‹ Aventures galantes de MargotChapitre 27 sur 33 · MARGOT — JACQUES — CLOTILDE · texte numérisé non relu

MARGOT — JACQUES — CLOTILDE

L'espérance revint au cœur de Margot, et Jacques ne revint pas.

Elle attendait le jour, elle attendait la nuit ; le matin et le soir elle gravissait la montagne — toujours en vain.

— Hélas ! se disait-elle souvent , quand il reviendra je serai morte aussi.

UE MAKGOT. 3(M

Le jardin de la baraque languissait comme Margot ; étouffé par de grandes touffes d'herbes , il n'avait plus une fleur à offrir à la pauvre enfant. La chèvre ne bondissait plus , et, soit par hypocrisie ou par compassion , le chat attristait ses regards.

En voyant un matin son reflet dans la glace, Margot, effrayée de sa pâleur, sentit plus que jamais qu'elle mourrait bientôt.

— Et sans le revoir, dit-elle en s'englotant.

Elle pria la mort d'avoir pitié d'elle, et se remit en route pour Paris — à pied la malheureuse ! soixajute lieues à traverser ! Et malade , et n'ayant que de mauvais souliers pour ses pieds de grande dame ! Qu'importent la longueur et les souffrances de la course, puisque Jacques est au bout.

Elle partit donc toute chancelante et ressentant quelque joie à dépenser ses dernières forces pour Jacques. Ouand ses pieds s'arrêtaient, elle regardait la lettre do Jacques a sa mère , et ses pieds allaient encore. Ceux qui la voyaient passer si pâle et .-^i frèlo se disaient tris-

tement : — où va-t-elle ainsi ? elle n'a qu'un souffle, elle mourra sur la route.

Margot arriva pourtant , brisée par la fatigue et dévorée par la faim ~ elle oubliait de manger depuis deux jours — elle arriva sans argent, car elle avait fait aumône du peu qu'elle avait aux pauvres de la route. Sans argent à Paris! Margot, n'aurezvous donc d'autre ressource que de tendre aux passants votre belle main, conmie faisaient les mendiants de la route ? Paris renferme des trésors, mais dans votre belle main nulle main charitable ne versera son aumône. Ne tendez pas votre main, Margot — en la voyant on ne songerait qu'à la baiser.

D'abord elle courut au hasard dans Paris, regardant aux fenêtres, se faisant éclabousser et maudire par tous les cochers.

Bientôt elle tomba mourante au coin d'une rue, devant la boutique d'une charbonnière qui eut pitié d'elle en voyant ses larmes et sa pâleur livide. Cette femme sortit de sa boutique et souleva Margot qui lui montra la lettre

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de Jacques. La charbonnière, qui ne savait pas lire, appela son voisin — le savetier et le savant du voisinage. Le bonhomme lut avec orgueil la lettre de Jacques , et la charbonnière, qui l'écoutait, devina que Margot n'avait pu arriver à la demeure du poète.

— C'est une bonne œuvre de l'y conduire , dit-elle tout haut.

Et l'intérêt, qui parlait tout bas, murmurait : — une récompense t'attend.

Elle pria son voisin de veiller à la garde de ses cliarbons, et emmena Margot, en se répétant à chaque pas la rue et l'hôtel de Jacques. Margot, qui se sentait revivre à la pensée de revoir son amant, bénissait la charbonnière et lui pressait la main avec reconnaissance. Elles arrivèrent devant l'hôtel. Margot s'élança comme une folle dans la cour, et gravit les marches du perron. J^a porte était entrouverte, elle en franchit le seuil, et traversa deux salles désertes, entendant les bras comme si Jacques allait apparaître. j

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Une servante larrèta tout à coup par la robe.

— Où vas-tu petite?

Margot repoussa cette femme.

— Où je vais I Je vais voir Jacques.

— Jacques ! Jacques ! quel est donc ce monsieur-là ? Un valet, sans doute.

— Un valet I c est le maître de cette maison.

— Tu radotes, ma chère, dépéche-toi de sortir par la porte , car, si M. le comte de Martigny passait ici, il te ferait jeter par la fenêtre.

Margot sourit et regarda dédaigneusement celle qui lui parlait ainsi.

— Voyez-vous , cette petite sotte qui se permet de rire — à la porte 1

Et comme Margot demeurait immobile, elle la prit

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])ar le bras et 1 entraîna violemment vers le perron. Margot appela Jacques, mais en vain, et la mégère la jeta au bas de l'escalier, en la maltraitant comme une fille de mauvaise vie.

Margot s'enfuyait par la rue, qu'elle la poursuivait encore de ses injures.

Il pleuvait, et la pauvre fille, qui perdait la tète, s'enfuyait involontairement. Après avoir couru sans but pendant une heure , elle se retrouva devant l'hôtel de Jacques. C'était à la nuit tombante ; les réverbères s'allumaient, et Margot vit que la porte était close j elle n'osa frapper, et s'enfonça dans l'angle pour s'abriter du vent et de la pluie. Elle pensait que Jacques était sorti, elle espérait le voir rentrer. — Il est sorti, se dit-cll(V, car, s'il se fût trouvé là, je n'aurais point été chassée par

cette mauvaise femme. Elle attendait avec angoisses, décidée à mourir là cette nuit, si Jacques ne paraissait pas. Tout à coup , la porte s'ouvrit à deux battants , et deux chevaux , traînant une élégante voiture , s "élancèrent rapidement de la cour dans la rue. Une charrette, qui passait alors , les arrêta soudain , et pendant le silence qui survint, Margot, renversée aux pieds des chevaux, entendit deux voix s'échappant de la voiture.

