VIK
Macandal courut directement à la case de M. d'Autanne. Ses anciens compagnons d'esclavage le regardaient avec étonnement passer silencieux et calme dans son audace ; ils n'osaient en croire leurs yeux, que ce mulâtre marron^ sous la menace du fouet, de la prison, bravât ainsi en plein jour, sur sa propre habitation, l'autorité et le courroux du maître. Ses meilleurs amis, ses plus dévoués affidés détournaient la tête pour ne le point voir. Macandal, comprenant cette réserve' et cette crainte, ne chercha à adresser la parole à aucun d'eux. Il traversa, pareil à un fantônie ou à un Dieu, ce troupeau d'esclaves stupéfaits.
Macandal continua son chemin, sans s'émouvoir. Dans le voisinage des dépendances de la
maison il avisa Lucinde assise sur le seuil d'une porte, le visage caché dans ses deux mains et plongée dans une rêverie si profonde, qu'elle n'entendit pas venir le mulâtre. Celui-ci toucha l'épaule de Lucinde, qui se leva en poussant un grand cri.
— Es-tu fou? dit-elle au fugitif, de venir en plein jour ici ? Vas-tu recommencer ton insolente entreprise et vouloir dîner à la table de M. d'Autanhe? Oh I va-t'en, Mac^odal, sauve-toi au nom du ciel I
Le mulâtre écouta froidement et sans sourciller cette explosion de crainte de la part de Lucinde.
— Tiens, reprit celle-ci en voyant que Macandal demeurait immobile et impassible, j'avais tout à l'heure de mauvais pressentiments;' quand je fermais les yeux, je voyais le ciel tout noir... Va-t'en, te dis-je.
— Tu avais raison d'avoir de sinistres pensées, Lucinde, car d'effroyables malheurs menacent cette maison ; maïs ce n'est pas pour moi qu'il faut craindre. Je viens, au contraire, conjurer ces malheurs.
— De quels malheurs parles-tu?
— Conduis-moi vite dans ta case et va dire à M. Henri, secrètement, que je l'y attends.
— Dire à M. Henri que tu l'attends I murmura la jeune négresse avec terreur.
LE GAOULÉ. 77
— Ne crains rien^ va ; M. Henri ne m'arrachera pas un cheveu. Il me remerciera au contraire.
Lucinde obéit avec trouble aux ordres de Macandal ; elle l'introduisit dans sacase» et alla toute tremblante prévenir Henri sans oser prononcer devant lui le nom de Macandal.
Quand le jeune créole se trouva en présence de l'esclave, celui-ci lui dit d^une voix ferme et résolue:
— Maître, je suis Macandal^
Henri frissonna en fixant un regard de surprise sur le mulâtre, dont le visage ému accusait cependant une certaine confiance dans le résultat de la démarche qu'il accomplissait à ce moment.
-^ Ahl c'est toi qui es Macandal, murmura Henri, qui ne pouvait croire que ce coupable vînt se jeter au-devant du supplice) sans qu'un grave motif le poussât à agir ainsi.
— Vous pouvez, maître, reprit-il, me faire arrêter, jeter au cachot, fouetter; je me livre à vous. Mais quand vous m'aurez entendu^ vous jugerez si je mérite un châtiment ou la conservation de ma liberté.
— Parle, fit Henri ; et pourvu qu'il ne te prenne pas la fantaisie d'insulter de nouveau mon pore et ma sœur^ en voulant t'asseoir à leur table, si en effet tu m'apportes quelque grande nouvelle» je te
promets de te laisser partir d'ici aussi librement que tu y es venu.
' Macandal raconta alors à Henri, dans tous ses détails, la scène à laquelle il avait assisté, la nuit précédente, et lui révéla le projet arrêté entre Fabulé et Maubrac.
— Tu es certain, lui demanda Henri, que c'est la comtesse de Saint-Ghamans qui est Tâme^de ce complot ?
— J'en suis certaki, maître.
—Quel parti crois-tu le plus prudent à prendre, Macandal? Faut-il arrêter Fabulé ou le commandeur de l'habitation de M. Du Bue?
— Vous ne parviendrez pas à vous emparer de Fabulé, je le sais; empêchez plutôt le commandeur d'aller au rendez-vous. Partez vite pour l'habitation de M. Du Bue, maître, si voulez éviter de bien grands malheurs.'
— Ce n'est pas assez de nous assurer de ce commandeur, il faudra encore...
— Vous me direz vos projets plus tard, monsieur Henri ; courez au plus pressé.
— Tu as raison, Macandal. Tu seras libre; mais attends mon retour avant que de partir.
— C'est dit, maître, je vous attendrai.
Cinq minutes après, Henri montait à cheval et partait au galop pour l'habitation Du Bue.
— Ce pays est perdu! pensait le jeune créole,
LE 6A0ULÉ. 79
pendant que son chcTal l'emportait avec la rapi» dite du vent. Ce pays est perdu, si une intrigante, pour servir ses vengeances, déchaîne contre nous les hyènes, et que nous soyons obligés d'en appeler aux tigres et aux lions pour nous défendre !
Henri n'avait voulu répondre à aucune des questions d'Antillia^ chez qui son air inquiet avait excité une curiosité soucieuse. Henri avait une grande foi dans le cœur et dans l'esprit de sa sœur. Ce n'était donc point par défaut de confiance qu'il avait refusé de donner à la jeune fille les explications qu'elle demandait; c'était par crainte que quelque oreille indiscrète ne surprît cette confidence. Henri se borna à lui dire :
— - Fais-toi conduire par Lucind^ à l'endroit d'où je viens, et commande à l'homme que tu y trouveras de te répéter les mômes paroles qu'il m'a dites. Au revoir, sœur^ bon courage et bon espoir.
Macandal, après le départ d'Henri, s'était retiré dans le coin le plus obscur de la case, la tête penchée sur sa poitrine, les bras croisés dans l'attitude que l'on a donnée au Spartacus brisant ses fers. Macandal, qui certainement n'avait jamais entendu parler de Spartacus, méditait, à ce moment, sur l'issue possible de cette lutte où il allait peut-être jouer un rôle qu'il n'avait pas encore pu entrevoir.
80 AVfiNTORIBRS ET CORSAIRES.
La présence d'Antillia troubla son rêve, mais y ajouta en méjne temps un splendide éolat qui éblouît les yeux du mulàtrei Subitement, ThorrEon de son ambitiOù s'était élargi, et la beauté de la jeune orëôle lui avait app&rb oomme le soleil d'un ciel jusqu'alors eaché à ses regards. Macandal avait grandi dads sa pensée et dans sa propre es^* time^ en proportion du rôle qu'il allait remplie» Il s'était dépouillé de son humilité^ dé son ignominie d'esclave marron^ et il atait pris l'&me, les passions^ l'orgueil d'Un hérost Pour la première fois^ il avait osé regarder en face une femme blan» che, la fille de son maître^ aved les yeux d'un homme et tion plus avec ceux d'un esclave.
U demeUr»un instant immobile, contemplant Ântillia^ et frissôtmànt aux paroles qu'elle prcM nônça ; un nuage passa sur son cerveau et obs*» ourcit sa pensée. Il de put articuler un seul mot^ et tomba à genoux devant la jeune fille, dans une attitude où celle-ci tie vit que du respect et dé la soumission.
Lucinde ne se méprit point sur l'émotion et le trouble de Macandal» Elle se rappela tout à coup l'enthousiasme avec lequel le mulâtre lui avait souvent parlé de sa jeune maîtresse. Ce fut oomme un éclair dans la pensée de Lucinde, qui sentit son cœur se serrer, et ses dents coupèrent ses lèvres; le sang lui jaillit du cœur au cerveau, et
LE GAOULÉ. 81
elle ne put définir, en ce moment, qui elle haïssait le plus d'Antillia ou de Macandah
C'eût été un tableau curieux à peindre, cottime expressions diverses, que celui de ces twis personnages : l'un, maître à peine d'une passion subi* tement révélée, dont l'énergie s'épanôutssait sut son visage avec une naïveté toute primitive; l'autre, abritée dans l'orgueil de sa race et de son rang, ne soupçonnant pas qu'un esclave marron pût avoir tant d'audace, acceptait cet hommage avec une candeur charmante; enfin Lucinde^ frappée au cœur et mordue par le serpent de la jalousie, contemplait d'un regard plein de haine ce spectacle, que sa pensée n'aurait pu conoevoirw
Antillia retira doucement Isa main ^ur laquelle Macandal s'était courbée.
— Macandal, lui dit-elle, mon frère t'ordonne de me confier là cause de son départ précipité.
Le mulâtre se releva, et s'adressant à Lucindô :
"^ Le secret des. blancs ne nous appartient pas, dit-il à la négresse. Laisse-moi seul avec mademoiselle Antillia«
Lucinde demeura immobile à sa place. Je n'affirmerai pas qu'elle eût compris l'ordre que Macandal venait de lui donner.
•^ N'as-tu pas entendu? reprit le mulâtre.
Lucinde ressentit au cœur un froid glacial ; elle se retira lentement et comme à regret. Elle fei-
gnit de s'éloigner, puis revint et colla son oreille contre la porte que Macandal avait fermée avec précaution. Elle entendit ainsi la confidence entière du complot. Ce secret, surpris en pleine ébullition de haine et de jalousie par la jeune négresse, lui parut être une arme que le ciel envoyait à sa vengeance. Lucinde, en proie à une sorte de délire, s'enfuit rapidement sans savoir où la fièvre poussait ses pas. Une sorte d'instinct la mit sur le chemin des bois de la montagne Pelée. Elle marcha de la sorte jusqu'à la nuit, s'arrêta sur le bord d'un des précipices qui encadrent le lit de la rivière Blanche, dont les eaux tourmentées par les roches grondent avec un bruit de cataracte, s'assit sur une large pierre, et, le menton appuyé dans sa main^ elle se prit à réfléchir.
Antillia, après qu'elle eut reçu la confidence de Macandal, laissa le mulâtre dans la case de Lucinde, et rejoignit son père devant qui elle affecta un calme admirable.
Resté seul, Macandal eut peur des sentiments dont il était agité et de l'horrible perplexité où le plongeaient, d'une part, son amour audacieux pour Antillia, de l'autre, l'engagement qu'il avait pris avec Henri. Persisterait-il dans son dévouement plein d'abnégation? ou bien laissérait-il Fabulé commettre, et, au besoin, l'aiderait-il à
LE GAOULÉ. 8 3
commettre un crime dont le succès seul pouvait favoriser les rêves étranges que la présence d'Antillia avait subitement éveillés en lui ?
— Si je manque à ma foi promise, se disait-il, je m'avilis à mes propres yeux et aux yeux d*Antillia. £n mettant mon courage, ma force, mon influence au service de sa race, je change de rôle; je m'élève, je conquiers tout au moins sa reconnaissance. Il est vrai que je sauve son fiancé de la ruine et de la mort ; mais le mariage n'est pas encore accompli.
Macandal faisait, en sa conscience, des réserves pour l'avenir. Sa générosité n'était qu'un compromis ; les liens où il s'enchaînait étaient donc faciles à rompre au besoin. Il n'osait se montrer hors de la case de peur d'être surpris, malgré sa confiance dans le respect et la terreur qu'il inspirait, pour assurer sa liberté. Il demeura donc enfermé, roulant dans sa tête d'ardentes pensées.
Vers le soir, il se hasarda à plonger le regard dans la masse- d'ombres épaisses qui couvraient le sol autour de lui. Il aperçut une forme blanche, immobile sur le seuil de la maison du maître ; c'était Antillia qui, debout, la tête appuyée sur son bras, épiait avec anxiété le retour de son frère. Les yeux de la jeune créole étaient obstinément fixés sur un chemin creux qui conduisait à
la petite plate*forine où s'élevaient les bâtiments de l'habitation.
Macandal contempla avee attendrissement cette forme vaporeuse de là jeune fille, dont la robe blanche et le madras rouge^ déjà porté chez les femmes créoles^ tranchaient sur le rideau sombre de la nuiti Pas une lumière ne brillait dans la maison de M» d'Autanne, non plus que dàhé au«* cune des cases qui l'enviroûnaienti
La tentation était grande pour Macailddl, de se rapprocher encore une fois d'Antillia, qu'il ne reverrait peutr-étre plue jamais. U de fonda siur l'importance du service qu'il venait de rendre à la famille d'Autanne et à Du Bue, pour excuser l'audace de son dctiôn. Le mulâtre sortit donii dé la case et se dirigea vers Antillia.
Celle-ci^ en entendant un bruit de pas^ fit un mouvement de retraite pour rentrer dans la case.
— * N'ayefc pas p^ur^ mademoiselle, murmura Macandal h mi-voix et en s'approchant respectuéd* sèment, c'est moi.
Ântiilia avait des larmes dans lés yeu^t i son vi-* sage portait les traces d'une vite anxiété* €ë trou« ble de la jeune fille n'échappa point à MacaôdaL
•^ Vous êtes impatiente , madetiioisélle , lui dit-il, de voir revenir votre frère. C'est à peine s'il pourrait être de retour^ je ne l'attendais pei si tôt ; vous avez tort de vous inquiéter.
Je ne suis pas fiidltresse de mes^pressenti* ments, répondit Antillîà ; ce n'e&t pa6 seuletioent le retoui^ de mdti frère qui me préoccupe en ce moment, c'est i'àvenir oA j'entreyois les plus grands malheurs.
•*-' Pour qui?
-^ Pour nous autres colons ; pour Henri, pour moih«.
— Pour ce qui est de vous et de M. Henri, ré* pliqua le mulâtre, ne craignes rien. Je vous ai déjà sauvée de U mort une fbis, mademoiselle $ vous vous en êtes tous gôuvenus dans cette maison bénie pour vous montrer bons et indulgents eU'vers moi. J'ai donc fait le serment à mon eoôUr dé vous dévouer toute mon eifistence. YoUs n'aurez aucun danger à courir tant que Ma(^.andàl pourra nÀanier Un bangùla et un couteaUé
•^ Merci, répondit Antillia, qui fit quelques pas vers le chemin creux et en tendant Torèillé.
C'était une fausse alerte | elle revint S'âppuyer contre la porte dans l'attitude de la résignation et de la souin^ance. Les protestations de dévouement de Maeandal n'avaient p&s apaisé complètement ses terreurs et ses mauvais pressentiments.
"* Où donc est Lucinde'? demanda-t-èllô.
— Je l'ai Vainement attendue dépuis Votrfe départ de lËi case^ mademoiselle. Luoindé se sera blessée peut^-être que J^iè voulu rester seule àvéè
86 AVENTUUIERS ET CORSAIRES.
VOUS, pour VOUS confier le secret que votre frère m'ordonnait de vous dire.
— Si Lucinde avait écouté et entendu cette confidence? fit A.ntillia avec un 'vif mouvement d'inquiétude.
— Ne craignez donc rien, mademoiselle, reprit Macandal. Lucinde vous est dévouée autant que moi, etsi elle vous trahissait, je l'écraserais comme une couleuvre.
Antillia fixa de nouveau son regard sur le chemin où devait revenir Henri. Macandal, retiré à quelques pas en arrière, dominé par un reste de crainte que la condition de la jeune créole lui imposait, la contemplait avec une ardeur toute naïve, le cœur troublé, la tête en feu. Sa respiration était courte et saccadée, comme celle d'un homme en proie à une vive passion que la timidité ou le respect comprime. Antillia ne paraissait pas se douter du danger qui la menaçait, non plus que des douleurs qu'elle causait.
On a habitué^ depuis l'origine des colonies, les femmes blanches à ne point voir des hommes dans les esclaves. La candeur naturelle d'Antillianeren eût-elle pas préservée déjà, que le mépris naturel qu'elle ressentait pour Macandal, au milieu même de l'attachement qu'elle éprouvait pour celui-ci, ne lui permettait pas de donner aux paroles, aux regards du mulâtre aucune interprétation autre
LE GAOCJLÉ. 87
que celle d'une grande vénération et d'un profond dévouement. Le danger réel qui eût pu résulter pour la jeune créole d'un contact si émouvant avec un homme de sa caste et de sa condition, n'existait pas en présence de Macandal. Antillia n'éprouvait même aucun embarras.
Tout à coup les sabots de deux chevaux résonnèrent sur les cailloux du chemin.
— Mon frère ! s'écria Antillia en courant au-devant d'Henri qui était accompagné de Du Bue, celui-ci portant en travers de son cheval une masse inerte qu'il déposa sur le sol. C'était Dubost garrotté et bâillonné.
— Macandal est toujours là, n'est-ce pas ? demanda Henri en embrassant sa sœur,
— Me voilà, maître.
— Tiens, dit Henri au mulâtre en lui montrant Dubost, ceci est un dépôt que nous te confions. Tu vas conduire ou plutôt emporter cet homme à ton camp, et tu-le mettras à l'abri de toute surprise et de tout coup de main. Tu me réponds de lui ?
— Oui, maître.
— C'est une pièce de conviction dont nous aurons besoin un jour. Quant au commandeur de l'habitation Du Bue, il est au cachot et aux fers, je suis arrivé avant qu'il ait pu communiquer avec le messager de Fabulé. Maintenant le reste nous
8 s AVENTURIERS BT CORSAIRES.
regarde; et cette coquine nous paiera cher son audacieux caprice. Mais, reprit Henri ateo une fermeté imposante^ tu m'as juré fidélité, Macandal ; je puis en toute occasion^ quelque événement qui survienne, me fier à toi, n'est-H;e pas ?
— Vous le pouvez, mallre.
— Tiens, vide ce verre d'eau-de*vie, A ta santé, Macandal! ,
Les deux créoles et le mulâtre trinquèrent dans Tombre. A la face du soleil, ils n'eussent pas osé le faire.
— Tu ne pourras gagner ton camp avec ce fardeau, dit Henri; prends mon cheval.
-^ Votre hôte ne me servirait à rien; je ne ferais pas dix pas que je serais obligé de Tabandomier : nos chemins^ ne sont point faits pour être traversés à chevalé
Ce disant^ Macandal saisit Dubost et le chargea sur ses épaules.
'-^ Adieu, mattre... adieu, mademoiselle! demain matin votre homme et moi nous serons rendus à mon ajoupa.
Macandal s'éloigna d'un pas rapide.
£n même temps que celle-ci , une autre scène se passait aux bambous de la rivière Blanche*
Luoinde avait gagné le lieu du rendez-vous assigné par Fabulé au commandeur de Du Bue, et lui
LE 6A0ULÉ* ^ 89
avdit annoncé la révélation de Macandal et la rtiiiie de son projet»
— Tu mens! s'était écrié le chef marron; Dans saj)ensée^ la haine qui les divisait ne
pouvait porter Macandal à cette estrémité, de pré^férer servir la cause des colons plutôt que de favoriser, au moins par l'inaction^ une eiltreprise qui devait mettre Tîle tout entière à la merci des esclaves^
-^ Tu mens, reprit le nègre en saisissant par les poignets Lucinde qui poussa un cri de dotileur^ et tu veux m'entralner dans un piège. Je ne bougerai pas d'ici, et tu y resteras avec moi ; j 'attendrai toute la nuit, s'il le faut, le commandeur de l'habitation Du Bue. Et mon nègre que penses-tu qu'ils aient fait de lui?
— Crois-tu, répliqua Lucinde, que s'ils ont arrêté le commandeur^ comme cela estprobable^ ils n'auront pas atrété également ton message^ ?
— * Qu'importe 1 murmura Fabulé en abattant de son bàngala les tiges des bambous; qu'importe !..< J'attendrai.
Cette obstiiiation de Fabulé à ne point abati'donner le lieu de son rendez-^Vous favorisa précisément la retraite de Macandal, qui arriva sans encombre à son camp avec son précieux fardeau.
Dubost, inquiet de son sort, et ne sachant à quoi
90 AYENTDRIBRS ET CORSAIRES.
attribuer ce changement de captivité, avait interrogé le mulâtre sur la cause de sa transportation au milieu des marrons.
— Votre femme veut vous faire assassiner, répondit celui-ci, — selon les instructions qu'il avait reçues, — et les colons qui sont vos amis vous arrachent à la mort.
Il faisait grand jour quand Fabulé, ne doutant plus de l'exactitude du récit de Lucinde, se décida à regagner ses bois. Il emmena avec lui la jeune négresse, comme otage ou comme consolation^ — il ne savait pas encore définir à quel titre.
Les événements que nous venons de raconter avaient, aux yeux des colons, trop de gravité pour que la simple arrestation d'un commandeur et du messager de Fabulé les satisfit.' Quant à l'enlèvement de Dubost, c'était là un secret que d'Âu* tanne et Du Buç avaient dû garder pour eux seuls ; et, si heureux qu'ils fussent du secours inattendu de Ma caudal, ils répugnaient encore à se fier absolument à ce mulâtre qu'un caprice ou ta nécessité peut-être d'assurer son salut pouvait entraîner à les trahir.
Pour toutes ces causes, les deux jeunes créoles résolurent de hâter le dénoûment de cette aventure. Le plus court et le plus prompt moyen leur parut être de tenter une démarche auprès du marquis de la Varenne, démarche qui aurait pour objet de signaler au gouverneur, en lui demandant justice, le complot de Fabulé et de ses complices.
Cet avis fut partagé parles habitants du Prêcheur, et on convint qu'une députation choisie parmi les plus vieux et les plus notables colons, se rendrait auprès de la Varenne. Une pareille détermination ne pouvait demeurer une affaire secrète. Le bruit en parvint à Saint-Pierre avant que la députation y arrivât. Maubrac et la comtesse en furent informés et comprirent qu'il y allait de leur intérêt de déjouer l'effet de cette démarche. Ils eurent recours, d'un commun accord, à deux moyens susceptibles d'un plein succès: la violence et la fourberie.
Madame de Saint-Chamans, le masque de la résighation au visage, le cœur gonflé, des larmes à ses paupières, et armée en même temps de toutes les pièces de son arsenal de coquetterie, se rendit chez le marquis de la Varenne.
— Il se prépare pour vous, lui dit-elle , une épreuve pénible à traverser, mon ami.
— Je la surmonterai, répondit la Varenne avec
9 a AYENTURinS IT CORSAIRES;.
la brusquerie et le ton résolu qui lui étaient hâbituelsw
— Mais non pas sans difficulté, répliqua la comtesse. Il y Va de votre hoflneur, de votre repos, de la paix et de la gloire de vôtre adminisitratiotli Vous save^ si je vous suis attachée et dévouée, là Varenne, eh bien I je viens vous anttônôér que je suis prête à accomplir, dans votre intérêt, lé plus grand des sacrifices.
<^ Je ne vous comprends pas, Claudine ; étpliquez^vous.
— Il m'est revenu que les réclâtnatioûs que vous allez entendre dé messieurs les éolous sont dirigées surtout contre niôli
— Contre vous ?
— Oui ; déjà vous le savez, on accuse le chevalier de Maubrac d'être Tinstigatetir du complot attribué à Fabulé.
— Après?
— Eh bien l maintenant ce quePoU ne tous ft pas encore dit et ce que je sais, moi, c'est que les Colons prétendent me comprendre dans la môme accusatioui
— Vous êtes folle, Claudine, ou bien ils soUt bien hardis et bien insolents )
-—Je suis t)our tous ces gens- là un objet de jalousie, et de haine pour quelques^-uns* Je vous parlais, tout à Théu^e, de repos pour vous et de
LE OAOULé. 93
sacrifice de ma part; ce sacrifice que je vous dois, mon ami, c'est une retraite à laquelle je suis bien résolue.
