‹ Aventures du temps passéChapitre 36 sur 37 · VII · texte numérisé non relu

VII

Il était dans la chambre où sa mère était. morte» couché dans le lit où il avait vu pour là dernière fois QçUe chère figure. Tous les objets dont il. était entouré

lai rappelaient des souvenirs qui lui faisaient sentir cruellement les souffrances délaissées de son corps et la douleur méconnue de son âme. Il était dans ce misérable état ou Ton se fait pitié à soi-même, oii l'on se sépare en deux moitiés, dont Tune est sans vie et dont l'autre répand des larmes glacées. Le temps s'écoulait, et il ne se demandait point ce que lui amèneraient les heures. Il souffrait de la nuit sans souhaiter le jour. Le jour lui enlèverait-il ce linceul sous lequel l'ensevelissait la solitude? Que dirai-jef La tristesse de ce malheureux» qui avait fait, comme tout homme généreux et passionné, une religion de sc:i amour» était si profonde, qu'il faut pour la peindre avoir recours au cri de l'agonie divine : — Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné 1

Ce cri était dans l'âme, sinon sur les lèvres de Robert, quand tout à coup le pauvre Vendéen vit s'ouvrir la porte de la chambre où il souffrait, et la plus étrange, la plus inattendue des apparitions s'offrir à son regard, où l'extase allumait son immobile clarté. C'était bien Elisabeth telle qu'il l'avait vue tant de fois, telle qu'elle était vivante au fond de son cœur qu'elle dévorait. Elle se dirigea vers son lit d'un pas hardi, droit, rapide, et d'une voix brève et vibrante : — Ainsi, dit-elle, pour obéir à un mouvement d'orgueil et de colère, vous ne craignez point de désespérer qui vous aime! Vous avez outragé mon hospitalité et mon affection ; vous avez tout oublié.. .. — Ah ! s'é-

cria Robert, c'est maintenant que j'oublie tout ce qui n'est pas cette heure, mon désespoir d'il y a un instant, mes angoisses d'il y a quelques jours, mon inquiétude et mes tristesses de toute ma vie, j'oublie tout, excepté, dit-il après un moment de silence pendant lequel ses yeux s'emplirent de larmes^ mais de chaudes et douces larmes, excepté ma mère, Elisabeth, dont je pense que l'esprit me protège et vous envole ici. Elle lui raconta comment elle était venue le trouver par un de ces mouvements emportés de dévouement naturels à cette ame, où Dieu avait mis sous la poussière de tant de pensées frivoles et arides un fond immense de bonté. Agitée d'une sorte de remords en songeant à la scène du matin, elle était montée, après le dîner, dans la chambre du blessé ; elle avait trouvé cette chambre vide, et avait compris la vérité. Le duc avait été faire une visite dans les environs avec Lanier et Penonceaux; elle demanda un cheval. Quelquefois elle faisait jans son parc des promenades comme celles que M"»' de Sévigné faisait à minuit dans son mail; elle aimait la lune, la songerie et la liberté. On l'avait donc^ue sans étonnement s'enfoncer dans les allées. Bientôt elle avait gagné les champs; en sautant haies et fossés, elle était arrivée à Vibraye. A son retour, si on l'interrogeait, elle dirait qu'elle s'était égarée; si on la pressait trop, elle ne dirait rien, car il s'éveillait facilement en elle des accès d'indomptable fierté.

Robert, pendant qu'elle parlait, couvrait de baisers ses deux mains, qu'elle livrait aux transports de cette bouche altérée avec un abandon à la fois plein de dignité et de tendresse:

— Écoutez , dit tout à coup la duchesse , il faut maintenant que vous juriez de revenir demain à Saint- Nazaire, et .de ne plus quitter ce pauvre château, dont Vous ne garderez pas un mauvais souvenir , n'esi-ce pas, sans m'avoir dit adieu ?

L'amoureux jura tout ce qu'elle voulut. Cependant il était urgent pour la duchesse de quitter Vibraye. Le château de Robert était , à juste titre, beaucoup plus suspect et plus exposé à de fâcheuses .visites que le château du beau Raoul de Montceny. A chaque instant, on pouvait, au nom de la loi, pénétrer jusque dans la chambre où le blessé goûtait les délices de ses pures et héroïques amours. Alors que devenait Elisabeth ? Il fut convenu qu'elle retournerait sur-lechamp à Saint-Nazaire, accompagnée par le serviteur de Robert, discret et dévoué comme peut l'être un serviteur vendéen. Quant au héros de la Pénissière, il regagnerait le lendemain, au lever du jour, son preinier asile; il était facile d'attribuer sa sortie furtive à quelque secrète affaire de parti. Saint-Nazaire était un lieu sûr. Leduc de Tessé était en trop bonne odeur auprès du gouvernement nouveau pour qu'on osât envoyer [chez lui les commissaires et les gendarmes, même dans le cas où Ton se douterait que sa maison

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abritât quelque soldat de Madame ; et ce cas, du reste, n'était pas à craindre, car les gens d'André, presque tous Vendéens, étaient plufe fôjralistes que leur maître. Robert resterait donc sous le toit hospitalier où la fortune Tavait conduit jusqu*à guérison complète de sa blessure. — De laquelle î dit^il en souriant à Elisabeth, quand elle prohonça ces derniers mots. Il en est une dont vous save^ bien que je ne serai jamais

guéri.

Il voulut, avant qu'elle quittât cette chambre, qui,

disait il, devait être imprégnée d'elle comme le gani ou le bouquet qu'elle avait porté» lui faire entendre de ces paroles qu'on prononce une seule fois dans sa tie. — Écoutez , fit-il à win basse , je veux vous dire dei choses que je ne puisse plus jamais adresser i une femme. Je suis à vous. Tenei;, sentez mon âme dans ces baisers que je mets sur tes mains, sentez>-la dans moti accent quand je vous dig : Je vous aime et tous aime ! Il me semble qu'avec ces mots toute ma tie s'échappe de mon sein. Je le voudrais, car je crois bien que j'ai eu cette nuit tout lô bonheur qui m*étàit destiné en ce monde. Ah t Lisbeth ^ chère Lisbeth , dites^moi qu'après Cette vision tout ne sera plus pour moi tristesse et ténèbres 1 Hélas! vous êtes là, et tout à l'heure vous n'y serez plus ; mais vous ne m'oublierez pas, n'est-ce pas! Ma mère, vous qui me l'avèi envoyée dans ce lieu même où je vous ai dit adieti , oh ! je vous en prie, faites qu'elle m^aime !

)9d GARACTÊRIS ET RÉCITS DI^TRMPS.

Le 45 juillet est la Saint-Henri ; Montceny youlot célébrer ce jour-là par une fête. Il était de retour eo Vendée depuis une semaine : l'héritage qu'il avait été cberclier à Paris était différé » la mort lui avait rendu sa grand'tante ; mais il était assez riche pour donner un bal en Thonneur de ses rois, et, quoiqu'il ne fût point prodigue , il aimait encore mieux payer avec de l'or qu'avec du sang ses fantaisies légitimistes. Le moment n'était pas très-bien choisi , il est vrai , pour des réjouissances. Madame était persécutée , la Vendée abattue. Montceny dit à la duchesse de Tessé eo rinvitant : « J'ai voulu suivre la vieille tradition française, mêler le bruit des violons à celui de la mousqueterie, égayer les guerres civiles par des fêtes. » La fête que Raoul destinait à ce but chevaleresque devait avoir lieu dans les jardins, de Montceny. Une fête l'été , et dans un parc , devait se passer à l'italienne. Montceny, qui avait longtemps habitéRome et Venise, décida que les femmes auraient des loups et des dominos. La duchesse de Tessé avait annoncé qu'elle irait à ce bal, sur lequel M"^ de Mauvrilliers comptait beaucoup pour désespérer Rdbert; mais chose étrange, elle déclara, le matin même du 15 juil-

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let, que ia Saint-Henri se passerait d'elle, qu'elle avait une affreuse migraine et une profonde fatigue de toute chose, que Tidée de Montceny était absurde, qu'on ne venait pas à la campagne pour aller danser en domino, enfin qu'elle resterait à Sahit-Nazaire par la loi souveraine de son bon plaisir.

Il y avait alors à Saint-Nazaire, depuis deux jours, la marquise de Tessé, la belle-sœur d'Éliaabeth, grande femme mince et sèche, qu'on rencontrait partout , et qu'une très-méchante personne appelait le squelette des fêtes égyptiennes. La duchesse pouvait donc persister dans sa résolution sans imposer sa retraite à M"® de Mauvrilliers , qui était sure d'avoir une compagne pour aller m bal de Montceny. André était parti la veille pour aller passer quinze jours chez sa sœur la princesse de Froslay ; partant elle n'avait personne qui put lui demander compte de son caprice. Lanier leva au ciel un regard résigné; Penonceaux sourit d'un contraint et aigre sourire; Léonie prit un air douloureux; Robert attacha sur la duchesse un regard d'une reconnaissance passionnée.

Depuis quelques jours, le pauvre amoureux ne savait plus trop ce que faisait de lui sa destinée, comme il appelait Elisabeth. Le fait est que la duchesse était elle-même fort embarrassée du dénoûmentàdonneraux amours dans lesquelles le hasard et la fantaisie l'avaient jetée. Elle ne pouvait pas terminer cette aventure par

un coup à la Circé, c'est-à-dire changer Vibraye, comme Penonceaux et comme Lanier, en animal domestique, et puis le laisser de côté. Vibraye était une ilature au-dessus de certains maléfices. Il y avait dans son caractère et dans sa passion une redoutable puissance. Il réclamait d'Elisabeth rengagement qu'elle avait pris au chevet de son lit dans la chambre de sa mère, en cette nuit dont le souvenir le brûlait. Comment lui dire qu'on avait obéi à un mouvement impétueux, mais fugitif, comme celui qui eût poussé un seigneur d'autrefois à dégainer Tépée et le poignard pour un bouquet de violettes? Le duel fini, au diable le bouquet I C'était à peu de chose près, pourtant, la vérité. Elisabeth avait sans cesse dans sa vie de ces élans qui seraient parfaits sous la hache du bourreau. Tout à coup elle faisait un acte d'amour, de repentir, de charité, avec ferveur, pour conquérir le ciel; puis elle retombait au rang de M"® de Mauvrilliers. Tout ce qui était devenu pensées sacrées, souvenirs religieux, ineffaçabies images, dans le cœur de Vibraye, n'était plus pour elle qu'un mirage décoloré et déjà presque évanoui. Montceny, qui, depuis soû retour, était venu tous les jours à Saint-Nazaire, semblait posséder en ce moment le seul langage propre à séduire cette âme aux funestes inconstances et aux douloureuses friv(H lités.

La voilà qui refusait pourtant d'aller à cette fête, donnée évidemment pour elle. Robert conçut un ar-

UNB LÉGENDE XtONDAINK. f9t

dent espoir : sa blessure pi^es^ue guérie ne permettait plus à Elisabeth de sisoler avec lui danà cette chambre où la douleur, disait-il souvent, lui avait paru chôàô si douce; mais le bal de Montceny allait enlever tôuè les importuns de Saint-Nazairè et le laisser seul âVèC Celle qu'il adorait tout un soir d*été. Il jura que ce éoir-là déciderait de sa vie. ïout se passa comme il eût osé à peine le souhaiter ; Elisabeth, sans sinquiéter le moins du monde de la migraine dont elle avait parlé le matin, décîsira qu'elle ne se retirerait ché2 elle qu'après avoir vu partit* sa belle-sœur et M"* de Mauvrillîers.

On se mit en roUte pour Montceny à neuf heures. Elisabeth et Robert restèrent seuls dans un grand salon, aux croisées ouvertes, livré à Tair du soir, rempli de fleurs, où un seul candélabre luttait contre une amoureuse et inquiète obscurité. Vibraye garda quelques instants le silence; il ne savait quelle parole choisir' de toutes celles qui venaient à ses lèvres ; puis il jouissait de son émotion même ; enfin il avait cette crainte dont on est saisi, quand on se croit près du bonheur, de faire envoler cette chose fugitive et ailée.

Il s*assit sur un petit sofa auprès de la duchesse, et s*empara, sans mot dire, d'une main qu*il couvrit d'ardents baisers. La main d'Elisabeth se retira. — Ah! s'écria Robert, je l'avais deviné, vous ne m'aimez plus! — Il y eut dans sa voix quelque chose de si déciiirant, qu'Elisabeth, qui s'était levée, se rassit à cAié de lui et

lui rendit sa main. Bile qui Tavait soigné, elle savait qu'aucune douleur de la chair n'aurait pu lui arracher pareil cri. — Vous vous trompez, fit-elle, et elle ajouta d'un accent qui ne trahissait guère que la peur : — Je vous aime comme je vous aimais, il n'y a en moi rien de changé. Puis, je ne sais quelle pensée s'empara d'elle, à quel instinct ou à quel élan elle obéit ; tout était si fantasque, si rapide et si passager dans cette nature ; mais, saisissant à son tour la main de Robert, elle l'appuya sur son cœur. J'ai dit qu'il y avait de la bonté en elle. Je crois qu'elle éprouva tout à coup, pour l'âme généreuse qu'elle torturait et même en quelque sorte abaissait, une compassion ardente et profonde, pleine de repentir et de respect, car elle accompagna ce geste étrange de ces paroles plus bizarres encore : Robert, je devrais être à vos genoux 1

Robert sentit passer dans ses veines ce frisson ardent, ce souffle brûlant qui précède les orages des sens. Toutes les puissances de l'amour et de la jeunesse étaient déchaînées en lui. Il entoura de ses bras la taille d'Elisabeth, et mit sur sa bouche, où jusqu'alors ses désirs avaient à peine osé se poser, un de ces baisers audacieux et timides, pleins d'angoisses et de volupté, où se donne toute une âme et se joue toute une vte. Elisabeth se dégagea de ses bras, et d'un bond fut k la porte du salon. Il y avait sur ses traits l'implacable résolution d'une femme décidée à repousser un amour dont l'ivresse ne Ta pas gagnée. Elle n'avait pas toute-

UNE tÉGENDB MONDAINE. SOI

fois ce calme qui, dans un semblable moment, est pour un amoureux le plus cruel des outrages et la plus terrible des douleurs ; elle était émue, non pas de colère, mais d*effroi, ou peut-être de remords; elle reculait avec terreur devant Tincendie qu'elle avait allumé, et considérait avec tristesse celui que la flamme torturait sous ses yeux.

