JACQUES ABUSE DE LA SIMPLICITE DE MARGOT
L'amour chassa de la chambre de Jacques le froid, la faim , la misère et la maladie ) ses joues desséchées refleurirent sous les regards de Margot. Sur la fin de novembre , le ciel sembla sourire aux amants ; il leur vint des jours moins froids ; le soleil d'automne , si doux quand on pressent l'hiver, plongea long-temps sur eux ses tièdes rayons.
— Nous perdons notre temps ici , dit un jour Margot
à Jacques — la vallée de Martigny est plus belle que le palais du roi, que nous voyons à travers ces cheminées.
— C'est vrai, pensa Jacques ; mais la vallée de Martigny n'est pas sur le chemin de la gloire.
— Triste chemin I murmura-t-il en contemplant la misérable nudité de sa chambre.
Il ne voyait déjà plus Margot.
— Je t'en supplie, Jacques, reprit Margot qui devinait les pensées de son amant, laisse-là ton orgueil et retournons à Martigny.
Mais le passé — Clotilde — donnait des ailes au poète ; mais l'avenir — Clotilde — la gloire — soufflaient sous les ailes — et Jacques no voyait plus la face sombre et terne du présent.
:..■> — Margot, tu ignores le prestige, la fascination de la gloire . on traverserait la mer pour arriver à elle.
'^'' — La gloire ne vaut pas l'amour, dit Margot.
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— Mais la gloire et l'amour, reprit Jacques, qui pen-
pait à Clotilde.
DE MAKGOT. 277
Il sortit ce jour-là — il erra à l'aventure, et s'en fut voir un libraire qui rêvait à un encyclopédie moderne. Pour accomplir cette œuvre colossale^ il fallait au libraire toutes les intelligences au rabais ; il crut lire sur la pâleur et surtout sur le front du misérable garde-moulia que c'était un des Chatterton du siècle , un des mille génies méconnus du romantisme 3 il remercia le hasard ^^ le hasard est le Dieu des libraires — il remercia donc le hasard de la rencontre , et prit Jacques à ses gages — autant Jacques qu'un autre ) Jacques n'était plus un ignorant ; il avait étudié son cœur, il avait vu tous les ressorts qui nous font agir — il pouvait écrire sur les mots — amour, chimère, orgueil, oubli, misère — • Nul mieux que Jacques n'était initié aux grands spectacles de la nature ; il avait vu toutes les formes et toutes les couleurs des nuages du ciel et des moissons de la terre ; nul astrologue n avait regardé plus haut , nul naturaliste ne s'était penché plus bas. — Que d'étoiles invisibles il avait vues, que de fleurettes ignorées il avait découvertes I Le ciel , la terre , son âme , étaient trois livres immenses qu'il avait ardemment feuilletés durant ses nuits solitaires , trois abîmes gigantesques d'où il était parfois sorti triomphant , trois mers infinies qui
l'avaient bercé sur leurs gorges frémissantes, et qui l'avaient rejeté sur le rivage, plus fort et plus grand.
Au retour de Jacques , Margot , tristement appuyée à la fenêtre , suivait des yeux un nuage empourpré qui fuyait vers la Normandie.
— Ce beau nuage devrait nous emporter, dit Jacques en s'approchant de la fenêtre.
— Oh ! oui , s'écria Margol.
. Jacques prit une voix caressante.
— D'ailleurs, dans quelques jours, nous serons à Martigny.
Margot, folle de joie, se jeta dans les bras du menteur.
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— Tu partiras en avant.
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— Oh ! non , je veux tattondre — j'ai eu la force de
venir ; je suis trop faible pour retourner sans toi.
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. — Hélas ! reprit Jacques , tu sais qu'ils sont méchants
là-bas 3 si nous retournons ensemble , ils vont te poursuivre de leurs satires
'■'■ — Avec toi, je me moque de tout le monde — et puis...
Margot rougit et baissa la tête.
