QUATRIEME HEURE
Dans un port de la mer, parmi les embarcations qui, retenues sur le quai par des anneaux de bronze, se balancent mollement, un vaisseau se prépare à partir. Les hommes de réquipajçe chargent et rangent les cargaisons et délient les cordages qui fixent aux vergues les voiles que fait déjà claquer le vent. On n'attend plus que le maître.
Or le maître, qui s'est attardé dans les maisons de plaisir où des femmes aux cheveux teints chantent, dansent, boivent et se vendent, vient en fendant la foule d'un pas hàtif.
a86 AVENTURES
Il va s'engager sur la passerelle quand une voix l'appelle par son nom :
— Ephréas I
Il se retourne et voit une femme qui vient à lui:
— Que me veux-tu? dit-il.
Aldine Mon nom est Aldine. J'implore de toi une faveur.
Ephréas Je ne me soucie point de t'entendre. Le vent favorable m'invite à quitter au plus tôt ces rives où je me suis trop longtemps oublié.
Aldiive Moi aussi, j'y suis trop longtemps demeurée et comme toi j'en veux partir.
Ephréas Rejoins donc le navire qui doit t'emmener.
Adieu.
Aldine Aucun vaiseau ne sort du port que le tien ; et le tien a pour but les plages où j'ai hâte
d'atterrir. Je te supplie de me prendre à ton bord.
Ephréas
Mon vaisseau est chargé de marchandises précieuses ; je le dirige attentivement moimême à travers les périlleux chemins de la mer et je ne prends point de passagers.
Aldine
Je ne te serai point cause d'embarras. Soit que je reste assise à Técart, soit que je suive des yeux le sillage que le navire laissera derrière lui, soit que debout à Tavant je regarde la proue fendre Teau bruissante, nul ne s'apercevra que je suis là.
Ephréas
Je te le répète : je ne prends aucun passager.
Aldine
On te dit bon ; ne roe laisse pas désolée sur le rivage. Si tu ne m'emmènes pas avec toi, ce sera fini de mon espoir de m'éloigner jamais d'ici; demain il serait trop tard. Je te paierai
de ma seule richesse. Ma voix est belle ; je m'assiérai à tes pieds, et, tandis que tu tiendras le gouvernail, je chanterai; ainsi te ferai-je oublier peut-être les ennuis de la traversée.
î]phréas persiste d'abord dans ses refus ; mais les supplications d'Aldine deviennent plus pressantes, il faiblit et cède enfin :
— Monte donc sur le vaisseau, car le temps presse.
Aldine lui prend la main avec reconnaissance et le suit sur la passerelle.
Ephréas commande la manœuvre ; on lève Tancrcet le vaisseau, les voiles tendues, s'éloigne du port. Le maître a pris sa place à la barre et tout d'abord, préoccupé par les soucis de sa fonction, il oublie sa passagère. Mais ensuite il songe à elle quand la monotonie du temps commence à peser sur lui.
Aldine qui Tépiait s'avance et s'acquitte de sa promesse :
— Mes chants, dit-elle, ne se composent
pas de vains sons ; je les invente sous les inspirations de mon âme. Aussi dans la tienne trouveront-ils un écho ? Toutes les* âmes humaines ont la môme patrie, mais elles ne parlent un langage commun que lorsqu'elles s'engagent sur une même route.
Et Aldine chante.
Ephréas Fécoute avec ravissement, car l'harmonie qu'elle répand semble prendre sa source en lui-même ; il croit entendre l'interprète mélodieux de sa pensée. Maintenant les heures tombent plus rapides que des étoiles filantes .
Dans son cœur s'épanouit l'admiration pour Aldine et il cultive avec amour la fleur précieuse de cette admiration. Sa passagère prend chaque jour une beauté nouvelle, elle se transfigure et, bien qu'à ses côtés, apparaît dans réloignemcnt du rêve ; et en effet Ephréas vit dans un songe auquel il se laisse aller comme au calme roulis du flot.