La voix de Jacques et la voix de Clolilde.

Elle eut encore la force de pousser un grand cri.

Jacques pencha la tête vers elle.

— Jacques ! Jacques ! murmura-t-ellc en levant les bras.

La première pensée du poète fut de s'élancer à son secours • mais la voiture repartit, mais il sentit la main de Clotilde, et qui sait î peut-être foissé par ce nom de Jacques (lu'il avail pompeuseoient décoré comme sa

DE MAUGOT.

personne , il étouffa tous les beaux sentiments qui s'agitaient dans son âme , et ne songea plus qu'à la joie d'être seul avec Clotilde.

Il fut même assez lâche pour prier Dieu d'avoir pitié de Margot.

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COMME.VT JACOt'ES ARRIVA A LA OLOIRK.

Par nu de ces caprices bizarres ée l étrange destinée des poètes , Jacques perdu dans la foule levait maintenant une tête radieuse au dessus d'elle. Eclaboussé la veille, il éclaboussait aujourd'hui; pauvre hier cl repoussé de toutes parts, il est riche maintenant, et déjà son oreille est lasse des louanges -, esclave

des libraires , il a rendu les libraires esclaves de sa pTume.

C est une des plus rayonnantes étoiles du nouveau ciel littéraire. Il a éveillé l'enthousiasme des femmes, dont il a vanté l'empire et dont il a chanté les peines. — Et les femmes reconnaissantes ont fait son apothéose.

Le misérable garde -moulin de Martigny s'est vu tout d'un coup leur poète et leur chérubin.

C'était au temps où la poésie de la province débordait à Paris ; tous les jours il arrivait de la Gascogne et de la Bretagne quelque petit poète imberbe qui accrochait à son nom trop prosaïque le nom de son village ; cette manie n'était pas sans charme, on riait d'abord avec ses amis de sa noblesse chimérique, bientôt on ne riait plus • — puis on finissait par se croire noble et par souffleter ceux qui en doutaient.

Jacques avait donné dans cette triste manie ; il était entré dans la réimbliqxie des lettres sous le nom do

Jacques de Martigny. — Mais quand il vit son rayonnement soudain , il échangea , dans son éblouissement , 3on nom véritable contre un titre sonore , — il se fit appeler le comte de Martigny.

Au grand dépit de ses envieux, qui avaient l'esprit de dire partout que c'était un conte de fées.

Il y avait alors une autre manie non moins bouffonne parmi les gens de lettres : — ces messieurs trouvaient qu'il était trop commun d'avoir un air français — aussi vit - on dans ce temps-là beaucoup de costumes et surtout de styles qui ne l'étaient pas.

Monsieur le comte de Martigny revêtit un costume bizarre pour la promenade j et, sans doute afin de mieux cacher son origine , il se couvrit d'une robe de Nabab dans sa salle de travail , — et grâce à ses moustaches tombantes , h sa nonchalance — et surtout à ses yeux retroussés, on put croire qu'il descendait en droite ligne de quelque grand seigneur de la

Chine.

Voilà pourtant Jacques , le garde-moulin de Martigny et l'amant de Margot quand Margot avait quinze ans.

Vous voyez que Clotilde et la gloire — ses autres amantes — lont étrangement métamorphosé.

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Or voici comment le garde-moulin de Martigny arriva si vite à la gloire.

D'abord il laissa croître ses cheveux et ses ongles comme un sauvage ; — il prit un œil errant , une mine funèbre, et décora sa main gauche d'une manchette Pompadour.

11 écrivit en lettres gigantesques son nom sur les murailles, et, après avoir maudit le siècle qui le méconnaissait, il se jeta dans la Seine.

Tous les journaux déplorèrent sa mort — et il ressuscita trois jours après.

Et, comme le bruit de son suicide lavait mis à la surface, il s'agita de toutes ses forces pour y demeurer.

Il alla de Paris à Corbeil, et publia ses impressions de son voyage en Islande.

11 chanta dans ses vers une maîtresse à venir.

11 prit à son service un petit Savoyard, (|u il revêtit

d'un costume rouge, et dont il teignit en noir la figure.

En sorte qu'on disait partout le nègre de Jacques de Martigny — et, plus tard, de M. le comte de Martigny.

Il prit en outre à son service un paradoxe qu'il répéta mille fois en le métamorphosant.

En sorte que ce fut autant de paradoxes.

Il attaqua de grands noms , comme ces gens qui parlent devant des vases dairain pour donner plus de sonorité à leur voix.

Il s'attaqua lui-même avec un féroce acharnement.

Et tout le monde le plaignit , en maudissant son infâme détracteur.

Afin d'avoir un style original, il prit le style de quelque poète ignoré du XVP siècle.

Il se promena dans les rues avec une canne fantasti-

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que , et suivi d un petit cochon blanc, ou d un chien d'outre-mer qui renversait les passants.

Que fallait-il de plus pour illustrer à jamais un nom qu il n avait pas?

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