SO LES AV£>TIWIES GALA.MES
IttARGOT .VRRACHE LE RIDEAU DE S0-\ LIT.
— Elle est là I elle est làl iniujnura Jacques dans son égarement.
Margot, qui voulait endormir l'exaltation du malade, prit une tasse d'étain sur 1 étagère, et l'approcha de ses lèvres ardentes j mais Jacques détourna la bouche.
Margot se vengea de ce refus en tendaul le rideau du côté de mademoiselle d'Ermanes.
— Le grand jour fatigue les malades, dit- elle d une voix émue.
Margot^ qui jamais n'avait été si méchante, ne put arrêter un soupir en voyant la mine piteuse de Jacques.
— Laisse-moi voir le soleil, dit l'ingrat.
Margot se sentit trop faible pour lui résister^, et séloigna du lit.
— Le soleil ! le soleil ! pensait-elle avec désespoir ; pourquoi ne suis-je pas son soleil, moi ?
Le lit qui craquetait l'avertit que le malade essayait de se mouvoirj elle devina que c'était pour revoir Clotilde, et dans son dépit elle arracha le rideau. Jacques , plus ébloui par mademoiselle d'Ermanes que par Tardeur du jour, ferma languissamment les yeux, et paru t s'endormir; mais il voyait toujours à travers Tes franges de ses paupières, il voyait toujours Clotilde^.dont les regards soucieux suivaient les fleurs volantes des jasmins, et se reposaient avec nonchalance sur le bord du lit.
La mère de Jacques entra et dit à la mendianle que le médecin la suivait. Le médecin allait souvent au ohâteanj Clotilde, craigant qu'il n'avertit sa marraine de sa Nisite au malade^ dit adieu à Majgot et sorlil. Involon-
82 LES ATE;VTUilES GALANTES
tairement Jacques tendit ses bras vers la porter sa mère crut voir un élan d'amour filial, et s'inclina vers lui, mais les bras retombèrent morts.
Vers le soir, Margot, seule auprès de Jacques, lui rappelait le temps de leurs amours ; elle espérait effacer pour un instant limage de mademoiselle d'Ermânes, qui flottait toujours sous ses yeux.
— Te souviens-tu, Jacques, disait- elle en rougissant, te souviens-tu que dimanche passé tu m as offert un bouquet de lilas? Tu baissais les yeux — moi aussi — je te voyais pourtant — vous êtes bien changé Jacques ! ol\ Vous êtes bien changél — I>imanchc tu m'aimais^ aujo^wrd'hui vous êtes un orgueilleux , vous aimez les grandes dames, mais les grandes dames se moqueront de vous.
— Pas toujours ! s'écria Jacques.
En ce moment, sa mère , qui cueillait des fleurs de mauve dans le jardin , reparut sur le seuil de la porte .
— Pas toujours, reprit-il en sauimant j un tenqi^ viendra où je ne serai plus Jacques...
Quelques jours après, Jacques était de retour à son
DE ItfAKGOT. 83
moulin, et Margot essayait de repousser son amour.
Mais, au souvenir de son minois languissant , de son front pâle , de ses yeux bleuâtres et de ses lèvres vermeilles, la pauvre délaissée s'écriait avec désespoir :
■ — Oh ! je l'aimerai toujours !
Jacques, dévoré par d'ambitieux désirs, avait sans cesse d'ardentes aspirations 5 son âme s'envolait vers l'infini ou se reposait sur les helljm et grandes choses du monde 5 elle effleurait l'or et le velours des trônes , les palmes des héros , les couronnes des poètes , et , dédaigneuse, elle rentrait dans sa prison en se plaignant douloureusement comme une esclave qui a vu de beaux pays, et qu'un maître insensible enchaîne dans un désert. — Quelques jours avant, Jacques était si insouciant de son sort ! si joyeux d'aimer Margot ! si fier de son moulin!