Un jour, s'échappant de sa contemplation muette, il dit ;
— Aldine ! ta vue et ta voix sont mes délices. Par toi cette longue traversée devient un bref enchantement. Aussi te récompenserai-je ! Ce navire porte toute ma fortune : ces caisses entassées sur le pont renferment des joyaux rares. Laisse-moi t'en faire don et t'en parer selon mon désir.
Aldine
Ne te dépouille point pour moi ; j'ai tenu seulement mon pacte. Je suis la même que lorsque tu me recueillis sur le port ; tes dons, je ne les mérite pas davantage aujourd'hui.
Tu regretterais plus tard de m' avoir donné ce qui ne m'était pas dû.
Ephréas
Il n'est rien qui ne te soit dû. Je ferme les oreilles à la voix de ton humilité.
Malgré les pressants refus d' Aldine, il ordonne aux matelots d'ouvrir les cassettes où sont renfermées les gemmes. Ainsi est fait:
elles ruissellent sur le pont. A la pluie des diamants succède l'arc-en-ciel des pierres fleuries.
Ephréas pare de ses mains la passagère qui devient resplendissante comme une idole, et Aldine, d'abord attristée, s'éblouit elle-même , s' enorgueillissant des joyaux dont elle se disait indigne naguère.
Soudain la voix de la vigie crie :
— Prends garde aux écueils prochains !
Le pilote ne Tentend pas, fasciné par Téclat des pierreries, endormi par les chants d' Aldine triomphante. Il ne tient plus la barre et le vaisseau s'en va au gré du vent.
La voix de la vigie répète :
— Prends garde !
Le pilote ne l'entend pas, et le vaisseau se brise sur les récifs.
Ephréas a été rejeté par les vagues sur une île voisine. En reprenant ses sens il trouve Aldine auprès de lui ; elle l'avait enlacé dans ses bras lors du naufrage, et il n'avait osé la précipiter de crainte qu'elle ne l'entraînât dans le gouffre,
293 AVKXTUUKS
Ephréas se laisse emporter aux souffles d'une violente colère.
— Infâme I dois-je encore te trouver à mes côtés, toi qui causas ma ruine en endormant ma vigilance. Tous mes trésors ont été engloutis.
Aldine
Je suis innocente. Tu me fis malgré moi des présents dont je n'étais pas digne; leur splendeur t'a aveuglé. Ne me reproche pas ta propre faute.
Ephréas J'ai eu tort d'égarer mon jugement sur toi; mais tu m'avais crevé les yeux pour que je ne visse pas la vérité. Aussi je veux te châtier.
Aldine Ta fureur est aussi injuste qu'hier ta louange.
Ephréas Quelle est cette chaîne d'or attachée à ton
CQU?
Aldine
Tu m'en fis don. Un diamant suspendu y tremble comme une larme au bord d'un cil blond. Seul ce bijou fut sauvé du désastre.
Ephréas
Je veux que tu ne gardes aucun de mes présents; il ne te sont pas acquis, tu les obtins par la ruse. Je t'arrache cette chaîne. Ains ma ruine ne sera pas consommée ni tout espoir perdu. Avec le prix de ce diamant j'équiperai une barque au prochain port de cette ile et j'achèverai ma traversée.
Aldine
Rends-moi ma chaîne! Que deviendrai-je seule ici, si tu me dépouilles entièrement,
Ephréas
Tune seras pas dépouillée et tu posséderas la chaîne qui te revient en place de celle-ci : une chaîne de fer portant un lourd boulet. Je ne t'abandonnerai pas ; tu monteras sur ma barque et tu t'étendras à mes pieds. Et je tromperai la fatigue des jours semblables en écou'
tant tes sanglots et en regardant ta face trompeuse rongée par les pleurs.
Epbréas a acheté une barque et a repris le large. Assis au gouvernail, il se repaît des lamentations d'Aldine qui ne cesse de se plaindre du poids de ses fers. Tous ces cris de douleur trouvent un écho en lui-même et dans son cœur la haine et le mépris se confondent.
