‹ Aventures du temps passéChapitre 5 sur 37 · BRIOLAN · texte numérisé non relu

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gique au duc de Lorèdan ; j'irai ce soir avec vous chez la baronne de Verviers.

Le soir de ce jour, en effet, le duc de Lorédan présentait son jeune' parent à la baronne de Verviers et à ses deux filles, mesdemoiselles Glycère et Aglaé.

On a deviné déjà, sans aucun doute, quelle femme était la baronne. C'était un de ces personnages dont la vie est un roman si compliqué, qu'eux-mêmes n'en connaissent plus bien les chapitres. Après toute sorte d'enlèvements très-publics et de mariages très-secrets dans sa jeunesse, elle était arrivée à un âge mûr avec un titre de baronne, fort respectable assurément, car l'origine en était aussi perdue que celle des plus vieux titres, et deux filles intelligentes, très-capables de la seconder. Si sa maison n'était pas un des lieux les plus sûrs de Paris, c'était certes un des plus fréquentés. On y voyait des gens de différentes sortes, dont quelques-uns étaient trop simples, d'autres trop adroits, ceux-ci d'une fort vieille et trèsvéritable noblesse, ceux-là d'une noblesse très-récente et tirée du pays des fables ; mais tous les gens qui allaient chez la baronne, les naïfs et les habiles, les vrais et les faux gentilshommes, les amoureux même de mesdemoiselles Aglaé et Glycère, y allaient dans la même intention : emplir leurs poches et vider celles de leurs voisins.

J'aimerais mieux voir notre héros en ces grottes peuplées de monstres où il s'était rêvé toute la nuit qu'en pareil lieu, et lui-même l'aimerait mieux aussi, s'il faut en juger par son visage, qui a pris une expression de mécontente tristesse. Les regrets et le dégoût s'étaient em-

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parés de Saladin à ses premiers pas dans le tripot. L'exaltation qui Tavait poussé là s'était abattue, et même abattue si bien, qu'il lui vint dans Tidée de rester à causer avec mesdemoiselles Âglaé et Glycère, au lieu de suivre son I cousin dans le salon des joueurs.

Mais le comte de Briolan avait un défaut pour les joyeux compagnons, une qualité pour les gens austères et rêveurs : c'était de sentir un ennui aussi pesant, aussi cruel qu'ennui puisse l'être, avec une certaine classe de fem- I mes. Les regards où la fierté ne se mêle point à la ten- ! dresse ne disaient rien à son âme. En chassant dans les bois, ou bien en allant s'enfermer dans la grande bibliothèque du château de Briolan, il avait rencontré apparemment des beautés dont le souvenir le rendait sévère, des fées aux yeux de diamant noir comme Brigitte, se plaisant aux pensées délicates et hardies qui croissaient dans les fraîches solitudes de ce jeune cœur. Mesdemoiselles Glycère et Aglaé ne ressemblaient guère à ces fées mystérieuses. Leur voix bruyante, leurs yeux sans secret, leur sourire infatigable, mais fatigant, faisaient souffrir le pauvre Saladin* La courtoisie de Briolan pour les femmes ne. lui permettait point, il est vrai, de témoigner la moindre humeur ; son supplice n'en était que plus intolérable. Au moment où, gauche et malheureux, il cherchait un mot à répondre aux agaceries dont il était très-littéralement accablé, H. de Lorédan vint lui frapper sur l'épaule.

— Eh bien! mon cher comte, criait le duc, à quoi songez-vous? Certes, vous avez choisi un fort aimable passetemps; mais l'épreuve que vous êtes venu tenter, la vie

nouvelle que vous voulez connaître, ne tous permettent pas ces loisirs. Vous reviendrez auprès de ces beaux yeux, qui vous paraîtront plus séduisants encore, quand vous serez sorti triomphant des hasards du jeu. En ce moment, mon beau cousin, suivez-moi.