— Robert, dit-elle, je ne serai jamais à vous, et elle s*enfuit, aérienne et rapide, ^ travers les salles pleines d'ombre. Robert entendit son pied gravir Tescalier du château. Il la suivit jusqu'à sa chambre, dont la porte était entr'ouverte, et resta pâle comme un maudit, humble et tremblant comme un pécheur sur le seuil de ce paradis dont il se sentait repoussé. Il y avait sur ses traits une telle expression de souffrance d*âme et de chair, que la duchesse sentit de nouveau dans son cœur se lever enlacés l'un à l'autre, comme deux ombres fraternelles, le repentir et la pitié ; mais ce n'étaient point ces tristes fantômes qui pouvaient remplacer cette brûlante apparition de l'amour que le baiser de Robert n'avait pas évoquée. Il fallait toutefois qu'elle donnât au pauvre amoureux une parole. Il fallait qu'elle empêchât cette âme de mourir, car il y a des instants où les âmes, tout immortelles qu'on les dise, semblent près de mourir comme les corps ; une inspiration s'empara tout à coup de son esprit, et, marchant d'un pas hardi vers Robert, dont elle prit la main : « Écoutez, fit<elle, c'est l'affection même que vous m'a-

809 GARACTfiRES BT RtClTS DU TEMPS.

vez inspirée qui me défend pour toujours d'être à vous ; j*ai fait ud vœu pendant que vous étiez possédé par te délire, et, à Theure de la mort, j*ai juré sur ce chap^ let qui me vient d*une sainte, et qui est resté sur votr^ lit pendant une nuit tout entière, de ne jamais être à vous. Je ne violerai point mon vœu. Cela nous por* terait malheur à tous deux. Aimonsnaous, Robert, comme nous nous sonmies aimés jusqu'à présent, en restant dignes du ciel qui a entendu mes prières et qui vous a sauvé, dignes des épreuves dont vous êtes sorti et du grand cœur que vous avez montré. Si vous ne pouvez plus m*aimer comme je veux être aimée, pour moi, et pour vous surtout, mon ami, séparons-nous. Tenez, gardez seulement cette chose chère et bénie qui vous rappellera un cœur où vous aurez été aimé de la seule tendresse doat un jour vous aurez souci» »

En ce moment, un pas se fit entendre. Une femme de la duchesse se dirigeait vers la chambre où se pas* sait cette scène. « Adieu, mon ami, dit Elisabeth &k donnant à la main de Robert une étreinte dont le Veo^ déen se sentit défaillir. — Adieu, madame, » répondit Vibraye; et d'une voix où gémissait l'accent d'un cœur mortellement blessé : « Vous savez, dit-il, que dans une nuit où vous êtes venue ch6z moi, dans la chambro de ma mère, pour nie prendre mon 4me> je vous ai propis de ne jamais quitter Saint-Nazaire sans vous avoir dit adieu. »

Puis il se retira dans sa chambre, et se jeta en pieu-

wm

rant sur son lit, sur ce lit oii il avait passé des heures pleines de douleurs et de délices, pendant qu'Elisabeth attachait sur lui ce regard qui avait tout remué dans son cœur et tout changé dans sa vie. Il sentait, sans bien comprendre pourquoi^ que cette femme, en effet, ne serait jamais à lui. L'amour a des révélations douces ou cruelles dont il faut à toute force reconnaître la vérité. .Le chapelet d'Elisabeth était dans sa main; c'était une relique de famille à laquelle, en effet, la duchesse attachait un grand prix. Son premier mouvement fut de brisel* ce pieux objet, prétexte ou cause de la résolution qui le désespérait; puis, uile autre pensée s'empara de lui ; il porta le rosaire à ses lèvres et le mit sur âoti cœur. « Demain, se dit-il, je nae servirai du moyen qu'hier, avant son départ, le mari d'Elisabeth m*a donné pour aller loin d'ici ; mais j'emporterai cette relique avec moi. Je veux qu'il me reste de ces jours quelque chose que je voie et que je touche. C'est vrai' d'ailleurs, elle a prié et pleuré sur ces grains bénits. Que je voudrais savoir, mon Dieu, les secrets de l'âme qui me fait souffrir I »

Quant à la duchesse, aussitôt que Robert se fut retiré, elle revêtit un domino et attacha un loup sur son visage. Elle avait reçu de Montceny, le matin même, ce billet : « Si vous prenez encore quelque intérêt aujourd'hui à ce qui semblait vous toucher hier au soir, laissez, je vous prie, vos hôtes partir sans vous de Sàint-Nazaire, et soyez en domino à minuit devant ce

304 CARACTÉIUKS BT KÉCITS DO TEMPS.

grand vase bleu que vous savez. Eh bien 1 si votre c<Bur est mort, ce sera un spectre au bal masqué. »

Dans rhiver de 183...» un officier qui avait été présenté depuis quelques jours à la duchesse de Tessé se rendit un soir chez elle, et la trouva prête à partir pour • un grand bal chez je ne sais quel homme à millions des Indes ou de T Amérique qui était à la mode en ce i temps-là. Elle était seule avecM"^ de Mauvrilliers, qai ' était venue la chercher et qui se tenait debout devant la cheminéeréventail à la main, les épaules et les pieds , enveloppés de satin rose et de fourrure blanche, enfin, | déjà en tenue de route, pour parler militairement. La ^ duchesse montra quelque étonnement d'une visite qoe n'expliquait point en effet sa liaison fort superficielle et fort récente avec le visiteur; mais Tofficier, en s'approchant d'elle, lui dit : « Je viens vous remettre, madame, une lettre d'un de nos pauvres camarades dont j'ai appris la mort aujourd'hui même, le capitaine Séléki, ou plutôt M. de Vibraye; car il n'y a plu» maintenant aucun inconvénient à rendre au brave soldat que les Bédouins viennent de nous tuer le nom qu'il cachait pour se soustraire à une condamnation

politique. » La lettre de Yibraye était fort courte, Quoiqu'elle résumât toute sa vie. La voici :

« Je m'étais promis, Lisbeth , car je veux vous donner le nom que vous avez porté dans mon cœur, de vous écrire dans un seul cas, celui ou j'aurais à vous faire un dernier adieu. Je crois que je puis vous écrire. J'ai reçu une blessure qu'on dit mortelle, mais qui ne m'a été cruelle qu'en me faisant songer à cette première blessure de ma jeunesse, de mes jours printaniers, des jours où vous m'avez soigné. Je meurs en adorant Dieu et en vous aimant. De cette triste soirée après laquelle je ne vous ai plus revue, j'ai emporté deux impressions bien diverses dans mon âme, celle d'un baiser que vous avez oublié peut-être, celle de paroles que, j'en suis sûr, vous n'oublierez jamais. Une de ces impressions a fini par triompher de l'autre. Je vous aimais si ardemment, que Dieu, je l'espère, a voulu de mon amour pour son royaume. Il a ôté de ma passion ce qui la rendait indigne du monde où je vais vous attendre à présent. Je ne sais pas ce qu'a été votre vie, mais je puis vous dire à cette heure suprême qu'il ne s'est pas écoulé pour moi un instant ni de mes journées, ni de mes nuits, où je n'aie été sous l'action de voire souvenir. Cette perpétuelle obsession d'un cher fantôme, bien loin de me perdre, m'a sauvé. J'ai reconnu que vous étie;^ un esprit bienfaisant, car en vous suivant, au lieu de m'égarer dans des lieux de flammes et de ténèbres^ j'ai été ravi en des lieux de fraîcheur et de

306 GARACtfcRBS ET RÉCITS DU TEMPS.

lumière. Adieu, Lisbeth; je vous dois la foi qui en ce moment même adoucit pour moi des souffrances qu'aurait pêut-étre assei mal domptées ce que vous appelez mot! héroïsme. J*ai voulu vous aimer dans la seule région où vous vouliez de moû amour. Se vous ai aimée en Dieu, iQôn cher ange gardien : vous vous souvenez qtie j6 vous appelais ainsi ; je vous retrouverai là où je vous aime ! »

De grosses larmes coulèrent sur les joiïès de la duchesse quand elle eût terminé cette lettre.

— Et vous dites qu'il est mort! s'écrià-t-elle.

— Celui , répondit rofflcier , qui m*adresse cette lettre, avec prière de la reûiettre, m'écrit ces lignes sur notre pauvre camarade, et il lut : « Nous avons pris » trois cents têtes de bétail. » Non, ce n'est pas cela. « On dit que quelqu'un n*a pas été fâché à Oran de ce que la colonne commandée par B... a été battue. » Où diable est-ce donc ? Ah I voici : Tu remettras à M"« de Tessé cette lettre de Séléki, car* je ne puis me déshabituer de donner à notre pauvre camarade le nom sous lequel Ta révéré toute Tarmée d'Afrique. Il est mort à l'hôpital d'Oran après huit jours d'atroces souffrances. Il avait reçu une balle dans le ventre et avait été obligé de suivre la colonne pendant trois journées j^ur un cacolet. Il est mort comme il vivait depuis deux années, ■en saint. Il a voulu qu*on l'enterrât avec un chapelet qu'il serrait entre ses mains pendant son agonie. D avait confié à P.. . que son brevet, au nom de Séléki,

lui avait été donné par un ami, le duc André de Tessé, qui avait voulu le soustraire ainsi aux suites d'une condamnation politique. Et à propos de brevet, je te dirai que le gros Hingard, du 3® bataillon... » Il n'est plus question de Séléki, lit rofflcierens'interrompant. La duchesse, ce soir-là, ne voulut pas aller au bal. Elle avait une émotion qui la rendait même fort belle, et elle jura qu'elle voulait pour toujours renoncer au monde. A-t-elle tenu son serment? Vous souriez. Quoi qu'il en soit, j'aime presque également les personnages de celte très-véridique histoire. J'ai une grande vénération pour Séléki, j'ai la plus tendre indulgence pour le fragile et charmant instrument de son salut.

CORNÉLIA TULIPANI

On trouve dans les régiments, et surtout dans les régiments d'Afrique, les espèces d*hommes les plus variées , les plus intéressantes et les plus originales parfois. Ainsi il y avait à Fescadron de chasseurs qui campait récemment à Mustapha un fourrier dont Cervantes et Lesage auraient aimé certainement à retracer les traits. George d*Hérice , avant d*étre soldat, avait été peintre, musicien et maître d'une somme assez ronde, placée sur le grand-livre, dont l'avaient dépouillé, disait-il, les arts, Tamour et l'amitié. — Ses camarades l'adoraient, quoiqu'il n'eût plus d'autres ressources à leur offrir que celles de sa gaieté, car cette gaieté était d'une nature toute particulière. Elle avait quelque chose en même temps, de fou et de consolateur. Assurément, elle était à cent lieues d'être pédante.

810 CARACTÈRES ET RÉCITS DU TEMt«.

et cependant elle nous donnait parfois de fort profitables leçons. Le fait est que George d^Hérice » tout gai que le ciel Tavait fait, possédait un esprit observateur et un cœur capable de passion. C'était sous quelques rapports un de ces artistes un peu compliqués d'à présent ; toutefois il se distinguait de la gent poétique proprement dite par une sorte de bonhomie militaire et de déUcatessf çheval^ro^quaqui a^attachènent à lui le premier jour où je le vis.

Un soir , nous nous trouvions ensemble dans une sorte de cabaret situé sur la route de Mustapha , qui est assurément une des routes les plus pittoresques du monde. Une foule de voiturins, pour la plupart italiens Qu m^ltai^, la parcourent dans tous lejs aens , se croisent et s'injurient coinme des gondoliers vénitiens. Dans c^ tumulte européen passent gravement des caravanes arabes; le chapieiau y mafohe ^vec une solennité biblique son pas c^depcé, et Vine , au lieu de porter de la farine et du charbon , cgi^me chez npus » part9 des hommes à longue barbe pu des feipmes voilte comme au temps de TÉvangile. Les régresses s^an vont au marché avec leurs grands manteaux d'étoffe rajéa et leurs baguette^ blanches qui les font ressembler i des sorcières. Le soldat français pass§ en criant gsire en arabe avec Tair à la fois eujoué et hautain du conquérant bon enfant qu'il sera toiyours. L'employé civil galope en habit brodé, les jambes écartées, le corps en avant, important eu Afrique l'équitation du diman-

GORNÉLIA- TtJUPANI. 3 1 1

che au bois de Boulogne. Dans le lointain , la mer et les montagnes déploient leur émouvante majesté; sur le premier plan , le cabaret chante. Le bouchon règne dans toute l'Algérie. L'absinthe y sort des buissons. Qu'y faire î II semble que la gravité et la sobriété arabe exaspèrent chez nous l'appétit de tputes les joies déréglées et turbulentes. C'était donc dans une de ces maisons étrangères à la loi du prophète dont est bordée la route de Mustapha que j'étais un dimanche soir avec George d'Hérice et quelques sous-offlciers dp chasseurs. Mademoiselle Nina Dolosa, Espagnole sans préjugés, nous avait fait avec sa bonne grâce habituelle, qu'apprécie toute la garnison de Mustapha , les honneurs de son logis. Pourquoi ne pas en convenir ? la vie nous plaisait assez à cet instant-là. Tout à coup le canon d'Alger annonça l'heure de la retraite , et une partie de nos camarades , bien à regret , furent forcés de reprendre avec le képi et le bancal les obligation^ de la vie militaire ; mais George , Saint-Yves , un de nos compagnons, et moi, nous aviops la permission de dix heures. Nous voici donc tous les trois seuls avec la Dolosa, les bouteilles vides et les bouteilles ina-* chevées. « Maintenant que pous sommes entre nous, » dit Nina avec un sourire qui pouvait faire concer voir les plus riantes espérances à chacun de nous trois, « si nous allions dans le salon rouge. » Le salon rougp était un sanctuaire où Nina introduisait rarement ses amis même les plus chers et les plus familiers. Une

SIS CABAGTfcRES ET R&CITS DU TEMPS.

porte vitrée, garnie de rideaux rouges, que quelques initiés seuls avaient vue s'ouvrir pour eux, le séparait de la pièce banale où nous étions. Il y avait dans ce lieu privilégié un canapé couvert d*un calicot écarlate que relevait une bordure jonquille. Audessus de ce meuble somptueux, trois cadres nous montraient deux saisons en costume fort léger , et une Espagnole, car l'artiste avait écrit sous cette image : Pépita y dont la robe, le visage et la poitrine étaient du rose le plus réjouissant. Mais ce qui faisait vraiment du salon rouge un asile exceptionnel pour les natures d'élite égarées dans les cabarets de Mustapha, c'était un piano, un véritable piano du plus irréprochable acajou. George se précipita vers cet ami de ses anciens jours que lui offrait un hasard inattendu, et un air de Mozart résonna tout à coup à nos oreilles. Le tableau que j'avais alors sous les yeux ne manquait pas de charme. Vous vous rappelez la jolie gravure de Lemud : Maître Wolframb et ses Disciples, George avait dans son profil régulier, qu'accusait fortement la longue mouche des chasseurs, quelque chose de ce maître romantique ; l'uniforme ajoutait au lieu de nuire à la fantaisie du personnage. Nous étions couchés , Saint- Tves et moi, dans des attitudes convenablement rêveuses. La bonne Nina, tout heureuse de nous faire jouir des magnificences de son logis, promenait sur nous son charmant et excellent regard en fumant sa cigarette. George fumait aussi tout en jouant du piano, et

GORNÈLIA TULIPAM. StS t*

s'interrompait de temps en temps pour nous demander un verre de kirsch. Ce brave garçon s*exalta, et tout à coup, se levant brusquement, il fit trois tours dans la chambre ; puis il vint tomber à côté de nous sur lé canapé rouge. — Cette soirée, fit-il,* me rappelle un temps évanoui de ma vie. Si ce n'étaient (et il regarda ses galons) ces sardines que je vois sur ma manche, je croirais vraiment être encore à Milan chez la signora Cornélia. Toi, Saint-Yves, malgré tes moustaches , tu me fais Teffet du petit abbé Sardonio , et tu m*as Tair, toi (il se tournait de mon côté), de ce grand ténébreux d'Hermancey ; mais du diable si vous connaissez ces gens-là. C'est que je ne vous ai pas raconté le chapitre le plus curieux de ma vie : mes amours avec rillustre danseuse Cornélia Tulipani.