Chaque jour, il découvre dans Aldîne de nouvelles hideurs et elle prend à ses yeux un aspect monstrueux tel que seuls en inventent les songes. Et, comme il la charge de toutes les iniquités, il veut la punir ainsi qu'elle le mérite. Il appelle ses matelots et leur ordonne de dépouiller Aldine de ses vêtements ; puis il la fait frapper avec des bâtons et lacérer avec des lanières de cuir. Le sang ruisselle des blessures, avivées par les embruns salés que le vent jette sur le pont. Aldine est couverte de chaînes plus lourdes; on Temployo aux besognes les plus dures et les plus repous-
santés. Les matelots assouvissent leur bestialité sur elle.
Soudain la voix de la vigie crie :
— Prends garde aux écueils !
Le pilote ne Tentend pas ; il a abandonné le gouvernail et la barque vogue au hasard.
Bercé par lesgémissements,ilse satisfait dans la contemplation des tortures infligées,
La voix de la vigie répète :
— Prends garde !
Le pilote ne Tentend pas. La barque se brise sur les rochers.
Ephréas lutte contre les vagues ; mais Aldine Tenlace de ses bras et le poids des fers les entraîne tous deux dans la mer.
agS AVENTURES
recoins obscurs où les doutes s'étaient réfugiés.
A ces moments, Erys s'étonnait d'avoir réussi à donner corps à son désir, et il se demandait s'il est permis à l'homme de réaliser et même de concevoir l'entière perfection. Pour fixer sur elle sa pensée, ne faut-il pas la faire descendre des régions inaccessibles qu'elle habite ? La forme humaine dans ses lignes les plus pures peut-elle être un vase digne de contenir la divinité sans la diminuer ? Erys en venait à se demander s'il n'avait pas été marqué d'un signe qui lui permit d'accomplir une chose interdite aux autres hommes. C'était le premier coup porté à sa foi en lui-même, car par là il s'avouait son but impossible à atteindre. L'orgueil seul le soutenait encore.
Mais un jour il sentit qu'il se lassait de son admiration, et, comme il savait que la joie de contempler l'absolu ne peut être qu'éternelle, c'en fut fait du mensonge où il s'était coniplu. Et soudain dans la statue apparurent des
fautes qu'il n'avait jamais soupçonnées.
L'obscurité envahissant son âme, il prit un marteau et d'une main tremblante de fureur il brisa le marbre.
Il n'en eut pas plus tôt vu les débris rouler sur le sol que l'ancienne chimère lui enfonça ses griffes dans la poitrine.
— Ton échec doit te donner courage, lui murmurait-elle ; tu sais par où péchait la statue et tu réussiras en évitant des erreurs pareilles.
Erys se remit à la tâche et une nouvelle déesse sortit de ses mains. Elle était en tous points semblable à la première. Le sculpteur pensa dans la première ivresse du travail achevé qu'il n'y avait pas deux modes différents de la beauté qu'il rêvait et qu'ainsi étaitelle réellement l'image de l'absolu. Ensuite il aperçut dans son œuvre nouvelle des défauts différents, mais aussi graves que ceux de la première» Il la brisa aussitôt»
"OO AVKNTURKS
L'espoir est plus tenace que le lierre enroulé autour des vieux arbres ; Erys ne consentit pas à s'avouer vaincu. Son ciseau créa de nombreuses divinités que, terminées, d'un coup de maillet il précipitait, car toutes étaient semblables avec de dissemblables imperfections.
Le sculpteur vieillit dans sa poursuite infructueuse ; son bras se lassa et refusa de suivre les élans d'une pensée obstinée à un but illusoire. Il achevait sa vie, solitaire et navré, au milieu de son atelier encombré de débris. Sentant le froid de la mort le gagner, Erys voulut se réchauffer au soleil et descendit dans la cour intérieure de' sa maison. Il n'y était pas revenu depuis qu'il avait jeté de son socle la première réalisation de son désir insensé; à la vue des morceaux épars sur le sol il pleura sur lui-même et sur eux. Car la raison rentrait en lui après une longue absence.