Brioian, n'obéissant guère qu'au plaisir d'abandonner mesdemoiselles Âglaé et Glycère, suivit en effet le duc de Lorédan, et, traversant sur ses pas plusieurs salons, arriva jusqu'à celui qui était le véritable sanctuaire du jeu. Les visages enflammés des joueurs, cette atmosphère des tripots, brûlante comme l'or mal acquis, où les joies, les désespoirs, toutes les passions que déchaîne le jeu confondent leurs ardeurs infernales, remuèrent profondément l'âme de Saladin. Au moment où il entra, il se faisait un silence solennel. Un homme au visage brun, à Tœil hardi et à la longue moustache, tenant du gentilhomme et du soldat, s'écria :

— Je fais un pari de cent mille livres ; qui veut le tenir contre moi?

Une de ces inspirations, sœurs du vertige, d'où naissent les injures irréparables, les coups qui donnent la mort, une de ces inspirations qui font passer sur le visage couvert de sueur comme un souffle d'ailes embrasées, s'empara de Brioian. Toutefois, même en ce moment de délire, le sévère gardien de son cœur, Thonneur, ne Tabandonna pas. « Cent mille livres ! se dit-il en raisonnant avec cette rapidité que prennent les mouvements de la pensée dans les moments de péril. En vendant les prairies, les bois et le vieux château de Brioian, tout ce que je possède, c*est la somm» à peu près que je pourrai

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me procurer. Si je perds, je me tuerai ou me ferai sol* dat. D Et d'une voix énergique il cria :

— Je tiens !

Puis un intervalle de temps s'écoula, comme celui qui s'écoule pour les témoins, sinon pour les acteurs d'un duel, entre le moment où s'abaisse et celui où part un pistolet. Tout à coup une voix ou vingt voix, c'est ce que ne distingua point Briolan, 'firent retentir ces mots :

— Le nouveau venu a gagné.

Saladin comprit en un instant que le vieux château où avaient vécu et étaient morts ses pères, avec les prairies dont l'éclat lui plaisait tant, les bois où il allait poursuivre les daims et croyait rencontrer des fées, tout cela lui restait, et que de plus il avait gapé cent mille livres.

Cent mille livres! de quoi acheter ce beau régiment de dragons qu'on lui avait refusé la veille, s'en aller gaiement parmi les riches, jouer encore, gagner encore, acquérir tant de trésors enfin, qu'il pourrait offrir un bracelet de diamant à Brigitte, comme il lui offrirait aujourd'hui un bouquet de jasmin !

Le cœur plein de toutes ces émotions, la tête livrée à tous ces rêves, il aperçut, par une fenêtre ouverte, un balcon suspendu au-dessus d'un jardin. Il s'y précipita pour donner à sa poitrine oppressée la joie de s'ouvrir à l'air de la nuit. Un homme l'avait suivi, et une voix, qu'il reconnut pour celle du duc de Lorédan, prononça ces mots à son oreille :

— ' Hélas ! mou cher comte, la fortune n'a pas été pour vous ce que je croyais. Ce n'est pas cent mille livres, c'est

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tout simplement un coup d'épée que vous avez gagné, car c'était Mafré qui pariait.

MAFRE LE REDOUTE, NARILLE LE MAGNIFIQUE ET DRANMOR

l'amoureux DE LA MER.

Le vicomte Âscagne de Mafré, s'il fallait en croire ses amis, car il en avait quelques-uns, était d'une vieille famille provençale, de ces Mafré qui portent de sable à une rencontre de taureau d'argent. Â ving^ ans il avait été chez les Hongrois combattre les Turcs, puis, de la Hongrie il avait passé en Morée, de la Morée en Espagne, d'Espagne dans les Indes, des Indes au Canada. C'était de ce dernier pays qu'un vaisseau l'avait ramené en France, avec d'assez fortes sommes englouties maintenant à Paris. Ses ennemis ne niaient aucune de ses pérégrinations, mais ils contestaient très -vivement sa noblesse. Suivant eux, les Mafré de Provence étaient éteints depuis longtemps ; le prétendu rejeton de cette noble race n'était qu'un hardi aventurier, né on ne savait sous quel ciel, ne tenant à rien et prêt à tout. Ce qu'on pouvait dire de certain sur Mafré, le voici :

