XX II
A cheval I Mac Farlane 1 à cheval]
Pendant deux jours et deux nuits, il galopa presque sans relâche, grâce aux relais qu'il avait fait disposer sur toutes les routes. Son escorte harassée l'avait abandonné tout entière après dixhuit heures d'une course effrénée. Gorcoran, sans s'étonner, galopait toujours, ne s'arrètant que pour changer de cheval, manger un morceau de pain et repartant tout de suite.
Vers le matin du troisième jour, il rencontra enfin les fuyards de sa propre armée. Tout couvert de sueur et de poussière, mais fier et intrépide comme on l'avait toujours vu, il les rallia dès les premiers mots.
Un officier supérieur galopait sans l'écouter.
Corcoran le saisit au collrl, »ît le retournant de lautre cùl6 :
c Où vas-tu"? dit-il : c'est l;i ([n'est l'ennemi. »
VA comme l'autre, ne le recormaissant pas, .'.liercliait encore à fuir :
« Si tu fais un pas de plus, je te hrùle la cervelle. »
A ce geste, à ce mot, (ont le monde s'arrêta épouvanté. On avait reconnu le maître.
« Seigneur, dit l'oflifier, nous sommes trahis. Pourquoi n'ètes-vous pas venu plus tôt?
— Ne me reconnaissez-vous plus? demanda le maharajah. Qu'on me donne un ciieval, et en avant! »
A peine obéi, sans s'inquiéter s'il était suivi, il courut à l'avant-garde.
L'officier n'avait pas menti. Le camp mahratte était dans le plus affreux désordre. L'armée, commandée par des traîtres que payait l'or des Anglais, avait été mise en déroute cinq jours auparavant. Trois zémindars avaient donné le signal de la fuite. Deux autres, dont l'un était un Afghan, Usbeck, vieilli au service d'Holkar, avaient passé du côté des Anglais. Le reste, ébranlé par ces fuites et ces défections, avait tourné le dos dès les premières décharges de l'artillerie anglaise.
Eniin tout paraissait perdu.
Mais la vue de Corcorun ranima les courages et fit tourner bride aux fuyards.
te,
« Halte I » cria-t-il d'une voix retentissante.
Tout le monde obéit à cette voix si connue. Les soldats crièrent :
« Vive lemaharajahl »
Il tira du fourreau son sabre, le propre cimeterre du fameux Timour, qui avait passé par héritage à l'invincible Akbar et au pieux Aurengreb. Ce sabre, dont la poignée était enrichie de diamants d'un prix inestimable, avait autrefois donné le signal de la mort de plusieurs millions d'hommes. Il avait été forgé, à Saraarkhand, par un armurier de Damas, le célèbre Mohammed-el-Din, qni grava sur sa lame ce verset du Coran :
Dieu est grand! Dieu est puissant! Dieu est vainqueur!
Sa trempe était telle, que Timour, au passage de l'Indus, se levant debout sur sa selle, avait fendu depuis le crâne jusqu'à la ceinture un cavalier afghan, coiffé d'un casque en acier damasquiné.
Quand l'armée le vit resplendir au soleil, personne ne douta plus de la victoire. Les rangs se reformèrent rapidement et l'on suivit le maharajah, qui précédait de vingt pas toute son armée.
La cavalerie anglaise venait de cesser la poursuite et de faire halte pendant la grande chaleur du jour. Croyant n'avoir plus qu'à poursuivre des gens sans armes et sans couraye, les Anglais n'a-
250 AVFNTIIRKS MRRVEIM.EIISES
vaicMit pi'is aurime pnu'aution conlrti un retour ollensif. Ils avaient débridé leurs chevaux et s'étaient assis à l'ombre dans une forêt <iue traversait la grande route. Bien plus, pour no pas partager le butin avec leurs camarades, les cavaliers anglais n'avaient pas attendu l'arrivée de l'infanterie. Ils étaient à dix lieues en avant, et croyaient prendre l'armée mahrattejusqu'au dernier homme.
Déjà le second déjeuner était prêt. Les domestiques hindous et parsis déballaient avec soin les provisions de bouche, les pâtés de Strasbourg, les jambons d'York, les bouteilles de claret et de Champagne mousseux, les puddings froids. On n'entendait plus que le bruit des fourchettes et le joyeux tintement des verres.
« Eh bien, disait le lieutenant James Churchill, eh bien, capitaine Wodsworth, que dites-vous de notre expédition? Ce fameux Corcoran, qu'on disait si redoutable, n'a pas tenu un instant devantnous.
— Oui, dit l'autre, et pendant que Barclay lui donnait le change, nous avons eu assez de bonheur pour ne rencontrer presque aucune résistance. Mais cela même, mon cher Churchill, me fait douter que nous ayons battu Corcoran. Je le connais. J'étais, il y a trois ans, dans le corps d'armée de Barclay, et je vous jure qu'il nous fit passer un mauvais quart d'heure. Ici, au contraire, grâce à ce brave Afghan-...
— Oui, oui, dit le major Mac Farlane, buvons à la santé de l'honnête Usbeck, notre ami, et que Dieu tonuà toujours de pareils lieutenants à nos ennemis.
— Combien a-t-on payé ce coquin?
— C'est une question que le général même ne pourrait pas résoudre. Je ci ois que lord Henri liraddock et sa police connaissent seuls le prix de cette marchandise.
— Quel jour pourrons-nous dîner à Bhagavapour?
— Il serait bon, dit Mac Farlane, de ne pas marcher trop vite et d'attendre un peu l'infanterie et le général sir John Spalding,
— Bahl dit Churchill, Spalding est un vieil avare qui craint qu'on ne veuille pas partager avec lui le trésor d'Holkar. Avec trois régiments de bonne cavalerie anglaise, ne sommes-nous pas de force à culbuter la nation mahratte et le maharajah par-dessus le marché? »
A ce moment la trompette retentit,
a Que veut dire ceci? s'écria Mac Farlane.
« A cheval, messieurs, à cheval I» sécriaWodswortli.
En un clin d'œil, tous les officiers se levèrent, bouclèrent leurs ceinturons, remirent leurs revolvers à la ceinture et sortirent de leurs tentes.
On commençait à voir des flots de poussière
252 AVKNTllRKS MKHVEIIJ.KUSES
soulevés par une foule nombreuse «jui accourait lout atVolée de terreur, (relaient les valets et les marchands du camp. Tous levaient les bras en l'air en poussant de f^rands cris :
« Le maharajali! Voilà le maharajali I »
A ce nom, à ce cri redoutable, les officiers anglais eux-mêmes se sentirent émus, et chacun courut à son poste.
Mais avant que les soldats eussent repris leurs armes, et que les rangs fussent reformés, Gorcoran arriva comme la foudre sur la cavalerie anglaise. Derrière lui, à vingt pas, ses cavaliers s'avançaient au galop, tenant le sabre d'une main, le revolver de l'autre, et la bride dans les dents.
Sans prendre le temps de décharger son revolver, Gorcoran passa au travers des Anglais, pointant à coups de sabre tout ce qui était sur son passage.
Animés par son exemple, les Mahrattes montrèrent un courage dont on les aurait crus incapables le matin. L'arme blanche elle-même, qui produit ordinairement sur les Hindous une frayeur si grande, leur semblait familière, tant l'exemple d'un homme de cœur est puissant sur les autres hommes.
Cependant le combat resta quelque temps incertain. Les Anglais, étonnés d'abord de l'impétuosité de Gorcoran, mais bientôt rassurés par le
Corcoran passa au travers dt-s Anglais. (Page 2bâ
DU CAPITAINE COHCORAN 25b
mépris que leur inspirait l'armée mahratte, se rallièrent promptement, et, malgré la chaleur du soleil, firent preuve d'une rare intrépidité. En peu d'instants, ils sabrèrent les premiers rangs de la cavalerie hindoue, et Corcoran, emporté par son ardeur, se trouva enfermé dans leurs rangs. Déjà il se croyait abandonné et ne pensait plus qu'à rendre chèrement sa vie, lorsqu'un secours imprévu lui rendit la victoire.
Au milieu du fracas des coups de feu, il s'aperçut tout à coup que les rangs de l'armée anglaise s'ouvraient pour livrer passage à des amis inconnus.
A coup sûr, ce n'étaient pas ses Mahrattes; il les voyait déjà reculer, pas à pas, il est vrai, mais continuellement. Qu'était-ce donc? Et qui pouvaitce être, sinon sa plus chère et sa plus fidèle amie, la tendre, la bonne, la courageuse Louison?
