‹ AventuresChapitre 40 sur 46 · RÉCIT D'EULOGE · texte numérisé non relu

RÉCIT D'EULOGE

Nous sommes allés visiter le divin Euloge dans la retraite agreste où, jeune encore, il s'est retiré pour achever ses jours.

Il avait autrefois subitement disparu, à l'heure où une gloire justement acquise eût dû le retenir auprès de nous. Au bout d'un long silence, pendant lequel nous nous étions perdu en conjectures désolées, il nous avait écrit. Il avait résolu, disait-il, de vivre désormais solitaire, occupé aux soins de la campagne, et nous invitait à le venir voir quelque jour, maintenant que la paix était descendue en lui.

Nous l'avons surpris qui arrosait les légumes de son jardin. Au bruit de nos pas il s'est retourné ; il a reconnu ses disciples aimés et nous a serrés dans ses bras.

Ce n'était plus cet homme accablé et meur^ tri par le désespoir. Sa taille s'était redressée; la santé animait ses joues ; les rides de son front s'étaient comblées et ses yeux brillaient d'un feu tranquille. Seuls, ses cheveux tout blancs, attestant les tourmentes anciennes, contrastaient avec la jeunesse de ses traits et la robustesse de son corps.

Euloge nous a montré avec une satisfaction naïve ses platebandes soignées et nous a énuméré les diverses espèces de tulipes qu'il cultive. Nous avons fait le tour du petit domaine ; nous avons visité l'humble maison au sol carrelé et aux murs blanchis à la chaux. Il a appelé sa vieille servante pour lui faire connaître les amis dont il parle souvent. Il nous a encore montré sa volière et le hangar où sont ses instruments de jardinage et de pêche.

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Puis nous nous sommes assis sous une tonnelle de chèvrefeuilles au bord de la rivière ; il nous a fait admirer la limpidité des eaux courantes, riches en poisson, et la fraîcheur des rives ombreuses.

Et, tant son contentement nous pénétrait, nous nous plaisions à le laisser raconter sa vie nouvelle; on eût dit qu'il n'avait jamais connu d'autre existence. Tout le jour se passa à converser ainsi ; il ne fut pas question du passé. Cependant aux approches du soir, quand nous dûmes songer à le quitter, nous lui demandâmes si vraiment nous ne le re verrions plus parmi nous.

Il secoua la tête :

— Ma maison est la vôtre, fit-il, ^t vous y serez toujours les bienvenus.

Nous ne pûmes alors nous contenir ; nous lui dîmes combien nous manquaient ses exemples et ses conseils.

— Vous nous avez abandonné, disions-nous ; nos œuvres avaient besoin* d'être animées de

votre souffle. Quellesqu' aient été vos douleurs, vous les aviez su dominer, et votre art avait tiré de ces souffrances passagères Fessence de poènies étemels. La renommée était venue d'elle-même au-devant de vous ; nous nous nommions avec fierté vos disciples. Pouvezvous ainsi nous priver de la nourriture que nous attendions et vous frustrer vous-même des voluptés de la gloire ?

Euloge nous répondit :

— Ne pensez point m'arracher d'ici: je suis heureux. Mais je vous dois le récit des événements qui déterminèrent ma résolution. Je ne veux pas que vous m'accusiez de dureté de cœur, ni que vous partiez en haussant les épaules, comme si j'étais un insensé. Après m'avoir entendu ne me jugez pas ; souvenezvous qu'on n'a de maître en ce monde que la souffrance. Ne vous laissez point non plus décourager : il faut que chacun s'instruise par soi-même.

Quand ma bien-aimée Déa fut morte, le

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désespoir fit de moi cet être misérable qui n'avait plus de volonté que pour rejoindre sa compagne perdue. Vous avez connu Déaet vous savez que nulle créature ne méritait d'être plus passionnément adorée. Elle était mon unique fin et Tunique raison de moi même ; elle partie, j'étais un corps errant dépouillé du souffle qui Tanimait. J'ai maudit la Divinité et j'ai cherché la mort qui me dédaignait. Mais les hommes sont plus impitoyables que les Dieux ; ceux-ci ne pouvaient m' empêcher d'accomplir mon dessein ; les hommes m'arrachèrent aux eaux où je m'étais précipité.

Je subis une longue maladie et je fus condamné à vivre. Je me suis alors rappelé cet art qui avait été le confident de ma joie et j'en fis l'ami discret de ma douleur.

Mes plaintes contenues ont rompu leur digue ; j'ai écrit dans la fièvre ces poèmes qui s'échappaient tumultueusement de mon cœur. A ce labeur je trouvais un délicieux

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apaisement; je ne portais plus en moi le poids de pensées secrètes ; mon âme s'allégeait de tousses tourments. Et je n'étais point consolé, car je croyais encore à l'éternité du souvenir, mais j'étais délivré des larmes qui m'étouffaient.

Mes amis, et vous parmi eux, s'inquiétaient de l'isolement où je me tenais. Ils forcèrent ma porte et me surprirent au travail.

Ils en montrèrent du plaisir, et, me rappelant ces premières œuvres auxquelles ils avaient déjà voué leur admiration, ils me de mandèrent de leur faire connaître quelquesuns de mes récents vers. Je m'en défendis d'abord ; une pudeur de dévoiler ainsi les mystères de mon àme me retenait; mais le désir de la louange chassa ma honte et je lus quelques strophes. J'achevai ; vous pleuriez et ne trouviez rien à me dire. Je n'avais jusqu'alors connu d'émotions que celles de l'amour heureux ou malheureux; mais soudain un sentiment nouveau gonfla ma poi-

RÉGIT D*BULOOB ail :

trine, et je me ressaisis à cette vie que je subissais avec mépris.

Vous m'avez supplié de publier ces poèmes.

Et j'ai commis cette lâcheté, car le soleil naissant de l'ambition fondait peu à peu les vestiges de ma douleur.

Et je connus la gloire, cette force inopinée et fantasque qui met aux lèvres de tous les hommes un nom qu'ils ignoraient la veille.

Mon orgueil fut si grand que ma conscience domptée assista sans révolte à ce triomphe.

Cependant le courage que donne le succès me poussait à écrire de nouvelles œuvres et à conquérir des louanges encore. J'allai me retirer pendant les mois d'été dans une solitude propice.

Aux premiers temps de notre union, j'avais habité avec Déa une de ces villes pompeuses et mortes où subsiste seulement la mémoire d'époques abolies.Notre amour avait soif d'isolement; il s'était plu à la majesté de cette ville aux larges avenues désertes près de laquelle

se dresse au milieu d'un pare admirable la demeure à jamais close des rois. C'est là que je vins, poussé par cette nécessité qui veut que nous allions nous-mêmes au-devant de notre châtiment.

Au lieu du calme souhaité, je retrouvai partout le souvenir de Déa, obsédant comme un remords.

Je passais mes journées à errer dans le parc. Jadis nos rires avaient éclaté sous les quinconces ; nous nous étions poursuivis comme des entants dans les dédales de buis.

Notre jeune amour s'épanouissait avec insouciance sur le domaine de la mort. Aujoiu*d'hui, j'étais opprimé par le silence ; je frissonnais de la mélancolie de cet abandon ; je n'osais regarder les statues brisées ; le bruit des fontaines m'apitoyait comme un sanglot; les ifs taillés se découpaient sur le ciel comme des emblèmes funéraires. Le cortège des hôtes disparus se déroulait devant moi ; au détour des allées je pensais me rencontrer avec le

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fantôme de la morte. Bientôt je me pris à redouter la majesté tragique des allées et je n'osai plus m' enfoncer sous leur ombre.

Et je fus désormais promener ma mélancolie sur la terrasse du château. Rien n'était plus désolé que ce lieu, dominé par la longue façade dont les fenêtres ne s'ouvriraient plus devant l'horizon peuplé de forêts ; mais du moins y étais-je seul. Sous cette terrasse était un bassin où les tritons dédorés avaient cessé de vomir de bouillonnantes cascades.

Un jour que je m'étais assis auprès de ce bassin et que, plongé dans ma méditation, je fixais devant moi l'eau lourde et immobile, j'aperçuâ le reflet d'un visage contre le mien. Et je poussai un cri, car il me semblait avoir reconnu Déa. Mais le visage disparut aussitôt.

— Rêve ou folie, pensai-je ; quelque passante sans doute s'accouda là-haut sur la terrasse, et s'est enfuie, effrayée.