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c'est qu'en effet il avait traversé beaucoup de mers, vu nombre de pays chauds et de pays froids, d'hommes pâles et d'hommes bruns , qu'il ne tenait ni à son or ni à celui des autres, ni à sa vie ni à celle des autres ; que c'était un très -dangereux, mais très-séduisant compa- ^on. Son danger, toutefois, était plus généralement senti que sa séduction. Rien d'étonnant à cela : son attrait ne pouvait agir que sur des gens spirituels et braves; tout le monde pouvait comprendre ce qu'il y avait en lui de périlleux. Aussi, du l'appelait Hafré le Redouté, et il n'était guère invité que là où il s'invitait. Du reste, deux mots donneront Tidée de ce bizarre caractère. Un officier espagnol, qui avak fait la guerre chez les sauvages du nouveau monde, dit, au sortir d'un duel où il avait eu Mafré pour adversaire : « C'est la bravoure d'un Algonquin! » Un vieux seigneur, qui avait connu les beautés du dernier siècle, dit, après une conversation avec Hafré : « C'est l'esprit de Ninon! »

Ce n'est pas toutefois un assemblage sans exemple, quoique extrêmement rare, que cette réunion d'un esprit doué de toutes les coquetteries, de toutes les grâces, de toutes les délicatesses, avec un cœur altier et solide comme un rocher : c'est toujours quelque chose de trèsnoble et de très-piquant. Aussi, je l'avoue, pour ma part, je me serais senti tout à fait porté vers le vicomte Ascagne de Hafré, s'il n'avait pas eu le défaut affreux, révélant toute une morale des plus relâchées, d'aimer mieux payer ses dettes de jeu avec son épée qu'avec sa bourse.

11 va sans dire que de cette épée, si renommée fût-

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elle, Briolan se souriait fort peu : un combat avec le roi Arthur armé de son Escalibor, Roland de sa Durandale, Renaud de sa Balisarde, n'aurait pas préoccupé un seul instant notre digne Saladin ; mais ce qui semblait dur au pauvre gentilhomme, c^ était de voir son rêve s'envoler sitôt. Briolan rentra chez lui en se répétant les paroles de Lorédan. « Si ce Mafré, se dit-il, était un homme pacifique, je regarderais comme indigne de moi de lui réclamer la somme que je lui ai gagnée, je Tabandonnerais à la honte de sa dette; mais, puisqu'on Tappelle Mafré le Redouté, je ne dois point en agir ainsi. Je lui reprocherai devant tout le monde ses mœurs déloyales' de joueur, et je trouverai ainsi au moins sur qui me venger du coup dont me frappe le sort. » C'est ainsi que notre héros fsHsait tourner à sa consolation le duel avec Mafré le Redouté.

Le lendemain, en effet, il était, à la même heure que la veille, chez la baronne de Verviers ; Mafré n'était pas arrivé encore. Briolan se posta au bout du premier salon, les yeux fixés sur la porte d'entrée. Après une attente de quelques instants, il vit cette porte s'ouvrir et deux hommes entrer en se donnant le bras ; Tun, vêtu d'une façon simple et militaire, au visage bruni et déjà sans jeunesse, mais ne manquant pas d'une grâce hardie, à la taille élevée et droite ; Tautre, babillé avec une ridicule recherche, au visage jeune, mais vulgaire, d'une expresision à la fois prétentieuse et hébétée , enfin à la taille courte et épaisse, Le premier était Mafré le Redouté ; le second, un personnage qu'on va bientôt connaître, Na<rille le Mapifique.

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Saladin s'avança droit' vers Malafré, et d'une voix haute, distincte, que tout le monde entendit :

— Monsieur, dit-il, je n'ai point reçu ce matin U somme qu'hier je vous ai gagnée ; je me suis décidé à vous la réclamer publiquement, parce que vous avez, m'a-t-on assuré , une manière très-bizarre de prendre certaine sorte de réclamations.

— J'ai, monsieur, répondit Hafré avec le plus grand sang-froid f une manière non point très-bizarre, mais très-simple, très-connue au contraire, de prendre toutes les impertinences.

— Je vous entends, monsieur, fit Saladin ; dispensonsnous, si vous le voulez bien, de tout l'esprit qu'on dépense d'habitude pour se faire comprendre qu'on est prêt à échanger des coups d'épée.

