‹ Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au CongoChapitre 3 sur 27 · ENTRE LA TERRE ET L'EAU · texte numérisé non relu

ENTRE LA TERRE ET L'EAU

Lfs céphalopodes. — Une bande de requins . — Le sanvutagc. — Où sontils? — Une rivière. — Les palétuviers. — Débarquement sur un îlot.— La cargaison. — Sages réflexions. — Surprise matinale. — Une catastrophe irréparable. — Les crocodiles. — Perplexité. — Tètes noires dans les branchages. — Les rameuses. — L'entente s'établit. — La pirogue.

On a raconte dos histoires prodigieuses sur les poulpes, et bien des naturalistes en ont ri; des preuves irréfragables altestent aujourd'hui que ces histoires étaient seulement exagérées.

Depuis 1850, plusieurs navires ont rencontré des céphalopodes énormes dont ils ont rapporté des débris, des fragments de bras que différents muséums possèdent et qui, par leur volume, disent ce qu'était la taille des individus auxquels ils appartenaient.

On ne connaît pas encore tout ce que recèle le fond des mers ; mais il n'est point douteux maintenant que certains poulpes atteignent des dimensions analogues à celles des souffleurs, et que ces diaboliques bètes peuvent être très dangereuses pour les petits bâtiments qui les heurtent.

Le céphalopode cramponné au Bordelais fascina , pendant vingt secondes, l'homme et le chien avec ses yeux horribles et tenta de se hisser sur le pont.

Secoués par l'imminence du péril, Nicaise et Pierrot se

EMKE LA TEKHE ET L EAU lo

reculèrent en frissonnant : les bras de l'animal s'allongèrent démesurément vers eux.

Nicaise voulut ramasser une hache pour se défendre : cent suçoirs se collèrent à son corps, et il se sentit enlevé, emporté dans le flot.

C'en était fait de lui et de son caniche, quand le monstre changea de couleur , devint d'un rouge brique , lâcha prise, releva ses bras qu'il agita, et tourna sa tête : une bande de requins arrivait au secours des deux êtres en détresse, sans intention, bien certainement, de leur être utile.

Lorsque le requin est affamé, tout, absolument tout lui est bon ; lorsqu'il mange régulièrement, à ses heures , il recherche de préférence l'homme, pour qui il a une passion gastronomique, et, à son défaut les poissons et les mollusques.

Les mollusques lui fournissent un mets de choix, aussi, chaque fois qu'il en rencontre, s'empresse-t-il de leur témoigner l'estime en laquelle il tient leur espèce.

La bande précitée ne devait donc pas manquer une belle occasion de s'offrir le « festin » de ses rêves; et do fait, à peine eut-elle aperçu le céphalopode du Bordelais, qu'elle se rua sur lui avec autant de spontanéité (|ue d'entrain.

Pour l'éloigner, le poulpe laissa retomber ses bras dans la mer et vomit une grande quantité d'écume noire et gluante qui répandit une forte odeur de musc; mais cela ne l'intimida nullement, et elle continua si vigoureusement ses aïsau.ts. que bientôt, mutilé, déchiré et n'en pouvant plus, le monstre s'enfonça dans les abîmes d'où il s'élail imprudemment éloigné.

— Délivrés! s'écria avec transport Narcisse «pii avail assisté, paJnii.iut, à ce combat rapide. A notre tour de compléter l'œuvre de la Providence.

Et il s'embar(iua, avec son chien, dans la chaloupe qu'il venait de mettre à flot.

Il était temps.

10 AVEMTUKliS PERILLEUSES DE NARCISSE NIGAISE

L'eau achevait de remplir renlrepoiit, cl lo brick suiiibrait sous le poids de sa charge.

Narcisse dirigea sa coque de noix vers la côle qu'il avait devant lui ou plutôt derrière lui, si nous tenons compte de sa position en ramant, et, après une matinée de travail opiniâtre, atteignit une rivière encombrée de cailloux et de vase qu'il remonta, car ses rives, abruptes ou couvertes de palétuviers, n'oft'raient aucun lieu propice de débarquement.

Où était-il?

II l'ignorait.

Pourtant, il estimait qu'il ne devait pas être éloigné de la Guinée méridionale, du Congo, les calculs du capitaine du Bordelais, la veille de l'abordage, ayant donné, comme indication de route, le neuvième degré de latitude méridionale et le septième de longitude orientale.