Il se rappelait cette déesse formée avec tant
d'ardeur, et dans ses ruines il la reconnaissait plus belle qu'aucune de celles qu'il avait depuis sculptées. Puisque son rêve était absurde, pourquoi s'était-il obstiné ? Pourquoi avait-il brisé cette statue qui, si elle n'était pas l'absolue perfection, avait approché d'aussi près qu'il est possible la Divinité elle-même? Dans ce qu'il avait fait alors, il y avait assez pour contenter son orgueil et son amour.
Et il pensa pouvoir encore contempler la statue érigée sur son piédestal et la fièvre de la volonté ranima pour quelques instants ses forces éteintes. Il rassembla les débris du marbre et il les souda les uns aux autres avec du ciment. Mais quand la déesse fut sur son socle, malgré sa beauté, elle se montra lamentable, sillonnée de lézardes que rien ne pouvait dissimuler entièrement, et toute mutilée aux coups du marteau meurtrier.
Alors Erys traversé par iin long frisson mourut,
— Je fus pareil au sculpteur Erys, dis-je à Sorella. La femme que Von aim£, et tu étais celle-ci pour moi, nous paraît supérieure aux autres femmes, et pour nous elle rassemble toutes les perfections, car nous les lui donnons nous-mêmes. Puis, quand nous nous sommet lassés de notre admiration, nous lui découvrons des défauts et nous la repoussons de notre cœur. Auprès des autres femmes je m'aperçus que toutes étaient semblables, et, quand je revins à toi comme à la meilleure, je ne t'ai plus retrouvée intacte sur le piédestal où je t'avais dressée et d'où je t'avais précipitée.
SIXIÈME HEURE. Maintenant, reprit Sorella, tu sauras pourquoi tu ignorais la vérité sur mon âme. Parce que la tienne était un labyrinthe obscur dont tu te vantais de connaître les détours, tu t'égaras en cherchant dans la mienne des complications qui n'y étaient point. Ecoute:
Au fond d'une forêt sauvage était la masure d'Enroch le bûcheron. Il y vivait avec son fils Lias. Tous deux passaient leurs journées à ramasser du bois mort ; ils en faisaient des fagots qu'ils allaient vendre à la ville pour se
procurer les maigres provisions nécessaires à leurs besoins.
Des générations de pauvres gens s'étaient succédées dans cette cabane ; les pères apprenaient aux fils à se diriger dans la forêt, car aucun sentier n'existait. La végétation était si vivace que le chemin tracé la veille était le lendemain obstrué par des lianes et caché sous les hautes herbes en une nuit jaillies du sol.
Pour gagner la ville il fallait plusieurs heures d'une marche pénible, et les bûcherons, pliant sous leur charge, devaient se frayer leur voie au milieu des obstacles de toutes sortes. Pour ne pas s'égarer, ils se servaient comme de repères de quelques vieux arbres aux formes étranges facilement reconnaissables, et ils faisaient le plus souvent route la nuit en se guidant sur la position des étoiles.
Malgré leur rude besogne et leur misère, ces hommes aimaient les lieux où ils étaient îiés où ils trouvaient de quoi gagner leur sub
LE SEPTENAIRE DE NOTRE AMOUR jOS
sistance ; pour rien au monde ils ne les eussent abandonnés,
Enroch, une fois qu'il travaillait, fut piqué par un reptile venimeux; à peine eut-il appelé son fils à son secours qu'il expira.
Lias se trouva donc seul dans la vie, perdu dans la plus profonde des retraites ; mais, depuis qu'il avait pris l'âge d'homme, il avait coutume d'accompagner son père à 1^ ville et de le soulager d'une partie de son fardeau.
Le long du chemin, Enroch, qu'une longue habitude avait instruit, lui apprenait à distinf^uer les détours de la forùt et à observer la forme des constellations. Mais jamais Lias ne s'y était rendu seul.
