CONCLUSION
Le noy^î. — A bord d'un trois-inàts barque. — Au Ha\Te. — Retour au quartier latin.
— Il est mort, dit l'un.
— Qui sait, aflirma un autre. On a vu des noyés rappelés à la vie après six heures d'efforts constants; continuonslui nos soins sans nous dccourag-er.
— Secouez-le fortement ou pendez-le par les pieds pour lui faire rendre l'eau qu'il a avalée, conseilla un troisième.
— Gardez-vous-en, sacra un individu coiffé d'une casquette à galons d'or. Pendre un noyé par les pieds, c'est l'achever s'il n'est pas mort. Apportez sur le pont un matelas, des oreillers et des couvertures... Enlevez-lui cette casaque en peaux de lapins, et étendez-le sur le flanc droit, la tête élevée et à l'air. Bien. Couvrez-le jusqu'aux épaules. Maintenant, inclinez-lui légèrement la tête en avant en la soutenant par le front tandis que je lui écarterai les mâchoires et provoquerai la sortie de l'eau en enfonçant mes doigts au fond de sa bouche... Là, vous voyez, cela réussit. Exercez sur la poitrine et le ventre des pressions douces, lentes et alternatives; et vous, là-bas, donnez-moi un flacon d'alcali, de vinaigre ou d'eau de Cologne, ou même des allumettes soufrées, peu importe ; il suffit que je lui passe
CONCTAîSîON 239
sous le nez une de ces choses... Parfait. Tenez, la respiration se rétablit. Réchauiïez le corps et frictionnez-le, surtout vers la région du cœur, avec la main ou de la flanelle imbibée d'eau-de-vie camphrée.
— Et le chien? questionna une voix qui s'adressait à un groupe voisin.
— Il revient aussi à lui.
— Pauvre bête.
— Apportez-moi une bouteille d'eau-de vie et une cuillère, commanda l'homme à la casquette galonnée; ses yeux se rouvrent, il a rendu assez d'eau; il est temps de lui administrer un cordial.
— Où suis-je? soupira le noyé ranimé?
— Abord du Ferdinand de Lesseps, trois-mâts barque du port du Havre, qui vient de Melbourne et rentre en France avec son plein chargement. Nous vous avons rencontré en mer, à vingt milles de la côte, sur un radeau de charpente et de paille, et nous avons eu la fortune de vous sauver.
— Merci, merci; ma reconnaissance...
— Ne vous fatiguez pas; vous nous remercierez plus tard; quand vous pourrez nous raconter votre histoire.
— Et Pierrot?
— Pierrot?
— Mon chien?
— Sauvé avec vous. Tenez, le voici.
Le caniche, auquel des matelots prodiguaient des soins depuis un quart d'heure, recommençait à souffler, renaissait et tournait vers son maître bien-aimé des yeux voilés de larmes
— Pierrot! exclama Nicaise, ému, en tendant à son compagnon une main tremblante que celui-ci, malgré ceux qui l'entouraient, alla lécher en rampant et en hurlant de bonheur.
— Hum! toussa le capitaine attendri; vous êtes une paire d'amis, à ce que je vois. Soyez calmes, l'un et l'autre ; achevez de vous guérir, ce ne sera pas long ; ensuite :
Vive la joie! vous êtes en lieu sûr; vous aurez le loisir de nous inlerrog'er.
Quarante jours plus tard, le trois-mâts entra au Havre où Narcisse dit au revoir à son capitaine avec qui il s'était lié d'amitié pour la vie.
Le surlendemain, le héros de tant d'aventures prit le chemin de fer et arriva, escorté de son caniche, dans sa famille, prévenue par dépêche, où on lui fit l'accueil le plus louchant.
On l'avait cru mort; on était heureux de l'embrasser et de passer Téponge sur le passé, d'autant qu'il promettait d'être laborieux et rangé à l'avenir.
L'année suivante, il n'était bruit, au quartier latin, que des brillants succès &'\iYi.potard (élève en pharmacie) barbu et grisonnant, quoi qu'il n'eût guère que la trentaine, qu'on ne rencontrait jamais sans un beau chien blanc d'une intelligence remarquable, et que les étudiants appelaient communément « Le Robinson du Congo, » à cause d'un voyage étonnamment accidenté qu'il avait fait, contre son gré, dans cette partie de l'Afrique.
C'était de Nicaise que l'on parlait, de Narcisse Nicaise, qui venait d'obtenir la médaille d'or au concours annuel et d'achever enfin sa pharmacie.
Fin.