‹ Aventures prodigieuses de Tartarin de TarasconChapitre 5 sur 25 · MUSCLES · texte numérisé non relu

MUSCLES

Doubles muscles!

Il n'y a qu'à Tarascon qu'on entend de ces choses-là!

Et pourtant, en dépit de tout, avec ses nombreux talents, ses doubles muscles, la faveur populaire et l'estime si précieuse du brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, Tartarin n'était pas heureux; cette vie de petite ville lui pesait, l'étouffait. Le grand homme de Tarascon s'ennuyait à Tarascon. Le fait est que, pourune nature héroïque comme la sienne, pour une âme aventureuse et folle qui ne rêvait que batailles, courses dans les pampas, grandes chasses, sables du désert, ouragans et typhons, faire tous les dimanches une battue à la casquette et le reste du temps rendre la justice chez l'armurier Costecalde, ce n'était guère... Pimvre cher grand homme! A la longue, il y aurait eu de quoi le faire mourir de consomption.

En vain, pour agrandir ses horizons, pour oublier un peu le cercle et la place du Marché,

A TARASCON

en vain s'entourait-il de baobabs et autres végétations africaines; en vain entassait-il armes sur armes, krish malais sur krish malais; en vain se bourrait-il de lectures romanesques, cherchant comme l'immortel don Quichotte à

s'arracher par la vigueur de son rêve aux griffes de l'impitoyable réalité... Hélas! tout ce qu'il faisait pour apaiser sa soif d'aventures ne servait qu'à l'augmenter. La vue de toutes ses armes l'entretenait dans un état perpétuel de ■colère et d'excitation. Ses rifles, ses flèches, ses lazzos lui criaient : « Bataille! bataille! » Dans

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les branches de son baobab, le vent des grands voyages soufflait et lui donnait de mauvais conseils. Pour l'achever, Gustave Aymard et Fenimore Cooper...

Oh ! par les lourdes après-midi d'été, quand il était seul à lire au milieu de ses glaives, que de fois Tartarin s'est levé en rugissant; que de fois il a jeté son livre et s'est précipité sur le mur pour décrocher une panoplie!

Le pauvre homme oubliait qu'il était chez lui à Tarascon, avec un foulard de tête et des caleçons; il mettait ses lectures en actions, et, s'exaltant au son de sa propre voix, criait en brandissant une hache ou un tomahawk:

« Qu'ils y viennent maintenant! »

Ils? Qui, ils?

Tartarin ne le savait pas bien lui-même... Ils! c'était tout ce qui attaque, tout ce qui combat, tout ce qui mord, tout ce qui griffe, tout ce qui scalpe, tout ce qui hurle, tout ce qui rugit... Ils! c'était l'Indien Sioux, dansant autour du poteau de guerre où le malheureux blanc est attaché.

C'était l'ours gris des montagnes Rocheuses, qui se dandine et qui se lèche avec une langue pleine de sang. C'était encore le Touareg du

A TARASCON

désert, le pirate malais, le bandit des Abruzzes... enfin, c'était ils!... c'est-à-dire la guerre, les voyages, l'aventure, la gloire.

Mais, hélas! l'intrépide Tarasconnais avait beau les appeler, les défier... ^7^ ne venaient jamais... Pécaïré! qu'est-ce c[\\ils seraient venus faire à Tarascon?

Tartarin cependant les attendait toujours; — surtout le soir en allant au cercle.

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