‹ Aventures galantes de MargotChapitre 26 sur 33 · MARGOT VOIT EN SONGE LE RETOUR DE JACQUES · texte numérisé non relu

MARGOT VOIT EN SONGE LE RETOUR DE JACQUES

Le soir, Margot allait souvent sur la montagne pour avoir plus d'horizon j mais vainement elle plongeait son regard dans le lointain , et toujours à son àme en peine elle répondait : — je ne vois rien venir.

Or, le jour de la fête de Martigny, Margot mit sa robe

blanche , son joli chapeau de paille , et sortit de la baraque pour aller à cette fête ; mais, au lieu de prendre le chemin de Martigny, elle se perdit sous le sentier touffu qui grimpait à l'aide de ses ronces jusqu'au moulin de Jacques. Toute à ses souvenirs , elle gravit le versant de la montagne avec tant de rapidité^ qu'elle déchira^ sans y penser, ses pieds mignons aux ronces guerroyantes du sentier. Quand elle fut au sommet, haletante comme une femme après la valse , elle se tourna vers le midi, et pendant plus dune heure son regard enflammé dévora l'horizon.

Le soleil se coucha , la nuit survint , et la pauvre enfant descendit à sa baraque en murmurant encore : — je ne vois rien venir.

Elle traversait le grand chemin et chassait devant elle sa chèvre qui avait été à sa rencontre, quand vint à passer une chaise de poste ; elle entrevit M. de Marcy, sa femme et madame d Ermanes qui abandonnaient le plus beau château des alentours pour un vieil et laid iiôtel de Paris. Elle faillit s'élancer au devant des chevaux et prier les fugitifs de l'emmener avec eux, car

298 LES AVEMCRES GALANTES

ils allaient où était Jacques. Mais pendant qu'elle demandait conseil à Dieu et à sa mère, la chaise de poste disparut dans la nuit.

Après l'été, après l'automne, un autre hiver revint , et Jacques ne revint point.

La douleur poursuivait ses ravages sur Margot, qui languissait dans l'ennui et qui marchait à grands pas vers la mort.

Elle pressentait sa fin prochaine, et dans ses prières elle demandait au ciel la grâce d'abréger sa course sur la terre. Sans Jacques , la pauvre enfant se lassait de traîner sa vie j sa douleur lui semblait plus lourde qu'une chaîne de fer dont on ne voit pas le bout : sa douleur était sans fin.

Une nuit, elle vit en songe le retour de Jacques; à son réveil , elle courut chez la mère du poète. En entrant, elle entendit la voix lamentable de la mendiante qui récitait les litanies; elle pâlit, son cœur s'oppressa,

sa respiration s'éteignit — la mendiante s'élança vers elle et l'empêcha de tomber sur les dalles.

— La pauvre femme est morte , lui dit-elle , je prie Dieu qu'il m'envoie une pareille mort j c'est la joie qui l'a tuée : le messager lui a remis hier une lettre de son fils qui est maintenant grand seigneur et qui revient dans quelques jours. Hélas ! il ne la verra plus.

— Il revient ! dit Margot j Jacques va revenir. — 0 mon Dieu î je vais mourir aussi.

— Dieu veuille qu'il ne revienne pas , puisque sa mère est morte.

— Mais je ne suis pas morte, moi, s'écria Margot toute éperdue.

300 LES AVENTURES CALAMES

Page 1