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PARIS

MICHEL LÉYY FRÈRES, LIRRAIRES-ÉDITEURS

RUE TITIEiniB, 2 BIS

Tous droits réflervés

AVENTURIERS Eï CORSAIRES

LE GAOULÉ

Le 4t Janvier 1717, la frégate française la Valeur courait à toutes voiles sur la Martinique, portant à son bord le marquis de la Varenne que le conseil de marine venait de nommer gouverneur général des îles.

Vers le soir, le capitaine, afin d'éviter les atterrissages pendant la nuit, fit virer de bord à la frégate, au grand désappointement des passagers.

Seul, de la Varenne avait manifesté de rindifférence pour ce retard de quelques heures dans le terme d*un voyage qu'il eût presque souhaité de ne pas voir finir, tant il éprouvait de dépit à jouir des honneurs d'ua poste où ses alliances, bien plus que son mérite, l'avaient élevé.

Retiré dans sa chambre, il lisait avec une irritation mal dissimulée les plis ministériels qui renfermaient ses instructions. Par moment, il levait les yeux pour les fixer sur une femme mollement allongée, en face de lui, dans un grand fauteuil, et à moitié sommeillant au bercement des roulis du navire. Le front soucieux de la Varenne se rassérénait alors, et le sourire sur les lèvres, il semblait dire :

— Du moins aurai-je en elle une consolation.

Cette femme pouvait avoir de vingt-cinq à vingtsept ans. Elle se nommait ou se faisait appeler comtesse de Saint-Cbamans, et parlait avec étalage de ses alliances et de ses amitiés illustres au milieu desquelles le marquis se trouvait en parfaite familiarité. Des manières séduisantes, de grands airs peut-être un peu étudiés, un tour d'esprit vif et libre, des pièges de coquetterie habilement dressés lui assuraient sur tous ceux qui l'approchaient ce despotisme charmant de la grâce, supérieur à la douteuse influence d'une beauté régulière. De la Varenne y avait succombé au grand orgueil et aussi à la grande joie de la comtesse.

Sur le compte *de cette femme, le commandant de la frégate ne savait rien, sinon que l'ordre de lui donner passage à son bord avait été écrit et signé de la propre main du maréchal d'Estrées,

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président du conseil de marine. Quelle fortune allait-elle courir aux tles? C'était là un secret que personne n'avait pu pressentir; car, pour tous, elle était denaeurée enveloppée dans un mystère que de la Varenne lui-môme avait été obligé de respecter.

— Je ne sais en vérité pas, s'écria tout à coup le marquis, en jetant avec dépit sur la table un volumineux cahier, d'où vient cette tendresse de monseigneur le régent pour des pays et des gens si éloignés de la France I

— Qu'avez-vous donc encore ? murmura la comtesse en paraissant s'éveiller.

-—J'ai, que plus je lis ces instructions, plus je me sens de haine pour ces colons que l'on m'envoie gouverner... Et la présence à bord de ce jeune créole, que l'on nous a donné pour copassager, n'a pas peu contribué à exciter mon antipathie. Avez-vous jamais vu un esprit plus fier, plus indépendant, plus irascible ?

— Il est vrai, fit la comtesse ; et si M. d'Àutanne donne la mesure exacte de ces gentilshommes à moitié sauvages avec qui vous aurez affaire làbas, vous devez, mon cher marquis, vous bien tenir. Mais, que voulez-vous, quelques-uns de ces gens-là ont étalé en France des façons chevaleresques qui ont fait merveille. Il ne faut pas vous

, étonner des sympathies du régent, c'était une épi-

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demie à la cour. Je ne sais pas si ces créoles ont éveillé la curiosité qui s'attache toujours un peu au2[ phénomènes, ou bien s'ils possèdent des sortilèges d'esprit, toujours est-il qu'ils ont conquis à Paris de chaleureuses amitiés.

— Oui, oui, on m'a dit cela ; mais ce sont d'odieux hypocrites. Â la cour, il est possible qu'ils se montrent francs, dociles, soumis au roi, civilisés môme, peut-être ; en approchant de leur sol natal^ ils reprennent la férocité des serpents qui peuplent leur île. Voyez ce M. d'Autanne I Si un mot équivoque à l'endroit des créoles s'échappe de mes lèvres, si je laisse entrevoir un regret en faveur de la France, le sang lui monte aussitôt au visage, il devient quasi anthropophage. • — Vous avez raison au fond, reprit la comtesse, en donnant à sa voix ce ion velouté qui apaise les colères, mais il a été impolitique, ou tout au moins imprudent à vous, d'avoir si peu dissimulé devant M. d'Autanne vos préjugés contre ses compatriotes. Vous l'avez irrité, mal disposé, et je soupçonne que vous rencontrerez en ce jeune homme un ennemi redoutable.

— Que voulez-vous que j'aie à craindre? Demain, nous serons à deux mille lieues de la France ; et, le cas échéant, chère comtesse, j'agirai à ma guise. Au diable donc les instructions du régent !

£n parlant ainsi, de la Varenne fit voler au mi-

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lieu de la chambre les liasses de papier qui chargeaient la table devant laquelle il était assis. Madame de Saint-Ghamans haussa les épaules légèrement, et tendant la main en souriant au marquis :

— Voulez-vous que je vous dise, fit-elle avec une grâce charmante, ce qui vous rend si furieux ce soir?

— Dites.'

— Eh bien, vous êtes jaloux de M. d'Autanne. Vous Tavez vu, cette après-midi, m'adresser la parole, ce qu'il n'avait pas fait depuis huit jours, et la rage vous est entrée dans le cœur.

— Peut-être bien y a-t-il un peu de cela, répondit de la Varenne en s'appuyant sur le dossier du fauteuil où la comtesse s'était coquettement arrondie.

— Vous avez tort, mon cher marquis, et tort deux fois : d'abord, parce qu'un gouverneur jaloux doit faire un très-mauvais gouverneur ; ensuite parce que vous n'ayez aucune raison d'être jaloux.

— Bien vrai, ma chère Claudine ?

— A coup sûr. M. d'Autanne, d'ailleurs, ne daigne seulement pas faire attention à moi.

— L'insolent !

— Voudriez-vous donc qu'il fût plus assidu ? Choisissez, cependant...

De la Vârenne, pris en flagrant délit de contradiction, sourit et embrassa avec transport les mains de la comtesse.

— Ramassez vos papiers, et n'oubliez pas que les volontés du roi y sont consignées; puis laissez le calme pénétrer dans votre cœur. Tenez, pour y mieux réussir, allez respirer sur le pont un peu de cette brise fraîche et parfumée qui paraît être un des bienfaits des nuits sous ces climats.

La comtesse, sans le laisser paraître, éprouvait une joie môlée d'étonnement à voir avec quelle docilité de la Varenne se pliait à ses ordres. Dès que le marquis fut sorti de la chambre, le visage de madame de Saint-Ghamans prit une gravité qui contrastait avec le masque de sourires qu'elle se composait si parfaitement. Elle se leva lentement de son fauteuil et murmura en donnant à ses paroles une intonation dont elle seule pouvait comprendre le sens :

— Oh ! j'en suis assurée maintenant, je gouvernerai à mon gré la Martinique !

En arrivant sur le pont de la frégate qu'un ciel tout constellé d'étoiles avait couvert d'une nappe de lumière, de la Varenne éprouva une émotion calme et douce. Soit que les conseils de la comtesse eussent réellement apaisé les emportements de son caractère, soit que la poésie du spectacle grandiose qui s'étalait à ses yeux l'eût réellement

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touché, le marquis se sentit comme enclin à l'indulgence et presque à la tendresse.

La premièr^^ersonne qu'il rencontra fut Henri d'Autanne, cet objet d'une haine qu'il avait si peu dissimulée. Henri, appuyé contre la drisse de la frégate suivait, avec des rêves dans les yeux, les chemins lumineux que les étoiles dessinaient sur les courbes gigantesques du firmament et sur la surface tourmentée des flots.

C'était un beau jeune homfne de trente ans, aux traits mâles et doux à la fois, un mélange de fermeté et dé bienveillance. De la Varenne comprit alors, pour la première fois, les vives et chaudes sympathies qu'Henri réveillait autour de sa personne. Il ne l'avait jugé, jusqu'à ce moment, que par les côtés rebellés à ses prétentions de despotisme et avec les préventions qu'il nourrissait contre les créoles.

Au moment de son départ, on avait bien mis le marquis en garde contre l'esprit de fierté et d'indépendance qu'il devait rencontrer chez les colons; mais il avait pris mesure des résistances auxquelles devait se heurter la violence de son tempérament, sur l'allure hautaine de Henri d'Autanne, véritable type du gentilhomme créole ; brave jusqu'à la témérité, justement orgueilleux de l'héroïsme déployé par ses ancêtres dans la conquête sur de féroces Naturels, d'un sol ar-

rosé par le plus beau et le plus noble sang de la France.

Henri était, en çffet, le type le plus complet de ces enfants d'un climat où le soleil coule dans les veines. Il avait le regard provocateur et le don de mêler une suprême insolçj^ce à une eixtrôme courtoisie, tant sa parole, au besoin, devenait acerbe tout en demeuranl; polie.

De la Varenne s'approcba du jeune créole, s'accouda familièrement à ses côtés et d'un ton tout à fait amical :

— Que cherchez-vous ainsi, monsieur d'Autanne, lui demanda-t-il, dans les mystères de cet horizon?

— Je cherche, monsieur le marquis, si, à la clarté de ce ciel éblouissant d'étoiles et aux lueurs qui jaillissent du choc des lames, je ne découvrirai pas un coin de mon île...

— Ce serait bien difficile, répliqua la Varenne; nous ne serons en vue de terre que demain.

— Aussi, n'ai-je point la prétention, répondit froidement Henri, d'avoir le regard si long et si périmant; mais ce que Ton ne saurait distinguer avec les yeux, on le peut deviner avec l'âme. Il me semble d'ailleurs, que cette brise qui souffle justement de terre, m'apporte un vague parfum de ce rivage dont chaque bond du navire nous éloigne et nous rapproche en même temps.

— Ah ! TOUS aimez bien votre île, monsieur d'Autanne !...

— Ardemment, monsieur. Je l'aime à tout lui sacrifier : ma liberté, ma vie, toutes mes joies de ce monde. Ma mère y repose endormie dans une tombe que je n'ai pas eu le douloureux bonheur de fermer sur elle; je vais embrasser mon père, après plus de quinze ans de séparation, et une sœur que j'avais laissée au berceau, et en qui revivra devant mes yeux et devant mon cœur la chère image de ma mère. N'est-ce pas assez déjà pour qu'on aime son pays?

De la Varenne avait écouté Henri avec recueillement, tant le jeune créole avait mis d'émotion et de douce gravité à prononcer ces paroles.

— Et puis, reprit Henri sur un ton plus sérieux et auquel il prêta une intention évidente, ce pays est comme un pauvre exilé au milieu des flots de l'Océan. Le bras, le courage, etl'épée de ses enfants sont nécessaires, souvent, pour le conserver au roi de France, et pour le protéger contre des ambitieux vulgaires qui voudraient les uns l'asservir à leurs caprices, les autres y semer la discorde. Tous ces cas se sont présentés depuis que j'ai quitté cette île. Caraïbes, esclaves, ennemis de la France, représentants du roi, fauteurs de désordre, y ont tour à tour porté la guerre ou armé les colons les uns contre les autres. Qui sait,

continua-t-il en regardant fixement le gouverneur, si de pareils malheurs ne se renouvelleront pas? Assez de fois, le sang de mon vieux père a coulé dans ces luttes héroïques et dans ces conflits déplorables; il faut que je paie, au besoin, ma dette de courage et de dévouement. J'ai môme le pressentiment que ma présence serautile à mon pays; j'ai donc raison d'avoir hâte de le revoir.

L'accent d'Henri était devenu presque menaçant; son regard, que le marquis de la Varenne avait vainement cherché à saisir jusqu'alors, brillait d'un tel feu dans l'ombre, qu'il ne fut pas possible à celui-ci de le soutenir. Il détourna la tète, se sentant mal à l'aise sous l'accusation détournée que le jeune créole venait de diriger contre lui.

— C'est là, pensa de la Varenne, un adversaire redoutable contre qui j'aurai fort à lutter, La comtesse avait raison.