Mais tout le reste de la journée et toute la

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nuit, je fus tourmenté par la vision de cette ombre indécise.

Le lendemain, franchissant la grille du parc, je découvris à quelques pas devant moi une promeneuse solitaire. Elle avait la gracieuse démarche de Déa et la même taille ; sur sa tête nue s'enroulaient les tresses de cheveux sombres comme ceux de ma bienaimée. Elle portait une robe de soie noire, élimée et fripée ; on eût dit d'une Déa misérable, traînant les restes de son ancienne opulence.

La promeneuse allait droit devant elle et je la suivis longtemps, redoutant de voir son visage qui eût peut-être dissipé ma douloureuse illusion.

Il m'arriva souvent depuis de Tescorter ainsi ; je ne sortais plus de chez moi que dans cet espoir. Cependant, il arriva que nous nous trouvâmes face à face ; elle me regarda tristement et passa* L'émotion me fixa à la place où nous nous étions rencontrés.

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La promeneuse était à Déa ce que les derniers jours d'automne sont au naissant avril. Elle avait le même visage ; mais ses traits étaient las et flétris ; Tune était rose et joyeuse, l'autre pâle et morne ; ettoutesdeuxétaienttrès douces. Je fus plein de pitié pour cette femme.

Nous nous rencontrâmes chaque jour: je la saluais et elle s'efforçait à me sourire.

Quand la porte de la pitié s'est ouverte, le cœur devient sans défense. Il y eut un moment oùje sentis quej'aimais.Cependantje n'ai point adressé la parole à la promeneuse. Parle- t-on aux fantômes, ces apparences des morts?

ces apparences de nos rêves ?

Un soir que pour rentrer à mon logis j'avais pris un chemin inaccoutumé, il me sembla de loin reconnaître une silhouette familière. C'était elle. Elle se tenait à l'angle d'une ruelle obscure et attendait. La rue était déserte ; je ne me montrai point et, le cœiu' battant d'une inexplicable angoisse, j'attendis aussi.

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Des pas sonnèrent sur le pavé. Un vieillard, que rivresse faisait chanceler, approcha. Il passa près d'elle et elle se suspendit à son bras. Il la repoussa ; mais elle s'attacha à lui ; elle lui parlait bas tout près du visage, et il ricanait. Je m'enfonçai dans Tombre d'un porche; ils me frôlèrent sans me voir et j'entendis... Ils s'éloignèrent ensemble.

Ah ! Je croyais avoir déjà subi toute la souffrance supportable aux forces de l'homme. Le désespoir qui me terrassa en cet instant m'apprit combien je me trompais. Quel qu'eût été mon deuil à la mort de Déa, ce n'était qu'une peine d'enfant en comparaison de ce désespoir. Je m'affaissai sur le sol en sanglotant.

Une main se posa sur mon front. Je levai la tète et je vis devant moi cette prostituée. Des larmes roulaient sur ses joues. Elle me prit par la main et je me suis laissé conduire.

Elle me mena dans sa maison. Elle habi-

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taituïie chambre misérable. Mes yeux hagards se posèrent sur la table où brûlait une lampe fumeuse ; il y avait quelques pièces d'or qui luisaient, et un livre.

La prostituée me tendit ce livre ; les pages souvent feuilletées en étaient salies et à moitié arrachées. Et j'ai reconnu ces poèmes que vous avez nommés un chef-d'œuvre.

Nous avons passé la nuit à pleurer ; et, au matin, je l'ai baisée au front et je l'ai appelée ma sœur. Ensuite je suis parti.

J'ai brûlé mes manuscrits et j'ai quitté la ville. Mon 'père m'avait légué cette petite terre ; j'y suis venu demeurer. La nature m'a enseigné à suivre la vertu de ses exemples et ses voix ont endormi mon âme douloureuse. —

La nuit était tombée ; elle était sereine et recueillie comme Euloge. Mais il faisait sombre en nous-mêmes.

Nous avons dit adieu à celui qui avait été

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notre maitre et nous sommes revenus en silence.

Et rentrés dans nos demeures nous avons encore composé des poèmes.

A A. Doazan,

The mind is its own place* and in itself Can make a Heav'n of Hell, a Hell of Heav'n, What matter where, if I be still the same?

(MiLTON. Paradis perdu. Livrel)

Avec son dernier écu Alain régla la dépense de son repas, puis il se leva de table et quitta Tauberge. La nourriture copieuse, la boisson fraîche l'avaient mis en bonne humeur, encore qu'il fiit joyeux à l'ordinaire, et, si d'autres se fussent inquiétés de l'avenit et se fussent attristés d'avoir dissipé leur fortune jusqu'à la dernière pièce de monnaie, lui n'y songeait même pas. Sa bourse vide était aussi lourde à sa poche que cette bourse bien garnie qu'il avait emportée en quittant la maison paternelle, voici quelque mois. Car il

vivait peu des réalités, mais de ses belles imagrinations, et il n'était pas en peine de ces trésors inouïs cachés dans les souterrains magiques, ou de ces cassettes pleines de rubis enfouies au pied d'un arbre et dont les Fées nous révèlent la place en rêve.

C'était toute l'ardeur d'un midi d'été. On faisait la sieste au village, portes et volets fermés; seules quelques poules traversaient la route poudreuse et aveuglante et picoraient au soleil. Alain se glissait dans l'ombre étroite des maisons, mais, quand il fut sorti de l'abri des dernières fermes et qu'il aperçut le ruban droit et interminable qui s'allongeait entre les moissons, il résolut d'attendre que la chaleur s'apaîsàt. Et il se dirigea par un chemin de traverse vers ime hauteur où un bouquet de chênes tordait son feuillage grillé. Là, il s'étendit sur l'herbe chaude, ferma les yeux et, bercé par le concert des grillons, des sauterelles et des abeilles, il s*eiîdormît.

Ses songes fuirent tnagnifiqùes. Clomnie dés

pensées séduisantes raccompagnaient toujours pendant la veille et que son esprit n'était jamais énervé par des soucis ou des idées moroses, le sommeil lui était léger et, lorsqu'il s'y livrait, tout le peuple d'êtres héroïques et surnaturels qu'il avait accoutumé de fréquenter lui apparaissait avec précision et se mouvait en gestes extraordinaires au milieu de décors qui n'étaîentpas de ce monde. Cette fois-ci, soit que l'excellence du repas y eût aidé, soit que le dernier lien qui l'eût retenu aux réalités terrestres se fût détaché, il jouit d'incomparables merveilles ; aussi dès que ses yeux s'ouvraient, las d'être clos, il s'obstinait à se replonger au sommeil.

Quand il dut s'éveiller tout à fait, le jour touchait à son déclin. Ses regards découvrirent aussitôt une jeune paysanne qui, un panier de provisions à la main, s'était arrêtée auprès de lui. Elle, se voyant surprise, rougit beaucoup et resta un moment interdite. E osait enfin s'en aller lorsque Alain lui dit ;

— Suis-je devenu si effrayant ou deviendrais tu moins curieuse?

Elle balbutia :

— Excusez-moi ; je passais par ici... et je vous regardais, car vraiment vous aviez Taîr si heureux... si heureux, que jamais je n'avais vu quelqu'un dormir avec tant de plaisir.

— C'est vrai, dit Hubert en se relevant, qu'il me fut rarement donné de goûter à de pareils rêves. Mais étaient-ce des rêves ? et qu'est-ce que le sommeil? Peut-être vivonsnous alors notre vraie vie. A présent il s'agit de se remettre en chemin.

Il contemplait l'immense pays de plaine, indécis de quel côté il se dirigerait. Il s'écria en désignant le côté de l'horizon où le soleil s'effondrait au milieu de nuages bizarrement découpés siu» l'or du ciel :

— Regarde ! Tu vois cet océan là-bas ; ce soir je coucherai siu* son rivage éclatant. J'en eus une vision naguère : ce songe prophétique s'accomplit et je sais où je dois me rendre.

Si tu t'en vas par là nous ferons route ensemble.

— Oui, je rentre chez nous, dit la paysanne ; c'est à une bonne heure d'ici et nous n'arriverons pas avant la nuit. Mais vous aiu*ez une longue marche avant de trouver ime auberge poiu* dîner ; il n'y a dans notre hameau que quelques maisons de cultivateurs et je dois même venir toutes les semaines faire les provisions dans ce village où vous avez passé ce matin.