— Et puis tu sais que... je suis veuve... tu te souviens...
.lacques traduisit ainsi : — tu sais que je suis à marier, et tu n'oublies pas tes promesses dans nos embrassementsj l'ingrat pensa que le veuvage de Margot était une richesse pour elle seule ; il pensa que les serments faits dans le délire de lamour ne sont pas plus sacrés que les serments d'un fou. Plus que jamais Margot lui semblait un obstacle — une pierre sur son chemin , une chaîne à ses pieds ; il cherchait un moyen de détourner la pierre , de briser la chaîne ) mais le ciel ne lui envoyait nulle idée pour tromper Margot. Pourtant il voulait la tromper-, il lui fallait un mensonge , car la vérité eût fait mourir Margot.
280 J.KS AVC>Tll!ES (,ALA>TES
Il reprit sa voix caressante , il alluma son regard , et lui dit encore.
— Tu vas partir^ ma belle âme , tu seras là-bas quelques jours avant moi, tu diras mon retour à ma mère, tu m'attendras dans la baraque — tu ne m'attendras pas long-temps.
— Je veux t'attendre ici. ; Jacques attrista sa figure.
— C'est impossible, mon ange. Dieu sait si je regrette de ne pouvoir partir tout de suite ; mais j'ai vendu quelques jours de ma vie , et pendant ces quelques jours je ne suis pas à moi — je suis chargé d'un travail pénible — qui ne peut durer long-temps — il faut que je sois seul j à la moindre distraction , je commettrais d'énormes sottises , et, près de toi , puis-je penser à autre chose.
11 n'en fallait pas autant pour tromper Margot, qui était simple et qui croyait à toutes les paroles de Jacques, parce qu'elle l'aimait toujours — et puis la voix du
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trompeur était si caressante , ses regards si amoureux !
Elle partit. — Après l'avoir conduite au coche qui devait l'emmener, Jacques, qui éprouvait déjà des remords, rentra fort triste dans son grenier. C'est en vain que ce jour-là il voulut penser au bonheur d'être libre — il souffrait violemment ; il regrettait Margot et se sentait délaissé comme en ses premiers jours de misère.
Son regard désenchanté s'arrêta sur le bord de la cheminée.
— 0 mon Dieu ! s'écria-t-il.
Margot avait laissé là les quelques pièces d'argent destinées à son voyage.
— Elle a oublié cet argent, dit-il.
Quel déchirement de cœur pour Margot si elle avait
entendu ce mot oublié I Jacques , qui méconnaissait ce
cœur si riche , fut quelques minutes — un siècle pour
la pensée — sans comprendre qu'elle n'avait pas oublié.
'JS2 LES AVENTPRES GA TANTES
— Pauvre fille , et je veux 1 oublier î murmura-t-il cl une voix émue.
Il alla s'appuyer à la fenêtre ; c'était le soir, au soleil couchant : le vent du sud chassait toujours les nuages vers la Normandie, et balayait déjà quelques flocons de neige ; les lucarnes des toits étaient closes , et tout semblait plus morne et plus désert. C'est en vain que parmi les lucarnes il voulut, comme les autres jours, revoir la fenêtre gothique
que Margot.
du château de Martigny — il ne voyait 11 eut peur de la nuit procbaine et du
lendemain ; de lugubres pressentiments traversaient son âme en deuil, et je ne sais quelle voix amie lui criait sans cesse • — seul ! seul ! — Margot n'était pas loin ; il était temps encore de partir avec elle ou de rester ensemble — il quitta la fenêtre, il s'élança dans Tescalier — mais la gloire , mais l'orgueil , mais Clotilde , l'arrêtèrent soudain dans eurs bras puissants, et lui crièrent — lâche ! — Il fut ébloui , il demeura — et pourtant il avait toujours peur du lendemain.
LE PRINTEMPS, QUI A PLUS D ESPRIT QUE JACQUES, CUEILLE DES ROSES SUR LE SEL\ DE LA NATLTRE.