Un moment de silence suivit qui compliqua l'embarras du marquis. La réserve calculée de Henri l'intimidait; il essaya d'échapper à cette position fausse.

— Monsieur d'Autanne, murmura-t-il en affectant un ton d'extrême bienveillance, vous vous exagérez des périls qui ne menacent point votre île : je vous félicite néanmoins de vos sentiments de patriotisme; vous les traduisez en accents généreux.

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Henri, que cette insistance du marquis iinpa* tientait, répliqua sèchement :

— Je gage, monsieur, qu'à la vue de ce pays vous n'éprouvez pas la môme satisfaction que moi...

— Et c'est bien naturel, vous avouerez 1 répliqua le gouverneur. Vous allez revoir des amis de votre enfance, embrasser votre père, que Ton dit être digne de l'estime de ceux qui ont l'honneur de lui être connus, tandis que moi...

— Non, monsieur, interrompit Henri, il ne devrait pas y avoir de distinction entre les sentiments quej'éprouve etles vôtres, quoiqu'ils n'aient pas la même source, je le reconnais. Mon émotion est toute d'amour, la vôtre, que vous dissimulez en ce moment, est toute de haine. Je vais revoir et embrasser des amis et une famille qui me sOnt chers; mais vous oubliez, vous, que vous allez vous trouver au milieu d'une population composée d'hommes de cœur et à laquelle vous devriez être honoré de commander. Votre joie devrait donc égaler la mienne.

— Monsieur..., commença de la Varenne, frémissant de colère.

— Pardon, monsieur le marquis, vous ne mV vcz jamais confessé, Dieji merci ! votre répugnance pour une mission que d'aulres avant' vous, ont tant enviée, et que d'autres après vous convoi-

teront sans doute ; mais j'ai deviné, j'ai pressenti^ monsieur, cette répulsion, et j'en garderai bon souvenir. Votre peu de sympathie pour moi, uniquement parce que j'étais créole, m'a été un avertissement. Vous avez provoqué cette expansion brutale de mes sentiments ; s'ils vous ont blessé, ne vous en prenez qu'à vous-même. Permettezmoi d'ajouter, pour finir, monsieur le marquis, que c'est un peu tard y songer pour tenter ma conquête...

Henri salua de la Yarenne et se retira. Celui-ci, pâle de rage, le cœur gonflé, s'était éloigné, méditant comment il se vengerait de l'humiliation que d'Âutanne venait de lui infliger.

— Oh I s'écria-t-il en rentrant dans sa chambre, messieurs les colons me- le paieront cher I J'ai grande tentation de jeter à la mer, pour qu'il n'en reste plus trace ni souvenir, les instructions de monsieur le régent !

Le lendemain, à la pointe du jour, du haut des mâts de la frégate, une voix cria : Terre à bâbord!

A ce cri, tous les regards s'étaient dirigés sur le même point de l'horizon, obscur encore. Peu à peu, cependant, à un des coins de ce désert de

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brumes, se dessina vaguement, et à peine au-dessus du niveau des lames, une sorte de dôme pâîe, un nain de vapeurs et de brouillards qui^ grandissant de minute en minute, se dressa tout à coup comme un fantôme géant. C'était le piton du Yauclin, le point culminant de la Martinique.

Henri d'Âutanne, debout sur le beaupré du bÀtiment et le cœur en vigie, fut le premier à lire dans ces pages du mystérieux horizon. Il ressentait au fond de Tâme des élans de joie indicible^ et se demandait si, pour le récompenser de son attachement, ce n'était pas son lie qui venait à lui, plutôt qu'il allait à elle.

Vers midi, la frégate entra dans la rade de Saint-Pierre et y jeta l'ancre, après avoir reçu et rendu sous voiles le salut de feu que lui envoyèrent de terre la mousqueterie et le canon des fortins.

Quelques instants après, de la Yarenne débarquait. Obéissant à la fois à ses préventions et irrité encore de sa conversation de la veille avec Henri d'Autanne, il reçut hautainement le conseil souverain de la colonie, et annonça la résolution d'exercer son autorité dans des conditions abso* lues de despotisme et de bon plaisir.

-^ Je Jie sais pas dissimuler ma pensée, ajoutat-il. La courte histoire de ce pays compte déjà plus d'une page ensanglantée de troubles et de révoltes ; or, je ne veux souffrir aucune atteinte à

mon pouvoir. Que ceux à qui mes paroles et mes

actes futurs déplairont essaient de résister, et nous verrons qui aura raison d'eux ou de moi.

— Savez-voas bien, monsieur, lui objecta un des assistants, que vous venez de prononcer peutêtre Tarrôt de mort de cette colonie? Notre vie, vous rignorez sans doute, se passe à nous défendre contre les Caraïbes et les esclaves marrons» De ces derniers, deux chefs redoutables nommés Macandal et Fabulé tiennent, en ce moment, nos armes en échec. Quand ils apprendront la désunion qui existe entre vous et les colons, vous pouvez compter qu'ils marcheront à la conquête de nos habitations par le pillage, le meurtre et l'incendie.

— Et d'abord, répliqua la Varenne en notant dans sa mémoire le nom de l'audacieux colon, si vous avez, des esclaves marronSi ne vous en prenez qu'à vous-mêmes, qui êtes des maîtres cruels et injustes. Ce pays n'est pas si vaste qu'on ne puisse aisément y maintenir l'ordre etla paix, de quelque part que vienne la révolte. Et rappelez-vous, en réponse aux menaces contenues au fond de votre soi-disant respectueuse observation, que si c'est du cûté des blancs que s'élèvent des troubles contre mon autorité, je me servirai au besoin de ces deux redoutables ennemis de votre repos et de vos propriétés ; de môme que je saurai vous dé-

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fendre contre leurs agressions, si le bon droit est pour vous.

De la Varenne tourna les talons et laissa les colons dans une profonde consternation. Les imprudentes paroles du gouverneur circulèrent rapidement d'un bout à Tautre de la ville ; elles étaient connues partout dès le soir, et peut-être môme au fond de ces bois à peu près impénétrables alors, et qui servaient de repaires aux bandes de nègres marrons. Elles soulevèrent un sentiment unanime d'indignation, et les colons, en les entendant répéter d'écho en écho, y répondirent par un qui vive général.

Le lendemain de son arrivée, Henri d*Àatanne allait se mettre en route pour Thabitation de son père, située au bourg du Prêcheur, à quelque distance de Saint-Pierre. Au moment de son départ, il fut accosté par un jeune créole qui, pressant sa main avec effusion, lui dit tristement :

— Ah ! mon cher Henri, il a été proféré, hier, de lugubres paroles qui voilent d'épais nuages le ciel de ce pays.

— Mon cher du Bue, répondit d'Autanne, mieux vaut cette franchise qu'une hypocrite bienveillance; mais ce ne sont là que des paroles encore I...

— Je redoute les actes.

' — Moi, je les soulmiîc; on en finit plus vite avec les hommes d'action.

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— A la bonne heure^ Henri, vous nous rapportez un cœur vraiment créole.

— A Tœuvre, s'il est besoin, vous me retrouverez.

— Qui sait ! fit du Bue en soupirant. Déjà hier au soir, sur les flancs des pitons et de la montagne Pelée, on a remarqué d'espace en espace, des feux de joie allumés par les marrùns qui s'attendent évidemment à être aidés ou soutenus par M. de la Yarenne. Tenons-nous sur nos gardes. Ah I ce malencontreux gouverneur aurait bien dû se noyer en route.

— Merci bien, et moi?

— A la condition que vous vous seriez sauvé du naufrage, cela va sans dire. A propos, reprit tout à coup du Bue, quelle est donc cette passagère de la frégate qui parait fort liée avec M. de la Varenne?

— Cette passagère...

— Tenez, la voici à sa croisée, et qui darde sur vous des regards indéfinissables. On ne saurait dire si c'est de l'amour ou de la haine.

Henri leva les yeux dans la direction indiquée par du Bue et aperçut la comtesse ; il la salua froidement. A ce moment passait à Côté deç deux jeunes gens, un homme de vulgaire encolure et portant le costume des engagés, sorte d'esclaves blancs qu'un service temporaire liait aux colons

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propriétaires. Celui-ci, ayant entendu et vu du Bue désigner la croisée où se tenait madame de Saint- Ghamans, avait machinalement levé la tête. Son visage, pâle comme un marbre, prit une expression de stupéfaction.

— Quelle est cette femme, dites-vous, mon gentilhomme ? fit-il en s'adressant à Henri.

— Madame la comtesse de Saint-Chamans.

Il poussa un gros rire et ajouta :

— Nous nous en assurerons bien !

— De quoi voulez-vous vous assurer? demanda du Bue en arrêtant rengagé par le bras.

— Si cette comtesse n'est pas plutôt ma femme I Du diable, si je me trompe, par exemple !...

L'engagé quitta les deux créoles, et se dirigea vers la maison de madame de Saint-Ghamans. Gelle-ci, qui n'avait pas détaché ses yeux du groupe des trois personnages, s'était retirée vivement de sa croisée. Ge mouvement de retraite soudaine, qui n'échappa point à Henri et à du Bue, concordait avec Tapparition du nouveau venu aux abords de la maison. Évidemment, la comtesse avait été saisie d'un sentiment de terreur égale à rétonnemcnt de ce mari inattendu.

— Voilà qui est étrange, ne trouvez-vous pas, Henri ?

— En effet, et savez-vous le nom de cet homme?

— Oui; il s'appelle Dubost.

— Eh bien, mon cher du Bue, surveillez de près et discrètement ce mystère dont nous venons de surprendre le premier mot.

Les deux jeunes gens se séparèrent. Du Bue se dirigea du côté de la maison, à la porte de laquelle Dubost frappait à tour de bras.

— Que vous ayez ou non le droit d'exiger que cette porte s'ouvre à vos sollicitations, Tami, elle restera close aujourd'hui pour vous. Ne vous obstinez donc pas inutilement, et venez causer un peu avec moi.

Pendant la nuit suivante, au fond d'un des bois qui couvraient et qui couvrent encore aujourd'hui les flancs et le sommet de la montagne Pelée, au pied de laquelle est appuyée la ville de Saint-Pierre, une centaine de nègres entouraient un foyer de cendres derrière un rempart de rochers. C'était le campement d'une bande d'esclaves marrons (i) commandée par un mulâtre

(1) On n'est pas bien fixé sur l'étymologie du mot marron. On le fait dériver du mot espagnol: marrano, qui signifie petit cochon, ou de simaron^ c'est-à-dire singe. L'habitude des esclaves fugitifs de vivre au fond des bois justifierait l'une ou L'autre de ces étymologies.

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nommé Macandal, V\m des deux chefs redoutables signalés au marquis de la Yarenne.

Ce Macandal était précisément esclave du chevalier d'Autanne, le père du jeune créole passager de la frégate la Valeur. Il était absent depuis la veille, et cette absence devenait un sujet de crainte pour le camp tout entier. Deux nègres, grimpés en vigie au sommet d'un arbre, étudiaient aussi loin que leur perçante vue pouvait s'étendre, et grâce aux splendides illuminations de la lune, les sentiers connus d'eux seuls. Au pied de cet arbre, une vieille négresse, de haute stature, la poitrine débraillée, la tête nue, blanche et crépue comme une toison, le corps à moitié vêtu d'un haillon de toile, s'agitait dans une inquiétude fébrile. De temps en temps, elle levait les yeux vers les deux nègres, et leur adressait cette question vingt fois répétée déjà :

— N'apercevez-vous donc pas mon fils ?

Cette négresse était la mère de Macandal.

— Non, répondaient les nègres.

£t à cette réponse la vieille éclatait en sanglots.

— Ils Tauront pris I disait-elle en s'arrachant les cheveux et en faisantdes signes de croix. — Us l'auront pris et ils l'auront tué I

Les deux vigies ne descendirent de leur observatoire qu'après le coucher de la lune, quand ils

jugèrent leurs services inutiles. La plus grande consternation régnait dans le camp ; les marrons gardaient le plus profond silence. On n'entendait que les sanglots, les invocations et les cris de la vieille négresse. Personne n'eût osé lui adresser un mot de consolation, car elle rugissait plutôt qu'elle ne pleurait.