L'amour a d'étranges caprices, il détourne sans cesse le cours de notre vie, il nous ?gare mille fois sur la grande mer du monde ; il énerve les plus forts, il anime les plus faibles; il donne aux uns des élans sublimes, il
Si LES AVE-NTCBES CALAMES
éteint la puissance des autres. L'amour possède toutes les clefs dor de nos intelligences, qu'il ouvre ou qu'il ferme à sa fantaisie. Il est des misérables qui semblent condamnés à mourir sans avoir vécu. Perdus au fond de quelque aride vallée vainement arrosée de leur sueur , ils ignorent la joie du monde — lamourirànie de la vie — l amour! Es marchent tristement à la mort sans aspirer sur leur route les parfums enivrants de ces fleurs si douces que Dieu a semées sur la terre . la volupté, la poésie. Leurs yeux ne s'élèvent jamais au ciel, leurs corps sont des tombes où dorment éternellement leurs âmes. — Un regard pourtant, un seul regard d'amour , une ravissante voix de femme va tout changer : l'ùme qui dormait va s éveiller et sortir radieuse de sa couche ; les yeux vont se détacher de la tene et plonger avec extase aux divines régions ; les misérables seront des hommes; ils verront la vie par toutes ses faces; quelle soit joyeuse ou triste, qu'elle soit amère ou douce, qu'importe, ce sera la vie, puisque la \oîupté touchera leurs lèvros, puisque la poésie chantera dans leurs âmes ; d'ailleurs la tristesse est une fleur quia aussi ses parfums, et la joie est comme le soleil:
on court avide au devant de ses rayons^ mais, bientôt las, on se jette à l'ombre — l'ombre de la joie c'est la tristesse.
d'un GARDE-MOULEV , DUN GARDE-CHAMPETRE ET d'un MAITRE D'ÉCOLE.
Jacques ressemblait à ces misérables qui s'usent en cultivant un terre inféconde j il devait vivre dans l'ignorance de la vie ; ce n'était que la plus belle machine du moulin, ce n'était qu'un martyr du travail,, un esclave du vent. — Mademoiselle d'Ermanes a passé sur son chemin — il connaîtra lavie. Clotilde nel'apas amoureusement regardé, mais elle la sauvé de la mort; sa voix charme-
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resse ne l'a pas séduit , mais elle a ri de ses ridicules; et aon dévouement vaut bien un doux regard, et son rire est plus puissant peut-^tre qu'ime voix charmeresse, car il veut un sacrifice au dévouement, une noble vengeance au rire moqueur.
Sa vie solitaire et nonchalante , ses vagues rêveries inspirées par les formes changeantes des nuages, par les couleure enflanmiées du couchant, par les orages dont la voix solennelle et terrible le poursuivait dans le sommeil j sa tendance au merveilleux, exaltée par les contes de fées et de revenants, que depuis un siècle on répète avec mystère aux veillées de Martigny ; ses poétiques souvenirs du passé qui l'avait vu mendiant et vagabond; sa religion pour les fleurs sauvages de la montagne, mais surtout son amour presque évangélique, étaient autant de mains puissantes à déchirer l'enveloppe de son âme.
Il fut long-temps en proie aune ivTesse vaporeuse. A la pensée de Clotilde, il était saisi d'un frémissement voluptueux qui le faisait chanceler^ ctqui répandait autour de son âme une brume mystérieuse? lente à se dissiper.
88 tES ATT:>TrBES GALANTES
Daiis ses premiers élancements, cette àme était comme l'œil entrouvert d'un enfant qui vient de naître. — • La lumière l'éblouissait et la fatiguait bien vite, mais la lumière est belle^ et l'âme avait toujours l'ardent désir de voir.
Son vol n'était pas radieux encore ; pauvre colombe échappée de son lit natal, elle déployait souvent en vain ses ailes ; k la moindre secousse du vent elle allait s'abattre sur le sol.
Elle errait à 1 aventure j tous les liorizons l'attiraient à la fois, tous les chemins lui semblaient beaux; mais voici l'heure où le hasard, sans doute, va lui donner un but. ' '
Jacques voyant passer un soir le garde-champêtre sous l'escalier du moulin, s'empressa de descendre et d'aller à lui.
— Maître Pierre, n'est-ce pas quil est glorieux d'être soldat !
— Jadis I répondit maître Pierre avec la majesté d un tragédien qui va se draper de son manteau.
DE MARGOT. Si»
— Et d'ailleurs^ reprit-il, on voit des soldats qui soitl des lâclies.
Il leva dédaigneusement le pied, et frappa le sol.
— Mais il y en a qui sont des braves — et il est glorieux d'être brave I
Le garde-champéhc se frappa le cœur.
— Vous ne vous donnez pas de coups de pieds, dit Jacques en souriant.