-^ Votre retraite, y sQpgçz-^vpus ?
— r Oui, je quitterai h colonie dèp demain ; j'w engagé M, de Maubrac h feire de na4wç. Déjà il s'ei^t élpigpi^ de Sftiwt^Pierre, en ^ftrte qm lorsque messieurs les coIoqi; viendront déposer leur« plaintes devant vons, il suffira que vous Unv annonciez mon départ, pour les voir apaisés pai» ^r\r
chantement.
La Varenne se proinenait co(nme un fnrieux autour de la pièce, en écoutant cette confidence de madame de Saint-Chamans, qui pleurait à chaudes larmes.
— Vous resterez, ma chère Claudine, dit le marquis en s'asseyant à côté de la comtesse et en lui prenant affectueusement les mains, vous restel'ez avec moi, et nous braverons ensemble le mécontentement de messieurs les colons. Qu'ils viennent m'apporter leurs réclamations ! Je* suis de belle humeur à les recevoir, ma foi I Et s'ils font mine de résister, je les ferai jeter tous par les fenêtres. Laissez-les dire ! Que m'importe, à moi, leur haine et leur jalousie contre vous ! Empêchez Maubrac de partir ; il nous est dévoué, il nous sera utile ; c'est un homme d'énergie et de résolution, de qui nous tirerons bon parti au besoin.
AVEHISRHM8 BT COftSAUSS.
- Âvez-Tous donc quelque projet? demanda la
— Je ne sais pas, moi; je ferai ceqae les événements me commaDderont. Hais, ea tout cas, je suis bien décidé à ne point donner raison aux colons, et surtout à ne 'point tous laisser insulter et calomnier par eux. Le complot de ce Fabulé n'est peut-être qu'un prétexte; si cela est d'ailleurs, eh bien I qu'ils se défendent comme ils pourront I ... Vous ferez savoir à Maubrac, n'est-ce pas, que je désire qu'il revienne?
L'exaspération où était de la Varenne ne lui permettait pas de mettre grande suite dans son discours. Le ton de sa parole plutât que sa parole elle-même, et l'énei^ie de ses gestes, suffirent à convaincre la comtesse de la résolution du marquis à ne la point sacrifier, même dans l'intérêt de son autorité, aux mécontentements des colons. Rassurée sur ce point, elle laissa la Varenne en proiç à une extrême agitation, en attendant l'arrivée de la députation.
De la Varenne reçut avec hauteur les colons du Prêcheur j il prit tout de suite l'offensive contre eux, sans leur laisser le loisir d'exposer leurs plaintes, nia nettement le complot de Fahulé et surtout la participation de madame de Saint-Chamans et de Maubrac, traita les délégués de rebelles en
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les menaçant de la prison, s'ils osaient persister dans leurs calomnies.
Il y avait parmi eux un octogénaire^ de qui la présence aurait dû imposer le respect à laVarenne. Ce vieillard ayant insisté sur son droit de se faire écouter^ le marquis ordonna qu'on l'arrêtât. Les -colons ayant voulu le couvrir de leurs personnes et de leurs épées, la salle de l'audience fut aussitôt entourée de troupes, et la députation tout entière arrêtée, désarmée et conduite à la geôle.
Madanie de Saint-Chamans, cachée dans une pièce voisine, avait assisté à cette scène de violence. Dès que la Varenne se trouva seul, elle Ouvrit brusquement la porte et se précipita dans ses bras, en versant des larmes de joie.
— Merci, mon ami, lui dit-elle, vous m'avez réellement prouvé que vous m'aimiez en défendant mon honneur... Oh ! ajouta-t-elle, je ne regrette qu'une chose, c'est que ce M. Du Bue, dont vous m'avez promis la tête si je vous la demandais, ne se soit pas trouvé là...
— N'avez-vous pas entendu ce qu'ils ont dit, ma chère Claudine, que les jeunes et les valides étaient demeurés sous leurs toits, prêts à la défense et à l'attaque... M. d'Autanne, non plus, n'était pas là, et j'aurais voulu Ty voir cependant ! Mais je les retrouverai l'un et Tautre, car je m'attends que l'acte d'autorité que je viens d'accom-
96 AYBNTCRIBRS ET CORSAIRES.
plir va faire bouillonner dans leurs veines le sang de ces créoles!... Us m'ont menacé, ils m'ont pré4it la guerre, soit ! Eh bien ! je la leur ferai par tous les moyens. . .
De la Varenne Mugissait comme un lion, en por- ' tant à chaque instant, et par un mouvement instinctif la main à la garde de son épée.
«» Qu'ils essaient, mordieu! qu'ils essaient! criait^l, et ils verront ce que Je vaux sur un champ de bataille !
De la Varenne, dans la prévision du résultat que devait provoquer l'emportement impolitique au»quel il venait de s'abandonner, prit immédiatement ses mesures, et commanda à une compagnie de grenadiers royaux de se tenir prêts à mareher sous ses ordres.
Il ne s'était pas trompé. A peine Tarrestation des députés fut-elle connue, qu'un cri d'indignation s'éleva dans la ville et gagna le Prêcheur, où les colons s-assemblèrent aussitôt chez d'Autanne pour délibérer sur le parti à prendre.
Avant que de rapporter la délibération qui fut arrêtée dans cette réunion, il est bon que nous fassions connaître la conduite de Maubrac pendant les événements qui venaient de s'accomplir.
Maubrac s'était rendu au Prêcheur, où il avait d'intimes amis, des colons paresseux et oisifs comme lui, aventuriers sans feu ni lieu, et prêts
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à tous les coups de raain. Ce bourg du Prêcheur avait été, dès Torigine de la colonie, et avait continué d'être pendant longtemps le refuge de tous les mécontents et le foyer de toutes les émeutes',(i). Maubrac avait réuni en une sorte de concile ses amis, gens bien déterminés, d'ailleurs, et à qui la subite fortune du chevalier avait inspiré pour lui une grande considération. Dans cette réunion, où les têtes s'échauffèrent vite, Maubrac avait feint un mécontentement très-grand contre la Varenne, qu'il représenta jaloux de son intimité avec la comtesse, et il avait prétendu que son éloignement de Saint-Pierre était un exil auquel le gouverneur venait de le condamner. Cet exil, qui pouvait être suivi du départ de madame de Saint-Chamans, était donc sa ruine, à lui, et partant celle de ses amis. Il avait entretenu assez grassement les excellentes dispositions de ceux-ci pour qu'ils prissent intérêt à cette déchéance du chevalier.
— Que faut-il que nous fassions ? avaient demandé, tout d'une voix, les compagnons de Maubrac.
— M'aider à renverser le marquis de la Varenne.
Si grave que leur parût une telle proposition, les amis de Maubrac n'y firent aucune opposition; ils attendirent que le chevalier développât son plan de campagne.
(1) Voir le Roi des Tropiques.
xwt eôoâîâié 2^ j<iiU4f^i(ei: Jî 3iâgqm**nte?rLfr4it des
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looiiirMy Sfâfihcac ae coofesaii à ses eomfiitjt^ qtse Lit mcidé da iuit lérîtaLLIe qa il ponr- $mwt; le f^t$te éuii le scefet cfa rapge mjstémttx de madame de Saimt-riafnans à la Sfartiiiiqoe^ Mcret que la Tarenne hd-niéine ataît ch^r^ ché Taioeoieiit à percer, et que nous poorons dévoiler uL
ht» éf âiemenU qoe nous arons ncçMités jusqu'à ee moment araient tous été complotés à Paris même, entre la comtesse et le président de I^moignon ; ce dernier aTait parfiihement résola la perte de la Yarenne, dans nn but que nous allons expliquer.
La colonie de la Martinique avait été, dans l'origine^ la propriété particnlière de la famille du Parquet* A la mort de ce premier gouverneur de la Martinique, le plus illustre des aventuriers du Nouveau-Monde, la Gourojiiie avait repris 111e, moyennant une indemnité payée à ses héritiers.
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Les tuteurs des fils de du Parquet avaient accepté ce règlement dans un momeat où cette propriété suzeraine paraissait difficile à conserver, au milieu des troubles (|ui agitaient incessamment la colonie. Mais quelques-uns des membres de la famille avaient vu avec regret cette souveraineté leur échapper, et le président Lamoignon s'était substitué à leurs prétentions.
Devenu puissamment riche à la suite des exactions commises sur les financiers traduits devant la cour de justice, il avait rêvé de reconquérir cet héritage envié, et véritablement enviable. C'était un joyau^ quasi-royal, qu'il était jaloux d'ajouter aux fleurons de son immense fortune.
Il savait les embarras sérieux que les colonies suscitaient à la métropole. M. de Lamoignon avait pressenti que de nouvelles complications faciliteraient peut-être- la réalisation de son rêve ambitieux, et que, de guerre lasse, le régent souscrirait une cession de la Martinique au moyen d'une somme considérable versée dans les coffres de l'État.
Lamoignon. avait besoin d'un émissaire habile, à l'abri de tout soupçon, et qui n'agirait que par dés moyens couverts. Il fit choix de madame de Saint-Ghamans , ou plutôt de madame Dubost, dont le mari nous a-, dans sa confidence à Du Bue, révélé tout le passé sij riche en ressources et
en services que Lamoignon avait pu apprécier.
Il Pavait affublée du titre de comtesse, en lui ordonnaot de faire du marquis de la Yarenne sa première proie et sa première victime^ en le poussant dans cette voie de violence où il n'était que trop disposé à entrer.
Le résultat qu'attendait et espérait Lamoignon était un soulèvement des colons contre la Yarenne. Il s'en rapportait à la comtesse pour se ga* rer de la tempête. Celle-ci, à qui le succès faisait entrevoir des horizons splendides, n'avait pas hésité, au risque de sa vie môme, à tenter cette dan-* gereuse et difficile partie.
Le choix de Claudine avait été, comme on l'a pu voir jusqu'à présent, très-heureux; elle semblait merveilleusement douée pour ce rôle, où il fallait autant d'audace que de coquetterie. Seulement, ni elle, ni Lamoignon n'avaient prévu la présence à la Martinique de Dubost, qui avait déjà failli et pouvait encore compromettre le succès, en compliquant et en contrecarrant les plans de la comtesse. Ils pouvaient croire Dubost mort ou tout au moins bien attaché à ses galères. Ils avaient également oublié de compter avec les passions humaines qui dérangent si souvent les plus habiles combinaisons politiques en tous les pays.
Leur point d'appui, le pivot de leur politique à
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la Martinique, était l'existence dans la colonie d'un petit-neyeu de du Parquet^ un bonhooltne et pauvre de fortune. S'il était de ceux à qui le royaume des cieux appartient de droit dans l'avenir^ il ne montrait nulle prétention à aucun des royaumes, si petit qu'il fût, de ce bas monde. Il avait nom dit Parquet de Glernâont, et vivait sans ambition et sans souci sur iin coin de terre voisin de la splendide habitation où son grand-K)ncl6 avait déployé tant de courage et de génie pour la fondation de la colonie.
Il était, d'ailleurs, entouré de tout le respect que son nom iliustfe inspirait dans l'Ile entière.
Le but de Lamoignon était d'exploiter cette vé^ nération profonde des colons poUr le nom de dii Parquet) vénération qui s'est continuée jusqu'à nos jours sur les derniers descendants de cette famille^ pour, au moment du soulèvement des côlons, faire proclamer ce débris illustre^ chef de la Martinique. Ce fait accompli, Lamoignon intervenait^ démontrait l'incapacité de Glermont à tenir tête à une si haute position^ profitait des embarras que cet événement soulevait en France^ et y mettait fin en proposant, comme fondé des pouvoirs des du Parquet, de se charger 'd'un fardeau trop lourd pour les épaules de son allié»
Maubrac, investi de toute la confiance de sa sœur, avait été mis par elle au courant de ce corn-
102 AVRMTURIERS BT CORSAIRES.
plot ; mais madame de Saint-ChamanS) victime déjà une fois des procédés peu généreux de Lamoignon, habituée à se défier de ses promesses et comprenant à quels dangers elle s'exposait au profit de Tambition du président, avait résolu de se faire la part du lion dans la conquête de cette roie si ardemment convoitée.
Elle avait cave sur l'incapacité constatée de Clermont pour, après son avènement, exercer sur ce faible vainqueur un ascendant qui déjouerait tous les calculs de Lamoignon et forcerait, en tout cas, le président à compter avec elle.
On comprend maintenant l'intérêt puissant de madame de Saint-Ghamans, à ce que son passé fût ignoré à la Martinique, et à faire disparaître, même par un crime, son mari dont la présence compromettait tous ses plans. Ainsi s'explique également son ardente haine contre Du Bue, dépositaire du terrible secret de sa vie. Il lui importait donc, avant tout, d'enlever au jeune créole la pièce de conviction qu'il tenait en sa possession.
Le caractère dé* Maubrac se prêtait merveilleusement à de pareilles machinations, contre lesquelles il n'éleva aucun scrupule. En se faisant l'émissaire et le complice de sa sœur dans cette œuvre sombre^ il assurait son avenir en ne risquant qu'un passé assez peu honorable pour ne lui inspirer aucun regret.
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Quand ses amis du Prêcheur, entièrement disposés à lui prêter aide et assistance, lui eurent demandé ce qu'il comptait faire après la déchéance de la Yarenne :
— C'est là mon affaire, leur répondit-il, sur un ton qui ne permettait pas la réplique.
Mauhrac savait hien que le nom de du Parquet de Clermont proclamé à l'avance eût inspiré des craintes aux uns, de la défiance aux autres.
— A ton aise, répondirent les aventuriers, nous attendrons tes ordres.
— Mes ordres, leur dit-il, les voici : Au premier cri de colère que les créoles du Prêcheur pousseront contre la Varenne, hurlez, vous autres ; s'ils menacent, prenez les armes ; s'ils portent la main à k garde de leurs épées, que les vôtres soient déjà hors du fourreau ; en un mot, exagérez et dépassez leurs intentions compromettez-les en les entraînant, malgré eux^ dans le mouvement. Je vous le répète, le reste me regarde. Surveillez donc bien ce qui se passera chez MM. d'Autanne et Du Bue. ^
En quittant le Prêcheur, Maubrac, parfaitement rassuré sur l'exécution fidèle de ses ordres, s'était rendu à son ajoupa de la montagne Pelée, où il avait une autre mission à remplir.
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"^ J'ai Toaio vous Toir de près. Fabulé, dît la eomtesse aree on sourire qm embarrassa le n^re plot qall ne le eapti¥a ; j'ai Toala causer aTec rr/os et toos assurer de ma reconnaissance et de mon amitié*
-* Tn entends^ compère 1 fit de Manbrac en Urant Toreille an chef. Madame la comtesse te fait là nn honneur insigne. Tn peux tout oser, toat promettre, et faire tout ce que tu promettras.
— CVsl dit, maîtresse, répliqua Fabulé en s'adresf ant à madame de Saint-Cbamans.
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— Avez-vous d'autres projets que ceux dont , nous étions convenus ? demanda Maubrac qui, devant Fabulé, se tint sur la réserve, de façon à ne point trahir le secret de sa parenté.
•^ Le plan que nous avions arrêté n'empêchera pas Texécution de celui que j'ai conçu depuis, reprit madame de Saint-Chamans. Mais les bambous de votre ajoupa ont des oreilles, Maubrac, vous le savez : faites ou faites faire bonne garde à l'entour.
— Ne craignez rien, maltresse, interrompit Fabulé, j'ai posté quatre nègres en faction. Ma-
candal, cette fois, n'entendra rien de ce que nous dirons*
— Tu es homme de précaution, compère. Allons, vide un peu de cette bouteille dans ton couï, et à la santé de la comtesse l
Fabulé, après avoir fait le signe de la croix avant de boire, selon l'usage perpétué chez la race noire, avala un couï d'eau-de-vie, ration équivalente à un plein bol.
— Nous étions convenus, n'est-ce pas, Maubrac, que Fabulé profiterait du tumulte qu'occasionnera l'insurrection des colons contre M. de la Varenne^ pour provoquer parmi les esclaves un mouvement à l'aide duquel il se jettera, torche et couteau en main^ sur l'habitation Du Bue, et enlèvera le prisonnier blanc. Vous voyez que je
tiens à posséder cet homme, Fabulé ; car je vous autorise à ne reculer devant aucun crime pour l'arracher de son cachot et remmener à votre camp. Je vous dirai plus tard le sort que je lui réserve.
— Tu as entendu, compère ?
— Parfaitement, maître.
— Mais, reprit Maubrac, si par hasard, en suite des révélations^ de Macandal, Du Bue avait fait disparaître le prisonnier? Lucinde ne t'a rien dit à ce sujet?
— Rien ; elle ignore sans doute si ces messieurs ont^ris un tel parti.
— J'ai prévu ce cas, fit la comtesse ; voilà pourquoi j'ai modifié ou complété notre projet primitif. Étes-vous homme. Fabulé, à mener de front deux entreprises, à frapper deux coups à la fois?
— J'ai deux cents nègres sous mes ordres, répondit Fabulé. J'en puis mettre cent d'un côté, cent de l'autre ; moi au milieu, un bras et un œil à droite, l'autre bras et l'autre œil à gauche, et pourvu que les soldats du gouverneur ne m'arrêtent pas en route, je me crois capable de tout . oser, de tout entreprendre, de réussir à tout.
— Bravo, compère ! — Achevez, comtesse.
— Eh bien ! il s'agit d'égaliser la partie entre MM. Du Bue, d'Autanne et moi ; il faut que l'en-
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jeu soit le même. Si le prisonnier blanc n'esl plus chez M. Du Bue, faisons de notre côté un prisonnier, ce qui nous permettra de traiter ensuite de pair. Pouvez- vous donc, Fabulé^ enlever mademoiselle d'Autanne, et me la garder avec tous les respects qui conviennent à une femme de sa condition ? Ce sera un otage précieux. Je la rendrai à M. Du Bue en échange de Dubost. Expliquez tout cela d'une manière précise à Fabulé, mon cher Maubrac.
— J'ai bien compris, maîtresse, soyez tranquille.
— lime semble môme, fit Maubrac, qu'il serait plus simple et plus sûr d'enlever mademoiselle Antillia et de fouiller en même temps la case de M. Du Bue ; vous en serez quitte pour rendre votre prisonnière si nous trouvons l'homme que nous cherchons.
— A merveille. Vous suivrez exactement ces instructions, Fabulé.
— Vos ordres seront exécutés fidèlement, maîtresse.
— Si vous vous faisiez aider par Lucinde pour cet enlèvement? quelques indications de sa part en faciliteraient peut-être l'accomplissement.
Fabulé secoua la tête en signe de refus.
— Non, non, dit-il, cette fille a trop aimé se maîtres. Si un accès de remords la prenait, nous
serions perdus. J'ai plus de confiance en moi seul qu'en personne.
— Faites comme vous l'entendrez. Je me charge de votre absolution, Fabulé, après cette campagne.
— Merci, maîtresse.
Fabulé siffla alors les quatre nègres qui composaient son escorte : ils se présentèrent à la porte de l'ajoupa.
— Regardez bien cette dame, leur dit-il ; c'est le bon Dieu qui l'a envoyée dans ce pays pour le bonheur des nègres. Si jamais elle a besoin de vous et que je ne sois pas là pour vous commander, faites tout ce qu'elle vous dira; obéissez-lui comme à moi-môme. Quant à celui-là, ajouta Fabulé en désignant Maubrac, vous savez qu'il est depuis longtemps notre compère.
Les quatre nègres, imitant leur chef, se prosternèrent à genoux devant madame de Saint- Ghamans.
Quand ils furent partis :
— Te voilà général en chef des marrons , ma chère Claudine, fit Maubrac; cela peut servir, on ne sait ce qui arrive...
Madame de Saint-Ghamans quitta l'ajoupa de Maubrac avant le jour. Elle retrouva, à moitié chemin, sa chaise à porteurs attelée de quatre nègres, qui la ramenèrent à Saint-PierrCé
L'agitation soufflée par les amis de Maubrac avait fait de rapides progrès parmi les gens de leur espèce. Ils n'avaient pas manqué de rencontrer de. vives sympathies chez les mécontents et les turbulents qui foisonnaient en ce temps-là à la Martinique. On ne parlait de rien moins que d'une prise d'armes, et le nom de du Parquet de Clermont, comme chef de cette petite révolution, fut mis habilement en circulation, selon les ordres laissés par Maubrac à deux ou trois de ses amis les plus sûrs.
Glermont^ épouvanté de cette manifestation qui venait troubler sa vie calme et exempte d'ambition, s'était enfermé dans sa maison, bien résolu à ne point se montrer. Quant aux colons, si décidés qu'ils fussent à défendre leur indépendance outragée, ils se défièrent de cet excès de zèle de la part d'un tas d'aventuriers à qui la sainteté de leur cause était étrangère. Parfaitement rassurés sur les sentiments et sur l'inertie, de Clermont, ils songèrent tout d'abord à réduire au silence les amis de Maubrac et à se débarrasser d'eux.
Mais la Varenne avait été informé du mouvement insurrectionnel ; déjà sur ses gardes, il se mit en marche pour le Prêcheur, et y arriva au moment où les premiers cris tumultueux se faisaient entendre. Le nom de Clermont ayant
frappé son oreille, et sachant Tinfluence que ce nom, sinon le personnage qui le portait, exerçait sur Tesprit des colons, il ordonna Tarrestation de ce malheureux. Vainement Glermont essaya-t-il de protester de son innocence, la Varenne le fit placer sous bonne escorte et conduire à Saint- Pierre.
Cette mesure énergique et l'immobilité des colons devant leur manifestation intimidèrent les partisans de Maubrac. Deux ou trois d'entre eux ayant été également arrêtés, ils craignirent que la partie ne fût perdue avant môme que d'avoir été engagée. Ils se dispersèrent d'abord ; mais la honte d'une défaite si prompte rendit le cœur aux plus audacieux qui se réunirent bien décidés à entamer une lutte sérieuse.
Le souvenir des libéralités de Maubrac et des engagements récemment pris envers lui enflamma leur courage. Étonnés de l'indifférence des colons, ils pensèrent que le moyen d'échauffer leur enthousiasme était d'enlever du Parquet des mains de l'escorte chargée de le conduire à Saint-Pierre. Ils ne doutaient pas que l'outrage fait au descendant de l'illustre chef n'entratnàt les créoles à le venger.
Ce groupe d'aventuriers hardis prit donc le chemin de Saint-Pierre, rencontra l'escorte de du Parquet, à laquelle ils livrèrent un vif combat.
LE GAOULB. ili
L'écho de la mousqueterie vint jeter Talarme au Prêcheur et parmi les colons et chez de la Varenne.
Les aventuriers furent promptement mis en déroute ; on en apporta la nouvelle au Prêcheur, en annonçant que Tescorte avait continué sa route
sur Saint-Pierre.
Les colons, en apprenant l'arrestation de Tinnocent du Parquet, qu'ils avaient ignorée, virent dans ce fait un attentat à leur dignité. Ils se réunirent aussitôt chez Du Bue. En entendant le bruit du combat^ et craignant que l'affaire ne tournât de façon à compromettre leur situation, ils résolurent de prendre l'offensive vis-à-vis de la Varenne et d'accepter l'alliance qu'ils avaient d'abord repoussée, avec les créatures de Maubrac. Ils firent donc sommer le gouverneur d'avoir à mettre du Parquet en liberté.
La Varenne, outré de cette résistance, expédia immédiatement à Saint-Pierre l'ordre de faire fusiller sans retard le prisonnier, et, en môme temps, il se dirigea vers l'habitation de Du Bue, résolu de l'arrêter sachant qu'il était, avec M. d'Autanne, l'instigateur de ce mouvement.