Ce n'était pas pour la première fois, cependant, que Macandal s'absentait de son camp; mais jamais, sauf les cas de prise d'armes ou d'expéditions, il ne s'était attardé aussi longtemps, et alors il marchait sous assez bonne escorte pour pouvoir vendre chèrement sa vie.

Il faisait jour déjà quand Macandal rejoignit ses compagnons. Saisissant entre les siennes les deux mains tremblantes de sa mère, il l'embrassa avec effusion.

— D'où viens-tu ^? demanda la vieille.

— De chez mon ancien maître , répondit le mulâtre.

— Qu'allais-tu faire là ?

— Tu sais bien que depuis la mort de la bonne madame d'Autanne je voulais apporter au chevalier et à la chère mademoiselle Àntillia mon tribut de chagrin. Je n'avais pas pu le faire plus tôt ; et puis à bord du bâtiment que nous avons aperçu au large, il y a deux jours, et qui a amené le nouveau gouverneur, se trouvait notre jeune

LE GAOULÉ. Si

maître, M. Henri. Je tenais également à complimenter M. d'Autanne sur l'arrivée de son fils.

— Les as-tu vus?

— Oui, et j*ai dîné à la table de monsieur entre lui et sa fille.

— Es- tu fou, Macandal ?

— Non pas; on ne m*a point invité, comme bien tu penses, mais je me suis invité. Il a bien fallu qu'on me cédât ; rien ne résistera plus à Macandal désormais, surtout depuis que nous avons un complice de plus dans le pays.

— Qui donc ?

— Le nouveau gouverneur.

La vieille négresse poussait à chaque parole du mulâtre des exclamations d'étonnement, et les nègres stupéfaits Técoutaient dans une sorte d'ébabissement.

— Après dîner, reprit Macandal, je suis allé à la case de Lucinde...

— Tu ne veux donc pas cesser de voir cette fille ? interrompit la négresse sur un ton de reproche.

— Pourquoi ? Elle est belle, elle est jeune, elle m'aime, je ne vois pas de raison pour que je répudie son amour.

— Mais c'est là, vois-tu, que tu te laisseras prendre comme dans un piège. Il serait préférable, puisque tu lui es si attaché , de la faire venir

^- Non pas I elle est heureuse, elle est -la servante de mademoiselle Antillia qui ne souffre pas qu'on la gronde, et qui ne permettrait pas qu'on lui donnât un soufflet. Il me semble inutile de l'arracher au bonheur dont elle jouit, pour l'exposer aux dangers au milieu desquels nous vivons. Et puis j'ai besoin, tu sais, de me ménager des relations là -bas. Lucinde est mon espion naturel.

— Tu as donc vu M. Henri, alors ?

— Oui, j'étais caché dans la case de Lucinde quand il est arrivé. C'est un beau jeune homme, ma foi I et qui porte fièrement haut la tête, le portrait de défunte notre bonne maltresse.

L'accent de tendresse et de dévouement avec lequel Macaudai avait parlé de la famille de son ancien maître paraîtrait contraster singulièrement avec sa position d'esclave fugitif, chef d'une bande de marrons y ennemis des colons. Mais il n'y avait là rien que de très-naturel et de conforme au caractère des nègres. Au point de vue psychologique, le nègre est l'être le plus fantasque et le plus capricieux de la création (1) ; s'il mord parfois la main qui le comble de bienfaits, souvent aussi il lèche

(1) Je demande la permission au lecteur de le renvoyer, pour cet objet, au volume que j'ai publié sous le titre : les Peaux- Noires; il y trouvera notées toutes les gammes du cœur et de l'esprit du nègre.

LE GAOULE. S»

la main qui le châtie. Il ne faut s'étonner de rien avec lui.

Macandal était donc, ainsi qu'il vie ntde le dire, sur l'habitation de M. d'Autanne lorsque Henri arriva chez son père .

Au moment où le jeune homme entra, le vieux chevalier, caché au fond d'une pièce de sa case, suffoquait de colère, insensible aux consolations que lui offrait sa fille.

— Non, disait-il en se frappant la poitrine, je ne supporterai jamais une pareille honte I

En entendant le pas et la voix de son fils retentir dans cette maison livrée tout à l'heure sans défense à un bandit, le vieux colon se redressa avec énergie, et dans les caresses qu'il prodigua à Henri, il y avait comme des actions de grâces adressées au ciel qui lui envoyait, mais trop tard , un défenseur.

— De quelle honte parliez-vous tout à i'heure, mon père ? demanda Henri. Et par quelle porte le déshonneur peut-il entrer dans la maison du chevalier d'Autanne ?

— Là, reprit celui-ci en montrant la table encore chargée de trois couverts ; là, entre ta sœur et moi, s'est assis de force un de mes anciens esclaves, aujourd'hui fugitif, et qui a eu Taudace de me contraindre à cette hospitalité, que mon bras infirme et désormais impuissant m'a laissé voler.

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Double honte, mon fils, double bonté pour ton vieux père !

— Cet homme vous a-t-il insulté, vous ou ma sœur ?

— Non, mon frère, se bâta de répondre la jeune fille.

— Si tu places l'insulte dans la parole ou dans le geste, en effet, ce misérable ne nous a point insultés; mais l'injure est dans l'action elle-même.

Henri avait été frappé en un autre sens que son père, de Taudace de Macandal.

— Ce mulâtre, demanda-t-il après un moment de réflexion, est donc un homme d'énergie et de ressources ?

— S'il savait apprécier sa propre valeur, il serait le maître de la colonie.

— A-t-il contre vous de graves sujets de haine, mon père?

— Non pas ; il m'était, et je crois qu'il m'est encore dévoué. Il a pleuré aujourd'hui au souvenir de ta pauvre mère.

— Eh bien ! s'écria tout à coup Henri, si ce Macandal est aussi intelligent, aussi habile, aussi maître que vous le dites de cette colonie, félicitonsnous qu'il ne haïsse point notre famille ; regardez comme une honte, si vous le voulez, mais ne vous plaignez pas, qu'il ait commis l'acte insolent et hardi que vous m'avez raconté. Si je l'eusse

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surpris assis à cette table, à la place que tous m'avez dite, je Teusse tué peut-être; mais je sens que je m*en fusse repenti ensuite.

— Que signifie cela, Henri ?

— Cela signifie, mon père, que je ne sais pas encore contre qui nous aurons le plus à lutter : les nègres marrons ou le marquis de la Varenne. Puisse l'avenir ne pas me donner raison, et n'essayons pas de démêler mal à propos ses mystères I Macandal est plus près que vous ne pensez peutêtre de tenir réellement entre ses mains le sort de notre beau pays.

Un moment de silence suivit. Le vieux chevalier, les yeux fixés à terre, le front pensif, le cœur gonflé, regardait avec tristesse à l'horizon, et son âme se révoltait en môme temps à l'idée que pour sauver leur indépendance, leur dignité, leurs privilèges, les colons seraient obligés de pactiseravec leurs esclaves rebelles.

Antillia contemplait avec une naïve admiration ce frère qu'elle rie connaissait point et qui s'était révélé à elle si fier, si passionné, et en quelque sorte dans l'attitude héroïque d'un Dieu vengeur. Elle ne put se défendre d'un élan tout sympathique et se jeta dans les bras d'Henri qui couvrit de caresses sa charmante tête. Le cœur d'Antillia avait aspiré je ne sais quelle Çamme d'énergie et de résolution au souffle delaparoleardentedeson frère.

— Mon père, demanda Henri au vieillard, toujours absorbé dans ses méditations, Hacandal a-t-il quelque motif, à part ce caprice qu'il a satisfait aujourd'hui, et qu'il ne renouvellera sans doute plus, Macandal a-t-il, dis-je, quelque sujet qui l'attire ici ?

— Oui, répondit M. d'Autanne ; Lucînde, cette jeune négresse qui vient de conduire ta sœur à sa chambre, est sa maîtresse.

— Vous savez alors que Macandal vient souvent sur votre habitation.

— Oui, et je suis bien obligé de le tolérer en feignant de l'ignorer.

—Vous agissez à merveille, mon père.

— Soit, puisque tu le juges ainsi, mon enfant.

— Quant à moi, ajouta Henri à part, je captiverai les bonnes grâces de Lucinde. Qui sait si je n'aurai pas besoin d'elle !

Il est nécessaire que j'explique l'origine de l'attachement de Macandal à la famille d'Autanne, ainsi que la cause de sa désertion.

Macandal était fils d'un frère du chevalier, lequel avait été tué dans une expédition contre les Caraïbes de la Grenade. Cette sorte de paternité

LE 6A0ULÉ. 27

n'a jamais tiré à conséquence dans le Nouveau- Monde ; elle a rarement modifié la situation d^ Pesclave. M. d'Autanne héritant de son frère, Macandal avait été compris dans la succession : seulement le chevalier lui avait fait ce sort plus doux de rattacher à son service personnel, au lieu de le contraindre au travail de la terre.

Un matin que M. d'Âutanne était Allé conduire son atelier de nègres aux champs^ et que madame d'Autanne visitait et soignait les malades de rhahitation, la maison était restée déserte et ou* verte à tout venant. Macandal, en pénétrant dans une des pièces, aperçut Antillia^ qui avait alors cinq ou six ans, endormie dans le fond d'un petit hamac. <

La matinée était humide d'une pluie qui avadt tombé abondamment depuis la veille. L'enfant, presque nue^ avait, pendant son sommeil, rejeté le drap léger qui l'abritait. Macandal s'approcha du hamac pour recouvrir le corps de la petite fille. Au moment de poser la main sur le drap, il vit, lové entre la toile du hamac et la poitrine d'Antillia, un serpent que les pluies torrentielles de la nuit avaient entraîné du fond des bois ; le reptile était resté comme une épave sur le bord de quelques-uns des petits canaux qui traversaient les terres du chevalier et dans le voisinage môme de la maison. Les taches de boue et de sable qui

s 8 AVENTURIERS ET CORSAIRES.

mouchetâîent sa longue robe jaune ne Laissaient pas de doute à cet égard (1).

L'humidité que les serpents redoutent tant, Tincertitude du terrain nouveau où celui-là s'était trouvé tout à coup transporté, Pavaient sans doute engagé à s'introduire dans la maison. Meurtri et engourdi par sa course vagabonde, il avait évidemment cberché quelque abri où il pût se réchauffer. Il s'était hissé d'abord, de meuble en meuble, laissant sur tous les traces de son passage, et sur quelques-uns les marques d'un séjour plus prolongé. Enfin il s'était réfugié dans le hamac où dormait l'enfant. Au contact de ce corps il avait trouvé une chaleur douce et s'était endormi ramassé en un bloc hideux, de la grosseur d'un chat ; sa tête plate reposait menaçante sur la poitrine d'Antillia.

Il y a plus d'un exemple de ces invasions des serpents dans les lieux les plus intimes des maisons. Ils s'introduisent quelquefois sous les oreil-

(1) La Martinique est la seale de nos Antilles françaises qui possède des serpents ; elle partage ce privilège avec Sainte-Lucie. On a essayé d'introduire ces reptiles à la Guadeloupe, mais ils n'ont pu s'y acclimater. Cette tentative heureusement avortée, était le fait, disent les uns, d'une malveillance à peine justifiée par les représailles de la guerre de nation à nation. D'autres prétendent que ce malencontreux essai avait pour but d'opposer aux rats, qui dévastaient les plantations de cannes à sucre, leur plus redoutable ennemi. Toujours est-il que les serpents ne s'acclimatèrent pas à la Guadeloupe.

LE.GAOULÉ. %9

lers, les traversins ou les couvertures ; et comme en fait le serpent n'attaque jamais Thommc pourvu que son sommeil soit respecté, il ne résulte pas toujours d'accidents de ces horribles visites.

Macandal recula de terreur, une sueur froide inonda son front, ses membres se mirent à trembler. Gomment arracher la pauvre enfant au danger qui la menaçait? L'enlever du hamac I mais si rapide que pût être ce mouvement, c'était s'exposer à réveiller le serpent et livrer A^ntillia au supplice de cruelles morsures d'où la mort pouvait résulter. Tuer le serpent? Macandal n'avait aucune prise contre lui ; comment l'atteindre, comment le frapper, sans frapper et sans atteindre Antillia elle-même?

