IX
Le conseiller Bosmann dit à Marguerite : — Il faut absolument que tu épouses le chevalier de Tréfleur.
Il y avait eu scandale. Maldech, tout entier à ses sordides plaisirs, n'avait pensé à délivrer la jeune fille qu'en plein jour. Toute 4a ville avait connu son évasion nocturne. Quand Tréfleur reprit possession de son corps, on lui raconta en même temps le crime commis et la réparation exigée. Quoique h chevalier eût sur le mariage les idées les plus sceptiques, il consentit sans trop de
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peine à épouser une jolie fille qui lui apportait une assez bonne dot, et dont les naïfs attraits, pour me servir de son lanjgage, formaient un contraste piquant avec les charmes séducteurs qui Tavaient jusqu'alors subjugué. Quant aux délicatesses de jalousie, qui faisaient le tourment de Robert Wramp, il n'était guère en état de les ressentir. Comment se serait-il embarrassé d'un cas aussi excentrique, lui qui, sur les cas ordinaires de la lèsefidélité conjugale, pensait comme la Fontaine et comme Voltaire? Mais ce que le chevalier prenait avec tant de philosophie, Tartiste avait résolu de ne point le supporter. Il alla trouver le docteur Blum, et lui demanda, par ce qu'il avait de plus sacré, de faire cesser cette situation horrible. Le médecin lui répondit d'un ton solennel qu'il lui était impossible de défaire ce qu'une puissance plus forte que la sienne avait opéré par son moyen ; cependant, il espérait pouvoir changer l'ordre et les époques fixés pour la possession successive du corps par les trois âmes. Il le ferait à Tinsu de Tréfleur, qui, le matin, conduirait la fiancée à l'autel, et qui, au lieu d'être remplacé le lendemain par Haldech, le serait le soir même par Robert Wramp. Il fallut se contenter de cette espérance. Marguerite jura que, si à minuit, c'était r heure où l'âme du chevalier devait s'envoler, les promesses du docteur Blum ne s'acîcomplissaient pas, eUe saurait, toute Allemande qu'elle était, tirer comme une Espagnole une fiole de poison ou un poignard de son corsage de mariée.
Ainsi donc, nous savons maintenant tout ce qui se passe dans le cœur de la jeune fille que nous voyons
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agenouillée, avec la couronne nuptiale sur la tête, devant le grand autel de Saint-Castor, à côté du chevalier de Tréfleur. Marguerite n'a point de diamants ; la disparition de^ cette parure est restée un mystère pour le conseiller Bosmann ; mais, comme le lui a dit galamment Tréfleur, sans faire pour cela un grand effort d'imagination, elle a bien assez, pour briller et séduire, de ses beaux cheveux dorés où tombent en ce moment les rayons du soleil Le chevalier a une toilette qui présenta" un ensemble de couleurs doux et tendre. Il est poudré avec le plus grand soin; il jette par instant des regards victorieux sur les femmes à grands paniers, qui abondent dans Téglise, avec cet air de joie triomphante et railleuse que prend un époux libertin en promenant ses yeux des joues fardées de ses anciennes maîtresses aux joues fraîches et roses de son épousée. Le conseiller Bosmann avait pensé, d'après le caractère sentimental de sa fille, qu'une fois le mariage célébré, elle aurait hâte d'aller cacher son bonheur dans quelque retraite inaccessible, et il avait fait préparer une charmante petite villa qu'il possédait à une demi-lieue de Coblentz, sur les bords du Rhin; mais, Tavaut-veille du mariage, Marguerite déclara qu'elle ne quitterait pas l'église pour commencer, dès le milieu de la journée, uu téte-à-tête avec son mari. Bile voulait danser le jour de ses noces, suivant la vieille coutume populaire, et danser le plus tard possible ; elle n'irait à la campagne qu'à minuit; ce voyage à la belle étoile serait charmant. Si bizarre que fût cette fantaisie, il fallut y céder. Au lieu d*une chaise de poste, il y a devant Saint41astor une suite de lourds carrosses, avec
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des cochers enrubannés, qui doivent ramener toute la noce à la maison du conseiller Bosmann.