C'était elle en effet. Aussitôt qu'elle s'était aperçue du départ de Corcoran, elle avait résolu de le suivre, oubliant .ses arrêts. Elle avait gratté à la porte du cachot de Garamagrif. D'un commun effort, ils avaient renversé cet obstacle impuissant et s'étaient précipités à la suite du maharajah, Louison suivant Corcoran, Garamagrif ne voulant pas se séparer de Louison. '
Grâce à son merveilleux instinct elle avait retrouvé sans peine la trace de son maître, et arri-;
;j -•'<• AVENTURES MERVEIIXEUSES
v.iil à propos |)oiir le sauver — l'inyratl — des ^mains de ses ennemis.
A dire vrai, dès (lu'elle parut, suivie du formidable riaramagrif, les Maliraltes ne lui disputèrent pas le passage. Les Anglais étonnés essayèrent inutilement de serrer leurs rangs et lui . tirèrent quelques coups de revolver.
D'un bond l.ouison sauta à la gorge du colonel Hoberlson,du 13« hussards, et l'élondit mort sur le terrain. C'est dommage, car Hobertson était un oflicier de grande espèrajice. Garamagrif, de son côté, tomba sur le major Wodswortb, qui criait à ses hommes :
« Avancez donc, danmés lils de... ! »
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car le premier coup de dents de Garamagrif lui donna la mort.
Un brave homme, ce capitaine Wodsworth, et qui laissait à Bénarès une veuve et six orphelins bien intéressants; mais que voulez-vous? C'est la guerre.
Quelle que fût la pensée des hussards anglais (s'ils avaient une pensée, ce que j'ignore), leurs chevaux commencèrent à se cabrer si violemment que les cavaliers n'en étaient plus maîtres et que le désordre se mit dans les rangs. Louison et Garamagrif, bondissant toujours, arrivèrent enfin jusqu'au maharajah.qui se défendait seul, adossé à
un bananier, et parait de son mieux les coups de pointe.
Il était blessé de deux balles et perdait beaucoup de sang. Une dizaine de cavaliers l'entouraient, cherchant à le prendre plutôt qu'à le tuer
« Rendez-vous, maharajah, dit i'un d'eux. Vous en serez quitte pour payer rançon. »
En même temps il cherchait à le désarmer, mais Corcoran, d'un coup de son terrible cimeterre, lui abattit le bras droit, et se retournant contre un autre cavalier, il fendit la tète à ce second adversaire.
Cependant il allait succomber, lorsque Louison arriva. Garamagrif la suivait à trois pas de distance, n'osant sans doute se montrer devant son maître après la réprimande qu'il avait reçue lavant-veille.
A la vue de ces deux auxiliaires nouveaux du maharajah, les cavaliers anglais tournèrent bride en un clin d'œil et rejoignirent leur régiment qui déjà s'ébranlait. Corcoran les poursuivit, traversa les rangs des hussards anglais entre ses deux tigres et rejoignit son armée.
Les Mahrattes, qui l'avaient cru perdu, poussèrent un long cri de joie et revinrent à la charge Corcoran, plus prudent cette fois, envoya sur sa droite une partie de sa cavalerie, pour tourner la gauclie des Anglais, pendant que son artillerie,
Il - 17
258 AVKNTURFS MRRVEIf.LKnSES
placée en polence, les |ireii<iit de liane et de face, et (jiie le gros de l'armoe s'avançait sur le contre.
I^e général anglais, (jui n'avait ni arLillorie, ni infanterie pour se soutenir, ordonna lu retraite, «lui se lit d'abord avec beaucouj) d'ordre. Mais les valets du camp, les vivandières, les femmes et tout ce peuple qui suit les armées anglaises dans l'Inde, craignant d'être abandonnés, se précipitèrent dans les rangs de la cavalerie pour se mettre à i'avantgarde dos fuyards et rejoindre plus tôt l'infanterie laissée en arrière avec Spalding. <
En quehiues instants, le désordre fut au comble.
A la fin tout s'enfuit au hasard, et les officiers eux-mêmes ne chcrclièrent plus qu'à devancer leurs camarades. Heureux ceux qui étaient bien montés I Ils rejoignirent le général Spalding dès le soir même.
Corcoran, voyant que rien ne tenait plus devant lui, (it faire halte à son armée, et laissa à la cavalerie le soin de poursuivre les fuyards.
a Mes amis, dit-il d'une voix sonore, voilà comment il faut battre les Anglais. Courez sur eux, sabre ou ba'ion nette en avant, sans tirer, et Vichnou et Siva vous donneront la victoire. ., Au reste, tout n'est pas fini ; mais c'est assez pour aujourd'hui. »
U eut soin de placer lui-même les postes avan
En quelques instantsje désordre fut au comble. (Page 238.)
oés. Puis, se tournant vers Loui?on qui îe regardait fixement et qui attendait un mot d amitié :
« Entre nous, ma belle, dit-il, c'est à la vie et à la mort. Et toi aussi, Garamagrif, grand batailleur, tu seras mon ami, si tu veux; mais ne va plus chercher querelle à Scindiah. »
Il rentra alors dans sa tente, où d'autres soins l'appelaient. Louison et Garamagrif s'étendirent à l'entrée comme deux factionnaires chargés de veiller à la sûreté da marmrajah, et personne assurément ne fut tenté de violer la consigne sans nécessité.
81r John Spaldlngr.
Le lendemain, dès trois heures du matin, Cor-
icoran lU reprendre les armes à ses troupes et continua la poursuite.
La route était jonchet d'armes, de chevaux et de cavaliers lues et dépouillés. Presque toute la cavalerie anglaise était détruite ou dispersée. Un P petit nombre seulement avait pu rejoindre Spalding, qui accourait à marches forcées pour recueillir les fuyards.
Gorcoran, apprenant par ses éclaireurs que les P Anglais s'avançaient, se porta sur une colline assez élevée qui dominait la plaine, car il n'avait pas grande confiance dans la bravoure de ses soldats, et il voulait s'assurer au moins l'avantage
26'à AVENTURES MEUVKILLEUSKS
(lu terrain. Il (it même creuser à la liàte un fossé (le dix pieds de large et de trois pieds de profondeur, — non que celle précaution lui parût trèsutile, puis(]ue les Anglais n'avaient plus de cavalerie, — mais parce qu'il voulait leur faire croire (ju'il se tenait sur la défensive, et les engager eux-mêmes à prendre l'ollensive. Son intérêt était, au contraire, d'en flnir promplement avec ce corps d'armée, pour courir ensuite sur Harclay et l'accabler à son tour.
La ruse réussit admirablement. 4.
Sir Jobn Spalding était un gros gentleman, gras et bien nourri, très-brave sans doute, mais qui n'avait jamais fait la guerre, et qui n'avait aucune expérience de l'Inde. Sa vie s'était passée en Angleterre, au camp d'Aldershot, à Gibraltar, à Malte, à la Jamaïque; il avait vu le feu, pour la première fois, trois jours auparavant. Toute sa tactique consistait en trois points : ébranler l'ennemi avec l'artillerie, le renverser à coups de baïonnette, et le faire sabrer par la cavalerie.
Par hasard , sa première expérience avait fort bien réussi, de sorte qu'il se regardait comme un Wellinglon ou un Marlbôrough. L'ardeur désordonnée de sa cavalerie , qui avait couru sur Bhagavapour sans l'attendre, ne lui causait aucune inquiétude.
A chaque pas, on lu! amenait des prisonniers.
DU CAPITAINE CORCORAN. 26b
Toute l'armée du maharajah lui paraissait dispersée sans retour, et l'aurait été en efl'et sans l'arrivée imprévue et l'attaque impétueuse de Corcoran,
Il se berçait, lui aussi, des illusions qui avaient fait un instant le bonheur de Barclay. Mais, avant tout, il fallait entrer le premier dans Bhagavapour. Entre lui et Barclay, c'était une course au clocher. (Il ignorait encore le désastre de son rival et l'incendie de son camp.)
C'est dans ces dispositions que le rencontra le messager qui apportait la funeste nouvelle de l'échec subi par sa cavalerie. D'abord il n'en voulut rien croire, et comme le messager était Indou, il le fit arrêter, se proposant de le faire fusiller aussitôt que le mensonge serait évident. Puis, quelques cavaliers arrivèrent, et racontèrent la destruction complète de trois régiments de cavalerie européenne.
« Trois régiments I s'écria Spalding , au comble de la fureur. Où est l'âne bâté qui les commandait? Où est le colonel Robertson?