Notre ami nous avait déjà raconté ce chapitre une douzaine de fois; mais ce soir-là, vraiment, je le trouvai adorable. De cette histoire où après tout il y a quelques parties émouvantes, presque formidables, d'une passion vraie, d'une sérieuse mélancolie, il fit une sorte d'opéra bouffe dont nos bouches et nos yeux riaient aux éclats, tandis que je ne sais quoi s'attristait tout bas en nos cœurs. Je désespère de rendre cette improvisation telle qu'elle fut. Je ne me cache pas d'ailleurs que le cigare, le kirsch, la bière et le vin blanc de Médéah furent loin de nuire à l'effet qu'elle produisit sur nous. Nous en avons toutefois conservé un si bon souvenir, que, narrateur et auditeurs, nous

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avons essayé, à nous trois, d*eD fli^r Teaprit bouQoQ ^t pathétique dans Tespèce de réci^ qu'on va lire. On nous excusera si quelques expre^Siions de troupier tra* ^Ui^ent pai'fois le9 é]Xii,QtioQ$ 4 1^ vie 4'ftrtiste.

La Çornëlia Tulipani, qui mi si oubliée Mijourd'bui, ^tfiit, il y a cinq ou six ans, une des personnes les plus célèbres de TltaUe. Voici Tiiistoire en quelques mùU de cette singulière gloire. La Comélia avait un iHcontestdble talent pour la danse : ce n'était point la verve pétulante de Fanny Ëlssler, ni la grâce éthérée de Taglioni, mais c'était un don d'une espèce particulière. I^ Cornélia avait dans tous ses mouvements quelque chose de passionné et de dramatique qui la rendait un personnage plus touchant que les hérmnes de tragédie. Ainsi, dam ce charmant ball^ emprunté à une légende altemande, duis Giselky toute la salle sanglotait quand, laissant sur la terre son amapt désolé, elle disparaissait parmi les fleuris. I) y avait comme des strophes navrantes, comme une harmonie désespérée, quelque chose de pareil à ce déchirant adieu de Schubert dan^ le tre^aillement de sa main qu'elle agitait au-dessus des nénuphars oii son corps disparaissait. Le public h prit en passion. Les gens du monde en firent l'objet

COUNÉLIA TULIPANI. 3t5

d'une mode, et les artistes Une matière h théories. Un critique sérieux de Milan prétendit qu'elle avait ressuscité l'art antique de là pantomime, et, s'êchàuffant âous le harnais, il tèrmiha i^on feuilleton en disant que la Cornélia jetait ainài tin jour ftouveau sur l'histoire romaine. Cornélia eiif là tête tournée et Invita* le cri*tique à des soirées où, à propos de ses énti*eehats, on refit toute l'esthétique d'Hcgél. Notre darwêuse avait alors pour amant un comédien appelé Jocrîhi, qui prenait l'art de son côté d*Uné furieuse hauteur. C'était tin homme de quarante ans doût le vin avait enluminé les traits, et dont quelques coups de poing hasardeut semblaient avoir enlevé les dents, excellent dans les rôles grotesques, portaht les haillons avec une gravité bouffonne du plus divertissant effet; mais aimant à jouer Hamlet oti Roiûéo, et trouvant des gens qui éè pâmaient quand sa bouché avinée laissait sortir delà fyàroles de fierté mélancolique. Jocritfi avait, suMût ses partisans, un rayon dé génie : il était beau fle cette beauté inconnue à l'œil du bourgeois, dont le démon fle la violente poésie aime à revêtir les fronts battus par le double ora^é de la débauche et de l'inspiration. La Cornélia, Jocrinî et le critique sérieux de Milan exé- (iutaient à qui irilèux tàimii toute sorte dé gambades merveilleuses dans le chatnp de la ûiètaphysique; quand deux hôtes nouveau^ futént reçus dans leur cénacle. L'un était l'illuslfe philosophe Mazzetfo, qdi venait de publier à Turin éon livre sur tAnurut cmsidété

3 te GARACTÈftSS ET KiCITS DU TEMPS.

comme principe de gouvernement; l'autre était cet abbé Sardonio qui s'est fait rennemi personnel du pape. Le philosophe et l'abbé se rencontrèrent avec Jocrini, qui, en sa qualité d'homme de génie, était disposé à serrer la main de tout libre penseur. Ces trois personnages se plurent. Jocrini livra tout à fait le pape à Sardonio et voulut bien regarder avec Mazzetto l'amour comme un principe indispensable de tout gouvernement représentatif. On pensa que cette doctrine recevrait l'approbation de Comélia, et on se rendit chez la danseuse. La Comélia consentit à égayer par quelques pas les doctes entretiens de ses nouveaux amis. Sardonio et Mazzetto, qui écrivaient alors, chacun de son côté, un de ces gros traités sur toute chose qu'on pourrait appeler des traités Gibou, découvrirent un sens inconnu à chaque attitude de la danseuse. Sardonio déclara que la danse de la Tulipani avait un sens profondément révélateur, qu'elle était liée à la religion de l'avenir, qu'elle ferait trembler le pape, s'il pouvait seulement en avoir le soupçon. Mazzetto affirma que c'était une danse inspirée, vivifiée, illuminée par cet amour hardi oti les sociétés nouvelles devaient trouver leur principe. « C'était la danse, s'écria-t-il, de l'amour démocratique, universel et régénérateur. » Ces éloges firent le malheur de la pauvre Comélia Tulipani.

D'abord elle se mit à torturer tous les compositeurs de ballets. Elle déclara que tout libretto qui n'aurait pas une portée politique et même sociale n'obtiendrait

GORNÉLIA TOLIPANI. 317

jamais le concours de ses jambes. Renversant toutes les traditions des féeries qui font danser les prineea et les princesses ensemble, elle voulut ne plus faire danser les princesses qu*avec des paysans ; puis ce fut sa danse même qu'on vit peu à peu s'altérer. Elle confessa sur le théâtre la foi des Sardonio et des Mazzetto par de si excentriques écarts que tout le public fut confondu. Elle était devenue à la fois solennelle, ampoulée, énigmatique; on recherchait cette passionnée Giselle qui ne pensait qu*à son amant, et on ne retrouvait que la prétresse mystique d*une sorte de culte inconnu. Un soir, quelqu'un la siffla. Comme elle était aimée après tout, et comme ses récentes bizarreries lui avaient même créé d'ailleurs de nouveaux partisans, ce sifflet fut couvert par des salves de bravos emportés; mais, dans le cœur de certains artistes, un seul sifflet fait une blessure que ne peut guérir aucun bravo. La Comélia résolut de quitter le théâtre et de ne plus danser que pour ses amis. Elle venait de prendre cette résolution jfuand le hasard, en me la faisant connaître, m'initia aux dépens de mon cœur, de mon bon sens, de mon repos, de ma fortune, aux plus étranges folies de notre temps : voici comment je fus pris par cette aventure.

J'ai toujours aimé Byron, je le confesse, et à présent encore, à la manœuvré, au pansage, je me redis souvent des vers du Corsaire. Il y a quelques années, j'étais entièrement affolé AeChildê'Harold; toutefois je

SI 8 GARACTfenËS ET RÉCITS BU TBMPS.

ti'étais pas un Childe-HaroW trop sombré. Mes accès de spleen ont de tout temps été éclairés par des accès de gaieté; mais, triste ou gai, j*avaîs un continuel besoin de ne pas voir plus d*un mois les mêmes objets. A Paris, je changeais sans cesse dé (|tiartief , dé société, de manière de vivre. Hors de Paris, j'aurais voulu pouvoir à chaque minute changer de ville, de riionde èl de civilisation. Telle était ma situation d*esprit quand j'arrivai à Turin en 4847. J'y étais depuis deux joiirs, e( Tennui venait déjà de m'y atteindre d'une taçon qui me semblait ihortèlle. quand je rencontrai à une table d'hôte André Mévil. Je ne connaissais d'André que ses tableaux, qui ihe plaisaient infiiiimeiit; sa personne me fut plus sympathique encore que son talent : cependant, entre son talent et sa personne. Il h'y avait pas le moindre rapport. André exfcelle à faire dé sî chastes anges, que leâ anges dont M"«dè t'auveau orne ses bénitiers semblent presque des êtres profanes à côté de ces mystiques créations. Ses vierges sont plus immatérielles, plus éthérées, plus étrangères h toutes les pensées humaines que les mâdonéà de Cimabué. Enfin André est, en peinture, un Byzantin forcené, bans sa vie, c'est le plus joyeux des Vénitiens. îl est voluptueux, moqueur, sceptique. Il a eu avec des femmes de toutes les conditions un millier d*aventures, et rien n'est plus amusant que lui lorsqu'il soutient avec cette admirable gravité dont il a le Secret que dans toutes ces rencontres il a toujours engagé son cœur. Lui-même, à

cornelia" TULIPANI . 319

chaque amour nouveau, compare ce cœur si souvent engagé à ces toiles qui, sùivaiit les artistes, ont besoin de recevoir vingt peintures différentes pour acquérir de parfaites qualités. C'est, du festé, lih spirituel et loyal garçon, don Jiian sans îiïeurt^é, sâtis remords, sans fantôme, qui n'eût pas tué lé cômittandeur et Yeûi engagé à souper pétidânt qW'iî était efi yie.

tes Français éii piaysêtràiiger ne s*évitentpàs oomrtié les Anglais ne manquent jamais de le faire. A trpig iieues de la frontière, au contraire, ils s*abordent déjà avec une sensibilité enjouée qui est le privilège de notre nation, tls sont heufeui de se retrouver cômiùé s*ils étaient au Monomotapa. Au bout d^une heure de table d'hôte, nous étions liés intimement, André et moi. — Que diable faites-vous ce soirt me dit ftiôti nouvel àmi, quand nous fûmes bras dessus, bras dessous, à la porte de notre hôtel, poussant dans l'air pUi* de la nuit la fumée étourdie du cigare.

— C'est la grande question, tépondis-je, qui pèse chaque soir sur l'existence des garçons. Que fairet Msl foi, je n'en sais rien.

^^ Eh bien I reprit brùsquenient André, si votls voulez, je vais vous mener chez la Cornélia Tulipani. C'est une de mes amies, et je suis curieux de savoir (Comment vous la jugerez, je vous préviens qiié dans son monde je passe pour un peu léger.

— C'est une réputation qui ne devrait pas vous nuire dans le monde dMné danseuse.

lîO CARACTÈRES ET I^ITS DU TEMPS

— Ah çà 1 vous ne connaissez donc pas la Cornélia? Vous ne savez donc pas ce qu^en ont fait Sardonio et Mazzetto?

— Ils en ont fait, m*écriai-je, on bas-bleu au lieu d*une jupe couleur de rose, et c'est un crime que je ne leur pardonne t)as.

— Attendez pour juger le monstre que vous Tayez vu, reprit'Mévil ; et tout en devisant aii\si, nous voilà à la porte de la Tulipani.

Mes chers amis, vous rappelez-vous Werther le premier jour où il vit Charlotte? Elle était, cette future épouse d*Albert, entourée de marmots qui recevaient de ses mains des tartines de pain et de beurre. Le pauvre songeur fut mortellement blessé à cette vue. Ce début est une admirable pensée de Goethe. Ce qui devrait nous repousser est éternellement ce qui nous attire. La passion s*enflamme de ce qui devrait Téteindre. Je fus pris comme Werther en voyant la Cornélia, comme Charlotte, entourée d*enfants. Et quelle Charlotte c'était cependant! A présent, il se passe un ' singulier phénomène dans mon esprit. Ce que je contemplai d*un œil sérieux se retrace à moi sous un aspect comique. Mes souvenirs me jouent en charge le drame qui fut joué par mes passions avec une tragique énergie. Cette pauvre Cornélia ne ressemblait donc guère à une jeune fille soignant ses frères comme Char lotte; on ne peut pas dire non plus qu'elle fût, comme je sus pourtant depuis qu'elle avait la prétention de

GORNÉUA TULIPANI. 3S1

Tétre, une image radieuse et auguste de la maternité. On voyait que déjà elle était entrée dans Tâge crépusculaire de la femme, et tout son corps était chargé d*un embonpoint qui, à défaut de la philosophie, eût peut-être arrêté son essor comme danseuse. Elle était agréable encore cependant, mais il y avait sur ses traits, comme sur ceux du comédien Jocrini, ce je ne sais quoi de souillé qui est le signe mystérieux de certains vices, et elle me rappelle à présent ce personnage d*un tableau d*Horace Yernet : cette ch&telaine à toque de velours et à châle écossais qui est en calèche jaune dans un village auprès d'un homme à grand plumet.

Oui, c*est ainsi que je la revois h Theure quUl est, et ce jour-là pourtant où elle m*apparut pour la première fois, toute sa personne fit sur mon &me une profonde impression. J'oubliai les sarcasmes ap'avant de ravoir vue j'étais disposé à lancer contre elle. C'est qu'il y avait un certain charme, après tout, sur ces traits fatigués, tlans ces formes flétries: elle avait pour moi cette dangereuse saveur des fruits g&tés pour les appétits corrompus; enfin j'eus l'amer plaisir, comme dit Alfred de Musset, de sentir que j'allais aimer et souffrir.