« Si j'ai réellement touché au Congo, pensa-t-il, un seul parti me reste à prendre : longer la côte, dans ce canol, jusqu'à Loanda, en faisant escale, autant de fois que l'exigeront ma fatigue et l'état de l'Océan. »

Un doute le rendait perplexe : était-il au sud ou au nord de cette importante ville portugaise?

En y réfléchissant, il acquit la quasi-certitude qu'il se trouvait au sud.

Par conséquent, c'était vers le nord qu'il fallait iju'il naviguât lorsqu'il reprendrait la mer.

— Sois tranquille, assura-t-il à son chien qui le regardait mélancoliquement, assis dans le fond de la barque, nous nous en tirerons.

La caniche remua sa queue en signe d'acquiescement, et parut demander quand on s'arrêterait pour mettre la table.

— Tuas faim? reprit Narcisse; moi aussi. Attends; dès que nous serons dans un endroit convenable nous ferons halte et nous déjeunerons.

Rassuré par cette promesse, Pierrot imposa silence à son estomac et patienta, non sans jeter des coups d'œil

Baste ! lit-il en maniant son fusil iju'il chargea (page l'J).

48 • Avi::NTi-ia;s ri:iiii.Lia'SES dk narcisse mcaisk

fiirlifs (lu cùlé où son inailie avait sci ré les provisions de bouche.

On était on décembre, mois des plus chauds dans l'Afrique australe; le soleil brillait de tout son éclat; Nicaise étoulTait sous le vaste chapeau de paille qu'il avait emporté avec son bagage, et ses bras, si rudement éprouvés depuis deux jours, commençaient à refuser le service.

Heureusement, le flot le poussait en avant et diminuait sa peine.

Les palétuviers bordaient toujours la rivière, et leurs branches entre-croisées, sous lesquelles la marée clapotait et où les huîtres, les moules, les crabes abondaient, ne lui offraient pas le refuge cju'il désirait.

Du reste, il savait qu'après le jusant et à la basse mer. les fouillis inextricables de ces arbres parasites, au feuillage d'un vert grisâtre, de ces fils de la boue, de la décomposition, de la pourriture, exhalent, lorsque le soleil les a chauffés, des gaz sulfhydriques, des effluves fébrigènes auxquels les indigènes mêmes ne résistent pas, et il ne se souciait nullement de respirer ces émanations funestes.

Le flux le porta jusqu'à un bassin parsemé d'îlots herbeux et buissonneux, autour desquels la rivière, un peu plus profonde, coulait lentement.

Aux palétuviers avaient succédé, le long des rives^ des palmiers, des cocotiers, des bananiers, des bois épais.

Narcisse eut d'abord envie d'atterrir à droite ou à gauche; mais estimant plus prudent d'étudier auparavant le terrain, il alla aborder à l'un des îlots, délicieux bouquet d'arbres de soixante à soixante et dix mètres de circonférence, attacha sa chaloupe, par une corde, à une racine, et sauta sur l'herbe, suivi de Pierrot qui, dans sa joie de fouler le plancher des vaches, aboya et gambada comme un écervelé.

— Nous ignorons où nous sommes, lui dit vertement son maître en lui intimant le silence ; n'attirons pas sur nous l'attention des carnassiers ou des sauvages, tout aussi féroces peut-être ; nous perdrions vite le fruit de notre

ENTHli LA ÏKIUŒ KT L KAU \9

persévérance. ÎMangeons, Luvoiis, re|josons-iious, laisonsnous, et, quand nous nous serons refaits, redescendons la rivière, en profilant de la marée, pour commencer notre na\igalion vers Loanda.

Pierrot se rendit à ce raisonnement, dont il reconnut la justesse, et s'abstint de toute manifestation bruyante.

Nicaise débarqua sa cargaison, afin de se rendre un compte exact de ses ressources diverses, entassa séparénuMit : d'une part les vivres, de l'autre les armes et les munitions, à coté les vêtements, et, avant de procéder à l'inventaire, dressa le couvert au pied d'un tamarinier, ce qui combla les vœux de son caniche avec lequel il partagea incontinent et fraternellement : de la conserve de bœuf à la mode et des biscuits à thé arrosés d'eau puisée dans la rivière avec une boite vide de fer-blanc qui servit de carafe et de verre.

Le repas mastiqué, il roula une cigarette, l'alluma à l'aide d'un briquet de fumeur à longue mèche de coton, et examina ses richesses.