— Eh mais, dit Alain, il me semble que l'on découvre assez bien une ville qui ne doit pas manquer d'hôtelleries.

Et il se mit à lui décrire cette ville qui déroulait au bord de l'océan ses sombres remparts surmontés d'édifices aux architectures fantastiques, de dômes, de tours et de clochers. Il lui montra encore des vaisseaux aux voiles de pourpre qui rentraient au port et d'autres qui parcouraient en tous sens les vagues embrasées.

La jeune fille Fécoutaît avec stupéfaction et sondait vainement Thorizon :

— Hélas ! répondit-elle, je ne vois que le soleil et les nuages.

— Crois-moi, dit Hubert qu'une telle réponse n'était pas pour déconcerter, car il était habitué à ce qu'on fut surpris de ses paroles ; il faut croire ceux qui savent et j'imagine que tu es un peu ignorante.

— Je n'ai jamais rien appris. Mes parents sont très pauvres et toute petite j'ai dû aider à la maison au lieu d'aller à l'école comme les autres.

— Mes parents étaient riches, dit Alain.

Enfant, j'avais une nourrice, parée plus qu'une dame, qui me racontait de merveilleuses histoires. Plus tard on m'a mis au collège, mais je n'aimais pas à travailler ; je ne pensais qu'aux récits de ma nourrice. Poiu^tant il m'a fallu apprendre à lire et j'en ai été récompensé aussitôt, car, au lieu des livres ennuyeux qu'on nous donnait à apprendre, je lisais en cachette

des fables et des contes. J'étais un mauvais écolier, et, bien que toujoiu*s puni, j'étais plus heureux que mes camarades : ils pâlissaient dans leurs salles d'étude et, lûême en récréation, ils étaient prisonniers entre les murs du préau ; moi, je vivais loin d'eux. Fermé dans la classe ou dans le cachot, j'avais des ailes et un anneau magique grâce auxquels je fuyais. On me voyait là ; et cependant je me trouvais tantôt dans un palais, tantôt sous les^ombrages d'une forêt enchantée, tantôt sur ime barque traînée par des cygnes ou des colombes ; je délivrais des captives etje leur rendais leurs royaumes, j'égorgeais des monstres aux gueules en feu, je dansais des rondes avec des génies ailés, je conversais avec les oiseaux etje visitais les étoiles. De bonnes Fées me protégaîent dans toutes mes entreprises et les méchantes Fées qui les contrariaient finissaient toujours par être métamorphosées de belles qu'elles étaient en laides et vieilles sorcières ou même souvent en drapaUdô ou autres reptiles.

aiS AVENTURES

— Vraiment, dit la jeune fille émerveillée, vous avez vu tout cela !

— Tout cela et bien d'autres choses encore.

Et c'est parce que ma nourrice m'enseigna la seule science lorsqu'elle me berçait dans ses bras.

Et il continuait à l'étonner de ses récits.

Us suivaient im sentier tracé entre les blés hauts, perdus jusqu'à mi-corps dans cette mer d'épis que le moindre souffle d'air faisait frissonner et sillonnait de larges ondes. Les rayons obliques du soleil couchant versaient de l'or sur l'or de la plaine et le ciel semblait prolonger à l'infini ces campagnes, semblable lui-même à un champ de blés mûrs.

. Alain dit encore :

— Au sortir du collège, je vins habiter chez mes parents et j'y menai une vie oisive et sédentaire; ils combattaient de toutes leurs forces mes envies d'indépendance et de voyage. Mais je me consolais sans peine, maître toujours de mes talismans. Le jour, j'as-

sistais de ma fenêtre à des spectacles fantastiques, et pourtant elle ne s'ouvrait que sur la pelouse limitée par des cèdres et des chênes verts ; et la nuit, mes rideaux tombés, je m'enfuyais comme par le passé vers les régions qui m'étaient familières. J'ai lu aussi bien des livres où je trouvais des événements inconnus auxquels je brûlais de me mêler moi-même. Et je pensais : Si telles sont mes visions lorsque je ne sors point de cette maison, quelles me seront données lorsque librement je parcourrai le monde ? Mon père mourut, puis ma mère.

Rien ne me retenait plus dans mon pays . Je vendis ma maison et, portant sur moi toute ma fortune, je partis. Depuis, j'erre au petit bonheur, vivant au jour le jour, ici ou là. Et l'argent ne comptant pas pour moi, je l'ai pordigué au gré de mes fantaisies. Il fut vite dissipé; j'ai consommé ce matin ma ruine.

— Mon Dieu! dit la paysanne, et qu'allezvous devenir à présent?

— Je vais commencer à vivre, et je m'en

réjouis, car, à vrai dire, depuis mon départ il ne m'est rien arrivé de plus extraordinaire qu'auparavant. J'ai aperçu comme aujourd'hui bien des cités étranges du côté du soleil couchant, mais je n'y pus jamais touclier ; la nuit tombait avant que je les atteignisse et je m'égarais. Souvent j'ai surpris près de mon lit desFées à me sourire, mais elles s'échappaient vite en se moquant, sans qu'il me fût possible de saisir leurs paroles. J'ai même été victime des machinations de quelque redoutable magicien, et j'ai subi d'assez piteuses mésaventures. Une fois que dans la forêt j'avais découvert une princesse, endormie depuis plus de mille ans sans doute, je me penchai sur elle et l'éveillai d'un baiser. Je fus remercié par deux giffles cuisantes ; elle s'était métamorphosée en une grossière villageoise qui m'accabla d'injures. Une autre fois, c'était la nuit, les rayons de la lune blanche descendaient à mes pieds, formant un clair chemin qui conduisait jusqu'à cet astre où

est le trône d'albâtre de la reine Tîtania.

Combien souvent n'avais-je point gravi jusqu'aux étoiles, accroché à la frêle échelle de soie de leur lumière tremblante ? Je m'avançai donc confiant sur ces marches transparentes, mais tout à coup je fus précipité dans un lac à Teau glacée d'où je sortis à grand peine, honteux et transi. Or si j'éprouvai ces mécomptes, et d'autres que j'oublie, la faute en est, je pense, à ce maudit argent qui nous attache à la terre et nous force à partager les erreurs des hommes.

— Et où dînerez- vous ce soir, où trouverezvousun lit?

— A la grâce de ma destinée, dit-il.

Il avait déjà oublié la ville vers laquelle il se hâtait, car l'horizon avait changé d'aspect. L'océan, la cité, les vaisseaux, les remparts et les dômes tout s'était mêlé et confondu. Il n'y avait plus que de vagues lueurs, qui zébraientles nuages agglomérés en, une masse sombre ,

Sa jeune compagne, apitoyée sur son sort, lui dit :

— Malgré leur pauvreté, mes parents sont bons et hospitaliers. Venez chez nous ; ce soir du moins vous trouverez un repas servi et vous aurez tout le foin de la grange pour vous coucher.

Alain accepta et la remercia :

— Ne vois-tu pas déjà s'exercer Taction d'une puissance amie ? J'étais sans gîte et sans argent et me voici hébergé. Ce n'est pas le hasard qui t'a placé sur mon chemin.

Ces dernières paroles troublèrent la paysanne plus profondément encore que tout ce qu'elle venait de lui entendre dire. D'abord elle avait pensé qu'il était fou ou qu^l lui disait des mensonges, mais elle avait été vite subjuguée par la nouveauté de ces histoires singulières et par la conviction et l'enthousiasme de sa voix. Quant à Alain, il savourait le plaisir de se sentir admiré et écouté ; l'offre spontanée de sa compagne lui avait été

très sensible. Us étaient devenus tout à fait amis.

Au sortir des blés ils prirent un chemin qui partageait de petits enclos aux maigres cultures, séparés les uns des autres par des murs croulants. On voyait de loin en loin des maisons basses, écrasées sous un toit de chaïune ; les lampes s'y allumaient comme au même moment les étoiles au ciel. La jeune fille montra une de ces maisons en annonçant qu'ils arrivaient et que c'était là ; puis elle se mit à courir pour devancer Alain et prévenir ses parents qu'elle leur amenait un hôte.

Alain fut bien accueilli. Les paysans s'excusaient sur leur pauvre logis et leur mauvaise chère, très impressionnés par la présence d'un convive d'aussi bonne mine. Mais Alain n'étaitpasfier ; il avait grand appétit, l'humeur bavarde, et il les mit vite à l'aise.

