DANS LA BARAQIE DE MARGOT
Une mendiante qui passait par là
entendit les sanglots de la mère de Taeques, et se détonrna d'un sentier
oreusé dans les vignes pour sa\ oir qui pleurait ainsi. A son apparition soudaine , les laveuses s'écrièrent avec surprise : — La sorcière I voilà la sorcière.
C'était une mendiante étrangère, une folle qui se croyait inspirée, et qui s'était réfugiée à Martigny depuis quelques années. Les femmes, les enfants et les superstitieux la croyaient sorcière, sans doute parce qu'elle vivait très religieusement et surlout dans un étrange mystère. On la voyait souvent au lit des malades: s'ils mouraient, on maudissait ses maléfices; s'ils vivaient, on ne songeait guère à ses veilles pénibles , à ses prières ferventes. Cependant elle ne se lassait pas, et les malades aimaient toujours ses soins et ses lamentables litanies.
La pauvre mère, égarée par sa douleur, courut à elle, et lui dit d'une voix sombre :
— Puisque vous êtes une sor(;ière , ranimez mon enfant qui est mort.
La mendiante baissa la tête.
— Je ne suis point une sorcière, je suis une sainte fcnmie pleine de piété et d'amour de Dieu j grâce à ma
<>0 I.KS AVSNîlKES GALANTES
dévotion, mes prières sont quel([ue lois miraculeuses : faites comme moi, priez I
Clotilde, qui s'approchait de la mendiante, crut entendre une voix du ciel, et tomba iiî volontairement agenouillée sur l'herbe.
— Est-ce que je puis prier? est-ce que je me souviens de mes prières? dit Marianne.
— Calmez-vous, reprit la mendiante; vos larmes de mère et vos sanglots sont les plus belles prières.
La mère de .Iac([ues entraîna la mendiante vers son fds.
— • Le voila ! le voilà ! nmrmura-t-elle en repoussant les laveuses.
La mendiante se pencha au dessus de Jacques, et fit un solennel signe de croix en contemidant sa figure pâle et morne.
— Sainte vierge Marie, ayez pitié de sa mère !
Elle passa un petit flacon sur les lèvres de Jacques, et lui saisit la main.
1)K SJARGOT. fil
Après un silence lugubn', elle vit les lèvres sagiteiv, et s'écria :
— Il nest pas mort I
— Jacques ressuscité .' dit une laveuse.
— Encore un miracle 1 dit une autre.
Marianne s'était jetée sur son {ils.
— ^ Tu nés pas mort? Oh! mou Dieu, suis-je folle? Est-ce un rêve? .Tacques! Jacques ! dis-moi que tu n'es l)as mort ?
Clotilde , toujours agenouillée, leva les yeux au ciel avec reconnaissance.
Madame d'Ermanes, surprise et froissée delà Noir ainsi , lui dit dune voix aigre :
— Que faites-vous donc là?
Clotilde répondit par une larme. 0 Jacques! si vous aviez vu cette larme I
Jamais madame d'Ermanes n avait tant fait de nml à Clotilde, jamais paroles si amères n'avaient traversé son cœur. Elle se leva, et partit en avant , triste et silencieuse comme une fennue qui viejit de prier au ciniolière.
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Madame dErinanes^ qui se souciait fort peu delà mort ou de la vie de Jacques^ dit au charretier de poursuivre son chemin, et descendit la montagne en pensant aux frais de sa lessive.
A sa disparition, les laveuses se récrièrent.
— Les mauvais riches sont impitoyables, dit la mendiante; la compassion ne passe jamais chez eux.
Cependant Jacques avait encore un souffle , et sa mère, penchée au dessus de lai, semblait ravir une proie à la mort. A la moindre de ses agitations, son front rayonnait, ses yeux jetaient des éclairs, et, folle, éperdue, elle appuyait ses lèvres brûlantes sur la bouche de son fils, son cœur palpitant sur sa poitrine. On était au mois de mai j les brumes du soir s'élevaient des marais et se couchaient sur le versant de la montagne, la rosée miroitait dans l'I.erbe, un vent humide traversait l'air, et la mendiante dit qu il fallait transporter Jacques au village. Marianne voulut essayer de prendre son fils dans ses bras; mais, brisée par les violentes émotions de la soirée, elle sentit quelle était aussi faii)le que lui. Une de ses compagnes avait ramassé sur V cluMuin wno bran-
t'he de peuplier dont les rameaux entrelacés l'ormaienl presque un brancard 3 elle demanda aux autres laveuses leurs tabliers et leurs mouchoirs de cou ) tout cela adoucit un peu les aspérités des rameaux, et Jacques y fut déposé comme sur un lit. Trois laveuses prirent les trois bouts de la branche et se mirent en route j la mendiante et la mère de Jacques marchèrent de chaque côté. Comme on passait devant la baraque de Jiargot, Marianne craignant que la branche ne se cassât avant d'arriver à Martigny, voulut s'arrêter et éveiller la jeune fille. La mendiante s'empressa d'aller frapper à la baraque ; Margot n'était pas couchée 5 elle effeuillait tristement des marguerites en leur demandant si Jacques l'aimait. Son chat, assis devant elle sur un escabeau, comme un roi sur son trône, regardait silencieusementlaflamme de lalampe, et semblait écouter le cris des chouettes. Quand la mendiante frappa, il miaula deux fois, et sauta sur l'épaule de Margot qui tremblait ol qui crut sentir les griffes du diable. La vieille frappa encore. Margot, plus tremblante, fit quelques pas vers la porte.