Macandal demeura quelques minutes dans une angoisse indicible, suffoqué, haletant; il porta la main à ses yeux comme pour leur dérober ce spectacle épouvantable. Il ne lui restait plus qu'une ressource suprême dans laquelle sa propre existence allait être mise en jeu. Macandal recueillit son courage et son sang- froid ; maîtrisant par un effort surhumain le tremblement qui agitait ses membres, il se dirigea vers le hamac, retroussa jusqu'à l'épaule la manche de sa chemise et allongea son bras, qu'instinctivement il retira une première fois. Il passa alors la main sur son front où la sueur ruisselait; puis il étendit de nou-

3 0 AYENTUBIERS ET CORSAIRES.

veau le bras vers le serpent, dont la tête détachée du bloc fétide que formait son corps arrondi en spirale, reposait sur la poitrine nue d'Antillia.

Macandal prit une subite détermination, saisit le reptile à la hauteur des mâchoires, entre ses doigts serrés comme des tenailles, et Tenleva rapidement du hamac; en môme temps il appela du secours d'une voix que la douleur et la terreur à la fois rendaient formidable.

Le serpent s'était replié, en enveloppant de ses anneaux redoutables le bras du mulâtre, en battant ses épaules avec sa quéye irritée, comme avec un fouet dont chaque coup faisait gonfler la peau. Si puissante que fût la pression de Macandal, le serpent, en cette lutte désespérée, redoublait de force lui-môme. Un engourdissement qui menaçait d'épuiser leur énergie, paralysait déjà les doigts du mulâtre rivés autour de la tôte hideuse du reptile dont la gueule béante et visqueuse laissait voir les crocs aigus d'où suintait son venin.

Au cri qu'avait poussé Macandal, Antillia s'était éveillée. Terrifiée du danger en présence duquel * elle se trouvait, sans se douter cependant qu'elle venait de lui échapper, l'enfant courut vers le mulâtre, qui la repoussa si vivement de son bras gauche, qu'elle alla donner de la tôte contre un meuble et s'évanouit baignant dans son sang. Macandal, frémissant de rage et effrayé du spectacle de la

pauvre petite fille étendue sur le sol, essayait vai» Dément de dégager son bras de Tétreinte formidable où le retenait le serpent^ dont la souplesse d'acier déjouait tous ses efforts.

Quelle issue attendait ce duel épouvantable T L'esclave, déjà épuisé, sentait la pression de ses doigts moins énergique; il lui semblait que la tête gluante dû reptile glissait insensiblement sous, sa main. Comme aucun secours n'arrivait à l'appel de sa voix, éperdu, à moitié fou de terreur et de souffrance, il se prit à courir hors de la maison, brandissant son bras meurtri par les anneaux du serpent qui, de temps en temps, se délovait pour enlacer son ennemi avec une force nouvelle.

Cette lutte émouvante avait duré moins de temps, on le pense bien, que je n'ai mis à en décrire toutes les péripéties, — à peine une minute longue con^meoin siècle.

A dix pas de la case, Macandal rencontra un nègre qui, épouvanté par oe spectacle, prit la fuite en poussant des cris sinistres. Dans «sa fuite, ce , nègre laissa tomber un long couteau qu'il tenait à la main. Macandal se baissa, ramassa l'arme, et au risque de se trancher le bras, il coupa par moitié le serpent dont le tronçon* bondit sur le sol. L'autre moitié du corps qui restait vivante devint plus furieuse; ses évolutions hideuses, mais dé^ sormais impuissantes, tenaient du prodige et

éblouissaient le regard du mulâtre, dont le sang se mêlait aux dégoûtantes déperditions du reptile. Macandal saisit alors une pierre, appuya la tête du serpent contre un tronc d'arbre, et lui asséna un vigoureux coup qui la broya entièrement.

Le jeune mulâtre poussa un cri de joie, et alla laver dans un ruisseau son bras, où la bave du reptile avait laissé d'ignobles traces. Il* se rendit ensuite à la case, où il trouva madame d'Âutanne occupée auprès de la petite Antillia qui essayait, sans y pouvoir parvenir, de raconter la scène à laquelle elle avait assisté. Madame d'Autanne pansa elle-môme la blessure du mulâtre, et le remercia les larmes aux yeux.

Le dévouement de Macandal pour madame d'Autanne data de ce jour, et il conçut en même temps pour Antillia un de ces attachements qui prennent leur source dans un service rendu au péril de la vie, car il vous semble, alors, que Têtre qu'on a sauvé devient une partie de vous-même.

Pendant les huit années qui suivirent cet événement, Macandal ne donna aucune preuve nouvelle de cette grande énergie qu'il avait montrée en une si terrible circonstance. Il se laissa entraîner à une paresse qui lui valut des reproches auxquels il se montra d'ailleurs parfaitement insensible. L'affection particulière que lui montrait Antillia, l'indulgence toute maternelle de ma-

dame d'Autanne, lui avaient épargné même les plus légers châtiments. Il s'était ainsi habitué à rimpunité jusqu'au jour où M. .d^Autanne, dans un moment d'impatience, le souffleta en présence de Lucinde dont il se ménageait^ alors, la glorieuse conquête.

L'orgueil de Macandal ne put résister à cette humiliation ; son sang bondit dans ses veines. Le soir, le front appuyé dans ses deux mains, assis sur le tronc d'un palmier, devant une case où il attendait Lucinde, le jeune mulâtre remonta une à une toutes les années de cette vie qu'il avait passée à l'abri de l'affection et de l'indulgence de ses maîtres. Il y cherchait un souvenir, un prétexte pour alimenter le désir de vengeance allumé au fond de son cœur. Il n'y rencontrait, au contraire, que des témoignages de bonté qui avaient été la récompense d'un service héroïque. Mais ce service avait-il été suffisamment payé, et ne méritait-il pas mieux qu'un esclavage perpétué, si doux que fût d'ailleurs cet esclavage?

Macandal se rappela aussi le nègre qui s'était enfui lâchement à la vue du danger qu'il bravait, lui, et il se demanda si, entre eux, il n'y avait pas réellement une différence. Dans sa pensée et dans sa conscience il y en avait une; et pourtant M. d-Autanne l'avait souffleté comme il eût pu souffleter ce nègre lâche et timide f

Au souvenir de son humiliation, Macandal se leva résolument, et d'une voix sourde :

— Je partirai marroriy murmura-t-il, et ce soir môme !

Dès qu'il aperçut Lucinde, il courut au-devant d'elle, et la pressant avec tendresse sur soh cœur :

— Lucinde, lui dit-il, dans une heure j'aurai quitté l'habitation.

— Où veux-tu donc aller, Macandal ?

— Je pars marron...

— M'emmèneras-tu avec toi? demanda la jeune négresse.

— Non, Lucinde ; pas tout de suite du moins. Je ne sais pas comment est faite la vie que les marrans mènent dans les bois : il y existe bien certainement des dangers, des misères, des Iqttes qu'il faut apprendre à connaître, avant que de les faire partager à ceux que Ton aime. .

— Je ferai ce que tu voudras, répondit Lucinde, et si longue que puisse être notre séparation, je la supporterai avec courage. Dès que tu voudras que j'aille te rejoindre, j'4rai.

— C'est bien, Lucinde; embrassons-nous, pour la dernière fois de longtemps peut-être. Aime nos maîtres, car ils sont bons, soigne bien mademoiselle AntîUia, sois-lui dévouée comme je lui ai été dévoué. Si un jour on te fait, en un moment de colère, subir une humiliation pareille à celle qui

m*a été infligée ce matin^ tu t'en souviendras, moins pour te venger que pour constater l'ingratitude de ceux que nous servons, môme en leur sacrifiant notre vie.

Ce langage deMacandal éblouit un peu l'esprit naïf de Lucinde, qui le regarda avec un élonnement mêlé d'une sorte d'admiration. La jeune négresse accepta sans murmurer le rôle de complice auquel la condamnait la fuite de Macandal. '

•— Toutes les nuits, lui dit-elle en le quittant, je me rendrai à cette môme place, et à cette môme heure, dans l'espérance de ta visite. Quand tu jugeras convenable et prudent de venir ici, j'en serai heureuse, et y vinsses-tu une minute, après cent nuits d'attente, que je te serai reconnaissante de t'être souvenu de moi.

Lucinde regagna la case de son maître, sans retourner la tôte, de peur que son cœur ne faillît. Macandal la regarda s'éloigner; puis, quand il eut perdu de vue la jeune négresse, il prit le chemin qui conduisait dans les grands bois de la montagne Pelée, et marcha toute la nuit saris perdre haleine jusqu'à ce qu'il se crût hors d'atteinte de toutes poursuites.

Macandal, une fois assuré de sa liberté, s'était arrêté au lieu môme où nous avons décrit son camp. C'était une position formidable dans un

des replis les plus profonds, les plus cachés de la montagne Pelée.

Du haut de Ténorme bloc de rochers noirs derrière lesquels nous avons assisté à la scène du retour de Macandal parmi ses compagnons de mar^ ronnage^ en faisant face à la mer on dominait toutes les voies qui conduisaient à la montagne, avec la ville de Saint-Pierre pour centre de rayonnement. Le mulâtre plongea avec une sorte d'extase naïve son regard dans la profondeur de Thorizon qui s'ouvrait devant lui, et sur Tocéan de verdure qui s'étalait sous ses pieds.

Après examen des lieux, Macandal constata que ce rempart de rochers, autour desquels la main de rhomme avait abattu du côté des bois une grande quantité d'arbres sur un espace assez vaste, avait dû servir déjà de repaire à une bande

de nègres marrons. Quelques débris de nourriture, des ruines d'ajoupas (ou cabanes), déjà recouvertes de hautes herbes, des armes rongées par la rouille, n'admettaient aucun doute à cet égard. Seulement Macandal s'étonna qu'une position si bien fortifiée ait pu être abandonnée ou que ceux qui Toccupaient s'en soient laissé déloger.

— Qu'importe, se dit-il, ce lieu est sur, il doit être connu, et quand on l'a connu, on ne peut l'oublier. Ceux qui l'ont habité y reviendront certainement. Attendons.

^ LE GAOULÉ. 37

Le mulâtre avait bien jugé, et sa patience fut récompensée. En effet, la semaine suivante deux nègres, conduits par un Caraïbe, avaient rejoint Macandal à qui ils apprirent qu'un assez grand nombre d'esclaves nouvellement partis marrons et quelques autres qui avaient reconquis une liberté récemment compromise, erraient dans les bois, ceux-ci en marche vers leur ancien repaire, ceuxlà à la recherche d'un abri.

— Je le savais bien I s'écria Macandal avec joie ; amenez-les-moi tous,ajouta-t-il, et du diable si les blancs nous atteignent ici.

Un mois après, Macandal comptait déjà cinquante soldats dans son bataillon de bandits, moitié Caraïbes, moitié nègres. Aucune de ses prévisions n'avait été trompée au sujet de la tentation que le repaire de la montagne Pelée pouvait exciter chez les nègres.

Macandal connaissait d'ailleurs les entraînements naturels des esclaves. Il savait que le marrmnage était le rêve de tous, et s'il ne l'avait pas plus tôt mis en pratique lui-même, avec les dispositions d'esprit où il était alors, c'était par insouciance, et parce que l'occasion, ou mieux parce que le prétexte lui avait manqué.

En effets le lendemain du jour où il y eut des esclaves dans nos colonies, le marronnage s'était introduit parmi eux. La dureté de certains colons

d'une part, de l'autre le sentiment naturel de Tindépendance, poussèrent les nègres à la fuite. Les ressources que leur offraient les immenses et inextricables solitudes d'un pays à peine peuplé, les chances à peu près assurées d'impunité, la protection intéressée des Caraïbes, furent autant de causes qui entretinrent chez les esclaves le désir et le besoin de briser leurs chaînes. *

Le nombre de ces marrom avait été grossissant toujours, et ils étaient devenus pour les colons un sérieux sujet d'inquiétude ; d'autant plus que leurs instincts féroces se développaient au milieu de la libre vie des grands bois. Les traités de paix souvent échangés, et si souvent rompus, entre les colons et les Caraïbes avaient toujours eu pour clause finale la restitution par ceux-ci des esclaves marrons. A chacun de ces traités, il se faisait une abondante rafle de ces nègres livrés par les- Caraïbes eux-mêmes ; mais au lendemain de la rupture inévitable du traité, le marronnage recommençait et les Caraïbes ouvraient les chemins à ces fugitifs qui venaient leur livrer les secrets des colons et leur révéler les préparatifs d'attaque ou les moyens de défense.