Jamais sein de fiancée n'a renfermé de plus brûlantes émotions que celui de Marguerite pendant cette longue journée. Son attente, à elle, était bien autre chose que celle qui trouble d'ordinaire le cœur et le cerveau des jeunes filles. Situation étrange et terrible! Ce qu'elle se demandait, ce n'était point quelles voluptés inconnues lui apporteraient les sublimes effusions de Tamour, c'était quelle âme frémirait sur les lèvres qui se poseraient le soir même sur son front; si, dans ce premier baiser, qui doit confondre les joies du cœur et celles des sens, tout le bonheur de la terre et tout le bonheur du ciel, elle sentirait Tâme de son bien-aimé ou une âme dont les caresses lui semblaient une flétrissure. Plus Tinstant approchait, plus son anxiété devenait poignante; il y avait des moments où elle craignait de ne plus pouvoir cacher les battements de son cœur. Quand onze heures sonnèrent à la pendule du grand salon, il y eut parmi les conviés une tentative de départ. Marguerite demanda en grâce qu'on dansât encore ; elle avait décidé qu'elle partirait à minuit, et rien ne pouvait la faire changer d'avis. Le chevalier de Tréfleur se résigna en plaisantant fort agréablement sur l'avenir que semblait lui promettre cette obstination si énergiquement manifestée dès le premier jour de son mariage. Mais, après une dernière contredanse, les invités et le père de Marguerite se joi> gnirent à son époux pour la déterminer à partir. Il y avait dans la cour un cabriolet découvert d'une forme élégante, que le chevalier devait conduire lui-même.
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Gretchen se décida à y prendre place auprès de son mari. Il était minuit moins un quart. La légère voiture se mit à rouler sur les boulevards de Goblentz. La nuit était superbe. Quand on arriva sur la route, Marguerite eut m moment d'éblouissement en voyant le vaste horizon qui se reculait autour d'elle, à droite les nappes argentées du Rhin, à gauche Jes bois, les montagnes et les champs. En cet instant, à travers Tespace, elle entendit des sons qui s'échappaient lentement d'un clocher situé à une^des extrémités de la ville. C'était la vibration lointaine des douze coups de minuit. La jeune fille se mit à trembler de tous les frissons qui peuvent pénétrer dans une âme humaine, frissons d'amour, d'attente et de terreur. Quel trésor de joies ineffables, ou quelle horrible torture lui apportait cette heure dont le vol traversait rair limpide et les plaines silencieuses? Au moment où le douzième coup retentit, les deux lèvres dé celui qui était placé à côté d^elle se posèrent sur son front, et, avec un tressaillement de bonheur que les mots d'une langue ne pourraient rendre, elle sentit, par une divination soudaine, la caresse, et, pour ainsi dire, la pression de l'âme désirée. Quand toutes les fleurs endormies dans les gazons, toutes (es fauvettes endormies dans les arbres, toutes les brises du ciel, tous les murmures des forêts et des eaux, quand toutes leâ voix et tous les parfums de la nature auraient confondu leurs charmes, ces enchantements n'auraient pas fait pénétrer dans son être plus d'exaltation et d'ivresse que ce baiser.
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Une terrasse baignée par un fleuve, et quel fleuve! le Rhin, le Rhin sacré; un beau ciel où sourit le matin, où se joue un vent frais et pur; une femme aux yeux plus limpides, plus invitant à la rêverie que le ciel et les eaux; quel plus beau rêve peut-on faire? Robert Wramp est à côté de Marguerite, sur une terrasse qui longé le Rhin ; derrière lui, dans une chambre entr*ouverte, s'est écoulée une belle nuit, maintenant il voit commencer sur les eaux un jour radieux. Oui, il le voit Commencer, mais il ne le verra pas finir.