Quand ses provisions furent épuisées, il lui fallut pourtant songer à s'en procurer de nouvelles. Aussi, se chargeant dufaix habituel, il partit dans ce but. La nuit était claire, et Lias, apercevant au ciel des étoiles connues, sentit se dissiper toute inquiétude, s'orienta.
et allègrement marcha. Il se croyait dans la bonne direction et s'étonnait seulement de la longueur du chemin; mais, quand Taube eut pâli l'éclat des astres, il s'aperçut qu'il était égaré. Désespérant de se retrouver plus avant, il essaya de revenir sur ses pas ; il s'abusa davantage, et à demi-mort de faim il erra pendant plusieurs jours. Enfin, tandis qu'il allait la tête levée, cherchant un guide dans les feux qui s'allumaient tour à tour au firmament, il se heurta contre un chêne géant ; il reconnut cet arbre qui s'élevait non loin de sa masure et il put rentrer au logis.
A plusieurs reprises il renouvela sa tentative ; toujom's il se perdit. Cependant les choses les plus indispensables à l'existence lui faisaient défaut ; il devait se nourrir de baies et de racines, d'œufs dénichés dans les branches et d'oiseaux qu'il tuait à grand'peine. 11 essaya de faire une trace avec des pierres blanches ; l'herbe croissait si drue que bientôt elles étaient enfouies. Il entailla les ar-
bres à d'égales distances ; cette besogne était si long^ue qu'à peine était-il un peu ioin l'écorce se renouvelait ou bien la mousse recouvrait les entailles.
Ce fut à force de contempler la vofite céleste que son aspect lui devint assez familier pour qu'il put à la fin atteindre la ville. Dès lors il s'y rendit régulièrement; il tâtonnait encore dans sa route ; il restait souvent en détresse ; mais il apprenait de mieux en mieux à connaître la forêt.
Un jour que Lias penché réunissait des branchages, il sentit la terre vibrer. Il appliqua son oreille sur le sol et le bruit lui parut semblable à celui qui fait la chute des troncs brisés ou déracinés par l'orage ; il perçut aussi le retour régulier de coups rythmés. Et il se demanda ce que cela signifiait. De jour en jour plus distinctement se répétèrent les mêmes bruits et bientôt il ne douta plus que non loin des bûcherons abattissent des arbres.
Gela lui parut un fait extraordinaire ; jamais être humain ne s'était hasardé dans ces régions sauvages. Aussi, pris de curiosité, il ae dirigea vers le lieu d'où partaient les coups.
Soudain il découvrit une immense trouée qui s'allongeait en ligne droite à perte de vue, bordée de chaque côté par des monceaux jd'arbres renversés et dépouillés. Devant lui était xme nombreuse équipe de travailleurs attaquant la futaie.
Lias s'adressa à l'un de ces hommes qui lui apprit que, pour faciliter les communications entre les cités du pays, on faisait ouvrir cette large voie. Lias haussa les épaules et revint à sa cabane. Vivant d'une vie presque sauvage il méprisait la civilisation ; seul habitant et maître de ces bois, il s'irritait que l'on vînt vio 1er sa retraite. 11 ne reto\u*na plus au lieu où s'acharnait la cognée, et il entendit avec colère les heurts se rapprocher rapidement.
Un moment arriva où les bûcherons furent conduits par leur besogne à la porte de Lias.
IX S£PTEXAIB£ DE XGTR£ AMOUR ^Og
Celui-ci, les voyant marquer les arbres condamnés, alla vers eux et leur demanda quel était leur dessein. L*homme auquel il avait parlé quelque temp s auparavant le reconnut et lui dit :
— Tu sais bien que nous perçons une route.
Certes elle te servira pour te rendre à la ville.
Au rire de tous, Lias répondit qu'il ne s'en souciait pas et que l'aide des astres lui suffisait. Les moqueries redoublèrent quand il eut dit combien de temps il mettait à gagner la ville et quelles difficultés il devait surmonter.
— Ainsi ont fait mon père, le père de mon père et d'autres avant eux, dit-îl ; ainsi terai-je.
Et il tourna le dos.