Les traditions du marronnage s'étaient donc perpétuées au milieu de ces bois où la civilisation n'avaitpas encore pénétré. Les campements désertés la veille se repeuplaient tout à coup le lende-

LE GAOULÉ. 39

main; le foyer éteint se rallumait subitement ; les armes cachées provisoirement sous terre brillaient de nouveau au soleil. On se retrouvait presque toujours les mômes à ces rendez-vous de la rébellion, de rindépendance et des luttes barbares.

L'histoire des combats, des haines, des complots était écrite sur chacun des arbres qui ombrageaient ces sanglants champs de bataille.

Unis aux Caraïbes, les marrons eussent pu faire bien du mal aux colons. Abrités derrière leurs remparts, ils jouissaient d'une sécurité complète; leurs attaques auraient pu être formidables, sans que leur défense fût difficile. C'était bien ce que les colons avaient compris ; aussi s'empressaientils d'accorder le pardon aux esclaves fugitifs qui consentaient à rentrer au bercail.

Si plus tard, lorsque les idées généreuses et fécondes de liberté et d'affranchissement général germèrent parmi les esclaves, les marrons eussent disposé de ressources aussi complètes de défense, l'esclavage n'eût pas duré un demi-siècle dans le Nouveau-Monde.

Le chef qui leur avait manqué jusqu'alors, les nègres marrons le trouvèrent dans Macandal. A la vérité aucune pensée grande et généreuse ne germait dans la tête de ce mulâtre. Il n'avait aucune visée politique ; il n'avait fait aucun de ces rêves qui, au lendemain d'un succès, changent parfois

un bandit en héros et lavent les crimes du passé dans le prestige du triomphe.

Gomme tous ses prédécesseurs, Macandal ne fut conduit à ce rôle hardi et dangereux, que par le sentiment de Tindépendance personnelle ; seulement il apporta de plus que les autres dans ce commandement énergiquement imposé à ses compagnons de fuite, un courage de lion, une rare intelligence, une audace sans pareille, un esprit d'organisation qui avait fait de cette bande de marrons une véritable armée disciplinée, soumise, prête à tout. Ces malheureux, qui avaient fui Tesclavage heureux, tranquille, ne semblaient pas se douter qu'ils eussent échangé leurs chaînes contre d'autres chaînes aussi lourdes, leures clavage laborieux contre un autre esclavage plein de périls, de luttes et d'inquiétudes.

Macandal, au moment où il avait pris la fuite, avait vingt-cinq ans environ. Il était charpenté en Hercule ; sa poitrine toujours nue eût porté aisément la cuirasse d'un géant. Les muscles de ses bras étaient de fer ; sa tête énorme et démesurément grossie par ses cheveux crépus, ressemblait à une tête de lion; ses traits étaient véritablement beaux ; ses yeux intelligents imposaient le respect et la peur en môme temps.

Ses lèvres épaisses et sa large bouché, garnie de dents blanches comme du bel ivoire, tonnaient

le commandement ; sa voix retentissante comme un clairon, faisait trembler les nègres, et les Caraïbes se couchaient àplatventre devant lui comme devant a TEsprit de la Terreur. »

Macandal n'en était pas moins idolâtré des esclaves marrons qui l'avaient accepté, sinon tout à fait choisi pour chef. Il n'avait trouvé de rival que dans Fabulé, le chef de Taulre bande d'esclaves marrons. Ce Fabulé, que nous retrouverons bientôt à l'œuvre, avait une haine profonde pour Macandal, parce qu'il reconnaissait la supériorité d'intelligence de celui-ci, et aussi parce que Macandal était mulâtre, tandis que lui Fabulé était Africain.

Cette haine réciproque des deux chefs marrons avait enfanté déjà de sanglantes luttes, et le rêve de chacun d'eux était de pouvoir, un jour, capturer son adversaire pour le livrer aux colons. Ils ne se doutaient pas qu'un moment devait venir où cet antagonisme barbare servirait les projets des partis qui agitaient la colonie.

De la Varenne semblait avoir pris à tâche d'àvancer ce moment fatal ; car il n'avait pas manqué à la funeste promesse qu'il s'était faite. Sa conduite vis-à-vis des colons avait répondu de tous points à son discours du premier jour. Il avait appliqué à l'administration de la colonie toutes les mesures insensées que l^orgueil doublé du des-

42 AYENTCRIERS ET CORSAIRES.

potisme le plus outrageant peut inspirer; il n'avait voulu respecter ni les traditions, ni les habitudes, ni la religion, ni les préjugés des colons; il les avait insultés en pleine vie sociale, en plein cœur.

Cette conduite, contre laquelle son bon sens aurait pu le mettre en garde, avait trouvé un ardent aliment dans sa passion pour madame de Saint-Chamans, qui avait fait de lui Tinstrument de toutes ses vengeances de femme blessée dans son amour-propre, et aussi de ses projets mystérieux que le caractère de la Varenne servait merveilleusement.

La liaison du marquis avec la comtesse était ouvertement avouée. Celle-ci, somptueusement logée à Saint-Pierre, servie par une armée d'esclaves, étalait un luxe insolent auquel suffisaient à peine les prodigalités de son amant d'une part, et de l'autre son effronterie. Cette femme, que* nous connaîtrons bientôt^ avait su par d'habiles mensonges et par le piège de sa coquetterie, surprendre la crédulité de deux ou trois riches marchands de la colonie, qui avaient mis leurs coffresforts à son service.

Pendant qu'elle en imposait à ceux-ci au point de leur inoculer une aveugle confiance en sa prétendue noblesse, en ses liaisons de famille, en sa fortune problématique, elle exploitait les scep-

tiques et les indifférents par de clandestins marchés qui ne les garantissaient môme pas toujours des châtiments auxquels les exposaient les capricieuses ordonnances de la Varenne.

Madame de Saint-Chamans était parvenue de cette façon à tromper tout le monde sur Torigine des ressources dont elle disposait et qui paraissaient inépuisables. Les prodigalités de la Varenne lui servaient aux yeux de ses banquiers complaisants à simuler une fortune dont elle aimait à vanter le chiffre ; les redevances honteuses qu'elle extorquait aux délinquants, ainsi que les avances adroitement arrachées aux marchands de Saint-Pierre attelés à son char, éblouissaient le gouverneur, qui croyait ne jamais pouvoir faire assez pour une femme de telle qualité. La comtesse avait déployé, entin, pour arriver à son but, toute Thabileté des escrocs les plus raffinés.

Elle avait, en outre, trouvé un complice complaisant, dévoué, discret, de toutes ses infamies et de tous ses mensonges, dans son propre frère, arrivé à la Martinique sur le môme navire que son mari. Ce frère était une sorte de soudard, aventurier sans intelligence, venu dans le Nou- Teau-Monde pour y continuer avec un peu plus d'impunité que, dans Tancien, sa vie de paresse, de débauche et de rapine ; honcime de sac et de ^ corde, à qui pesait déjà l'existence monotone où

44 AYENTURIERS ET CORSAIRES.

le condamnait le repos dont jouissait la colonie. Le gouvernement du marquis de la Varenne allait donner de Taliment à ses loisirs ; il augura bien de Tavenir dès que le hasard Teut placé en présence de sa sœur de la môme façon qu'il y avait placé Dubost.

La porte de M"® de Saint-Ghamans fut plus hospitalière à Maubrac (c'était le nom du frère) qu'elle ne l'avait été au mari, celui-là ayant toujours été fort aimé de sa sœur, à cause de ses mauvaises qualités surtout. On sait que ce privilège de sympathie est réservé aux vauriens. Maubrac avait eu cet avantage sur Dubost, de n'avoir confié à qui que ce fût, dans sa surprise, la découverte heureuse qu'il venait de faire en la personne de madame sa sœur.

Voici comme cette bonne aubaine lui vint : Ayant ouï parler du merveilleux étalage de luxe de la comtesse, de sa beauté et de ses élégances qui faisaient grand bruit, Maubrac fut poussé, d'abord, par un simple mouvement de curiosité à vouloir voir de près cette reine de pacotille^ comme on l'appelait, dont l'ancien monde avait consenti à se débarrasser en faveur du nouveau.

LE GAOULÉ. 45

Puis, à part soi, Maubrac s'était fait cette réflexion :

— Il est impossible qu'il n'y ait pas là quelque chose à gagner à la force du poignet, à la pointe de Tépée ou à la souplesse de Técliine. On ne dit pas tant de mal d'une femme, et un pays tout entier ne là hait point de la sorte, sans qu'elle ait besoin d'un protecteur ou d'un vengeur. Allons-y voir ; c'est une fortune comme une autre à courir I

Maubrac était donc parti du fond de sa tanière, située à l'entrée des bois, sur la limite de la civilisation et de la sauvagerie. Là il vivait en relations à la fois avec les nègres marronsy les Caraïbes et les colons, n'ayant jamais, par intérêt, trahi ni les uns ni les autres, circonstance à laquelle il devait l'impunité qui l'avait couvert jusqu'alors.

Maubrac, vêtu de son plus propre habit, sa rapière au côté, se promenait le front baissé devant la demeure de M"® de Saint-Chamans, rêvant au moyen de pénétrer dans cette maison, lorsqu'en levant la tête vers la croisée, ses regards se rencontrèrent avec ceux de la comtesse. Muubrap se frotta les yeux pour s'assurer que sa vue ne le trompait point, et en môme temps qu'il s'approchait sans façon pour y frapper, la porte s'ouvrit précipitamment et se referma de môme. Une

46 AYENTURIERS ET CORSAIRES.

main le saisit par le bras et l'entraiDa dans une chambre discrète.

— Mon frère, c'est toi ! s'écria la comtesse en se pendant au cou de Maubrac.

L'aventurier répondit par une étreinte sincère ^à cette tendre expansion de sa sœur.

-r- Vrai, lui dit-il, le hasard est bon diable, et il a parfois d'heureuses inspirations !

Maubrac raconta à sa sœur le but intéressé de sa visite, alors qu'ilcroyait s'adresser aune étrangère.

— Je ne te demande pas d'explications, ditil à M"* de Saint-Chamans; ce que je vois, ce que je sais me suffit. Tu dois avoir besoin ou tu auras besoin de moi un jour; me voilà donc à ton service de la tête aux pieds.

M*"' de Saint-Chamans ne prit pas la peine de calmer des scrupules que son frère ne pouvait pas avoir.

— Oui, en effet, lui dit-elle, j'aurai besoin de toi sans auôun doute : mais, pour que tu me serves comme il convient, il faut que tu abdiques ton titre de frère, publiquement du moins.

— Soit I pour te servir, il n'est pas de sacrifice que je ne fasse. J'abdique ; mais combien me payeras-tu la couronne que je dépose à tes pieds ?

— Le prix que tu voudras ; nous réglerons ce compte plus tard. N'étant plus de ma famille, tu seras un ami de mon frère, recommandé à moi;

LE G AOULÉ. 4 7

ma protection te retire tout naturellement de la misère où tu es plongé ; tu passes au rang de favori, tu deviens le premier gentilhomme de ma maison... Tu auras, enfin, tous les honneurs et toutes les dignités que tu désireras... pourvu que tu ne sois jamais mon frère qu'entre ces quatre murs.

— Répondre à tes propositions, sœur bienaimée^ ce serait répéter mot pour mot tes paroles. C'est te dire donc que j'accepte le rôle que tu m'aisigneras.

— Sous quel nom te connaît-on ici ?

— Sous le simple nom de Maubrac, un nom percé au coude, comme ma casaque... tu vois. Casaque neuve et nom nouveau ne me nuiront pas.

— Tu prendras, ou plutôt tu seras censé reprendre, dès aujourd'hui, ton titre de chevalier, que tu ajouteras à ton nom, qui ne sonne pas mal.