La Varenne traversa d'abord l'habitation d'Henri avant de se rendre chez Du Bue. Il entra un instant dans la case du créole, abandonnée, alors, à la garde d'Antillia et du vieux chevalier impotent,
lis AVENTURIERS ET CORSAIRES.
qui jurait de colère de demeurer cloué dans son fauteuil, en un moment où il fallait tirer l'épée. Antillia apparut sur le seuil de la porte, et fit à son hôte les honneurs d'une hospitalité mêlée de gêne, mais où la grâce et l'esprit ne manquèrent pas.
La Varenne, qui s'était déjà enthousiasmé d'Antillia dans une première entrevue à Saint-Pierre, demeura, cette fois, comme ébloui de la beauté de la jeune créole. Il s'éloigna tout pensif, méditant un projet qui devait, dans sa pensée, mettre fin à cette lutte où étaient compromises son autorité et son influence. Il aborda donc la maison de Du Bue transformée, moitié en forteresse, moitié en salle de conseil, non plus en chef irrité, mais en parlementaire.
Il laissa son escorte au bas de la savane et s'a-
vança seul jusqu'au seuil de la case. D'Autanneet Du Bue vinrent à sa rencontre, en lui montrant le respect qu'on doit à un chef représentant du pouvoir royal.
— Messieurs, dit la Varenne en mettant pied à terre, le temps presse, les circonstances où nous nous trouvons sont graves : hâtons-nous d'arrêter ce déplorable conflit.
-^ Allons au but^ soit I répondit d'Autanne*
«- Tel est mon plus vif désir, messieurs. Reti-
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rons-nous en quelque endroit oii nous puissions causer tous trois.
D'Autanne, Du Bue et le marquis s'enfermèrent dans une pièce de l'habitation.
— Voyons, messieurs, leur demanda la Varenne, à quoi prétendez-vous?
— Nousne sommes pas les agresseurs, dit Henri; c'est donc nous qui vous demanderons une explication, monsieur le marquis. Une bande d'aventuriers, sous un prétexte que nous ignorons, et qui certes est étranger à la cause que nous voulons défendre^ nous autres, contre vos attentats et vos abus, — une bande d'aventuriers, dis-je, provoque un soulèvement à la suite duquel vous arrêtez brutalement et faites conduire prisonnier à Saint-Pierre M. du Parquet de Clermont...
• — C'est vrai, messieurs, interrompit la Varenne.
— Vous avez oublié, monsieur le marquis, de quel respect, nous autres créoles, entourons ce descendant de l'illustre fondateur de cette colonie, et vous ignorez que M. du Parquet de Clermont est incapable de prétendre au rôle ambitieux dont vous l'accusez. Vous nous avez froissés dans notre religion des souvenirs, et vous avez commis une nouvelle injustice, un nouvel acte de despotisme à ajouter à toutes vos injustices et à tous vos abus de pouvoir. Rendez d'abord la liberté à M. du Parquet, et nous traiterons ensuite.
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De la Varenne se rappela, à ce moment, l'ordre qu'il avait donné dé faire fusiller Clermont. H se leva, ouvrit la fenêtre, fit signe à un des hommes de son escorte, et lui commanda de se rendre immédiatement à 'Saint-Pierre, avec mission de suspendre l'exécution du prisonnier,
— Vous voyez, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant aux deux créoles, que je me montre accessible à vos réclamations. Je comprends le respect et rintérét que vous inspire M. du Parquet de Clermont.
— Nous vous remercions, monsieur le marquis, de cet acte de condescendance.
— Maintenant, reprit la Varenne après un instant d'hésitation, il est un moyen plus simple et plus facile de nous entendre et d'arrêter, sans plus d'effusion de sang, cette révolte naissante.
— Nous vous écoutons, monsieur, parlez.
— Vous vous plaignez de mes injustices, de mes abus de pouvoir, de mon despotisme. Je ne veux pas examiner si vos griefs sont fondés. Ce que je reconnais c'est qu'il y a mésintelligence, antipathie entre nous. Peut-être cela provient-il de ce que nous ne nous comprenons pas bien.
— Où voulez-vous en venir? demanda Henri.
— Monsieur d'Autanne, reprit le gouverneur, rapprochons-nous les uns des autres par d'autres liens que ceux de l'intérêt public.
— J*ignore ce que vous voulez dire.
— Vous avez une sœur, monsieur, jeune, charmante, chez qui Tesprit le dispute à la grâce et à la beauté.
— Après ?
— Faites-moi Thonneur de m'accorder sa main. Ce mariage que j'ambitionne de toute la force de mon désir, sera le lien désormais sacré qui fera que votre cause sera la mienne.
Henri se leva, et d'une voix pleine de calme et de dignité :
— Monsieur le marquis, dit-il au gouverneur, mademoiselle d'Autanne n'est point faite pour aider vos projets. Ma sœur est fiancée à son cousin M. Du Bue, et lors même qu'ils consentiraient l'un et l'autre, ce dont je doute, à rompre leurs engagements^ je vous avoue encore que je vous refuserais la main de ma sœur.
— C'est une insulte, monsieur! s'écria la Varenne pâle de colère.
— Non, monsieur; c'est une réponse à la demande que vous m'avez faite. Je n'ai point foi ei votre tendresse pour ce pays et j'ai confiance dans l'affection de M. Du Bue pour Antillia. Vous manqueriez dans huit jours à vos promesses et vous me forceriez, moi, à tirer peut-être l'épée contre le mari de ma sœur... Et d'ailleurs...
— Et d'ailleurs, interrompit brusquement Du
Bue, il y a un moyen plus simple encore de nous réconcilier, puisque telle est votre intention. Vous êtes, monsieur, au pouvoir d'une femme qui a soufflé cette révolte, après vous avoir conseillé vos plus détestables actions, dans l'unique but de se soustraire à la vérité, que je vais faire éclater. Cette femme...
— Monsieur, interrompit la Varenne avec vivacité, je voudrais arrêter sur vos lèvres une accusation passionnée peut-être et qui est sur le point de devenir une calomnie. Puisque vous n'ignorez pas Taifection qui me lie à madame de Saint-Chamans, mais que je suis prêt à sacrifier à un désir de mon cœur et à un acte de bonne politique, puisque vous n'ignorez pas cette affection, dis-je, vous me reconnaîtrez bien le droit de mettre madame de Saint-Chamans à l'abri d'injurieux soupçons.
— Allons donc, monsieur le marquis ! Ou bien ne soyez pas généreux au delà des limites permises, ou bien permettez-nous de vous éclairer. Cette femme, dont vous faites étalage, est une aventurière. Elle n'est point comtesse de Saint-Cbamans ; elle se nomme madame Dubost, et son mari est en mon pouvoir depuis le lendemain de votre arrivée en cette île. Cette femme le sait, et c'est afin de faire enlever Dubost qu'elle a appelé à son aide une bande d'esclaves marrons pour soulever les nègres de mon habitation.
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— OÙ sont les preuves de ce que vous dites là, monsieur? montrez-moi cethomme, que je l'interroge.
— Vous l'entendrez, monsieur le marquis, lorsqu'il en sera temps. Dubost n'est plus ici ; vous pourrez faire fouiller toute mon habitation, vous ne trouverez pas ce témoin que je garde en lieu sûr, pour le produire au jour de la justice, et alors que j'aurai reçu de Paris les renseignements que j'y ai demandés.
La Varenne avait écouté, avec une extrême avidité, les confidences de Du Bue.
— Je comprends maintenant, se dit-il après un moment de réflexion, la cause de la haine de madame de Saint-Ghamans contre M. Du Bue.
Le marquis se promenait à grands pas dans la pièce où ils étaient tQus trois enfermés. Il s'arrêta tout à coup ; un sourire plissa sa lèvre, et il murmura, en fixant sur Du Bue un regard de triomphe:
— Je tirerai parti de cette confidence... à ma manière et dans mon intérêt.
Puis il continua sur un ton de bienveillance :
— Vous venez de me révéler des choses d'une extrême gravité. Sans chercher à me rendre compte, dès ce moment, du but que peut avoir madame de Saint-Chamans à jouer un tel rôle, il y a dans sa conduite ua mystère que je dois éclair-
cir. Vous mettez, messieurs, comtiie chefs de ce mouvement insurrectionnel, — et la Varenhe insista sur cette phrase compromettante pour les deux jeunes créoles, — vous mettez à votre soumission et à la pacification de la colonie des conditions que je suis prêt à exécuter loyalement. M. du Parquet et vos délégués seront rendus à la liberté, et madame de Saint-Chamans sera l'objet d'une active surveillance. Puis-je, en retour, compter sur votre parole, messieurs?
— Ni M. Du Bue, ni moi, répliqua Henri en tendant franchement la main au gouverneur, nous n'acceptons le titre de chefs de révoltés ; mais, nous pouvons vous l'affirmer, dès que vous aurez tenu vos promesses, nous emploierons toute notre influence à faire rentrer les colons dans l'ordre.
— A merveille, messieurs ; aussi comprendrezvous aisément le désir que j'éprouve de me rendre promptement à Saint-Pierre.
Les deux créoles et le gouverneur allaient se séparer, après avoir échangé sinon de cordiales, du moins de politiques poignées de lïiain, lorsque de grands cris de détresse se firent entendre au bout de la savane. Henri ouvrit la croisée et aperçut Lucinde, qui s'élança vers lui.
— Maître ! maître ! disait-elle, un horrible malheur!...
Ce fut tout ce que put dire la jeune négresse,
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qui indiqua par un geste que la parole lui manquait, et en même temps elle porta la main à son col pour faire comprendre la nature du crime qu'elle venait raconter ; puis elle s'évanouit aux pieds d'Henri, qui ne trouva plus à ses côtés que Du Bue. Un nuage de poussière tourbillonnant à deux cents pas plus loin, leur annonça que le marquis de la Yarenne était parti avec ses officiers. Voici la scène à laquelle Lucinde avait assisté ou dont elle avait pu du moins constater le sanglant dénoûment.
Au moment où éclatait au Prêcheur le mouvement insurrectionnel dont nous venons de voir Tavortement, Fabulé était descendu de la montagne Pelée^ à la tête d'une trentaine de ses nègres, se dirigeant au pas de course sur l'habitation d'Àutanne.
Suivant les indications fournies par deux espions caraïbes qu'il avait dépêchés en avant, il savait ne devoir rencontrer aucune résistance à ses projets. Fabulé arriva sur les lisières de l'habitation, quelques instants à peine après le départ de la Varenne; il put même apercevoir encore
ItO AVENTURIERS ET CORSAIRES.
resplendir la dorure des habits du gouverneur et des officiers qui raccompagnaient.
L'instant était on ne peut plus propice à Tacconiplissement du crime que le chef marron avait mission d'exécuter. Tous les esclaves, moitié par terreur, moitié par une vague espérance qu'ils n'osaient s'avouer, avaient fui l'habitation ; les uns s'étaieot enfermés dans leurs cases, les autres épiaient l'issue de l'insurrection qui se tramait dans leur voisinage. Les domestiques de la maison, attirés par la curiosité, avaient suivi en courant, le groupe brillant des officiers. Ântillia, debout sur le seuil de la porte, admirait aussi ces éclaboussures d'or, que le galop des chevaux faisait jaillir des épaulettes et des habits.
Fabulé fondit comme un tigre sur la case, en poussant des cris épouvantables. Ântillia^ pâle de terreur, rentra brusquement, et se réfugia instinctivement aux côtés du vieux chevalier^ son père.
— Qu'as-tu, mon enfant? demanda M. d'Autanne.
— N'entendez-vous pas ces cris, mon père? répondit la jeune fille en entourant de ses bras le cou du vieillard, à qui elle faisait en môme temps un rempart de son corps.
— Des cris terribles en effet I Et depuis quand y a-t-il des chacals dans ce pays?
M. d*Autanne voulut se lever de son fauteuil ; mais l'étreinte où le retenait sa fille le fit retomber assis, pâle et rugissant de colère.
— Au secours ! au secours I cria Antiilia au moment où Fabulé franchit le seuil de la porte. La figure hideuse du nègre la glaça d'horreur.
— Allons, mademoiselle, dit Fabulé en brandissant son bangala qu'il tenait à la main, vous êtes prisonnière.
— Prisonnière de qui ? demanda Antiilia.
— De moi Fabulé, capitaine des esclaves marrons,
— Misérable insolent I hurla le chevalier d'Autanne, sors d'ici !
Le nègre fit un pas en avant. M. d'Autanne, comme s'il eût retrouvé tout à coup ses forces qui, seules, l'avaient abandonné, et non point son énergie ni son courage, se leva, et écartant Antil- Mia vivement, il saisit d'un bras rajeuni son épée, qu'il n'avait jamais souffert qu'on éloignât de lui.
— Sors d'ici, misérable I répéta-t-il à Fabulé et en faisant un mouvement pour s'élancer sur le nègre, sors, ou je te tue comme un chien.
— Pauvre vieux béké (pauvre vieux blanc) I fit le nègre en haussant les épaules de pitié. Et sans paraître s'inquiéter des impuissantes menaces du chevalier. Fabulé marcha vers Antiilia, qui se réfugia derrière son père.
132 AVENTCRIERS ET CORSAIRES.
L'épée menaçante du vieillard gardait la jeune fille, et cette épée était tenue d'une main si résolue et si habile encore, malgré sa faiblesse, que Fabulé se laissa intimider un instant. L'attitude ferme et énergique du chevalier, sa haute stature, son regard de feu, les glorieuses cicatrices de son visage et de sa poitrine nue exercèrent une sorte de fascination sur le nègre.
Ce n'était pas de la peur qu'il éprouvait, c'était cette terreur tenant du prestige que les blancs ont toujours imposée aux nègres. Fabulé eut un éblouissement. S'il se fdt trouvé seul en face de ce vieillard qui se dressait devant lui comme le fantôme du courage, je ne sais pas s'il n'eût pas pris la fuite. Mais ses compagnons étaient là, les regards fixés sur lui ; il leur devait cet exemple de ne pas paraître trembler devant un vieillard. Fabulé passa la main sur ses yeux, comme pour rompre l'espèce d'influence magnétique qu'il subissait.
Il frappa de son bangala l'épée du chevalier, qui ne parut pas broncher.
— Tonnerre ! hurla le nègre, à qui le sang de la colère monta au visage.
— Courage, mon père! dit la jeune fille exaltée par l'émotion de cette scène.
Fabulé s'avança de nouveau; et en môme temps qu'il se jetait sur le vieillard en brandissant
LE GAOCJLÉ. iSS
son arme, il allongea les deux mains pour saisir Antillia. Si habilement brutal que fût ce mouvement décisif, puisqu'il renversa le chevalier sur son fauteuil, Tépîiule de Fabulé rencontra la pointe de répée. Il sentit le froid de Tarme entrer dans ses chairs, et le sang jaillit. Cette blessure légère exaspéra le nègre; il recula de deux pas et saisissant son bangala des deux mains, il en asséna un coup terrible sur la tête du vieillard, qui poussa un rugissement et roula surle sol, le crâne fendu.
Un chœur infernal de cris et de rires salua ce triomphe de Fabulé, qui crut sa victoire assurée. Mais Antillia, couverte du sang de son père, avait ramassé répée tombée de ses mains; et sans bien savoir, la pauvre enfant, l'usage qu'elle en pourrait faire^ elle l'opposa aux attaques du bandit. Ou eût dit que ce vieux sang de soldat dont elle était inondée, avait passé dans ses veines.
Inhabile à se servir de cette lourde et vaillante épée^ qu'en toute autre circonstance sa main délicate n'eût pas même pu soulever, elle s'adossa à la muraille, menaçante comme une lionne et résolue à vendre chèrement sa vie plutôt que de laisser sa liberté à ce nègre insolent.
Fabulé commença par sourire et par hausser les épaules, en voyant l'attitude d'Antillia, et il crut qu'il suffisait de vouloir pour réduire cette jeune fiîie»
Il ne put cependant se défendre d'un mouve* ment d'admiration pour cette bravoure inattendue.
— Bon béké y murmura-t-il, fait toujours de braves enfants.
Cette sentence, l'équivalent de notre proverbe: (( Bon sang ne peut mentir, )> une fois dite. Fabulé, pour qui le temps pressait, résolut d'en finir avec ce long et sanglant drame, dont le dénoûment lui était confié. Il s'avança hardiment sur Antillia, espérant l'intimider : mais la jeune créole arrêta par une pointe les premiers pas du nègre. ^
Fabulé brandit dans sa main cette même arme qui avait, tout à l'heure, terrassé le vieillard.
Se rappelant qu'il n'avait pas l'ordre d'user de violence à l'égard de la jeune fille, il abattit son bangala sur l'épée qui vacillait entre les doigts d' Antillia, sans pourtant que celle-ci l'abandonnât.
Un des compagnons de Fabulé, voulant aider son chef, et profitant du moment où la pointe de l'épée que tenait Antillia était abaissée, se rua sur la jeune fille pour s'emparer d'elle. Antillia, qui vit ce mouvement, releva son arme et la présenta au nègre; celui-ci reçut le coup en pleine poitrine.
Efi'rayée tout à coup au spectacle de cet homme
LE GAOULÉ. 125
agonisant et se roulant dans les douleurs de la mort, Antillia porta la main à ses yeux en pous* sant un cri.
Fabulé saisit alors la créole par les deux bras pour l'entraîner. Mais elle sentit renaître toute son énergie ; se dégageant par des efforts désespérés de l'étreinte robuste de Tesclave, et ren\?ersée sur le sol, elle s'accrocha à tous les meubles, à tous les objets que rencontraient ses doigts crispés; un moment, ce furent les vêtements de son père, dont elle emporta des lambeaux. Enfin elle enlaça entre ses bras, comme une suprême planche de salut, le cadavre du nègre qu'elle avait tué, et avec une telle vigueur, que Fabulé désespéra de pouvoir l'en arracher sans briser ses membres. Il jugea prudent, pour en finir plus promptement, d'emporter, liés ensemble dans un hideux accouplement, le cadavre du nègre et la jeune fille. Fabulé chargea sur ses épaules sa double proie et s'enfuit.
Lucinde était arrivée à la case de son maître, cinq minutes à peine après le départ de Fabulé. Elle fut prise d'éblouissement à la vue du corps du vieux chevalier et au miroitement du sang qui inondait le plancher.
Elle appela à grands cris sa maîtresse, parcourut la maison déserte, qu'elle remplit de ses la^ mentations et constata, les preuves ne manquaient
126 AVBNTCRIBBS BT CORSAIRES.
pas, que l'assassinat du chevalier d'Autanne n'était pas le seul crime commis. Les traces de cette lutte énergique, désespérée que nous avons racontée, étaient là ; Antillia avait été la victime d'une infâme lâcheté ; elle avait été évidemment enlevée : — par qui ?
Les idées se pressèrent d'abord confuses dans la tête de Lucinde ; mais elle se souvint tout à coup de cet amour pour Antillia qu'elle avait surpris dans les regards dé Macandal. Il n'y eut plus de doute dans sa pensée : MacandaKétait l'auteur du crime.
Malheureusement, l'unique preuve qui eût pu convaincre Lucinde de son erreur, avait disparu. Fabulé, en emportant avec lui le cadavre du nègre, que la jeune négresse aurait reconnu pour appartenir à sa bande, avait enlevé la seule preuve qui pût le faire soupçonner.
Lucinde, éperdue alors, à moitié folle, prit en courant le chemin de l'habitation Du Bue, où nous l'avons vue arriver haletante et s'évanouir aux pieds d'Henri.
Quand elle eut repris connaissance, elle rendit compte de Thorrible spectacle qui avait frappé ses yeux, en communiquant à Henri les motifs qui la portaient à accuser Macandal d'être l'auteur de ce lâche assassinat et de cet enlèvement odieux.
Autant, sinon plus, que l'assassinat de son père,
Tépouvàntable révélation que Lucinde fit à Henri de l'amour de Macandal pour Antillia, souleva rindignation du jeune créole. De retour sur son habitation, où tous les habitants du Prêcheur l'avaient accompagné, il releva le cadavre du chevalier qu'il tint pressé contre son cœur en le cou» vrant de baisers.
— 0 mon père, murmura-t-il avec des sanglots dans la voix, mon père, je te vengerai! Je savais bien, ajouta-t-il en ramassant l'épée dont la lame était rouge de sang, je savais bien qu'il n'avait pas attendu la mort assis dans son fauteuil de souffrance ! Voyez cette épée, si noblement portée jusqu'à ce que ce bras défaillant ait été vaincu par l'âge et les maladies, elle s'est encore une fois plongée dans le sang de ces misérables. Mais si elle a été impuissante à défendre sa vie et la liberté de ma sœur, elle sera formidable entre mes mains pour punir le lâche.
Henri coucha sa tête sur l'épaule du cadavre, et couvrit de larmes et de baisers ce noble visage sur lequel s'était conservée toute l'énergie qui l'animait au moment où l'assassin avait frappé le coup de la mort.
— Messieurs, reprit Henri en se redressant tout à coup calme et ferme, il faut que j'oublie ma douleur pour songer à un autre devoir, et vous m'aiderez bien certainement à l'accomplir. Mar-
iU AVENTURIERS ET CORSAIRES.
chons sur le camp de Macandal, extenniaons jusqu'au dernier cette bande d'infâmes brigands. Cette fois au moins^ et devant un pareil attentat, le marquis de la Varenne, j'espère, ne prêtera plus son appui aux esclaves marrons ; il nous donnera les secours et les troupes nécessaires pour cette campagne.
Quand Henri et Du Bac se trouvèrent seuls, Lucinde s'approcha d'eux en tremblant, et se jetant aux genoux de son maître, dont elle pressa avec effusion les mains qu'elle couvrit de larmes :
— Oh I pardon, maître, dit-elle ; je suis bien coupable de ne vous avoir pas prévenu de cet amour de Macandal pour mademoiselle Antillia; mais quand j'ai surpris ce secret, je ne savais pas bien de qui je devais me venger de Macandal ou de Mademoiselle. J'avais des nuages dans le cerveau, et ce n'est que ce matin que le soleil a lui dans mon cœur. Je veux racheter ma faute en vous rendant un grand service.
— Quel service ? parle.
— Quand j'eus révélé à Fabulé la confidence que Macandal vous avait faite, Fabuléjuraquele mulâtre périrait de sa main. Oh I je l'y aurais aidé de bien bon cœur dans ma jalousie ; mais ce matin j'ai surpris au camp de Fabulé un plan de révolte où il s'agissait de l'extermination des blancs. Votre nom a été prononcé, je me suis souvenue
LE 6A0ULÉ. 129
alors de vos bontés pour mol, je me suis souvenue de mon excellente maîtresse, et je me suis enfuie pour vous avertir.
Henri écoutait Lucinde avec une extrême attention.
— Où veux-tu en venir? lui demanda-t-il.
— Je vous ai dit, maître, que Macandai n'avait pas de plus grand ennemi que Fabulé. Vous allez entreprendre contre ce mulâtre une expédition où les blancs ne réussiront jamais. Je connais maintenant les chemins qu'il faut traverser pour arriver au lieu où les marrons se sont fortifiés, vous n'y atteindrez pas. Eh bien ! moi, je vais aller retrouver Fabulé, je lui promettrai de votre part tout ce que vous voudre;e que je lui promette, pour que ce soit lui qui attaque Macandai, et délivre de ses mains mademoiselle Antillia.