— Mort, général.
— Où est le major Mac Farlane?
— Tué d'une balle dans la tète. »
Spalding se sentait gagner par la consternation générale.
« Vous êtes donc tombés dans une embuscade?
266 AVKNTUUKS MERVKILLKUSES
demanda-lil. Il n'y .i pas d'exemple d'un désastre pareil. »
Le lieutenant Cluircliill fit le récit de l'action.
« Au commencement, dit-il, les Mahrattes fuyaient devant nous comme une volée de perdreaux. Mais tout à coup le maliarajah est arrivé....
— Le maliarajah! dit Spalding, toujours à cheval sur réti(iuette. Sachez, monsieur, que le gouvernement de la gracieuse reine Victoria n'a pas reconnu de maliarajah dans le pays mahratte, et qu'il est, par conséquent, souverainement irtipropre d'appeler de ce nom un aventurier quelconque. »
Churchill baissa la tète, puis il acheva son récit
Quand il fut terminé :
« Demain, dit Spalding, nous nous mettrons en marche à deux heures du matin. Nous rencontrerons l'ennemi à six, nous le battrons à sept, et nous reprendrons sur-le-champ le chemin de Hhagavapour. »
La nuit suivante, à l'heure indifiuce, 1 infanterie anglaise se remit en marche. Vingt cin({ ou trente hussards, qui avaient à grand'peine conservé leurs chevaux, servaient d'éclaireurs.
Vers six heures du matin, on arriva à cinq cents pas environ de l'armée mahratte, dont une partie était rangée en bataille, et l'autre dispersée en tirailleurs.
Sir John Spaltliiig, toujours ferme dans ses idées de lactique militaire, commença le feu en lançant quelques volées de mitraille sur la cavalerie do Corcoran, qui se retira en bon ordre à l'abri d'un petit bois et attendit là l'ordre de charger. L'artillerie mahratte répondit à peine au feu des Anglais et, dès le début de l'engagement, se retira dans un pli de terrain comme découragée. Cette artillerie, peu nombreuse d'ailleurs eu égard au nombre des troupes, paraissait facile à enlever, malgré les broussailles et les obstacles naturels qui défendaient la position.
« C'est le moment d'aborder cette canaille à la baïonnette, dit sir John Spalding.
— Prenez garde! s'écria le transfuge Usbeck, vous ne connaissez pas le maharajah. »
Sir John Spalding referma sa lunette d'approche, regarda l'Afghan avec un mépris inexprimable et dit :
« Ce n'est pas mon habitude de demander conseil. Churchill, dites aux Highlanders d'avancer. »
Churchill obéit.
Aussitôt on entendit dans la plaine le son des cornemuses et des pibrochs d'Ecosse. Les robustes Highlanders aux jambes nues s'avancèrent lentement et en bon ordre comme à la parade, et commencèrent à escalader la colline où les attendait le gros de l'armée mahratte.
268 AVKNTURKS MEHVKlLr.ElISES
Un silence terrible régnait sur le champ de bataille. Les deux artilleries se taisaient; l'anglaise ayant fait place à l'infanterie, et la mahratte ne paraissant pas encore ou disparaissant déjà. On voyait les sous-ofiiciers anglais maintenir l'alignement avec les crosses de leurs fusils. Quant aux Mahrattes, à demi cachés dans les broussailles et les fourrés, ils attendaient le clioc avec une terrible anxiété.
Déjà les Highlanders n'étaient plus qu'à dix pas du fossé creusé sur le penchant de la colline, quand tout à coup Corcoran tira son sabre et s'écria :
« En joue! feu! »
Au même instant, quinze cents Mahrattes. couchés à plat ventre , se levèrent à demi et fusillèrent à bout portant les assaillants. Deux batteries masquées, de vingt canons chacune, firent feu en même temps à cinquante pas de distance sur les flancs et les derrières des Highlanders.
En cinq minutes, la colonne fut aux trois quarts détruite. Cependant ceux qui survivaient s'avancèrent avec une intrépidité admirable jusqu'au fossé, le franchirent, culbutèrent les Mahrattes qui l'occupaient, et continuèrent leur marche vers le haut de la colline.
Mais , là, un nouvel ennemi les attendait. Les urtilieurs mahrattes, qui s'étaient repliés au corn-
mencement de la bataille, reprenaient leur poste ur l'ordre de Corcoran; et de deux régiments de Highlanders fusillés et mitraillés en face, par derrière et sur les (lunes, il ne resta pas cinquante hommes valides; encore furent-ils forcés de se rendre.
Pendant ce temps, sir John Spalding voyait avec désespoir la destruction de son infanterie d'élite; mais l'ouragan de mitraille qui balayait la plaine et le pied de la colline , rendait tout secours impossible. Bientôt même ii dut songer à couvrir la retraite, menacée par Corcoran.
Le maharajah, jugeant la bataille gagnée au centre, donna ordre à la cavalerie de se déployer sur le flanc de l'infanterie ^anglaise et découper ses lignes de communication Spalding elfrayé commanda la retraite , et les Mahrattes saluèrent cet ordre par de longs cris de joie.
C'était la première fois qu'une armée indienne, commandée il est vrai par un Français, voyait fuir une armée anglaise à forces égales. Aussi l'enthousiasme des soldats de Corcoran ne connaissait plus de bornes
« C'est Vichnou, disait-on. C'est le divin Siva. C'est Rama lui-même qui s'est incarné de nouveau pour défendre son peuple contre ces barbares au teint blanc et à la barbe rouge. »
Corcoran ne s'arrêta pas à écouter son éloge.
270 AVENTUHr:S MKHVEII.I. RUSES
Toujours pressé d'en linir avec Spalding pour revenir vers Harchiy, il lança sa cavalerie sur toutes les routes, avec ordre de dépasser l'amnée anglaise, d'entasser toutes sortes d'obstacles, pour lui rendre la fuite impossible, et de l'éloigner de la Nerbuddali pendant (ju'il suivait Spalding de près avec son infanterie et le harcelait avec son artillerie légère.
Mais celui qui fuit la mort a toujours plus de chances d'échapper que son ennemi n'en a de la lui donner; car l'un pense toujours à se sauver, tandis que l'autre ne pense pas toujours à le poursuivre.
C'est ce qui arriva dans le cas présent.
La cavalerie mahratte s'arrêta pour faire reposer ses chevaux, tandis que les Anglais marchèrent toute la nuit dans la direction de la Nerbuddah, où les attendait la flottille qui devait combiner ses opérations avec celles de l'armée.
Dès le lendemain, de bonne heure, Corcoran que la nécessité de tout ordonner et de tout exécuter par lui-même retardait souvent, reprit luimême la poursuite, et courut sur les traces de l'ennemi.
i*eine inutile. Spalding avait rejoint la flottille et l'embarquement commençait au moment où le maharajah recommença l'attaque. Les Anglais ellrayés abandonnèrent sur le rivage un immense
C'était un brave lioiumo. (Page 273.)
butin, presque tous leurs blessés, quinze cents prisonniers et tous les traîtres qui s'étaient joints à eux quelques jours auparavant, entre autres l'Afghan Usbeck. Puis ils descendirent la Nerbuddah, laissant leur général blessé à mort sur le champ de bataille au moment même où il allait s'embarquer. Un boulet de canon lui avait emporté la tète.
a Pauvre gentleman! dit Corcoran en retrouvant son corps mutilé , ce n'était ni un César ni un Annibal, mais c'était un brave homme, et il a bien fait, ne pouvant pas sauver son armée, de se faire tuer lui-même ; car il n'y a rien d'aussi piteux et d'aussi déshonorant que de perdre la bataille de Cannes et de survivre. »
Puis il se fit amener les prisonniers et traita les Anglais avec beaucoup de générosité. Quant aux traîtres qui l'avaient abandonné, il ne voulut pas leur faire grâce.
« Pourquoi m'as-tu trahi? demanda-t-il à Usbeck.
— Grâce, seigneur maharajahl s'écria l'Afghan
— Qu'on le fusille , » dit Corcoran.
Et il traita de la même manière neuf autres zémindars qui avaient suivi l'exemple d'Usbeck.
« Plus le traître est haut placé, dit-il, plus la rigueur est nécessaire. »
Ces exemples donnés, il laissa le commande-
ment de l'armée à l'un de ses lieutenants et reprit en toute luUe le chemin de Bhagavapour, car partout où il n'était pas, ses affaires allaient toujours mal. Louison et Garamagrif, qui l'avaient si bien servi, obtinrent la permission de le suivre.