— Notre Lise, dit le père, nous a dit que vous voyagiez pour votre plaisir ; vous feriez

le nôtre, à nous qui ne sommes jamais sortis de ce bourg, en noua parlant de ces voyages.

— Bien volontiers. Et, si cela vous est agréable, je ne saurais mieux vous remercier de votre hospitalité.

Toute la soirée se passa donc à Técouter ; il ne tarissait pas et il s'échauffait au bruit de ses propres paroles. Lise, haletante, suspendue à ses lèvres, tantôt riait, tantôt pleurait, selon le récit ; mais ses parents hochaient la tête d'un air incrédule, et parfois se regardaient avec un ahurissement naïf.

La lampe manqua d'huile ; on s'aperçut alors qu'il était très tard.

— C'est Lise qui va faire des rêves cette nuit, dit la mère, après toutes ces choses qu'elle a entendues !

— Ah ! c'est bien singulier, pour sûr, dit le paysan. Si c'était un autre que vous, je ne le croirais pas.

Mais il était très embarassé, en parlant ainsi

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par politesse, car au fond il savait à quoi s'en tenir.

On conduisit Alain à la grange. C'était un petit bâtiment derrière la maison ; le bas était occupé par Tétable où couchait Lise avec la vache et le chien ; T étage unique était rempli de fourrage, on y entrait du dehors par une échelle appuyée sur le rebord d'une porte dont les vantaux avaient été enlevés. Les paysans avaient voulu offrir leur lit à Alain; il s'était refusé à l'accepter. « La nuit était douce, disait-il, et il aimait la couche moelleuse et parfumée des foins, plus saine que tous les duvets du monde. » On se dit adieu.

Alain s'installa dans son logis rustique, mais il avait dans l'après-midi dépensé tout son sommeil. Il ne pouvait s'endormir et se retournait sans cesse, très agité, la tête pleine des merveilles qu'il avait remuées et évoquées au cours de la journée. Il regardait par la porte béante les régions profondes et som-

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bres où se déroulaient les guirlandes argentées des étoiles, et il conversait avec les planètes qui semblaient lui répondre de leurs clignements mystérieux. Soudain il vit une forme légère s'élever doucement entre ses yeux et Tinfini. L'apparition s'encadra dans la porte, franchit le dernier échelon et glissa sur le foin en s'avançant vers lui ; comme elle avait le dos tourné à la clarté nocturne, il ne distinguait pas son visage ; il se souleva sans surprise tant il y était préparé, et il étendit les bras pour la saisir. Mais ce n'était que Lise, dont la présence cependant ne laissait pas que d'être étrange. Elle n'était d'ailleurs plus la même ; ses joues rouges de paysanne bien portante étaient pâles comme les joues d'une malade ; elle grelottait de tous ses membres ; et, quand elle parla, sa voix, qu'elle avait un peu forte, fut sourde et tremblante.

— Levez- vous, dit-elle; suivez-moi sans faire de bruit... Si le chien aboyait nous serions perdus.

— Qu'arrive-t-il donc? dit Alain.

— Ne parlez. pas si fort... Je vous expliquerai cela plus tard quand nous serons loin.

Maintenant il faut partir... Je vous en prie...

Elle sortit et redescendit réchelle. Alain la suivit. Ce qui se passait lui semblait presque naturel, c'était le véritable commencement des aventures qu'il cherchait.

Ils traversèrent la cour et la salle où ils avaient pris leur repas. On entendait la respiration pesante des vieux parents couchés dans la pièce voisine. Le plus difficile était de tirer sans les réveiller le verrou de la porte qui donnait sur la route. Lise tremblait si fort qu'elle n'en pouvait venir à bout ; les moindres grincements déchiraientle silence, et tous deuxrestaient ensuite immobiles, cloués parla peur pendant d'interminables secondes. Enfin ils s'échappèrent, laissant dans leur précipitation et leur crainte le seuil ouvert derrière eux.

Us allèrenttrès vite et longtemps. A l'aube,

Lise, exténuée parles émotions quelle avait eues et par cette course précipitée, s'assit contre une haie. Alain attendit pour la questionner qu'elle eût repris son souffle.

— Tu m'as promis de t' expliquer lorsque nous serions loin. Avons-nous pour cela franchi une distance raisonnable ? Tu penses que je voudrais enfin savoir pourquoi nous nous sommes enfuis comme des voleurs. Et aujourd'hui je me trouve plus curieux et plus étonné que tu l'étais hier.

— N'avez-vous donc pas encore deviné ?

— Il faudrait être sorcier, répondit-il en riant, et cet état ne me fut pas donné à ma naissance.

— C'est poiu'tant bien simple ; nous partons ensemble, voilà tout. Ce matin vous auriez quitté la maison après nous avoir dit adieu. Je n'aurais pas pu vous suivre ; mes parents ne l'auraientpas permis. Il m'aurait fallu rester à balayer la maison, paître la vache, laver la vaisselle et faire le marché au village ; et

LES ŒUVRES DU MENSONGE a^Q

j'aurais toujours pensé à ces belles histoires que vous m'avez racontées, à toutes ces choses qui ne devraient jamais m'arriver, tandis que vous iriez vous embarquer pour des pays fantastiques et bavarder avec les fleurs et les oiseaux. Vous m'avez révélé les merveilles qu'il y a dans le monde, et j'ai envie de les connaître. Je veux partager votre sort; nous irons ensemble où vous voudrez, partout. Vous épouserez un jour une dame très riche qui vous attend dans une grotte de diamant, et moi j'accorderai ma main au prince charmant que jfe ^e puis manquer de rencontrer.

— Et tes vieux parents? Tu ne doispasles abandonner ainsi; ils ont besoin de toi.

— Quand je serai reine, je serai riche et je les ferai venir à ma cour dans des carrosses dorés. Je les quitte pour peu de temps et c'est pour leur bonheur.

Alain se rendit à ces raisons ; il n'en eût pas trouvé de meilleures pour les contredire.

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Et il était très orgueilleux d'avoir été pris au sérieux une fois dans sa vie et d'avoir fait école sans le chercher. N'y avait-il pas aussi quelque chose de surnaturel dans cette décision de l'ignorante paysanne ?

Le soleil levant éclaira leur joyeuse espérance. Ils repartirent, unis comme un frère et une sœur; elle, pleine d'admiration et de reconnaissance, lui, fier de la conduire et de la protéger. Ce jour-là il ne leur arriva rien de particulier. Leur repas leur fut offert par un prunier qui tendit vers eux ses branches lourdes ; ils puisèrent à pleines mains l'eau délicieuse d'une source; ils dormirent chastement côte à côte dans l'herbe molle d'un fossé. Mais le lendemain ils trouvèrent au milieu de la route une bourse de cuir qui contenait des pièces d'or. Cette petite richesse les combla de joie ; ils se l'approprièrent sans scrupule, sachant bien qu'elle avait été mise là par leur bon génie.

Ils vécurent en vagabondant ; ilsménagaient

leurs ressources, et,ravenirleur semblant assuré, ils étaient infiniment heureux.

Or ce qui devait arriver arriva ; ils se sentirent peu à peu pris d'amour Tun pour Tautre et s'aimèrent. La toute puissante magie de la passion transforma l'univers et les métamorphosa eux-mêmes. Jamais les aspects des campagnesne leur avaient paru si beaux, jamais la nature ne s'était épanouie avec une ardeur si puissante ; les fruits prenaient des saveurs plus suaves; les jardins débordaient de parfums ; les orages, fréquents en cette saison, avaient une fureur plus tragique et ils assistaient avec admiration à ces drames, combats de cavaliers armés de lances scintillantes se ruant les uns contre les autres au galop de leurs chevaux noirs, combats dont les vainqueurs recevaient en prix la couronne d'un arc-en-ciel fleuri. Et rien n'égala jamais la somptuosité de leurs crépuscules, ni les fêtes riantes de leurs aurores. Ils ne connaissaient

2 '2 AVEXTUIirS

plus le nombre el la durée des heures et des jours ; le temps rapide évoluait autour de la joie conslanle de leurs âmes. Ils habitaient une contrée nouvelle et les hommes qu'ils renconlraienl étaient différents des hommes qu'ils avaient connus autrefois; tous semblaient bons, heureux et beaux comme eux. Les moissonneurs les interpellaient joyeusement; les portes où ils frappaient s'ouvraient aussitôt : et les paysans qui les surprenaient sur leurs terres les laissaient aller en souriant.