Elle tendit la main à André Mévil avec une sorte de familiarité virile qui n'excluait pas cependant toute grâce féminine, et ellQ poussa vers lui les quatre marmots dont le peintre eut la politesse consciencieuse

"Stf CARAGTMCd^ fer RÉCITS tM TEMPS.

d'embrasser les fisages barbouitlés. Le regard qu'elle jeta ensuite sur moi «'eût rien ni d'interrogateur, ni de méfiant, ni d'embarra^é, hi de provoquant; il me parut sérieux, cordial et hospitalier, comme celui d'un chef sauvage qui reçoit pour tme nuit tin înconnn dans sa hutte. Quand mon introducteur m'eut nommé en accolant à mott nom Pépithète d'artiste : — Puisque vous appartenez! à notre tribu, flt-elle en mè présentant une pipe, fumez le calumet de paix, et ne parlez que si la parole vous fait plaisir, tel Ton est affranchi de toutes les sottes obligations du monde extérieur; les entrées, les sorties, te dialogué, ne sont soumis à aucune de ces entraves qui rappellent la géhenne des tragédies classiques. Parlez, taisez-vous, soyez triste ou soyez gai, nous jouônâ éternellement le Comme il wUs phirà de Shakspeare.

Et, mettant immédiatement en pratique la loi dont elle venait de m'instruire, elle sortit sans me faire aucune excuse pour aller coucher ses enfants, à ce que m'apprit Mévil.

— Voifs voyez, ïne dit le peintre quand nous fûmes jsénls, dans quel lîéu je vous ai conduit. Cette chambre me fait l'effet de la place fantastique où Molière et Shakspeare ont placé les plus libres jeux de (eur esprit. Ici, comme vous l'a dit la Cofnélia, oh entre et l'on sort sans raison. On garde un silence obstiné, on engage un entretien ô^jouè, ou Fon se livre au charme excentrique du monologue suivant les caprices pa^sîh

GQRNÉUÀ TCLtPéNI. 3tj^

|Qrs de SQn esprit et de son çceur. Je vous ai mené, mon cher voyageur, dans un de ces châteaux du roi de Bohême t[ui étaietit si ch^rs ^ Charles Nodier. Tout se passe par boutp.de en ce gîte. Ainsi la Cornélia, qui deniaip pe se ^oi|ciera peut-être plu^ des quatre mapmots que yqu$ pvez vus tout à l'heure peudus à seà jupes, est à Vheure qu*il est dans une lunQ de pa^*Qité< Sardonip Ta comparée à une madone païenne, et Mt^'^ a^tto à une sibylle chrétienne; elle veut à tout prix m rendre digne de ces éloges philo^phiqu^.

Je dis à Hévil qu'il était n^oqueur, et que sa GorRéf Ua me paraissait une personne fort simple, s'acquit tant avec dignité d'un devoir reapeclaWa.

TT Ainsi vous voilà déjà sous le charme, fit le pein* Ire. Oui, la Cornélia voudrait être simple, c'est sob dë^r^ sa prétention, 3a manie; mais je la connais, la simplicité de la Cornélia. C'est ce rôle fatigant qu'impose aux artistes la maxime dont on les a rebattus» que la sJpyplicité dans la vie domestique est un incontestable signe de génie. Les pauvres hères se guindent à des simplicités qui me font mal, et auxquelles je préférerais de beaucoup un naturel permettant à tous les yeux de voir le jeu naïvement compliqué de leurs travers et de leurs vices. Voyez-vous, mon cher mont s^ur, ajouta Mévii^ je ne suis certainement ni prude, ni pédant, ni moraliste, mais je crois la simplicité une v^tu dont certaines existences ne s'accommodent pas, çl, pour naoi, les églogues maternelles de la Cornélia

sonnent aussi péniblement faux que ses homélies philosophiques. Mazzetto et Sardonio nous ont gâté cette bonne fille. Jocrini nous Ta gâtée aussi avec ces bribes de Wilhelm Meister qu*il s'est fourrées dans le cerveau, et qui font de lui un Sganarelle corrigé par Ludwig Tieck. Sur le théâtre, elle devait être notre Camargo, seulement avec une inspiration plus passionnée que rinspiration d'une danseuse du siècle des Richelieu, des Boufflers et des Pompadour. Chez elle, elle devait être, la pauvre femme, ce qu'elle est, mais'sans toutes ces prétentions funestes, ces fâcheuses visées qui tournent sa tète et celle d'honnêtes gens auxquels je ne voudrais lui voir laisser qu'un bon souvenir.

Pendant que Mévil parlait ainsi, la Gornélia rentra. Depuis quelques mois déjà elle était séparée de Jocrini, qui n'était pas à Turin, et ce soir-là ni Sardonio ni Mazzetto ne vinrent la voir. Elle fut charmante, je le trouve encore, et je sentais que Mévil, à qui de temps en temps je langais des regards triomphants, en convenait au fond de lui. Elle ne parla ni politique ni philosophie, et ne chercha dans l'art rien de mystérieux, de symbolique, d'énigmatique. Ce fut une actrice enjouée, faisant les honneurs de son talent, de son esprit, de toutes ses grâces, à des camarades qui lui plaisaient. Sur un regret que j'avais exprimé de ne pas lui avoir vu danser un certain pas espagnol qui avait été un de ses plus éclatants succès, la voilà qui prit des castagnettes, et, pendantuju'André t^ait le piano, se

GORNÉLIA TCLIPAM. SÎ5

livra tout h coup dans la chambre aux étincelants caprices d'une Esmeralda.

— Vous me rappelez, lui dis-je, la bohémienne de Notre-Dame, et le rôle de Pierre Gringoire que j*ai l'air en ce moment de jouer ne me suffit pas ; je me sens si transporté, que j'ai envie de faire la chèvre et de me mettre à ^utér après vos castagnettes.

Cette bouffonnerie, que j'accompagnai en effet de quelques sauts au milieu de la chambre, la fit partir d'un franc éclat de rire.

— Voilà qui est convenu, dit-elle, je vous accepte 'pour ma chèvre, je vous mettrai un collier autour du coui...

— Et deux cornes dorées au front 1 cria Ajidré du piano.

Là-dessus plaisanteries nouvelles.

— Je suis amoureux de la Gornélia,. dis-je à André en rejoignant avec lui mon hôtel. J'en atteste les étoiles qui brillent dans ce sombre ciel, boutons dorés, comme dirait un poëte romantique , d'un habit de Scaramouche, c'est la femme qui m'était destinée. Ses yeux sont d'un noir plein de passion et ses lèvres d'un rouge plein de gaieté. Que faut-il faire pour qu'elle m'aime ?

— C'est, repartit Mévil, ce que je vous dirai demain matin ; mais je vous conseille de vous calmer, car c'est terriblement ennuyeux ce qu'il faut faire aujourd'hui pour être aimé de la Cornélia.

GARAGTÈRfiS BT iUBCm 00 TEMPS.

— Figurez-vous, me disait le lend^nain André Mévil, installé dans ma chambre de grand matin, que la Cornélia a dans ce moment-ci un eapriee, c'est de n'avoir peur amant qu'un homme atteint mortellement par ses charmes. Sardonio et Mazzetto lui ont inséré la pensée de se composer une sorte de chasteté. fcMidée sur les excès mêmes de sa vie .passée. Sa manie est à présent d'être revenue, par des voies mystérieuses, à la virginale placidité de son enfance. Cependant, comme cet état sublime l'amuse peu, oi»mmâ eUe ne serait pas fâchée de rompre avec son innocence philosophique, elle dit par instants qu'elle n'en a peut-être pas fini avec l'amour ; seulement elle veut que l'amour se présente à elle sous la forme de la charité. Elle veut ae donner à un affligé. Vous s^tirei^veus la force ^ jouer ce rôle t

— J'essaierai, répondi^e au peintie, qui me eoB^ duisit de nouveau chea la Tulipani.

En peu de temps, j'eus conquis ma place dans ristérieur de la danseuse, et je reconnus la vérité de «e qu'André m'avait dit. Cette pauvre Cornélia, entre son Sardonio et soh Mazzetto,^ avait fini par extravagoer complètement. Comme j'avais pour elle, après tout, un goût des plus sincères et des plus vife, je me sentais

COaNtoA TUUPiNI. $S7

, Mne profonde horreur pour ses deux compagnons. Le faux d'ailleurs m*a toujours froissé, et toutes les sacrilèges niaiseries qui se débitaient chez la Tulipani me jettent parfois dans de sérieux accès d'indignation, jr*entendais là parler sans cesse d'un Christ ami des courtisanes, protecteur des rév^dutions, austère par un * caprice mystique, mais comiilaisant h tous les vices, Jtendre pour toute flétrissure, chef enfin d'une tribu bobème destinée k passer dans le monde en faisant la guerre à toutes les cités^ Cornélia avait inventé de 4anser un ball^ rappelant les sollies du moyen âge^ où elle faisait le rôle de la Macl^leiae. Cornélia voulait étie une Madeleine en ^t; seul^nent elle remplaçait par une orgueilleuse mélancolie l'humble tristesse du TCpentiF chrétien.

Tout le monde sait que je n*ai pas le droit de m'é* rig^en prédicateur. Je mène la moins triste vie que ie peux. Sauf les coups de sabre, la fatigue et le mauvais vin, je ne donne guère de mortifications à ma chair, mais je ne tombe pas dans cette faute du moins, d'être fier de ce que mes mœurs ont d'irrégulier, et je veux que le diable m'empofte si j'ai jamais compris cette vanité. C'est cependant, je crois, de tous les travers le plus commun, et la Cornélia en était affectée au suprême degré. La jeunesse d'un temps où Faction a tout à eûup menacé de disparaître s'est imaginé d'ériger en faits mémorables les actes quotidiens de sa vie. On a donné aux masearaétesy wx soupers et aux aventures

d'alcôves . des proportions gigantesques. On a éleTé le vin de Champagne et les honnêtes iGlles qui le boivent avec nous à une fatale dignité. On a inventé Torgie comparée à une bataille. De là ces descriptions s^mpoulées de scènes fort simples par des gens qui 4i*ont seulement pas coupé une tête, comme dirait un spahis. J*ai encore dans les oreilles la yovk emphatique de Jocrini, lorsqu'il racontait ce qu'il appelait des nuits antiques. Cornélia appartenait à Técole du désordre déclamatoire, elle pensait consciencieusement que les soupers auxquels elle avait assisté et le nombre assez considérable d'amants qu^elle avait tour à tour pris et quittés la marquaient au front du sceaji des anges déchus.

Eh bien 1 telle qu'elle était, avec tous ses ridicules incohérents, prétentions à la simplicité et à la singularité, affectation de grandeur désespérée et de bonhomie domestique, dWer scepticisme et de charité chrétienne. Je l'aimais, il faut que j'en convienne. Je voulais lui plaire, et, pour cela, je suivais scrupuleusement les conseils d'André Mévil. Je jouais le rôle d'une nature irritable, fébrile, en proie à des douleurs imprévues et désordonnées.

André avait ï'aconté à la Cornélia que naon cœur était dominé par un poignant et mystérieux souvenir. Suivant lui, j'avais eu une passion à la fois violente et pure, ua sentiment romanesque, né dans la région des lièvres idéales, pour * une Anglaise morte à Nice il y

GORNÉUA TULIPANI. 3t9

avait deux ans. J*étais, disait^U un sépulcre qui recelait le pâle fantôme de lady Jersey; c'est le nom qu'il

avait donné à ma funèbre maîtresse. La Tulipani lui demandait'souvent ce qu'était cette lady Jersey qu'il prétendait avoir connue, et il en faisait alors le portrait qu'il jugeait le plus propre à enflammer Timagination de notre pauvre danseuse. Lady Jersey était douce comme une nuit de printemps, triste comme le rivage des mers et pure comme le souffle du matin. Aucune des brûlantes attaches qui naissent de la chair humaine n'avait enlevé à cette âme disparue de la terre sa céleste fraîcheur. Orpheline, c'était à peine si elle avait connu les baisers de sa mère ; mariée à seize ans, elle avait été respectée par un de ces époux appartenant à cette race de divins vieillards que chantait récemment encore l'auteur de Raphaël, et qu'un de mes amis appelait de séraphiques Gassandres. Mon image était la seule qui s'était réfléchie dans le miroir limpide de son âme. Pauvre enfant! dit un jour la Tulipani qu'André venait d'attendrir sur mes chastes et douloureuses aventures, comment lui feraisp-je oublier, s'il m*aimait, ces trésors de pureté ?

i André me répéta sur-le-champ cette parole, qui me ' révélait les charitables pensées de la bonne Cornélia, et qui devint pour nous 1« signal d'une manœuvre décisive. Pendant quelques jours, j'attachai sur la Tulipani des regards ardents et troublés. J'évitais toute occasion de me trouver seul avec elle ; je prenais un

$9# GARACTiaiB8 Bt ftÉCITS IMI TEMPS.

âpre plaisir à lancer dans la conyersatioià toute aorte

de paradoxes amers; j'étais atteint éridemment d*une gaieté douloureuse ; ma physiouosnie demeurait impassible, ou devenait sardonique, quand la Gornélia dansait quelquesHin$ de ces pas entraînants et mélancoliqueB qui, récemment encore^ me remuaieiri; si pui»samment. Un soir, au moment où elle traçait dans sa chambre des cercles ariens, le me levai tout à coup et je sortis, mon mouchoir sur mes yeux. — George f aime et se meurt, lui dit André.

Le lendemain, je laissai Comélia trouver le moyen d*ètre seule avec moi. Je voia encore le visage et ie geste de la Tutipani à cette bèure sol^ndle de nos amours. Elle attacha sur mes yeux un regard plein d'une résolution triste et saigne, elle me lendit k main, et d'une voix qui aspirait aux plus graves mœnts de la mansuétude divine : — Esiril vrai, Geoiigie^ que vous souffriei et que vous m'aimiez t

Avec la même simpMté 4e geste, de Ion et de i^ ^rd, je répondis :

— Je vous aime et je souffire, Corn^ia.

— Eh bien 1 George, filr^lie» écoutez-moi.^.

Teus alors tout un discourl» ^ qu'André m'avait déjà raconté et qu'il appeleût le discours d'ouverture : c^éttit en effet la série d'engagements que cette reine (Aath géante de tant de cœurs prenait avec tous Bes siqete. La Cornélià était décidée à se sacrifiei* pour moi. L'amour n'avait jamais été pour elle un plateir. Bile avait

GORNËLIA TULIPANI. 881

toujours tenu d'une main distraite, et sans y trouver l'ivresse, la coupe des terrestres voluptés. C'était autrefois une recherche inquiète, une fatale poursuite de l'idéal qui la poussaient , comme don Juan , à travers d'arides et incessantes aventures ; inaintenant elle avait chassé de son cœur, purifié et agrandi, jusqu*à cette noble et douloureuse passion. Aussi se donnerait-elle à moi sans illusion, sans espoir, pour obéir à un devoir sacré de charité. — Mon ami, me dit-elle,* je vous dirai : Prenez, ceci est mon sang ; prenez, ceci est ma vie, avec cette vaillante etVésignêè tristesse du Christ.