-- Qui Nicnl lit.' dil-cllo.
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— Ouvre , ma fille, c est un mourant.
Margot ou\Tit, et dès qu'elle entrevit le brancard, elle s'écria en chancelant : — Jacques !
Les laveuses déposèrent le garde-moulin sur le lit. Pendant que Marianne étanchait le sang qui baignait les cheveux de son fils, la mendiante jeta la branche dansl'âtre, où se consumaient des racines de vigne, et sortit pour chercher des herbes. Margot se croyait la proie d'un rêve ; ses yeux erraient partout et ne s'arrêtaient sur rienj appuyée contre la cheminée, elle passait sa main sur la muraille pour s'assurer que c'était bien sa baraque — pau\Te tourterelle effarouchée dans sa cage!
Au retour de la mendiante , ses yeux baissés ne voyaient plus que les flammes mornes de la branche j elle savait que ce n'était point un rêve, car elle avait rougi, car, après la frayeur et l'angoisse, l'amour était revenu — et elle avait vu Jacques couché dans son lit
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tES LEVRES DE MARGOT ET LE FROAT DE JACQUES.
Le lendemain , quand l'aurore plongea son regard dans la baraque en dispersant sa blonde chevelure à l'horizon , Margot , agenouillée sur la dalle, devant la fenêtre, priait la mère de Dieu d'avoir pitié de Jacques. La mendiante et les laveuses n'étaient plus là; Marianne, assise au pied du lit, dormait depuis une heure d'un sommeil agité 5 Jacques, qui dormait aussi, semblait plus calme , et Margot allait souvent se pcu<'lier
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au dessus de lui pour écouter son souftlej il avait tant souffert que la mendiante, désespérée, était ressortie de la baraque en récitant les prières des agonisants. Margot espérait encore, en le voyant si calme dans le sommeil, et , quand un rayon d'amour traversait son âme, elle priait la vierge avec plus de ferveur. Aux premières blancheurs du matin, elle regretta la nuitj car la nuit elle étreignait sa tristesse avec une volupté mystérieuse que le jour devait chasser; Tamour d'ailleurs n"aime-til pas toujours la nuit, la solitude, le silence. Avant lapparition du soleil, elle éteignit la lampe afin d être encore dans lombre pendant quelques minutes. Elle pouvait répondre à sa pudeur effarouchée qu'il faisait jour, et que, si les premières clartés ne pénétraient point encore dans la baraque, il fallait s'en prendre aux jasmins touffus qui tapissaient la fenêtre. Quand lalaml)e fut éteinte^ elle rougit comme la veille, et regarda autour d'elle s'il n'y avait pas quelque mauvais génie qui pût voir sa rougeur; elle se moqua de ses craintes en ])ensant quelle n'était coupable d'aucun crime. — Non, ]S[argc»* , vous n'étiez pas coupable ; mais l'amour avait éveillé au fond de votre âme un désii- qui voulait preu-
dre sa volée et qui déjà battait des ailes j vous essaierez en vain de le calmer, Margot, c'est un lutin acharné qui mourra sur vos lèvres j ne lui résistez pas, car il se vengerait -, il éveillerait ses frères , les autres désirs , et vous seriez perdue I — Margot n'était pas coupable, mais elle entrevoyait Jacques, dont le front penchait au bord du lit, et ses lèvres s'agitaient comme pour baiser ce beau front. — Toute pleine d'un ineffable sentiment, elle s'approcha du malade, et s'arrêta tout d'un coup. — Où vais-je ? se demanda-t-elle en frissonnant. Sa pudeur l'avertit qu'elle allait embrasser Jacques; mais l'amour, qui criait plus fort, étouffa la voix de la pudeur, et dit à Margot qu'elle allait écouter le souffle du malade. L'innocente crut aux paroles trompeuses du traître , et s'approcha encore du lit. Quand elle fut devant Jacques, elle s'inclina au dessus de lui, et, les yeux sur sa mère toujours endormie , elle rafraîchit sa bouche sur son front. Ce chaste et virginal baiser monta au ciel comme une sainte prière , et les anges qui ont aimé versèrent des larmes de joie.
flS LES AYEMURES GALANTES