne veut pas devenir un songe-creux. Heureuseinent> ses yeux étaient dessillés à temps. Quand il se fut bien arrêté dans ces pensées, il résolut d'aller à cette fête, où il lutterait d'indifférence avec celle que le matin il aimait tant. A onze heures, il entrait au bal, et la première femme qu'il ^it en effet était M"»** de Lambfeld qui causait avec le général de Tilman.

Elle était appuyée sur une cheminée, mais, malgré ce que sa pose avait de gracieux, on sentait que cette attitude n'était pas due à une préoccupation de coquetterie, qu'elle s'appuyait tout simplement pour ne pas chanceler. Elle avait une pâleur mortelle sur ses traits.

Avec une indiscrétion que depuis Marc a crue pré- ' méditée, et qu'il ne pardonnera jamais, s'il vit, le général de Tilman venait d'apprendre à M"® de Lambfeld le mariage auquel il destinait son neveu. M"* de Lambfeld fit signe à son amant d'approcher, et, d*ui\e voix où tremblait une de ces toutes-puissantes émotions qu'aucune situation ne peut maîtriser : — Est-ce vrai, dit-elle, ce qu'on me dit?

Il comprit, et, rassemblant tout ce qu'il avait Jamais pu avoir au cœur d'impitoyable énergie, il lui répondit : — € Oui, c'est vrai I » S'il eût bien vu ce visage que plus tard> par une cruelle magie, sa mémoire lui a si souvent représenté, ce visage où unç anxiété fébrile se traduisait par des larmes prêtes à

jaillir, luttant contre un malheureux sourire à attendrir des furies, qu'une nécessité sociale y retenait, il n'aurait jamais prononcé ces mots-là.

Elle le regarda encore, puis elle partit Si le sang coulait de certaines blessures, on aurait pu suivre dans le salon la trace de ses pas. Quand elle eut disparu, Marc fut saisi de ce violent et tardif effroi qui s'empare de nous tout à coup après un malheur dont nous avons été Taveugle instrument. Il s'aperçut qu'il venait de commettre quelque grande cruauté à désoler toute sa vie, il quitta le bal à son tour, et voici le billet qu'il trouva chez lui.

« Mon mari me demande si impérieusement de sortir ce soir, que je veux lui obéir. Je ne donnerai pas le prétexte d'un seul mot qui puisse me blesser à on homme que j'aurai quitté dans quelques heures. C'est chez vous que je me rendrai en sortant de ce bal où je ferai avec bonheur mes adieux à la vie dont mon amour m'a arrachée. Oui, c'est pour vous que je veux vivre ; oui, depuis le premier jour où je vous ai vu, je t'ai aimé; c'était vrai. »

Marc, après avoir lu ces mots, eut tout d'abord la pensée de courir chez M"*® de Lambfeld ; mais l'heure était si avancée, qu'il recula devant un scandale que d'ailleurs il n'avait peut-être pas le droit de causer.

Il passa donc une nuit et une matinée d'angoisses. Dès que l'instant arriva où il pouvait se rendre chez sa maîtresse, il vola vers cette maison devenue si fa-

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milière à son cœur. On lui refusa l'entrée de ces lieux où s'étaient passées les meilleures et les plus ardentes heures de sa vie. M"*^ de Lambfeld, lui dit-on, était rentrée la veille avec une fièvre qui ne l'avait pas encore quittée. Il lui écrivit M. de Lambfeld lui a plus tard renvoyé ses lettres cachetées avec un billet qui lui annonçait, comme à toute la société parisienne, la mort de la plus charmante femme qui ait jamais aimé et souffert dans un salon.

Marc ne s'est pas marié et ne se mariera pas. Suivant toutes les probabilités, il se tirera assez de coups de fusil en Europe et en Afrique d'ici à quelques années, pour qu'il puisse, s'il n'a pas été tué déjà, prétendre à une balle, n'importe en quels lieux les destins le conduisent. <x C'était vrai I » voilà le dernier mot que nous lui ayons entendu prononcer.

C'est l'épitaphe inscrite sur la tombe qu'il a creusée au fond de son coeur le jour oii il a cru à l'amour et perdu celle qu'il aimait.

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