Le soir même il s'en alla. Gomme il s'engageait dans les bois, sans plus prendre garde au chemin tracé que s'il n'existait pas, le bûcheron l'aborda amicalement :
— A quoi bon t'obstiner ? En peu de temps tu seras arrivé si tu m'écoutes. Crois-tu pouvoir te fier cette nuit aux conseils d'en haut ?
Un rideau de nuages opaques est étendu entre tes regards et le ciel. Et il fait sî noir qu'à peine distinguerais-tu le cèdre du châtaignier.
— Je suis sans crainte, répondit Lias ; j'ai assez souvent passé par ici pour me bien diriger. Ne crois pas que j'irais me risquer sur une route que je n'ai jamais prise. Tu prétends qu'elle mène à la ville ; pourquoi te croiraije ? alors que, grâce aux leçons de ma propre expérience, je sais y aboutir par ailleurs.
Et, sans rien écouter de plus, il s'enfonça dans l'ombre. Mais telle était l'obscurité qu'il ne tarda pas à perdre son orientation. Per^ suadé qu'il était dans la bonne voie, il marcha confiant, et, même quand le soleil se fut levé sur un paysage qu'il ne se souvenait pas d'avoir vu, il s'obstina encore. Il attendit la nuit, espérant les étoiles. Le ciel resta couvert cette nuit comme la précédente ; il en fut de même de celles qui suivirent. Alors il
courut affolé en tous sens et finit par s'enfon-
cer dans un lieu sauvage, clos de taillis hérissés et si épais qu'il ne trouva plus le moyen d'en sortir.
Epuisé par la fatigue et la faim, Lias se laissa tomber. Son oreille reposant sur le sol reconnut le son répété que fait la hache en mutilant les arbres ; les bûcherons n'étaient pas loin. Et il ferma ses paupières en songeant à la route facile.
Quelques jours plus tard, les bûcherons venant saper les ronces trouvèrent à côté d'une charge de fagots un corps à moitié mangé par les fourmis.
SEPTIEME HEURE. Je méditais profondément ce récit et je çoyais se déchirer les derniers lambeaux du voile qui jusqu alors m'avait séparé de la vraie Sorella, lorsque la voix connue se fit entendre de nouveau :
Iloë vagissait, les yeux encore ignorants delà lumière. Son père le contemplait gravement et la reine tournait vers le nouveau-né sa tête pâle parmi les blancheurs de Toreiller. Les courtisans, avec une curiosité respectueuse, étaient entrés dans la chambre et formaient cercle autour du berceau.
LF SKPTENAIRK DE NOTRE AMOUR 513
Soudain surgit auprès dlloë une apparence féminine ; elle était couverte d'une longue robe qui répandait une clarté semblable à celle de la lune par les nuits froides ; son beau visage ne montrait ni joie, ni indifférence, ni tristesse et ses traits avaient une calme ambiguïté.
La Dame se pencha vers l'enfant, posa ses doigts effilés sur ses yeux qui s'ouvrirent, et, d'une voix pénétrante comme la musique, elle laissa tomber ces mots autant qu'elle mystérieux :
— lloë ! Iloë ! Les méchantes Fées qui jetaient des sorts sont mortes ; mortes aussi celles qui marquaient les fronts de signes favorables. Incertaine comme la vie, je suis la seule à présider à l'éveil des nouveaux-nés et je ne saurais leur accorder plus que le pouvoir de se faire eux-mêmes leur destinée. Joie ou douleur, tout viendra de 'toi et y retournera, et, que tu le saches ou non^ tu n'obéiras qu'à tes propres ordres, lloë I tu seras semblable à beaucoup d'autres I
3l4 AVF7ITURES
Et la Dame s'évanouit dans Tair.
Quand Iloë fut devenu im homme, il montra, ainsi qu'il sied auxprinces, une impétueuse ardeur dans les combats. On était sans cesse en hostilités avec les Etats voisins, et il ne se passait pas de jour sans qu'il eût à exercer son courage. Il se jetait dans les mêlées, tendant sa poitrine aux coups avec cet insouci du péril qu'engendrent la confiance en soimême et l'admiration pour les morts glorieuses. Tout en souhaitant de tomber sur un champ de bataille, il ne pensait jamais qu'il pût être frappé mortellement. Souvent il revenait avec des meurtrissures dont il était fier, et, tandis qu'on le bandait, du pied il frappait le sol avec impatience, souhaitant d'aller cueillir d'autres cicatrices.