En allant à Paris, Margot bénissait la rapidité de la jument brune de M. deMarcy, car la jument brune l'emportait vers Jacques — en retournant à Martigny, elle maudissait les chevaux qui l'entraînaient — quelquefois, elle les remerciait de leur lenteur, car plus elle s'éloignait , plus sa peine était amère. Quand le coche arrivait au
has d luie montagne, clic descendait, et, tout en gravissant la côte elle jetait un long regard en arrière, et croyait découvrir Jacques dans le lointain brumeux de la route, parmi les voyageurs éparpillés çà et là comme des arbustes dans un vallon. S'il passait devant elle quelque vieille calèche de province ou quelque tilbury de grand seigneur , elle y glissait un regard avide, et murmurait, toute tremblante d'espérances et de craintes : — s'il était là ! — Toutes ses espérances furent vaines ; Jacques n'était ni sur la route ni dans les voitures qui passaient devant elle.
Avant de revoir Jacques, elle revit le vieux moulin de Marligny,
le vieux moulin loujour? triste et délaissé
286 LES AVENTURES (iALAÎ<rrES
comme un oiseau aux ailes brisées. — Avant de revoir Jacques , elle revit sa baraque ,
sa pittoresque et cliarmante
baraque qu'elle avait délaissée pour Jacques — Jacques avait délaissé son moulin pour Clotilde !
Elle avait quitté sa baraque sans songer à en fermer la porte, comme une imprudente fille qui s'éloigne de son amant sans emporter la clef de son cœur, troj! confiante pour craindre qu un autre n'y passe et n y dérobe tous les trésors d'amour qui y sont cachés.
DE MAKCOr. 287
Margot, qui n'avait jamais dérobé li^n , croyait (lut; les histoires de voleurs étaient des contes fabuleux ; elle avait quitté sa baraque sans nulle défiance, laissant a la garde de Dieu sa chèvre et son chat. Quand au travers des arbres elle entrevit la porte ouverte et le chat juché sur la fenêtre, comme le jour de son départ, elle s'imagina que rien n'était changé — cependant, une bouffée s'échappant de la cheminée l'avertit que la baraque n'était pas déserte. Elle trembla et s'arrêta tout à coup. Une idée bizarre vint la lutiner 5 l'image oubliée de maître Pierre reparut aux yeux de son imagination ) sa pensée ne vit que fantômes et miracles -, elle se souvint de sa jeunesse souvent distraite par de merveilleuses histoires de revenants ; — affaiblie par les fatigues de la roule , égarée par la douleur d'être loin de Jacques, elle s'appuya contre le tronc d un pommier, et s'imagina que maître Pierre était sorti de son cercueil et qu'il se chauffait alors au foyer de la baraque. Le chat , qui avait vu Margot, vint lentement à elle en craignant de tacher ses blanches pattes dans le gravier du chemin. Quand il fut aux pieds de sa maîtresse , il lit une moue gracieuse, coumie poiu' se plaindre de son absence, il
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lui montra ses grands yeax désolés, cl s élança sur son épaule tout en secouant ses pattes. Pendant qu'il appelait des caresses par sa sourde et monotone musique, la chèvre, qui cherchait sous la haie du jardin les derniers brins d herbe que l'hiver n'avait pu atteindre, vint à son tour aux pieds de Margot et se mit à bondir en signe de joie. A la vue de son chat et de sa chèvre , Margot oublia quelque peu ses lugubres pensées j elle reprit sa marche et franchit le seuil de la baraque , sans trop craindre l'apparition de maître Pierre. Le défunt avait trop bien le sentiment de son devoir pour reparaître dans ce monde. Où en seraient les pauvres femmes si leurs maris avaient le droit de venir désenchanter leur veuvage ? Le garde-champêtre était fidèle à la mort — la seule épouse qui n'ait point d infidèles — et dans la baraque les flammes de l'àtre chauffaient tout simplement la mendiante, qui gardait les richesses de Margot depuis qu'elle avait disparu du pays.
