BEAUCOUP
point du tout.
JE L'AJGVIE...
Elle arrivait aux derniers grains, quand le soleil, caché depuis un instant, s'éleva radieux d'un flot de nuages j l'ombre delà mendiante glissa sur elle, et le rosaire échappa de sa main.
— Mon rosaire ! s'écria la vieille.
Et sinclinant pour le ramasser :
— Sainte Vierge, mère de Dieu, je vous rends grâces.
— Et Jacques? dil mademoiselle d'Ermancs presque égarée.
DE MARGOT. 7i>
— Il est mort peut-être... Je vais descendre à la baraque de Margot, où je l'ai vu à l'agonie...
— Je descends avec vous, ma chère vieille ; il faut que je le voie !
Mademoiselle d'Eriuaues suivit la mendiante et s'arréita hieDtôt en condamnant l'exaltation qui l'entraînait. Mademoiselle d'Ermanes avait une âme ardente qui s'enflammait au moindre éclair d'amour ou de haine; mais sa marraine, desséchée par les passions violentes d'une vie orageuse et par le souffle amer de l'égoïsme, avait fané sa candeur, ses illusions, sa virginité, toutes ces ravissantes fleurs bleues de la jeunesse, qui versent leurs parfums dans nos âmes j sa marraine l'avait mise en garde contre les nobles sentiments en lui dépeignant le monde sous ses faces les plus laides -, sa marraine avait enfin essayé de sacrifier le cœur à la tète. — Clotilde, trop simple et trop faillie pour lutter contre niadame d,Tprmanes, se laissait entraîner dans les cliamps les plus arides, et ne voyait souvent qu'avçc les y eux ^ù cette feinrae. Son premier éla.n et sa preniièr^t pensée pt^rtaicnt du ooewr, mais la tête était ]à, (jui uiaîtrisait l'élan, et
i(> LES.AVENTrRE!! GALAXTES
qui éteignait la pensée. Le cœur était toujours jeuile, mais déjà la tête ^^eillissait. — Elle suivait la mendiante en esclave damour, mais soudain les yeux de madame d'Ermaues s'étaient glissés sous ses paupières j elle avait vu la froide image de la réalité , elle s'était souvenu de la distance qui la sépareiit de Jacques, et elle s'arrêtait presque dédaigneuse — cette fois madame d Ermanes ne devait pas vaincre, car la mendiante ayant dit à Clotilde que Dieu lui saurait gré de ce saint pèlerinage au lit d'un mourant, elle poursuivit sa marche en rougissant de son mouvement orgueilleux.
Après quelques vagues paroles échangées a de grands intervalles, la mendiante et Clotilde se trouvèrent devant la baraque de Margot. La vieille entra la première et se retourna vers mademoiselle dErmanes pour lui recommander le silence.
Jacques dormait encore, et, seule devant son lit , un rameau de tilleul à la main, Margot le veillait et faisait une guerre assidue aux mouches qui voulaient troubler son sommeil ; les rideaux de serge étaient tendus, et Clotilde, éblouie parla clarté du dehors, ne vit que trèscon-
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fusémentla lête du malade à travers la gaze mystérieusedu demi-jour. Margot, ombragée par l'apparition surnaturelle de mademoiselle d'Ermanes, regarda les paupières closes de Jacques pour s'assurer qu'il ne pouvait voir sa noble rivale. La mendiante s'appuya sur le dosseret dune chaise, et se mit à prier en égrenant son chapelet. Clotilde s'approcha de la fenêtre entrouverte et regarda voltiger les étoiles de jasmins que le vent en détachait 5 elle trouva la baraque charmante — et c'était la première fois ; ses yeux se reposaient avec envie sur les meubles antiques et pittoresques de Margot, sur les solives noires et vermoulues , sur les dalles blanches et polies. Les murailles mouchetées étaient couvertes çà et là d'images saintes et profanes; quatre batailles célèbres bariolaient la cheminée ; entre l'étagère et le lit une vierge caressait d'un regard maternel son enfant endormi dans ses bras — c'était devant cette vierge que Margot priait le soir et le matin — sur les rideaux verts on voyait un bouquet de buis béni qui devait protéger le sommeil et chasser les mauvais rêves ; sur le revers de la porte on \o\ail un autre bouquet qui devait défendre le baraque du feu du ciel cl des approches de
satan : — le curé de Martigny l'avait dit en chaire, et
Margot croyait aux sermons.
Un rayon de soleil tremblait dans un seau de bois noir, sur la face immobile dune eau claire et transparente qui donna le désir de boire à mademoiselle d'Ermanes j Margot devina son désir et vint lui présenter une cassetée d'eau. Clotilde, touchée jusqu'aux pleurs, voulait embrasser sa sœur d'autrefois, mais un sentiment qu'elle ne put définir l'arrêta dans son élan — c'était la jalousie. Elle était jalouse parce que le vent qui glissait dans la baraque avait plus de fraîcheur et de parfum qu'au châteauj parce que Margot, plus belle danssapâleur, était trop amoureusement penchée vers Jacques. — Elle était jalouse, mais la vanité l'aveuglait et l'empêchait de lire en son âme^ — jalouse sans penser à la jalousie.
Le chat gris, couché sur le pas de la porte, tendit ses blanches pattes et fit sa toilette 5 une guêpe vint le lutiner : il sauta vers elle sans pouvoir l'atteindre. La folle, qui tournoyait en riant de sa colère, disparut sous les rideaux verts; le chat, avide de se venger, oublia que le lit était un eldorado où il n'abordait jamais ; il s'é-
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lança sur le malade , qui s'éveilla soudain^ et dont le premier regard fut pour Margot. S'il n'y avait pas d'amour dans ce regard;, il y avait au moins quelque chose de tendre et de reconnaissant qui calma les souffrances de la pauvre fille ; elle essaya de repousser le triste sou venir de l'autre regard ; elle pensa que le délire seul avait enfanté l'horrible grimace du matin ; elle crut encore à l'amour de Jacques j mais sa chimère s'évanouit bien vite quand elle vit rayonner les yeux du malade, quand elle vit une joie du ciel s'épanouir sur sa figure, quand son cœur saisit au passage l'amour d'un regard envoyé à Clolilde.