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Aventures galantes de Margot

Dans la vallée de Martigny il y avait im jardin, dans ce jardin il y avait une baraque , et dans cette baraque une jeune fille.

La vallée de Martigny, formée par deux montagnes normandes couvertes de bruyères et de grands chênes , était bien la plus pittoresque des vallées de ce monde.

Le jardin de la baraque , aussi difforme que les quatre pommiers qui l'ombrageaient , était ceint de haies d'épines blanches et de sorbiers j les allées, tapissées d'herbes, glissaient en se contournant comme des

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couleuvres, à travers les pois odorants, les vertes tiges des carottes et la chicorée dentelée; ces légumes coquets faisaient plutôt l'ornement du jardin que les misérables fleurs sauvages à demi perdues dans les touffes d'herbes, et dont les têtes inclinées vers leur tombe ne pouvaient s'élever au ciel, qui est la vie des fleurs.

La baraque du jardin penchait et chancelait comme une vieille femme ; elle était soutenue par quatre troncs de peupliers blanchis par la pluie et déchirés par les mille griffes du temps; le toit, jadis couvert en chaume, n'offrait plus aux yeux le moindre brin de paille : le chaume s'était consumé ; le lichen et la mousse se croisaient partout et tendaient leurs mille petits bras aux plantes grimpanîes qui s'élevaient à eux. Un jour que le vent balayait une poussière fécondante, il avait secoué ses ailes sur le toit de la baraque, et, l'année suivante, des milliers de fleurs s'étaient épanouies sur cet étrange jardin. Contre la cheminée, qui jetait, à de grands intervalles, quelque blanche bouffée, de belles giroflées balançaient leurs panaches jaunes au dessus d'une touffe de violettes fort surprises de se trouver là. A l'angle du pignon, une guirlande de jasmin semblait se complaire en ses molles ondulations, et s'enlaoait

I>E HARGOr. il

amoureusement à deux grands églantiers qui grimpaient de chaque côté de la porte.

La jeune fille c'était Margot.

Elle avait seize ans, des yeux noirs, une baraque, un jardin, un chat gris, une chèvre blanche, trois poules, un coq, et la bénédiction de sa mère,

Margot était seule dans ce monde comme une colombe envolée d'une cage, et dont les roucoulements ne sont répétés que par les échos du soir.

Déjà les amours, les espérances, les chimères, s'abattaient dans son âme comme les papillons bleus dans le calice des roses ; déjà les désirs chantaient en elle comme les oiseaux dans les jeunes buissons; mais les chants étaient si vagues et si confus, qu'elle croyait entendre une mélodie lointaine.

Dès que l'aurore dispersait sa chevelure d'or , Margot descendait de son misérable lit, etpassait sa jupe rayée en cherchant à saisir les formes incertaines et fugitives des songes qui 1 avaient caressée la nuit ; sa jupe mise, elle agrafait sur sa poitrine toute palpitante

il I.KS A\K>TIRKS T.AI.AMKS

encore une brassière à grands ramages, dont sa mère se parait jadis aux fêtes de Noël et de Pâques ) la brassière agrafée, Margot se coiffait d'un mouchoir à fleurs bleues sur fond rouge, et, glissant ses pieds dans des sabots disgracieux, elle s'en allait au jardin planter ou recueillir, selon le temps et la saison.

Quand Iherbe avait perdu la rosée, sa parure, Margot détachait sa chèvre blanche qui bondissait joyeusement vers un champ de sainfoin dont les tètes rouges ondoyaient devant la fenêtre de la baraque. Elle la suivait en" appelant son chat qui guettait les oiseaux sous quelque groseillier touffu du jardin, et elle passait de longues heures à caresser ses chères bêtes, à sourire à U'urs cabrioles.

Comme vous le voyez, rien de plus innocent que les plaisirs de Margot; en vérité , les bergères de Florian n'étaient pas si simples, et ces dames, toutes candides qu'elles fussent, trouvaient sans doute ces plaisirs trop fades.

Lcdiiiiani-he. piMW la messe et poui- la danse, Margot

se parait de sa plus belle jupe, de sa plus belle brassièie et de son chapeau de paille, garni de velours noir :

le dimanche surtout elle était cliarmante ) les galauts de Martigny se souvinrent long-temps de sa toute petite croix d'or, dont le ruban se dessinait sur la blancheur éclatante de son couj c'était un souvenir maternel qui reposait sur sa gorge, une sentinelle sacrée qui semblait en garder la virginité.