— Oui, mille tonnerres, il est glorieux d èlrc soMal quand on est brave.
Près d'une femme, le garde-champêtre ne se permet tait pas les mille ion-nerrea ; il enjolivait son style d"nn blasphème fort séduisant : on se rappelle sans doute les mille fariboles qu'il roucoulait aux oreille^ de Margot.
— Et comment devient-on soldat? dit Jacques.
— Comment on devient soldai ? lu me fais pitié î Ou s'en va à la guerre, et là, en joue — feu ! El les autres qui tombent cuuune des nuiuchesl —et le canon (jui
gronde I — et la musique î et les cris ! et la fusillade ! et le sang qui coule I et la fumée !
Le garde-champêtre, transporté, saisit la main de Jacques.
— Oh ! qu'il est beau d'être soldat !
— Oui , mais les soldats ne sont pas beaux, dit le maître d'école de Martigny, qui s'arrêtait à la queue du moulin pour se reposer d'une promenade à travers les cliamps.
— Le garde-champêtre jeta xm regard de mépris sur les cheveux: en saule pleureur et le costume plutôt bouffon que sévère de M. Chrisostôme.
— Que dites-vous, capitaine des bambins ? Je n'entends qu'avec peine votre voix de petite fille.
— Je dis que vos oreilles ne sont pas mignonnettes.
— N'insultez pas ceux qui ont protégé votre berceau j ne riez pas de ceux qui ont fait la gloire de leur patrie.
Le maître d école regarda maître Pierre.
— Les soldats sont des ânes — je ne parle pas des gardcs-cliampêtres.
UE MARUOT. JH
— Mille tonnerres I mon l)âton de cornouiller a des inquiétudes...
— Oui, les soldats sont des ânes , et je ne m étonne pas de la longueur prodigieuse de leurs oreilles — je ne pense pas aux vôtres, maître Pierre j mais je vous trouve très ridicule de vous croire rayonnant parce que vous avez été vous morfondre chez les Russes. La belle gloire, n'est-ce pas, d'avoir laissé une partie de vous-même sutla terre étrangère, et d'être revenu dans vos foyers, battu par les Cosaques.
Le maître d'école remercia Dieu de cette miraculeuse improvisation.
Le garde -champêtre leva orgueilleusement la tête.
— Battu par les Cosaques ! Ne répétez plus cela, mille tonnerres! Battu parlesCosaquesî Dépêchez-vous de vous effacer, car vous m'offusquez tant, que je crois reconnaître un Cosaque.— A-t-on jamais vu un soldat comme moienbutte aux insolences d'un magister, d'un mauvais troubadour dont on ignore les ancêtres. — Comment va monsieur votre père, s'il vous plaît. — Ah ! pardon, j oubliais que vous n'en avez pas.
— J'en ai tout autant que vous, dit avec dignité M. Chrisostôme.
— Et même plus, je crois.
Le garde-champétre se mit a rire de toutes ses forces, et s'avança sur le bord de la montagne pour voir si les vaches ne s'écartaient pas de la pâture communale.
Jacques, silencieusement appuyé contre l'escalier du moulin , regardait la tête osseuse et bizarre du maître d'école, qui s'approcha de lui.
— Eh bien ! Jacques, tu es triste, mon enfant, qu'y a-til donc à l'horizon? le vent est fantasque et refeeWcpeutêtre ?
— Que le diable emporte le vent , le moulin et moi
aussi
— Jacques, est-ce bien toi que j'entends?
— Oui, je suis las d'être un misérable garde-moulin j je veux être soldat, je veux me battre !
— Jacques, tes mains sont blanches , ne les trempe
jamais dans le sang de ton frère; si tu es las d'être gardemoulin, deviens berger.
Jacques fit une moue dédaigneuse.
— Tu penses peut-être éclipser Napoléon — où l'orgueil va-t-il se nicher. — Va! mon enfant, la gloire est une fumée, les académiciens eux-mêmes le disent à chaque instant.
— Qu'est-ce qu un académicien?
— Ignorant !
Le maître d'école recueillit ses idées.
— Un académicien, c'est un des quarante innnorlclsj iiuand l'un d eux vient à mourir les aspirants se présentent enfouie; mais il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus...
Jacques ouvrait de grandes oreilles.
— C'est l<i plus belle gloire du nioiidc : nu académicien est plus grand qu un roi...