Tout le monde connaît le roi de Thulé, le beau vieillard, qui jette dans la mer la coupe dont les lèvres de sa maîtresse ont pressé les bords. Jeter une coupe dans la mer, si riche soit-elle, qu'est-ce que cela? Quand elle aurait, comme les coupes antiques, sur toutes ses faces, des visages immortels de dieux, des paysages tranquilles, de grandes images de combats, qu'est-ce qu'une coupe? Touvrage- d'un artisan, après tout. Pour obéir au même sentiment que le roi de Thulé, Robert Wramp va jeter dans le fleuve un ouvrage qui n'est sorti d'aucune main humaine ; il y va jeter son corps lui-même. Nulle âme ne se servira plus du corps que celle qu'il aime a pressé sur son sein. Il a fait part à Marguerite de sa résolution, Marguerite s'est décidée à le suivre.
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Retranchez Fidée de la douleur, et vous aurez une suite d'images charmantes. Un jeune homme quitte avec sa bien-aimée la chambre nuptiale pour aller voir tomber sur le miroir des eaux les premiers rayons du matin. Tout plein de volupté et de langueur, le couple amoureux s'avance sous les arbres. Arrivés à Textrémité de la terrasse, les deux amants se penchent pour regarder le Aeuve; le fleuve les attire, et, au lieu de se refusera son invitation, comme on le fait d'ordinaire, ils le trouvent ravissant, ils se laissent séduire. Eh bien! j'ai beau faire, dans la langue des hommes, tout cela s'appelle se noyer. Robert Wramp et Marguerite se noyèrent ensemble.
Que devinrent Tâme de Haldech, et surtout celle de ce pauvre Tréfleur, qui, en définitive, est le héros de notre histoire et le propriétaire du vêtement dont on fit si bon marché ?
— Ma foi, je n'en sais rien.
— Ont-elles retrouvé un autre corps?
— C'est bien possible.
— On a beaucoup parlé à Coblentz d'un M. de G... qui, après avoir reçu les soins du docteur Blum, devint sujet tantôt à des accès de prodigalité effrénée, tantôt à des accès d'avarice inouïe.
Quant aux âmes de Robert et de Marguerite, placezles dans le paradis le plus bleu et le plus doré que vous pourrez imaginer.
BRIOLAN
LE COMTE SÂLADIN.
Il y a cent années et plus, un homme qui n'atait lu ni René, ni Werther, se promenait, par une journée de printemps, sous les ombrages du Palais-Royal, aussi souffrant, quoiqu'il fût parfaitement poudré et vêtu d'un habit vert tendre, que le héros le plus sombre, le plus fatal et le plus négligé de Técole moderne. Il est vrai, par exemple, que ses souffrances n'étaient point trèsvagues. (( Oh ! pensait-il, si j'avais pu tirer de ma poche un rang de perles pour ce cou charmant, une bague d'émeraudë ou de rubis pour ces doigts gracieux et su* perbes! si je possédais ce qui appartient aujourd'hui à
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tant de butors et de manants, la fortune!... » En un mot, l*homme à l'habit vert tendre regrettait avec une rage profonde, une amère mélancolie, de ne pas avoir cinquante ou cent mille écus de rente. Je suis sûr qu'on s'intéresse à lui dès à présent, car il ne souffre pas d'un mal inconnu. Il n'a ni regrets ni désirs étranges. Ses peines sont bien de ce monde. On les comprend sans fatigue aucune pour l'esprit.