En provisions de bouche, il possédait trois boîtes de sardines de Nantes, une boîte de biscuits anglais, quatre harengs saurs, un sac de pruneaux de Tours et trois kilos de farine.

En armes et munitions : un fusil à deux coups, un sabre et une caisse de cartouches.

En vêlements : deux chemises de flanelle, cinq serviettes, un panlalon, un gilet, un paletot de chasse, un large chapeau de paille, une paire de bottes neuves et une vareuse.

Ce n'était pas le Pérou ; mais tant de Daufragés n'en ont pas, d'ordinaire, la dixième partie !

Nous allions oublier une trousse de médecin, une monfrt' d'argent, et un colTret contenant une demi-douzaine de fioles pleines de laudanum, d'alcali, de chloroforme, etc., <ju'il avait arraché à la pharmacie du brick.

« Baste ! fit-il en maniant son fusil qu'il chargea, nous en aurions peut-être vu d'autres à Madagascar. »

20 AVr.NTlHKS l'ICniLLlilSKS DK NARCISSE NICAISR

El romnir il rlail pieds mis (N'juils l'abortlago, il enfila SOS bolles par-dessus son pantalon, s'habilla, s'équipa, et ainsi paré conlre loule évenlualilé fâcheuse, s'enveloppa dans sa vareuse, fouilla des yeux les alentours, et, persuadé que nul ne le guettait, que rien ne le menaçait, se coucha sur riierbe, à l'ombre d'une touffe d'arbustes, ayant son sabre à la ceinture, son fusil sous sa main, et son caniche auprès de lui.

— Vois-tu, mon cher Pierrot, bàilla-t-il en s'ailong-eant, il est préférable de chercher notre salut })ar eau que par terre. Ce pays, quoique occupe par les Portugais, n'est })as mieux habité que le reste de la Guinée; les nègres y sont stupides et cruels; les animaux féroces y pullulent; les forêts, les lacs, les fleuves, les marécages, les déserts nous y arrêteraient incessamment; nous nous y perdrions si nous n'y étions dévorés par les bêtes ou par les hommes; tandis que par eau, et en côtoyant le littoral, où nous aborderons de temps en temps pour nous reposer, nous abriter, tirer quelques pièces de gibier et cuisiner, nous n'avons à craindre que des inconvénients secondaires, la rencontre que nous avons faite du poulpe élant extraordinaire et ayant eu lieu au large. Nous nous rembarquerons donc demain matin, et il n'est pas impossible que nous couchions, la nuit procliaine, dans un lit moins humide et moins dur que celui-ci.

Pierrot opina du bonnet, lécha les doigts de son maître qui le caressait, et l'iionlme et le caniche s'endormirent, protégés contre les moustiques par les serviettes, étendues sur eux.

La température était délicieuse ; une agréable brise de mer en atténuait la chaleur tout en jetant le désordre dans les nuées de moucherons qui bourdonnaient au-dessus de l'eau; la campagne exhalait des parfums pénétrants; pas un félin, pas un rapace ne faisait entendre sa voix; le calme régnait partout.

La nuit, sereine, étoilée, s'écoula sans bruit, et sans que les dormeurs eussent bougé. Lorsque le jour reparut

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la rivière s'anima, paiiiculièromciit \)vcs de l'ilol, la chaloupe dansa, cl ses avirons, qui pendaient à bâbord et ii tribord, craquèrent comme si on les eût broyés, sa quille et son gouvernail se détachèrent simultanément, et elle finit par chavirer, défoncée, «léchirée par une puissance mystérieuse.

Réveillés en sursaut, Narcisse et Pierrot se levî'rent et poussèrent, l'un des cris, l'autre des aboiements d'époupouvante en apercevant, la tête émergeant de l'eau, six crocodiles qui, après avoir aiguisé leins dents sur le canot se disposaient à déjeuner de leurs deux personnes blanches.

Narcisse se crut perdu et, pendant quelques secondes, eut une affreuse défaillance, puis retrouva son courage, saisit son fusil et le déchargea dans la gueule entr'ouverle du plus gros crocodile, au moment ou celui-ci mettait les pattes sur le h<)vd de l'ilof.

L'horrible hèle laissa échapper une sorte de plainte rauque, tressauta, se recula, la mâchoire inférieure fracassée, et plong-ea pour ne plus reparaître.