CÂSpD
Discours du trône, Slta prisonnière.
Corcoran arriva à Bhagavapour la veille du jour où s'ouvrit la session de son Corps législatif. Par un rare bonheur, il n'avait que des victoires à raconter à son peuple, et quoique le danger fût encore très-grand, cependant les victoires passées et présentes répondaient de l'avenir.
Dès le lendemain, à sept heures du matin (car,
à cause du climat et de l'ardeur du soleil , les
séances devaient être terminées chaque jour à dix
heures), il s'avança, monté sur Scindiah, avec Sita
'et Rama, et ouvrit la session suivant le cérémo-
l niai accoutumé.
Voici quelques passages de son discours :
« Citoyens libres du pays mahratte,
<2'C> AVF-:NTIIRES MKRVEir.LEtlSES
« C'est toujours avec un nouveau i)laisir que je me retrouve au milieu de vous.
« I)c]uiis la dernière session , Brahma a daigné bénir nos edorts et notre prospérité n'a fait ([uo s'accroître. Le commerce, l'agriculture, l'industrie ont fait des progrès prodigieux , dus surtout, nous devons le reconnaître, à l'initiative individuelle et à la liberté d'action dont vous jouissez.
« Mais un peuple n'est pas digne de la liberté !ors(ju'il ne sait pas la défendre par les armes. J'ai dû repousser l'mvasion d un voisin ambitieux et l)erfide. Avec la permission et la protection de Mrahma, j'ai su punir les traîtres et repousser 1 ennemi. Il dépend encore de lui de faire la paix à des conditions honorables; mais s'il persiste dans son dessein , il subira la peine de son iniquité.
« Mon ministre de l'intérieur, Sougriva Saliib, est chargé de vous proposer un plan de budget. Vous remarquerez qu'il n'est question ni d'augmenter les impôts, ni d'en créer de nouveaux, ni démettre un emprunt. Grâce à Vichnou, malgré les charges que la guerre nous impose le Trésor est encore rempli , et Sougriva Sahib est chargé de l'agréable mission de vous proposer la suppression de tous les impôts indirects dont la perception est si coûteuse.
« Citoyens libres du pays mahratte, que la sa-
gesse du divin Vichnou préside à vos délibérations! »
Puis il présenta la belle Sita et le petit Rama à son peuple. Tout le monde cria :
« Longue vie au maharajah 1 Qu'il soit béni, lui et toute sa postérité I »
Et Corcoran rentra dans son palais.
Ces acclamations étaient sincère, et cependant l'orage grondait sur sa tète. Les zémindars qui l'avaient trahi comptaient plus d'un complice dans l'assemblée. L'inflexible justice de Corcoran lui faisait, parmi les grands seigneurs, des ennemis redoutables.
Au moindre revers on était prêt à proclamer sa déchéance. Heureusement la victoire récente qu'il avait remportée sur les Anglais intimidait ses adversaires.
Cependant les succès passés n'éblouissaient pas le maharajah. Il voyait fort bien que le peuple indou n'était pas encore prêt à la révolte, et, quoique incapable de craindre pour lui-même, il tremblait quelquefois pour sa femme et son fils.
Un matin, Baber vint lui faire sa cour.
Daber enrichi était maintenant un seigneur.
Il se présenta, la tête haute, le regard content, sincère, doux et calme, comme il convient à un honnête homme qui a fait fortune sur la grande route et au coin des bois.
278 AVKXTIHŒS MFRVEII.r.KUSKS
« D'où sors-Lu, clienapan? demanda le maliarajah.
— Seigneur, dit Haber d'un ton modeste, j'ai reçu hier les cent mille roupies que vous avez daigné m'assigner sur le trésor de Votre Majesté.
— Et où vas-tu ?
— Où Votre Majesté daignera m'envoyer.
— Ah! ahl Tu prends goût aux missions diplomatiques?... Eh bien, te sens-tu le courage de retourner au camp des Anglais?
— Pourquoi non, seigneur? Parce que je suis devenu riche, croyez-vous que je sois devenu' poltron?
— Et tu me rapporteras des nouvelles de ton ami Barclay?
— Autant qu'il vous plaira, seigneur maharajah. Est-ce tout?
— Va, pars. Voici un bon de vingt mille roupies sur mon trésorier.
— Ah! seigneur maharajah, s'écria Baber avec un enthousiasme qui n'était pas feint, vous serez toujours le plus généreux des hommes, et il y a plaisir à se faire tuer à votre service. »
L'Indou se prosterna de nouveau, élevant vers le ciel les paumes de ses mains, et partit.
Le lundi suivant il était de retour.
a Seigneur maharajah, dit- il, tenez-vous sur vos gardes. Barclay a reçu des renforts, des che-
DU capitainb: GORCORAN. 279
vaux, des vivres, des munitions et de l'artillerie. Son armée est augmentée dun tiers ; on veut vous porter un coup décisif avant que l'Europe apprenne la défaite et la mort de sir John Spalding. Barclay va franchir la frontière demain ou après demain,, Vos généraux ont perdu la tète. Le vieil Akbar ne répond rien quand on l'interroge et ne donne aucun ordre....»
Aussitôt Corcoran fit préparer ses chevaux. Il allait partir et rejoindre l'armée.
Sita voulut le suivre.
« Je veux vivre ou mourir avec toi, dit-elle. Ne m'envie pas le bonheur de t' accompagner.
— Qui prendra soin de Rama? » demanda Corcoran.
Mais Rama voulut à son tour suivre sa mère.
« Au fait, pensa Corcoran, la lutte qui s'engage est décisive. Si je laisse Sita et Rama à Bhagavapour, je craindrai toujours pour eux quelque trahison. Autant vaut les emmener avec moi. » ; Naturellement Scindiah était aussi du voyage, ainsi que Garamagrif et Louison, car Rama voulut tout emmener, même son ami Moustache. Après quelques objections, le maharajah se laissa fléchir, et, précédant lui-même de cinq jours le reste de la caravane, il leur donna rendez-vous au camp et partit seul pour prendre le commande-
•280 AVKNTURKS MKRVEILLKOSFS
ment de l'armée. Soiipriva fut chargé, comme à l'ordinaire, de le remplacer en son absence.
Il était temps que (^orcoran arrivât, car les renseignements de Baber n'étaient que trop vrais. Marclay avançait à grands pas dans le pays maliratte, et l'armée de (llorcoran reculait toujours sans livrer une seule bataille. Les soldats se décourageaient, murmuraient et commençaient à déserter.
C'est alors que le maharajah se présenta seul, à cheval, suivant sa coutume, à l'entrée du camp.
C'était le matin, et toute l'armée, ranimée par sa présence, ne demanda plus qu'à se battre.
Mais Corcoran ne voulait rien hasarder. Ses soldats n'étaient pas encore assez exercés et assoz aguerris pour aborder sans frémir la redoutable et solide infanterie anglaise. Il fallait donc, avant tout, en harcelant l'ennemi par de fréquentes escarmouches, donner aux Mahraltes plus de confiance en eux-mêmes. Plus tard il serait toujours temps de livrer une bataille décisive.
Corcoran suivit ce plan avec une persévérance extraordinaire. Il creusa des retranchements, construisit des redoutes, entoura son camp d'un fossé profond, le garnit de palissades au travers desquelles se montraient les gueules de deux cents canons. Puis, à la tête de sa cavalerie montée sur des chevaux berbères et turcomans , sobres,
Il fortifia son camp. (Page 280.)
prompts, légers et durs à la fatigue, il battit tout le pays, enleva lej convois qui approvisionnaient le camp anglais, et réduisit Barclay presque à la famine.
Celui-ci, éloigné de Bombay, sa base d'opérations, était fort inquiet. Les vivres manquaient. Il recevait tous les jours de lord Braddock des dépêches qui l'avertissaient de se hâter, afin que le bruit de sa victoire couvrît l'échec désastreux de sir John Spalding. Cependant il n'osait pas donner l'assaut au camp retranché, et sa cavalerie, privée de tout, ne pouvait atteindre celle de Corcoran. qui se montrait chaque jour en vingt endroits différents.
Un funeste incident, qui devait amener le dénoùment de cette longue histoire, tira enfin Barclay d'embarras.
Un soir, comme Corcoran rentrait au camp après une escarmouche assez vive, Baber se présenta et annonça que Sita, Rama, Scindiah, Louison et Garamagrif venaient de tomber au pouvoir de l'armée anglaise.