Maintenant on l'aimera bien davantage, quand on saura qu'il était beau, noble, courageux, ayant de la bonté et de la loyauté certainement, peut-être même de l'esprit, de l'esprit, par exemple, qui n'était point du jour, mais bien des temps antiques, comme sa maison. Le comte Guy-Tancrède-Saladin de Briolan était d'une des plus vieilles familles du Périgord. Ce nom de Saladin, qu'il portait à son tour après une suite illustre de preux, s'était conservé dans sa maison, comme dans celle des Ânglure, par un pieux respect pour une tradition des croisades. Je
' ne sais quel sultan avait demandé à un Briolan, en lui rendant une épée dont il l'avait vu se servir en héros, de porter ce nom et de le faire porter par ses premiers-nés. Les Briolan n'avaient de turc que leur prénom de Saladîn. Il n'était pas race de chevaliers où se transmit avec plus de soin et d'amour, dans toute sa noble et charmante délicatesse, le respect pour les femmes. Aussi un proverbe périgourdin disait-il : « Il n'est point si pauvre croix ni si pauvre femme que ne salue un Briolan. » Quand il y avait dans le village de ces nobles seigneurs un fils qui parlait rudement à sa mère, un frère qui mal-
. Iriitiit sa sœur, quelque voisin ou quelque voisine se
trouvait toujours pour dire au mauvais garnement : a N'astu pas honte. Pierrot ou Jacquot, d'agir ainsi? Est-ce que tu n*a$ jamais vu monseigneur Saladin sortir de Téglise avec madame la comtesse ou mademoiselle? Gomme il les couve des yeux! On dirait qu'il va mettre sous leurs petits pieds ses belles mains blanches, pour les empêcher de marcher à terre. »
Voilà quel cœur les Saladin de Briolan avaient pour les femmes. Quant au danger, il fallait voir comme ils le traitaient. Ce que les épieux et les mousquets de dix manants n'auraient point pu faire contre un loup, le couteau de chasse d'un Briolan le faisait. Tant qu'il restait une goutte de sang dans les veines d'un Briolan, cette goutte de sang renfermait une bravoure^ à défrayer toute une armée.
Le comte Tancrède-Saladin, celui dont la promenade agitée nous occupe maintenant, était, par la courtoisie et la valeur, complètement digne de sa maison. Il en était fort digne aussi par T élégance de sa tournure et le grand air de ses traits. Il était mince et élancé; comme Taimable et cher chevalier Jehan de Saintré, peut-être auraitil pu être vaincu dans une lutte à coups de poing, mais on sentait qu'il ne trouverait jamais de maître dans les combats de l'épée. 11 avait une bouche fine et fière, les yeux ardents et mobiles, animés d'un regard d'amoureux et de vaillant. Enfin, il entrait à peine dans sa vingts cinquième année, c'est-à-dire qu'au fond de son cœur bouillonnait encore une sève aussi printanière que celle des arbres sous l'ombrage desquels il marchait.
On sent bien qu'un homme ainsi fait, et de cet âge, ne
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désirait point des pièces d'or pour entretenir avec elles le damnable commerce des avares. Ce que nous avons dit déjà de ses pensées, nous montre pour quelles fins il souhaitait la fortune si ardemment. « Un collier pour ce cou charmant, des bagues pour ces jolis doigts, » voilà à peu près, je crois, ce qu'il pensait.
Les jolis doigts et le cou charmant pour lesquels il demandait au ciel des pierreries, c'étaient les doigts et le cou de madame Brigitte de Brioian, sa cousine, duchesse de Lorédan.
La duchesse de Lorédan, qui avait près d'un million de revenus, et les plus beaux diamants de l'Europe, n'avait pas besoin des présents, et ne se doutait guère des souffrances de son cousin. Du reste, pour bien faire comprendre le désir qu*on pouvait avoir de la parer, il faut dire que jamais madone ne fut plus belle. Quand je dis madone, était-ce bien à une madone qu'elle ressemblait? C'était plutôt à une déesse antique, toutefois avec quelque chose de romanesque, de capricieux, et pourtant de divinement austère que l'antiquité né connaissait pas. Brigitte appartenait au monde des fées et des chevaliers. C'était une Brioian ; partant,' l'on sait de quelle façon elle avait été élevée. Le sentiment de la dignité féminine, si profondément gravé dans le cœur de lous ceux de sa race, avait passé de son âme à son regard rayonnant d'un royal éclat. Ce que ses yeux avaient toujours d'imposant ne les empêchait point de laisser voir parfois une expression de douceur qui alors était un véritable enchantement. Celui qu'elle avait regarde un seul instant avec bonté était charmé pour sa vie entière.
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Du moins, c'est ce que Q*aurait pas craint d'avancer et de soutenir, l'épée à la main, son cousin Tancrède-Saiâdin, qui en était, nous essayerions vainement de le ca* cher, passionnément amoureux.