— A quoi passent-ils leur leinps, les académiciens?
\)i I.KS AVENTIBKS (.ALA>rKS
— Ignoiaul I
Lo maitre d'école recueillit ses idées.
— Ils font des chefs-d'œuvre, des chausons, des comédies , des grammaires françaises et même des grammaires qui ne sont pas françaises ; ils sont forts comme des Turcs sur l'orlograplie ; ils parlent comme des livres 5 les uns font de la prose, les autres font des versss.
— Des versss ! s'écria Jacques, je ne connais pas cela.
— Ignorant! tu es venu à mon école pendant six longues années, et tu ne sais rien j as-tu donc tout oublié ? Ai-je donc en vain dépensé des trésors de science ? fautil que je te dise que les versss... — Mon Dieu^ pourquoi laissez- vous vivre tant d'ignorants î
Le maître d'école recueillit ses idées.
— Les versss...
— Est-ce qu'il est possible (jue j'ignore cela, se dit le pédant de Martigny.
La prose...
Le maitre d'écolo se frappa le front selon sa coutume pour en faire jaillir des éliiiccllos de génie.
DIC MAJIGOT. ^
— La prose , les versss... les versss, la prose.... Baste î Je perds ma science avec toi. — Sache seulement (jue c'est quelque chose de fort beau. — Ite, missa est.
Le pédant traduisit mot à mot : — Allons-nous-en, la messe est dite — et s éloigna avec dignité en sortant de sa poche Les petits orphelins du hameau, roman du citoyen Ducray-Dumesnil.
Jacques remonta l'escalier en essayant de voir clair dans ses idées.
— Ils sont immortels j, murmurait-il , ils sont plus grands que les rois , ils font des versss — je veux être académicien.
Jacques secoua dédaigneusement la farine qui le couvrait.
Le garde-champêtre, qui descendait la montagne^ se mit alors à chanter à gorge déployée :
Ah ! que l'amour est agréable !
Elle est de toutes les saisons= = .
9é I KS AVKNTIRKS CALAM i::
MAUGOT AGIT KN SOXGE LES BAISERS DE DEUX RAMIERS.
Maître Pierre ne sen doutait pas, mais il suivait uu sentier perdu qui descendait à la baraque de Margot.
C'était bien le sentier le plus charmant des alentours : partout de 1 ombre, de la verdure, de la fraîcheur, des parfums, des bruits amoureux, des chansons lointaines j
DE MAtKiOr. 97
partout dos Heurs dans l'herbe , des papillons errants 5 partout le mystère et la volupté.
Le garde-clianipètre, qui trouvait plus d'ivresse dans un verre de vin clairet que dans tous les charmes de la nature, s'abandonna pourtant avec une délicieuse indolence aux poétiques impressions qui le saisissaient au passage.
Et quand , au travers des grands chênes, il entrevit la baraque de Margot, il ressentit un ravissement ineffable, un transport religieux, et s'écria en levant les yeux au ciel : — Mille fariboles ! que j'aime Margot.
Margot, baignée parla lumière molle et nuageuse du soleil couchant, cueillait les premiers'pois verts de son jardin; agenouillée devant les tiges ou assise sur l'escabeau qui servait de trône à son chat , sa pose avait toujours de la grâce et de la nonchalance ; les boucles de ses cheveux ondoyaient sous son chapeau de paille, dont les bords ombrageaient ses joues; elle s'était coquettement parée de sa croix d'or, qui seuiblait suivre les palpitations de sï gorge.
Son chat dormait a ses pieds — et sa chèvre errait aux alentours.
Un sentiment de tristesse et de rêverie était répandu sur sa figure, qui pâlissait depuis quelques jours j Clotilde et Jacques se combattaient en elle: la jalousie et l'amour la ravageaient. Elle avançait alors rapidement dans la vie. Elle échappait déjà au calme et à l'insouciance delà jeunesse ; ses regards ne plongeaient plus dans le passé, mais dans le vague horizon de l'avenir ; ses joyeux souvenirs d'enfance ne venaient plus rafraîchir son âme , elle oubliait de penser à sa mère, et le matin et le soir, en priant devant limage de la vierge, elle essayait en vain de se recueillir, de repousser les mille songes profanes qui l'agitaient. Quand elle voyait mademoiselle d'Ermanes dans son imagination, sa pensée s'entourait de robes et de parures, elle allait se mirer, et sécriait : — Que n'ai-je ses robes et ses paruies, puisque je suis belle aussi ; — quand elle voyait Jacques, sa pensée s'égarait dans les détours mystérieux des bosquets; elle suivait le cours murmuraut des ruisseaux, le vol amoureux des lourlerelles, le balancement des fleurs; elle se
DE MAKGOT. 99
reposait à lombre, dans la ^'erdure, sur la mousse étoiléc de marguerites.