Il arriva qu'un jour Margot devint rêv-euso et demeura long-temps à contempler un moulin perché fort pittoresquement au sommet de la montagne, et dont les ailes gonflées par le vent d'est se pourchassaient avec beaucoup d'acharnement. — Margot ne voyait pas seulement le vol rapide des ailes du moulin ; elk' voyait aussi, à une petite fenêtre oxalc, une forme blanche qui paraissait et disparaissait à cha(pio instant ; cette l'orme blanche n'était rien aulre chose que la téti^

du garde-moulin qui s'était épris d'amour pour MargoL et qui contemplait sa baraque comme elle comtemplait son moulin.

Elle s'avança au dessus d'un petit filet d eau qui servait de limites au champ de sainfoin, et demanda au miroir flottant si elle était belle. — Jusque là elle avait vécu fort insouciante de ses attraits ; jamais le moindre fragment de miroir n'avait orné la baraque , et s'il lui arrivait de regarder son image, c'était toujours quand elle franchissait les ruisseaux, quand elle conduisait sa chèvre à l'abreuvoir. — Le miroir troublé ne put répondre 3 elle ne put voir dans l'eau ni sa fraîcheur, ni l'éclat de ses yeux, ni les roses de ses joues.

Long-temps en vain elle regarda son reflet : le courani rapide détruisait toujours l'harmonie de ses traits.

— Si j'étais laide ! dit-elle avec angoisse.

Le soir elle s'en fut au village, plus alerte et plus pimpante que jamais 5 elle avait à la main une petite mandelclte d osier recouverte d'un tabher blanc; — de temps en temps elle jetait un regard à la dérobée sur le

moulin de la montagne, dont les ailes , devenues paresseuses, se suivaient comme à regret.

Margot allait à Martigny \ endre une de ses poules, et acheter un miroir.

ifi LES AVENTCRES GALANTES

IT

ou MADEMOISELLE CLOTILDE FAIT OUBLIER MARGOT^

Tic — lac — tac

Tic tac tac

Tic tac tac.

Lo vent s'endormait dans la vallée de Martigny, et le moulin de la montagne semblait s'endormir aussi. Ses quatre ailes, dont toutes les toiles étaient tendues, frémissaient à peine aux dernières brises.

Pendant que Margot allait au village , toute rêveuse et toute palpitante d amour, le garde-moulin, qui lavait lorgnéesentimentalenient, était agenouillésurllici be du coteau, devant un groseillier épineuv dont il cucil

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lait, par distraction, le fruit encore yert; à chaque instant, il levait les yeux vers le moulin, et semblait approuver sa lenteur. — Jespère que le vent tombera à la brune, répétait-il souvent ; — grâce à Dieu, je dormirai cette nuit. Las d'être à genoux, il alla se pendre aux ailes paresseuses, qui bientôt s'arrêtèrent en croix ; — il grimpa rapidement jusqu'à la dernière latte de l'aile pendante ; il oublia qu'il n'avait pas baissé le frein, et regarda le soleil (jui se noyait dans les marais.

Sans qu'il s'en doutât le moins du monde, ses yeux errants s'arrêtèrent encore sur la baraque de Margot , plutôt que ses yeux, son cœur lui dit que la baraque était déserte, et je ne sais quel aimant irrésistible attira son regard sur le chemin du village, où marchait nonchalamment Margot. — Qu'elle est charmante I s'écriat-il avec enthousiasme. — Que je suis content d'aimer Margot !

Le garde-moulin se nommait Jacques; il avait pour trône un moulin à vent, et pour couronne un bonnet de coton; l'histoire de sa vie n'offrait rien de bien dramatique; il avait évidenunent un père, mais sa mère, modeste laveuse, oubliait toujours do lui CM parlei'. .lacMpic.-.

IS r.i:S AVH>ÏIRES GALAME>«

était trop iusouciaut, — ou peut-être trop discret , pour eu demander des nouvelles à sa mère. Il avait alors seize ans; il vivait dans la plus complète ignorance du monde, et gouvernait le moulin de son maître avec une fierté majestueuse.

Son existence, toute aérostatique, était calme rt sereine au milieu des orages et des tempêtes qui assiégeaient le moulin, dont le balancement le rendait indolent et rêveur. Son isolement avait répandu dans son âme une tristesse presque poétique; le jour, il passait de longues heures à regarder les métamorphoses des nuages; la nuit, sa vue se perdait dans les étoiles: le ciel était son théâtre , et souvent il se demandait quelle étrange comédie se jouait là-haut.