A cette terrible nouvelle, Corcoran fut saisi d'un désespoir si profond , qu'on craignit un instant qu'il ne voulût se brûler la cervelle. Quoi! Tant de travaux perdus! tant de sang versé inutilement! tant de grands projets renversés en un jouri
^'"ii- AVKNTIIRRS MKRVEILF.EUSES
('epondant ti-llo était la force d'âme du maharaj.'ih, <|n'il no perdit |)as une minute à se plaindre du sort.
« D'où tiens-tu cette nouvelle? demanda-t-il à Haber.
— llolasl seigneur maliarajah, j'ai été témoin de tout. Vous étiez parti depuis une heure avec la cavalerie. La reine, justement impatiente de vous revoir, sortit du camp pour aller à votre rencontre. Malheureusement, nous tombâmes dans un parti de cavalerie anglaise. Notre escorte prit la fuite. Alors je me glissai comme je pus entre les jambes des chevaux et je revins ici sous une pluie de balles. »
Corcoran réfléchit un instant.
« Qu'est devenue Louison? demanda-t-il.
— Seigneur, Louison, Garamagrif et Scindiah n'ont pas quitté un instant Sa Gracieuse Majesté.
— Si Louison est vivante, tout est sauvé. » Cependant, avant d'essayer de délivrer par la
force sa femme et son lils, Corcoran écrivit et envoya par un parlementaire au général Barclay la lettre qui suit :
Au camp, devant Kharpour.
a Monsieur, ff Un gentleman anglais ne fait pas la guerre à des femmes et à des enfants. On me dit qu'un ha-
sard déplorable a mis aujourd'hui dans vos mains ma femme et mon fils. J'espère que vous ne refuserez pas de leur rendre la liberté, ou tout au moms de traiter avec moi d'une rançon convenable.
« Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée,
Maharajah Gorcoran \".
ft Donné l'an troisième de notre règne et le quatre cent trente-trois mille six cent-unième de la neuvième incarnation de Vichnou. »
Une heure plus tard, Gorcoran reçut la réponse suivante :
Le général Barclay à M. Gorcoran, se disant maharajah de l'empire mahratte.
« Monsieur,
«Gomme vous le dites avec raison, un gentleman anglais ne fait pas la guerre aux femmes et aux enfants; mais je croirais manquer à tous mes de , voirs envers mon pays et le gouvernement de mai gracieuse souveraine, si je rendais la liberté à la lîlle d'Holkar, à votre femme, monsieur, — à' moins que vous n'acceptiez d'abord les conditions! suivantes : I
« 1° L'armée mahratte sera licenciée aujourd'hui même et renvo;ée dans ses foyers;
286 AVKNTURKS MKHVKII.IJOUSKS
« 2» Le soi-disant nuiliarajali al)di(junra immédiulement entre les mains du gouverneur anglais,
« 3° Le soi-disant maharajali remettra au général Harclay une liste, certiliée véritable et sous serment, de tous les biens, meubles et immeubles composant la succession d'ilolkar, pour, desdits biens meubles et immeubles, être disposé ainsi qu'il conviendra audit général ;
« 4° La citadelle de Bhagavapour et toutes les forteresses du royaume seront remises à l'armée anglaise avec les arsenaux, les armes, les vivres et les munitions de toute espèce qui s'y trouvent actuellement;
« b" Enlin, en échange de toutes les conditions ci-dessus, le soi-disant maharajah recevra du gouvernement anglais une pension annuelle de mille livres sterling (vingt-cinq mille francs), s'engageant (bien entendu) ledit soi-disant maharajah à ne plus revenir dans l'Inde, ni lui, ni sa femme, ni son fils, avant une période qui ne pourra être moindre de cinquante ans.
« Si ces conditions paraissent convenables (comme je l'espère) à monsieur Corcoran, j'oserai le prier de faire un double du traité dans les deux langues et je m'offre à signer avant la fin du jour.
« Le traité conclu sur ces bases, je serai heureux de faire plus ample connaissance avec monsieur Corcoran el de serrer la main à un gentle-
DU CAPITAINE CORGORAN. 287
man pour lequel j'ai toujours professé la plus profonde estime.
« John Barclay,
« Major général des armées de Sa Majesté Britannique, a Au camp, 14 mars 1860. »
Corcoran froissa le billet avec indignation,
« Abdiquer! trahir les Mahrattes ! me laisser dépouiller! accepter une pension du spoliateur! et il a l'effronterie, si j'accepte, de m'offrir son estime! Eh bien, je vais, moi, lui offrir quelque chose à quoi il ne s'attend pas. »
Et il renvoya sans réponse le parlementaire anglais.
Le soir, dès que la nuit fut tombée, Corcoran réunit cinq cents cavaliers d'élite, fit envelopper les pieds des chevaux avec du feutre et de la laine, afin d'étouffer le bruit de leur marche, et partit au pas avec son escorte.
Baber servait de guide.
Quoique la nuit fût très-sombre, l'armée anglaise était sur ses gardes et s'attendait à une attaque. Barclay ne tenait qu'à moitié ses prisonniers, car bien qu'ils fussent au milieu du camp anglais, la présence des deux grands tigres et de l'éléphant effrayait les plus intrépides. On avait bien pensé à leur livrer bataille ; mais, dans la mêlée, les balles, qui ne connaissent personne, pouvaient frapper Sita ou Rama, ce qui aurait
288 AVKXTdHKS MKRVKILLEUSES, ETC.
ri'ndu hi f^^ucrre inexpiable, car Corcoran ne pouvait jtlus pardonner, et Barclay n'était pas assez sûr de la victoire pour s'exposer à une chance si dangereuse.
Au « Qui vive? » des sentinelles anglaises, Corcoran répondit par son cri de guerre: « En avant! » et s'élança au grand trot dans le camp ennemi. 11 apercevait de loin la masse énorme de Scindiah, qui se détachait sur la lumière projetée par les feux du bivouac. Il jugea, et avec raison, que Sita devait être là, et il y courut.
Ses cavaliers le suivirent d'abord avec assez de résolution ; mais les Anglais ayant fait une décharge générale qui abattit une cinquantaine d'hommes et de chevaux, les Mahrattes, craignant mille pièges, commencèrent leur retraite et abandonnèrent leur chef.
Corcoran courait le plus grand danger. Son cheval venait de tomber, frappé d'une balle à la tempe. Le maharajah fut précipité à terre, et sa tète rencontra un piquet de bois qui servait à tendre la toile des tentes. Le choc fut si rude et si douloureux, qu'il s'évanouit.
corooran et Louison forcent le bloous.
Dix minutes après, Gorcoran reprit ses sens. Il sentit une chaude haleine sur son visage ; il se souleva un peu sur un bras, mais avec précaution, de peur d'attirer l'attention des soldats anglais, et reconnut Louison.
C'était elle, en effet.
La tigresse avait deviné tout ce qui venait de se passer. Elle avait entendu le cri de guerre de Gorcoran ; elle avait vu la tentative des Mahrattes pour pénétrer dans le camp anglais, et leur fuite; elle connaissait trop Gorcoran pour croire qu'il pouvait reculer. Elle avait donc cherché son ami, et l'avait trouvé évanoui à côté de son cheval mort.
290 AVRNTURES MiaWElLLEUSKS
Elle aurait pu appeler au secours ; elle avait bien trop d'esprit pour cela : elle se voyait enlourée d'ennemis. Elle se contenta de lécher Corcoran jus(ju'à ce qu'il revînt à lui; puis, lors(iu'il eut répondu à ses caresses, elle le prit avec ses dtMits au collet, le jeta sur son dos, comme une mère fait de son enfant, et, en trois ou quatre lionds, l'apjjorta aux pieds de Sita.
Dire l'étonnnment et Ia jOie de la belle Sila serait impossible : elle se jota dans les bras de soi) époux sans pouvoir parler.
Malheureusement l'arrivée de Corcorari ne diminuait pas le danger, au contraire. A la tête de son armée, il pouvait peut-être dicter la loi ; prisonnier dans le camp ennemi, il devait la subir.
Quand il eut raconté tous ses efforts pour délivrer Sila, elle lui reprocha doucement son entreprise si téméraire.
« Elle n'a été téméraire, dit^il, que parce que cette lâche canaille n'a pas voulu me suivre.... Au reste, nous voilà ensemble. Je suis très-fatigué , les blessures que j'ai reçues en combattant contre sir John Spalding ne sont pas encore guéries. Je vais dormir... Louison, ma bonne amie, fais le guet avec Garamagrif. »
Uama s'endormit dans les bras de son père aussi paisiblement que dans le palais d'Holkar.