Mais la plus étrange métamorphose était la leur. Ils n'étaient très beaux ni Tun ni Tautre.Lapi*emièrelbis qu'Alain avait rencontré Lise, il n'avait vu quune petite paysanne, pauvrement mise, dont le seul charme était la jemie fraîcheur. Et Lise avait trouvé qu'Alain était un monsieur de la ville et rien de plus. Maintenant elle s'avouait qu'il n'y avait pas sur la terre un homme qui pût lui être comparé ; lui haussait les épaules devant toutes les femmes.

Cependant, depuis le matin où les parents de Lise s'étaient réveillés dans leur maison abandonnée, ces deux vieillards restaient assis devant leur porte, attendant le retour de l'enfant fugitive et faisant pitié à tout le pays. Chaque jour, on eût dit qu'ils comptaient une année de plus depuis la veille; ils étaient tout courbés et tout blancs. Et, à force de regarder au loin et de pleurer, ils étaient devenus presque aveugles.

Alain et Lise ne les oubliaient pourtant point ; ils parlaient souvent d'eux et des présents qu'ils pourraient leur faire, quand ils auraient découvert un trésor. Cela ne pouvait pas tarder ; ils en avaient des présages; c'était à qui renchérirait sur ces magnificences. Lise n'était plus en peine d'imaginations fantastiques ; le jour appuyée au bras de son ami, la nuit couchée sur sa poitrine, elle partageait tousses songes. Ill'avait instruite dans sa science, et elle avait la tète pleine de légendes et de contes qiii lui ser-

vaient à en édifier de nouveaux elle-même.

Cette bourse qu'ils avaient trouvée se vida ; Alain se lassa d'aimer. Ce furent de nouveaux enchantements; d'impitoyables magiciens s'acharnèrent après eux. L'été se transforma en un automne maussade et pluvieux ; la poussière d'argent des chemins fut changée en une fange épaisse ; les blés avaient été fauchés et les grandes plaines rases étaient désertes et désolées. Les feuilles rouillées se détachaient des arbres comme des lambeaux de chair morte ; les vignes dénudées ressemblaient à des troupeaux de squelettes. L'eau des fontaines était saumâtre ; quand ils avaient faim, ils mordaient à des pommes acides et pourries, ramassées dans la boue ; ils frissonnaient dans les meules humides où ils se cachaient la nuit. Les paysans qu'ils rencontraient étaient méchants, misérables et sales; on les insultait, on les traitait en vagabonds et on leur jetait des pierres.

Il leur arrivait quelquefois d'apercevoir au loin une bourse déposée là parleur bonne Fée ; quand ils se penchaient pour la ramasser ils la trouvaient métamorphosée en un caillou ou en un vieux soulier éculé. Pourtant, malgré les souffrances et les déceptions, Alain n'avait pas de colère contre sa destinée. Ces épreuves lui étaient imposées, pensait-il ; elles n'auraient qu'un temps et trouveraient leur récompense.

Aussi les subissait-il avec une indifférence qui pendait Lise plus malheureuse encore. Car, ne se sentant plus soutenue par une tendresse partagée, elle éprouvait toute l'horreur de la dure vie qu'elle menait.

Au lendemain de l'amour on est impitoyable. Alain trouva des paroles cruelles.

Il avait honte des haillons de sa compagne ; il la trouvait vulgaire et sotte. Ses plaintes l'irritaient et, faute de meilleur grief, il l'accusait de ses mécomptes. Lise souffrit dans tout son être ; le cœur de son ami lui étant fermé, elle ne trouva plus de flamme où

2^6 AVKXTUIIKS

alimenter sa folie, et tous les mensonges dont elle s'était éprise devinrent peu à peu des choses mortes et glacées. Elle se retrouva la paysanne ignorante qu'elle avait été, enrichie seulement de regrets et de douleurs.

Ils arrivèrent enfin en vue de l'océan. Alain poussa un grand cri de joie, délivré soudain du poids de toutes les mauvaises heures passées. Le spectacle qui s'offrait à lui était le même que le jour où il avait rencontré Lise.

Déchirant les nuages accumulés à l'occident, le soleil s'abîmait dans les flots dorés que le ciel semblait perpétuer à l'infini. On voyait des vaisseaux aux voiles rouges qui rentraient au port. Une ville s'étendait sut le rivage, et les sombres profils de ses édifices, de ses clochers et de ses dômes se découpaient bizarrement.

— Aujourd'hui, ce ne sont plus seulement les nuages et le soleil, dit Lise en souriant.

Ce sourire et cette douce raillerie irritèrent Alain :

— Il n'y a rien de changé, dit-il, et j'arriverai cette fois malgré toi. Quand je t'ai connue, j'allais partir pour cette ville et, si je n'avais pas perdu mon temps en conversations, je m'y serais reposé le soir même ; je me serais embarqué et mes destinées seraient à présent accomplies. Mais je n'ai pas compris qu'avec ton air inçénu tu n'étais qu'une embûche tendue à la traverse de mes desseins. Et depuis des mois tu t'appliques à m' égarer. Peine perdue ! Je t'ai découverte. Va-t'en ! Je m'affranchis de tes maléfices.

Lise le supplia; elle s'attachait à lui, s'obstinant à le suivre. Que deviendrait-elle, si loin et délaissée ? Mais il la repoussa rudement et s'en alla d'un pas rapide.

Alain se cacha dans la cale d'un vaisseau en partance. Un matelot l'y surprit alors que l'on était déjà loin du rivage* On employa ce

passager forcé à toutes les rudes besogaes du bord ; il fut maltraité, et enfin on le débarqua dans une escale lointaine.

Et il se promena à travers le monde, faisant tous les métiers, riche aujourd'hui, pauvre demain, échappant toujoiu*s à la réalité grâce à la magie de ses illusions. Ses rêves n'étaient-ils pas les seules réalités ? Il fut heureux, il avait oublié Lise et il vécut très vieux et sans remords. Il ignorait avoir semé le deuil sur son passage. Les fleurs qui s'épanouissent ne savent point combien la nuit versa de larmes sur elles et que cette rosée est nécessaire. Transformant sa vie en un poème magnifique, il en avait fait un chefd'œuvre au prix de crimes involontaires.

Car Lise désabusée avait voulu revenir à la maison paternelle. Il fallait vivre, et que de chemin à parcourir! Elle se louait dans les fermes et, quand elle avait amassé un petit pécule, elle faisait quelques journées de mai'-

LES ŒUVRES DU MENSONGB a^O

clie, puis elle recommençait ailleurs. Elle s'aperçut qu'elle était enceinte ; bientôt il lui devint impossible de travailler. Elle demandait Taumône et se traînait péniblement. Elle arriva ; devant la porte se tenait un homme qu'elle ne connaissait pas et qui Tempêcha d'entrer. C'était le nouveau maître; les parents de Lise, las d'attendre, se reposaient dans la tombe. Elle fut désespérée et elle accoucha d'un enfant mort

Fi

C'était par une nuit de ce long hiver qui avait pesé sur nos âmes, hiver si long que nous avions perdu l'habitude d'en compter les jours ainsi que nous avions perdu V espérance de revoir le printemps et la clarté du soleil.

Assis au coin de Vâtre, nous avions résolu d'attendre le lendemain, car l'intuition secrètis d'un proche changement nous pénétrait. La veille on avait aperçu des vols d'hirondelles dans le ciel. A' 'était-ce pas l'indice certain de la saison nouvelle? N'allions-nous

pas, libres, nous échapper bientôt de la demeure close? Mais qu'il était lent le cortège des heures précédant la çenue du jour!

Je regardais ma compagne. Elle était telle que Je l'avais jadis connue, car la jeunesse et la beauté sont éternelles; mais je cherchais en çain à lire sur son çisage son âme que je ne connaissais pas.

Comme nous étions longtemps restés muets

et anxieux, Sorella qui n'avait pas quitté des

yeux l'écroulement des braises dans le foyer ^

Sorella leva vers moi sa tête blonde et dit:

— Dans les fantastiques figures que dessinent les flammes j' ai évoqué ton passé, et ton passé réel m'est apparu sous la forme de contes irréels dont j'ai pénétré le sens. Demain il ne restera dans l'âtre que des cendres froU des ; de même il ne restera plus de ta jeunesse que ces contes. Veux-tu que je te les dise?