— Va pour le chevalier de Maubrac I

Deux heures après, de Maubrac, puisque de Maubrac il y a, tout habillé de neuf, l'estomac bien lesté, la tête haute et droite comme un palmiste^ la lèvre souriante, le poing sur la pomme de son épée, se promenait fièrement par les rues de Saint-Pierre, racontant à tout venant, et cherchant môme les passants pour la leur raconter^ son incroyable bonne- fortune qu'il appelait sa restauration. La fable était aisée à mettre en cir-

48 AYENTURIEBS ET CORSAIRES.

culation dans un pays et dans un temps où les déchéances de la nature de celle où Maubrac avait si longtemps végété, étaient fort communes. Des gentilshommes de la meilleure souche avaient passé par là, ou se trouvaient encore dans le même cas. Quelques propos que ne s'épargnaient pas les colons dans leur irritation, avaient bien déjà chatouillé Toreille du nouveau favori ; mais il n*avait pas voulu commencer trop tôt son métier de pourfendeur, feignant de ne les pas entendre, et remettant à plus tard pour prendre sa revanche. Seulement il fit ample provision de ces dires et propos pour tenir sa sœur au courant des antipathies qu'elle inspirait, elle et surtout le marquis de la Varenne.

— Je crois, dit-il à la comtesse en rentrant le soir, que j'aurai fort à faire le jour où tu me permettras de tirer l'épée. Il faut être juste aussi, ce marquis de la Varenne ne me va point; il sera cause de quelque malheur ici, et je conçois que les colons le haïssent. J'eusse été tout prêt si, par bonheur, je ne t'avais pas rencontrée, à me ranger de leur côté contre lui.

— N'oublie jamais, répondit la comtesse d'un ton de inenace, que ces mêmes colons, qu'ils haïssent ou qu'ils aiment M. de la Varenne, ce qui m'importe peu, ont fait à ta sœur la plus sanglante des injures.

LE GAOULÉ. 49

— Laquelle, ma Claudine ?

— Je leur ai fait l'honneur de les appeler à moi, de leur ouvrir les portes de ma maison, et ils ont refusé de répondre à mon appel, de franchir le seuil de ma demeure !

De Maubrac, par un geste rapide, moitié sérieux, moitié grotesque, tira son épée et du haut de la croisée qu'il entr'ouvrit, il promena sur la ville de Saint-Pierre un regard de défi.

— Le moment viendra où ce généreux élan sera mis à profit, mon frère ; sois tranquille, nous ne perdrons rien pour attendre.

Une des ambitions de madame de Saint-Chamans avait été, en effet, dès les premiers temps de son arrivée à la Martinique, d'attirer dans son salon, une cour au milieu de laquelle elle eût trôné de toute l'influence de cette fortune honteusement acquise, mais dont elle savait dissimuler l'origine. Elle avait beaucoup espéré, pour atteindre ce but, sur la vanité des créoles faciles à ces tentations. Elle avait oublié de compter avec le sentiment de leur dignité et avec leur haine du despotisme. Son illusion ne fut donc pas de longue durée. La colonie entière lui avait tourné le dos, tant à cause de l'impudeur de son intimité avec la Varenne, qu'à cause de la tyrannie de ce dernier ; on en faisait, non sans raison peut-être, remonter tout l'odieux jusqUi'à elle.

hù ATecTcvms et cobsaikes.

Madamede Saînt-Chamansn'aTait point Toola renoncer à ses prétentions et à ses espérances ; mais, sauf les deux ou trois marchands pris dans ses ^éges, et à part quelques aventuriers anciens intimes de Haubrac, et qu'elle se fut peu souciée de recevoir sans les projets qu'elle fondait sur eux, la comtesse avait vu avec rage sa maison resplendissante de fleurs et de lumières, désertée par ceux qu'elle y désirait attirer. Ce n'était pas pour le plaisir et l'orgueil qu'elle s'en promettait, que madame de Saint-Ghamans avait mis une telle persistance à son ambition ; son espérance la plus ardente était de voir, un jour, Henri d'Autanne et Du Bue les hôtes de son salon. Elle avait même donné mission à ses plus intimes affîdés d'amener à tout prix chez elle les deux jeunes créoles. Elle attachait à cette victoire un prix que l'intérêt rehaussait.

On se souvient de l'étrange impression que la vue de Dubost avait produite sur la comtesse, lorsqu'elle l'tavait aperçu causant avec Henri et Du Bue à son arrivée à Saint-Pierre. Celte rencontre, sujet de craintes poignantes pour madame de Saint- Chamans, lui faisait craindre qu'un ordre infidèlement exécuté de la part de ses esclaves, peut-être une surprise, ne remit Dubost en sa présence. Elle avait des raisons^ que nous saurons plus tard, pour ne compter point sur la discrétion et le dévouement de Dubost, autant que sur ceux de Maubrac.

LE 6A0ULÉ. 51

La joie de madame de Saint-Chamans fut trèsgrande en apprenant de. la bouche de son frère que Dubost avait disparu de la colonie, où il était signalé comme déserteur.

Mais ce que la comtesse redoutait, c'était qu'avant sa fuite, Dubost eût fait peut-être quelque confidence à Du Bue. Là était le secret du besoin ardent que madame de SaintrChamans éprouvait à revoir Du Bue et Henri d'Autanne.

Sa patience et son obstination furent récompensées. Harcelé par des sollicitations dont il n'avait pas saisi d'abord le sens véritable, Du Bue se décida, enfin, par curiosité et un peu par malignité, à se rendre au désir de la comtesse.

Au moment où elle vit Du Bue entrer dans son salon, madame de Saint-Ghamans para ses lèvres de leur plus enivrant sourire, mais sans pouvoir défendre son visage d'une, pâleur livide, et elle frissonna même de la tête aux pieds.

Le jeune créole s'étant incliné devant elle avec une courtoisie pleine de grâce et de respect, madame de Saint-Ghamans se rassura un peu. Sa main tremblait, cependant, quand elle la tendit à Du Bue, qui, en se courbant pour y poser ses lèvres, murmura ces mots :

— Si c'est de mécontentement contre moi que vous tremblez de la sorte, madame, vous avez grand

tort. Si c'est d'émotion, je puis vous tranquilliser quand vous le voudrez...

— Tout de suite, monsieur Du Bue, fit Ja comtesse en prenant vivement le bras du jeune gentilhomme.

Ils n'eurent pas de peine à s'isoler dans cette maison déserte.

— J'avais espéré, monsieur Du Bue, dit madame de Saint-Ghamans, vous voir accompagné de M. d'Autanne. J'eusse été heureuse de relier avec lui une connaissance à peine ébauchée, pendant une traversée oùnous nous trouvions l'un et l'autre mal à Taise... Pourquoi donc M. d'Autanne n'est-il point venu?

— Henri, madame, est aussi bon fils que bon frère. Son vieux père est infirme, cloué à moitié sans défense, sur un fauteuil ; sa sœur Antillia est insuffisante aujourd'hui à protéger et à garder le vieux chevalier d'Autanne. Il faudrait un bien impérieux devoir pour arracher Henri à cette sainte faction qu'il monte entre un vieillard et une enfant... Un plaisir et un honneur, deux choses que vous offrez à vos visiteurs, madame, ne suffisaient pas à détourner Henri... fût-ce pour m'accompagner, moi^ son meilleur ami.

— C'est un fort brave jeune homme, fit la comtesse, et ce que vous me dites là, de lui, redouble la sympathie qu'il m'a toujours inspirée.

— Je le lui répéterai, comtesse, répondit du Bue en s'inclinant.

— Vous devez épouser sa sœur, dit-on.

— On dit vrai, maflame : et c'est un bonheur qui se réalisera bientôt pour moi, je l'espère.

— C'est une fort belle personne que mademoiselle d'Autanne ; je l'ai aperçue une fois à Saint- Pierre et elle a été fort remarquée; M. de la Varenne m'a parlé de mademoiselle Ântillia avec enthousiasme.

Un moment de silence suivit avec un visible embarras de la part de la comtesse, qui se faisant tout à coup un masque enjoué :

— A propos, monsieur Du Bue, s'écria-t-elle, qui était donc cet homme avec qui vous causiez sous mes croisées, le lendemain de mon arrivée à Saint-Pierre?

Du Bue feignit l'ignorance et l'étonnement.

— Cet homme, reprit la comtesse, qui s'est arrêté devant vous, au moment où M. d'Autanne et vous alliez vous séparer...

— Je ne me souviens pas, fit Du Bue.

— Pourtant vous l'avez pris par le bras, alors qu'il frappait avec un entêtement déplacé à ma porte.

— Il se peut, reprit le créole ; je n'aurai fait en ce cas que mon devoir en vous débarrassant d'un importun.

54 AVEimiBIERS ET CORSAIRES.

En disant ces mots, Du Bue tenta de s'affranchir de l'étreinte où le retenait le bras de la comtesse passé sous le sien.

— Je vous remercie dé cette galante prévenance, reprit madame de Saint-Ghamans ; mais là ne se borna pas votre intervention, et il ne se peut pas que vous ayez oublié tout à Mt cet incident, car vous avez ensuite emmené cet homme avec vous.

— Allons,* fît Du Bue, en paraissant se résigner, je vois bien que vous avez une mémoire qui déroute les plus fermes résolutions.

— Enfin !

— Cet homme dqpt vous parlez était fou... à lier ou à noyer...

— Ah ! et que vous a-t-il donc conté?

— Des sornettes à dormir debout.

— Encore ?

— Ne s'était-il pas imaginé que vous étiez... Maïs pardon, comtesse, je ne sais pas, en vérité, si je dois vous répéter les insolents propos de ce maraud...

— Dites, au contraire, dites, je vous prie, fit madame de Saint-Chamans avec une curiosité naïve parfaitement jouée.

— Eh bien ! continua Du Bue en feignant de se laisser arracher les paroles une à une, ce fou ne s'était-il pas imaginé que vous étiez... sa femme?..

LE 6A0ULÉ. 5 5

— Sa femme? murmura la comtesse avec un étonnement plein de candeur.

— Oui, tout simplement sa femme, laquelle, ajouta ce misérable, aurait été fille de chambré chez le président de Lamoignon, de qui il était, lui, le perruquier...

— Voilà, vous en conviendrez, monsieur Du Bue, une méprise qui ne laisse pas que de m'ôtre flatteuse.

La comtesse prononça ces mots sur un ton et avec un sourire de grande dame qu'un propos de laquais ne peut pas atteindre ; si bien que le créole sembla hésiter.

— Ma foi, reprit-il, ce début me mit en goût de curiosité, et comme Dubost, car c'est le nom de ce pauvre fou, me paraissait en veine, je le poussai à des...

— A des confidences ?

— Si Ton peut appeler ainsi les sottises qu'il m'a débitées.

— Voyons, voyons toujours ! je ne serai pas fâchée d'entendre mon histoire... en effigie.

— Soît !... madame Dubost donc, je ne vous fais pas l'injure de songer à vous en vous rapportant ce roman, — madame Dubost, dis-je, aurait été d'un grand secours à M. de Lamoignon dans les spoliations odieuses qu'on l'accuse d'avoir commises contre les traitants dans cette fameuse

5 G AVENTURIERS BT CORSAIRES.

campagne des Chambres de justice qu'il présida. Du Bue regardait obliquement la comtesse ; son visage était toujours souriant. De son côté, celleci fixa sur Du Bue impassible, et jouant admirablement rincrédulité, ses yeux où ne brilla pas un éclair de colère, où ne passa pas un nuage d'inquiétude.

— Continuez donc, dit-elle au jeune homme, cela m'amuse considérablement.

— Dubost, reprit le créole, me raconta entre autres cet épisode, qu'un traitant nommé Bou... Bour...

— Bourvalais, peut-être ?

— C'est cela môme.

— Je l'ai parfaitement connu; c'était un ancien laquais parvenu, fort habile homme, et qui avait très-bien appris de son maître l'art de porter l'habit, de prendre le tabac et de secouer son jabot ; un singe de belles manières 1 Ces gens-là sont curieux d'imitation ! Eh bien I Qu'est-il arrivé à Bourvalais ?

— Bourvalais avait été taxé par la Chambre de justice à rendre gorge de douze cent mille livres. Dubost se mit en tête de l'aller trouver, et lui proposa, moyennant un pot de vin de trois cent mille livres, de le faire rayer de la liste des poursuites. Son plan était, connaissant la cupidité de M. de Lamoignon, de partager avec son maître les trois

LE GAOULÉ. 57

cent mille livres, à la condition de rayer en effet Bourvalais de la fatale liste.