Amoureux depuis assez peu de temps toutefois; quoiqu'il la connût d'enfance, il n'avait songé à regarder sa cousine Brigitte, élevée dans un château voisin du sien, que le jour où elle avait épousé le duc de Lorédan, un ancien compagnon du régent, vieux seigneur philosophe et libertin, qui était parvenu à enlever, sur la fin de ses jours, aux filles d'opéra, une santé fort chancelante, mais une fortune en très-bon état. A l'église, où elle mit sa mm fraîche et rosée entre les doigts d'ivoire jauni de l'ancien roué, Brigitte occupa assez vivement Saladin. Puis la jeune femme partit pour Paris, et son image s'affaiblit, s'effaça même, je crois bien, entièrement, dans l'esprit du comte, occupé à guerroyer au fond de ses bois contre les renards et les loups. Par malheur ou par bonheur pour lui, la suite de ce récit l'apprendra, notre gentilhomme ne resta point dans son château. Il voulut venir à Paris : c'était le voyage qui avait remplacé, pour la noblesse, les héroïques et lointaines expéditions. Il n'eut point vu deux fois sa cousine, qu'il Taima, et l'aima comme peut aimer un homme de vingt-cinq ans, qui sort d'un vieux château avec un cœur de paladin.
Un dragon, un lion, un géant, un enchanteur, qui auraient été les ennemis de Brigitte, auraient passé de rudes moments avec Tancrède-Saladin ; mais notre pauvre preux ne connaissait guère, pour séduire le cœur d'une femme, la méthode du jour. Du reste, hâtons-nous de le dire, s'il
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l*eût connue et pratiquée, il n*en aurait eu que des chances moindres de succès auprès de sa belle cousine. La duchesse était aussi étrangère aux mœurs de son siècle que Teût été une belle au bois dormant sortant d'un sommeil séculaire. Sur le sofa, au fond de la bergère, dans le monde des mouches, de la poudre et des paniers, elle avait les pensées et les regards que pouTaient avoir ses aïeules sur le grand fauteuil de bois sculpté, au milieu des longs voiles, des cuirasses, des flottantes chevelures et des robes à queue. Si elle conservait dans toute sa grâce touchante et fière la simplicité antique, ce n'était point la faute de son mari ni de sa tante, la maréchale de Lorédan.
La maréchale de Lorédan avait toujours eu les maximes commodes, la vie riante et facile de la maréchale de Mirepoix, l'amie des favorites, de cette madame de Grancei, vantée d'une façon si moqueuse par Voltaire, enfin, de la maréchale de Luxembourg, si célèbre par la chanson :
Qaand Boufflers parut à la conr, etc.
C'était une douairière dont la frivolité s'était accrue, au lieu de diminuer, avec les ans. Quelques madrigaux, comme en écrivait Tamant de la princesse de Babylone, des souvenirs d'amour sans larmes, un goût toujours insouciant et vif de Tamusement, voilà ce que renfermait une tête dont la chevelure l'aurait certes emporté sur la poudre en blancheur. La maréchale de Lorédan accablait Brigitte de caresses, pour faire pièce à la jeune marquise de Lorédan, sa belle-fille, qu'elle détestait souverainement, parce
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qu'elle lui trouvait, disait-elle, un dérèglement de mauvais goût. Le fait est que la marquise était une sorte de soldat aux gardes, aimant le plaisir à Tinstant où il appelle la hardiesse et congédie la grâce. C'est la passion de la maréchale pour Brigitte qui est la cause du désespoir où se trouve maintenant plongé le comte Saladin deBriolan.
La douairière, en regardant, pendant une matinée qui lui paraissait fort longue, un petit calendrier tout entouré de fleurs et d'amours, découvrit la Sainte-Brigitte, tombant précisément un jour de la semaine dans laquelle on venait d'entrer. Aussitôt sa cervelle se mit en travail; elle fit venir le duc, son neveu, et lui persuada, sans beaucoup de peine, car le duc était très-facile à gagner au plaisir, de donner une fête pour la Sainte-Brigitte, dans son château de Viroflay j puis, elle-même, se mit à la recherche d'un présent propre à rehausser la beauté de sa nièce. Le jour de la Sainte-Brigitte arriva. Saladin était au nombre des invités de Viroflay.