Pierrot, heureux de ce succès, aboya avec force, comme pour eng-ager son maître à continuer, tandis que les autres amphibies, surpris de ce qui venait de se passer, du bruit des détonal ions et du tapage que faisait le caniche, s'arrêtaient.

Nicaise profita de ce répit pour recharger son arme.

La caisse de cartouches était à sa portée, il n'avait qu'à se baisser pour y puiser ; il y puisa sans ménagement, et durant un quart d'heure, dirigea un feu nourri sur les monstres, que leur cuirasse d'écaillés protégeait, et (jui ne se retirèrent que lorsqu'ils eurent reçu du ploinh dans les yeux cl les narines.

— Victoire! répéla Narcisse, fier de son Cdinhal. et en s'rssuyant 11' front pendant ([mc IMcrrot saillait aprJ's lui cl lui adrcssîiil, dans son langage de chien, des coniidiniciils cntliousiaslcs.

Assiin'-inciil, les di'iix iiaiirraLîi's \'criaiciil d'(''vilcr' un péril exlrcnieniciil grand; cciieiidaiil, leur siliialion s'clail

"■22 Avr.NTunKS pi':iîii.t.f:[?E!> ni-: narci?;sf, mcaisk

aggravée, dt^piiis la vcilk', au point de ne plus présenter aucune chance de salut.

Effeelivement, la destruction de leur chaloupe ne les empêchait pas seulement de donner suite à leur projet de navigation le long de la côte, elle les clouait dans Tilot, où ils ne pouvaient manquer de mourir de faim, et peut-être d'un genre do mort plus violent.

Traverser la rivière, large et profonde à l'endroit où ils se trouvaient, était un moyen de s'échapper, si les crocodiles n'y opposaient pas d'ohstacles; mais en admettant qu'ils parvinssent à le faire, ils devaient gagner la rive droite ou la rive gauche comme des petits saints Jean.

Or, que devenir sans armes k feu, sans la moindre ressource, dans un pays qu'ils ne connaissaient point et que Narcisse supposait rempli de carnassiers, de reptiles et de cannihales ?

« Nous avons eu tort de chanter fe dcum. soupira ce dernier en songeant à tout cela, et en jetant les yeux sur les décombres du canot, car nous sommes tombés de Charybde en Scylla. »

Il achevait ces mots quand sept ou huit tètes noires se montrèrent à travers les branchages qui garnissaient la rive droite delà rivière, en face de l'îlot.

A qui appartenaient-elles, à des hommes ou à des femmes?

11 était difficile de s'en rendre compte à distance. Ce qui semblait évident, c'est qu'elles défiaient la comparaison pour la laideur.

Pierrot les vit le premier, et ses jappements les indiquèrent à son maître, qui les observa.

Annonçaient-elles la bonne ou la mauvaise nouvelle?

Au bout de deux minutes, elles s'éclipsèrent.

Narcisse fixa anxieusement ses. yeux sur l'épaisse bordure de jonc, de hautes herbes, d'arbustes de la rivière, sans rien découvrir.

Redoutant une attaque, craignant d'entendre siffler autour de lui des flèches, des javelots, il rajusta sou accou-

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trcmcnt, vérifia ses armes, rocharg'ca son fusU, bourra ses poches de cartouches, ol, le cliapeau sur la tête, la vareuse boutonnée, attendit, «mi s'abrilant contre l'arbre sous lequel il avait dormi.

Pierrot, qu'il retint près de lui, témoigna une inquiétude mêlée d'impatience qui se traduisit en hurlements, promptement étouffés par un « tais-toi ! » impératif prononcé à mi-voix.

Il y avait une demi-heure que les têtes s'étaient montrées dans le feuillage, lorsqu'une pirogue, dirigée par huit négresses maigres, armées de grossières pagaies, arriva vers l'îlot et en fît le tour.

« Ce sont les faces de tout à l'heure », murmura Narcisse en retenant son chien qui, voyant sans doute qu'il avait affaire à des femmes, aboyait, le matamore, d'une façon menaçante.

La pirogue repassa devant les naufragés une fois, deux fois, et toujours aune distance moindre.

11 était clair que celles qui la montaient désiraient al)or- (ler, mais qu'elles n'osaient le faire.

Au quatrième tour, quelques paroles furent adressées à notre homme, spécialement le mot marsa, qui, dans les dialectes de la côte de la Guinée méridionale, signifie monsieur.