Mais peu d'heures après, au point du jour, la
oo 6C
DU CAPITAINE GORCORAN. 293
diane réveilla tout le camp, et l'on aperçut alors les traces sanglantes du combat de la nuit.
Barclay, qui se doutait bien que le maharajah était, suivant sa coutume, à l 'avant-garde, s'étonna que l'attaque n'eût pas été conduite avec plus de vigueur; mais ce qui l'étonna encore davantage, ce fut un grand tumulte qui paraissait régner dans l'armée des Mahrattes, ordinairement silencieuse et bien disciplinée.
Il eij eut bientôt l'explication. Un soldat mahratte déserta, courut au camp des Anglais, et leur annonça que Gorcoran avait été tué pendant l'attaque de la nuit.
« Cette fois, pensa Barclay, je suis sûr de devenir lord, et mistress Barclay sera lady Andover. »
En même temps il donna ses ordres pour l'assaut.
Mais, au moment où la première colonne commençait l'attaque, un officier s'avança, chapeau bas, vers le général, et le prévint qu'on venait de retrouver le cheval mort de Gorcoran, mais non le maharajah lui-même.
« Qu'importe, s'il est mort? » dit Barclay.
Cependant, et par réflexion, il ordonna de doubler la garde qui veillait autour du palanquin de Sita , pour empêcher sa fuite. Puis il fît avance."^ a seconde colonne avec ordre de soutenir la prem ère pendant l'assaut.
294 avp:nt[irks mervp:illeuses
Tout à coiij) il entendit des cris et une décharge de coups de fusil dans l'intérieur de son pro}»re camp.
(Vêtait Corcoran qui forçait la ligne de blocus formée par les Anglais autour du palanquin de Sita.
En un clin d'œil il sauta sur un cheval sans maître, se plaça dans une sorte de carré formé par Louison, Garamagrif, le petit Moustache et Scindiah, et rompit le cordon des gardes du camp.
Corcoran aurait bien voulu rentrer dans le camp mahratte; mais il fallait franchir, sous le feu de l'armée anglaise, une plaine d'un quart de lieue, et le précieux bagage qu'il traînait à sa suite ne pouvait pas, comme lui.sexposer de gaieté de cœur aux balles et aux boulets.
11 le sentit, et, apercevaiil à quelque distance un rocher isolé où l'on montait par une pente douce, il y courut avec sa petite caravane.
L'ennemi allait s'élancer à sa poursuite ; mais Louison et Garamagrif, qui formaient l'arrièregarde, grincèrent des dents d'une façon si menaçante, que les Anglais attendirent les ordres de leur chef.
Barclay, en ce moment-là même, aperçut ce qui se passait et la fuite de Corcoran. Aussi sans se préoccuper de la poursuite des Mahrattes, mis en déroute au premier choc, iljugea que l'essentiel était
de s'emparer de leur chef, et fit sommer Gorcoran de se rendre.
Deux bataillons d'infanterie, un escadron de cavalerie et trois pièces de canon entourèrent de tous côtés le rocher sur lequel Gorcoran s'était réfugié.
« Prisonnier des Anglais, jamais 1 s'écria Gorcoran.
— Eh bien, feu I » commanda Barclay.
Mais le maharajah, Sita et Rama étaient à l'abri deirière un rempart de pierres énormes. Le seul intervalle qu'il y eût entre les blocs était rempli par la carapace immense et invulnérable du bon Scindiah. Les balles glissèrent sur cette cuirasse naturelle, et s'aplatirent contre les roches. Scindiah ne prit d'autre précaution que de cacher ses oreilles à l'ennemi.
Une seconde décharge n'eut pas plus de succès.
« A l'assaut ! commanda Barclay, furieux. Qu'on le prenne ou qu'on le tue 1
— Je ne serai ni pris, ni tué, général, » dit la voix railleuse de Gorcoran.
En effet, les assaillants ne pouvaient monter que par un sentier très-commode, mais étroit, ce qui donnait un grand avantage à la défensive.
Le premier qui parut sur la plate-forme était un sergent du pays de Galles, nommé James Bosworth. En arrivant, il fit feu trop précipitamment.
206 AVKNTURKS MKRVEIf.LEUSES
el. à bout portant, sur le maliarajah qui rdeva le canon du fusil: la balle se jierdit en l'air; mais, en même temps, Corcoran lit sauter la cervelle au Gallois d'un coup de revolver.
Un second assaillant eut le môme sort. Un troisième grimpait sans être aperçu, lorscju'un coup de grille de Louison lui brisa les vertèbres cervicales et l'envoya en purgatoire.
Garamagrif faisait merveille. Il n'avait qu'un coup, un seul, mais infaillible: d'un coup de dents il tranchait l'artère carotide de son ennemi., Quant à Scindiah, trois soldats ayant voulu se glisser entre le rocher et lui pour frapper Corcoran par derrière, il s'appuya doucement sur les soldats et les aplatit net contre le mur.
« Après tout, dit Barclay, ce n'est pas la peine de sacrifier tant de braves gens pour venir à bout d'un entêté. Qu'on le garde à vue: il n'a pas de vivres, il sera bientôt forcé de se rendre. »
En effet, si Louison et Garamagrif avaient pris un à-compte sur les soldats, Scindiah, habitué à manger chaque jour cent vingt ou cent trente livres d'herbes et de racines commençait à bâiller terriblement. Depuis vingt-quatre heures, ni Corcoran, ni Sita, ni même Rama, n'avaient mangé. Grave sujet d'inquiétude !
Ce supplice dura jusqu'à la nuit. Corcoran, à bout de ressources, ne savait plus à quel saint se
vouer. Devait-il se rendre? Cette idée révoltait son orgueil. Devait-il périr? Que deviendraient 5ita et Rama? Devait-il les abandonner à la merci de l'ennemi, bien certain, d'ailleurs, que les Anglais ne leur feraient aucun mal 1 Mais que dire d'Hector qui laisse emmener Andromaque et Astyanax en servitude?
Gomme il se livrait à ces pensées, il leva les yeux vers le ciel pour demander conseil à Dieu, et vit quelque chose ae lorl extraordinaire.
XXVÏ
Secours imprévu. La mort de deux héros.
C'était, à ce qu'il lui sembla d'abord, un objet de dimension extraordinaire et d'une extrême mobilité. Puis, l'objet se rapprochant toujours, il crut voir un oiseau gigantesque qui descendait rapidement sur sa tète. Puis, enlin, il reconnut la Frégate et la voix joyeuse de son ami Quaterquem. Jamais les naufragés de la Méduse, apercevant enfin une voile sur le désert immense de rOcéan, ne ressentirent une joie pareille.
« Dis-moi donc, cher ami, s'écria Quaterquem, que fais-tu là avec tes tigres, ton éléphant, ta femme, ton fils et quinze cents badauds anglais qui dorment autour de toi avec des mines de gendarmes ?
300 Wl.N'iriiKS MERVEILLEUSES
— Alon l)on Onatenjuem, dit Corcoran on Tembrassant. commence par prendre Rama et Sita dans ta Frégate et fais-les souper tout de suite, car ils n'ont rien mangé depuis trente-six heures.
— Oh ! massa Quateninem, s'écria Acajou, pas mangé, petit blanc! Tranche de pâté, bon vin, taire plaisir à petit blanc. »
Ces deux mots divins : « tranche de pâté, » éveillèrent tout d'un coup Rama, qui se mit à souper de très-bon appétit. Sita elle-même ne Ht pas de cérémonie, non plus que Corcoran, qui^, la bouche pleine, raconta ses aventures à son ami.
« Je me doutais bien, dit Quaterquem, que tout cela finirait mal. Cependant je ne croyais pas que mes pressentiments se réaliseraient si tôt. Ce matin, j'ai quitté mon île, avec Acajou, pour venir chercher Sita et toi. Alice vous attend. Je descends à Bhagavapour. Sougriva m'apprend que tu es à l'armée et que tu as déjà vaincu un général qui s'appelle, je crois, Spalding ou Spolding. Naturellement, je l'en félicite, et je viens te chercher ici. Point du tout : je vois ton armée toute débandée; on me dit que tu as été tué hier dans une échauffourée; j'accours pour te donner au moins la sépulture. Je m'informe : on me dit que tu vis encore. Je remonte dans les airs, je cherche et enfin je t'aperçois perché sur ton rocher. Allons, viens avec nous ; je vais te ramener où tu voudras.