Notre gentilhomme, qui n'était point riche, comme Dou» l'avons bien suffisamment indiqué, arriva dans un carrosse de louage, de fort mauvaise humeur, devant le château de Viroflay, dont la cour, entourée d'orangers et tapissée d'un sable fin, s'ouvrait aux plus élégants équipages de Paris. Il eut bien vite oublié son dépit quand ii Eut auprès de sa cousine Brigitte. Quels chagrins n'aufaient fait fondre dans son cœur les charmants rayons ?ue dardaient les yeux de la belle! Mais il était réservé à •*»e souffrance inattendue et inouïe. Avec celte façon simple qu'elle devait à son humeur, et qu'autorisait d'ail-
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leurs la familiarilé du cousinage, Brigitte dit à Briolan , en lui montrant son cou que parait un rang de perles fines, et une de ses mains à laquelle brillait une bague formée d'une merveilleuse pierrerie :
— Voyez, mon cousin, ce que m'ont donné pour ma fête M. le duc de Lorédan et madame la maréchale.
Ce fut alors qu'une pensée aux serres brûlantes s'abattit sur Tâme de Saladin. (( Quoi! se disait-il, moi je ne pourrais point donner à cette chère beauté une fleur de rubis ou de diamant? Mon vieil édeuté de cousin, et cette folle de maréchale, pour qui les yeux noirs de Brigitte sont lettre close, qui ne sentent point ce qu'il y a de divin dans chaque trait de son visage et dans chaque doigt de sa main, peuvent lui donner ce que bon leur semble. Moi, pour lui faire présent d un joyau qu'on refuserait, en sachant ce qu'il me coûte, je serais obligé de vendre les meilleurs bois et les meilleurs prés de ma terre de Briolan. » Et le digne preux sentit que de grosses larmes allaient remplir ses yeux.
Saladin avait eu mainte cause bien autrement sérieuse et raisonnable, suivant le monde, que ce qui l'occupait en ce moment, de maudire sa pauvreté. La veille même, il n'avait point pu obtenir un magnifique régiment de dragons qui avait appartenu à un de ses oncles, parce qu'on en demandait un prix trop élevé. Dans la vie mondaine que sa naissance l'avait obligé de mener depuis qu'il avait quitté son château, combien de fois l'absence de fortune s'était fait sentir pour lui d'une façon irritante et douloureuse î Eh bien ! jamais il n'avait souffert comme il souffrit alors. Il éprouvait un de ces chagrins
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de jeunesse fous, extravagants, dont les orageux trans* porta ne seront dépassés par aucun autre chagrin de la vie. Il erra quelque temps à travers la fête, en proie à uue de ces fièvres qui se plaisent dans les lieux de plaisir, au milieu des clartés de bougies, des odeurs de bouquets et des sous d'orchestre, comme les fièvres d'Italie dans les perfides magnificences de certaines contrées, puis il remonta dans le vieux carrosse qui Tavait amené, et retourna chez lui.
Qu il ne dormît point, cela va sans dire. Cependant les rêves ne lui manquèrent pas, seulement il les faisait tout éveillé. Nourri qu'il était des contes de fées (car, dans son château de Briolan, les contes de fées avec les romans de chevalerie avaient composé presque toutes ses lectures), il songeait qu'il descendait dans des grottes défendues par des dragons pour chercher des diamants, des émeraudes, des saphirs, des escarboucles dont il formait des diadèmes, des couronnes, des bagues et des bracelets pour Brigitte. Le matin, il se leva aussi brisé que s'il eût vraiment accompli une de ces expéditions merveilleuses, mais n'ayant point entre ses mains la moindre pierrerie. Alors il mit cet habit vert tendre dont nous avons parlé, et, comme le ciel était attrayant, il se dirigea vers le jardin du Palais-Royal pour y faire une promeuade mélancolique.