Henri réfléchit un instant, se concerta avec Du Bue, et dit à Lucinde :
— Va, agis comme ton dévouement t'inspirera, et si tu fais prendre Macandai, tu auras ta liberté pour récompense.
Lucinde embrassa les mains d'Henri, se releva toute fière et toute rayonnante de la mission qui venait de lui être confiée, et partit en bâte pour le camp de Fabulé.
— Attendrons-nous, demanda Du Bue, le succès de la tentative de Lucinde >0u bien nous met-
130 AYBNTURIBKS ET G0RSAIRB8.
irons-nous en campagne avec nos propres forces et avec les secours que le gouverneur ne pourra pas nous refuser? Ne craignez-vous rien pour notre pauvre Antillia.
— A coup sûr, mon cher Du Bue, répondit Henri, si je n'écoutais que les commandements de ma tendresse^ je volerais, seul au besoin, à travers obstacles et dangers, au secours d'Antillia ; mais laissons agir Lucinde. Les nègres possèdent, vous le savez, des ressources puissantes et cachées; et puis en considérant les abîmes dont nous sommes entourés, je suis tenté de ne pas croire aux événements qui se sont accomplis ici, ou plutôt je crois qu'ils se sont accomplis différemment et dans un but autre que celui dont parle cette négresse. Il n'y a de vrai et de cruellement positif que l'horrible assassinat de mon malheureux père. Tenez, mon cher ami, continua Henri après un court moment de réflexion, nous ferons bien d'être prêts à des événements graves qui réclameront notre présence ici; car il soufflera du côté de Saint-Pierre un vent qui nous apportera plus de tempêtes que celui qui viendra du côté de la montagne Pelée.
— Vous avez raison, Henri, répondit Du Bue en serrant affectueusement les mains de son cousin ; j'ai, comme vous, de sinistres pressentiments.
Les faits que nous venons de raconter et ceux
LE GAOULE. 181
que nous allons dire, s'étaient passés simultanément à Saint-Pierre et au Prêcheur.
L'arrestation de Clermont, son arrivée à la prison de la ville et le bruit de sa condamnation à mort, avaient produit une impression de stupeur dans la population. Quand la nouvelle en parvint jusqu'à madame de Saint-Chamans, celle-ci ne put retenir un cri de désespoir, qui s'échappa de son cœur. Elle se sentait perdue, elle voyait s'écrouler tout l'échafaudage de ses ambitieux calculs.
Et Maubrac n'était pas là pour soutenir son courage défaillant et pour l'aider de ses conseils I
La comtesse avait jusqu'alors joué son rôle avec une habileté toute machiavélique. Elle avait su conquérir sur l'esprit de la Varenne une influence considérable ; elle avait fatalement encouragé le marquis dans cette voie de despotisme et de taquinerie qui avait excité la haine des colons ; elle avait, enfin, ménagé progressivement l'heure où devait éclater cette révolte dont nous avons exposé le but. On se souvient qu'il s'agissait pour elle, et sans paraître y prendre part, de renverser la Varenne et de faire proclamer Glermont gouverneur. On se rappelle également, sans doute, quels étaient les projets de madame de Saint-Chamans, et pour le compte de qui elle agissait de la sorte.
On s'explique ainsi le trouble que l'arrestation de Glermont, le naïf instrument de cette politique
tortueuse, dut produire dans Tesprit de madame de Saint-Ghamans. Tous ses plans étaient renversés d'un coup ; il y allait môme de sa propre vie, car elle redoutait qu'un retard dans le succès ne donnât à Du Bue le temps de recevoir de Paris les renseignements qu'il n'avait pas dû manquer d'y demander, — par suite des confidences de Dubost.
La comtesse croyait n'avoir plus qu^un parti à prendre — la fuite I Sa pensée se reporta tout de suite sur ce Fabulé qu'elle avait trouvé si docile et si reconnaissant pour elle dans leur rencontre. Fabulé, à coup sûr, n« lui refuserait pa| l'hospitalité qu'elle irait lui demander. Tous les autres événements qui étaient la conséquence de son alliance avec le chef des marrom : l'enlèvement d'Antillia, la recherche de son mari, sa vengeance contre Du Bue, elle avait tout oublié dans la préoccupation de son propre salut.
Folle de terreur, elle s'apprêtait à sortir pour gagner l'ajoupa de Maubrac^ lorsque celui-ci entra avec son calme et son imperturbable Aplomb habituels.
— Qn'est-ce donc, Claudine? demanda-t-il à sa sœur, et où vas-tu ainsi comme une effarée ?
— Ne sais-tu rien de ce qui se passe?..
— Je sais tout, chère sœur.
— Le coup est manqué, dit la comtesse d'un ton désespéré.
LE GAOtILÉ. 133
— Il n'est qu'ajourné, et nous trouverons bien moyen de recommencer l'entreprise et d'en accélérer le succès.
— Mais Clermont...
La comtesse fut interrompue par up hourra de vivats formidable qui éclatèrent sur tous les tons dans les rues de la ville.
Ces manifestations étaient provoquées par la nouvelle de la mise en liberté de Clermont, que les colons portaient en triomphe par les rues au cri de « Vive du Parquet ! »
Le cortège défila sous les croisées de Claudine. Cachée derrière les jalousies, elle le regarda passer. Un éclair de joie jaillit de sa prunelle.
— Crois-tu, lui dit Maubrac, que cette frénésie pour ton du Parquet ne soit pas d'un bon augure? Avec ce nom-là^ attaché à un pareil homme, nous pourrons, quand nous voudrons, soulever la colonie entière.
— C'est vrai, murmura la comtesse, en qui la confiance venait de renaître.
Maubrac continua :
— Le côté grave de la situation est que la paix paraît être signée entre laVarenneet les colons.
— A quelles conditions ? demanda vivement la comtesse.
— C'est ce que j'ignore encore, mais je le saurai bientôt. En tout cas, cette paix ne peut être de
13 4 AVBNTDRIBRS ET CORSAIRES.
longue durée. Les colons ont trop haï la Varenne pour s'éprendre d'une tendresse sincère. • Quant à lui, il est trop habitué, maintenant, à faire tout ce qu'il faut pour mériter cette haine. Le plus pressé est de négocier avec d'Autanne et Du Bue, l'échange des prisonniers; car il importe que nous nous débarrassions au plus tôt de ton mari.
— Ântillia est bien entre les mains de Fabulé?
— Parfaitement ; seulement ce sauvage a commis un atroce et horrible crime qui a exaspéré davantage les colons. Il a assassiné le vieux chevalier d'Autanne. Heureusement les créoles, par une complication d'incidents divers dont je n'ai pas très-bien saisi les fils, sont convaincus que l'auteur du crime et de l'enlèvement est Macandal. C'est contre lui qu'ils vont diriger une battue pour laquelle ils viennent demander des secours à la Varenne. Cette erreur favorisera singulièrement nos projets. Pendant que l'expédition s'égarera dans les sentiers perdus de la montagne Pelée, à la poursuite deMacandal, nous proposerons l'échange des otages ; les blancs auront eu le temps de perdre assez de monde pour ne pas demander mieux que de négocier. Une fois ton mari disparu de la scène...
La comtesse n'écoutait plus Maubrac. La tête penchée sur sa poitrine, le regard fixé à terre, elle semblait poursuivre une pensée confuse encore.
LE GAOULE. 135
Les pas de la Varenne se firent entendre surTescalier ; la comtesse se leva vivement.
— Viens me retrouver dans un instant, dit-elle à son frère.
Maubrac sortit au moment où le marniis entra.
Un double motif amenait la Varenne auprès de madame de Saint-Gbamans. Il avait été frappé de l'enthousiasme excité par Clermont, et cette promenade triomphante à travers la ville lui inspirait de sérieuses inquiétudes. Pendant que Maubrac et la comtesse se réjouissaient des sympathies dont Clermont était Tobjet, la Varenne méditait sur rinfluence que le nom vénéré des du Parquet exerçait sur les colons.
— C'est là, se disait-il, un homme véritablement dangereux. Incapable de tirer parti à son avantage de cette sympathie qui tient de la dévotion, il est à ménager, cependant, de peur qu'on ne se serve de lui... à moins qu'il ne soit plus prudent de le faire disparaître.
D'une autre part, la préoccupation dominante de la Varenne était de se débarrasser d'un rival dont la présence entravait ses projets sur mademoiselle d'Autanne. Il s'était rappelé la haine de
la comtesse contre Du Bue, haine inexplicable d'abord pour lui, et dont ir tenait le secret. Il se sentait entre les mains un puissant ressort à faire jouer.
— Eh bien ! ma chère Claudine, dit le marquis en souriant avec hypocrisie, nous venons de gagner une grosse partie. Ah I mes pressentiments et mes antipathies n'étaient pas si mal fondés^ comme vous voyez. Ces colons sont des rebelles insensés et des gens dangereux quMl faut mener répée haute.
— Et vous savez teillr la vôtre d'un bras assez ferme, mon cher marquis, poifr n'avoir plus rien à craindre désormais.
— Oui, la paix est signée, mais une paix dont je me défie. Les causes de mésintelligence ont disparu en apparence ; le complot pour le soulèvement des esclaves de Du Bue est évanoui ; j 'oublie, je pardonne tout, et je rends la liberté à Clermont du Parquet.
— Vous avez bien fait; ce M. de Clermont est peu dangereux, en somme.
— C'est vrai, reprit la Varenne, mais ces damnés créoles se sont réservé des prétextes pour recommencer au premier caprice d'une tête un peu chaude.
— Expliquez-vous.
De la Varenne était visiblement embarrassé. Il
LE GAOULÉ. 137
venait jouer devant la comtesse une comédie d'astuce dont le dénoûment pouvait être terrible, et où allait s'engager une lutte de passions. Or, la diplomatie n'était pas précisément le fait du marquis ; il hésita donc un instant, puis prenant une résolution soudaine, il embrassa la comtesse avec une apparente effusion.
— Savez-vous, ma chère Claudine, lui dit-il sur un ton d'insouciance, à qui messieurs les colons font remonter la responsabilité de tous les troubles qui agitent la colonie, de tous les mécontentements qui grondent autollr de moi, de toute la haine enfin que je leur inspire et dont ils ne font pas mystère ?
— Non, ma foi !
— Devinez...
r- Mon Dieu I mon cher la Varenne, puisque vous savez, vous, et que j'ignore, moi, ne m'interrogez pas, et jBxpliquez-vous, répondit la comtesse avec une impatience où paraissait de l'inquiétude.
— Eh bien, Claudine, c'est sur vous que pèse une si lourde responsabilité.
— Sur moi I murmura la comtesse en frissonnant de la tête aux pieds.
Et en même temps elle pâlit.
— Que vous importe cela ? dit de la Varenne avec un accent qui jouait àla fois le mépris et l'expression du plus tendre et du plus aveugle amour.
— Je veux savoir tout, commanda madame de Saint-Chamans.
De laVareone lui rapporta alors, mot pour mot, les révélations de Du Bue. La comtesse, qui entendait pour la seconde fois ces terribles confidences, où son existence entière était compromise, lança à de la Varenne un regard de lionne qui pénétra jusqu'au fond de sa pensée.
— A quoi bon ces larmes et cette colère, ma chère Claudine? reprit le marquis sur un ton patelin, ai-je besoin de vous dire que je ne croîs pas un seul mot de ces aU5minables accusations où il entre autant de jalousie contre vous que contre moi? Elles ont glissé sur mon cœur. Allez, vous êtes et vous resterez pour moi ce que vous avez été, dès le premier jour que j'ai eu le bonheur de vous connaître.
— Qui vous a conté cette fable infâme? demanda la comtesse.
— Quelqu'un que déjà vous haïssiez, et je comprends aujourd'hui votre haine.
— J'aurais de la peine à nommer quelqu'un, car je hais également tous ces créoles.
— Le coupable est M. Du Bue, r(?pondit la Varenne.
— Ah I c'est M. Du Bue ! Vous avez été bien bon de l'écouter jusqu'au bout, sans le souffleter comme un lâche, ainsi que vous auriez dû faire si
LE GAOULÉ. 1^9
TOUS eussiez eu pour moi la moitié de l'estime et de Taifection que vous dites.
— Voyons, ma chère Claudine, faut-il vous répéter que je n'ai pas ajouté foi à cette calomnie ; pas plus, vous le pensez bien, que je ne suivrai le conseil qu'il m'a donné à ce propos.
— Vraiment! Ah! il a pris la peine de vous donner un conseil ! Et quel est-il, ce conseil?
— M, Du Bue a ajouté que le calme renaîtra dans la colonie, et que les colons et moi vivrons en bonne intelligence, dès que je me serai séparé devons...
— Ah! je suis en cause à ce point... Et vous avez décidé que je partirais, n'est-ce pas?
— Qui vous dit cela? Au contraire; mon intention formelle, et je serai inébranlable, est de vous faire respecter, Claudine, et de montrer par mon attachement à vous le prix que je mets à votre présence ici.
— Eh bien ! soit, s'écria la comtesse, je partirai, je quitterai ce pays, je vous rendrai à l'amour de vos colons.
— Vous êtes folle, en vérité, Claudine !
— Mais, continua celle-ci sans paraître entendre le marquis, avant de m'éloigner, je me vengerai de ce M. Du Bue!...
Le visage de la Varenne s'illumina de joie. Ces derniers mots, prononcés par la comtesse avec
Taccent de la rage la plus violente, lui assuraient le succès auquel il avait visé.
— Vous ne quitterez pas la colonie, ma chère Claudine, répliqua la Varenne; à aucun prix je n'y consentirai... Quant à votre vengeance contre M. Du Bue,... c'est votre affaire.
La comtesse leva vivement la tête et regarda le marquis en face.
— Quoique la chose n'en vaille véritablement pas la peine, reprit celui-ci, un peu embarrassé de ce regard tout de feu. Ce sont là, continua-t-il, de ces calomnies auxquelles sont journellement en butte toutes les femmes, dans cette société-ci, aussi bien que dans le vieux monde.
— Ainsi, murmura la comtesse, vous me conseillez de me venger ?
— Je vous répète que ]e crime de M. Du Bue ne mérite, à mon avis, que le mépris.
— Mais vous me laisserez agir, du moins?
— Cela vous regarde.
— C'est bien ! fit madame de Saint-Cbamans. Oh ! il me payera cher cette infamie !
La Varenne n'avait joué encore que la moitié de sa comédie. Le premier triomphe qu'il venait de remporter était facile ; le moyen, pour y arriver, brutal et grossier, mais infaillible. En aiguisant la haine de madame de Saint-Chamans contre Da Bue, il poussait inévitablement celle-ci dans la
voie d'un crime dont le résultat devait le délivrer d'un rival importun dans son amour pour Antillia. Mais ce n'était pas tout encore ; de la Varenne avait un ennemi que sa popularité lui rendait redoutable; cet ennemi, c'était du Parquet. En autorisant la vengeance de Claudine, il comptait en retour sur sa reconnaissance et sur son appui pour anéantir son compétiteur. Il s'autorisa du témoignage d'intérêt qu'il venait de donner à Claudine pour exiger d'elle une preuve de dévouement.
La Varenne laissa un moment la comtesse sous le poids de la révélation qu'il lui avait faite, et savourant sa vengeance, qui devait être d'autant plus implacable que l'outrage avait été plus grand. Quand il jugea que le fiel s'était bien distillé dans le cœîir de la comtesse, il s'approcha d'elle, et lui pressant les mains avec tendresse :
— Vous me disiez tout à l'heure, ma chère Claudine, que du Parquet était un homme peu dangereux...
— En effet, répondit celle-ci un peu distraite.
— J'en conviens aussi, reprit le marquis ; mais il n'en est pas moins vrai que les manifestations enthousiastes dont il a été l'objet ce matin, cachent une nienace au fond et me donnent fort à réfléchir. Mon autorité et ma personne même peuvent être compromises... Or, ma chère Claudine, vous avez besoin que mon pouvoir demeure iné-
143 AVENTURIERS BT CORSAIRBS.
branlâble ; vous avez une vengeance légitime à exercer, et...
— Où voulez-vous en venir? demanda vivement la comtesse.
— Je voudrais un piège où faire tomber du Parquet. Trouvez donc un prétexte pour me débarrasser de lui à tout jamais.
Ce projet n'était point du goût de madame de Saint-Cbamans. Elle avait trop besoin de Clermont pour le laisser exposer aux vengeances de la Varenne, encore moins pour y aider.
— Que vous importe, dit-elle au marquis, qu'il y ait des menaces dans les sympathies qu'excite M. Clermont du Parquet? Voyons, ce malheureux a-t-il les épaules assez larges pour porter le fardeau du rôle que vous vous imaginez qu'on voudrait lui faire jouer?
— D'accord, fit la Varenne ; mais cet homme m'importune avec la popularité de son nom. Je voudrais éviter de le renverser, par un moyen brutal et par trop évident, du piédestal où les colons l'ont élevé. Trouvez donc, imaginez, ma chère Claudine, un piège où je puisse le prendre... Nous y avons intérêt, vous et moi.
Un éclair traversa l'esprit de madame de Saint- Chamans. Le marquis venait de lui mettre entre les mains l'arme la plus puissante qui pût servir sa politique et ses projets d'avenir. Sauver Clermont
LE GAOULE. 143
en paraissant le sacrifier aux rancunes et aux terreurs de la Varenne, lui sembla être le nœud de cette comédie qu'elle avait entrepris de mener à bonne fin. Elle dissimula sa joie et prit le ton le plus indifférent pour demander à la Varenne :
— Est-ce bien sérieusement que vous parlez ainsi ?
— Très-sérieusement.
— Eh bien ! puisque vous y tenez à ce point, je vous débarrasserai de Glermont.
— Comment vous y prendrez-vous ?
— Ah I vous me laisserez bien au moins le temps de tracer mon plan et de le mûrir?
— A votre aise, chère amie.
La Varenne était tout fier en croyant avoir pris la comtesse au piège qu'il lui avait tendu. Il dissimula sous une effusion exagérée de reconnaissance, l'immense joie qu'il éprouvait. Du Bue et de Glermont, ses deux compétiteurs, ses deux rivaux en pouvoir et en amour, disparaissaient du môme coup. La même main les frappait, l'un par une vengeance adroitement attisée, l'autre en suite d'un dévouement facilement acheté.
Ce double crime s'accomplissait à son profit, sans qu'il eût rien risqué de sa personne et de son caractère. La responsabilité tout entière en pèserait, dans ses calculs, sur madame de Saint-Ghamans, qu'il était tout prêt, au besoin, à sacrifier à
144 AYKNTURIERS ET CORSAIRES.
la vindicte créole, en paraissant de la sorte satisfaire à la plus vulgaire justice.
La Varenne, ignorant à quelle cause était due cette popularité soudaine et inquiétante de Clermont, ne pouvait pas soupçonner qu'en organisant contre lui un complot, d'accord avec madame de Saint-Chamans, il tombait dans un piège purdi par la comtesse elle-même.
En se levant pour se retirer, heureux et satisfait de sa combinaison machiavélique, la Yarenne pressa la main de Claudine.
— Ainsi, lui dit-il, c'est bien entendu; vous me débarrasserez de Clermont du Parquet?
— Service pour service, répliqua la comtesse. Vous me livrez ou vous me laissez prendre Du Bue.
— Le pacte est signé, ma toute belle ; dévouement pour dévouement. Votre sort n'est-il pas lié au mien, votre fortune n'est-elle pas attachée à la mienne ?
— A propos, fit la comtesse, si vous commenciez par désigner Du Bue pour faire partie de l'expédition contre Macandal.... Vous comprenez...
— Vous avez raison, parbleu I
A peine de la Varenne fut-il sorti que madame de Saint- Chamans poussa un rugissement de hyène à la vue d'une proie dont elle est sûre.
LE GAOULË. 145
— Ah I dit-elle en se promenant avec agitation dans la chambre, à nous deux maintenant. M. Du Bue et M. de la Varenne I Je vous tiens en mon pouvoir.
Claudine se laissa tomber sur un siège. Ses yeux clos à demi semblaient regarder en elle plutôt que s'arrêter sur aucun objet extérieur; ses dents serrées coupaient sa lèvre inférieure, sans qu'elle parût sensible à la douleur de cette blessure ; son front, plissé par une contraction nerveuse, était à moitié caché dans ses deux mains dont les doigts tourmentaient ses cheveux épars. Les coudes appuyés sur ses genoux, le dos voûté, Claudine se présentait de profil à la porte.
Elle n'entendit pas entrer son frère, de qui l'épée et les éperons sonnaient sur le plancher de l'appartement. Maubrac demeura un instant sur le seuil, comme s'il eût voulu respecter le recueillement de Claudine ; mais voyant l'immobilité de sa sœur et le désordre de sa toilette, il s'avança vers elle avec vivacité, et la prenant par le bras :
— Claudine, lui dit-il, que t'arrive-t-il 7
— Ah I te voilà I s'écria madame de-Saint-Chamans en se dressant subitement. Tu viens à propos, sur mon âme I
Elle présenta à Maubrac'un visage décomposé par la pâleur. Rejetant en arrière, et des deux
146 AYBIfTrRIBRS ET CORSAIRES.
mains à la fois son épaisse chevelure qui lai
voilait le front, d'une voix brève, elle dit à son frère :
— Assieds-toi là et écoute.
Maubrac se laissa tomber plutôt qu'il ne se posa sur le siège que lui désignait Claudine. Il était effrayé et ému de Tétat où il la voyait.
— Nous sommes perdus, lui dit-elle d'un ton saccadé et tranchant, ou bien nous touchons tout à fait au terme de nos rêves et de notre ambition! Un pas nous sépare d'un abîme honteux ou d'un triomphe éclatant. Je suis sous le coup de l'opprobre le plus affreux, ou je tiens la victoire dans mes mains.
L'émotion rendait la voix de Claudine à peine intelligible. Elle s'arrêta et essuya la sueur qui inondait son visage. Maubrac attendit, n'osant prononcer une parole.
— Nous avons, reprit la comtesse après un moment de silence et de recueillement, nous avons deux choses à faire, deux crimes à commettre : il me faut ton bras, ton épée, ton intelligence.
— De quelle espèce d'entreprise s'agit-il ? demanda Maubrac simplement et avec l'assurance d'un matamore de carrefour.
— Il s'agit, répondit la comtesse en lançant ses paroles avec une volubilité étrange, d'enlever Clermont, de qui la liberté , peut-être même
LE GAOULÉ. 147
la vie, esl menacée et de le mettre en lieu sûr.
— Bien.
— Puis de tuer Du Bue dans les vingt-quatre heures, soit en duel, cela te regarde, soit en le faisant assassiner au besoin. Choisis le plus facile et le plus prompt des deux moyens.
Maubrac froissa sa moustache entre ses doigts, se leva, fit le tour de la chambre, puis revint s'asseoir aux côtés de sa sœur.
— Je ne refuse rien de ce que tu me demandes, dit-il avec un calme parfait ; mais, avant de répondre oui, j*ai besoin de mieux comprendre.
Claudine regarda son frère sournoisement. Elle commençait à douter de tout le monde, et elle n'avait pu se défendre d'un soupçon môme à l'endroit de Maubrac.
— Tu veux faire enlever du Parquet, reprit celui-ci, et dans quel but?
— Parce que la Varenne n'a pu entendre sans crainte les manifestations de sympathie dont Clermont a été l'objet. Il a peur, te dis-je. Si nous ne faisons pas disparaître ce malheureux, il est perdu ; nos projets sont détruits, ma mission ici est manquée. Comprends-tu bien, à présent? Et d'ailleurs, je suis allée au-devant des désirs de la Varenne, je lui ai promis de le débarrasser de ce rival importun ; il a servi nos projets saiv s'en douter.