— C'est vous I Dieu soit loué ! dit Margot.
— D'où viens-tu donc . ma chèro filb^ .' dit la mendiante en lui ouvrant ses bras.
— D OÙ je viens ? Vous ne devinez pas que je viens de sauver Jacques.
— Jacques ! Tu as revu ce misérable qui s'est enfui sans dire adieu à sa mère ?
La mère de Jacques survint.
— Jacques I Jacques ! s'écria-t-elle.
La pauvre femme devinait que Margot avait vu son fils.
— Dans quelques jours nous le reverrons.
Mais les sombres jours de décembre se passèrent, et Jacques ne revint pas.
Et pendant les autres mois de l'hiver, Margot plongea son regard humide sur le grand chemin ; elle ne voyait que des flocons de neige , de grands arbres couverts de givre, des familles d'oiseaux en disollo et des nuées do covb» aux
290 LES AVE>riJKES GALAMlsS
Au printemps, la vallée de Martiguy se fit belle ; elle revêtit sa robe verte et para sa gorge de fleurs. Margot se fit belle aussi — cela était si facile à Margot — mais Jacques ne vint point cueillir les roses de sa gorge — le désespoir la ressaisit avec violence et faillit la briser à sa première étreinte. Ses songes charmants s'évanouirent , ses chimères fermèrent leurs ailes , la fleur de son àme se dessécha comme si l'hiver l'eût frappée : c'est que l'hiver passait dans son àme.
Pendant que le printemps, qui avait plus d esprit que Jacques, cueillait les fleurs de la vallée de Martigny.
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MARGOT DEGRAFE SON CORSAGE ET VOIT SA BLAINCHEUR AU FOIXD DE SON MIROIR.
Margot ne vivait plus que dans le passé; à chaque heure du jour, elle puisait un souvenir au fond de son àine^ un souvenir joyeux naguère, mais attristé par ses souffrances et par les noirs nuages du temps à venir : tantôt elle voyait sa mère qui berçait son enfance et qui chantait pour 1 endormir ; lanlùt elle aimait à se
rappeler ia forme bizarre du lit sculpte où le matiu lo soleil lui jetait un regard céleste , où le soir sa mère penchait sur elle un regard d amour.
Elle aimait surtout le souvenir de ces dimanches couleur de rose , où elle rencontrait Jacques sur le jeu de paume de Martigny.
Elle avait quinze ans à peine ; elle s'élançait dans la vie comme un oiseau dans le ciel ; il y avait alors des prismes dans les cils noirs de ses paupières , des fleurs , des parfums , des musiques sur toutes les routes quelle suivait.
In flot de larmes avait emporté les prismes de ses paupières j le malheur avait fané les fleurs; partant, plus de parfums ni de musiques, car les oiseaux ne chantent guère sur la tombe des fleurs.
In jour, elle se demanda depuis quel temps elle avait perdu sa joie; elle se rappela les hideuses paroles de Jacques dans le sentier, son élan dans la rivière — et au milieu di' ses souvenirs M. de Marey apparut t^ut
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à coup. Le nmliii de ce jour-là , il était passé devant la baraque
pendant qu'elle ouvrait la porte; elle avait tremblé à sa vue comme devant un oiseau de mauvais augure ; et , en effet , depuis son passage, la vie de Margot avait changé de couleur^ elle s'était troublée comme une source pure au passage du torrent. Jacques avait causé tout le mal ; Margot aima mieux n'accuser que M. de Marcy.
Elle s'était couchée la veille de ce jour fatal , lame toute pleine d'amour et de joie. Pendant sou sommeil, le malheur^ qui enlace notre vie dans ses milles bras , s'était glissé aux abords de son âme pour y ravir la joie ; et qu'est-ce que l'amour sans la joie ? Elle s'était réveillée trop tard 5 elle avait en vain défendu son trésor — pauvre colombe ! elle n'était retournée au nid de ses