— Vous êtes grande, m*écriai-je, Comélia !

— George, me dit-elle en se laissant tomber dans mes bras, que cette heure soit toujours sacrée pour vousl

— ïra deri dera. Mes amis, j'ai envie de rire à présent et je ris. Mais voyez un peu quels étranges phénomènes se passent dans lés cœurs compliçfués ! Cette petite comédie que je savais d'avance, où j'avais soigneusement étudié mon rôle, dont je m'étais amusé mainte fois; avec Mévii, dont je èrois même qu'intérieurement je mé moquais jusqu'à cet mstant-là, remplit cependant mes yeux de larmes, mon sein de transports. Oui, ma chère Tulipani, tu as fait partie de mjà jeunesse ; après tout, je t'ai aimée.

S3t CARACTÈRES ET RÉCITS OU TEMPS.

Il n*est pas d'union, parmi- celles- dont s'afflige on doit se réjouir la loi sociale, pour qui ne luise cette bénigne lune qu'on appelle la lune de miel. Pendant une semaine tout entière, cet astre mystérieux jeta sur la Tulipani et sur moi ses plus doux rayons.' Jeytie m'inquiétais de rien, je ne désirais rien ; mon cceufv avait chaud. Je logeais en moi cet hôte passager q(ue nous nommons le bonheur. On ditque certains moments ne peuvent pas se raconter. Je pourrais fort bien raconter, je le sens, cette époque enchantée âe ma vie, ^^mais je crois qu'en vérité cela m'attristerait : il n'y a que la souffrance dont il soit doux de se souvenir ; arrivons donc aux souiTrances. Un bean jour je m'imaginai d'être jaloux de Gomélia.

Voyez un peu la belle invention ! et pourquoi tel jour plutôt que tel autre fus-je atteint de cette folie-là ? C'est ce qu'il me serait impossible de dire : notre âme a une vie fatale et inconnue comme la vie des océans. Ce matin, il fait beau en nous, nos pensées jouent à la surface de notre cœur dans la tiède lumière d'un calme soleil ; ce soir, tout notre être n'est plus qu'une région d'orages et de ténèbres. D'où viennent l'ombre qui nous envahit et les souffles qui nous bouleversent? Je ne l'ai jamais su. Un jour donc, je fus jaloux de laCorné-

CORNÉUA TULIPANI. 833

lia. L'idée me vint, en la pressantsur mon cœur, que je ne tenais pas précisément entre mes bras une créature virginale. J'avais oublié pendant quelques jours tout ce que j'avais apprie par moi-même et tout ce qu'André Hévil m'avait dit. Cette funeste connaissancade celle-que j'aimais entra cruellement dans mon esprit. Combien de fois, pensai-je, a-t-elle joué le drame qu'elle joue avec moi! et me voici tout à coup possédé du plus ténébreux chagrin. LabonneCornélia ressentait toujours contre les jalousies qu'elle inspirait une fort naturelle irritation : elle trouvait souverainement iQjuste et sotte cette manie, qu'ont presque tous les hommes cependant, d'exiger, au bout d'un certain temps, chez les femmesdônt ils sont devenus les maîtres, une pureté qu'ils étaient ravis de ne pas rencontrer en elles aux premières heures de leurs liaisons. Puis elle était désolée qu'x)n ne préférât pas à la candeur de la plus chastiB des jçii^ies filles cette ingénuité de son invention qu'adimraient tant les Sardonio et les Mazzetto. pe second sentiment était moins raisonnable que le premier. Je le dis franchement toutefois, dans les premières querelles qui amenèrent notre séparation, tous les torts furent de mon côté ; mais je ne gardai pas longtemps mon rôle de bourreau : je pris bientôt celui de victime, et je puis dire que mes supplices furent variés ingénieusement.

Un soir, je trouvai à côté de ma maîtresse un personnage d'un aspect distingué, dont le pâle visage était

8S4 GaRACTÈRCS et RÉCITS DU TEMPS.

encadré par de longs cheveux et terminé par une longue barbe : c'était le marquis Guillaume d'Hermancey. M. d*Hermancey était assurément le plus honnête homme auquel la Tulipani eût jamais confié , avant moi, la tâche délicate de donner un but iatime à sa vie. Il appartenait à un parti pour lequel j'ai toujours professé du respect et senti de l'attrait. Seulement il avait altéré un peu, par les billevesées de notre temps, l'antique et généreuse croyance dont sa politique aurait dû se composer uniquement. C'était un de ces légitimistes qui finissent par se faire un indéchiffrarble blason, en voulant écarteler la sainte ampoule avec Tume du suffrage universel, le droit divin avec le droit populaire. Ceci soit dit , du reste , en passant et parce que le nom d'Hermancey est venu forcément dans mon récit, car j'ai fort peu connu le marquis, et je n'ai ea rien à jîémêler avec sa vie publique.

Hermancey était le père d'un de ces enfants qui avaient excité chez la Tulipani des sentiments de matrone Il venait voir son flls Ascanio, long et mince garçon d'une douzaine d'années, qui était sans cesse en querelle avec son frère, le petit Jocrini. Le pauvre gentilhomme, quand j'entrai, regardait sa progéniture d'un air qui aurait dû me faire pitié. Il semblait méditer péniblement sur ce sacrilège qu'il avait commis d'employer une danseuse à perpétuer une race de croisés. En pensant à son expression, je bénis Dieu de n'avoir par le monde aucune créature de mon sang;

GORNÉUA TtJLlPANI. 885

mais je ne me livrais guère alors aux réflexions que je fais aujourd'hui : ma seule impression, quand je vis d*Hermancey, ce fut une douleur suprême. Au moment où je prenais avec le moins de philosophie les quatre enfants de ma maîtresse, il était dur pour moi de voir un de leurs qiiatre pères. Je dois dire que la Cornélia ne sut guère atténuer ce qu*avait de pénible ma situation. Elle prit un de ces airs limpides qui depuis quelques jours déjà ga'étaient devenus insupportables par la pensée de tout ce qu'ils cachaient d'obscur, de compliqué, de confus, de faux, de triste et de malséant. — Mon ami, me dit-elle d'une voix qui voulait avoir un doux et religieux accent, voici le père de mon Ascanio, et elle saisit ma main pour la mettre dans celle d*fiermancey.

Cette sublimité ne fut goûtée ni de moi ni de son ancien amant. Les deux mains qu'elle voulait réunir se touchèrent à peine, et le souper fut de la plus cruelle tristesse. Je sentis pour la première fois tout ce qu'il y a d'odieusement embarrassant pour qui appartient au monde habituel des gens distingués et des honnêtes gens à se trouver dans le monde excentrique où nous étions placés, Hermaùcey etmoi, par la Tulipani. Plus la Cornélia redoublait de dignité sereine, d'héroïque confiance, plus nous étions tous deux penauds, l*oreille basse, affaissés sous le ridicule du rôle que nous jouions. Enfin ce supplice finit, et quand Hermancey se fut retiré, il y eut entre Cornélia et moi

886 CARACTÈKB8 BT KÉaTS DU TEMPS.

une de ces longues et horribles scènes où les amants font de leur amour un cadavre quils frappent, qu'ils outragent, qu*ils foulent à Tenvi sous leurs pieds jusqu'au moment où un mot imprévu, un regard, un sourire ressuscite tout à coup pour attendre un nouveau délire Tobjet de leur sanglante furie.

Hermancey n'était qu'en passant à Turin, où l'avait suivi une chanteuse : je le vis peu ; mais un honune était destiné à me faire connaître dans toute son étendue la douleur qu'il m'avait fait entrevoir. Un matin que j'allais chez la Cornélia, le cœur rempli par hasard d'une sorte de gaieté sans cause qui depuis longtemps m'était inconnue, elle attacha sur moi son regard le plus solennel et me dit : — Mon ami, seras-ta à la hauteur d'une nouvelle épreuve? Jocrini est arrivé. Je vais te dire ce qu'est Jocrini.

Je savais trop ce qu'était Jocrini. Je le dis à Cornélia en l'interrompant Ma pauvre Tulipani fut suffoquée de ma rude tirade contre celui de ses anciens amants qu'elle avait le plus vénéré. Ma parole acerbe et violente la blessait de toute façon. Je Fatteignais, disait-elle, dans sa dignité de femme et dans sa religion d'artiste, en écrasant sous mon mépris le double pathos par lequel elle voulait me démontrer la poétique grandeur de Jocrini et de l'attachement qu'elle lui gardait. J'eus cependant l'insigne faiblesse de consentir à voir le comédUen : j'entrai, je puis le dire, alors, dans la plus humiliante et la plus douloureuse période de ma vie.

CORNÉUA TOLIPANI. 887

Hermancey du moins était un homme de bonne compagnie; son embarras consolait et soulageait le mien. Jocrini, au contraire, triomphait de son impu*dente aisance dans la vie fausse, pénible et mauvaise où nous étions engagés tous deux. Il n'embrassait ja^ mais son fils sans attacher sur Cornélia et sur moi un regard plein d'une magnanimité triste et souriante, qui voulait dire : Vous le voyez, j'ai renoncé à mon titre d'amant sans abjurer mes droits de père. Et Cornélia lui répondait par un autre regard plein d'une intrépide et enthousiaste amitié. Entre ces deux personnages de théâtre, je me sentais pris à la fois de rage et de confusion.

Un soir, Jocrini m'irrita tellement par un redouble^ ment de clémence à mpn égard et d'admiration pour sa personne, il unit a ces impertinentes affectations des dissertations si pédantes et si boursouflées sur l'art, il mit enfin tout mon appareil nerveux dans un tel état, que je lui lançai à la tête un plat où un caneton gisait, plus insensible, mais non moins crucifié que moi. Cela fait, je me retirai à mon logis, décidé le lendemain matin à faire de mon mieux pour plomber à tout jamais la cervelle de mon insipide rival; mais je ne revis point Jocrini : je reçus, au lieu d'un cartel du comédien, une longue lettre de la Tulipani qui m'apprenait que son ancien amant l'avait quittée après des adieux qui, disait-elle, m^auraient jeté aux pieds de cet homme divin.

Je veux mener h la housarde mon histoire » car je déteste toutes les.longueurs ; dans l'art J'aime les ébauches, comme j'aime à la guerre les razzias. Je vais donc arriver rapidement à la suprême mésaventure qui me sépara pour toujours de la Cornélia. Après le départ de Jocrini» je repris possession de ma maîtresse, mais je cherchais à me cacher une vérité qui, chaque jour, s'offrait à mon esprit avec plus de force. La Tulipani était lasse 4e moi ; le caprice qui l'avait jetée dans mes bras s'était évanoui. Les différences qui séparaient nos deux natures se montraient avec plus de force chaque jour. La voix qui devait parler à mon cœur avec tant de puissance et m'^ràcher au monde honteux où je me perdais pour me conduire à l'honnôte vie qui m'a sauvé commençait déjà à s'éveiller en moi. Tandis que le goût du vrai > du droit et du simple devenait, pour ma nature un besoin impérieux, la Tulipani semblait redoubler d'amour pour le faux, le tortueux et l'exagéré.

Je menais avec la Cornélia une vie lourde» irritante et embraséç comme un orage , quand je rencontrai tout à coup chez elle l'instrument de mon salut. Nous étions alors aux approches de cette révolution qui a fait apparaître en même temps dans toute l'Europe ses

eOR!itLtÀ Ttll^AMI. S39

sigÀëà bizarres, sinistres et inattendus, te sang lombard se remuait dans les veines de Milan. Si j'avais & lue battre en Italie maintenant, j'aimerais me trouver éotià les ordres de Radetzky, car lès patriotes italieîi& ïn'ont singulièrement dégoûté de leur cause; mais flatts ce tempMà, au Heu d'une œuvre révolutionnaire je voyais, Coïùmè diraient certains , Une œlivre nationale dans Tenti'eprise des Milanais contre les Autrichiens, et j'aurais volontiers brûlé quelques cartôucheâ pour là liberté de la tombardie. J'étais dans cet état d'esprit, quand il nous arriva de turin le plus célèbre représentant démocrate de la petite chambre qui a bouleversé, à l'instar de ttotf e pays , ce pauvre pays de Sa- Tèie. Maître Bolino était un avocat qui avait écrit en italien une biographie de Robespierre, et qtli accusait tous leÈ jouré Chartes-Albert d*étre assez lâche, assez félon, assez corromt)u, pour préférer son trône à un échafaud. Aux jours où gf onda le canon de Novarre, maître Bolino, bien entendu, resta parmi ses paperasses ; mais de la tribune il faisait une terrible guerre â l'Autriche. C'était là qu'il enlevait des drapeaux, enfonçait des carrés, prenait des redoutes. Si la parole avait la puissance dû canon, comme cela s'imprime souvent, BoUno aurait depuis longtemps anéanti le dernier des Autrichiem. Aussi son nom était-il populaire dans toute l'Italie, et, quand il vint à Milan, la jeunesse de la ville alla chanter des hymnes patriotiques sous le balcon de son hôtel. La fulipani ne voulut pas, comme on se l'imagine»

140 CARAGTÈKES BT RÉCITS DU TEMPS.

manquer Toccasion de voir un si intéressant personnage. J'aperçus donc un soir chez elle Bolino, que Mazzetio venait de lui amener triomphalement. Les républicains, comme on sait, sont toujours divisés en deux classes, les Spartiates et les Athéniens. Bolino était de ces derniers. C'était un grand et gros ^rçon qui avait un extérieur de dentiste. Il se connaissait en vin et aimait les arts. II me déplut souverainement d'abord, puis je lui trouvai une sorte d'aplomb naïf qui m'armusa. Il buvait bien ; je l'imitai. J'ai, comme vous savez, le vin expansif et cordial. En sortant du souper j'étais lancé comme un chasseur qui rentre après l'appel. Mon avocat était maître de lui.

Il me proposa de sortir; j'acceptai. Quand nous fûmes dans la rue : « Si nous allions, me dit-il avec un ton où l'enthousiasme du patriote essayait de s'adjoindre Fétourderie du -mousquetaire, chercher querelle à quelques officiers autrichiens I Cela serait d'un bon effet. C'est toujours par ces escarmouches que les grandes luttes commencent; après les combats particuliers viendra le combat général. » Je serais allé ce soir-là chercher querelle à Lucifer : j'entrai avec mon Bolino dans un café.