— Très-bien, répliqua Maubrac; mais par qui faire enlever du Parquet ?
— Ce soin te regarde, toi et tes amis. Ce que je veux, ce qu'il faut nécessairement, c'est que Clermont échappe aux terreurs de la Varenne, lesquelles se peuvent, à la moindre émotion, changer en une colère malfaisante.
— Du Parquet sera mis à Tabri, je t'en réponds. Il n'est pas nécessaire de l'enlever, il suffira de le veiller comme un trésor ; mes amis feront bonne garde autour de lui.
— Soit; mais qu'ils le veillent bien I
— Fie-toi à moi; mais ce que je m'explique moins, c'est ta résolution à l'endroit de Du Bue.
— Je veux qu'il meure 1 Tu ne sais donc pas qu'il a révélé à la Varenne tous les renseignements qu'il tenait de mon mari ? C'est mon ennemi le plus acharné et le plus dangereux. La Varenne a feint, vis-à-vis de moi, de n'avoir ajouté aucune foi à ses confidences, mais ii y croit sans aucun doute; et si le pouvoir que j'ai sur lui s'affaiblit, je suis perdue. Délaissée aujourd'hui, demain je serai expulsée de la colonie.
— Je vois, ma bonne sœur, reprit Maubrac, que tu ne sais pas tout ce qui se passe. Si tu as trompé la Varenne, en paraissant le servir par Tenlèvement de Clermont, la Varenne t'a tendu
LE GAOULÉ. 149
un piège en excitant ta haine contre Du Bue; prends garde de tomber dans ce piège, A Theure qu'il est, Du Bue est, au contraire, ta planche de salut.
— Je ne comprends pas, fit Claudine en se rapprochant vivement de son frère.
— Oui, la Varenne t*a tendu un piège, continua Maubrac. Que Du Bue ait fait confidence de la confession de Dubost, ce n*est pas douteux ; mais la Varenne, en te la rapportant, n'a eu d'autre dessein que de te pousser à le délivrer d'un rival redoutable.
— D'un rival? demanda Claudine stupéfaite. De quel rival veux-tu parler?
— Ne sais-tu pas que la Varenne est amoureux d'Antillia ? Il a demandé sa main, comme un gage de la paix et de l'étroite alliance qu'il veut faire avec les colons. Mais Antillia est fiancée à Du Bue; ils s'aiment d'une vive passion, Henri d'Autanne a repoussé la demande de la Varenne. Celui-ci n'a plus qu'un moyen d'arriver à la réalisation de son rêve, c'est de se débarrasser de Du Bue. Il a compté certainement sur ta vengeance pour lui rendre ce service.
— Ohl c'est abominable! s'écria Claudine. Et que faut-il donc faire?
— D'abord laisser vivre Du Bue, répliqua Maubrac ; c'est le moyen d'enlever à la Varenne tout
ISO AYEIITURIERS ET CORSAIRES.
espoir de mariage ; partant aucune réconciliation n'est possible entre lui et les colons, et tu conserves, au contraire, ton influence, car Du Bue vivant, la Varenne aura besoin de flatter tes colères et d'attiser ta haine.
— Tu as raison, Maubrac, tu as raison. Mais il ne faut pas nous en tenir là; c'est une pure position de défensive qui ne suffit plus. Il m'importe d'agir; cherche, trouve, tu es maître de toi, moi je n'ai plus ma tête.
— Oh I j'ai combiné mon plan, ma chère Claudine. N'y ai-je pas mon intérêt aussi?
— Voyons, parle.
— Comme tu le disais très-bien tout à l'heure, il faut prendre rcffensive. Tous les événements qui se passent nous en fournissent le moyen. Il faut d'abord tourner contre la Varenne l'arme dont il croit tenir la poignée. Triomphe de ta haine, assoupis ta colère et attire Du Bue dans le piège de tes sourires et de tes grâces. Au lieu d'un ennemi, faisons un allié de lui et flattons les colons.
— Comment nous y prendre?
' — Ils croient tous que Macandal est l'auteur de l'assassinat de M. le chevalier d'Autanne et de l'enlèvement d'Antillia. C'est contre ce malheureux que va s'égarer l'expédition à laquelle la Varenne a prêté son concours avec le plus vif empressement. Il faut mander Henri d'Autanne près
LE 6A0ULÉ. 151
de toi, le détromper sur le compte de Macandal, lui dire Tauteur véritable du crime, accuser la Varenne d'en être Tinstigateur. Son amour subit pour Àntillia rendra vraisemblable au moins cette accusation, et tu offriras à Henri de lui rendre sa sœur.
— En échange de Dubost, alors...
— Sans condition d'abord. Le point capital est d'ameuter les colons contre la Varenne. Je me charge de voir Fabulé et de retirer la jeune prisonnière de ses mains.
Claudine sauta au cou de son frère, et l'embrassa avez l'effusion de la gratitude et de l'admiration.
— Va, lui dit-elle, va solliciter de M. d'Autanne, l'entrevue dont j'ai besoin. Dis-lui qu'il y va de la vie de sa sœur; de la sienne, que sais-je? Dis-lui tout ce que tu voudras pour le décider, mais amènele-moi... ou plutôt, non, fit tout à coup Claudine, j'irai moi-môme le trouver... demain, car aujourd'hui il serait trop tard.
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Fabulé avait transporté Antillia dans son propre ajoupùy et lui avait donné les plus grandes marques de respect, tant la supériorité de caste et de peau
15S AVENTURIBKS ET CORSAIRES.
exerçait de preslige, même sur cette sauvage nature. Antillia, ignorant à l'instigation de qui avait été commis le double crime dont elle avait été le témoin et la victime, l'attribua à une de ces vengeances barbares dont la conscience du nègre était déjà si lourdement chargée.
S'imaginant que sa captivité cachait un sentiment de cupidité, elle promit à Fabulé toutes les récompenses qu'il exigerait et surtout son impunité pour obtenir sa délivrance ; le bandit demeura inflexible. La jeune créole en appela alors à cette énergie virile qui la caractérisait; les dangers auxquels elle était exposée ne l'épou^ vantèrent pas. Elle résolut de saisir ou môme de faire naître l'occasion de s'évader.
Fabulé, confiant dans IHsolement et dans la position formidable de son repaire, rassuré surtout par l'apparente résignation de la jeune fille, n'avait pris contre elle d'autre précaution que de recommander à deux de ses nègres de veiller sur Vajoupa; leurs tôtes répondaient du dépôt qu'ils avaient mission de garder.
En apprenant le retour de Lucinde au camp, Fabulé avait eu soin de l'éloigner de Vajoupa où Anlillia était enfermée. Il craignait que son secret ne fût surpris, et que la jeune négresse dans un accès de remords ne s'échappât pour l'aller dénoncer. Sa joie fut grande en apprenant de la
LE 6A0CJLÉ. 153
bouche de Lucinde les préparatifs que les blancs faisaient contre Macandal, accusé du meurtre du chevalier et du rapt d'Antillia. Fabulé, heureux de rencontrer une si bonne occasion de ruiner son rival et de savoir en môme temps qu*il était à Tabri des soupçons, promit tout ce que Lucinde sollicitait de lui. Il fit taire sa haine contre les blancs pour leur prêter aide et protection dans leur difficile et périlleuse entreprise.
Conformément aux instructions que lui avait transmises Lucinde, Fabulé devait, pendant la nuit, se'rendre sur Thabitation d*Autanne pour se concerter avec celui-ci et avec Du Bue sur les mesures à prendre pour marcher contre Macandal.
— Veux-tu que je t'accompagne? demanda Lucinde au chef des marrons.
Le nègre réfléchit un moment et répondit :
— Oui, certes, tu m'accompagneras.
Fabulé ne se dissimulait pas la gravité de sa situation. Sur le point de se mettre en route, il s'était demandé si la jeune négresse était bien sincère et si ce n'était pas un piège qu'on lui tendait.
Il avait résolu, d'ailleurs, de ne point aller jusqu'à l'habitation, mais de s'arrêter en chemin en quelque lieu où la fuite lui serait facile au cas où le combat se présenterait avec des chances trop inégales. Il enverrait Lucinde prévenir les deux
134 AynrruRins kt coiSAimis.
créoles et les attendrait. D comptait sar la nuit, sar sa connaissaDce particulière des localités, sur son courage et sur sa force pour échapper aux embuscades.
Fabulé et Lucinde se mirent donc en route, cette dernière frémissant d'impatience, tant sa haine contre Macandal lui donnait d*ardeur.
Vers le milieu de la nuit, pendant que le plus grand calme régnait dans le camp, Antillia se hasarda à se montrer à la porte de Vajoupa qui lui servait de prison. Le nègre de faction était accroupi sur le sol, fumant une longue pipe caraïbe, et fredonnant par intervalles une chanson monotone et lugubre dont la jeune créole écouta avec joie les paroles peu poétiques, mais très-signiûca" tives.
Cette chanson, improvisée évidemment, était une sorte d'hymne de remords où le nègre déplorait le meurtre commis le matin et la captivité de la jeune blanche. Il était tellement absorbé dans sa double opération de fumeur et d'improvisateur, qu'il ne s'était pas aperçu de la présence d'Antillia. Celle-ci, après l'avoir examiné attentivement à la clarté splendide des étoiles, crut reconnaître en lui un de ceux qui avaient envahi sa maison et aidé au meurtre de son père.
La jeune fille éprouva un tressaillement d'horreur ; mais le danger de sa situation lui fît sur-
LE 6A0ULÉ. 155
monter le dégoût qu'elle ressentait et rendit le courage à son cœur défaillant. Elle is'approcha résolument du nègre et lui frappa sur Tépaule. Celui-ci se dressa subitement sur ses jambes^ et fut pris d'un tremblement dans tous ses membres, en apercevant devant lui la jeune créole pâle, immobile, les bras pendants le long de sa robe blancbe. Il crut à une véritable apparition.
— Écoute-moi, lui dit Antillia. Tout à l'heure, dans ta chanson, tu regrettais le meurtre odieux commis sur n^oû père, ainsi que ma captivité.
— C'est vrai, maîtresse, répondit naïvement le nègre ; car c'est moi qui ai donné à votre père le premier coup de bangala qui lui a brisé le bras.
— Tais-toi I s'écria Antillia, qui frémit et cacha son visage dans ses mains.
Le nègre détourna la tête pour essuyer une larme à ses yeux.
— Pardon, maîtresse, dit-il en se mettant à genoux devant la jeune fille.
— Ton remords est-il bien sincère? demanda Antillia.
— Le bon Dieu en est témoin.
— Et tu regrettes de me voir captive ici ?
— Oui, maîtresse. Les nègres marrons peuvent bien tuer les blancs, mais ils ne doivent pas faire les blanches prisonnières.
— Vondrais-t:i me laisser m'évader^
156 AVENTURIERS BT CORSAIRES.
Le nègre hésita, regarda autour de lui avec la plus scrupuleuse attention, et répondit en balbutiant :
— Capitaine Fabulé m'a mis là en faction ; je ne puis pas, il me tuerait demain.
— A qui appartenais-tu avant d'être parti marron ? demanda Antillia.
— J'étais commandeur chez M. de Montfort.
— M. de Montfort est un bon maître.
— C'est vrai,
— Si je te promets d'obtenir ton pardon de lui, si je te promets de t'acheter^ ensuite, à M. de Montfort et de te faire une existence douce et heureuse sur l'habitation de mon frère ou de mon mari, me laisseras-tu m'évader ?
Le nègre promena de nouveau ses regards au« tour de lui et répondit bien bas :
— Maîtresse se perdrait dans les bois.
— Tu m'accompagneras, alors.
Le marron frissonna. Il n'avait pas hésité une minute quand il s'était agi de fuir de chez son maître, et il tremblait à la pensée de s'évader de ce camp où il était plus esclave et plus maltraité qu'il ne l'avait été sur l'habitation de M. de Montfort. Était-ce la liberté qu'il regrettait ? Quel usage en faisait-il, et l'avait-il seulement, cette liberté? Était-ce le meurtre, le pillage^ à l'ordre du jour dans cette armée de bandits ? Était-ce cette vie
LE GAOULÉ. 157
d'aventures et de périls, qui a ses charmes quand on eu a goûté l'amertume ? Était-ce enfin ce sentiment de la terreur qu'il inspirait et qui lui donnait une sorte d'orgueil de sa supériorité brutale ? Il y avait un peu de tout cela dans les hésitations du nègre à obéir au sentiment de pitié qui avait agité son cœur dans la solitude et dans la rêverie entre sa pipe et sa chanson.
— Tu ne me réponds pas, fit Ântillia. Si tu ne veux pas m'accompagner, si tu refuses tout ce que je t'offre en récompense du service que je réclame de toi, laisse-moi partir seule.
— Seule, non ; j'aurais peur pour maltresse ; je l'accompagnerai, mais ye ne rentrerai pas à l'habitation de M. de Montfort.
— Si tu reviens ici. Fabulé te tuera.
— Je ne reviendrai pas ici, je resterai dans les bois> ou bien j'irai trouver Macandal.
— Soit, répondit Antillia, tu agiras comme tu l'entendras. Si tu t'enrôles avec Macandal, tu peux lui dire que tu viens de ma part, tu seras ^ bien reçu. Si tu ]te^ décides à rentrer chez ton maître, rappelle-toi que je n'oublierai jamais le service que tu vas me rendre.
— Je conduirai maltresse jusqu'à un endroit où elle pourra, ensuite, trouver son chemin toute seule et sans redouter aucun danger.
— C'est bien, partons I
158 AYENTDRIBRS IT CORSAIRES.
— Attendez, maîtresse, fit tout à coup le nègre au moment où ils allaient partir ; rentrez un instant dans Vajoupa,
Antillia obéit, non pas sans crainte sur ce retard dont elle ne savait pas la cause.
Le nègre promena autour de lui un regard pénétrant, et s'assura que tous ses compagnons dormaient d'un profond sommeil.
Cet examen achevé, il marcha droit à un tronc d'arbre derrière lequel il avait aperçu deux yeux qui flamboyaient comme deux étoiles dans l'obscurité. C^était son camarade de faction qui avait écouté toute sa conversation avec Antillia, et épié tous leurs mouvements. Arrivé à deux pas de l'arbre, le nègre s'élança comme un tigre sur l'espion, le saisit de la main gauche à la gorge avec une force surhumaine, et de la droite il lui asséna sur la tête un coup de son bangala. Le malheureux tomba sur le sol sans avoir pu môme pousser un cri.
Le nègre s'assura que le bruit de la chute de sa victime n'avait éveillé aucua des marrons; puis il revint à Vajoupa et d'une voix que nulle émotion ne trahissait :
— Maîtresse peut venir à présent, dit-il. Antillia suivit son sauveur silencieusement ; ils
passèrent au milieu des marrons endormis pôlemôle, à la belle étoile comme on dit ; ils traver-
LE 6A0ULË. 159
sèrent les sentiers sinueux qui se tordaient autour du campement, gagnèrent les grands bois de la montagne Pelée, où le nègre frayait à la jeune créole un chemin en abattant avec son coutelas les branches des arbres et les touffes de lianes qui formaient, d'espace en espace, de véritables murailles de verdure.
Us n'échangèrent leurs premières paroles qu'après une heure de marche.
— Qu'élais-tu donc allé faire, demanda Antillia au nègre, quand tu m'as priée de rentrer dans Vajoupa? et quel est ce bruit sourd que j'ai entendu, pareil à celui d'un corps qui tombe sur Te sol ?
— C'était un corps, en effet, répondit le nègre, celui de mon camarade de faction qui nous espionnait et eût donné l'éveil s'il eût surpris notre fuite. Je l'ai tué sans qu'il ait eu le temps de pousser un soupir.
Antillia avait, à ce moment-là, sa main appuyée sur le bras du nègre, qui l'aidait à franchir une petite rivière à gué. Elle s'écarta avec une sorte de terreur. Cet homme lui semblait une étrange béte fauve : le sang ne lui coûtait rien à faire couler, et son sort dépendait de ce misérable, qu'un sentiment généreux et désintéressé, cependant, poussait à la sauver.
Le nègre s'arrêta tout à coup au milieu de sa marche.
— Attention, maltresse, — murmura-t-il à voix basse.
Et il entraîna Antillia dans un épais fourré du bois où ils se blottirent sur un matelas d'herbes grasses, derrière un gros bouquet de raisiniers sauvages.
Le compagnon d'AntilIia venait d'entendre, à quelque distance en avant d'eux, un frôlement de pas sur le sol. Ces pas se rapprochaient dans la direction du lieu où étaient blottis les deux fugitifs.
— Cachez-vous bien, maîtresse, dit vivement le nègre ei> s'adressant à Antillia, c'est capitaine Fabulé lui-même ; il est avec cette petite négresse qui est venue le joindre au camp.
— Quelle négresse ? demanda Antillia.
— Une nommée Lucinde qui vous a appartenu, et qui était la femme de Macandal.
— Lucinde I s'écria Antillia en écartant les touffes de feuilles.
— Silence, maîtresse, murmura le nègre en forçant la jeune créole à se blottir derrière le buisson.
La présence de Lucinde aux côtés de Fabulé était, en effet, un mystère pour Antillia.
— Expliquez-moi, dit-elle au nègre, comment Lucinde est ici.
— Paix, maîtresse, les voici qui approchent. Si
LB 6A0ULÉ. 161
Fabulé nous entend et nous voit, nous sommes perdus !,.•
Fabulé, accompagné de Lucînde, n'était plus guère qu'à une trentaine de pas.
Avec cette admirable faculté de Touïe dont sont douées les races du Nouveau-Monde, et grâce aussi à la sonorité du lien, devenue plus éclatante par le calme solennel de la nuit, Fabulé avait saisi le bruit des paroles échangées entre Antillia et son compagnon. Il s'arrêta subitement et interrogea l'espace autour de lui en penchant l'oreille tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.
L'entrevue de Fabulé avec d'Autanne et Du Bue avait été couronnée d'un plein succès.
Lucinde^ envoyée en messagère, avait ramené les deux jeunes créoles à l'endroit fixé pour le rendez-vous où Fabulé avait attendu ses nouveaux alliés, en s'entourant de toutes les précautions que commandaient la prudence et la défiance. Monté au haut d'un figuier, d'où il dominait les sentiers que devaient suivre les deux colons, tenant son bangala d'une main et un long couteau de l'autre, il s'était mis en état de faire une vigoureuse défense^ au cas de trahison.
Une demi-heure après son départ, il vit Lucinde revenir accompagnée d'Henri et de Du Bue. Fabulé, du haut de son observatoire, avait pu s'assu-
162 AYJUITDRIBRS ET CORSAIRES.
rer que les deux créoles étaient seuls. II descendit de Tarbre etalla au-devant d'eux.
L'entrevue ne fut pas longue. Il s'agissait de s'entendre de part et d'autre sur la tactique à suivre pour s'emparer de Macandal, et aussi sur les conditions que Fabulé entendait mettre au service qu'il était supposé rendre aux colons.
Pour lui, le point principal était de ruiner son ennemi et de le livrer à la vengeance des blancs. L'impunité qu'on lui garantissait, l'oubli de tous ses crimes passés, le pardon pour lui et pour tous les esclaves marrons de sa bande, assuraient à Fabulé une liberté de manœuvres qui, dans ses calculs, devait, à coup sûr, lui donner le succès.
Peu lui importait, une fois Macandal vaincu, que l'on reconnût l'innocence de celui-ci dans le crime dont on l'accusait. Fabulé savait bien que les colons seuls, fussent-ils aidés de tous les régiments du roi en garnison à la Martinique, ne parviendraient pas à s'emparer du camp de l'un des chefs marronSy sans le secours de l'autre. Il fallait donc ou que ce fût ]^acandal qui, un jour, devint son bourreau, ou lui le bourreau de Macandal. La veine était pour lui ; il voulait en profiter. Une fois son but atteint, il se sentait maître des bois de l'Ile; il n'avait plus rien à craindre.
Fabulé s'engagea à appuyer le mouvement des milices et des troupes, à attaquer le camp de Ma-
LE GAOCLÉ. 168
candal par des chemins où les blancs n'auraient pas la pensée ni surtout Taudace de s'aventurer ; enfin il jura que le mulâtre serait, avant huit jours^ entre les mains des colons.
Henri voulut flatter Torgueil de Fabulé et le conquérir tout à fait à sa cause. Il lui lit cadeau d'un beau mousquet, et attacha lui-môme autour de ses reins une épée, en disant au nègre :
— Tes compagnons t'appellent capitaine; tu ne le seras véritablement qu'en portant ce signe du commandement.
Fabulé, ivre de vanité et de joie, reprit le chemin de la montagne en murmurant :
— Cette épée et ce mousquet m'aideront à vous servir aujourd'hui, mais demain ils tourneront contre vous I
Au moment de se séparer des deux colons, Fabulé dit àLucinde :
— Toi, tu peux t'en retourner avec ton ancien maître ; je n'ai plus besoin de toi.
Lucinde secoua la tête en signe négatif.
— Ne crains rien de moi, répliqua Henri; ta grâce t'est accordée.
Lucinde répondit d'une voix ferme :
— Non, maître, je ne veux plus revenir à l'habitation.
En même temps elle se rapprocha de Fabulé en
164 AVENTURIKRS ET CORSAIRES.
manifestant la résolution bien arrêtée de ne plus se séparer de lui.
— Alors, garde-la pour toi, fit Henri en s'adressant au nègre. Je te donne cette fille.
Fabulé, au lieu de remercier, fronça le sourcil.
— Tu as tort, dit-il à Lucinde, nous allons entrer dans une vie de combats et de dangers ; tu te repentiras de n'avoir pas accepté Toffre de ton maître.
Lucinde se contenta de secouer de nouveau la tôte en signe de refus, et elle fit quelques pas en avant, qui témoignaient de son impatience de s'éloigner au plus vite.
— Singulier entêtement ! murmura Henri. « Blancs et nègres se séparèrent définitivement.
Fabulé poussa Lucinde dans le sentier où ils se perdirent bientôt au milieu des hautes herbes.
Il ne faut pas attribuer l'obstination de Lucinde à un autre motif que le véritable.
Gomme tous les nègres qui ont goûté une fois du marronnage, c'est-à-dire de l'indépendance, Lucinde répugnait à la pensée de venir reprendre son collier d'esclavage, si douce que fût la condition que son maître y mettait. Ce sentiment, profondément enraciné dans le cœur des nègres, explique comment il a été difficile de détruire l'esprit de désertion chez la race noire. La récidive dans le marronnage a été constante ; on corn-
LE GAOULÉ. 165
prend alors que ceux à qui s'offrait cette chance rare de pouvoir persister impunément dans leur délit ne voulussent pas se résoudre à y renoncer.
Et puis au fond de sa pensée Lucinde se réjouissait de Tespérance d'assister au supplice de Macandal. Elle avait aimé le mulâtre passionnément ; mais sa haine contre lui était devenue aussi ardente que son amour avait été profond.
Le mécontentement de Fabulé devant le refus de Lucinde d'accepter sa grâce, si généreusement assurée par Henri d'Autanne, avait une cause très-sérieuse.