A force de se jouer du danger, il lui arriva de s'engager si avant dans les lignes ennemis, que, cerné de toutes parts, il reçut en pleine poitrine im coup d'estoc. Malgré qu'il perdît
LE SEPTENAIRE DE NOTRE AMOUR 3l5
son sang avec abondance, il voulut encore lutter ; mais il défaillit et on le fit prisonnier.
Les ennemis remmenèrent avec de grands égards. Fils de roi, il serait, s'il survivait, un otage précieux. Il fut donc conduit dans le château du prince rival de son père. Les médecins examinèrent la plaie et la pansèrent . en hochant la tête, car ils la croyaient mortelle.
Quand Iloë revint à lui et se vit prisonnier, la colère et la fièvre engendrèrent un délire furieux qui ne fit qu'aggraver son état ; on arriva pourtant à conjurer le premier danger et bientôt il fut sauvé. D'abord dans ses souffrances qui lui évoquaient des souvenirs de liberté, de combats et de prouesses, il trouva une indicible joie qui lui fit aimer sa blessure. Mais lorsqu'il eut cessé de souflrîr, une grande faiblesse l'envahit et il resta étendu sans révolte et sans pensées.
Longtemps après, il fut tiré de sa torpeur par un tumulte de soldats ivres qui revenaient
;if) AVENTURES
de la guerre. Ce bruit le fit revenir au sentiment de soi-même; honteux de son inaction, il préféra la mort et arracha ses bandages. La plaie se rouvrit etunsang noir jaillit.
Iloë éprouvait une telle volupté au retour de la douleur et, dans Tattente de la fin de sa vie, il se défendait si violemment d'être soigné, qu'il fallut rattacher comme on fait d'un fou.
La jeunesse l'emporta sur son appétit de mourir et lentement, lentement, il guérit. Mais toute sa force s'en était allée avec son sang, et, brisé par la longue maladie, il ne pouvai se relever de son lit. Il ne le souhaitait mêmet plus ; il ne demandait que le repos et ne rêvait ni à l'indépendance ni aux batailles, indiflërent à sa claustration dans les murs d'un prince ennemi.
Celui-ci vint le visiter et lui dit que, la paix étantconclue, il ne voulait pas le retenir plus longtemps captif. Iloë répondit qu'il se trouvait bien où il était, qu'il se sentait trop
abattu pour songer au départ et qu'il préférait demeurer encore.
Plus tard le convalescent descendît dans les jardins et y promena son ennui. Ses pas le conduisirent un jour jusqu'aux remparts qui dominaient la plaine. A la vue de l'immense espace qui s'étendait à ses pieds, il sentit son cœur se gonfler et des larmes lui montèrent aux yeux. Là-bas à l'horizon se détachaient les donjons du château paternel : un gros de cavaliers galopait à travers les champs d'avoine. Il eut soif de les rejoindre et d'aller chercher avec eux de belles aventures.
. Il rentra dans la ville pour prendre congé du prince et faire seller ensuite un cheval ; mais plus il approchait, moins il se hâtait. Discutant sa résolution, il se trouvait des raisons dans sa faiblesse pour rester, et lorsqu'il gravit les marches du palais il avait déjà renoncé à son projet.
Dès lors, chaque. matin, il se rendit sur les remparts, et, laissant tout le jour les ailes de
3l8 AVENTURES
son désir planer sur la libre contrée, il revint chaque soir lâchement à son gite accoutumé.
Le temps s'écoulait, lent et monotone.
Iloë dormait quand il fut subitement éveillé par un grand bruit. Il se précipita à la fenêtre et ouït monter de la rue une clameur où dominaient des malédictions contre son père.
La guerre venait d'être inopinément déclarée.
