LE RADEAU
La nuit. — Ce que charriait l'Ambriz. — Première poule mangée. — Le raïk-au. — ELuprisauués sur la flottaison. — Seconde poule dévorée. — Entraînés vers l'Océan. — Catastrophe.
La nuit fut horrible.
Pendant les heures éternelles qu'elle dura, Nicaise eut, devant Ips yeux, une image du chaos, et s'il ne glissa pas dans le fleuve, s'il demeura accroché à l'épave qui le portait, s'il résista aux émotions qui l'accablaient, c'est que l'instinct de la conservation le dota d'une énergie sans laquelle il eût fatalement succombé.
Enfin l'orage s'apaisa, le jour reparut, et nos héros purent envisager leur position, tout en examinant le spectacle grandiose qui s'offrait à leurs regards.
L'Ambriz courait impétueusement dans un lit qui n'avait pour limites que des lignes ondulées do collines boisées, et d'où émergeaient des bouquets de feuillage.
Il charriait des liannes,des racines, des branchages, des arbres entiers, des claies d'osier, des mottes de gazon, et ces débris, reliés ensemble autour du radeau de Narcisse et de Pierrot, formaient une île flottante qui descendait en un massif compact vers l'Océan,
Sur cotte île, que les crocodiles et les hippopotames regardaient passer, des monticules où ils s'étaient retirés, grelottaient des rats, des lapins, des poules, des moutons,
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des reptiles, des singes, des chats, des porcs, des clièvres, que rinundation avait surpris et enlevés, et qui, atterrés par un danger commun, ne songeaient ni à se mordre, ni à s'entre-délruire.
Cette réunion hétérogène rappela à Nicaise l'arche de Noé, et lui donna une idée de la façon dont les animaux durent se répandre sur les diverses parties du globe.
De son côté Pierrot, chez qui la peur cédait la place à la faim, se dit^ in petto, que si sa navigation se prolongeait, il aurait des vivres pour en adoucir les souffrances.
Poussé par les réclamations désordonnées de son ventre, il osa même se rapprocher d'une poule blottie sur le toit, à quelques pas de lui, et opéra avec tant de prudence qu'en un tour de patte il étrangla l'infortunée et l'apporta à son maître d'un air qui signifiait : « Prends-en la moitié. »
Narcisse accepta, car il tombait de faiblesse, déchira la poule, en garda un morceau, qu'il dévora, tout saignant, et abandonna le reste à son pourvoyeur.
Le vaste radeau filait au milieu de l'Ambriz, franchissait des rapides couverts par la crue, et se grossissait de tout ce qu'il rencontrait sur sa roule.
Dans l'après-midi, il eut près de trois cents mètres d'étendue.
On eût dit, à ce moment, une de ces anciennes et gigantesques flottaisons du Rhin, dont parle Victor Hugo dans ses Lettres, qui portaient quinze ou dix-huit maisons, dix ou douze nacelles chargées d'ancres, de sondes et de cordages, mille rameurs, avaient huit pieds de profondeur dans l'eau, soixante et dix pieds de large, environ neuf cents pieds de long, et dont le personnel consommtai,en un voyage, huit foudres de vin, six cents muids de bière, quarante sacs de légumes secs, douze mille livres de viande fumée, vingt mille livres de viande fraîche et cinquante mille livres de pain.
Le ciel s'était rasséréné, une brise fraîche tempérait la chaleur du soleil, et le long de la plaine inondée ou sur
Ù'SC) AVi:.NTL'RES PÉRILLEUSES DE NARCISSE MCAISE
les hauteurs, à la base desquelles roulait le fleuve. Nicaise apercevait fies villages cl des habitants.
Malheureusemeiil, il était emprisonné au centre du radeau, et il devait partager la destinée de celui-ci, tant qu'un incident favorable ne lui fournirait pas l'occasion de séparer sa cause de la sienne, de s'éioigiKtr do lui avec son chien, soit sur son toit, soit sur un enchevêtrement d'arbres, et de gagner la berge à l'aide d'une branche en guise de godille et de gouvernail.
Pour tuer le temps et apaiser sa faim, Pierrot, qui se montrait décidément le plus féroce des passagers de l'île flottante, s'empara sournoisement d'une seconde poule, dont il ofl'ritune aile à ^(arcisse, et avec laquelle il se fit doucement la panse ronde.
La nuit arriva sans amener aucun changement dans la position du maître et du caniche.
Tout à coup, le fleuve s'encaissa entre deux montagnes de granit en rendant un mugissement formidable, le radeau, violemment resserré, se fractionna en craquant, en bondissant, puis se ressouda en un long ruban et poursuivit sa course.
Nicaise, qui avait failli être précipité dans le fleuve au moment du choc contre les falaises, se cramponna à son toit, auprès de son chien alfrayé par ces secousses, en se demandant si sa dernière heure ne sonnait pas, s'il reverrait le jour, s'il remettrait le pied sur la terre ferme.
Ses tortures morales devinrent atroces, quand, après des efforts inutiles pour se dégager et se jeter sur la rive, qui se dessinait vaguement dans l'ombre, il se vit forcé de demeurer dans les maillons puissants de la flottaison.
Alors, sa poitrine «it sa gorge se serrèrent, sa langue se sécha, ses tempes battirent, il crut que c'était fait de lui, et perdit à demi le sentiment, sans cependant que ses mains crispées se détendissent et lâchassent les poignées de chaume qu'elles tenaient.
L'indiviflu en danger de se noyer ne se rattrape-t-il pas, même au fétu de paille?
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Les heures s'écoulèrent, lentes et lugubres; lorsque le soleil se leva, ilsem])laàNarcissequele fleuve s'élargissait, que l'horizon s'ouvrait, que d'énormes lames disloquaient le rac'eau, dont les fragments s'éparpillaient, que le courant le poussait, avec son caniche, vers l'Océan.
Il voulut résister, s'arrêter au bord du goufl're, s'accrocher à la côte qu'il allait atteindre et dépasser : l'Ambriz l'entraîna, comme Gérion ou Briarée eussent entraîné un pygmée, et le lança au large, sur les vagues écumantes.
Puis tout s'effaça à ses yeux; il se sentit roulé dans le vide avec Pierrot qui, les ongles enfoncés dans le chaume du toit, le regardait, effaré, et finit par n'avoir plus conscience de rien.
Autour de lui, les animaux qui avaient peuplé la flottaison,ba]lottés parle flot, lâchaient successivement les arbres qui les portaient, et s'enfonçaient dans l'Océan oii les requins les happaient!...