Fabulé ne se souciait nullement de ramener la jeune négresse à son camp. Il craignait, ce qui ne pouvait manquer d'arriver, qu'elle ne s'aperçût de la présence d'Antillia et qu'elle ne parvînt à s'échapper pour aller détromper les colons. Il fallait donc à toute force qu'il se débarrassât de Lucinde, devenue entre ses mains, non plus seulement un instrument inutile, mais un instrument dangereux. Il avait espéré que Lucinde, croyant sa tâche accomplie, se déciderait à demeurer avec son maître. Il ne lui restait plus maintenant qu'à la faire ^disparaître par un crime ; car, à aucun prixj il ne voulait que la jeune négresse reparût à son camp,
Fabulé et Lucinde avaient suivi silencieusement
4 66 AYEirnUlIERS ET CORSAIRES.
leur route, jusqu'au moment où ils eurent atteint le lieu où Antillia et son sauveur s'étaient cachés, en les entendant venir.
A ce moment Fabulé, qui s'était repu depuis, son départ de Tidée de se débarrasser de Lueinde, et qui combinait le moyen d'y parvenir, cherchait de nouveau à convaincre la jeune négresse dont l'obstination l'exaspérait, et lui inspirait des inquiétudes. L'endroit où ils étaient parvenus était assez éloigné déjà de la limite où finissait la civilisation des colons, où commençait la domination barbare des Caraïbes et des nègres marrons.
Fabulé se sentait sur un terrain où le remords n'avait plus de prise sur son cœur. Je ne parle pas des craintes, qu'il n'avait jamais éprouvées, d'en appeler à sa justice expéditive.
— Il est temps encore de te décider, dit-il tout à coupa Lucinde; veux-tu t'en retournera l'habitation de ton maître ?... Je t'y engage...
Le ton sur lequel il avait adressé ces dernières paroles à la jeune négresse avait un peu intimidé celle-ci qui, instinctivement, voulut s'écarter du chef. Fabulé la saisit par le bras et levait déjà son bangalay lorsque le bruit des voix d'AntilIia et de son compagnon de fui te arriva jusqu'à eux.
Fabulé abaissa son arme. Lucinde, qui ne pouvait plus douter des desseins du terrible capitaine de
LE 6A0ULÉ. 167
marronsj sentit renaître une vague espérance d'échapper au sort qui la menaçait.
— Tais-toi, lui dit Fabulé ; situ prononces une parole ou si tu pousses un cri, je t'écrase comme un serpent.
La première pensée de Fabulé fut que le piège qu'il avait redouté de rencontrer au rendez-vous donné par d'Autanne et Du Bue, était dressé à cet endroit. Croyant à une trahison, il lui parut plus simple d'aller au-devant du danger et de l'affronter. Il saisit Lucinde par les cheveux et la poussa du côté de la touffe de raisiniers. A mesure que Fabulé approchait, Antillia, obéissant aux instructions de son compagnon, s'éloignait en se traînant à genoux; tous deux disparaissant tantôt dans les herbes, tantôt derrière des blocs de rochers ou de troncs d'arbres superposés en muraille sur le sol.
Fabulé s'avançait toujours, guidé par le bruit à peine perceptible des feuilles et des branches que les deux fugitifs agitaient malgré leurs précautions. Ils étaient arrivés ainsiàla gueule béante d'un de ces précipices dont le fond est un mystère pour l'œil humain. Le nègre n'osa s'aventurer dans cet abîme ; il s'arrêta un moment hésitant, palpitant de crainte et d'émotion. Il éventra quelques unes des touffes d'herbes et de branches qui cachaient l'entrée du précipice ; il sonda du pied et du re-
168 AVENTURIERS BT CORSAIRES.
gard Tablme béant ; son pied rencontra un vide effrayant, son œil ne distingua rien. Seulement il entendit, à des profondeurs qui lui parurent immenses, le murmure d'uneriviëre ou d'une cascade roulant sur des roches.^Shercher son salut dans un pareil mystère, c'est trouver la mort à coup sûr.
A droite du précipice s'ouvrait un chemin sur un espace de cent pas environ : c'était l'unique ressource des fugitifs ; mais en s'y hasardant, ils se montraient à Fabulé et risquaient d'être pris. Il leur fallut bien cependant recourir à cette suprême extrémité.
Sans qu'ils aient pu s'apercevoir des manœuvres du chef, celui-ci n'était plus qu'à quelque distance de leur retraite. Au moment où ils allaient s'élancer dans le chemin découvert dont j'ai parlé, Fabulé, qui tenait toujours Lucinde captive dans ses doigts de fer, se dressa devant eux. Il y eut un mouvement de surprise mêlée d'exclamations de part et d'autre dans cette rencontre soudaine et qui ressemblait à un choc.
Les cris et les quelques paroles qui s'échangèrent simultanément en ce rapide moment d'hésitation, éclairèrent la situation aux yeux de tous.
*— Lucinde ! s'écria Antillia, sauve-moi I sauvemoi I Va prévenir Macandal !
— Maîtresse, fuyez, pendant que je vais me battre contre Fabulé, avait dit le nègre.
LE GAOULE. 169
— C'est donc loi qui avais enlevé mademoiselle Antillia ? murmura Lucinde en s'adressant à Fabulé, et elle ajouta : — Pauvre Macandal !
Ce furent ses dernières paroles. Par un effort gui laissa entre les mains de Fabulé une poignée de ses cheveux, Lucinde avait tenté de fuir. Mais avant qu'elle eût fait dix pas^ Fabulé l'avait ressaisie, et, d'un coup de bangala, l'avait étendue morte à ses pieds .
Antillia, qui entendit le râle de la jeune négresse, poussa un cri de douleur.
Fabulé bondit comme un tigre au-devant des deux fugitifs ; le nègre se jeta entre lui et Antillia, en criant à celle-ci :
— Partez, maîtresse, partez ! Autant que je meure tout seul.
La lutte entre Fabulé et le nègre avait élé assez longue pour laisser à la jeune fille tout le temps nécessaire d'assurer sa fuite. Cette lutte se termina par la mort de son adversaire, que Fabulé parvint à étrangler. Ce second crime, dont il venait de charger sa conscience, déjà si pesamment chargée, lui était nécessaire.
Le point principal était qu'il ne restât per-
sonne qui pût aller démentir Taccusâtion portée contre Macandal, accusation dont lui, Fabulé, devait recueillir tous les fruits.
Le chef marron songea ensuite à faire disparaître les corps de ses deux victimes ; il traîna le cadavre du nègre, ainsi que celui de Lucinde, jusqu'aux bords du précipice et les y fit rouler l'un après l'autre.
Cette manière d'inhumation accomplie^ Fabulé reprit le chemin de son camp pour y faire ses préparatifs d'attaque. Il avait eu soin à l'avance de se mettre en rapport avec les Caraïbes, sur le concours desquels il faisait grand fond.
Grâce au dévouement du malheureux nègre, qui avait si généreusement sacrifié sa vie pour lui donner le temps de fuir, Antillia était parvenue à franchir le chemin découvert et avait gagné les bois, où ses traces pouvaient échapperde nouveau à Fabulé.
Elle marcha toujours avec une énergie que doublaient l'espoir du succès, d'une part, et de l'autre, la crainte de retomber au pouvoir du chef marron. Elle se trouva, au point du jour, au plus profond des bois de la montagne Pelée, haletante, épuisée, ignorant la direction à prendre pour regagner son habitation, et craignant maintenant de s'aventurer dans les chemins impraticables où la Providence l'avait conduite saine et sauve pendant les ténèbres de la nuit.
LE GAOCLÉ. 171
L'affaissement succéda, chez Antillia, à Ténergie des premiers moments. Par quel miracle parviendrait-elle à sortir de la situation désespérée où elle se trouvait réduite?
Antillia s'agenouilla au pied d'un arbre et pria Dieu de la soutenir dans sa faiblesse ou de lui donner l'inspiration à laquelle elle devrait son salut.
Après avoir passé une partie de la journée en prières et en larmes, elle essaya de se frayer un passage à travers ce désert silencieux et terrible, qui était pour elle comme une immens.e prison.
La fatigue et Témotion lui avaient enlevé toutes ses forces. La peur paralysait en môme temps le reste d'énergie que lui donnait le sentiment du danger extrême auquel elle était exposée. Elle erra pendant quelques heures au milieu de ces grands bois, où les racines gigantesques des arbres formaient des ponts à des abîmes sans fond et à des rivières au lit torrentiel.
Antillia franchissait ces ponts^ se plongeait dans des mers d'herbes plantureuses, se jetait dans des sentiers dont les sinuosilés mystérieuses la ramenaient souvent au point même d'où elle était partie. Elle ne pouvait se rendre compte de la direction qu'elle prenait. L'épaisse muraille de la forêt lui dérobait la vue de la mer, but vers lequel elle devait marcher, certaine qu'en s'approchant
179 AVENTURIEBS >T CORSAIRES.
du rivage, elle rencontrerait quelque habitation. Mais à mesure qu'elle s'élevait, la forêt semblait monter; trouvant toujours devant elle ce voile d'impénétrable verdure qui lui cachait l'horizon, et dans l'impossibilité de s'orienter, ne couraitelle pas le risque, en descendant vers la mer, d'aborder à un des carbets où les Caraïbes avaient établi leurs repaires?
Le troisième jour, Antillia se trouvait sur un des versants de la montagne; elle aperçut enfin, par-dessus la cime des arbres, l'horizon d'une mer mugissante. Par moments le bruit formidable des vagues, bruit lointain qui grondait comme un sourd tonnerre, arrivait jusqu'à elle. Ce fut pour la jeune créole Tindice qu'elle se trouvait dans le nord de l'île où la mer a toujours ce caractère de violence ; les colons n'y avaient encore fait que des tentatives, plusieurs fois abandonnées, d'établissement.
Cette partie de la Martinique était encore, à cette époque, la propriété disputée des Caraïbes et défendue pied à pied par les débris de la race primitive.
Antillia hésita à se diriger de ce côté. Elle s'assit triste, désespérée, et demandant à la réflexion et à la prière conseil sur le parti à prendre. Quand la nuit fut venue, elle distingua les feux allumés par les Caraïbes le long de la mer.
LE 6A0ULÉ. 173
La pauvre enfant ne savait pas, au milieu des anxiétés qui agitaient son cœur, si elle devait plus se fier aux Caraïbes qu'aux nègres marrons^ ou si elle devait se laisser aller au hasard de cette fuite à travers les forêts de la montagne Pelée.
Elle prit tout à coup un parti extrême; elle se leva et marcha droit au carbet des Caraïbes, où elle n'espérait pas cependant pouvoir parvenir avant le lendemain matin; mais elle surmonta courageusemenifles fatigues et les dangers de cette course nocturne, dans la pensée que les feux allumés par les Caraïbes lui serviraient au moins de phares pour Tempôcher de s'égarer.
A mesure que les accidents du terrain lui permettaient de découvrir un horizon plus rapproché, elle apercevait, glissant sur la mer, dans la direction du rivage, une foule de petites pirogues dont les feux des torches se confondaient, dans les lames agitées, avec le reflet des étoiles. C'étaient des pirogues de Caraïbes, accourant évidemment à un de ces rendez-vous où ces légions de Sauvages se réunissaient fréquemment pour quelque grand complot contre les colons.
Cette circonstance devait arrêter la résolution de la jeune fille. S'il s'agissait d'une conspiration contre les blancs, c'en était fait d'elle, vraisemblablement ; mais Antillia savait aussi quelle vénération mêlée de terreur les Caraïbes avaient
17 4 AYSNTDRIERS ET CORSAIRES*
conservée pour le nom de du Parquet, en souvenir du fondateur de la colonie, dont la tradition s'était perpétuée parmi les Sauvages, qui Payaient surnommé « leur père » en même temps que a le général terrible. »
Antillia se résolut à invoquer ce souvenir, et à faire valoir le sang des du Parquet, qui coulait dans ses veines, pour commander au moins le respect à ces infatigables ennemis des colons. En fin de compte, elle pensa qu'au pis-aller elle deviendrait, entre les mains des Caraïbes, un otage, et que sa rançon pourrait être payée par quelque concession qui éviterait une lutte nouvelle et l'effusion du sang.
Antillia poursuivit donc sa route, et arriva an point du jour au camp des Caraïbes. Elle se fit conduire vers le boyezj ou chef, qu'elle reconnut pour l'avoir vu souvent venir en mission auprès des colons. Elle lui raconta la série d'aventures et d'événements auxquels elle devait sa présence au milieu d'eux. Antillia ne se trompa point sur l'influence qu'exerçaient sur les Caraïbes et le nom qu'elle portait et sa parenté avec les du Parquet. La jeune créole fut bien plus surprise encore en apprenant qu'elle était la cause de cette réunion.
Le boyez lui confia que c'était sur une invitation de Fabulé qu'ils s'étaient assemblés dans le but
LE GAOUtÉ. 175
de Tarracher des mains de Macandal accusé de ravoir enlevée ; que le dessein de Fabulé était, après avoir détruit son rival, de tourner ses attaques contre les colons, aidé par les Caraïbes, à qui il avait promis le partage de Tile.
Le récit d'Antiilia, qui démasqua la trahison de Fabulé, indigna le boyez,
— Ce soir, dit-il à la jeune fille, je te reconduirai chez ton frère ; et au lieu de marcher contre Macandal, nous irons porter nos secours aux colons.
Les Caraïbes, ayant construit une sorte de palanquin dans lequel ils couchèrent Antillia, se mirent en route vers la fin de la journée.
Racontons maintenant les événements qui s'étaient accomplis simultanément avec ceux que Ton vient de lire.
Madame de Saint-Chamans était partie pour son entrevue avec Henri ; elle y avait mis d'autant plus de hâte que Du Bue, ainsi qu'elle l'avait conseillé à la Varenne, avait été désigné pour commander une compagnie dans l'expédition contre Macandal, tandis que d'Autanne avait été placé à la tête des milices du Prêcheur, appelées sous les armes au cas d'une invasion des nègres marrons, La présence de Claudine dans cette maison pleine de deuil, où le sang et les larmes avaient coulé par sa faute, sinon tout à fait par ses ordres,
impressionna vivement la comtesse. Il faisait nuit quand elle frappa à la porte d'Henri, qui se tenait assis au fond de la galerie de Thabitation, dans ce même fauteuil où était son père au moment où il fut assassiné.
Henri, le front appuyé dans ses deux mains et les coudes sur une table, réfléchissait sur les lugubres événements qui avaient déchiré sa vie depuis quelques jours ; et en se rappelant ces tristes scènes, il encourageait son cœur aux lattes plus terribles encore qui se préparaient.
Au bruit que fit la porte en tournant sur ses gonds rouilles, Henri leva la tête ; à la lueur vacillante de la lampe, il aperçut, sans les distinguer, les formes immobiles d'une femme.
Il se dressa pâle comme un homme qui, sortant d'un rêve, croit voir, l'illusion se continuer. Les bras étendus, il s'écria :
— Antillia I Antillia I Est-ce toi ?
L'accent avec lequel Henri poussa ce cri dans lequel il y avait un déchirement sympathique; l'aspect funèbre de cette, longue pièce à peine éclairée, au fond de laquelle se tenait ce jeune homme pâle et en grand deuil, imposèrent à la comtesse. Elle se sentit défaillir et s'appuya contre la porte ; la parole expira sur ses lèvres.
— Répondez donc, dit Henri d'une voix plus forte, qui ôtes-vous ?
LE GAOULÉ. 177
Il fit quelques pas. Madame de Saint-Chamans rappela son courage et s'avança résolument audevant d'Henri :
— Non, dit-elle, sur un ton plus rassuré, je ne suis pas votre sœur ; mais je viens pour vous la rendre.
— Vous ici I s'écria Henri en levant les deux bras comme s'il eût voulu écraser la comtesse.
Celle-ci, en voyant le geste d'Henri et devinant le trouble qui l'agitait, acheva de reconquérir tout son calme et tout son sang-froid.
— Le temps presse, monsieur, dit-elle, prenez garde que la colère et la douleur ne vous fassent oublier qui je suis, lorsque je viens, au péril de m» vie, vous rendre un signalé service.
Henri ne put se défendre d'être dominé par le ton de dignité et de superbe convenance qu'avait pris madame de Saint-Gbamans pour s'exprimer ainsi.
— Parlez, alors, parlez, au nom du ciel !
— M. d'Autanne, on vous a trompé sur l'auteur du double crime qui a jeté un double deuil dans cette maison. Et à cette heure on poursuit, le mousquet etl'épée au poing, un innocent. Ce n'est point Macandal qui a tué votre père, ce n'est point Macaudal qui a enlevé votre sœur.
— Qui donc alors ? s'écria Henri en bondissant sur son siège ; qui donc est le coupable ?
178 AYENTIJRIBRS ET CORSAIRES.
— L'homme qui a assassiné votre père, reprit la comtesse, l'homme qui a enlevé votre sœur... c'est Fabulé ! Et celui qui a commandé cet assassinat et ce rapt, par conséquent l'auteur véritable de ce double crime, c'estle marquis delaVareoDe!
— Le marquis de la Varenne ! s'écria Henri... Pourquoi? dans quel but? C'est impossible!... Mais quel intérêt pouvez-vous donc avoir à inventer cette accusation horrible ?
— Ah ! vous avez oublié, M. d'Autanne, reprit la comtesse sur un ton de perfide insinuation, l'antipathie que vous inspiriez à M. de la Varenne à bord de la frégate ; l'humiliation que votre parole hautaine lui avait infligée; vous avez oublié, ou plutôt vous ne saviez pas comme je le savais, moi qui ai été sa confidente, la haine qu'il professe pour les colons ?
— Mais cela ne suffit pas, interrompit Henri, pour commettre de telles infamies I
— Vous doutez encore ? Mais ce qui vous convaincra peut-être de la culpabilité et de la com» plicité du marquis, c'est ce que vous paraissez avoir oublié aussi : l'amour de la Varenne pour votre sœur, et votre refus de lui accorder sa main. Oh ! pour lui, c'était le rêve de son despotisme ; obtenir votre alliance par une alliance semblable et faire de vous un complice de ses plans de domination.
LE GAOULÉ. 179
Henri écoutait avec attention la comtesse ; il ne combattait plus ses accusations ; déjà il ne doutait plus. Les faits que madame de Saint-Chamans invoquait avaient une apparence de vérité qui ne permettait plus aucune hésitation.
— Oh ! ce n'est pas tout, reprit Claudine, qui se sentait victorieuse ; M. de la Varenne n'a pas vu d'autre cause à votre refus que l'affection qui lie Antillia à M. Du Bue. Qu'a-t-il fait?Tl a désigné M. Du Bue, le seul des officiers de milice à qui cet honneur ait été réservé, pour marcher contre Macandal dans cette expédition dont le but est de détourner Tattention des colons. N'est-il pas évident que M. de la Varenne a espéré de voir M. Du Bue succomber dans cette campagne ? Qui sait même si...
— Assez I fit Henri, sans laisser la comtesse achever sa pensée. Je devine, et sur mon âme, ce serait abominable I...
— C'est pourtant vrai, ajouta madame de Saint- Chamans avec une conviction qui pénétra jusqu'au fond de l'âme d'Henri et en chassa le dernier fantôme du doute. Le dessein de M. de la Vareûne est assez facile â comprendre. Que veut-il ? Paraître arracher mademoiselle d'Autanne à des dangers qu'elle n'aura pas courus ; et Du Bue mort, assassiné peut-être, prétendre à obtenir la main de votre sœur en récompense d'un service imaginaire.
180 AVENTUBIERS ET CORSAIRES.
Il y avait dans tous ces faits, habilement présentés par madame de Saint-Chamans, et avee une apparence de vérité saisissante, tous les élémenls d'une accusation écrasante contre la Varenne.
Henri se promenait dans la longue galerie de sa maison, en proie à une vive agitation ; madame de Saint-Chamans suivait tous ses mouvements,avec curiosité et avec intérêt en môme temps. Le jeune créole revint s'asseoir brusquement, et fixa sur la comtesse un regard dont celle-ci comprit toute la signification .
— Oh ! fit-elle, vous êtes étonné de ma conduite, M. d*Autanne, et vous cherchez à percer le motif qui me fait agir de la sorte ?
— C'est vrai, madame ; j'ailieo, en effet, d'être étonné que vous me donniez cette preuve d'un dévouement si complet, à moi que vous haïssez, à M. Du Bue contre qui vous avez soif de vengeance, à tous les colons enfin qui sont vos ennemis...
— Ah I s'écria la comtesse avec un désespoir indigné, pour haïr M. de la Varenne plus que je ne vous haïssais, vous, et M. Du Bue, et tous les colons, n'est-ce donc pas assez que le marquis se soit épris pour votre sœur d'une passion qui est ma déchéance, ma ruine^ ma mort peut-être? Oh ! oui, je le hais aujourd'hui, cet homme, jusqu'à vouloir me venger! Vous n'avesç. pas be-
LE GAOULÉ. . i81
soin d'analyser et de raisonner ma jalousie, puisque vous avez repoussé et condamné cet amour du marquis. Àidez-moi donc dans ma vengeance, en vous faisant rendre justice.
^ Un dernier doute restait à Henri, ou plutôt un dernier point inexpliqué encore : c'était la conduite de Lucinde. Madame de Saint-Chamans Tattribua à une complicité dans un crime évidemment préparé de longue main.
L'accusation de la négresse contre Macandal, son attachement subit à Fabulé^ au point de refuser le pardon qui lui avait été offert, pouvaient être aisément invoqués comme autant de preuves à l'appui de cette interprétation donnée par la comtesse à la conduite de la négresse.
— Monsieur, dit madame de Saint-Chamans en feignatit de se lever pour partir, je n'ai plus qu'une dernière et solennelle parole à vous dire. Je rendrai Antillia à votre tendresse, demain, peut-être ce soir, au plus têt enfin. Fabulé m'est tout dévoué, et au besoin j'userai de ruse à son égard pour arriver à mon but; j'en fais le serment.
— Merci, madame, mais M . de la Yarenne paiera cher cette insulte faite h ma famille 1
— Pensezrvôus encore que je vous trompe, que je vous tende un piège, monsieur d'Autanne ?
Henri offrit sa main à madame de Saiat^Cha-
mans qui comprit, au tremblement de cette main,
qu'elle avait conquis le jeune créole parla reconnaissance.
— Maintenant, dit Henri avec émotion, j'ai foi envous, madame; mais, reprit-il, ne mettez-vous pas quelque condition au service que vous me rendez? Quelle que soit cette condition, et du moment que vous aurez rendu Antillia à mon affection, je tiendrai rengagement que je prends à mon tour vis-à-vis de vous.
Le moment était solennel pour madame de Saint- Ghamans, elle domina son émotion et d'une voix ferme :
— Oui, monsieur d'Autanne^ service pour service, soit ! Et vous ne me refuserez pas celui que je vais réclamer devons. Il y a un homme qui m'a insultée, qui m'a calomniée, calomniée, entendezvous ? el que ma justice recherche pour lui faire expier sa lâcheté. Cet homme est en votre pouvoir et au pouvoir de M. Du Bue, il faut me le livrer.
Henri avait pâli et s'était levé avec un désespoir marqué.
— Hésitez-vous donc? demanda la comtesse.
— Non, madame, ma parole est engagée, quand bien môme la reconnaissance ne me ferait pas un devoir de vous rendre Dubost; mais...
— Quoi donc ? fit Claudine en tremblant.
— Dubost est entre les mains de Macandal.
— Entre les mains de Macandal I répéta machi-
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nalement la comtesse... Tout est donc perdu!
Elle tomba dans un accablement profond, cherchant à ressaisir, au milieu de son trouble, le fil de sa pensée toujours si nette et si féconde en ressources. Henri, de son côté, était en proie à une vive agitation. Son esprit se reportait vers Macandal, victime d'injustes attaques, alors que son dévouement aurait pu, au contraire, si bien le servir dans cette circonstance.