En partie rassuré par ce manège, Nicaise salua les néirresses, les invita à s'approcher, et leur cria : « Ami! ami! » en leur montrant sa main pleine de biscuits anglais. . Toutes les huit stoppèrent, hésitèrent, s'interrogèrent, s'enhardirent, et finalement sautèrent sur l'îlot, sans trop s'effrayer de la colère bruyante de Pierrot, dont les poils blancs provoquèrent leur étonnement au même degré que la barbe blonde de son maître qu'elles no se lassèrent pas de regarder et qu'elles demandèrent à loucher et à tirer, ce à quoi Narcisse se refusa, soulcnu en cela par son caniche auqui'I le beau sexe noir plaisait (b'-cidémOnt peu.

La confiance et l'entente s'élablirent néanmoins vite, quoique les naufragés ne comprissent pas un mot de ce

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qu'on lour (lél)ilail avec une volubilité extraordinaire, et après avoir dévoré gaiement doux poignées de biscuits et de pruneaux, les moi-icaudes proposèrent à notre héros, par des signes expressifs, de s'embarquer avec elles.

— Que fais-tu sur cette motte de terre ? parurent-elles lui dire ; viens avec nous, tu ne t'en repentiras pas.

A leur grande joie, Nicaise accepta, déposa son bagage à l'arrière delà pirogue, s'assit dessus, ayant Pierrot entre ses jambes et son fusil sur ses genoux, et l'embarcation remonta légèrement la rivière.

Oii allait-elle s'arnHer?

Devant un village probablement.

« J'étais arrivé, sans m'en douter, près d'un lieu habité, réfléchit Narcisse ; mes coups de feu, les aboiements de Pierrot ont été entendus, et l'on a envoyé à notre recherche. Maintenant, comment va-t-on nous traiter?... Ces femmes n'ont pas l'air féroces... Quoi qu'il en soit, il n'est guère possible que notre sort ait empiré. Attendons, en nous tenant sur la défensive, et que le ciel nous aide. »

La rivière serpentait entre des berges boisées pleines de bourdonnements d'insectes et de chants d'oiseaux, son lit de sable s'élevait, son eau devenait plus limpide, et les rameuses prenaient plaisir ;i plonger dans celle-ci leurs pagaies de façon à se mouiller mutuellement.

Peu à peu, ses rives s'abaissèrent, et la pirogue atteignit un endroit à demi découvert où des huttes basses apparaissaient sous des bouquets de palmiers.

« Nous y voilà! » grommela Narcisse.

Des négresses, en assez grand nombre, y attendaient le retour de leurs camarades, les pieds dans l'eau, la pipe à bouche, en causant et en gesticulant.

Dès qu'elles virent Nicaise et Pierrot, elles poussèrent des cris, des éclats de rire, se tapèrent sur les épaules, apostrophèrent les rameuses et les appelèrent à terre avec leurs passagers.

Ces derniers débarquèrent lestement et saluèrent, chacun à sa manière : l'homme en tirant son chapeau, le caniche

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en aboyant, les dames accourues à leur rencontre ; puis l'un se chargeant de son bagage et l'autre le suivant, ils se laissèrent conduire triomphalement dans une case vide, qu'on leur abandonna, et près de laquelle tout le village se pressa.

îJK.-)

UN SINGUMEU VILLAGE.

Où sont los hommes?— Une collection de guenons. — Pr6sents réciproques. — Le briquet. — Dùjeuner «ur l'herbe. — Projet de départ. — La sieste. --Une affreuse découverte. — Le prisonnier. — On se trompe uiutiKllenient. — Les sardines. — Un effet foudroyant. — La fuite.

11 (''lail neuf heures du matin.

« Où diable sommes-nous? se demanda Narcisse, et qu'est-ce que ce pays oiiles femmes composent uniquement la population? »

Car, il n'existait pas un seul individu du sexe fort dans la foule bruyante rassemblée devant lui.

Oi^i étaient les hommes?

A la. chasse, à la guerre ou en fuite?

Nicaise inclina à les croire en fuite en regardant les affreuses créatures qui le dévisageaient et le montraient au doigt, ainsi que son chien, en riant aux éclats.