— De très-grand cœur, monsieur ! C'est vous qui avez le premier pris des détours que j'abandonne très-volontiers. Demain, à l'heure et au lieu que vous choisirez, nous nous battrons, monsieur, nous nous battrons! Dites-moi si c'est bien parler?

Le lendemain, dans une allée du bois de Yincennes, à l'heure où le soleil fait courir ses premiers rayons sur l'herbe, fait sortir les premiers chants de la feuillée, Saladin, accompagné de H. de Lorédan et d'un vieux maréchal de camp, joueur et vert-galant de la connaissance intime du duc, Saladin attendait son adversaire. Un carrosse amarante, et où beaucoup d'or se relevait en bosse, s'avança vers le comte et ses compagnons ; Mafré en descendit très-lestement ; Marille le suivit, et fut suivi à son tour d'un troisième personnage que Briolan et ses té-

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moins ne purent s* empêcher de regarder quelques instants avec surprise. C'était un homme de vingt ans, d'un port fier et digne, dont le visage, régulier comme celui d'une statue antique, était éclairé par un regard étrange et profond sortant de deux grands yeux d'un bleu pâle.

— Messieurs, dit Mafré en saluant son adversaire, le duc et le maréchal de camp avec une grâce courtoise qui aurait fait honneur au plus authentique des Mafré de Provence, vous voyez deux de mes amis : le marquis de Narille (ici sa voix prit un léger accent d'ironie), dont la noblesse est si connue, et un mien compagnon d'aventures, qui a fait déjà assez de brillantes actions pour illustrer dix nobles races, M. Dranmor, un marin breton devant lequel se fût incliné Jean Bart.

Après cette sorte de présentation, on se salua de part et d'autre ; puis les deux champions ôtèrent leurs habits et tirèrent leurs épées.

Comme un poète aime les arbres, comme un peintre aime les tableaux, comme une jeune fille aime les fleurs, Saladin aimait les épées. Quoiqu'il n'eût reçu des leçons que d'un vieux soudard qui savait à peine se mettre en garde, il connaissait toutes les ressources de Tescrime. Comme Pascal découvrit les douze propositions d'Euclide, il avait découvert toutes les parades, depuis prime, seconde, tierce et quarte, jusqu'au demi-cercle et aux contre.

Mafré était un adversaire digne de lui. D'une main qui savait, dit-on, manier le cric des Malais et le tomahawk des Hurons, Mafré faisait voltiger à sa fantaisie l'épée des Saint-Georges et des chevalière d'Éon.

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Saladin, qui pressait en quarte Tépée de sou adversaire, venait de faire un coupé de pointe si preste, si fin, si léger, qye nulle parade n'aurait dû l'arrêter : Mafré Tarrêta cependant par la plus prompte et la plus sèche des parades de tierce ; mais sa main s'était portée un peu trop haut, de sorte que, par une riposte heureusement à demi évitée, le visage de Briolan fut atteint.

— Ce n'est point là que je voulais frapper, dit Mafré en retirant précipitamment son arme, je vous demande mille pardons.

Et le combat reprit.

Le bon Saladin commença dès ce moment, tout en préparant une botte inattendue, à se sentir une secrète ÎDclination pour Mafré.

La botte qu'il méditait lui réussit : sur une imprudente tension, une flanconnade prompte comme la foudre fit entrer entre les côtes de Mafré deux pouces de Tépée de Briolan.

Les témoins intervinrent pour exiger que le combat fût saspendu.

— Ma foi, monsieur, fit Mafré en se tournant vers son adversaire, je n'ai jamais rencontré tête plus calme que votre tête et poignet plus prompt que votre poignet. Je vous admire de tout mon cœur, que quelques lignes plus haut, ajouta-t-il en souriant, vous auriez traversé.

Puis, avant de remonter en voiture, il emmena un peu à l'écart Narille, sur lequel il s'appuyait.

— Mon très-cher, lui dit-il tout bas, ce comte Saladin de Briolan m'inU^resse : je veux lui payer ses cent mille livres.