— Qu'arriva-t-il alors? demanda madame de Saint-Chamans.

— Il arriva que M. de Lamoignon, déjà repu par des prévarications sans nombre de la même espèce, n'avait convoité de Timmense fortune de Bourvalais et de son luxueux mobilier que deux seaux d'argent — deux chefs-d'œuvre d'orfèvrerie —destinés à faire rafraîchir le vin. Il avait, en conséquence, donné mission à madame Dubost de faire à Bourvalais la proposition de sa grâce, moyennant l'abandon des deux seaux d'argent. Mais l'habile femme trouvant que c'était, en vérité, trop peu, avait stipulé^ en outre, un prix de cent cinquante mille livres qui lui furent bel et bien comptées par Bourvalais, heureux d'échapper à la spoliation et à l'exil à si bon compte !

— C'est fort adroit, cela, savez-vous? murmura madame de Saint-Chamans.

— Aussi Dubost fut-il tout déconfit quand le traitant lui répondit qu'il avait passé marché deux heures auparavant avec quelqu'un des domestiques du président. Furieux, le laquais n'eut rien de plus pressé que de dénoncer le fait à M» de Lamoignon qui fit rendre gorge, à son profit bien entendu, à l'indiscrète fille de chambre. Mais il la récompensa, paraît-il, de son habileté, toujours

au dire de Dubost, en faisant d'elle sa maîtresse.

— Cette récompense, si c'en était une, fut bien méritée, n'est-ce pas ?

^- A coup sûr. Quant à Dubost, de crainte qu'il ne révélât ce secret, il fut condamné, sous je ne sais plus quel prétexte, aux galères d'où il parvint à s'échapper pour venir aux îles. Voilà bien, j'espère, une histoire de fou l

— Tout cela peut être très-possible, au contraire, murmura la comtesse. Mais si parle fait d'une de ces ressemblances, que le hasard explique quelquefois, ce pauvre diable a cru reconnaître en moi sa femme, il a dû être bien étonné, bien émerveillé, de la voir grande dame et au rang où je suis. ^

— Eh bien I c'est là, au contraire, ce qui a paru l'étonner le moins. Elle est capable de tout, a-t-il dit. Et quand j'ai voulu lui faire comprendre la vanité de son insolente supposition : — Oh ! elle sera parvenue, m 'a-t-il répondu, à ensorceler le vieux Lamoignon. Voilà où l'injure commençait pour vous, madame, et j'ai dû imposer silence à ce fou en le menaçant de lui plonger la tête dans la mer. Je n'ai eu véritablement raison de son incroyable obstination qu'en lui démontrant à quoi s'expose un laquais qui ose insulter, même par la pensée, une femme de votre qualité.

— Et qu'avez-vous fait de ce malheureux ?

LE 6A0ULE. 59

— Ma foi, je Taî laissé en proie à une profonde agitation. Il aura été* pris de remords par la suite, dans un accès de raison. Ce qu'il est devenu, je n'en sais rien. Toujours est-il signalé comme déserteur...

— J'en ai regret. J'aurais voulu voir cet homme, causer avec lui, le convaincre...

— De son erreur ? Ah ! madame, pouviez-vous descendre si bas ? Tenez, réjouissez- vous, au contraire, de sa disparition ; vous le voyez, on est injuste envers vous, dans ce pays, et cette injustice parait barbare à ceux qui vous approchent. Mais vous payez les fautes et les erreurs de M. le marquis de la Varenne. Eh bien ! qui sait si des propos de ce fou, la malignité publique n'eût pas tiré une arme bien aiguisée, bien affilée, avec laquelle on eût tranché votre réputation. Dubost est bien où il est, ne yous inquiétez pas de lui.

— Merci des paroles que vous venez de dire, monsieur Du Bue, interrompit la comtesse. Étesvous donc de mes amis, vous ?

— Si vous voulez bien me faire l'honneur d'agréer à ce titre mes services, madame...

— Vous me consolez en ce moment de tout ce que j'ai souffert depuis mon arrivée en ce pays.

En quittant la comtesse, le jeune créole s'en alla murmurant :

— Ton mari est, en effet, en lieu sûr. Les cachots

de mon habitation sont creusés à dix pieds sous terre, bien maçonnés et garnis de solides barres de fer. Va, j'entretiens la colère du tigre qu'un jour je lâcherai sur toi !

Madame de Saint-Ghamans, après le départ de Du Bue, avait rejoint la Varenne.

— Vous voyez, mon cher marquis, lui dit-elle avec un calme habilement joué, comme vos créoles continuent à m'insulter I Je renonce, à partir de ce soir, à leur offrir mes salons dont ils ne veulent pas...

— Je vous approuve, et je vous vengerai...

— Merci bien. Mais j'ai une grâce particulière à vous demander.

— Laquelle, ma chère Claudine?

— C'est que vous fassiez arrêter M. Du Bue, et que vous lui fassiez couper le cou ou tout au moins la langue.

— Comment choisissez-vous justement le seul des créoles qui se soit montré, sinon empressé, du moins sensible à votre appel? Conservez rancune à M. d'Autanne, que vous avez trop honoré de vos instances, je le comprends ; mais M. Du Bue

LE GAOULE. 61

— J'eusse préféré une impolitesse de sa part à rinsulte qu'il m'a faite.

— Quelle insulte donc?.... dites-la moi

— Il est de ces choses, mon ami, dont une femme désire qu'on respecte le secret. Si vous vous en rapportez à ma parole, sachez que M. Du Bue m'a insultée, et...

— Ne vous emportez pas, chère Claudine; votre déclaration me suffit, et sans que j'insiste davantage pour savoir le motif de votre haine contre Du Bue, je vous laisse le soin de trouver et de me fournir l'occasion de vous venger...

— L'occasion... ou le prétexte?

— Môme le prétexte.

— Je le trouverai !.... — Ah ! murmura la comtesse quand la Varenne l'eut quittée, je saurai bien où M. Du Bue a enfermé Dubost, sans doute pour se servir de lui contre moi... Le misérable ! m'at-il assez torturée ce soir!... Il me paiera cher cette comédie de sourires et de coquetterie!...

Gomme son frère passait en ce moment près d'elle :

— Maubrac, lui dit-elle, viens, que nous causions ensemble d'un projet que j'ai conçu.

La comtesse ferma au verrou la porte de sa chambre. Maubrac s'allongea tout éperonaé sur un sopha et écouta.

Le lendemain de la conversation échangée entre

Maubrac et sa sœur, conversation dont les événements qui suivent vont révéler le sens, le lendemain^ dis-je, Maubrac que ses babitudes avaient lié d'intérêt tant de fois avec les esclaves marrons et leurs cbefs, se rendit à son ancien ajoupa, sur la lisière de la montagne Pelée. Maubrac avait apporté avec lui un quartaut de bonne eau-de-vie, et de Targent plus que ses poches n'en avaient contenu jusqu'alors.

Depuis un mois qu'il avait abandonné ce repaire moitié sauvage, pour goûter de la vie qu'il avait menée, l'herbe avait crû avec un luxe envahissant autour et dans l'intérieur de la cabane. Maubrac fit un peu la grimace en songeant au lit voluptueux, à la bonne chère, aux douceurs élégantes qu'il venait de quitter pour ce bouge d'où les herbes semblaient vouloir le chasser. Le toit de l'ajoupa et les bambous qui en formaient les murailles apparaissaient au milieu des haziers et des plantes grimpantes, comme la ruine d'un antique monument.

Maubrac remarqua cependant que l'herbe avait été foulée autour de la cabane, et que les quelques légumes laissés en terre au moment de son départ avaient été moissonnés. Un mousquet oublié dans un coin de Tajoupa avait également disparu. A une centaine de pas de la porte obstruée par une barrière de verdure, il ramassa un banga-

LE GAOULÉ. G 3

la (i) dont le bout ferré portait des taches de sang caillé, ainsi qu'un long couteau que lliumidité du sol avait rouillé.

— Non-seulement, pensa Maubrac, on m'a fait l'honneur de me venir visiter en mon absence, mais encore on a pillé mes terres et dévalisé l'intérieur de ma maison ; de plus on s'est battu sur mon territoire.

Il n'était pas douteux pour Maubrac que la lutte se fût passée entre nègres, les armes trouvées le disaient assez ; preuve à peu près certaine que les marrons de Fabulé et ceux de Macandal s'étaient rencontrés en ce lieu.

— C'est bien de l'honneur pour moi, en vérité, murmura le colon, que ma maison soit le but des pèlerinages des deux bandes ennemies!...

Maubrac ne savait pas combien de temps durerait son exil dans l'ajoupa; il fallut donc songera en rendre le séjour, sinon agréable, du moins possible. Aidé par un esclave dont il s'était fait accompagner, il eut recours au moyen le plus expéditif et le plus pratiqué dans le Nouveau-Monde pour défricher les terres : il mit le feu aux herbes de l'intérieur de la cabane. L'aventurier fut médiocrement satisfait de voir fuir devant cet incendie, où il y avait plus de fumée que de flamme, deux

(1) Bâton ferré qui était une arme terrible entre les mains des nègres.

64 AVENTURl^S ET CORSAIRES.

OU trois nichées de serpents épouvantés. Cette découverte le décida à faire la môme opération autour de la cabane. L'incendie, qui avait là de Taliment à satiété, s'étendit sur un vaste espace, en répandant dans Tair une fumée épaisse et noire qui dura toute l'après-midi et jusqu'au soir; à ce moment, la flammé basse et bien nourrie, commença de répandre une lueur sinistre qui roulait à ras de terre comme une vague de feu.

Après qu'il eut purgé sa retraite, Maubrac dit au nègre qui l'accompagnait :

— Maintenant, va-t'en faire bonne garde ou bonne chasse à l'entour; et le premier marron que tu rencontreras, amène-le-moi en lui disant qui l'attend ici.

Maubrac se servait de ce nègre, comme les chasseurs de bêtes fauves se servent de certains animaux qu'ils ofi*rent en holocauste à la voracité du tigre ou de la panthère.

Le nègre, pour qui la tentation était bien forte de se trouver seul et libre en plein pays de mar^ ronnage, voulut cependant sonder les intentions de l'aventurier. Il lui posa donc naïvement cette question :

— Si, au lieu de pouvoir conduire ici les marrons que je rencontrerai, ce sont eux qui m'entraînent au fond des bois?

— Imbécile, répondit Maubrac, t'imagines-tu

LE GAOULÉ. 65

qu'en te conduisant ici, je n'ai pas fait à l'avance le sacrifice de ta personne? Crois-tu que j'aie espéré de pouvoir te ramener à Saint-Pierre? Est-ce que le poisson que tu jettes à la mer après l'avoir péché, s'avise de revenir sur le rivage? Amènemoi donc d'abord des marrons^ après quoi tu partiras avec eux, s'il te semble bon ; je n'y prendrai pas garde.

— Merci, maître, répondit le nègre avec joie. Et il partit en courant.

Maubrac s'allongea dans un bamac et attendit, l'œil et l'oreille au guet. Soit que les émanations du quartaut d'eau-de-vie eussent pénétré jusqu'au fond des bois, soit que l'incendie des haziers et des herbes de l'ajoupa eût paru aux nègres de loin, un signal leur annonçant le retour d'un hôte ami, toujours est-il que vers le milieu de la nuit, Maubrac entendit un bruit de pas légers, et, à travers les bambous mal joints, il aperçut la lueur rougeâtre d'un flambeau de résine. Il sauta à bas de son hamac, et attendit de pied ferme les visiteurs qui lui arrivaient.

— Qui va là? cria-t-il.

— Est-ce vous, compère Maubrac? demanda une voix que le colon reconnut bien.

— Oui, Fabulé, c'est moi, tu peux t'approcher. Fabulé s'avança suivi de deux compagnons et

salua familièrement Maubrac.

— Est-ce mon nègre qui t*a conduit ici? demanda Taventiirier.

— Quel nègre?

