UN SINGULIER VILLAGE
L'un et l'autre se grattèrent cl prêtèrent l'oreille.
Blême et tremblant, Narcisse souleva la natte qui fermait l'entrée de sa case, sans rien voir d'anormal au dehors.
Tout le monde faisait la sieste dans le village.
Le soleil, il est vrai, dardait des rayons tellement brûlants que des nègres mêmes n'auraient pu le supporter.
Il se tourna du côté d'où partaient les plaintes et écouta, en retenant sa respiration.
« Voyons ce que c'est », décida-l-il tout à coup avec résolution.
Et prenant son fusil et attachant son sabre à sa ceinture, il écarta un coin de la paroi de paille de sa case, se glissa, en manches de chemise et pieds nus, vers la hutte voisine, qui était éloignée de six mètres seulement, et regarda à l'intérieur au moyen d'une déchirure de la cloison de chaume qui la fermait par derrière.
Le jour y pénétrait par des fissures, et l'éclairait suffisamment pour qu'il fût possible d'en distinguer l'ensemble et les détails.
Quelque chose d'informe pendait à une traverse de la toiture, et attirait les mouches et les moucherons.
C'était, on s'en rendait facilement compte après examen, une jambe humaine coupée au haut de la cuisse, et boucanée.
Presque au-dessous, attachée à un piquet par des liens en fil de coco qui lui serraient les pieds et les poignets, gisait une créature noire, un homme cette fois, de trente à quarante ans.
A cette vue, Nicaise eut un frisson d'horreur.
La peuplade, si pacifique en apparence, chez laquelle il se trouvait, était anthropophage; et sans doute il avait (li'vant lui la case des sacrifices, ou plutôt l'abattoir du villag.;.
Le front baigné de sueur, la gorge serrée par l'émotion, il agrandit la déchirure de la cloison en arrachant deux poignées (K* cliauinc, et pénétra tlans la hutte.
32 Avi;.\rL:i{i:s I'Hiulleusks de narcisse nica'ise
Lo prisonnier l'envisagea, comme on envisagée une apparition surnalurelle, et ne répondit à ses inlerrogatlonr: que par des sons gutturaux qui exprimaient à la fois son ignorance et sa crainte.
Pensant obtenir, par gestes, les explications qu'il ne pouvait avoir de vive voix, Nicaise lui détacha les mains et les pieds et l'invita à lui raconter son histoire.
Libre de ses mouvements, le nègre bondit comme un cabri, baisa les genoux de son libérateur etconmiença son récit.
La pantomime est le langage universel par excellence; elle a évidemment été donnée à l'homme pour corriger, dans une certaine mesure, les inconvénients qui résultent de la multiplicité des dialectes sur la surface du globe; le noir prouva qu'il savait s'en servir.
A l'aide de ses doigts, de ses bras, de ses jambes, de tout son corps qu'il agita extraordinairement, de sa physionomie d'une étonnante mobilité, do mots entrecoupés, de sons, tantôt graves, tantôt rauques, tantôt aigus, il apprit à Nicaise, qui grâce à ce qu'il savait déjà, à ce qu'il avait vu, à ce qu'il soupçonnait, pouvait suivre sa narration imagée, qu'enlevé récemment, loin de sa tribu, dans une razzia, par les guerriers du village, il était destiné à être mangé dès que ceux-ci seraient de retour d'une expédition contre une peuplade de la côte. « Laissez-moi fuir, parutil lui dire en le regardant d'un air suppliant ; ouvrez ma prison, vous que les bons génies du ciel ont envoyé pour me délivrer, et je saurai regagner ma demeure. »
Nicaise lui prit les mains, les lui pressa pour l'encourager, lui attester qu'il travaillerait à sa délivrance, et il allait le questionner sur la distance qui le séparait de son village, quand Pierrot, qu'il avait laissé en arrière avec ordre de faire bonne garde, donna de la voix.
— Chut! commanda-t-il en mettant un doigt sur sa bouche, pour signifier le silence au nègre, et en sortant sans bruit de la hutte par le chemin qu'il avait pris précédemment.
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— Qucsl-ce? (lemanda-t-il tout bas à Pierrot en rentrant dans sa case.
Lo caniclic jappa en désignant le dehors.
JNicaise alla à la découverte.
Au moment où il leva la natte formant la porte, six négresses, armées de javelots barbelés, qui étaient couchées à plat ventre, à quelques pas, se levèrent et se dispersèrent avec l'agilité de l'antilope.
« Hé! hé!... » fit-il en pâlissant.
Cette scène rapide acheva de l'instruire, de dessiller ses yeux.
« Elles étaient venues pour me tuer pendant mon sommeil, comprit-il on tremblant do colère et do crainte, et l'assassinat consommé, elles auraient diné de mon cadavre et sans doute aussi de celui de mon chien. Quelle infernale aventure! Il faut partir. Ce prisonnier destiné à servir de plat de résistance dans un banquet me guidera; la Providence me l'indique. iMais ces mégères me permettront-elles de m'éloigner? Je dois être l'objet de leur surveillance... Si elles pénétraient dans la hutte voisine, si elles voyaient leur victime détachée, si elles se doutaient que j'ai connaissance de leur vice ! — les cannibales n'aiment pas à laisser soupçonner aux blancs qu'ils mangent la chair humaine — elles voudraient en finir illico, et je n'aurais de ressource que dans mon fusil... Mon fusil... Que je parvienne à en tuer une trentaine avec, il en restera encore autant. Et si les maris reparaissent en nombre pendant la fusillade!... Mieux vaut partir, à la sourdine. »
A peine avait-il prononcé ces mots qu'un sourire glissa sur ses lèvres et que ses yeux cherchèrent, dans son bagage, un objet sur lequel ils s'arrêtèrent complaisamment.
«C'est cela! » exclama-t-il.
Les négresses se réunissaient au centre du village, et se concertaient, pour s'avancer vers leur hôte de l'air le plus naïf du monde.
Les sauvages ont, en général, une fourbe impertur-