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— C'esl-à-dire, reprit Narille d'une voix assez lamentable, tu veux que je les lui paye, mais...

— Tu m'as compris, mon cher marquis, interrompit Mafré en lui serrant la main.

Et, retournant vers Saladin, qui rajustait le ceinturon de son épée :

— Monsieur, dit-il, je n'ai maintenant qu'à vous demander pardon du retard fort coupable, j'en conviens, que j'ai mis dans ma dette envers vous. Ce soir, je ferai porter les cent mille livres que vous m'avez gagnées à votre logis. Je crois, monsieur, ajouta-t-il en regardant fixement le duc de Lorédan, qu'on vous a induit en de nombreuses erreurs sur mon caractère et ma façon d'agir.

— Ha foi, monsieur, repartit impétueusement Saladin, qui ne pouvait plus résister à tant de marques de générosité, j'en suis maintenant convaincu, et je vous demande votre main.

— Mon cher cousin, dit le duc de Lorédan au comte quand Mafré et ses deux témoins furent remontés dans leur carrosse, vous ne tenez pas encore vos cent mille livres, et, si vous les possédez jamais, ce ne sera point à ce beau parleur que vous les devrez, mais à ce gros rustre en habit brodé qu'il traîne toujours avec lui, à sa stupide victime, le fils du bonhomme Narille le drapier, qui s'est fait marquis de Narille.

— Peut^lre, reprit Briolan, M. de Mafré sera-t-il en effet obligé d'emprunter la somme qu'il me doit à un de ses amis, mais il la rendra, j'en suis sûr. Un homme aussi brave, aussi courtois, ne saurait rien faire contre la

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délicatesse. Ah! mon cousin, quoi que vous m'en ayez dit, M. de Mafré appartient bien aux vrais Hafré qui portent en champ de sable une rencontre de taureaux d'argent! c'est un gentilhomme, et un excellent gentilhomme. Pour Taire Tépreuve des hommes, morbleu! vivent les épées !

Les cent mille livres arrivèrent en effet le soir même chez le comte de Briolan. Dès lors Saladin devint Tami de Mafré ; notre preux trouvait bien de temps en temps qu'il sortait d'assez étranges maximes de la bouche du seigneur provençal, mais Hafré, dans toutes ses paroles comme dans toutes ses actions, traitait la vie avec tant de grâce et la mort avec tant de hauteur, il avait toujours dans Tesprit quelque chose de si agréablement imprévu, de si franchement aventureux, que Saladin Taimait de tout son cœur. Les effets de cette affection ne se firent pas attendre longtemps pour notre héros.

Saladin se prit de passion pour le jeu, et, en quelques jours, avec les cent mille livres de Narille, il perdit près de cent autres mille livres sur sa terre de Briolan. Le matin qui suivit la nuit où il fit la dernière et la plus énorme de ses pertes, le comte de Briolan se rendit chez Mafré. L'aventurier, qui, contre son habitude, n'avait pas été la veille chez la baronne de Yerviers, était couché au fond d'une alcôve toute garnie d'armes bizarres. Il s'était fait apporter sur son lit tout ce qui est nécessaire pour écrire, et semblait occupé d'une très sérieuse correspondance.

— Ah I vous voilà, mon cher comte, dit-il en mettant

plume et papier de c6té quand il aperçut Briolan ; qui voua amène si malin ici? est-ce d'une bourse, est-ce

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il'iine épée que vous avez tesoin? J'aimerais mieux, ajouta-t-il en souriant, après un moment de silence, j'aimerais mieux, je Tavoue, que ce fût d'une épée.

— Hélas ! repartit Briolan, c'est une bourse qui me serait nécessaire, mais une bourse si bien garnie, que je ne voudrais la recevoir de personne, même de mon plus intime ami, car peut-être ne pourrai-je jamais la rendre, et vous connaissez ma façon de voir, Mafré. J^ai perdu cette nuit tout ce que je possède ou à peu près ; quand j'aurai vendu mon château et les terres qui en dépendent, à peine s'il me restera deux ou trois mille livres...