Ainsi nous tromperons les dernières heures de la nuit.

Et je lui répondis :

— Parle, Sorellat que je reçwe, une fois encore, ces jours que nous usions vécus ou peut-être rêçés.

PREMIÈRE HEURE. Ainsi parla Sorella:

Pour instaurer en ses Etats le règne du bonheur, le roi du Pays Chimérique avait aboli toutes les lois qui entravaient les amours des hommes.

Or. un matin qu'il méditait en son palais et se félicitait de son œuvre, une femme en pleurs vint se jeter à ses pieds.

Le roi fronça les sourcils :

— Que demandez- vous, Bella ! fît-il ; et, comme il ne recevait pour réponse quie des sanglots, il reprit plus doucement:

— Encore que vos larmes soient une grave

LE SePTKXAIRE DE NOTRE AMOUR 25^

injure à mes lois, je vous pardonne. La douleur sied sans doute à votre beauté et vous vous en parez ainsi que d'autres se parent de sourires.

— Sire, s'écria Bella, votre loi est injuste et mauvaise, et d'elle je viens me plaindre.

Ecoutez-moi avant de me juger ; peut-être qu'après m'a voir entendue vous reconnaîtrez qu'en croyant édicter pour le mieux vous vous êtes abusé. Vous avez rasé les murailles que les préjugés et les mœurs avaient élevées entre nos désirs et leur satisfaction. Et voici que les désirs n'étant plus attisés par les obstacles s'éteignent, qu'il n'est plus de plaisir, tous les plaisirs étant permis, et que de toutes les femmes vous avez fait des courtisanes.

— Que dis-tu? fit le roi violemment.

— Sire ! ne me trouvez-vous point belle et digne d'amour?

— En vérité, jenesaispasdansmon royaume de plus belle créature.

— Pourtant il n'est plus un homme qui

abaisse sur moi les ardeurs de ses regards.

Le roi montra quelque surprise et dit à Bella de s'expliquer.

— Parce que je suis devenue courtisane, dit-elle, les hommes se sont rassasiés de mes lèvres et maintenant ils s'en détournent avec mépris; je suis seule et désespérée. Bientôt à ma suite votre palais sera envahi par la cohue des mécontents qui viendront comme moi réclamer Tinfortune passée, meilleure que le bonheur présent.

Le roi, perplexe, fit quelques pas à travers l'appartement; puis, s'étant dirigé vers une des larges baies où s'encadrait le bleu du ciel, il alla s'accouder au balcon et se pencha sur la ville étendue à ses pieds. Un bruit confus de chants, de rires et de musiques montait à lui, et son visage s'éclaira de contentement:

— Ce peuple n'est pas heureux? dit-il en revenant vers Bella.

— Plus vif, répondit-elle, est le foyer qui va s'éteindre.

LE SEPTENAIRE DE NOTRE AMOUR ùbg

Ils se turent un instant.

Le roi reprit :

— Les meilleures lois portent des vices en elles ; mais, comme ton exemple pourrait devenir source de contagion, je dois t'éloigner. Je vous ai tous voulus heureux et riches d'amour ; ton chagrin et ta pauvreté sont im crime. Je t'exile !

— Pauvre ! cria Bella. Riche, trop riche au contraire ! Je suis prête à aimer quiconque me voudra. C'est pourquoi, ajouta-t-elle tristement, je ne serai pas désirée.

Il y eut encore un silence où tous deux agitaient leurs pensées contraires. Alors, distinctement s'éleva de la rue une plainte monotone. C'était un mendiant insolite qui, venu de pays lointains, cherchait en sa route un amour toujours refusé, quémandant des baisers ainsi que d'autres implorent une aumône.

Lorsque la voix eut cessé, le roi hélant un serviteur lui ordonna d'aller chercher l'étranger. L'étranger entra bientôt et il trouva Bella

2C0 AVKXTrilKS

radieuse, baisant avec reconnaissance les mains royales, car elle avait compris.

Le mendiant était mi tout jeune homme ; à peine un fin duvet ombrageait-il sa lèvre ; de longues mèches brunes aux extrémités roulées sur elles-mêmes tombaient mollement sur ses épaules ; sa figure était calme, étonnée et innocente. Il rougit quand ses regards eurent croisé ceux de Bella.

Le roi feignit d'abord la sévérité, reprochantàTadolescent de mendier les trésors d'amour qu'en ses Etats tous devaient à sa largesse.

— Seigneur, pardonnez-moi, fit le mendiant.

Etranger j'ignore les lois de cette cité bénie.

— Je ne t'adresserai point d'autres remontrances et même je veux que tes peines prennent fin, si tune te refuses pas à échanger ton sort contre celui que j'ai fait à mes sujets.

— J'accepte avec joie! Mon rêve de bonheur n'était donc pas illusion!

— Il y en a pourtant, dit le roi en regardant Bella, qui prétendent ma loi mauvaise.

LE SEPTBXAIRE DE XOTRE AMOCR 26 1

— J'avais tort, implora Bella.

— Va ! dit le roi au mendiant, tu resteras parmi nous.

Le jeune homme se retira, rendant grâces ; il était inondé de joie, mais de sentir les ardentes prunelles de Bella attachées sur lui il défaillait. Elle s'apprêtait à le suivre ; le roi la retint :

— Celui qui mendiait l'amour ne saurait dédaigner tes dons; mais, pour que ses sentiments ne soient point irréfléchis et dérobés par surprise, je veux qu'il aille seul par la ville. 11 ne te connaît pas et il ne peut savoir si tu es digne qu'après avoir rencontré les autres femmes. Il doit être libre dans son choix ; s'il t'élit; je te pardonne.

Le jeune homme errant par la ville rencontra d'abord une vierge qui venait d'atteindre l'âge où elle pouvait disposer d'elle-même. Et cette vierge, émue auprès de lui par un trouble délicieux et nouveau, s'offrit avec des

paroles chastes :

— Nous sommes semblables Fun à l'autre, disait-elle, et les lois de la nature l'emportent sur les édits des hommes ; nous les devons d'abord écouter.

Mais lui répondait distraitement. Il savait ces paroles dictées par la vérité, et pourtant un trouble étrange engendrait en lui le doute.

Plus tard il aperçut Bella qui, comme lui, allait soucieusement. Il vint vers elle et elle, avec des caresses dajis la voix, lui dit :

• — A ta vue, mon visage est devenu tel que le ciel quand les brumes de la première heure ont été fondues par le soleil. Romps à ton tour le réseau de pénibles pensées qui t'enveloppe. Tantôt tu vins dans cette ville et tu me rencontras la première ; ton désir, sans le savoir, m'avait amenée sur ta route : il n'y a pas de hasard tout puissant, il n'y a que des causes inaperçues. Que ta bouche ne fasse pas mentir la sincère rougeur de ta joue qui m'accueillit 1

Il se taisait; elle ajouta :

— Ignorant et aveugle, tu arrives au pays d'amour et tu trébuches; donne-moi la main, je connais les bons sentiers. Jamais l'enfant à peine sorti des langes n'apprendra à marcher à son frère jumeau ; je ferai auprès de toi l'office de la mère qui dirige ses premiers pas. Pour me récompenser de te donner ma science, tu me donneras la volupté de ton innocence.

Que t'importe que d'autres m'aient possédée!

Quand une barque passe sur l'eau d'un lac, le sillon qu'elle y a tracé se referme aussitôt;* l'onde ne se souvient pas de la barque éloignée.

Mais lui, ayant écouté sans mot dire, s'éloigna plein de trouble et de doute.

Et il resta plusieurs jours enfermé dans sa demeure, partagé entre des résolutions contradictoires et craignant de la quitter pour faire fausse route.

Le roi apprit que le mendiant ne faisait nul

2()i AVKXTURlîS

cas de Famour octroyé; il entra dans une grande colère et résolut de chasser le coupable. MaisTémissaire, envoyé pour le chercher, revint seul et quand il eut rendu compte de sa mission et dit pourquoi il revenait seul, le roi manifesta tout son contentement et se glorifia plus que jamais de son œuvre.

Car le matin le jeune homme était sorti de sa demeure et s'était dirigé vers celle de Bella. Et, comme Thuis n'était pas clos, il était entré.