Un drôle que j'avais mis en faction pour avertir le premier de vous qu'il rencontrerait, que j'étais ici, et désireux de te voir, compère. Situn'aspoint rencontré ce coquin^ c'est qu'il sera déjà parti marron,

— Est-il à vous^ ce nègre?

— Tu sais bien, Fabulé, que je n'ai plus d'esclaves. J'en ai possédé deux; ils sont allés l'un après l'autre, dans ton propre camp, — et tu me les as gardés. — Non, celui-là m'avait accompagné pour me servir pendant les quelques jours que je viens passer à la campagne, au milieu de vous. On me l'avait prêté, et je lui avais permis de partir dès que je n'aurais plus besoin de lui.

— C'est un misérable I s'écria Fabulé avec une indignation sérieuse ; voulez-vous, maître, qu'on le recherche et vous le ramène?

Cette proposition du chef marron n'étonna pas Maubrac; il savait par expérience combien est fantasque le caractère du nègre. Dans la pensée de Fabulé, cet esclave n'était pas dans une condition à s'évader ; il avait abusé d'une confiance dont il n'était pas digne.

— Je ne tiens pas à ce drôle, répondit Maubrac; je n'ai plus besoin de lui, puisque te voilà, et

même je te fais cadeau de sa personne; s'il vient à ton camp, garde-le, il sera de bonne prise.

— Merci, maître, répondit Fabulé, en s'asseyant sur le quartaut d*eau-de-vie qu'il regardait, depuis son arrivée, d'un œil de convoitise, et il reprit : Je vous croyais devenu tout à fait riche et puissant?

— Tu ne te trompes pas, compère ; aussi t'ai-je dit tout à l'heure que j'étais venu passer quelques jours à la campagne pour te voir et causer avec toi, La fortune ne me rend ni oublieux ni ingrat.

— Et qu'est-ce que vous avez donc à me dire, maître ? demanda le nègre en battant un air de danse sur les douves du petit baril.

— Oui, je suis devenu riche, Fabulé ; je suis l'ami, le protégé, le favori de la comtesse de Saint-Chamans. Sais-tu de qui je veux parler en te iibmmant cette dame ?

— Parfaitement, répliqua le nègre ; c'est, diton, une très-jolie dame, très-généreuse, trèsbonne, et que les créoles détestent. Raison de plus pour que nous l'aimions, nous autres !

— A merveille 1 Eh bien madame de Saint-Chamans, à quP j'ai parlé de toi, de ta bravoure, de tous tes mérites, enfin, m'a chargé de t'oÉTrir son amitié, sa protection, ce baril d'eau-de-vîe sur lequel tu es assis, et l'argent que j'ai dans ma poche, en échange d'un service...

68 AYENTGRIERS ET CORSAIRES.

— Je suis prêt à tout ! s'écria Fabulé en enlevant la bonde du quartaut, et il but à grandes gorgées Teau-de-vie qu'il versait dans le creux de sa main.

— Il va sans dire, reprit Maubrac, que la protection de la comtesse, celle du gouverneur et la mienne, te sont acquises, avec l'impunité la plus entière. Tu pourras donc t'y prendre, pour réussir, de telle façon que tu voudras.

— De quoi s'agit-il ? demanda le nègre en faisant claquer ses lèvres repues, et en reprenant sa première position à cheval sur le baril.

— Il y aà la Martinique un créole que madame de Saint-Gbamans abhorre. Il l'a insultée, blessée dans sa dignité.

— Une dame qui est si bonne et qui a de la si bonne eau-de-vie !

Et comme si un souvenir irrésistible se fût emparé de son palais. Fabulé s'assit par terre, enleva de nouveau la bonde du quartaut, emplit un petit eot/i qu'il portait dans sa poche, passa une rasade à Maubrac, puis à chacun de ses deux compagnons, et vida deux fois le couï pour son co<npte.

— Comment se nomme ce créole? demandat-il en se .dressant sur ses pieds.

— Il s'agit de M. Du Bue, le connais-tu?

— Parbleu ! si je le connais. Eh bien ! qu'est-ce

LE G AOL LE. 69

que la bonne maîtresse veut qu'on lui fasse ? Faut-il le tuer?

-r- Non, il faut tout simplement le ruiner, d'abord, en faisant révolter ses nègres, en mettant le feu à sa case. Surtout, n'oublie pas ceci, Fabulé, tu profiteras du désordre où sera l'habitation pour fouiller lescachots et enlever un blanc que la comtesse soupçonne M. Du Bue d'y avoir enfermé.

— Ensuite?

— Tu enlèveras ce blanc, el tu le conduiras à ton camp.

— Que faudra-t-il faire de lui ?

— Le bien cacher et le bien enchaîner, de peur qu'il ne s'évade ou qu'on ne le reprenne, et attendre les ordres de la comtesse.

— Je suis prêt. Dans deux jours, Fabulé, la torche dans une main et le couteau dans l'autre, aura payé à la bonne madame le prix de son amitié.... et de son eau-de-vie.

— Tu réponds du succès, compère ?

— J'en réponds. Joachim, reprit Fabulé en s'adressant à l'un des deux nègres qui l'avaient accompagné ; mets-toi vite en route pour l'habitation Du Bue, et dis au commandeur que je l'attends demain, dans la nuit, devant les bambous de la rivière Blanche.

— Es-tu sûr de ce commandeur? demanda Maubrac.

70 AYraTUKnnis et coesaikes.

— Sar un ordre de moi, il sèmera la révolte dans tonte Thabitation.

— Adieo, compère.

— Adieu, m^tre.

Fabulé s'éloigna emportant son baril d'eau-deyie, et faisant sonner ses poches où Manbrac avait versé deux poignées d'argent. Maubrac avait trouvé moyen de faire des économies. H creusa un trou dans un coin de l'ajoupa et y enterra le restant de la somme.

— Que l'herbe y pousse maintenant, murmurat-il, et qu'elle lui soit légère !...

Maubrac n'espérait pas que sa mission fût si promptement terminée. Heureux de ce rapide dénoûment, il s'apprêtait, dès le matin, à se mettre en route, lorsque Macandal apparut sur le seuil de l'ajoupa.

— Ma foi ! pensa l'aventurier, je ne devais pas manquer d'être promptement débarrassé de ma corvée : si je n'avais reçu, hier au soir, la visite de Fabulé, celle de Macandal, ce matin, mettait fin à mon exil. L'un ou l'autre, cela m'importe peu. — Bonjour, compère, ajouta-t-il en s'adressant au mulâtre.

— Vous avez besoin de moi, maître ? demanda le chef en examinant scrupuleusement l'intérieur de l'ajoupa.

— Qui t'a dit cela?

LE GAOULE. 71

— Voire nègre, qui est venu jusqu'à mon camp m'annoncer votre arrivée, le désir que vou% aviez de me voir, et me faire part que vous étiez chargé de m'ofFrir un baril d'eau-de-vie.

Maubrac se mordit les lèvres.

— De quel nègre veux-tu parler? demanda-t-il,

— De celui à qui vous aviez donné la permission de partir marroriy dès qu'il m'aurait envoyé à vous. II s'est récompensé lui-môme en entrant à mon camp, où il a été le bienvenu. Vous n'espérez pas que je vous le ramène, n'est-ce pas?

Maubrac se sentit confus et intimidé.

— Où donc est le baril d'eau-de-vie ? fit Macandal, et quel service voulez-vous de moi, maître ?

Maubrac prit le parti de tout avouer.

— Ma foi, mon pauvre compère, dit-il à Macandal, je n'avais pas chargé ce nègre de t'avertir, toi plutôt que Fabulé. Ce dernier est venu hier au 8oir, il a passé la nuit ici, et il a emporté le baril d'eau-de-vie.

Au nom de Fabulé, Macandal poussa un rugissement.

— Et vous lui avez, demandé le service que vous attendiez de moi ?

— Naturellement, mon compère ; mais sois tranquille, avant peu de temps j'en appellerai

'peut-être à ton dévouement aussi.

— C'est bien, répondit Macandal d'une voix somb|e. Et quelle espèce de service luiavez-vous demandé, à ce nègre? ajouta-t-il sur un ton où perçaient et sa haine contre Fabulé, et le mépris qu'il professait pour son rival.

Maubrac comprit qu'il fallait agir avec prudence.

— Si c'était à toi, répondit-il à Macandal, que j'eusse demandé ce service et que Fabulé , m'eût posé la question que tu me poses, je lui eusse répondu...

— Que vous vouliez garder votre secret, interrompit le mulâtre, c'est juste, monsieur Maubrac, gardez-le. — A part soi, Macandal ajouta : Heureusement, j'étais caché derrière l'ajoupa, et j'ai tout entendu. M. Du Bue sera prévenu à temps.

— Tu ne m'en veux pas, Macandal, fit Maubrac, qui commençait à s'inquiéter de l'air sombre et réfléchi du mulâtre.

— Moi, maître? Et de quoi vous en vouloir? Fabulé a été plus prompt que moi^ cette fois encore ; il arrive toujours chez vous le premier, môme quand il s'agit de voler le mousquet que vous aviez laissé dans votre ajoupa, et de dévaliser vos plantations. Mes nègres n'ont pas été assez forts pour défendre la propriété d'un ami ; ils ont été battus et vaincus à votre porte... C'est encore pour lui sans doute que vous avez enterré dans cecoin...jenc sais quoi?...

LE 6A0DLÉ. 7 3

•îT» Là ? ât Maubrâe en montrant la terre fraîchement remuée où il venait de cacher son argent. •*- Oui, là, reprit le mulâtre* *

— Eh bien, j'ai enterré dans ce eoin une poignée d'argent que je te donne en compensation du baril d*eau-de-vie.

Maubrac se eroyait quitte à bon marché en sacrifiant ses épargnes.

— Merci, répliqua brusquement Maeandal ; je n'ai pas besoin de cet argent. Je rends gratuitement les services qu*on me demande. Vous le ¥efrez quand l'occasion se présentera.

L'aventurier avait hâte de s'éloigner ; la çfésence du mulâtre le mettait mal à l'aise. Il éprouvait comme un mauvais pressentiment de cette préférence involontaire qu'il avait accordée à Fabulé dans l^accomplissement d'une mission à la fois difficile et périlleuse.

11 savait Maeandal bien autrement intelligent que son rival ; mais il était trop tard pour en appeler au concours du premier. Lui confier maintenant un secret que, d'après la conversation de Maeandal, il croyait ignoré de celui-ci, c'était risquer de compromettre ^entreprise. Par haine eontre le nègre, par dépit ou par caprice même, le mulâtre était capable de le faire échouer.

— Adieu, compère ! lui dit-ÎI, je reviendrai ici un jour, bientôt sans doute, exprès pour te voir.

74 AVENTURIBRS ET CORSAIRES.

Mon signal sera une torche hissée au haut de ce palmiste.

— Je serai exact à Tappel, répondit Macandal. Au revoir donc, maître !

Quand Maubrac fut parti, Macandal déterra Targent de Taventurier, et alla le jeter dans un ravin au fond duquel roulait un de ces nombreux ruisseaux dont est sillonnée la Martinique et qui deviennent, aux jours de tourmente, des torrents formidables.

— Fabulé serait capable de découvrir cet argent, murmura Macandal ; et moi, je n'en ai pas besoin.

Macandal lança les deux poignées de monnaie dans le gouffre avec un naïf dédain, qu'un philosophe de la civilisation eût envié. Il écouta les pièces rebondir et sonner sur les roches qui servalent de lit au ruisseau ; penché sur le ravin, il suivait avec une joie qui se reportait surtout à la déception qu'éprouverait Fabulé, la chute de ces pièces d'or et d'argent dont il faisait si peu de cas^ lui.

Ce n'étaient pas seulement la haine et la jalousie qui avaient inspiré à Macandal la résolution d'à* vertir Du Bue du complot tramé contre lui, c'était surtout son dévouement pour la famille d'Autanne. Or, Macandal, parfaitement au courant de tout ce qui se passait dans l'intérieur de la maison de

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son ancien maître, savait que Du Bue était fiancé à Antiliia. Ruiner Du Bue, c'était attenter à Tavenir d' Antiliia, c'était jeter le deuil dans la famille d'Autanne.

Macandal se dirigea en plein jour, au risque de se faire arrêter, au risque de sa \ie môme, vers rhabitation d'Autanne, de manière à devancer le messager de Fabulé.

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