‹ Aventures galantes de MargotChapitre 2 sur 33 · IL Y PRESSE AMOLREL'SEMENT DES ÉPINES · texte numérisé non relu

IL Y PRESSE AMOLREL'SEMENT DES ÉPINES

Le lendemain, Jacques, pittoresquemenl juché sur làne de son maître, descendit au soleil levant la vallée de Martigny j ses regards rêveurs plongeaient sans cesse dans les maronniers qui sétendaient devant le château de madame d'Ermanes. C'était un jour fatal pour le garde moulin ; le soleil lui jetait dans les yeux sa poussière dor, le vent penchait sur lui les sorbiers et les épi-

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ues blanches : il ne pouvait se soustraire à leurs mille aiguillons ; il se perdait dans les marais qui semblaient se cacher sous les joncs et les roseaux pour lui jouer un mauvais tour. Tantôt il pressait làne, tantôt il alentissait son pas. Quand il fut dans 1 avenue des platanes et qu il vit la blanche façade du château, une nuée d'émotions se pressa dans son cœur; il oublia qu'il était sur un âne, il lui sembla qu'il rêvait et qu'il se précipitait du luiul des volants de son moulin sur le sol ; les oreilles de làne, obliquement dressées, le rappelèrent à la réalité. Le tremblement qui l'avait saisi devint de plus en plus violent j et, près d'arriver à la porte grillée de la cour, il arrêta son âne, n'osant en franchir le seuil. Il aurait voulu qu'un grand événement le dispensât d'entrer. Son désir de revoir Clotilde étouffait sous l;i crainte de reparaître à ses yeux. Enfin il secoua la bride et l'àne reprît sa marche. Madame d'Ermanes, sa filleule et deux jeunes chasseurs étaient assis au milieu de la cour, à l'ombre d un vieux et gigantesque tilleul qui balançait mollement sa tète blanche de fleurs. Jacques entrevit , presque avec effroi . ce groupe de quatre persomies. Vu bru>ant éclat de rire lui vint a l'oreille.

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— C'est moi qui les égaie, pensa-t-il avec dépit. Il cherchait un moyen de ne point passer près du tilleul, quand il rencontra le palefrenier. Il le pria d'avertir madame d'Ermanes de son arrivée; le palefrenier lui répondit qu'il ne se dérangerait pas pour si peu de chose. Cependant l'âne avançait toujours ; Jacques recommanda son âme à Dieu it son corps à son âne. A peine fut-il sous le tilleul, qu'il s'y fit un silence fatigant ; il fut assailli de legards malins et de sourires moqueurs. Il prit son bonnet pour saluer, im nuage de farine couvrit l'assistance j cette maladresse déplorable, qui blanchissait quatre personnes, lui donna des couleurs de cerise et de coquelicot.

— Jacques, mon ami, tu ne changeras pas, dit madame d'Ermanes.

Jacques demeura muet et laissa retomber la bride sur le cou de l'âne, qui promenait ses dents sur la pelouse. Un des chasseurs se mit à déclamer avec solennité co vers de La Fontaine :

Le plus âne des deux n'est pas celui «pion pense. Clotildo sourit— liélasl ce fut au moment où Jac*|ii('>,

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le pauvre Jacques la regardait... — Ses yeux errants s'arrêtèrent sur l'autre cliasseur qui murmurait :

— C'est bien la chose la plus burlesque que j'aie vue.

Pour la première fois de sa vie , le garde-moulin pensa qu'il était ridicule ; il regarda avec dépit ses sabots monstrueux et ses vêtements de grosse toile empâtée.Le charbonnier hors de son fourneau et le meunier loin de son moulin, semblent des êtres d'un autre monde ; ils sont mal à l'aise : on dirait des huîtres sorties de leurs coquilles.

— Eh bien ! Jacques, reprit madame d'Ermanes, ta mère lave ma lessive aujourd'hui. — Mais, quelle mine de hibou I as-tu donc perdu ta joyeuse insouciance?

— Je n'ai rien perdu, dit vivement Jaccjues, avant d'entendre la fin de la phrase.