DU CAPITAINE COIICORAN. 301
dans mon île ou même à Chagavapour, si cela te convient mieux.
— Non, je n'en aurai pas le démenti! s'écria Corcoran.Tu emmèneras Sita et Rama; mais moi. je veux sortir d'ici par mes seules forces, et aefier cet insupportable Anglais.
— Il est fou! dit Quaterquem, mais il est encore plus Breton, c'est-à-dire entêté.... Le voilà qui veut traverser l'armée anglaise! Y songes-tu?
— J'y songe si bien, que si tu veux planer un instant au-dessus de ma tête, tu me le verras faire avant un quart d'heure. D'ailleurs, crois-tu que je veuille abandonner à l'ennemi Louison et Scindiah? Ce serait une noire ingratitude. »
Le prières et les embrassements de Sita ne purent fléchir la résolution de Maharajah. Il attendit patiemment que Quaterquem fût parti avec la Frégate, et, resté seul sur le rocher, il éveilla doucement Scindiah, qui dormait en rêvant au bonheur de manger de la paille de riz ou de la canne à sucre.
Louison descendit la première pour éclairer la route. Corcoran venait après elle, ayant Scindiah à sa droite et Moustache à sa gauche. Le terrible Garamagrif fermait la marche.
Mais une caravane si nombreuse ne pouvait passer inaperçue au milieu de l'armée anglaise. Une sentinelle donna l'alarme et fit feu.
.102 AVrNTlinKS MRRVFlirT, FUSES
La balle atlcii^iiit Ci.iramii^Mit' dans le flanc gauche. Il lit un bond UMTihlo, poussa un rugissenifuLet, saisissant le soldat à la gorge, il l'étranfîla net.
Mais, au bruit, à la lueur du coup de feu, tout le balaillon s'éveillait et reconnaissait Corcoran.
Celui-ci prit résolument son parti, et, tenant son sabre d'tiiK' main, son revolver de l'autre, tantôt faisant feu, tantôt sabrant, précédé et suivi de ses trois tigres, il arriva jusqu'à la ligne anglaise; là, il se crut en sûreté.
Malheureusement les feux qu'on allumait de tous côtés éclairaient sa course, et les Anglais le saluèrent d'une décharge d'artillerie mêlée de coups de fusil.
11 se retourna : Garamagrif et Scindiah venaient d'être frappés à mort, l'un d'une balle qui l'atteignit au cœur, et l'autre d'un boulet de canon. La mort réconcilia les deux adversaires. L'intrépide Garamagrif jeta un dernier regard de mépris sur le lâche ennemi qui l'attaquait par derrière, el mourut. On peut dire de lui ce que le poète a dit des braves tombés au champ d'honneur :
L'ennemi, l'œil fixé sur leur face guerrière, Les regarda sans peur pour la première fois.
Louison, immobile et consternée, les yeux pleins de larmes, contempla quelques instants en silence
ce fier Garamagrif, ce compagnon de sa vie. Elle se rappela les joies du passé, et parut vouloir ne pas l'abandonner; mais, sur un geste attendri de Gorcoran, qui l'embrassa et lui montra le pauvre Moustache devenu orphelin, elle résolut de vivre. L'approche de la mort n'ébranla pas la belle âme de Scindiah. Gomme il avait toujours cherché la justice et fui l'iniquité, il attendit sans inquiétude la fin de ses souffrances. Modeste autant que bon, aimable, doux et sincère, il a laissé dans le cœur de ses amis une mémoire qui ne périra jamais.
Des traîtres 1 Toujours des traitreE i
La nuit sauva Gorcoran et Louison. La cavalerie anglaise, craignant quelque piège, n'osa les poursuivre hors de l'enceinte de son propre camp, et le maharajah s'empara d'un cheval qui était attaché à un piquet des grand'gardes. En un clin d'œil il se mit en selle, et partit au galop.
Louison resta quelque temps indécise. Elle voulait venger son cher Garamagrif, elle voulait suivre Gorcoran.
« Console-toi, ma chérie, dit le maharajah, tu le retrouveras dans un monde meilleur. Avant tout, il faut rejoindre l'armée. Gette nuit le salut, et demain la vengeance. »
Tout en galopant, son cheval flt un écart qui
Il — 20
306 AVENTURES MERVEir.LRUSES
faillit le désar(;onner. Un objet informe s'élevait dans l'ombre et semblait demander grâce.
Corcoran arma son revolver.
A ce bruit sec et inquiétant, l'objet informe s'aplatit sur le sol en poussant un cri de frayeur :
« Seigneur! Grâce I Pardon! Grâce! »
Corcoran mit pied à terre.
« Qui es-tu? dit-il. Parle vite, ou je te tue. »
Déjà même, sans qu'il eût la peine de s'en mêler, Louison, enragée contre toute l'espèce humaine depuis la mort de Garamagrif, allait mettre le pauvre diable en pièces.
« Hélas I seigneur maharajah, s'écria l'autre, car à la voix impérieuse et brève de Corcoran il avait reconnu son maître, retenez Louison, ou je suis un homme mort. Je suis Baber, votre meilleur ami.
— Baber! Que fais-tu là? Où est mon armée?
— Ah! seigneur, dès qu'ils ont vu les Anglais s'avancer, la frayeur s'est répandue dans le camp.
— Et mon général Akbar?
— Akbar a essayé pendant cinq minutes de les rallier; mais on ne l'écoutait pas. Un des cavaliers qui vous accompagnaient hier au camp des Anglais a crié que vous étiez mort. A ce cri, toute la cavalerie a pris au grand trot le chemin de Bhagavapour. L'infanterie a suivi et Akbar n'a pas
DU CAPITAINK GORCORAN. 307
voulu rester en arrière. Ils doivent être à présent a trois ou quatre lieues d'ici.
— Et toi?
— Moi, seigneur I... j'ai crié de tous les côte qu'on mentait, que vous étiez vivant, plus vivant que jamais, qu'on s'en apercevrait avant deux jours.
— Bien 1 Et d'où vient que je te trouve ici sur le grand chemin, à trois lieues en arrière des fuyards?
— Ahl seigneur maharajah, ces misérables étaient si pressés de fuir qu'ils ont passé sur le corps de tous ceux qui ont voulu les arrêter. »
Baber poussa un grand soupir.
« Le fait est, dit Gorcoran en l'examinant, que tu es cruellement meurtri, mon pauvre Baber. As-tu cependant la force de marcher?
— Pour vous suivre, seigneur, dit l'Hindou, je marcherais sur la tête et sur les mains. »
Et, en effet, grâce à la prodigieuse souplesse de ses mexnbres, Baber parvint à se lever, et à' courir pendant un quart de lieue à côté du cheval de Gorcoran; mais là les forces lui manquèrent.
Gorcoran se désespérait, Baber était pour lui rallié le plus précieux, après sa chère Louison.
a Seigneur, dit Baber, tout est sauvé. J'entends le galop de deux chevaux attelés à une voiture Ce doit être un des fourgons de l'armée. Laissez-
308 AVKNTIIRKS MKHVKILLEUSES
moi l'aire. Metlez-vous en embuscade derrière l.i haie et ne venez ({ue (juand je vous appellerai. «
Le bruit stî rapprocliait.
Ouand la voiture ne lut plus qu'à cinijuante pas de l'Hindou, il éleva la voix tout en gémissant, et cria de toutes ses forces :
« (Jui veut gagner deux mille roupies? »
Aussitôt la voiture s'arrêta, et deux hommes descendirent armés jus(ju'aux dents.
« Qui parle de gagner deux mille roupies? demanda l'un d'eux, qui tenait à la main un long pistolet.
— Seigneur, dit Baber, je suis blessé à mort. Relevez-moi, portez-moi en lieu de sûreté, et je vous donnerai les deux mille roupies quand nous serons au camp.
— Où sont-elles? dit l'homme.
— Dans ma tente, au camp du raaharajah.
— Ce coquin se moque de nous et nous fait perdre un temps précieux. »
En même temps l'homme voulut remonter dans la voiture avec son camarade.
« A moi, seigneur maharajah ! » cria Baber.
En même temps, il s'élança à la tète des chevaux et se suspendit au mors pour les empêcher de partir.
L'homme qui avait parlé tira un coup de pistolet à bout portant.
Baber baissa la tête et évita la balle, mais sans laclier prise.
En même temps Corcoran parut.
« Halte ! canaille ! » cria-t-il d'une voix tonnante.