Pour la comtesse c'était tout l'échafaudage de ses rêves et de ses vengeances qui venait de s'écrouler. Henri donna une interprétation aux larmes de rage qui coulaient le long des joues de cette femme, aux agitations de ses doigts, aux palpitations de sa poitrine où grondaient de sourds rugissements. Il avait compris que cette amitié subite de madame de Saint-Chamans était intéressée, et qu'elle serait inflexible dans ses exigences; enfm^ue le retour d'Anlillia était impitoyablement soumis à la restitution de Dubost entre les mains de sa femme.
— Monsieur d'Autanne, dit tout à coup la comtesse, il faut que vous vous rendiez au camp de Macandal et que vous en rameniez Dubost. L'accès de ce camp vous sera facile, grâce au guide que je vous donnerai ; car les compagnies expéditionnaires ne peuvent pas, avec leur inexpérience des chemins de la montagne, en avoir ap-
184 ATniTumms n ooisaiiis.
proche d'assez près pour arrêter TOtre tentative.
— Mais, fit obserrer Henri, c'est déserter mon poste. Je »ais commandant ici des troopes de la milice...
— n le but, monsieur ! répéta madame de Saint- Chamans avec un tel accent de résolution, que Henri, interdit, ne trouva rien à répliquer, sinon qu'il serait impossible de négocier la restitution d'un prisonnier blanc avec un chef de marrons attaqué par les blancs.
— Vous lui garantirez la paix et vous rendrez publiques, à votre retour, l'innocence deMacandal et la trahison de la Varenne.
La comtesse avait compté sur cette dernière déclaration d'Henri pour ameuter les créoles contre le marquis, et hâter le dénoûment qu'elle avait préparé.
— Dans deux heures, vous serez en route pour la montagne Pelée^ monsieur, dit-elle en se levant et en entraînant Henri vers la porte ; moi, pendant ce temps, je verrai Fabulé, et demain je vous donne rendez-vous chez moi, à Saint-Pierre. Si vous me ramenez Dubost, je vous rendrai votre sœur. Venez, monsieur, allons rejoindre votre guide.
— Qui est ce guide à qui vous me confiez, madame ?
•*- Un guide sûr... le chevalier de Maubrac. Mais venez donc, monsieur I...
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Henri ceignit son épée, s'arma de pied en cap, et se laissa entraîner par madame de Saint-Chamans plutôt qu'il ne la suivit.
Une heure après ils avaient atteint Tajoupa de Maubrac ; celui-ci dormait d'un profond sommeil.
Quelque répugnance qu!éprouvât Henri à se trouver en compagnie, et pour ainsi dire sous la surveillance de cet aventurier, il se mit en route avec lui pour le camp de Macandal.
La comtesse prft la place de son frère dans le hamac qui meublait Vajoupa et attendit l'effet du signal qu'avait fait Maubrac pour appeler Fabulé.
L'expédition contre Macandal avait eu au début plus de succès qu'on n'aurait pu le croire. Ce succès prépara tous les événements qui suivirent et que nous allons raconter.
A peine les^ compagnies expéditionnaires se furent-elles engagées dans les sentiers de la montagne Pelée, ayant à leur tête le marquis de la Varenne lui-même, qu'elles rencontrèrent deux nègres marrons que la présence des troupes mit d'abord en fuite. Ce^ deux nègres déclarèrent appartenir à la bande de Macandal, mais ils refusé-
rent, môme au prix de leur grâce, de servir de guides aux troupes.
Toutes les séductions possible&les ayant laissés inflexibles, le marquis de la Varenne ordonna d'user de violence et de rigueur à leur égard. L'un de ces deux malheureux fut fusillé sous les yeux de son camarade ; frappé de terreur, celui-ci s'engagea à conduire les soldats à travers les sentiers sinueux où ils avaient grand'peine à avancer.
La présence des troupes, signalée au camp de Macandal, y jeta l'alarme. Le mulâtre, quoique surpris par cette attaque soudaine et inattendue, opposa aux assaillants une vigoureuse résistance.
Habitués à cette guerre de montagnes, de précipices et de rochers, les nègres marrons n'eurent pas de peine à intimider les blancs et à leur faire perdre promptement une partie du terrain conquis. Les plus hardis d'entre ceux-ci, encouragés d'abord par une première victoire inespérée qu'ils devaient à une trahison, payèrent de la vie leur audace. Toutes les armes étaient bonnes et faciles aux nègres ; àdéfaat de mousquets et pour suppléer l'insuffisance de leurs flèches et de leurs arcs, et dans l'impossibilité où ils étaient de se servir de leurs couteaux et de leurs bangalaSy ils lancèrent sur les assaillants des troncs d'arbres et de volumineux blocs de rochers qui bondissaient le long des flancs de la montagne, écrasant les assaillants de leur
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poids énorme, décimant leurs rangs comme eussent fait des boulets de canon ou un feu d'artifice de mitraille.
Les blancs comprirent, alors plus que jamais, la puissance formidable des nègres marrons. Ils eussent peut-être battu enretraite s'ils n'avaient été soutenus par Tespoir des secours qu'ils attendaient de Fabulé, dont la bande était seule capable de lutter à armes égales avec les nègres de Macandal.
Celui-ci, que l'invasion des blancs dans la montagne avait autant affligé que surpris, éprouva une profonde déception quand, du haut d'un arbre qu'il avait choisi pour observatoire, il reconnut Du Bue à la tête d'une des compagnies. Macandal conclut que c'en était fait de lu^ et qu'il fallait que sa ruine fût bien résolue par les colons, pour que Du Bue, et peut-être Henri d'Autanne, prissent part à cette expédition. Sa dernière illusion s'effaça ; sa plus chère croyance venait de s'éteindre.
— Je suis bien malheureux! s'écria-t-il en frappant sa large poitrine, mes meilleurs amis m'abandonnent ! Je suis trahi par ceux-là mêmes pour qui j'eusse donné ma vie !
Il ne restait plus à Macandal que la vengeance. Un projet terrible jaillit de son cerveau.
— Mort aux blancs ! dit-il en étendant son bangala du côté de la petite armée expéditionnaire.
Jusqu'au dernier ils périront tous. Le sol de la Martinique boira le sang des blancs !
Macandal s'assit sur le bord d'un rocher, et laissa tomber dans ses deux mains sa tête pensive et lourde du vaste plan qu'il venait de concevoir. Ce plan consistait à aller proposer à Fabulé, qui ne manquerait pas de l'accepter, croyait-il, une alliance contre lés blancs, une dévastation complète de la colonie, le meurtre enfin, le pillage et l'incendie.
Une dernière pensée, au milieu de ces pensées de sang, s'épanouit sur le visage de Macandal et dessina un poli infernal sur ses lèvres. L'image d'Antillia venait de passer devant ses yeux; il s'y arrêta comme devant le souvenir le plus riant de sa vie; il en fit l'espérance la plus glorieuse de celle horrible et implacable guerre qu*il allait déclarer à toute une race d'hommes. Son amour pour la jeune créole, que son respect et son dévouement avaient refoulé jusqu'au plus profond de son cœur, se réveilla plein d'ardeur et allumé par la joie féroce de la vengeance.
— Oh I s'écria-t-il, ce sera là le dernier degré où montera mon orgueil satisfait !
Macandal se leva alors en faisant tourner entre ses mains, avec la rapidité de l'éclair soi\ bangala. Ce geste et cette évolution traduisaient toutes les menaces et toutes les résolutions dont son cœur
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était plein. Il s'assura que la masse de troncs d'arbres et de rochers qu'il avait fait rouler sur les assaillants, formait un rempart suffisant pour fortifier son camp contrei toute attaque ; il donna ensuite des ordres secrets à ses deux lieutenants, et se mit en route pour le camp de Fabulé, en dissimulant son départ, de peur que son absence ne jetât le découragement parmi ses soldats.
Macandal comptait sur son courage et beaucoup surrimminence du danger qui, dans sa pensée, les menaçait tous deux, pour décider son rival et son ennemi à accepter une alliance qui devait être fatale aux colons.
Parvenu aux abords du camp de Fabulé, Macandal s'arrêta un instant. Une grande émotion l'avait saisi au cœur. L'énormité de l'acte qu'il conspirait d'accomplir, la complicité de Fabulé qu'il allait demander, le tableau des crimes atroces qu'il serait appelé à commettre, peut-être aussi la grandeur du rôle qui se préparait pour lui se présentèrent à son esprit.
Il éprouva comme une hésitation, peut-être môme un fatal pressentiment. Après un moment de réflexion, il triompha cependant de sa timidité et s'aventura en escaladant les rochers et les arbres^ dans le dernier sentier qui conduisait au camp de Fabulé.
Macandal ne fut pas surpris, aut|tnt que nos
lecteurs pourront Tôtre, du calme complet qui régnait dans le camp du nègre. On se souvient que celui-ci avait promis son concours aux blancs dans Texpédition contre Macandal. Fabulé, qui avait accueilli avec entbousiame les ouvertures qui lui avaient été faites à ce sujet, avait ensuite manqué au rendez-vous du champ de bataille, et s'était tenu sur la réserve en différant le moment de tenir sa promesse.
Cette trahison de Fabulé mérite d'être expliquée au point de vue de sa double haine contre les colons et contre Macandal.
Il savait que les premiers ne s'étaient engagés si résolument dans cette campagne que dans l'espérance d'être vigoureusement soutenus par lui^ et que sans son secours ils rencontreraient une défaite complète. Mais une pareille attaque ne pouvait pas non plus être dirigée contre Macandal sans que celui-ci éprouvât quelques pertes.
Fabulé avait compté sur ce double résultat : la défaite des blancs et l'alTaiblissement de son rival. En arrivant tardivement sur le champ de bataille, il recueillait plus facilement le fruit de sa trahison, il achevait la ruine de Macandal, et, nécessairement il avait ensuite meilleur marché des blancs, aurlout avec le secours des Caraïbes qu'il avait, on se le rappelle, convoqués en armes.
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C'était là la cause de l'immobilité de Fabulé au milieu de cette agitation de la montagne Pelée.
Macandal, arrivé sur la limite du camp de son ennemi, fut arrêté par un «Qui vive ! » lancé d'une voix formidable.
— Je suis Macandal, répondit-il.
A ce nom un cri général s'éleva dans le camp, et en moins de cinq minutes tous les nègres furent sur pieds.
Macandal s'avança résolument. Sa haute stature, sa force herculéenne bien connue de tous etéprouvée par quelques-uns^ la hardiesse de sa tentative, l'immense prestige qu'il exerçait sur l'esprit des esclaves imposèrent à la troupe de Fabulé. Il pénétra donc jusqu'au milieu d'eux sans qu'un seul eût fait un mouvement pour l'arrêter.
— Menez-moi à votre capitaine, dit-il aux nègres, j'ai besoin de lui parler; un. grand danger nous menace tous, vous, lui, moi et mes soldats.
L'éclat avec lequel le nom de Macandal avait retenti dans le camp, servit d'avertissement à Fabulé qui accourut, le visage resplendissant d'une joie à laquelle se mêlaient des éclairs de férocité.
— Cernez-le bien I cria le nègre, et qu'il ne s'échappe pas !
Macandal haussa les épaules en voyant le cercle de poitrines nues et de têtes crépues qui s'était formé autour de lui. Il s'avança vers Fabulé :
i— Oh î je te tiens donc ! murmura celui-cî.
— Tu es fou, compère, répliqua Macandal ; et si tu savais quels bons avis je t'apporte, tu me tendrais la main, et nous ferions bonne alliance. Les blancs, continua-t-il, ont entrepris la destruction des marrons; ils ont commencé par moi, ils finiront par toi. Sanssujetaucun, ils m'ont attaqué avec une audace inusitée, et jamais ils ne s'étaient avancés si près de mon camp. Toutes leurs troupes sont sur pied ; il est possible que je les massacre jusqu'au dernier, comme il se peut qu'ils triomphent de moi ; auquel cas, compère, tu serais perdu à ton tour. Si tu veux nous sauver tous les deux, il faut que tu oublies nos vieilles haines et que tu marches à mon secours. A nous deux nous exterminerons l'armée du roi ainsi que les milices des colons, et la Martinique nous appartiendra. Voilà les nouvelles que je t'apporte. Je me confie à ta loyauté.
— Moi, répondit Fabulé, voici ce que je te dirai : Les blancs, qui ont été tes amis, sont les miens aujourd'hui. Nous sommes d'accord, eux pour t'atr taquer, moi pour les laisser faire et même pour les y aider. Mon but était de m'emparer de toi, vil mulâtre; tu es venu te faire prendre comme un
enfant, tu m'éviteras donc la peine de courir après toi!
Une sueur froide couvrit le corps de Macandal.
LE GAOULÉ. 193
Il promena autour de lui un regard inquiet et vît avec terreur l'impénétrable cercle humain qui l'enveloppaît.
— Qu'ai-je donc fail aux blancs pour qu'ils me déclarent la guerre? demanda-t-ii.
— Tu les as trop aimés et trop flattés, répondit Fabulé. Il était juste qu'ils te fissent payer, par une trahison^ cette amitié impossible entre leur race et la nôtre.
— Tu crois, reprit le mulâtre, qu'il n'est pas de ton intérêt de me défendre contre eux?
— Non, fit le nègre ; mon intérêt est que tu disparaisses de nos bois où tu gênes mes projets.
— Alors laisse-moi m'en retourner à mon camp et je me défendrai comme je pourrai. Si je succombe, la place t'appartiendra; sije suis vainqueur des blancs, nous nous associerons, car tu seras beureux de le faire alors, pour mettre leurs habitations à feu, à sang et au pillage.
Fabulé laissa tomber sa tête sur sa poitrine et médita un instant sur les avantages du plan que Macandal venait de déroulera ses yeux.
— Que décides-tu ? demanda le mulâtre.
— J'ai plus d'intérêt, répondit Fabulé, à faire moi tout seul ce que tu me proposes d'entreprendre en commun.
— C'est bien; alors laisse-moi partir.
— Non pas ! Tu es mon prisonnier ; ce que je ré-
vais d'obtenir au prix de mon sang et de celui de mes marronSy je l'obtiens sans qu'il m'en coûte rien, et tu voudrais que je te permisse de l'enfuir!
Fabulé n'est pas si fou, en vérité
— Tu fais la besogne des blanc si
— Je fais la mienne.
— Lâche ! s'écria Macandal en reculant de quelques pas, comme pour prendre l'élan de sa course.
Sur un signe de Fabulé, deux mains vigoureuses s'abattirent sur les épaules du mulâtre. Appelant à son aide ses forces herculéennes, Macandal secoua au bout de chacun de ses bras les deux colosses noirs qui avaient tenté de le retenir, et les fit voler à quinze pas devant lui.
Après sa courte et facile victoire, il essaya de nouveau de s'enfuir. Mais il lut rapidement entouré par le bataillon de noirs qui lui ferma le passage.
Macandal promena autour de lui ses regards ; il rencontra partout des visages qu'enflammaient la férocité et la joie d'une lutte qui menaçait d'être terrible. A chaque pas tenté en avant ou en arrière, le cercle humain se resserrait autour de lui. En voyant deux ou trois couteaux briller entre les mains de ses adversaires, il croisa ses bras sur sa poitrine et commença de rugir : puis rappelant toute son énergie et tout son courage des moments
LE GAOCLÉ. 195
désespérés, il ramassa son corps, ferma ses deux poings durs comme des massues de fer, et tête basse, il s'élança au-devant de ses ennemis.
Le premier choc fut terrible pour ceux-ci. Surpris par cette brusque et soudaine attaque^ cinq ou six de ces bandits roulèrent sur la terre^ étourdis par la violence des coups de pied, des coups de poing et des coups de tête que Macandal leur avait distribués.
Mais bientôt le pauvre mulâtre sentit des mains et des bras vigoureux Tenlaêer par le milieu du corps, et la pointe des couteaux effleurer sa chair sans y pénétrer cependant, tant il avait su se dégager promptement de cette étreinte.
Après quelques minutes d'une de ces luttes gigantesques où la nature humaine dépense plus de forces qu'elle ne semble en accorder à un seul homine, Macandal avait reconquis la liberté de ses mouvements. Il se trouvait de nouveau écumant de rage, les bras et la poitrine ruisselant de sang et de sueur, seul au milieu d'un cercle de faces hideuses, d'épaules meurtries par les morsures, de regards abrutis par la douleur et par la colère.
Un moment Macandal chercha parmi ces bétes fauves celle sur laquelle il pourrait se venger en faisant d'elle sa victime. Sa pensée se concentra sur Fabulé, qui se tenait devant lui impassible, les
196 AVENTURIEES BT CORSAIRES.
bras croisés et le bravant. Mais le mulâtre songea que c'était sa vie qu'il jouait sur cette vengeance isolée, et qu'il valait mieux pour lui renverser ce rempart et fuir en vainqueur.
Sa poitrine se dilata, les muscles de son corps se raidirent tout à coup comme des ressorts d'acier, et il fondit pour la seconde fois, tête basse, sur ce troupeau de tigres prêts à le déchirer en lambeaux. Pour la seconde fois, la lutte recommença terrible, féroce, inouïe ; la terre frémissait sous des trépignements formidables.
Les forces de Macandal semblaient se doubler en proportion du danger et de l'énergie des attaques. Soit adresse, soit bonheur, soit supériorité réelle, il parvint à se délivrer de ses plus tenaces ennemis, dont le corps musculeux et souple s'enlaçait autour de lui comme les anneaux de ce se^ peut qu'il avait jadis coupé en morceaux.
Devant lui l'espace était ouvert ; Macandal prit la fuite, en courant avec la rapidité d'une flèche. Fabulé poussa un cri de rage, décrocha des branches d'un arbre un mousquet et se mit à la poursuite du mulâtre en compagnie de deux ou trois nègres.
Macandal avait pénétré au milieu d'un massif de hautes herbes et de haziers qui dépassaient sa tête ; il avait pu ainsi disparaître aux yeux de Fabulé. Celui-ci, ayant perdu la trace de son ennemi, entra dans une colère formidable.
— Vous êtes des lâches I s'écria-t-il en s'adressant à ses nègres^ de vous être laissés ainsi battre par un mulâtre.
Fabulé n'était pas homme à lâcher facilement sa proie. Il connaissait d'ailleurs tous les chemins environnants ; il savait ceux où le pied humain pouvait s'aventurer, et ceux où il était impossible de tenter un pa^. Il pouvait donc préciser, par à peu près, la direction qu'avait prise Macandal. Il monta sur un figuier sauvage dont les hautes branches formaient un commode observatoire, d'où le regard dommait à une longue distance.
Il ne fut pas longtemps à apercevoir, à quelques centaines de pas devant lui, une agitation extrême au milieu des hautes herbes, sans pouvoir distinguer cependant l'objet qui se mouvait ainsi par bonds suivis et réguliers.
Fabulé assura le canon de son mousquet sur une branche et fît feu.
Un cri sourd répondit à la détonation de l'arme. Fabulé et les trois nègres qui l'accompagnaient, descendirent de l'arbre et se dirigèrent vers le point où le balle avait dû porter. Arrivés au terme de leur course, ils trouvèrent le terrain labouré et imbibé de taches de sang, mais désert.
Le chef marron promena autour de lui un regard courroucé et perçant ; il vit à quelque distance un léger frémissement dans les herbes,
indice certain d'une fuite difficile et douloureuse.
D'ailleurs, les traces du sang que la terre n'avait pu encore boire, marquaient le chemin qu'avait pris le blessé.
Fabulé et les trois nègres entrèrent hardiment dans ce sentier, et ne tardèrent pas à rejoindre Macandal, se traînant péniblement atteint par la balle qui avait pénétré dans ses chairs sans le blesser dangereusement. Le mulâtre essaya de se dresser et de s'adosser à un tronc d'arbre pour défendre sa vie ou sa liberté contre ses quatre adversaires. Fabulé s'avança hardiment vers lui et lui asséna sur la tête un coup de la crosse de son mousquet. Le coup eût été mortel, si le mulâtre ne l'eût évité en partie. Mais déjà affaibli parla perte de son sang, il tomba évanoui.
— Enfin ! murmura Fabulé, en retournant le corps du malheureux pour s'assurer s'il était mort ou seulement blessé.
Sur l'ordre de son chef, l'un des nègres chargea Macandal sur ses épaules, et le transporta au camp.
Quand Macandal eut repris connaissance, après l'application sur sa blessure de certaines herbes, dont les nègres ont conservé le secret :
— Tu ne veux donc pas me faire mourir? demanda-t-il à Fabulé.
— Non, répondit celui-ci ; j'ai à tirer de toi un
LE 6A0ULB. 199
meilleur parti. Demain, je te conduirai moi-même à. Saint-Pierre, et te livrerai aux blancs.
— Tu vas donc me vendre lâchement?
— Ta capture servira à me faire pardonner quelques-uns des crimes dont les blancs m'accusent. Tu sais bieix qu'on fait grâce à un i^ègre marron qui en ramène un autre.
Macandal n'avait craint d'abord qu'une chose, c'est qu'on le fit partir tout de suite. Il comptait sur cette nuit de repos que Fabulé lui laissait pour réparer ses forces et tirer de nouveau parti de sa position.
J'ai dit tout à l'heure que la blessure de Macandal n'était point grave ; les remèdes qui lui furent appliqués avaient promptement déterminé un mieux que le mulâtre' eut la prudence de dissimuler sous des dehors d'angoisses et de souffrances admirablement feints. Avec cette faculté merveilleuse que possèdent les nègres de dominer le plus cuisant mal ou môme de se l'infliger, Macandal se composa un calme d'esprit qui influa considérablement sur l'état de sa blessure.
Le lendemain. Fabulé ordonna à un des ma^'rom de l'accompagner pour conduire le prisonnier à Saint-Pierre.
Le nègre saisit d'une main Macandal par le poignet, et son bangala dans l'autre, ils se mirent en marche tous trois.
Fabulé avait calculé le temps de maDière à arriver le soir môme à Saint-Pierre.
Vers le milieu de la journée, la chaleur dans les Antilles est si lourde et les rayons du soleil sont si ardents, qu'ils semblent des lames defea qui pénètrent les chairs. Les nègres eux-mêmes, dont la peau parait être une cuirasse impénétrable, sont obligés de chercher l'ombre et de demander au repos un surcroît de forces. Fabulé fut obligé de faire une halte. Il s'enfonça dans le massif d'un bois de corossoliers dont les épaisses branches formaient comme un toit de verdure ; il vida sa calebasse d'eau-de-vie, s'étendit sur le sol pour dormir, après avoir garrotté les bras de son compagnon et ceux de son prisonnier^ et enveloppé autour de son propre corps la double corde qui les enchaînait. Cette précaution lui parut suffisante pour prévenir toute tentative d'évasion. Macandal feignit de s'endormir; il surveillait le sommeil de Fabulé et du nègre momentanément captif comme lui. Ce dernier, fidèle à sa consigne malgré le témoignage de défiance que venait de lui donner son chef, était demeuré assis à cinq pas de Macandal l'œil fixé sur lui. Quand le mulâtre fut bien
LE GAOULÉ. 201
assuré que Fabulé dormait profondément, il se dressa sur son séant et regardant en face son gardien :
• — Ne dis pas un mot, murmura-t-il, ne pousse pas un cri, ne fais pas un geste, et écoute-moi.