— Alors, interrompit brusquement Mafré, il vous restera deux ou trois mille livres de plus qu'à moi. Tenez, cher comte, reprit-il ensuite d'une voix en même temps enjouée et sérieuse, je sais maintenant tout ce que vous venez me dire, c'est à peu près ceci : Mon cher Mafré, j*ai quelque envie de me passer mon épée ,à travers le corps ou de me brûler la cervelle; je ne crains point la mort assurément, mais j'aurais voulu savoir ce qu'il y a dans la vie, surtout ce qui se cache au fond de certains yeux noirs...

— Comment! de certains yeux noirs? fît vivement Saladin, qui crut découvert son amour pour sa cousine Brigitte.

— Ou bleus, interrompit Mafré avec indifférence; rassurez-vous, je ne connais point et ne veux point connaître la dame de vos pensées ; je sais seulement que cette dame existe. J'ai vu assez de fièvres jaunes pour dire : Voilà un homme qui a la fièvre jaune, assez d'amoureux pour

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dire : Voilà un homine atteint de Tamour. Donc, pour en revenir à ce qui nous occupait, comme vous aimez, ainsi que Yos distractions, vos soupirs, votre façon de parler, ou plutôt de ne pas parler des femmes, me Tont depuis loD^emps appris, comme vous aimez^ vous n'avez pas envie de descendre dans les lieux où Ton n*aime plus. Et pourtant, comment rester dans la vie avec votre nom, plus pauvre que n^était le père de Narille quand il ouvrit sa boutique de drapier? Vous ferez-vous marchand pour gagner une nouvelle fortune ? Ce' n'est point possible ! Vous engagerez-vous comme soldat dans un régiment ? obéir où vous devriez commander. Cela n'est point possible non plus.

— Eh oui! s'écria Saladin, c'est justement ce que je me répète. Aussi, du diable si je vois comment sortir de la fosse où je suis tombé!

— Écoutez-moi, reprit alors Mafré, vous ne connaissez que Paris et votre château de Briolan; mais le monde est vaste, quoiqu'il pût être encore plus grand (fit-il avec le soupir d'un homme qui, à force d'aller et venir sous tous les cieux, commence à se sentir un peu blasé sur les charmes de notre planète). Le monde est vaste. Il renferme des océans et des forêts aussi bien que des canaux et des villes. L'existence qu'on ne peut point mener ici, on peut la mener là-bas. Quand on a perdu sa place dans la vie civilisée, on n'a tout simplement qu'à aller en chercher une autre dans la vie sauvage. C'est faute de ne point savoir faire quelques pas que nombre d'hommes souffrent et s'éteignent dans la misère et l'abaissement.

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— En un mot, dit Briolan, vous me proposez de quitter ma patrie et de m'en aller, en coureur d'aventures, chercher fortune au delà des mers.

— Mon cher comte, il y a, je crois, des merlèttes dans votre, écusson. Savez-vous pourquoi, suivant Vulsou de la Colombière, les merlettes jouent un si grand rôle dans les armoiries? C'est parce qu'elles traversent les mers et font leurs nids dans les crevasses des tours. Leurs goûts sont donc, dit Vulson, ceux qui font l'âme du gentilhomme, r amour des vieux, châteaux et des voyages â travers les mers. Puisque votre château vous est enlevé, mon paladin, donnez votre tendresse aux océans.

On le voit, Mafré trouvait les paroles qui pouvaient toucher le cœur de Briolan. L'aventurier lut sur le visage de son chevaleresque ami l'effet qu'avaient produit ses discours.

— Eh bien! se hâta-til d'ajouter en prenant la lettre qu'il écrivait au moment où Briolan était entré, si vous le voulez, je joindrai voire nom à ceux des trois passagers que je propose au commandant du vaisseau Yln^ dompté.

— Ces trois passagers? dit Briolan.

— Sont Narille, Dranmor et moi-même, mon cher comte.

— Comment! Narille veut se livrer aussi à la^ vie d'aventures?