11 se promenait donc, livré aux pensées que maintcuant on connaît parfaitement, quand il aperçut devant lui, à l'extrémité d'une allée, le duc de Lorédan. Il ne trouva aucun moyen d'éviter son cousin, qui marchait de son côté, et Taborda au bout d*un instant.
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— Mon cher comte, dit le du€, vous êtes, j*en suis sûr, étonné de me voir courant de si grand matin dans le Palais-Royal, mol qui d'ordinaire ne me lève pas avant deux heures, et que vous avez laissé hier au soir à Viroflay. Voici d'où vient cette étrangeté. Cette nuit, on jouait un jeu si bourgeois, et il régnait en tout un ton si maussade chez madame la duchesse, que Tennui m'a saisi tout à coup, et, une heure après votre départ, sans preudre congé de mes hôtes, je suis parti avec quelques garnements pour Paris. Nous avons été chez la baronne de Verviers : vous savez, la mère de me^emoiselles Glycère et Âglaé, cette honnête baronne qui protège le jeu et les amours. Là, nous avons joué un pharaon et un lansquenet à remuer le cœur du vieux Lucifer. On pouvait monter, descendre et remonter, et redescendre encore en quelques minutes toute T échelle des conditions humaines. Tantôt riche comme un souverain, tantôt aussi pauvre qu'un berger, chacun jouissait du plaisir de voir la for« tune lui prodiguer tour à tour ses plus provoquants dédains et ses plus enivrantes faveurs. Je me suis amusé, cher comte, ce qui m'est, hélas ! si difficile, d'autant plus qu'en vérité j'ai eu du bonheur. Là, dans les poches de cette veste à fleurs et de cet habit brodé, j'ai en or et en billets près d'un million. Heureusement que je ne suis pas au milieu de la nuit dans la forêt Noire, mais bien au Palais-Royal, en plein jour. Je vais me coucher, car j'ai joué jusqu'à présent, et mes paupières, qui doivent être éearlates, commencent à me paraître bien lourdes. Ce soir, jv veux voir si les chances heureuses seront encore pour moi, et je retourne chez la Verviers. Vous devriez m'ac-
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comparer, mon cher comte ; être à Paris et s'écarter du jeu, c'est TÎvre à la cour sans connaître le roi.
— Vous savez bien, mon cousin, répondit Briolan d'un air sérieux, que je ne puis pas et ne dois pas jouer.
— Ehl mon cher Saladin, reprit le duc, vous pouvez, vous devez jouer, au contraire. Vous avez Tinappréciable bonheur d'avoir vingt-cinq ans, une âme que n'a remuée encore aucune des émotions du jeu. La fortune, c'est bien eonnn des joueurs, aime, comme les vieilles coquettes, les amoureux novices. Elle aura bientôt fait de quitter un adorateur suranné tel que moi, qu'elle ne doit plus pouvoir regarder sans bâiller, pour venir, avec ses plus doux sourires, au-devant d'un jeune galant comme vous. Ah I si je n'avais jamais touché un dé ni une carte, je voudrais pgàer ce soir de quoi acheter les diamants du Grand Hogol s'il m'en prenait fantaisie.
Ces derniers mots, qui ramenèrent Briolan au milieu des pensées dont il avait essayé un instant de se tirer, fcrent d'un effet magique. Saladin, aussi probe, aussi délicat qu'il était vaillant, s'était bien promis de ne jamais céder aux séductions du jeu, et jusqu'alors, dans les réunions d'hommes auxquelles il avait forcément assisté, il s'était tenu héroïquement écarté des tapis verts ; mais, en cet instant, il ne se sentait plus aucune force pour te* nir l'engagement qu'il avait pris avec lui-même. Il désirait savoir, en effet, si sa jeunesse, sa chevalerie et ce je ue sais quoi de prédestiné qu'on croit toujours porter en soi à ses premiers pas dans la vie, seraient des titres pour la fortune,
— Eh bien ! soit, ilit^il tout à coup d'une voix éner-