A cette voix si connue, à la vue du maharajah. les deux hommes se prosternèrent.
« Seigneur, notre vie est en tes mains, qu'ordonnes-tu?
— Déposez vos armes! » dit Corcoran.
Ils obéirent avec empressement.
Corcoran prit la lanterne et l'élevant à la hauteur du visage des prisonniers, il reconnut avec étonnement son général Akbar.
« Où vas-tu? » dit-il.
Akbar garda le silence.
« Je vais vous le dir» répliqua Baber. Akhai désertait. Il allait au camp des Anglais.
— C'est faux, s'écria Akbar en balbutiant.
— Traître I dit Corcoran. Et toi? »
Le compagnon d'Akbar n'était pas moins effrayé que son chef.
« Seigneur, je ne suis qu'un simple officier. J'obéissais à mon général.
— Baber, dit Corcoran, attache-leur les pieds et les mains, jette-les dans l'intérieur de la voiture, et tourne la bride des chevaux vers le camp. C'est le conseil de guerre qui décidera de leur sort. »
Haber obéit, sans (lu'aucun des deux misérables osât lui résister. La vue de Corcoran et de Louison leur glaçait le sang dans les veines.
«t Et maintenant, en avant, et au galop I s'écria le mabarajah. Il faut que nous soyons au camp avant une heure, qu'à midi nous commencions la bataille avec les Anglais, et (ju'à six heures du soir nous ayons vengé Gararaagril' et Scindiah. N'estce pas, Louison? »
Dernière et épouvsuitable bataille.
Je ne crois pas nécessaire de dire avec quelle joie le camp mahratte tout entier accueillit le maharajah. Si les officiers t'^emblaient à la pensée des périls auxquels son o^'urage pouvait les exposer, les soldats vénéraien franchement en lui la dixième incarnation de Vichnou, et se croyaient invincibles pourvu qu'il fût à leur tète.
Corcoran fit faire le cercle, et dit :
« Soldats,
« Des traîtres et des lâches ont répandu le bruit de ma mort. Je suis vivant, avec la protection divine de Vichnou, pour vaincre et punir.
« Vous ne demandiez qu'à combattre. On vous a donné l'exemple de la fuite. Désormais, vous n'aurez d'autre chef que moi.
312 AVENTUHKS MKUVRIIJ-EUSES
« Nous allons recommencer la bataille. Je jniiî par le resplendissant Indra, ([ue le premier (iiii prendra la fuite sera fusillé.
« Je jure aussi que tout oflicier ou soldat qui aura pris de sa main un drapeau ou un canon sera fait zémindar dès ce soir, et recevra cent mille roupies.
« Pour moi, couvert de la prolccl.ion toutepuissante de Siva, j'entrerai parmi les barbares comme la faux dans les rizières, et je répandrai sur eux la terreur et la mort. »
On cria de toutes parts :
« Vive le mabarajali! »
Et Ion se crut sûr de vaincre
Vers huit heures du matin, on aperçut lavantgarde de l'armée anglaise qui avançait en bon ordre Gorcoran parcourut au galop les rangs des Mahrattes.
« Que chacun de vous fasse son devoir, dit-il, et je réponds de tout. »
Les Anglais s'avançaient en bon ordre, mais sur un terrain désavantageux. A droite et à gauche de la grande route s'étendaient de vastes marais. Gorcoran, qui avait d'avance étudié le champ de jjataille, profita de cette disposition du terrain.
Son artillerie enîilait la chaussée. Derrière l'artillerie, on apercevait une nombreuse infanterie destinée à la soutenir.
cuii iiilillLTir bariaif la nmk' aux Anylais. (i'agc 3ib.j
DU CAPITAINE GORCORAN. 315
Pour lui, à la tête de six régiments de cavalerie et de huit régiments d'infanterie (car il n'avait laissé derrière ses canons qu'une faible partie de son corps d'armée, afin de faire prendre le change à l'ennemi sur ses desseins), il fit secrètement le tour des marais, s'engagea dans les jungles et tomba tout à coup sur les derrières des Anglais.
On ne croira pas sans doute qu'il soit nécessaire de donner une description de la bataille. Corcoran, qui aurait pu être à volonté Alexandre, Annibal ou César, mais qui préférait être Corcoran, remporta une victoire complète. Pendant que son artillerie barrait la route aux Anglais et, à chaque décharge, emportait des files entières, il entrait avec sa cavalerie parmi eux comme le couteau dans le beurre, et les Mahrattes, excités par son exemple, firent des merveilles.
Mais rien n'approchait de Louison.
Elle s'avançait lentement à la droite de Corcoran, comme un bon colonel qui va passer en revue son régiment; mais aussitôt qu'elle aperçut les habits rouges, elle bondit de fureur, et, sans que personne pût la retenir, elle s'élança sur eux,
En un clin d'œil, elle eut étranglé quatre ou cinq officiers de marque. En vain Corcoran voulait la rappeler. Elle n'écoutait plus rien.
Cependant, les Anglais, mis d'abord en désor-
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dre par celte allaque imprévue, reprenaient lentement leur san^'-froid.
Barclay, sans s'étonner, reçut intrépidement la charge impétueuse de Gorcoran, et, reconnaissant l'i inaliarajali dans la mêlée, donna ordre à cin- ([uante cavaliers bien montés de s'attacher à ses pas et de faire tous leurs ofTorts pour le tuer. Luimême se mit à leur tête, jugeant avec raison que la mort du maharajah terminerait promptement la guerre.
Il s'en fallut de peu que le calcul de Barclay ne réussît; mais il avait compté sans Louison.
La tigresse s'aperçut bientôt qu'on cherchait à envelopper Gorcoran. A cette vue, elle fit un l)ond formidable qui la porta au milieu d'un gros de cavaliers, parmi lesquels le Malouin entouré s'ouvrait à grand'peine un passage à coups de pointe,
« Un million de roupies à celui qui tuera le maharajah ! » cria Barclay.
Au même instant, Louison lui sauta à la gorge.
Barclay, blessé à mort, s'affaissa sur sa selle. Les Mahrattes, rassurés, s'élancèrent de nouveau en avant et dégagèrent le maharajah. L'armée anglaise commença à plier.
Une heure plus tard, la bataille était terminée, et les Anglais, reconduits à coups de sabre sur la route de Bombay, ne pensaient plus qu'à rendre leur retraite moins désastreuse.
Louison lui sauta à la gorge. (Page 31C.)
Lord Henri Braddock, qui était venu à Bombay pour décider lui-même du sort du royaume d'Holkar, et cpii avait appris le premier succès de Barclay, jugea qu'il était prudent d'arrêter le vainqueur, et fit proposer une entrevue au maharajah.
« Qu'il vienne dans mon campi » répliqua le Malouin.
Mais il ne se montra pas exigeant sur les conditions de la paix, et, connaissant trop la lâcheté naturelle des pauvres Hindous pour avoir confiance dans l'avenir, il consentit à recevoir le titre d'allié de Sa Majesté Victoria, reine d'Angleterre, impératrice de l'Hindoustan, et se contenta d'une indemnité de vingt-cinq millions de roupies pour les frais de la guerre. *
Après quoi, les deux armées étant revenues dans leurs quartiers, il fit son entrée dans Bhagavapour.
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Oonolusion.
Je passe sous silence les fêtes et les réjouissances qui suivirent, Gorcoran. qui ne se faisait illusion sur rien, était dégoûté du pouvoir. 11 n'avait vu autour de lui que trahison et lâcheté. Il résolut d'abdiquer.
« Seigneur maharajah, lui dit le lidèle Sougriva, ne nous abandonnez pas aux Anglais. On ne régénère pas un peuple en trois ou quatre ans.
— Mon ami, dit Gorcoran, je suis venu aux Indes pour chercher le Gouroukarurata, et je l'ai trouvé. Je ne cherchais pas une bonne femme et une grande fortune, et je les ai trouvées aussi. Je vous ai montré comment il fallait faire pour être libre. Profitez de la leçon si vous pouvez, et faites-vous
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tuer plutôt (\\\e de vous laisser donner des coups de bâton, l'oiir moi, j'ai rempli ma lâche, et je peux désormais disposer de moi-même. J'en prolile pour abdiiiuer et rejoindre mon ami Quater(|uem. Mais, auparavant, je veux faire un legs aux Malirattes. Avertis mon Corps législatif que j'aurai demain une communication importante à lui faire. »
Le lendemain, il entra dans la salle des séances, et prononça le discours suivant :