Déjà la volupté secouait la poussière vierge qui couvrait l'âme de Margot ; l'innocente trouvait ses caresses trop douces pour résister ) elle s'abandonnait mollement à ses ravissements, à ses ivresses, à ses délices ineffables; et nul baiser d'amour n'avait atteint le corps, que déjà la volupté allait détacher une corolle de cette ravissante fleur , la virginité de l'âme.
Si ce roman n'était le plus chaste du monde^ je vous raconterais comment l'âme de Margot perdit la plus blanche corolle de sa virginité.
Ce fut ce soir-là ;, aux derniers regards du soleil , pendant que le garde-champêtre contemplait la baraque au travers des grands chênes du sentier, pendant que .Jacques aspirait à la gloire des académiciens. — • Les rêveries de Margot avaient pris des couleurs ardentes ; à la voix roucoulante d'un ramier qui attendait sa colombe sur une branche touffue, ses mains avaient lâché lea tiges des pois, sa tête s'était penchée sur son cœur 5 dans les bosquets ileuris de son imagi]ialiou, elle avait vu la
colombe s'abattre dans le lit du ramier , elle avait \ii leurs embrassements^
elle avait pensé à Jacques^ et la volupté qui veillait aux abords de son âme détacha la plus blanche corolle de sa vir"inilé.
LA LUNE MET LA TETE A LA FENETRE DE LA BARAQUE, ET REGARDE DAXS LE LIT DE MARGOT.
Maître Pierre, qui apparut tout à coup devant la haie du jardin, fit presque peur à Margot ; elle tressaillit et murmura d'une voix émue :
— J'étais si bien seule !
— Bonsoir, la belle, cria le garde-champêtre.
— Bonsoir ! dit sèchement Margot.
102 LES AVEMIRES GALANTES
Je perdrai mou temps ce soir, pensa maître Pierre j à demain le bombardement.
— Vous avez des chagrins, mademoiselle Margot?
— Peut-être.
— Oh 1 oh! voilà qui est nébuleux. — Des chagrins d'amour?
— Je ne sais pas.
— Très nébuleux. — Est-ce que Jacques ne jette plus de pierres dans votre jardin.
— Je ne sais pas.
— Trop nébuleux ! J'ai pourtant touché la corde.
Margot entr ouvrit une cosse plus verte et plus tendre que les autres , et en détacha les pois avec ses lèvres.
— Dites donc, la belle, ne pourrait-on pas vous consoler.
— Au contraire.
— Le siégfi no va pas ce soir; j'use en pure perte
toutes les cartouches du sentiment. — Vous êtes donc inconsolable ?
Margot caressa son chat.
— Est-ce qu'il y aurait une mauvaise brèche à votre cœur^ mademoiselle Margot.
— Vous a-t-on chargé de veiller à la garde de mon cœur, maître Pierre ?
— Ah ! plût à Dieu que je fusse chargé de garder ce trésor-là j j'aurais les dents d'Argus, les y eux de Cerbère, et l'ennemi ne s'y brûlerait pas la patte, mille fariboles !
— Qu'est-ce donc que M. Argus et M. Cerbère?
— Ce sont des dieux ou plutôt des chiens célèbres mis en sentinelles aux portes de l'enfer — ou du paradis. Je vous plains de tout mon cœur mademoiselle Margot , car vous ignorez les choses les plus simples de la religion. Je ne suis pas dévot, mais je rends grâces à Dieu d'avoir appris à le servir dans les chansons de mon camarade de lit. — Quel bon diable c'était ! savant comme un Ulysse, brave comme Achille I
dtfl LES AVENTURES f.ALAMES
Pendant ses glorieuses campagnes , maître Pierre s'était épris d'un bel amour pour les dieux raythologiques. — Nous aimons les chimères par-dessus tout. — Il avait eu pour camarade de lit un mauvais philosophe voltairien, qui passait son temps a chansonner Yénus et l'Amour, la Vierge et le Christ — les dieux païens et les dieux chrétiens. — Les noms de ces dieux sétaient noyés ensemble dans la mémoire de maître Pierre, et il ne se passait pas de jour qu'ils ne reparussent à la surface. A son retour dans ses foyers, il était plus que jamais atteint de cette étrange monomanie d'embellir son discours d'images mythologiques — et, hormis les clercs de notaire, tous les citoyens de Martigny parlaient avec vénération de la science qu'il avait trouvée et du bras qu'il avait perdu.