Sorella se tut,

— O Sorella, lui dis-je, dans ma jeunesse, pareil à ce mendiant, j'ai hésité entre la couche des cierges et le lit des courtisanes. Mais j'ai obéi à la mauvaise loi : j'ai frappé à la porte des courtisanes et leur porte s' est ouverte. C'est pourquoi je n'étais plus pur quand je t'ai rencontrée.

DEUXIEME HEURE. Et Sorella prit la parole :

Il y eut un grand tumulte dans l'oasis quand fut annoncée Tarrivée prochaine d'une caravane dont la ligne brune se déroulait dans le lointain des sables.

Les habitants de ce pays hospitalier préparèrent en hâte leurs demeures. Ils se disputaient le plaisir de donner le gite à ceux qui avaient si longtemps dormi sous la tente, de servir des vivres abondants à ceux qui venaient de souffrir la faim, et d'offrir la fraîcheur de leurs jardins à ceux qui n'avaient jamais mis leur tête à l'abri du soleil, et qui, après s'être

reposés quelques jours, reprendraient à travers le désert leur voyage pour l'inconnu.

Ensuite tous se portèrent au-devant des étrangers.

Les femmes s'étaient couronnées et parées de fleurs et de feuillages, enveloppées de couleurs et de parfums pour attirer les arrivants dans leur maison ; les unes se faisaient ainsi belles parce que c'était leur métier et qu'elles rêvaient de dépouiller leurs hôtes ; les autres parce que vierges elles souhaitaient un époux ; les autres parce qu'elles nourrissaient l'espoir secret des adultères; toutes parce qu'elles étaient femmes.

Et les étrangers s'avancèrent. En tête de la caravane marchait le chef. Quoique jeune il semblait un vieillard, tant la fatigue l'avait voûté ; il passa parmi les femmes sans les voir, indifférent à leurs appels et à leurs louanges.

Il atteignit ainsi les premières habitations,

et uue femme qui ne s'était pas mêlée au cortège apparut sur son seuil.

Elle n'était point parée ; elle n'appelait point l'étranger ; elle souriait.

Lui s'arrêta et l'ayant saluée :

— Femme! j^ai faim, j'ai soif et je suis las.

— Entre : des mets te sont préparés ; simples et frugaux ils reposeront ton palais irrité par les épiées et les nourritures faisandées ; tu te désaltéreras à ta soif et tu te reposeras, étendu sur les nattes fraîches.

L'ayant remerciée, il entra et vit que tout avait été préparé pour le recevoir ainsi qu'elle l'avait dit.

— M'attendais-tu donc? lui demanda-t-il

— Je t'attendais ; c'est pourquoi je ne suis point allée à ta rencontre. Toi-même, sans me chercher, tu vins vers moi.

— Et maintenant encore je ne te connais pas.

— Les hommes m'appellent Hélène ; mais pour toi je possède un nom qu'ils ignorent

253 AVKXTURKS

— Hélène ! pourquoi pour moi ce nom que les autres ne savent point?

— Parce que la compassion de te voir épuisé par ta route à travers les sables s'est élevée en mon cœur.

— N'ajoute rien ! je connais ton nom ; mais puis-je te le donner, moi qui l'ai prostitué en chemin à tous les mirages ?

— Oui, dit-elle, car il te fallait traverser le désert aride avant de toucher à l'oasis. Il était nécessaire que tu fisses de mon nom une chose vile et méprisable pour apprendre à me mieux connaître.

— Aujourd'hui donc ma course est finie :

je m'assiérai à ta table et reposerai sous ton toit.

Et ils se nourrirent en commun des mets préparés, et, s'étant étendus sur la couche, ils dormirent ensemble.

Le lendemain, l'étranger sortit de la maison d'Hélène et se promena dans la bourgade en

liesse. 11 rencontra plusieurs de ses compagnons ; ceux-ci Fabordèrent et lui dirent :

— Pourquoi as-tu choisi la demeure d'Hélène ? Les habitants de ce pays prétendent qu'elle a coutume de convier les jeunes hommes avec des paroles fallacieuses. Ce choix est indigne de toi.

Il retourna vers Hélène et lui rapporta ce qui lui avait été dit.

— J'ai eu tort de t' accueillir, fit-elle en pleurant, puisque tu ouvres si facilement ton âme à la méfiance. Je ne me rappelle pas d'avoir jamais laissé un étranger franchir ma porte.

Et chaque jour, quand il sortait, il s'entendait répéter les mêmes discours sur Hélène, et rentrant il l'interrogeait et elle lui répondait semblablement.

Il souffrait du doute dont les germes croissaient en lui, et son bonheur de la première heure l'avait abandonné. La voix de son amie soufflait sur les nuages de sa pensée et les dis-

persait un instant ; mais bientôt ils s'amoncelaient à nouveau.

Hélène avait perdu son sourire, et cepen dant, quand elle rentrait en elle-même, elle se rendait la justice qu'elle n'avait pas menti.

Après un assez long temps de repos la caravane se prépara au départ. Sauf quelquesims qui se complaisaient auprès de leurs maîtresses, tous voulaient courir les risques des régions désolées, espérant qu'enfin ils trouveraient des terres riches et fertiles. Ceux qui s'en allaient vinrent chercher leur ancien chef pour lui demander de se joindre à eux ; il refusa de les voir et, sans leur dire adieu,les laissa partir.

Bien des jours s'étaient écoulés quand une nouvelle caravane apparut à l'horizon. Tout eut lieu ainsi que la dernière fois. Ces voyageurs paraissaient harassés plus qu'auciuis de ceux qu'on avait jamais vus ; mais, abordant

à l'ile de verdure, chacun d'eux appelait par son nom quelque femme parmi celles qui, parées et parfumées, étaient venues à leur rencontre. Ces femmes s'en étonnèrent, ne se souvenant pas d'eux.

Ils avaient cependant atterri à l'oasis, autrefois; ensuite, au lieu de poursuivre leur aventure, ils avaient voulu retourner dans leur patrie plutôt que de tenter encore le hasard. Ils n'avaient point retrouvé sur le sol les traces de leurs pas pour se guider, et, s' étant égarés, ils revenaient découragés, exténués et déçus.

Celui qui marchait le premier, courbé comme un ancêtre, passa indifférent au milieu des femmes, et, ayant atteint les premières maisons du village, frappa à une porte close, puis appela :

— Hélène !

Comme il restait sans réponse, il appela de nouveau :

— Hélène t

272 AVBNTURB»

Hélène dormait aux côtés de son hôte : le bruit les éveilla et celui-ci lui dit :

— Hélène ! n'entends-tu pas qu'on t'appelle ?

— Dormons, c'est une voix que je ne connais pas,

— Hélène I n'entends-tu pas que l'on frappe à la porte ?

— Dormons ; c'est un passant inconnu.

Alors, la voix du dehors dit :

— Femme, j'ai faim, j'ai soif et je suis las. Des mets ne me son^ils point préparés ? Ne pouprai-je m'étendre sur les nattes et oublier ma lassitude ?

Hélène, comme une à qui l'on parle un langage ignoré, écoutait sans comprendre.

Et son hôte soudain s'écria douloureuse ment :

— Celui qui frappe a déjà frappé et tu lui as ouvert.

Hélène ne baissa pas les yeux et répondit :

— Je ne le connais pas.

La voix reprit :

— Tu es digne que je te donne ton vrai nom que les autres hommes ignorent. Voici que j'achève enlBin ma course.

Et rhôte d'Hélène, la voix menaçante:

— Celui qui frappe a déjà frappé.

Elle garda son front calme :

— Je ne le connais pas.

Lui se leva et alla ouvrir la porte. Il fit entrer rétranger qui s'avança avec l'assurance de celui qui revient dans sa demeure.

— Les souffrances que j'ai endurées, Hélène, m'ont-elles rendu si méconnaissable que ma face te semble nouvelle ?

Elle répondit :

— Je ne sais ce que vos paroles signifient ; jamais vos traits n'ont passé sous mon regard.

— Quand je vins jadis, tu m'attendais sans me connaître. Maintenant sans doute lu ne m'attendais pas et tu ne me reconnais plus.

Adieu donc, je pars et je continuerai mon chemin dans le désert.

Hélène, se suspendant avec tendresse au bras de son hôte, lui murmura :

— En vérité, j'ignore quel est cet homme Mais il la repoussa rudement en criant :

— Mensonge ! mensonge !

Puîs^ retenant Fétranger par le pan de son manteau :

— Reste ! tu es chez toi et je t'avais volé ta place.