Je m'avançai vers un groupe d'oiflciers que je vois encore assis tranquillement autour d'un bol de punch. J'avisai celui d'entre eux qui me semblait avoir la plus martiale figure, et je lui demandai en italien s'il serait homme à se donner le lendemain matin un coup d'é-

CORNELIA TULIPANI. 841

pée avec un chevalier de la Lombardie. Comme sa réponse tardait, je fis un geste dont heureusement on prévint Teffet, mais qui amena autour de moi une confusion épouvantable. Quand je sortis du café, après avoir reçu et accepté dix provocations, je cherchai en vain Bolino : il avait disparu.

Le lendemain, la police autrichienne me faisait saisir à mon domicile et transporter en France. J*y étais depuis quelques jours, en proie à une rage indicible, me demandant par quels moyens j'irais assouvir à Milan ma soif de vengeance contre TAutriche, et surtout ma soif d'amour pour la Tulipani, quand je reçus une lettre d'André Mévil, qui, parmi beaucoup d'autres choses, me disait h peu pfès ceci :

« Cornélia est partie avant-hier pour Turin avec Bolino. J'ai tout lieu de croire que le tribun et la danseuse ont contracté leur union le soir même où tu t'es déclaré le champion de la Lombardie. Leurs yeux et leurs pieds n'avaient pas cessé de se parler pendant le souper où tu t'es grisé. Mon cher George, je te félicite de ce dénoûment. L'amour de la Tulipani te devenait funeste. Les femmes >

Ma foi, je n'ai pas besoin de me rappeler la morale d'André Mevil. Après cette lettre, je fus atterré. J'eus iJresque envie, sur ma parole, de me guérir, comme dit le troupier, avec un morceau de plomb et une pincée de poudre. Heureusement je n'en fis rien. C'eût été une triste fin pour une ridicule cause ; mais je ca-

ressai et je finis par adopter tout à fait un projet qui depuis longtemps s'offrait souvent à mon esprit. Je me fis soldat. Je pensai que cette vie me laverait des souillures contractées par tout mon être dans une autre vie, to*ôterait bien des sottes inquiétudes, bien des fâcheux désirs, bien des tristes embarras. Je pensai que mon cœur trouverait dans cette noble et virile existence comme une sorte d'oubli vengeur des honteuses et débiles souffrances qui l'avaient oppressé. Je crois que je ne me suis pas trompé. Mes amis, vous comprenez ce qui s'est passé et ce qui se passe encore en moi, si vous avez compris mon histoire, histoire douloureuse et instructive, mais que j'ai mutilée, tronquée, sans que cela puisse m'étre imputé à mal. Que voulez-vous? je suis un soldat, et je ne peux ni ne voudrais, je croiSi prendre le temps d'exprimer ce que j'ai pris trop le temps de sentir.

C*é&t derrière le poêle, dit Beina, qtie se coniposent les plus jolies chansons de prititemps^ C*est bien loin de Paris qa*ont été rassemblés ces souvenirs de la vie parisienne. Un officier qui piu*tait de Constàntine pour aller en expédition dàùs le déiarl eut, un sioir, avec deux amis destinés à né pas quitter la garnison, une de ces longues conversations qu'expliquent seuls la patrie absente et le danger. Il 6ouIageËi d'un poids dont on sentait qu'il était vraiment oppressé, malgré les apparences d'une gaieté toute militaire, un cœur Db maintenant une balle est peiit-^tre logée. Il y a longtetntJs qu'on l'a dit, n'ensevelissez nulle part un secret, si vous ne voulez point qu'à sa place il pousse des roseaux bavards. Des confidences dé cet offlder qui

s'en allait guerroyer au désert, Thistoire qu'on va lire est née je ne sais comment. La voici :

Le colonel Marc de Tilman, car il est important que ce récit commence par le portrait du héros , était ou est encore un de ces caractères beaucoup moins rares qu'on ne le croit qui échappent aux grands classements des moralistes. Marc de Tilman avait un peu vécu à toutes les écoles. Quoique son régiment pût dire de lui avec raison : « C'est un soldat, » qu'il était loin, par instants, de la bonhomie du grognard ! S'il savait, pendant toute une heure, prendre l'absinthe en parlant pansage, abreuvoir et fourrage avec le doyen des capitaines-commandants, comme il savait donner des leçons d'élégance à l'officier le plus nouvellement arrivé de Paris avec les aiguillettes de l'état-major 1 Puis , lorsqu'il était forcément engagé dans ces questions de diplomatie arabe qui marchent en Afrique en même temps que les questions- de conquête, qud marabout, quel taleb, auraient pu l'abuser I II y avait de tout chez Tilman. Aussi, en dépit de cette gaieté qu'il affectait, je l'ai dit, car c'était, suivant lui, une nécessité du métier, il avait la profonde tristesse que donne la science des choses. Cette pointe de Manfred que devinait une observation habile ajoutait encore au charme de cet occupant et multiple esprit.

Au commencement de Thi ver dernier, Marc eut la pensée d'aller en France. Il venait d'être nommé colonel, et il avait entendu dire que, depuis la révolution

de février, une sorte de réaction s'était faite en faveur des militaires ; il voulut aller voir si vraiment le grand sabre et le spenc^ avaient repris quelque chose de leur vieux prestige. Puis, pour tout dire, car d'habitude Marc ne faisait jamais un pas sans un motif sérieux, il pensa qu'il était temps d'aller réclamer au général de Tilman» son oncle, la main de mademoiselle Marthe, sa cousine, qui était une fort riche héritière dont la dot avait été fiancée à ses épaulettes de colonel. Par une matinée du .mois de novembre, Marc abandonna Constantine. Ici Ton verra un peu quelle âme avait ce singulier garçon, f Au sortir de la porte Vallée, disait-il, en regardant de l'affreuse diligence qui nous conduit maintenant à la française jusqu'à Philippeville ce magnifique pays arabe où l'on peut dire que vraiment Dieu a planté les enseignes de sa grandeur, je me suis attendri jusqu'aux larmes. Je regrettais ces montagnes chères au soleil que la lumière choisit pour le théâtre de ses jeux les plus éblouissants. Que de chagrins, pensais-je, j 'ai Isi^s^és aux flancs de ces rochers 1 Quelles secrètes espérances, quel apaisement sont sortis pour moi de ces blonds espaces où Tépi fleurit à deux pas d'une terre rouge et déchirée ! Puis, avec mes adieux au soU je faisais également mes adieux à tout ce que ce sol supporte et nourrit, à la vie africaine tout entière, à cette tente sous laquelle on respire je ne sais quoi d'une grande liberté dont toutes vos libertés de la tribune et de la barricade ne peuvent pas donner une idée; aces chevaux dont le regard

l4$ GAKAGTkRBS ET RÉGITS DU TEX^S.

doux et iûtetUgent tous dit : « Je shî» toq hdie et ton ami y » à ces personnages graves et lopg^yéti^ qqi semblent les 'témoins des jouirs antiQuoi^, eùûn à toiH ee mo»de du Koran et de la Bible où passent de temp» en temps le )>ruit du tambour ^ VéçM êb Tuniforme français. » Oui, voilà ce que posait Uèsc , et puis il pensait ausai qu*eft Frâaçe mainte sQuffranca oubliée de son cœm , mamts t^aeaaj^veBUâ étrangers à son esprit s'abattraient de nouveau suf lui. Toutefois en saluant les côtes de Marseille, Marc {ut pris d'mi, véritable enthousiasme^ comme ctipi que |»ourr»t eèlébi«r un chansonni^ patriotique , et quand un soir il fit son entrée à Paris par oelte longue ligne des boulevards toute bordée de Ge& pauvi^ arbpes malsains que les révolutions destment à de ccmrtes eairières, il se sentit tout heureux de se retrouver avec la mauvaise connaissance de sa jeunesse , avec cette vielle ville aux turbulences incorrigibles, pour qui fious avons tous un oœur d'amoureux. Il oubMa loulà foit le veat du désert, et respira avec délices le&bouffôesde rairparisien. Marc ne trouva pas à son arrivée les visages qu'il comptait voir les premiers. Uue lettre lui aj^rit que son oncle et sa cousine s'étaient décidés à prolonger d'un mois leur voyage d'Italie. Le colonel fut très-médiocrement affligé de cette nouvelle. L'homme qui trouvait l'Afrique si belle en la quittant devait trouver bien plus belle encore la vie de garçon en lui faisant ses adieux. Tilman n'avait conservé qu'un frès-froid et

très-lûiQtaia soujenir de W^* Maf the. U se d\\ que te mariage lui accorctait un répit dont il allaU çonscien-* cieusement profiter, et il en profita en effet.

Je ne sais point ce que la république a fait de notre pays à rheure où je recueille dans un coin perdu de Funivers ces souvenirs d'une existence peut-être éva-r nouie; mais je s^is que, Thiver dernier, Paris supportait gaiement les n^aux dont il a la certitude de ^lpurir un jour, ^ien n'était changé ni dans les maisons ni sur le pavé : c'étaient au l>ois les mémos nomades^ à l'Opéra les mêmes houris; les émirs de l'ancien^fii fashion continuaient à fumer sur les mémos perrons et sur les mêmes balcons des boulevards; les mémos khodjas faisaient grincer teurs plumes de la même fa^ çon dans le journalisme; les mêmes chérifs agitaient la grande assemblée qui i^i ct^argée de faire à elle seule autant de bruit que 1^ deux chambres du (}er-^ nier règne.

Un jour à quelques pas de Tortoni, Tilman recon-^ nut dans un grand hommo aux cheveux blonds soigneusement bouclés, h la barbe frisée eomme une barbe assyrienne, le comte Hugues de liambfeld, un débris encore doré de la jeunesse d'il y a quinze ans. Lambfeld était un Autrichien qui avait eu l'idée d'accompagner le duc d'Orléans e^ Afrique avec quelquesuns de ces officiers étranf ers ,que notre courtoisie admet de temps en temps à venir essuyer la fusillade arabe sous notre drapeau. S'il fallait en croire Ifi médi-*

818 CARAGTÈReS ET RÉCITS DU TBMPS.

sance, il s'était senti pour la guerre une médiocre inclination. Nos soldats, disait-on, faisant allusion à son habit blanc, Favaient surnommé la Neige, et affirmaient qu'il fondait au feu. Le fait est qu'au bout d'un mois, il était revenu prendre sa place au foyer le plus hospitalier qu'il y ait pour la classe d'étrangers dont il faisait partie, au foyer de l'Opéra. Du reste, il faut lui rendre cette justice, il n'avait point pris, comme tant d'autres l'auraient fait après une pareille campagne, des allures de vieux militaire. Il ne parlait pas des rhumatismes qu'il avait gagnés en couchant sur la terre, il ne montrait pas la moindre blessure. Il gardait une discrétion de héros sur les Arabes qu'il avait tués. Le comte de Lambfeld avait cette grande habitude du monde qui joue merveilleusement l'esprit. Beaucoup de gens, et lui surtout, s'y étaient trompés. .

Aussi, arrivé à cet âge critique où les hommes songent à la politique et les femmes à Dieu, le comte de Lambfeld eut la pensée de se faire diplomate. Quoique Autrichien, il avait toujours eu un certain libéralisme couleur de rose qui l'attirait, disait-il, vers la Francç, au moins autant que nos théâtres et nos salons. Après notre dernière révolution, sa patrie lui confia la mission délicate de manœuvrer au milieu des fragiles machines de nos gouvernements provisoires.

Mais, pour tout dire, ce qui peut-être contribua le plus à l'élévation politique de Lambfeld, ce fut sa femme ; car depuis. . . je ne dirai pas précisément le

G*ÉTiUT VRAI. 849

nombre d*années, cela donnerait trop exactement Fâge de notre héroïne, Lambfeld était marié. Qui avait-il épousée? C'est ce qu'on saura, je l'espère, et beaucoup mieux que lui, je l'espère -encore ; jfe demande seulement à ne rien hâter. Lambfeld et Tilman s'abordèrent donc en plein boulevard. Le colonel embrassa le diplomate militairen[Lent. On échangea les plus chaudes paroles. Contrairement à ses habitudes, l'ambassadeur se crut obligé d'être troupier.

— Ce brave ,Tilman I fit-il après un jurement, nous avons partagé jadis la même tente (l'Africain ne se rappelait point cette circonstance); aùjourd'hyi, mon cher, je veux vraiment vous donner l'hospitalité à l'arabe; ma maison est à vous, et, ajoutai' Autrichien en souriant, je n'imiterai pas les Bédouins,' je vous laisserai voir ma femme.

Sans accepter l'hospitalité complète qu'on lui offrait, Tilman se garda bien de rejeter les offres de son ancien camarade. Depuis longtemps, il désirait voir madame de Lambfeld, qu'une série de hasards l'avait toujours empêché de rencontrer pendant les séjours assez fréquents, mais forcément de peu de durée, qu'il avait faits à Paris. On le pressa de venir dîner le soir même à l'ambassade. Sa soirée était libre, il accepta. Il eut un pressentiment, il nous l'a juré, en entrant dans le salon où il di^it rencontrer celle à propos de qui, disait-il aussi, j'ai souvent répété ce mot arabe : C'était écrit chez Dieu.

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^0 CARACTÈRES &ï RÉÊVfS RU TEMPS.

Personne n'était encore avi i^loA, Tilman, et c'est une des choses qui peut-étfe lui dûi^n^ie^t un caractère si sérieux d'élégaace, n>vait jamais m ni goût ni préoccupation surtout # tous ces détails adorés du roman moderne, qui constituent Vaxi du tapissier. Cependant il y avait d^jà plus â*i{n an qu'il ne YQsait guère que des intérieurs de tepte ou de corps de garde, de sorte que ce luxe parisien s^yec leç^ml il entrait da nouveau en relationialfeats^ d'une certaine manière son esprit Lefi salins, disait un a^éni^icJen, sont d0& temples dont la femme est le dieu. N^us ne soinmes pas depuis deux minutes dans ces sanctuaires que nous sommes tout pénétrés du sentiment qui les remplit. C'est, suivant moi, très-maj dit, mais très-vrai. Le colonel, dans ce salon désert, se sentait sous Timpression d'une attente dont son âme était comme troublée. Puis, tôu|e une série de pensées s'éveilla en lui qui le plongea en même temps dans une agréable et douloureuse rêverie. Ce regard dont il parcourait sj^ récemment la radieuse et sauvage nature de l'Afrique, il le promenait aujourd'hui sur des objets qui liaient s'allier à une phase nouvelle de ^vie. C'est le sang de notre corps que nous perdons à travers tes broussailles et tes'rochers, pensait-il, ô ma pauvre Kaby-

C'ÉTAIT tRAI. iBl

lie; mais ici, entre ces candéliâ)res et ces glaces, sui^ ces divans, c'est le sang de notre âme qui coule. Le colonel avait eu déjà plus d'un de ces amours dont \èh jeux enivrants et cruels ont pour théâtre les enceintes dorées où, depuis la lumière et les fleuré jusqu'à là parole et au sourire, tout est à la fois excitant et îàc- Sce. C'est une chose étonnante, flit-il, que la puis- ^nce de jeunesse cachée dans la vie militaire. Il me éemble que j'ai vingt ans. Je suis, Dieu me pardonne*, Comme Chérubin se promenant au matin sous une allée de marronniers. Malheureusement, le colonel se faiiait illusion. Ce quil prenait pour une émotion profonde de son cœur était quelque chose de semblable à Veffet qu'une bouffée de musique produit sur certaines organisations. Déjà il était fort maître de lui (lùand elle entra.