— Oui, mademoiselle Margot, brave comme Achille. La bombe des Russes l'a balayé, le pauvre diable !
— La guerre est une chose affreuse, tant de soldats y meurent î
— Cela ne mest pas anivé.
Margot snarit.
UÉ MAUflOT. iOé
— Et pourtant j'ai laissé de mes os à Wagram.
— Il aurait dû les laisser tous, murmura Margot avec ennui.
Le garde-champétre secoua sa pipe.
— Si vous le permettez, la belle...
— Oh ! mon Dieu, oui.
Maître Pierre rit dans sa barbe, et lança un coup d'œil pervers a Margot.
— Ah! ah 1 vous le permettez, c'est a merveille.
Il saisit l'instant où elle se penchait vers son chat, et lui baisa le cou.
— Dieu I s'écria Margot.
— 'Vous me l'avez permis.
La pauvre fille, rouge et confuse, regarda sévèrement le garde-champêtre, et s'en fut à l'autre bout du jardiu. Maître Pierre, troublé par son regard plein de candeur et de chasteté, recretta d'avoir pris ce baiser, et dispa-
rut dans la prairie en murmurant : — c'est un ange du ciel , la guerre sera longue, mais je suis un sot d'avoir commencé les attaques ce soir.
Quand Margot vits'éloigner le garde-champôtre, elle revint à ses pois et en cueillit encore 5 son âme s'épanouit au souvenir des ramiers dont elle avait vu les amours dans sa vaporeuse rêverie ; son corps tressaillit de dépit au souvenir de maître Pierre, dont elle avait senti les lèvres impures.
— Jacques ! Jacques I pensait-elle avec regret , n'est-ce pa« toi qui devais m'embrassor le premier.
Elle passait sa main sur son cou pour effacer le souvenir du baiser — et pour rêver encore elle re-^ gardait la branche touffue des ramiers et le moulin de Jacques.
A la brune, elle rentra dans sa baraque, et ressortit bientôt, portant d'une main un saladier rempli de chicorée, de l'autre un mince morceau de pain : c'était son souper. Elle s'assit sur le pas de la porte, et déposa le saladier sur ses genoux. La chèvre accourut, le chat
vint en hypocrite lui caresser les jambes, et le coq — que lamour sans doute empêchait de dormir, se mit h hecqueter aux alentours.
Margot, toujours rèv;'use, plongea ?a fourchette dans la chicorée.
Et quand, une demi-heure après, elle voulut lever la fourchette à sa bouche, la salade et le morceau de pain avaient disparu. La chèvre, qui n'aimait pas le vinaigre, éternuait et bondissait au dessus de la chicorée qu'elle avait dispersée devant la porte, et le chat disputait au coq la dernière miette du pain. Margot , qui n'était pas affamée ce soir-là, s imagina quelle avait soupe. Elle chassa la chèvre à sa cabane, et rentra avec son chat. Quand elle fut devant son lit, elle dénoiia sa brassière et sa jupe, elle attacha sa croix d'or aux rideaux, et tomba agenouillée sur la dalle ; mais ce fut en vain qu'elle essaya de prier avec calme : l'ivresse fiévreuse de ses rêves la poursuivait toujours.
Avant de se coucher, elle regarda autour d'elle, el pour la première fois de sa vie, poussée par je ne sais quel instinct, elle alla s'assurer que la porte était bien close.
10!? LES AVEMUBES GALAXTES
La veille elle se fût endormie sans crainte au milieu des champs.
Elle se coucha. — Pendant cette nuit je ne sais ce qu'il advint dans la baraque. — Demandez à la lune qui couvrait le jardin d'une grande nappe de lumière, et qui regardait par la fenêtre le lit de la délaissée.