L'homme secoua la tête et, la main sur la porte, répondit:

— N'accuse pas cette femme d'imposture et contemple la sincérité de ses yeux. Avant ce jour elle n'a jamais vu mon visage et n'en vit point d'autres que le tien. Plus tard peutêtre pourra-t-elle dire sans mentir que le tien lui est inconnu aussi et comme moi tu pénétreras enfin ce mystère.

Sorella resta pensive un moment et me dit:

— Alors que je fai rencontré, tu venais de traverser les illusions décevantes de la jew-

nesse ; je t attendais et tu me donnas mon vrai nom qui était amour, Sifen amis rencontré d'autres avant toi, je l'avais oublié. Pourquoi as-tu récolté les fruits du doute?

Femme qui aime ne se souvient plus d'avoir iadis aimé.

TROISIEME HEUBE. Sorella poursuivit le cours de ses récits :

Une grande assistance avait été conviée aux noces de Bellédop et de Doïomie. Même des pays les plus lointains, tous les invités étaient accourus, somptueusement parés et suivis d'esclaves porteurs de riches présents.

Le aoir des noces, tous se trouvèrent réunis ilaas la salle du banquet, assis chacun selon son rang. Les époux entrèrent les deriiicis en se tenant par la main et se placèrent au milieu d'eux sur des sièges plus élevés.

Bollédor et Dolomie ne cherchaient point à {lissiiimler leur joie ; ils s'entretenaient gai-

ment avec leurs convives, semblant les connaître déjà tous, quoique ils ne les aient encore jamais vus pour la plupart. Ceux-ci laissaient éclater sur leur visage lé bonheur d'être témoins de celui de leurs hôtes ; et les jeunes époux éclairés par le rayonnement de ces faces radieuses sentaient leur plaisir s'aviver, ainsi que s'avive la flamme d'un incendie où Ton répand de Thuile.

Comme on mangeait abondamment des mets qui étaient servis et que les coupes sans cesse remplies se tarissaient aussitôt, l'ivresse devint générale. Il y eut un grand désordre et un grand tumulte et la nuit s'acheva dans la débauche.

Cependant une femme simplement vêtue s'était assise à la place d'iionneur quand avait commencé le banquet et nul n'avait fait attention à elle. Bellédor et Dolomie n'y avaient point pris garde : ils n'avaient pas ime seule fois tourné la tête vers elle pour lui adresser la parole comme aux autres convives.

Aussi un voile de tristesse descendit peu à peu sur le visage de Toubliée qui seule était restée sobre. Des larmes muettes roulant sur ses joues, elle se leva et quitta la salle du banquet sans que personne s'aperçût non plus de son départ.

Plusieurs jours continuèrent les réjouis- Si'iuces. A la table du banquet Tivresse et la débauche ainsi que des oiseaux de proie s'abattaient sur les hôtes et les retenaient dans leurs serres. La place d'honneur demeurait vide, celle qui s'y était assise étant partie pour ne pas revenir; mais les époux, tout à leurs autres convives, ne s'en apercevaient pas.

Ces excès engendrèrent enfin la fatigue, car au plaisir avait succédé l'habitude ; et les nuits furent d'autant plus mornes que l'on s'efforçait de les rendre joyeuses.

Les invités décidèrent de retourner dans leur pays. Bellédor et Dolomie les retinrent

avec insistance, non qu'ils eussent regretté ces départs, tantcesfigures accoutumées etavilies leur devenaient odieuses, mais ils redoutaient de se trouver seuls. Ceux qu'ils avaient retenus manifestaient hautement leur ennui ; ils ne touchaient plus aux mets servis et les coupes pleines restaient intactes devant eux. Semblables à leurs hôtes, les époux se tenaient pensifs et muets et las sur leur siège.

Bien des nuits s'étaient ainsi écoulées, lentes comme un fleuve sans courant, lorsque Bellédor promena ses regards éteints autour de la table. Il vit que tous étaient tristes ; beaucoup s'étaient endormis. Il les appela tour à tour par leur nom, mais, devenus sourds ou privés de parole, ils ne répondirent pas. Et il s'aperçut pour la première fois que la place d'honneur était vide.

Il se pencha vers Dolomie et le lui dit ; alors elle s'en inquiéta avec lui. En vain cherchèrent-ils dans leur mémoire , ils ne purent se rappeler pour qui ce siège avait été réservé. Inter-

28o AVENTURES

rogés, les convives recouvrèrent le langage et répondirent avec un rire mauvais qu'ils n'en savaient pas davantage.

Bellédor et Dolomie se firent de mutuels reproches de leur insouciance ; ils sentaient qu'ils avaient gravement ofTensé Thôte pour qui la meilleure place avait été gardée et devinaient qu'ils s'étaient attirés le s pires soucis.

La nuit s'acheva comme une agonie et la salle du festin était pareille à une tombe.

Mais, quandles lueurs du jour se répandirent, elles éclairèrent les pensées des époux et réveillèrent leur mémoire. Ils retrouvèrent le nom oublié et, pensant pouvoir réparer leurs torts, ils donnèrent aux serviteurs l'ordre de chercher l'absente dans le palais ou sur les routes et de la prier de revenir en lui faisant les plus belles promesses. Les serviteurs cherchèrent et ne la trouvèrent pas.

Bellédor et Dolomie, pour cacher leur dépit et leurs regrets, voulurent ranimer l'éclat des fêtes. Ils trompèrent si bien leurs compa-

gnons qu'ils réussirent à leur donner l'illusion des premiers jours et qu'ils se dupèrent eux-mêmes ; mais les lendemains d'ivresse leur laissaient dans la bouche un goût amer,^ comme si les mets et les vins avaient été empoisonnés. Bientôt les invités s'en allèrent les uns après les autres et on ne chercha plus à les en empêcher.

Leur présence était le lien fragile et suprême des époux; ce lien rompu, ils restaient côte à côte assis à la table déserte, chacun enfermé en soi-même et plus étranger à son voisin de solitude que s'il ne l'avait jamais connu.

La tête cachée dans leurs mains ils pleurèrent, et quand, après de longues larmes, ils osèrent lever leurs fronts, ils devinrent tous deux si pâles que l'éclat des lumières en sembla plus vif. Car ils voyaient tous leurs convives revenus et rangés autour de la table comme par le passé ; mais c'étaient des cadavres immobiles dont les bouches édentées

riaient atrocement et dont les yeux troubles et morts étaient attirants comme des gouffres. Ils étaient vêtus de leurs riches habits d'autrefois devenus des haillons sordides. Devant eux sur les assiettes d'or, de la cendre ; et dans les coupes de cristal, du sang mêlé avec une eau plus salée que Teau de la mer.

Pleins d'horreur et comme cherchant un rerefuge, BellédoretDolomie se penchèrent vers la place qui jadis était vide. Elle était maintenant occupée par une femme parée d'une somptueuse robe de deuil. Et ils l'appelèrent et avec repentir l'implorèrent, la suppliant de rester auprès d'eux et de chasser les fantômes d'alentour.

Mais elle garda un visage sévère et répondit :

— Vous m'avez oubliée au jour de vos noces et je me suis détournée de vous. Sans moi vos noces ont été autres qu'elle ne devaient être ; aussi vos jouissances furent brèves. Vous avez pensé trop tard à moi: je suis celle qui ne

revient pas alors qu'on la laisse partir et qui ne connaît plus ceux qui la nomment après en avoir nommé d'autres. Mais voici que tous vos convives sont devenus d'obsédantes visions et que je suis le témoin de votre épouvante.

Je ne puis avoir pitié de vous, vous-mêmes me fîtes sans pitié ; je ne vous consolerai pas, car vous m' avez rendue moi-même inconsolable. Vous vous êtes perdus l'un l'autre, et, si vous vous retrouvez en moi, ce ne sera plus dans le bonheur, mais dans le regret de l'irréparable.

Je dis à Sorella :

— Au banquet de notre amour nous avons assouvi les appétits de nos sens au lieu de chercher des çoluptés éternelles dans notre âme; nos désirs épuisés^ il ne nous est resté que le remords.

Elle inclina la tête et continua :

— Je te dirai maintenant comment tu f abusas en me parant de tous les mérites que

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rêvait pour moi ton amour et comment cette erreur te perdit. Je te dirai aussi comment, étant ensuite devenu méfiant et injuste, tu m'aecablas de tous les crimes et retombas ainsi sur un écueil contraire.

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