H baissa les yeux sur la tête inclinée de son à ne. La bride était pendante j il essaya de l'attirer à lui, mais il se pencha trop, perdit l'équilibre et tomba. Celle chute lui rappela soudain l'aventure de la veille : un nuage passa devant ses yeuv, il voulut se reloNcr, mais

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son pied s'était glissé dans la bride, et 1 àne sentant une vive résistance, se permit un entrechat et le fit retomber. L'assistance, qui avait eu pitié de lui à la première cliute, n'y tint plus et rit à gorge déployée. Jacques était fort mal sur l'herbe dont les brins lui semblaient des épines ; il dégagea enfin son pied et reparut dans toute sa splendeur. Le palefrenier qui passait alors» cria d'un ton goguenard : — Embrassez-vous, mignons, et que cela finisse I

Madame d Eermanes dit au palfrenier de conduire le garde-moulin à la grange. Jacques regarda à la dérobée une seconde fois Clotilde. — Toujours un sourire, un sourire presque moqueur sur ses lèvres! Il s'éloigna avec h? désespoir dans lame.

Quelques minutes après, làne et le garde-moulin sortirent du château. Jacques suivait tristement sa bête et ne pouvait secouer la honte qui l'affaissait. Au bas de la montagne, il entrevit Margot qui semblait sommeiller à deux pas de sa chèvre. Tu remords passager traversa son ame; il voulut lui tendre les bras, il voulut lui crier j — console-moi, console-moi, Margot! mais ses

bras et sa voix, fidèles à son cœur, résistèrent toujour;; h sa pensée.

De retour au moulin, il pleura comme un enfant; il saisit la branche d églantier et la pressa contre sa poitrine : les épines entrèrent et le sang jaillit...

— Au moins, secria-t-il dans l'exaltation, il y a union de sang...

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UN GARDE-CIIAMI'ETRE SENTIMENTAL APPREND A MAR- GOT QLE CLPIDOX EST LAXTIPGDE DE MARS.

Margot ne vit point Jacques ; nonchalamment coucliée sous les peupliers de la grande prairie de Martigny, elle sommeillait "a son passage, et se trouvait entre deux songes. Les yeux de son imagination suivaient tantôt les folâtreries d'un bel oiseau bleu qui errait à Tentour, tantôt le battement d'ailes d'un aigle gigantesque suspendu au dessus d'elle. L'oiseau bleu était un songe couleur de rosi* (pii lui disait ualainment à l'o-

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reille de belles chansons d'amour dont son âme était ravie 5 l'aigle gigantesque était un songe couleur de deuil qui lui jetait par intervalles son cri lugubre , et qui tendait vers elle ses griffes effroyables. Margot voulait n'entendre que les notes roucoulantes du bel oiseau , elle voulait ne voir que son plumage azuré , le tremblement de son gosier, la forme mignarde de ses ailes, plus légères que le rayon de soleil qui les caressait 5 mais le cri lugubre avait un long et funèbre retentissement ; — mais elle était éblouie et fascinée par le regard de l'aigle qui descendait vers elle en tournoyant , comme sur une proie j elle essayait en vain de se soustraire à sa fascination : les yeux ardents de l'oiseau attiraient ses yeux. Tout à coup il fondit sur elle, il enfonça ses griffes dans son corsage, et prit un royal élan vers les cieux. Margot poussa un grand cri et s'éveilla en se débattant. Elle regarda autour d'elle d'un air effaré : rien n'était changé , la terre tournait toujours 5 cependant la chèvre n'était plus dans la grande prairie j elle secouait sa longue barbe sur la lisière d'un trèfle, et semblait narguer maître Pierre, le gardechampêtre de Martigny, qui s'était glissé soas les peupliers, el <pii attendait le réveil de Margot jutur l aver-

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tir cliaritablenient qu'il fallait dormir la nuit afin de veiller le jour à la garde de sa bête. Le traître laissait manger le bien d'autrui avec beaucoup d'insouciance , et ne pensait guère à interrompre le sommeil de Margot, tant il aimait le spectacle des palpitations de sa gorge et l'augélique candeur de sa figure endormie.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria Margot qui l'entrevit à travers une branche pendante.

— Calmez-vous, la belle-, nous ne sommes pas un t\ran. Le Français est courtois, et nous sommes Français, surtout avec des Françaises comme vous. Ah I mille fariboles, quels yeux ! la musique du régiment n'avait pas cette puissance.