Maigres, parcheminées, la figure fatiguée et ridée, les membres grêles, couvertes seulement d'une loque en étofte grossière de vingt à trente centimètres de longueur, attachée à la ceinture par une corde en fil de cocotier, le nez percé, les dents noircies et limées en pointe, la lèvre inférieure trouée, les oreilles allongées, les joues couturées, les cheveux en désordre et entremêlés de brindilles de bois et de paille, elles étaient, en outre, d'une saleté repoussante.

Vy SINGULIER- VILLAGE 27

« 0 fommps de Paris, si propres et si cliarmaïUcs dans votre gracieux ajustement, où ôtes-vous ! marmotta notre pharmacien à la vue de celte collection de guenons. Par conpensation, soupira-t-il en manière de consolation, elles sont gaies. »

Elles étaient même d'une gaieté folle qui s'épanchait en danses, en gestes excentriques, en chants, en phrases sans suite.

Les plus hardies tiraillaient Narcisse et lui demandaient, avec un flot de paroles que traduisait une pantomime expressive, une portion de son bagage, l'invitaient à retourner ses poches , à étaler et à distribuer se? richesses.

Ne sachant cnnmiont se débarrasser de ces harpies dont l'odeur lui donnait des nausées, sufToqué par le dégoût t't par la chaleur, ce dernier appela à lui son caniche, que l'impatience gagnait, arma son fusil et le déchargea en l'air.

Aussitôt, toutes se sauvèrent en poussant des cris périmants, poursuivies par Pierrot qui se montra d'autant plus courageux qu'elles étaient plus peureuses, et qui. revint, lii-rement vers son maître, en grognant avec importance.

Dégagé, moment anément du moins, Narcisse ôta sa vareuse, son vêlement do cliasse, car il étoutTail, se mit à son aise, et eût pris un bain dans la rivière si un sentiment de pudeur ne l'eût retenu.

Il n'en falhit pas davantage pour ramener les négresses.

Cette fois, soit qu'elles cherchassent à atténuer leur indiscréti(m, soit que le coup de feu les eût impressionnées et qu'elles voulussent apaiser l'être supérieur qui leiiaiL ainsi la foudre dans ses mains, elles se représentèrent avec des cadeaux en nature : l'une offrit un régime de bananes, l'autre du lait de chèvre dans une noix de coco évidée, une troisième des œufs (le village possédait des poules et des chèvres), une quatrième un morceau de S(d de la grosseur de la tête d'un enfant, une cinquième un pftulel jilumé.

28 avi:ntiiu:.s i-éiullel'sks de narcisse mcaise

Nicaiso arcf'pta Ir' tout sans se faire prier, donna, eu échaniie. deux pi'iin(\aux et un luscuit à cliaque fciunie, liiit une parlii' du lail, laissa le reste à Pin-iot ()ui le lapa avec un eonlcnleiuiMil sans mélange, et rasséréné par ces bons proeéilés, songea à faire cuire le poulet et les œufs.

Il y avait précisément, en face de la case, un foyer composé de deux pierres et de deux piquets de cèdre pour soutenir une broche.

Devinant sa pensée à ses regards, les négresses y apportèrent du bois sec, passèrent une branche mince et droite au travers du corps du poulet, placèrent celte branche sur les échancrurcs des piquets, et s'apprêtèrent à allumer le feu à leur façon.

Il les remercia, leur fil signe qu'il n^avait pas besoin de leur office, tira son briquet de sa poche et, en quelques secondes, eut ce qu'il désirait.

Émerveillées, les nég^resses tendirent unanimement la main pour obtenir l'objet qui venait d'opérer ce miracle ; mais Narcisse resserra le briquet en disant : <c Belles dames, on ne se sépare pas d'un meuble aussi précieux dans un pays comme le vôtre. »

Le villag'e entier s'était de nouveau rapproché, le feu pétillait, le poulet rôtissait sous l'œil bienveillant de Pierrot, les négresses, toujours animées, bruyantes, curieuses, indiscrètes, affichaient de plus en plus des intentions pacifiques ; Nicaise se persuada qu'il était bien tombé et que sa bonne étoile lui ménageait, au milieu de ces femmes, une occasion de gagner un des établissements portugais de la côte.

Unt' seule chose fintrig-uail : Taljsence complète d'hommes.