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Il n'avait pour ami qu'un jeune lièvre quil avait attaché par la patte à un long fild ecorce d'arbre, et qui sautillait sans cesse autour du moulin , en rongeant le trèfle incarnat et le blé sauvage du tertre.

Jacques avait des goûts fort champêtres : il aimait les violettes perdues dans les grandes touffes d'herbes des bords de la montagne, les marguerites étoilant les nappes de verdure , les bleuets qui se détachaient des tons oranges des seiglesj souvent il allait s'extasier sur le coteau , devant un bouquet d'églantiers et d'aubépines , dont les tortueux rameaux s'enlaçaient avec volupté.

Depuis quelques minutes il ne regardait plus Margot , mais une jeune tille qui gravissait le versant de la colline de Martigny : c'était mademoiselle Clotilde d'Ermanes, une très jolie parisienne , qui était depuis un mois à la campagne de sa marraine , et qui aimait aussi les fleurs des champs. Arrivée près du moulin, elle s'assit et s'éventa avec une branche d'églantier qu'elle venait de cueillir sur le coteau 5 — comme elle suivait des yeux un nuage empourpré qui passait au dessus du moulin en glissant du sud au nord , elle aperçut Jacques (lui la oontemplait , et qui , voyant sa belle tête élevée

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vers lui , éprouva une émotion si violente qu'il se roidit, et se renversa sur laile pour ne pas tomber. Clotilde sourit en pensant au grotesque affublement du gardemoulin. A cet instant, Jacques poussa un grand eri ; — elle se retourna avec effroi : une bouffée de vent frappait sur les ailes, et dans sa contemplation Jacques n'avait pas prévu qu'elles prendraient leur volée. Mademoiselle d'Ermanes pâlit, resta immobile ;, puis tout à coup elle s'élança sous le moulin , et se suspendit a l'aile^ qui eût emporté Jacques malgré ses recommandations à Dieu et à sa mère. Cet héroïque entraînement troubla le peu de raison qui restait au garde-moulin. Il descendit à la hâte et roula au pied de Clotilde , qui s'enfuit chez sa marraine , oubliant sa branche d'églantier.

En ce moment la pauvre Margot n'était plus sur le chemin de Marligny ni dans le cœur de Jacques.

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Ol l'0\ a oit briller les YELiX DE JACQUES ET LA LAMPE DE MARGOT.

Jacques ;, palpitant d'amour et de frayeur, semblait anéanti sous les ailes du moulin, quand son maître se pencha au dessus de lui.

— Eh bien! drôle, tu dors toujours? Va donc alléger le moulin! Ecoute le bruit des meules qui doivent tout réduire. Je suis bien sûr que le blutcau secoue de la farine rousse. Dieu merci, il nous faudra bellement tamiser.

Jacques marcha humblement devant son maître, et

±2 LES AVEMURES GALANTES

monta rapidement l'escalier du moulin. Après avoir allégé, il revint k la porte. La petite fille du meunier y arrivait toute essouflée, et, lui montrant la branche d'églantier, elle le pria de la lui épiner. Jacques s'en empara vivement, et, pendant que l'enfant regardait les images de l'attache, il la jeta dans une corbeille quil couvrit d'un sac.

— Mon bouquet ! mon bouquet ! s'écria l'enfant.

Jacques lui donna une poignée de noisettes, mais, les noisettes mangées, l'enfant s'écria :

— Mon bouquet ! mon bouquet !

Jacques fit la sourde oreille -, il fouilla dans ses poches, et en tira un mirliton. Après avoir préludé avec autant de fatuité qu'un maître d'orchestre, il joua : — Au clair de la lune, et — J'ai vu la meunière, c'est-à-dire tout son répertoire musical. L'enfant, très peu charmée par le mirliton, demandait toujours son bouquet; elle pleurait, elle trépignait, et Jacques demeurait insensible ; mais le meunier survint :

— 0" as-tu donc, ma fille?

i>K MAU(;oT. 2:j

— Jacques a pris mon bouquet !

Le père, offensé, regarda Jacques avec colère.

Jacques, presque tremblant, remit son mirliton dans sa poche.

— Eh bien I dit le meunier d'un ton sévère.

— Est-ce que je sais ce qu'elle veut dire, murmura Jacques.

— Son bouquet, ou nous verrons!...

Jusque là le pauvre garde-moulin avait vu en songe la jolie main de mademoiselle d'Ermanes balançant la branche deglantierj il vit tout à coup, en réalité, la main de son maître, qui se levait menaçante vers lui; il souleva avec regret le sac étendu sur la corbeille, et dit d'un air très piteux :

— Le voilà, ce bouquet!