Au son du tocsin, au choc des armes, toute son ardeur d'autrefois ressuscita ; il voulut aller reprendre sa place parmi les siens et courut pour sortir de la ville. Mais il trouva les ponts relevés et des hommes qui le poursuivaient l'appréhendèrent. Gomme il se débattait, le prince vint à passer et ordonna qu'on mit le fugitif dans le plus profond des cachots. Puisqu'on le tenait, il servirait encore d'otage et on n'aurait garde de le laisser fuir.
Iloë fut enfermé dans ime geôle sombre, et il y resta plusieurs mois, hurlant des menaces, appelant la liberté, frappant de la tète
contre les murs et se déchirant les mains à la porte massive.
Pourtant, lorsqu'on vint lui rendre la clarté du soleil, il s'entêta à rester prisonnier. On le crut dément ; la maladie et la captivité avaient sans doute égaré ses esprits. Il fallut le jeter de force hors du cachot.
Et il ne songea pas à retourner dans son pays. Il vécut misérable sur les remparts en regardant tristement la plaine.
— Ah ! dis-je à Sorella, la Dame n avait pas menti. Iloë fat semblable à beaucoup d'autres et il a Jait lai-même sa destinée, La çie est incertaine : elle ne nous mène pas et c'est nous qui la conduisons. Cependant Iloë va quitter les remparts et descendre dans la plaine,
— C'est, me répondit Sorella, qu'il n'y a rien de durable en ce monde.
Elle se tut ; je compris que maintenant elle ne parlerait plus.
320 AVBNTURES
Une clarté grise filtrait à travers les rideaux et combattait V obscurité où nous nous trouscions depuis que le fojrer était éteint. Et, comme Vaube rendait peu à peu plus distinctes toutes choses, je \^is approcher le terme de la dernière nuit du long hiçer qui avait pesé sur nos âmes.
Alors je rompis le silence :
— O Sorella I çoici le jour et çoici le printemps ! Libres, nous allons nous échapper de la demeure close. De même que ces cendres seules rappellent lafiamme qui pétillait hier
dans VâtrCy de même il ne reste de ma jeunesse que les contes que tu m*a^ dits. Leurs clairs symboles m'ont reporté aux jours que nous avons vécus, ou peut-être rêvés, côte à côte. Maintenant nous n^avons plus rien à nous apprendre ; tu m'as fait lire dans ton âme qui m'était un livre fermé. Tous mes torts sont venus de ce que je ne te connaissais pas ; mais pouvais-je te connaître quand je m'ignorais moi-même?... Nous n'avons pa^ été heureux.
LE SEPTENAIRE DE NOTRE AMOUR pi
Elle répondit :
— Crois-tu donc qu'il y ait de plus heu^ reuses amours?
Et je V aperçus qui frissonnait. Etait-ce le froid du matin qui la saisissait après une nuit d'insomnie? N'était-ce pas plutôt F impatience ?
— AdieUj dis-je ; la nuit s'ax^hève. JT emporte ton image dans mon cœur et je la garderai dans ma route parmi les chimères futures.
— Mon image s'envolera de ta mémoire^ dit-elle. A peine serai-je un nuage passant parfois au ciel de ta pensée. Mais tu garderai le sou{^enir, car tous les souvenirs sont semblables à celui-ci. Toutes les amours sont pareilles.
Et elle frissonna de nouveau, et je compris que c'était Vimpatience, car je frissonnais aussi.
Toutes les amours sont pareilles, et il n'en est pas de pleinement heureuses : nous en
32a AVENTURES
étions certains; cependant nous brûlions déjà de faire mentir ces çérités, A peine le printemps était-il çenu que nous le croyions éternel malgré notre dure expérience.
Je me leç^ai et dis encore adieu à Sorella.
Puis je la baisai sur le front. La clarté devenait plus grande.
Et je sortis hâtivement sans détourner la tête ; maiSy comme à cet instant l'horizon ceint de pourpre s'irradiait des feux du soleil levant, je laissai la porte ouverte derrière mx)i, pour que dans la demeure de Sorella pénétrât toute la lumière.