MADEMOIS£LLK CLOTILDE DEMANDE A U\ ROSAIRE SI ELLE AIME JACQUES
Margot s'éloigna du lit, effi'ayée du bruit de ses pas , comme un cerf poursuivi par la chasse; le soleil levant l'éblouit soudain — et comme le frisson lui glaçait toujours le corps, elle ouvrit la croisée pour se réchauffer aux premiers rayons.
])ans le ciel pâle, de hhuiiiies vapeurs erraient comnic dos fant<^me^ allardt's ou connue des animes perdus; des
bouffées de vent passaient par intervalles et secouaient le feuillage humide de rosée. Margot avait les yeux sur toute la vallée , mais elle ne voyait ni la couleur des champs , ni les brumes du matin , ni les secousses du vent ; elle voyait confusément Marianne endormie , et entr'ouvrait encore sa bouche, comme si le front de Jacques s'approchait. Enivrée de l'odeur des jasmins et des violettes , enivrée de ses rêves et des mélodies de son amour, elle se détacha de la fenêtre et retourna près du lit. Involontairement elle s'inclina encore au dessus du malade, et le contempla avec délices j la main de Jacques reposait sur l'oreiller : dans son égarement elle y appuya su main. — Hélas ! Jacques s'éveilla en criant : — Mademoiselle Clotilde I
— Je ne s-uis pas mademoiselle Clotilde, dit tristement Margot.
Jacques lui prouva, par un regard jnaussade, qu'il le savait bien.
Jamais regard ne laissa tant d'amertume au cœur de la pauvre fille.
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— Ce iiest plus Jacques, peusa-t-elle, Jacques ne me regardait pas ainsi.
Elle devina que Jacques aimait Clotilde , et s'écria avec douleur : — Lorgueilleux !
— Si elle l'aimait I reprit-elle avec un soupir.
Et, dans son àme, l'amour, qui pressentait la jalousie, ouvrit ses ailes enflammées, et vola a sa rencontre.
Pendant que Margot se lamentait dans la baraque , Clotilde traversait la vallée de Martigny. Un diamant s'était détaclié de sa bague, et, croyant le retrouver près du lavoir, sur un lit de verdure où elle arait sommeillé la veille, elle s'empressait d'y aller.
C'était un cbarmant spectacle de la voir plus alerte qu'une jeune biche courant par les sentiers , gravissant le bord des chemins, et se perdant au milieu des grands seigles. Le vent agitait sur ses joues les boucles de sa chevelure, et se glissait amoureusement dans les plis de sa robe. Elle était distraite, et suivait le chemin de la montagne sans rien voir autre chose que ses pieds baignés de roséej elle oubîait son diamant; des images confuses passaient dans son àme : tantôt c étaient les figures
fraîches et riantes des jeunes chasseurs , tantôt la pàlo tête de Jacques. Elle marchait près de l'ornière où elle avait vu le garde-moulin si beau dans les bras maternels, quand des taches de sang , éparses sur le sol rocailleux , la firent tressaillir^ elle recula de quelques pas en se rappelant la douloureuse scène de la veille , et^ comme son regard tremblant glissait sur le chemin, elle découvrit le rosaire de la mendiante à demi caché dans le sable ; elle le secoua du pied et le ramassa.
— Un rosaire, dit-elle d'un air rêveur.
Elle alla s'asseoir près dune aubépine dont les fleurs papillonnaient au vent. Jacques passait toujours vaguement dans son imagination. Elle se laissa entraîner au cours des molles et vagabon<les rêveries, son ilme s'épa-
nouit aux rayons d'une amoureuse pensée comme une rose au soleil ; elle oublia bien vite que Jacques était misérablement vêtu de toile et qu'elle avait de royales parures 3 — et je ne sais par quel caprice elle égraina le rosaire en lui demandant si elle aimait le garde-moulin. — Margot, vous'n'aviez pas demandé aux marguerites si vous aimiez Jacques.