Le meunier et sa fille reprirent le chemin de la maison j la capricieuse enfant emporta la précieuse branche. Jacques la vit s'éloigner avec désespoir. A quelque distance du moulin, lemeunierfit asseoir sa fille

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sur riierbe, et s avança vers des faucheurs éparpillés dans un champ de luzerne. Jacques n'écoutant que son désir d'avoir la branche d'églantier, courut vers lenfant, rompit un rameau de tilleul, et lui proposa un échange.

— Non, dit avec dédain la petite fille.

— Mais mon bouquet n"a pas d'épines, remarqua .facques.

— Je n'en veux pas.

Jacques oifrit une grande image représentant le chemin du paradis , puis son mirliton , puis mille jouets que les autres fois l'enfant lui demandait avec des prières : tout cela fut en vain.

— Diable! dit-il avec impatience, il te faudrait un royaume. Voyons, dis-moi au moins ce que tu veux?

— Je veux tes oreilles.

A celte bizarre réponse, le garde-moulin oublia sa mission sentimentale, et se mit à rire j l'enfant rit aussi, et, au retour du meunier , Jacques possédait la branche d'églantier j il la regardait avec ravissement quand il

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découvrit du sang sur 1 ecorce ; il se rapprocha de la petite avec embarras.

— Jacques , lui dit le meunier d'un ton brusque , retourne k ton moulin ; la sonnette sonne , il faut eugrainer.

Jacques resta indécis ; il brûlait de savoir si le sang qu'il voyait était de lenfant ou de mademoiselle d'Ermanes.

— Pauvre petite', comme elle s'est déchiré les mains I dit-il avec une feinte compassion.

Le meunier regarda les mains de sa fille, qui, les croyant toutes saignantes, se mit à sangloter.

— Tu perds la tète , Jacques , dit le meunier , ces mains-là ne sont nullement égratignées.

Les yeux de Jacques brillèrent de joie.

— Du sang de mademoiselle Clotilde ! s'écria-il avec transport.

Il baisa à diverses reprises Técorce rougie de sa fhère branche, et s'enfuit au moulin.

A la nuit dose, un âne haletant sous uiu' diargede

2S LES AVE>riRES GALANTES

blé et une jeune fille rouge et joufllue, vinrent sarréter sous le nionlin ; c'étaient l'âne et la servante du meunier. Dès que sa charge fut à terre, làne s'ébattit gaîment sur le gazon ; la servante monta au moulin et surprit Jacques en méditation devant la branche déglantier.

— Jacques, lui dit-elle en sasseyant très près de lui, la mère Michel s'est plaint que son pain était bis , et Jean-Claude m'a répété que ta mouture était trop grande ; il faut y prendre garde , Jacques, le bon homme irait ailleurs. Madame Leblanc n"a jamais assez de son. — Est-elle ennuyeuse avec ses lapins , cette femme-là !

La servante s'avança vers l'escalier.

— Bonsoir, Jacques.

— Bonsoir, dit-il sèchement.

Ah I j'oubliais. Madame la comtesse d'Ermanes

ma dit que son blé était battu : tu iras demain matin.

Jacques pâlit , Jacques fut pendant quelques minutes ivre et fou; il tressaillait de crainte et de plaisir, et murmurait dune voix coupée .• — Revoir demain mademoiselle Clotilde! revoir mademoiselle Clotilde I

UE MAlHiOT.

Le vent prit de l intensité et le ciel se couvrit de vapeurs courantes; Jacques passa la nuit au moulin. Il évoquait sans cesse les charmants souvenirs du soir, et disait aux étoiles en les voyant scintiller : — Etoiles, mes belles étoiles, vous me rappelez ses yeux. Quand deux nuages traversaient le ciel , enchaînés comme deux amants , il les suivait dans leur course, et tremblait de ne pas les voir se perdre ensemble à l'horizon. Il regardait souvent la plus lointaine lumière de la vallée de Martigny, et s'écriait en frémissant damonr : — C'est là.

Une autre lumière brillait dans la vallée de Martigny, c'était la lampe de Margot. La pauvre fille lissait ses cheveux devant son miroir, et levait souvent ses grands yeux vers le moulin de Jacques. — Hélas ! les regards de l'inconstant ne s'arrêtaient pas sur la lampe de Margot.

2S LrS AVE!«TrRES rrALA>TES

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