Vous savez comment elle était. Je ne connais personne à qui elle n'ait plu: Qui entrait dans un salon, qui parlait, qui marchait comme elle? Qui vous tendait comme elle la maint Qui dorait comme elle d'un sourire approbateur, attentif et intelligent jusqu'aux plus ternes de vos propos"? Sortie d'une vieille maison française qui s'était ralliée une des premières à la monarchie de Juillet, M"® de Lambfeld avait reçu sous lé dernier règne cette société formée d'éléments opposés à laquelle le nom de monde peut par excellence s^apptiquer. Elle s'était occupée avec goût et parfois avec une apparence de passion de tout ce qui charme

l'oisiveté affairée des salons ; elle avait créé des académiciens, des ténors, des députés et même des prédicateurs; on avait préparé dans son salon des succès de tragédie et des chutes de ministères. L'ambiticm conduisait chez elle, un autre sentiment y retenait Elle prenait, avec une clémence pleine de grâce, les vifs attachements qu'elle inspirait. Que de gens elle a nommés ses amis, et qu'autour d'elle on a peut-être nommés autrement ! Ce pauvre Werther était bien un véritable étudiant de Gœttingue, bon à lire Homère en préparant son café, lorsqu'il faisait de la valse l'objet de ses anathèmes. Que Charlotte valse tant qu'elle voudra, mais qu'entre quatre et six heures, on ne latrouve pas sur un canapé, écoutant les divagations de celui«ci, les dissertations de celui-là, se prêtant à toutes les expansions des vanités triomphantes ou blessées. M*® de Lambfeld devait cruellement payer sa complaisance pour le bavardage intime et familier oîi les héros de notre époque verbeuse se reposent du bavardage public et solennel.

Elle fit signe à Tilman de s'asseoir auprès d'elle. Et un moment il régna entre la Parisienne et l'Africain ce silence qui précède l'assaut.

— Eh bien , fit-elle, car ce fut elle qui commença le feu, vous devez déjà regretter votre Afrique. Nous menons une vie bien sotte et bien misérable ici. C'est presque toujours par cette phrase qu'on aborde les gens qui reviennent de l'Algérie. Tilman avait une

belle occasion pôUr falr^ une tirade poético-politique, comme celle que les faiseurs de comédie placent volontiers dans la bouche' du chasseur ou du spahis qui revient entre deux expéditions jeter un coup d*œil sur les affaires de sa patrie. Mais un instinct qu'il possédait au suprême degré lui inspira un meilleur début. Il eut Tidée d'être naturel et vrai. Dans un salon comme dans un livre, il y a toujours une grande surprise chez qui rencontre un homme tout à coup. H''^ de Lambfeld fut donc agréablement étonnée en lui entendant dire à peu près ce que nous avons raconté tout à l'heure, son émotion en quittant la belle et vaillante nature qui s'associe, suivant moi, si bien à la glorieuse vie de nos soldats, puis les impressions d'une tout autre espèce en attendant dans ce salon ou il était celle qui lui faisait oublier maintenant les coups* de fusil et les grands horizons. M*** de Lambfeld regardait le colonel, qui s'animait en lui parlant. Tout à coup quelque chose à la fois d'ardent et d'attendri, l'expression d'un intérêt presque enthousiaste se peignit dans ses yeux. Tilman ressentit un singulier effet de ce qui aurait dû l'embraser. Se souvenant soudain de cette Science parfaite du monde qu'il avait entendu si souvent attribuer à M"*"* de Lambfeld : « Comme elle écoute bien I se dit-il ; on jurerait qu'elle s'intéresse à mes rêveries 1 » Et il laissa cette puissance de ténèbres que nous appelons l'ironie souffler sur la douce lumière qui déjà pénétrait dans son cœur.

ÎO.

35i GABAGTÈIIES ET &ÉQTS DO TEMPS.

A dîoer, il fut placé près 4'^Ue. Il y avait eai rassemblée nationale ce jonr-là nm grande esùtûtf mouche parje^ntaire. Le comte (te lAmbfeld, qm m piquait, coqape ambassadeur, 4*oii'frir sa maison toi gens de tous les partis, avait à sa table plusieurs bé« ros de la journée enrôlée sous difiërents drapeaau Il y avait, entre autres, un ancien corjfpbée de Vùp' position du dernier règne^ qui, après avoir fait ose révolution à son grand regret, s'essayait à une réviH lution nouvelle, entraîné par la bourgeoise fatalité dn parlage et de la taquinerie. (Quoique ce personns^ fût de fort vulgaires façoiis et de très-maussade esté* rieur, il avait cependsmt, assurailHHi, des prétentions à la galanterie; et il avait échangé, pour M^ de iambfeld elle-même, avec un combattait de son espèce, deux coups de pistolets chargés heureusement de ces balles que vend un célèbre armurier à l'usage des gens sérieux* Tilman n'avait encore rien dit à sa voisine, lorsque le représentait Ragois (car c'est de M. Ragois lui-même que nous voulions parler) s*écria tout h coup en regardant M^*' de Lambfeld : — J'avoue que, dans ce moment (il parlait d'un moment où une multitude de couteaux à papier l^aVaient menacé en même temps), je vous ai cherchée des yeuxé

— Oui, s'écria un autre représentant écmt il étidt question pour un fauteuil académique, il a cherché le regard de W^^ de Lambfeld, comme tes preux, au-^ trefois, cherchaient eertatos pegaMs avant de don-

erÊTMT VRAI. t^%

ner un co«t de lauee* le regrette, ert #rit6, ajotitâ !ô même kilerlocttteiUT^ tn «'adfessftnt directement à hà comtesse^ que vôtis n'ayez psè vu, madame, le magni^ fique tournoi d'aujourd'hui.

M"*' de Lambfeld dit tout bas à rorèîHe de Tllman» ftonk les traits «*édatrl^rênt à cette {yhrade S*un sourire qu'elle comprit : . ' *

**- Vous vous moquez de mes amis.

— Le fait efet, lui repartit le colonel, que leurs mé- '- taphores chevaleresques &ônt des dessins tout fôfUi

jîour le CkaHtmii VoycÉ-Vous Ragôis avec un casque, laiance en afrêl, levant les yeux au ciel. Matis, frjôWfk* f-il tout à coup, le visage qu'il cherchait et qu'il h rencontré souvent est le plus ravissant dû monde. Te** neiÈ) ces gens-là ont raison, on s'intéresse plus à leurà coups de langue qu'à nos coups de sabre.

— Voys tft'oyez ? fit-elle. Tilman tressaillit à ce mot prononcé avec un accent qui fit lever et bourdônnêf au fond de lui tout uft essaim radieux d'espéranc'ès. *

Puis il pensa : «Que c'est bien dit! »

Pendant toute la soirée, elle garda un silence absolu sur les sujets qui, d'ordinaire, provoquaient te plus sa verve si facilement excitée. Elle n'eut aucune épigramme pour les adorateurs malencontreux dont oti lui racontait les revers, ni, il faut le dire aussi, aucun éloge pour les orateurs fortunés dont elle avait toujours applaudi les succès. Elle n'avait plus Taîr d'appartenir au monde où jusq[u'alors s'était écoulée sa

9hê CAHACTÈUS BT MfcCTO DO TEMPS.

vie. nimmi crot plusieurs fois qu'elle loi adressai! par uo regard la nouvelle espèce de pensées à laquelle elle semblait convertie. Ce fut du reste pour le colonel qu'elle résenra le peu de paroles qui sortirent de sa bouche ce soir-là.

Vers dix heures, tout le monde se leva. La plu])art de ses convives aHdiept à un grand bal où die avait am^encé qu'elle irati elle-même passer quelques inst^ts. Tilman partaif/mais le dernier et commelt regret, quand, se tournant vers lui :

— Mon Dieu ! fit-elle, si vous aussi vous pàrt^' pour me laisser -ma liberté, sachez que ce soir fki grande envie de ne pas aller trouver la cohue. Et, s'a^ dressant à son mari : Ne pourriez-vqus pas, lui di^ elle, aller représenter sans moi la monarchie adlirt^ chienne chez le président de l'assemblée ?

Lambfeld jeta sur sa femme un regard qui l'embrasjMdt elle et Tilman, mais sans la moindre expression di^jalousie. Ce regard voulait dire tout simplement ce <}ue sa bouche du reste traduisit à peu près. -

— Je conçois qu'on préfère le coin de son feu, surtout quand on peut y trouver une aimable et spirituelle conversation, aux fêtes de la répiUI)Uque ; mais vous ne me donnerez pas le petit ennui des commentaires que votre absence ne manquerait pas de faire naître. Il faut que ce soir vous fassiez honneur au pavillon autrichien et au pavillon conjugal. Puis, jetant un sourire à Tilman : Vous le voyez, mon cher colonel,

C'ÉTAIT tR4I., 867

ajouta-i-il, les maris européens sont bien des despotes aussi, seulement leur tyrannie est roppoçé de la tyrannie arabe : ils forcent leurl^ temmes à soHir.

— J'en sais une qh}: se révoltera un jour, repartit M''^^ de Lambfeld. Toutefois die apprit à Tilman qu'elle obéissait, en lui tendant, en signe d'adieu, malgré ce que leur relatii!^ avait de récent, une main ^ qu'en militaire français le coios^el eut grande envie de baiser, mais qu'il se contcmtade serrer en gentleman» car il y a du gentleman à présent jusque sous l'uniforme du troupier.

En rentrant chez lui, Marc se disait : Vraiment si je ne craignais |)as de me prendre moi-même pour un * fat, je me confierais qu'à la première vue j'ai conquis la femme ile mon ami l'Autrichien.

Bah I M*® de Lambfeld, assurément, m'a traité comme elle eut traité le premier venu Qui eut apporté dans son cercle quelque nouveauté. Je crois qu'elle est un peu lasse non-seulement de son mari, mais de sa société tout entière. Si je profitais de cet ennuilà? Il n'y aurait qu'une chose dangereuse à ce jeu, ce serait de^ laisser l'amojar se mettre^de la partie. Quel affreux malheur pour celui qui aitQerait ùnci semblable femme ! — Et le colonel se répéta tQUs los etbrcismes en usage contre la coquetterie. €e n'était point la coquetterie qu'il exorcisait

-338 GiJUCTËRBS BT féOtti 9V TEMPS.

Non , c'était le plus noble sentiment qui jamais eut jpu réunir deux âmes. ËUe était wtiiment digne qu'on raimât, et je vais 4ire ce qu'elk était : elle était à ce ffÀxit de la vie par lequel les hommes passent beaucoup moins souvent que les femmes, oii mainte clarté des premières années s'efface autour de vous » mais en vous laissant dans le cœur un demi-jour qui dispose à la tendresse. Elle avait sur nombre de choses de grandes lassitudes et de grands dégoûts ; seulement, lassitudes et dégoûts étaient cbezeUesans amer^ tume et n'amenaient tout au plus dans son esprit que de passagères tristesses. €e superbe désespoir, cet élan à la fois ardent et si désalé vers uae meilleure vie, qui jetèrent la plus poétique des pécheresses aux pieds du Sauveur» n'avaient rien de<x)mmu]i ai^c m qu'elle sentait; car> malgré ce que le monde avait pi dire, aucune souillure^ après loui, n'affligeait les rê* gards qu'elle pouvait jeter spr soû passé. Si avec une insouciante coquetteriie elle avait laissé nombre de getts porter en triompha ropime dépeuiUe de son amitié^ elle n'avait donné à personne le droit de se parer des précieuses dépouilles de son amour. £lle présentât UQ phénomène moins rare peut-être qu*on ne le croit : elle s'était conservé dans la vie mondaine um sorte de

c'était vrai. Sfil

fraîcheur et deiitureté. Les grandes passions effrayées par l'essaim turbulent des petits plaisirs s'étaient te^ nues éloignées d'elle- Maintenant leur heure était venue. Elle s'était aperçue qu'elle n'avait pojnt en^ oore fait un seul pas dans le pays pour lequel p|eu Tavait créée. .C'était ce pays qu'elle cherchait ; eU-^ crut que Tilman allai| lui en donoer de^ nouvelles.

Tilman Vaurait pu; mais il avait aim^i, Im, et op l'avait trompé. Les liâmes sensibles, ^mme en dir sait du temps de Delphine et d'Giiéuûre» cint (^ana te«ir vie un jour où ils s'arrêtent pour pleurer ainsi que le Page de Beaumarcbais. La Marrsune qu§ bous avons adorée, o'est-à-dipe la femme qui um^ avait initîéâ an seul €;ulte dont Dieu puisse vraiment être jaloux^ nous a condamnés à ne plus l'aimer. Avant d'entrei dane Fesil oii sa volonté nous relègue > notre cœur éclate eq sanglots. Puis les pleurs tarissent , et Dieu sait quelle sécheresse maudite s'établit en nous quand ces sources d'où s'échappaient avea notre douleur et les plus nobles de nos grâces et les plus attrayantes de nos vertus se sont tout à coup épuisées. Tilman , den puis longtemps, ne voulait plus voir dans l'amour que le complément du cigare et de l'absinthe en garnison, de la causerie et de la musique à Paris. « Ah ! s'écriaitil souvent, si c'était vrai ce que quelques-unes d'entre elles savent dire I Mais non, c'est un jeu, et voilà tout ] c'est un jeu oîi tout,est prévu. A ceci, il y a cela qu'ii faut répondre. Quand la partie est terminée on so

quitte, et si dans la suite on se retrouve, on s'avoue en riant ses petites tricheries. »

Tilmàn, en matière amoureuse, était parvenu à ce point d'incrédulité qu'il niait tout, jusqu'à la rouerie* « On a beau faire, disait-il, on ne peut pas être roué, et le fameux roman de Laclos n'est qu'une naïveté, quoi qu'on die. Ce ne sont pas les Valmont qui manquent, ce sont leurs victimes. Allez, répétait-il souvent aux jeunes gens, il y a toute une espèce de remords que je vous conseille de vous épargner. Qui a menti à sa maîtresse n'a fait qu'obéir à une nécessité. La langue de l'amour s'est formée entre la femme et le démon pendant que notre premier père était endormi. Parlez-la donc sans que la vérité s'offense.