— Tenez, cher comte, deux mots sur Dranmor et Narille, puisqu'ils doivent être nos compagnons. Vous savez ce que veut dire en breton dre an nwr, car ces mots sont la devise de plusieurs nobles familles de marine :

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Droit à la mer. De ire an mor on a fait Dranmor, et Ton a doQDé ce nom à cette sorte de dieu marin que YOtts avez yu avec moi le jour de notre duel. De qui Dranmor est-il né? on n'en sait rien. Le patron d*un bateaupécheur Ta trouvé sur un rocher de la Bretagne; il Ta élevé dans sa pauvre maison. Dès que Tenfant a pu marcher, il a été droit à la mer, qu'il n'a presque plus quittée. J'ai rencontré Dranmor sur une côte de rAmérique, où un navire baleinier qu'il montait avait fait naufrage. Il s'est attaché à ma fortune, et je suis, après la mer, ce qu'il aime le mieux au monde, mais bien après la mer, dont il est épris comme un amant passionné l'est de sa maltresse, comme vous Têtes, mon cher comte, de la dame aux yeux noirs ou bleus qui vous sauve du suicide. J'ai nommé Dranmor l'amoureux de h mer. C'est un nom qu'il a justifié déjà et que nous le verrons justifier encore. Dranmor se meurt de chagrin à Paris, et, malgré le dévouement qu'il a pour moi, je suis persuadé qu'il me quitterait, si je voulais y rester un mois de plus. La mer n'attire point Narille comme Dranmor. De Narillo le Magnifique j'ai peu de choses à vous dire. 11 a des ridicules dont depuis quelques années la cour et la ville vont toujours s'égayant de plus en plus. En Tenlevant; je vais frapper beaucoup de gens dans leur plaisir. C'est Narille qui a changé en écusson l'enseigne de son père : A la bonne foi. U porte d'hermine à une bonne foi d'or. Narille, avec sa tournure épaisse et sa face immobile, est animé, mon cher comte, de la plus impérieuse, de la plus terrible des passions, celle du bourgeois qui veut donner à sa vie la noble et capricieuse allure d'une vie

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de grand seigneur. Gomme il était fort bon pour... (ici Mafré, qui sans doute allait dire tout simplement : pour me prêter de Fargent, changea le ton de son discours, qui était des plus lestes, et se reprenant avec un accent onctueux :) Comme il est fort bon, qu'il a vraiment des qualités généreuses, enfin (ajouta-t-il avec sa voix ordinaire) qu'il m'amuse, j'ai fort bien accueilli jusqu'à présent l'amitié pleine d'admiration dont il a daigné m*h5norer. Ce pauvre Narille, et ma fiituité me fait trouver qu'en cela il n'est vraiment pas si sot, a compris que, s'il était une société dans laquelle il eût quelque chance de perdre l'air bourgeois, c'était la mienne. Je crains bien qu'il ne le perde jamais, ou, pour mieux parler, j'espère qu'il le gardera, car, en vérité, ce serait dommage de voir s'altérer un pareil type. Pourtant Narille va goûter de ce qui débourgeoise par excellence, de la vie d'aventures. Le pauvre diable s'est maintenant débarrassé de tout ce qui lui venait de son drapier de père. Il a bien, à ce que j'ai découvert, une vieille usurière de tante, mademoiselle Narille, qui prête à la petite semaine; maià mademoiselle Narille ne prête ni ne donne rien à son neveu. Elle ne laissera notre ami le magnifique toucher ses écus que lorsqu'elle sera partie, dans une bière, pour aller voir s'il y a sous terre des trésors. Narille veut, en attendant, courir les aventures pour acquérir une de ces fautasques renommées qui siéent si bien à un jeune seigneur. Que son désir s'accomplisse! Il jettera un amusement certain dans nos voyages. L'amusement est fort nécessaire dans la vie un peu monotone qu'on mène parfois sur la mer.

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Au moment où Mafré prononçait ce dernier mot, un homme vêtu d'une chemise de toile, d'un pantalon de matelot, et tenant à la main une longue pipe, sortit d'une chambre voisine.

— La mer, dit-il, quand la verrons-nous?

— Avant la fin de cette semaine, mon cher Dranmor, répondit Maire.

Briolan, saisi d'admiration en regardant la belle tète de Dranmor, croyait voir le génie même des aventures.

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