Le garde-champêtre s approcha gaiment de Margot,, et lui fit un salut respectueux.

— Car nous n avons pas toujours servi la commune de Martigny ; nous avons ser\ i la patrie. . . .

Le garde-champêtre leva la main à son chapeau cl regarda piteusement une de ses épaules, (pii était veuve de son bras.

— Rcquiescat in pace — c est un petit désastre. Nous avons aussi servi sous Cujtidon.

— Quel est ce monsieur-là ? dit Margot toute troublée.

Le garde-champêtre sourit avec pitié de l'ignorance de la jeune fille.

— Ce monsieur-là n'est point un monsieur, c'est un dieu — et quel dieu, mille fariboles 1

— Je croyais qu'il n'y en avait que trois?

— Dans le Catéchisme , oui ; mais le Catéchisme est une chimère inventée pour faire peur aux enfants. Trois dieux, quelle sottise ! Et Mars, et Bellone, et ?septune, pour qui les prend-on? pour des diables, peut-être.

Margot ouvrait de grands yeux -, le gardc-champctre riait sous cape , et la chèvre s'enfonçait dans le trèfle.

— Et moi qui n'ai jamais prié ces dieux-là, pensait Margot.

— Ah ! vous avez servi Cupidon, reprit-elle sans trop savoir ce qu'elle disait.

— Oui, la belle 5 avant, pendant et après le dieu de la guerre. — Et je n'ai pas encore demandé ma retraite.

— Le (lieu Cupidon n'est donc pas le dieu de la guerre ?

Margot rougit par instinct. — Il y avait tant dinnocence dans son regard , tant de candeur dans sa voix , que le garde-champêtre rougit aussi.

— Au contraire, Cupidon est l'antipode de Mars.

— Voilà une réponse ! pensa le garde-champêtre en se rengorgeant.

— Je ne comprends pas , dit ingénument Margot.

— C'est-à-dire que Mars nous mène au cimetière, tandis que Cupidon....

— Je comprends, dit Margot confuse.

— C'est étonnant, pensa le garde-champêtre ; il faut avoir bien de l'instinct.

— Sainte Vierge ! s écria soudain Margot 5 ma chèvre qui n'i'st pins \n.

— Il \ a une heure (lu'cllc se m(K|ui' de n(tus dans le trèfle delà Patte-d Oie.

— Elle prend bien son Icmiis.

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Margot voulut courir à sa chèvre, mais le gardecliampétre l'arrêta.

— Mademoiselle , lui dit-il d un ton sérieux , le devoir me force de vous faire des remontrances 5 je suis la justice vivante du territoire, et linjustice me révolte....

— Mais attendez que j'aie ramené ma chèvre 5 la voilà qui court dans les vignes.

— Nenni , la belle ; je ne vous ferai pas grâce de la réprimande.

— Mais la chèvre fait du dégât...

— Je ne vous ai point interrompue quand vous dormiez, vous ne (levez pas m interronqjrc.

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Le garde-champétre se i eoueillit.

— Je suis la justice vivante du territoire.... Margot s'échappa et s'enfuit vers sa chèvre.

— Qu'elle est alerte ! dit le garde-champêtre en l'admirant dans sa course.

Il la joignit bientôt.

— Les sermons ne vous séduisent guère , la belle ; vous aimeriez mieux des contes bleus et des sornettes.

Margot leva les yeux sur le garde-champêtre.

— Vous me regardez avec pitié; ma bouche vous semble trop vieille pour dire des choses galantes, mille fariboles ! Nous ne sommes pas centenaire, et nous n'avons pas tout perdu dans la bataille. Grâce à vous , la guerre n'est pas finie ; je sens qu'elle s'allume là....

Le garde-champêtre frappa son cœur.

— Il me reste un bras , non pour combattre , mais pour vous le tendre....

— Ah I se dit en soupirant Margot, si Jacques m'en disait autant!

Lu caAalier vint a passer : cétail un fermier du village.

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— Dites donc, maître Pierre, est-ce que vous gardez la vertu des filles ;'

— Au contraire , murmura le garde-champêtre sentimental en s'approcharit du fermier.

Margot, restée seule, se rappela son rêve, son réveil, les galants propos du garde , et se dit encore : Ah I si Jacques m'en disait autant.

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