L'homme qui raisonnait ainsi voulut retourner chez M™* de Lambfeld deux jours après le diner que nous avons raconté. Il la trouva seule avec un air des plus tristes. Elle était tout à fait en mélancolie, et le disait avec cette belle humeur qu'on met à parler de ses chagrins et même de ses douleurs dans le monde. L'heure des visites était encore loin d'être venue. Les deux héros de cette histoire se sentaient donc tout le temps d'un long tête-à-tête. On se mit à parler de tout ce qui nous occupera plus longtemps encore que la politique. — Eh bien ! en vint-elle à dire, croyezmoi si vous le voulez, mais personne ne m'a jamais aimée. — Ce n'est pas probable », répondit Tilmau,

c'était vrai. aei

mais c'est possible toutefois , car il ni*est arrivé à votre endroit une chose qui me paraissait de toutes la plus chimérique, une chose que je croyais n'appartenir qu'au roman, la première fois que je vous ai vue, moi, que je vous ai regardée, je vous ai aimée. Oui, aimée, et je sais ce que le mot veut dire , je vous ai aimée et vous aime.

Tilman avait un système , c'est qu'on ne pouvait pas dire trop tôt à une femme : Je vous aime. « Ma foi, nous répétait-il , quand le mot est lancé, eh advient ensuite ce qui peut En tout cas, on a pris rang , et, le moment venu , on peut faire valoir ses droits , car les moments viennent et reviennent. Je me suis toujours ri de tous ceux qui crient aux occasions perdues. Les occasions, voyez-vous, c'est comme leurs réputations à ces femmes qui vous parlent honneur et vertu avec tant de larmes, elles se perdent et puis elles se retrouvent. )»

C'est lui qui le dit bien : « Je vous aime. i> Il le dit avec un ton résolu et ému à la fois. Elle baissa la tête comme le font les femmes quand viennent tomber à leurs pieds ces sortes de bombes qu'elles aiment à braver. Puis , regardant ensuite Tilman avec deux yeux dont le pauvre garçon a vu ou verra l'expression à sa mort : Tenez, fit-elle, je ne vous en veux pas, mais vous m'avez fait mal, allez-vous-en. Et sur ses joues où se répandit un ardent éclat, deux grosses larmes coulèrent silencieusement — Mon Dieu I fit

36Î GARACTëKES et RÉCITS DU TEMPS.

assez brutalement le colonel, je vous ai peut-être rappelé une voix qui vous a été chère. — Non , repritelle vivement 9 auoune voix ne m'a jamais émue, excepté... — Excepté? — Celle qui résonne encan ^ dans mes oreilles. -* Tilman avait été houzard et était encore quelque chose dans ce goût-là ; il piit ces mots pour la sonnerie qui donne le signal de Vution ; mais , au lieu d'une Eve tremblante , il eut devant lui l'ange au glaive flamboyant. — Je vous ai demandé de partir, dit-elle, et, si vous ne m'obéissas pas, je vous prierai de ne plus revenir. Tilman obéit ; seulement! quand il fut dehors, il se dit : « VraûieBt il est impossible de mieux conduire qu'elle ne Ta fait aujourd'hui une action de cette nature. Le dénoument ne peut pas tarder, les premiers mots i'oBt préparé ; cependant il ne viendra pas assez brusque* meut pour que la pièce soit contre les f^les« Paor l'ardeur même du premier élan, on s'est mise en mesure de revenir immédiatement sur ses pas* Demain le mouvement de retraite continuera; mais après* demain... » Et le cœur du colonel fut saisi d'une joie qui s'éteignit dans une pensée mélancolique, «c Hélas! pensa-t-il, cette fois oii j'ai aimé, j'ai tant aiiué ! 11 y avait fête si grande en tout mon être le jour où j'ai été vis-à-vis d'elle, oii me voilà vis-à-vis de cette femme à qui je ne songerai plus dans trois mois. • Puis, par un autre mouvement intérieur : a A qui je ne songerai plus, reprit-il, est-ce bien sûr? Si c'était

CÉTAIT VRAI. 368

vrai, pourtant, ce que ce malin elle semblait éprouver ? Ses larmes, après tout, étaient de vraies larmes. Si Dieu me renvoyait ce bonheur auquel j'ai cru , dont je n'avais que Tombre, et qui a brûlé toute ma vie cependant ! Mais allons , mon vieil Africain , la France te porte au cerveau; on a raison de le dire, c'est le pays des fous. )> Et, comme il passait devant Tortoni, il demanda à Tonde verte de Tabsinthe Toubli de la rêverie qui le gagnait

Il alla le soir aux Italiens. Quand on revient d'Afrique, on goûte des plaisirs que ne soupçonnent guère ceux qui n'ont jamais quitté Paris. Il faut avoir été condamné au théâtre de Constantine ou d'Alger pour savoir dans quel attendrissement une voix juste peut vous jeter. On jouait Don Pusquak : à cet opéra se rattachait pour lui le souvenir d'une ardente soirée. Entre tous les dons mystérieux qu'elle a reçus, la musique a celui de s'imprégner des pensées qu'elle trouve dans nos cœurs et d'en conserver le parfum. JLa fable d'Orphée, comme toutes les divines légendes du monde an tique , a un sens profond et plein de charme : cette Eurydice, qu'une lyre enchantée évoque du fond des enfers, c'est notre passé, c'est le gant

qae vous avez senti entre yos mains, c'est la fraîcheur de son épaule que.votre lèvre a aspirée, c'est ce regard plein de promesses où votre regard s*est noyé. Mais craignez de faire évanouir Tillusion, tenez vos yeux fermés» et ne retournez pas la tête ; derrière vos pas il n'y a qu'une ombre qui est toute prête à s'envoler. Enfin, Tilman se laissa toucher, et son cœur était remué lorsqu'il rentra chez lui. On lui remit une lettre dont récriture, qui lui était inconnue pourtant, le pénétra d'un frisson électrique. Ainsi donc, pensat-il, elle m'écrit, et il lut : « Que Dieu vous pardonne, lui disait-elle, le mot que vous m'avez dit ce matin, s'il n'est point parti de votre cœur. Il m'a causé un trouble que j'ai désiré connaître^ je l'avoue, mais dont je ne veux plus à présent que je l'ai senti. Vous m'a* vez jugée une personne coquette, ce que je ne suis pas, je puis vous le jurer, et pleine de mondaine expérience, ce que je suis moins encore : la lettre que je vous écris vous le prouve. Je n'ai rien pris à la vie que j'ai traversée ; c'est pour cela que j*ai apprécié votre nature si différente de toutes celles dont le contact m'a été imposé. Prouvez-moi que je ne me suis trompée en rien sur vous par une soumission complète au vœu que j'ose vous adresser. Ne me revoyez plus. Ce que j'ai senti aujourd'hui m'a prouvé qu'il y avait des émotions pour lesquelles je n'étais pas faite. Le genre d'attachement qae le monde tolère m'inspire une profonde horreur. Vous m'avez dit, la première fois que

je VOUS ai vo, avec une singulière franchise et un pénétrant accent de vérité : Je déteste et je méprise les femmes galantes. Je vous ai su de ce mot un gré infini et je crois que mon regard vous Ta montré. Mais, en dehors de ce que vous savez si noblement haïr, il n*y a de place où je vis, où je dois vivre que pour des violences, des désespoirs, un malheur dont je prie Dieu et vous de me préserver. »

« Il est ceilain, pensa Tilman après avoir lu et relu cette lettre, que ce n'est point là un procédé de coquette ni de femme expérimentée. Elle n*a point cette sotte petite lâcheté des rouées qui ont toujours si grand*peur d'écrire. Il 7 a dans ce singulier billet im tour de grandeur et de franchise. Puisque je dois me marier dans un mois et dans deux mois retourner en Afrique, j'ai presque envie de répondre à la confiance qu'elle me montre. » Mais on devine parquet rire ironique le démon qui est toujours blotti dans un coin de notre cœur accueillit cette phrase vertueuse av^t même qu'elle eût été finie dans sa pensée. « En vérité, dit-il, je suis incorrigible, et j'aurais besoin d'ayoir toujours devant moi un miroir pour y regarder les rides que le temps a déjà mises sur ma peau cuivrée. Me voilà maintenant prêt à croire à l'innocence de M"*® de Lambfeld et à m'éloigner d'elle dans la crainte d'être son premier amant sans doute. Allons, je ferai à sa lettre la réponse qu'elle a prévue assurément, » et sur-le-champ il se mit en devoir d'écrire. Puis il s'é*

366 CARaGTÈRBS BT RÉCITS DU TEMPS.

cria : A quoi bon ? la véritable réponse, c'est tout simplement d'y al 1er demain . ,

Et le lendemain il était à ses côtés, lui disant vraiment ce qu'un amour ardent peut dire dans toute Thabileté d'une complète franchise , d'une profonde et sincère émotion. Il l'aimait, et qui ne l'eût pas aimée telle qu'elle était devant lui parée d'un trouble qui n'était pas feint, qui tantôt mettait dans son regard une expression de joie triomphante et tantôt Texpression d'une tristesse à faire pleurer tous les anges gardiens? S'il n'obtint point ce jour-là ce qu'on nomme des faveurs, il obtint un de ces aveux entiers où l'âme consomme l'ardent mystère de son abandon. Quand il la quitta, il n'avait encore pressé qu'une main tremblante sur ses lèvres ; mais il emportait avec lui les plus saints trésors du meilleur et du plus noble des cœurs. Aussi il faut lui rendre justice, pendant une journée entière il fut loyalement amoureux. Il avait oublié l'Afrique, son épée et surtout mademoiselle Marthe de Tilman. Le soir, à l'heure même où il avait reçu la veillé la lettre de M"® de Lambfeld, on lui remit une lettre de son oncle qui lui annonçait là prochaine arrivée de sa cousine en printanier désir de mariage. Il pensa au visage Vose de Marthe et se dit que cette jolie héritière était après tout une fort gracieuse incarnation de ce dieu impur qu'on appelle le veau d'or. Ne le calomnions pas cependant ; si , en même temps que le souvenir de sa fiancée, le doute

C'ÉÏAIT VRAI. 867

éternel qui s'attaquait en lui auxplusgénéreuses inspirations de Tamour ne s'était pas présenté à son esprit, M** de Lambfeld aurait vaincu. Mais le destin voulut que son opiniâtre incrédulité à l'endroit de la plus vraie des tendresses fût éveillée par l'incident qui l'arrachait aux émotions de la matinée. € Allons» fit-il, quittons la région des songes et revenons un peu au pays où Dieu nous condamne à cheminer. Je pqis, avant TaTrivée de ma cousine, m'occuper d'une femme qui , certainement , ne mourra pas quand elle apprendra mon mariage. » Et il écrivit à son oncle qu'il attendait avec impatience le jour ou il reverrait sa fiancée. Ces mots^là tracés , pourtant, il sentit une sorte de malaise. Pour couper court à la souffrance qui s'emparait de sa pensée, il se dit, en homme qui avait vécu en pays musulman : Kn définitive, Dieu me conduira.

Le lendemain et les joi^rs suivants^ Dieu le conduisit, comme c'était très-facile à prévoir, chez M"** de Lambfeld. La défaite de cette noble femme serait certainement une tles pages les plus touchantes des annales de la passion. Elle était résolue à ne poi.Qt se donner, et chaque ]our elle commettait quelquç sublime imprudence. « En vérité, pensait Tilraajj quand jil rentrait chez lui après des heures orageuse^ passées entre de brûlantes espérances et de fébrile^ désespoirs, c'est là une femme qui aipi^e et qui suc-: combe pour la première fois. ^ U songeait à toutes

les manières classiques dont jusqu'alors on s'était abandonné à lui» à l'emphatique douleur de celle-ci , à Tintrépide enjouement de celle-là, à la tristesse solennelle de cette autre, et il sedisait : « Mon destin m'a fait rencontrer une femme que je ne connaissais pas.» Un soir, après une de ces luttes oii ce qu'on nomme ^ la vertu des femmes s'effeuille comme un bouquet à la ceinture d'une valseuse en faisant tomber une pluie i de senteurs embrasées, ce fut elle qui appuya sa tête ! sur la poitrine de Tilman et qui lui dit : « Mais je t'aime et j'en meurs I » Il comprit pourtant qu'un grand ! événement s'accomplissait dans sa vie.

Ses pressentiments ne l'avaient point trompé. H était rentré dans ce monde qu'il considérait comme un monde évanoui , dans ce pays que je ne puis comparer qu'à l'harmonieux tumulte d'une symphonie à grand orchrestre, à cette région capricieuse des sons où les notes moqueuses font entendre leur gazouillement persifleur entre les sanglots de notes plaintives. Il s'enivrait de cette vie qui nous rend fastidieuses ensuite les meilleures existences. Il faisait autre chose encore que d'aimer, car il aimait : il pratiquait ce métier de l'amour tel que l'ont fait les femmes de

^-' c'était vrai. 369

nos civilisations raflSnées et maladives, ce métier qui nous fait paraître tous les autres odieux. II sul)is$ait une des lois les plus justes qui aient été imposées à notre cœur. Ce qu'il avait dit d'abord sans le sentir, à présent il le sentait. Les fausses larmes dont il avait cherché à humecter son regard étaient devenues des larmes sincères qui brûlaient ses yeux. Il y let une manière de dire : Je t'aime 9 dont on n'use pas impunément.

« Mon châtiment , pensait-il souvent , de lui avoir dilque je Taimais^ ce sera de Taimer ; » car le malheureux se révoltait contre son amour. Il ne pouvait pas croire à ce qu'il voyait ; il niait la divine apparition qui s'était revêtue pour lui d'une forme sensible. Il élâit toujours arraché des extases oii il avait approché de la vérité par une voix qui lui criait : « Tu es un sot ou tu es un foii* » Il traitait d'effets prémédités les simples mouvements qui , tout d'abord , avaient attendri son cœur. Ainsi, un jour il trouva M"® de Lambfeld lisant rimitation de Jésus-Christ. Elle lui parla de cet admirable livre , de ce poëme des surhumaines tendresses avec une éloquence dont il se sentit tout pénétré. Il la suivit où ses ailes la portaient , et tous deux furent ravis quelques heures dans le jardin des murmures et des ombrages mystiques. Tout à coup son mauvais ange le chassa de cet Éden, etil inlerrompitbrusquementune phrase commencée. « Je hais, dit-il avec un mauvais soyrire, les religiqns de salon.»

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