« Il n'est pas possible, prétcïidit-il, qu'il n'y ait ici que des fcmimes ; ce serait contraire à toutes les règles. Les liommes doivent être en expédition. S'ils revenaient à rini])rovisle et que ma présence excitât leur colère !... Le mieux pour moi est de me procurer, sans délai, une escorte

UN SINGULIEK VILLAGE ^9

à laquelle j'abandonnerai, en paiement, mes armes et mon équipement lorsque je serai arrivé à Loanda ou ailleurs, et (le quitter une contrée que je ne connais guère plus que la lune. »

Il avait allumé une cig-arette, tout en surveillant son rùti et en faisant cuire ses œufs dans la cendre, et ses hôtesses le regardaient en fumant un tabac grossier dans des pipes de terre, et en se communiquant, à voix haute, leurs réflexions, auxquelles il ne comprenait pas un traître mot, quoiqu'elles le visassent invariablement.

Dès que le poulet lui parut suffisamment doré, il l'enleva du foyer et le déposa sur des feuilles de palmier (ju'il ramassa dans le bois mort, puis il déjeuna.

Alors, et comme si elles se fussent donné le mot, les négresses coururent chercher, dans leurs cases, des provisions : lanières de bœuf séché au soleil, sauterelles confites dans l'huile de palme, œufs, laitage, bananes, cocos, fruits, boules de manioc, allèrent remplir d'eau des vases <|ir'elles déposèrent, par déférence, auprès de Nicaise qui avait dressé son couvert par terre, sous l'auvent de sa case, et, s'asseyant ég-alement sur l'herbe, à cinq ou six pas de distance et en cercle, se mirent à mang^er, en pouffant de rire et en semblant se raconter mille extravagances.

« Quand les chats n'y sont pas... rognonna Narcisse. Je gage qu'elles ne seraient ni si gaies, ni si bavardes, ni si hardies si leurs maris étaient là. C'est égal, j'ai de la chance. 11 existe au Congo des sauvages de la pire espèce, mangeurs de chair humaine et le reste ; il est heureux que le hasard m'ait porté chez une peuplade pacifique et d'aussi bonne humeur que celle-là. »

Pierrot lui-même se réconciha avec les indigènes, peutêtre parce qu'elles avaient donné le poulet dont il croquait la carcasse ; néanmoins il ne les approcha pas et ne leur j)crmit pas de l'approcher, leur couleur, leur laideur, leur odeur et leur manque de vêtements lui répugnant et le scandalisant.

30 aVKNTUHKS l'ilKlLLKUSES DE NARCISSE MCAISE

Le rojias aclicv»'', ?sicaiso so leva, salua l'assemblée en dunuanl à enlcndre qu'il avait envie de faire un somme,, et se relira avec son chien, dans sa case donl il boucha l'entrée à l'aide d'une natte qui pendait du loit et qu'on relevait ou qu'on baissait à volonté.

Il était plus de midi, et l'éclat du soleil devenait insupportable ; les négresses demeurèrent pendant trois ou (luatrc iniuules devanl la retraite de leur hôte, puis Tegaliurrciil leurs huttes en s'entrctenant des incidents de la malinr-e.

Le village se composait de deux rangées de cases séparées entre elles par des arbres ou des jardins semés de tabac et de plantes potagères ; au milieu s'étendait une large rue herbeuse oii picoraient les poules et qui, partant de la rivière, allait, en se rétrécissant, jusqu'à la dernière habitation.

Narcisse était logé dans la première case de la rangée de droite, près du bord de l'eau

— Dieu merci! dit-il joyeusement en s'adressant à Pierrot, nous en voilà momentanément débarrassés. Ce n'est pas qu'elles soient méchantes ; mais elles sont gênantes et sentent mauvais. Quand nous serons de retour à Paris, nous leur enverrons, pour leur témoigner notre gratitude, du savon parfumé et de l'eau de Cologne. En attendant, reposons-nous, car il faut que demain, à la pointe du jour, nous soyons en marche vers un comptoir européen. N'est-ce pas ton avis?

Pierrot balança sa queue en signe d'assentiment.

— C'est convenu, reprit Narcisse; nous négocierons ce soir pour obtenir des guides, et demain nous partirons; je ne tiens pas à faire la connaissance des maîtres de céans.

Gela décrété, il rechargea son fusil et se coucha sur la dure.

Une minute après, son chien et lui ronflaient comme des gens que rien ne menace et qui sont en parfaite sécurité.

Deux heures s'étaient écoulées dans un calme complet, quand la vermine, qui fourmillait, et des gémissements partant de la hutte voisine réveillèrent nos dormeurs.

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