Le nègre, dominé par le regard ardent de Macandal, par la fermeté de sa Toix, par la bravoure qui transpirait dans tous ses traits^ resta muet et comme fasciné. Ses grands yeux jaunes, sa lèvre béante, rhébèteraent de son visage, témoignaient de la curiosité où il était d'entendre ce qu'allait lui dire Macandal. Après avoir tourné la tête du côté de Fabulé et s*ètre assuré de nouveau qu'il dormait bien réellement :
. — As-tu réfléchi à ce qui va t'arriver quand tu seras à Saint-Pierre? lui demanda Macandal. Tu crois que parce que tu m'auras ramené de marronnagCy on t'accordera ton pardon, et que le lendemain tu pourras reprendre les chemins des bois? Eh bien, tu te trompes, et Fabulé se sert de toi comme d'un instrument stupide pour accomplir une vengeance inutile et niaise. Rien de ce qu'il te fait espérer ne se réalisera.
Le nègre tendit le cou vers Macandal, et se prêta tout oreilles à son discours tentateur.
— Moi, au contraire, je suis assuré de mon pardon si je veux rentrer sur l'habitation; j'en ai pour garantie la bonté de mes maîtres . Je n'ai donc
902 AYENTURIBRS ET CORSAIRES.
pas peur qu'un coup de fouet me tombe sur les épaules, ni qu'on me mette le carcan, ni que Tod m'attache les fers aux pieds ; en sorte que je pourrai repartir marron le soir môme, s'il me plaît.
Un sourire stupide sépara les lèvres du nègre et montra ses dents blanches enchâssées dans des gencives violettes. Il avait compris déjà, en partie du moins, le sens de l'insinuation de Macandal; et quand celui-ci tourna encore une fois la tète da côté de Fabulé, le nègre dirigea également son regard sur son chef, et sa figure, impassible tout à l'heure, s'éclaira subitement. Un simple mouvement de ses lèvres qui n'osaient ou ne pouvaient articuler une parole, demanda à Macandal de continuer.
— Sais-tu ce qui t'attend là-bas quand tu m'auras livré au geôlier? On te mettra à la geôle aussi, toi !
— Et Fabulé? demanda le nègre qui se décida enfin à rompre son silence, étonné et attentif.
— Est-ce que tu crois que Fabulé sera assez béte pour oser entrer dans Saint-Pierre? Il sait bien à quoi s'en tenir sur les promesses des colons, lui. Il te laissera me conduire à la geôle et s'arrêtera à quelques pas de Saint-Pierre; puis quand il sera bien assuré que tu ne pourras pas manquer d'exécuter ta commission, il s'en retournera au
fond des bois, débarrassé de moi, et peu soucieux des misères auxquelles il t'aura condamné.
Le nègre frissonna de la tête aux pieds ; son torse nu et luisant se couvrit de larges gouttes de sueur qui étaient comme des larmes que son corps laissait couler sous la menace des supplices. En même temps, il lança sur Fabulé un regard plein de rage féroce.
— Tandis que lui, fit Macandal en désignant le chef endormi, oh! c'^st autre chose. On nous donnerait la moitié de la Martinique pour le livrer à la vengeance des colons. Cette grâce menteuse qu'il te promet en me ramenant à mon maître, nous l'obtiendrons, et, avec notre pardon, tout ce que nous voudrons pour cette capture que ni les soldats du roi, ni les colons, ni les Caraïbes n'ont encore pu faire.
Le nègre tordait ses bras impuissants et faisait des efforts surhumains pour se débarrasser de ses liens.
— Et puis, reprit Macandal, qui tenait son complice en son pouvoir, pardonnes, nous partirons marrons quand il nous plaira, et regagnerons les mornes. On me fait guerre en ce moment, on me poursuit ; mais les blancs ne sont pas encore entrés dans mon camp. Nous les vaincrons, nous aurons pour nous le pillage, l'incendie, nos vengeances à satisfaire ; le pays nous appartiendra,
les Caraïbes deviendront nos amis et nos alliés, et nous donnerons la liberté à tous les esclaves.
Le nègre, ivre des paroles de Macandal, lesquelles pénétraient dans son esprit par toutes les fissures qu'y avaient ouvertes la crainte d'un châtiment dû à la trahison, et la perspective d'une liberté mieux assurée ; le nègre, dis-je, luttait avec une incroyable énergie pour rompre les liens qui retenaient ses bras captifs*
Ses yeux lançaient de véritables éclairs, ses narines gonflées soufflaient une tempête de colère. Macandal, plus calme et plus prudent, se gardait d'ajouter un mouvement aux trépignements furibonds de son compagnon, de peur d'éveiller Fabulé. Un genou fortement appuyé sur la corde qui séparait les deux nègres, il interceptait ainsi toute communication entre eux. Il suivait d'un regard attendif le progrès lent des efforts de son compagnon dont les muscles d'acier avaient assoupli le nœud de ses liens.
Quand Macandal crut s'apercevoir que la corde s'était assez distendue entre les poignets du nègre pour que, au prix même d'une violente douleur, il fût possible de triompher du dernier obstacle :
— Approche-toi, lui dit-il à mi-voix , pose tes poignets à terre; souffre, mais ne pousse pas un cri; ou nous sommes perdus !
Le nègre fit ce que lui avait commandé Macan-
dal. Son corpç trembiah. k san^ i *;î,ji: r^iirt ut soD Tisane où l'on pr^îsseiitiii: daiif il D^l'OIlJlK♦^tion des traite une pai^ur invisiDit ; ^oii cceir battaitare^ îîDt Tiolenceertiômt. I^ gut k i*tirTf eut posé f«§ eilIiis à plat sur la terri. Mac-ancia plaça son zenou entre ses deux bras, el ajjpu^t sur la <*07v!e déjà amollie :
— THre, sur les mains, dît-il au nègre.
En même temps que celui-ci accomplissait cet {yràrt aTec une énergie de fataliste, Macandal donnait une si violente secousse à la corde que i^une des siains du nègre se trouva subitement dégagée; mais le lien, en se retirant, lui emporta une partie des chairs jusqu'à Tos, et les phalanges restèrent à nu, sanglantes, tuméfiées et à moitié brisées. Macandal éprouva un sentiment dliorreur à cette vue ; le nègre trembla sur ses jarrets et s'affaissa, le cœur défaillant et les membres ^acés.
A ce moment, Fabulé fit un mouvement qui indiquait son réveil. Les deux complices reprirent leur sang-froid en présence du danger. Macandal se jeta comme une bétefauve sur la poitrine de Fabulé, et s'y cramponna de tout le poids de son corps. Le nègre, libre désormais de ses mouvements, de sa main valide saisit le chef à la gorge et de l'autre, arrachant de sa ceinture le couteau qui y était attaché, il coupa les liens de Macandal, qui put soutenir à forces égales la lutte où son camarade
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impuissant eût succombé en les perdant tous deux.
Fabulé bondissait sur le sol ; ses reins semblaient contenir des ressorts infatigables. Tantôt il parvenait à dégager ses cuisses et ses jambes de la lourde étreinte où les retenaient les deux corps littéralement enlacés dans le sien, et se' faisant un point d'appui de ses larges épaules clouées à terre, il décrivait dans Tair, en cercles inabordables, de gigantesques courbes; tantôt au contraire, affranchissant son torse de lapression de ses deuxadversaires, il se levait sur son séant, et, toujours prisonnier par une moitié de son corps, il lacérait leurs côtes, leurs bras avec ses ongles, avec ses dents. Une fois il parvint à se dresser sur ses pieds, non point pour tenter la fuite, mais pour entreprendre une lutte formidable, féroce, à coups de tête, comme les béliers, à coups de griffes et à pleines mâchoires, comme les lions et les panthères.
Ce fut le terme de cette impuissante résistance. Fabulé tomba épuisé, vaincu sur ce sol trempé de son propre sang, de celui de Macandal, de qui la blessure s'était rouverte et de celui du malheureux nègre dont la main dépouillée était hideuse à voir.
Les liens qui avaient servi aux deux prisonniers servirent cette fois à Fabulé. Bien garrotté, rendu impuissant, il fut jeté par Macandal et son complice au pied d'un arbre.
LE GAOULÉ. 30 7
— C'est assez travailler aujourd'hui, «dit le mulâtre au nègre, nous n'arriverions pas ce soir à Saint-Pierre; d'ailleurs nous avons l'un et autre besoin de nous panser ; nous passerons la nuit ici.
Le nègre s'enveloppa la main dans des compresses d'herbes, et il s'endormit ainsi que Macandal de chaque côté de leur prisonnier.
Le lendemain, Macandal dit au nègre :
— Je suis plus franc à ton égard que ne l'avait été Fabulé, je n'ose te garantir ta grâce ; retourne au camp, annonce ma venue prochaine à tes camarades; moi seul je conduirai Fabulé à Saint-Pierre.
Le nègre s'éloigna plein d'une admiration naïve pour le mulâtre. Macandal délia les pieds de Fabulé devenu docile dans sa défaite, et ils se mirent en route.
Le soir, ils entrèrent à Saint-Pierre. Macandal se dirigea vers la geôle, et remettant son prisonnier aux mains du geôlier :
— Je vous amène Fabulé, dit-il, et moi, je m'en retourne chez mon maître.
Le juge criminel, étranger à toutes les intrigues qui s'agitaient dans l'ombre, sachant la guerre que l'on faisait à Macandal et aussi le prix que Pon pouvait attacher à la capture de Fabulé, les fit emprisonner tous les deux.
Macandal et Fabulé furent enfermés isolément, dans la geôle de Saint-Pierre, peu formidable en ce
temps-là. C'était une simple case en bais^ comme étaient presque toutes les maisons de la ville, placée au centre d'un vaste terrain fortifié de palissades. On comptait plus sur la terreur des nègres de se voir captifs, que sur la solidité de ces simples murailles en planches.
Macandal fut étonné de ce dénoûment imprévu, et, redoutant l'issue du jugement auquel il allait être soumis, il résolut de n'attendre ni l'intervention de la justice, ni celle de son maître de laquelle il ne lui était plus permis de rien espérer. Assis au fond de sa cellule, la tête plongée dans ses deux mains, Macandal songeait au moyen de s'évader. Sa prison était au rez-de-chaussée ; nul doute à cet égard, puisque ses pieds foulaient la terre. H écouta les bruits qui pouvaient se produire à ses côtés ; à droite et à gauche, le plus profond silence. Il en conclut que les deux cellules voisines étaient inoccupées. Mais dans quelle position était la sienne par rapport à l'extrémité du bâtiment de la prison ? Cette prison finissait-elle à droite ou à gauche ? aurait-il plusieurs obstacles à franchir avant d'arriver en pleine campagne?
Une petite croisée, percée en œil de bœuf et garnie de barreaux, aérait et éclairait la cellule. Macandal bqndit comme un chacal, atteignit à pleines mains les barreaux de la croisée, et par la force de ses bras se hissa jusqu'à pouvoir plonger
LE GAOULE. 209
le regard au dehors. Il aperçut devant lui la solitude du terrain au centre duquel était bâtie la prison, puis plus loin les palissades, et derrière celles-ci la montagne : c'est-à-dire la liberté. En penchant la tête de côté, il avait pu remarquer que sa cellule était, à gauche, Tavant^dernière du bâtiment. Il se laissa retomber sur le sol; le plan de son évasion avait déjà germé dans sa tête. Il regarda avec regret les barreaux auxquels il venait de se suspendre; il avait pu s'assurer qu'ils étaient fortement enracinés entre deux solives d'où il ne réussirait pas à les arracher par la seule puissance de ses mains et de ses bras musculeux.
Le succès de son entreprise était donc dans la possibilité de s'introduire dans la cellule voisine pour de là s'ouvrir une issue sur Tenclos de la prison. Il s'agissait de percer deux murailles.
Macandal attendit la nuit. La cloison qui le séparait de la cellule où ildevait pénétrer d'abord, était soutenuesurun amas de roches de rivière informes et mal maçonnées entre elles en manière de mur d'appui. Il détacha avec ses ongles les plaques de pl^es qui dissimulaient Jes intervalles des roches, et commençât à ébranler cet échafaudage fragile. Au premier bruit de son travail, il avait entendu dans la cellule voisine, silencieuse jusqu'alors, un mouvement et une agitation qui se calmèrent tout aussitôt.
«Il ATntTUUIlB R COUAIUS.
Hacaodal ne savait s'il devait se réjoatr ou s'ioqoiéter de celte <lécoiiTerte.IIs*arTâ la un moment; pois, après avoir frappé à la cloisoD, il demanda :
— Qui est mon TOÎsin ?
AocDoe réponse ; il réitéra sa question, même silence. Il s'imagina s'être trompé, et reprit son œavre avec une nouvelle ardeur.
Le déplacement de trois des plus grosses roches sofBt à lui onvrir un passage oii il pouvait pénétrer dans la pièce voisine, en se traînant à plat ventre. Avant de se risquer dans ce déâlé, tl essaya de plonger ses regards dans ces ténèbres mystérieuses. La lune, qui resplendissait au ciel ne laissait filtrer que deux ou trois faibles rayons à travers les barreaux d'une lucarne semblable à celle de sa cellule. Ces rayons traçaient sur le sol une langue de lumière pâle, — rien de plus.
Macandal s'aventura alors ; il passa sa tète, puis les épaules, puis son corps tout entier, par l'étroit cbemin qu'il s'était frayé. Il se dressa au milieu de la cellule, qui lui parut déserte ; il écouta et distingua dans un angle tout à fait noir le souffle cadencéd'unerespiratioD.EnÛxantattentivementses regards dans cette direction, il aperçut deux yeux qui brillaient dans l'obscurité et se détachaient sur le fond noir. C'était une face de nègre. Macandal allongea la main, et avant que ce témoin timide ou prudent de sa tentative d'évasion eût eu le
LE 6A0ULÉ. 211
temps de se mettre en garde, il l'avait saisi par ses cheveux crépus et traîné devant la lucariie, d'où un rayon de la lune lui tomba en plein sur le visage.
Les deux prisonniers poussèrent en môme temps un rugissement terrible : ils s'étaient reconnus. Le hasard mettait encore une fois en présence Macandai et Fabulé.
Fabulé avait profité de l'étonnement de son implacable ennemi pour se dégager, et s'était acculé dans un des coins de la prison, les reins appuyés contre la cloison, le torse en avant, comme tout prêt à une lutte.
Macandai avait compris que ce n'était ni le moment ni le lieu de livrer bataille.
— Tu es fou. Fabulé, dit-il au nègre, et nous serions deux imbéciles de nous disputer ici, quand nous devons chercher à nous sauver.
— Quels moyens as-tu pour arrivera ton but? demanda Fabulé.
— Tu vois, répondit Macandai, comment je suis parvenu en démolissant le mur de ma prison, à pénétrer dans la tienne. Il s'agit maintenant de percer le mur qui nous sépare de la liberté.
— Ce serait impossible. Tu n'avais que quelques roches à déchausser pour faire le chemin par où tu as passé ; mais ici c'est une autre affaire. Ce mur est un mur véritable. Huit jours et huit nuits ne nous suffiraient pas pour l'entamer.
212 AVENTURIBRS ET CORSAIRES.
— C'est vrai, fit Macâûdâl en se frappant la tête de dépit, et il faut qu'avantoine heure nous soyons hors d'ici.
-7 J'ai un moyen, moi, répondit Fabulé.
— Dis vite.
— C'est par cette fenêtre que j'avais médité de m'évader.
— Par cette fenêtre ? Il est donc facile d'en enlever les barreaux ?
— Non ; mais il est aisé .de les scier.
— A l'ouvrage alors, et vite, cria Macandal.
— Oh ! murmura Fabulé en ricanant, je me serais servi de l'instrument que voici, — et il montra à Macandal une petite lime d'acier, longue comme la moitié du petit doigt, qu'il tenait cachée dans sa bouche, — je me serais servi de cet instrument pour m'évader, moi, mais je préfère renoncer à ma fuite plutôt que de favoriser la tienne.
— Misérable I fit Macandal, tu aurais ce froid courage ?
— Vengeance pour vengeance, lâcheté pour lâcheté. Tu m'as livré aux blancs, et tu voudrais que je t'aidasse à leur échapper ? Non pas I Si, par un autre secours que le mien, tu parviens à fuir, tant mieux pour toi ; mais ce ne sera jamais moi qui t'en fournirai les moyens.
■— Hâte-toi, Fabulé, de scier les barreaux de
LE GAOULE. 2t3
cette prison, et de nous ouvrir à tous deux le chemin de la liberté.
— Non!
— Quand nous serons dans les bois de lat montagne Pelée, nous ferons alliance, si tu veux; ou bien si tu crois que Tun de nous est de trop et gêne l'autre, eh bien ! nous nous battrons jusqu'à ce que Tun des deux soit tué.
— Non, répondit Fabulé, tu es ensorcelé; et c'est moi qui périrais dans le combat ! Oui, il faut que tu sois ensorcelé pour n'être pas mort du coup de mousquet que je t'ai tiré, et pour avoir pu, hier, t'échapper de mes mains. Non, non, tu te sauveras comme tu pourras, et moi comme je pourrai ; mais je n'aiderai point à ta fuite.
— Le temps presse. Fabulé.
— Que m'importe !
Macandal avait feint, jusqu'à ce moment, un calme qu'il n'avait point. A mesure que les refus de Fabulé devenaient plus persistants, le mulâtre sentait sa colère lui monter au cœur ; ses poings se crispaient, les muscles de ses bras se roidissaient.
— Tu refuses décidément? demanda-t-il au nègre en croisant ses bras sur sa large poitrine.
— Je refuse.
Macandal baissa la tête pour réfléchir un instant, puis la releva tout à coup ; ses yeux étincelaient au milieu de l'obscurité. Il fit un pas vers
214 i AVENTURIERS ET CORSAIRES.
Fabulé, qui s'était réfugié dans un des coins de la cellule, accroupi comme une bête fauve sur la défensive, et prêt à s'élancer sur son ennemi.
— Toute tentative de ta part serait vaine, dit-il à Macandal. Tu peux essayer par la force de m'arracher cet instrument que tu convoites, mais, vainqueur même, tu ne Tauras pas.
Parlant ainsi. Fabulé avala la petite lime qu'il cacbait dans sa bouche. Le mulâtre exaspéré, ivre de colère, se rua sur le nègre avec la rapidité de Téclair et sans que celui-ci eût pu prévoir l'attaque. Macandal saisit Fabulé à la gorge, et en môme temps qu'il l'étranglait entre l'étau de fer de ses dix doigts, il lui frappait la tête littéralement à tour de bras contre les roches aiguës et inégales qui formaient le mur d'appui de la cellule.Fabulé n'avait eu ni le temps ni le pouvoirde se défendre. Les douleurs que lui faisait éprouver la présence du morceau de fer dans son gosier lui avaient retiré ses forces. Il poussa un râle et resta mort entre les mains de Macandal.
Le mulâtre lâcha le cadavre, qui retomba sur le le sol; et, comme épouvanté de son aclion, il recula jusqu'au fond de la cellule, le visage couvert de sueur et le corps frémissant.
— Misérable imbécile ! murmura-t-il.... Se condamner à cette mort inutile sans profit pour lui et sans profit pour moi 1
LE GAOULÉ. SI 5
Macandâl s'accroupit dans un coin de la prison en proie moitié à la rage, moitié au désespoir. Tout à coup, il se leva, et passant la main sur son front, il s'écria avec un ricanement féroce :
— Je ne laisserai pas mon œuvre inac hevée; je voulais ma liberté, je l'aurai.
Il fit un pas vers le cadavre, puis s'arrêta comme frappé de terreur. Il réfléchit, avant de poursuivre le sacrilège qu'il avait résolu. Il s'était souvenu d'avoir senti sous ses doigts, pendant qu'il étranglait Fabulé, la lime engagée dans le gosier du nègre. Cette lime, il la lui fallait à tout prix. Il se pencha sur le cadavre, écarta violemment ses deux mâchoires entr'ouvertes, plongea la main dans sa bouche, sans parvenir à atteindre l'objet de son ardente convoitise. Par l'effet d'une contraction nerveuse toute naturelle, les mâchoires de Fabulé se rejoignirent lentement pendant que Macandâl fouillait sa gorge, et les dents du cadavre serrèrent comme un bracelet aigu le poignet du mulâtre, qui poussa un cri de terreur.
Macandâl éprouva comme un vertige de superstition. Nul doute pour lui que Fabulé ne fût mort, et pourtant cette morsure qui l'avait légèrement atteint lui sembla un avertissement du ciel. Il demeura un instant étourdi, troublé, hésitant; il eut peur de se voir en face du cadavre. Il tourna autour de la cellule comme une bête fauve, frappant
216 AVENTURIERS BT CORSAIRES.
les murs pour chercher une issue. Un instant il eut la pensée de rentrer dans sa prison et d'y attendre le sort qu'on lui réservait; au moins seraitil séparé de ce terrible spectacle du corps de Fabulé.
Après avoir fixé pendant quelques minutes ses yeux avides sur la lucarne, le sentiment de cette liberté qui l'avait poussé à commettre un crime devenu inutile, lui inspira une horrible idée.
— Non, murmura-t-il, non, il n'est pas possible que je me condamne à la prison quand la liberté est là 1
11 se jeta alors sur le cadavre de Fabulé avec la même rapidité qu'il s'était précipité sur son en* nemi vivant, et enfonçant ses ongles dans la gorge du nègre, il déchira ses chairs et y fouilla jusqu'à ce qu'il eût trouvé au milieu des artères labourées, du sang figé et des lambeaux de muscles, ce morceau de fer d'où dépendait son salut.
Macandal ne pouvait atteindre aisément jusqu'à la croisée. Il traîna le corps de Fabulé^ l'appuya contre^ le mur, et se faisant un marchepied de ses épaules, il saisit les barreaux delà lucarne de l'une de ses mains sanglantes, pendant que de l'autre il scia deux des barreaux qui, en disparaissant, livrèrent à son corps un passage suffisant.
Macandal, une fois hors de la prison, examina avec un soin attentif l'horizon qui s'ouvrait devant
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lui. Le plus grand silence régnait partout; la lune avait disparu du ciel ; quelques étoiles seules y brillaient et ne pouvaient éclairer les profondes ténèbres.
Le mulâtre s'élança droit devant lui, encourant de toute la vitesse de ses jambes jusqu'aux palissades dont il commença l'escalade en s'accrochant, de ses mains et de ses pieds, aux saillies des planches et aux nœuds des bambous dont les éclats acérés déchiraient sa peau.
Au moment où Macandal touchait au dernier degré de s:i pénible ascension, la balle d'un mousquet effleura son épaule. En môme temps que le coup de feu, un cri d'alarme retentit dans la prison^ et le mulâtre entendit le galop mêlé d'aboiements épouvantables d'un de ces chiens dressés à la chasse des esclaves et des Caraïbes. Son cœur se serra, mais le danger éperonna son courage ; il fit un dernier et suprême effort pour atteindre le sommet de la palissade.
Il arrivait au but, lorsque le chien, acharné à sa poursuite, bondit jusqu'à lui, et saisit la cuisse du fugitif dans sa large gueule. Macandal poussa un cri de douleur, de rage et de désespoir ; au môme
instant deux coups de mousquet éclatèrent, et le malheureux mulâtre, frappé à la poitrine et à la tête, roula de l'autre côté de la palissade, entrainant le chien dans sa chute.
Macandal était mort comme un vulgaire malfaiteur, dans Tombre, fusillé par une main inconnue.
Le chien lâcha sa proie, flaira le cadavre du mulâtre, et se mit à aboyer à pleine gueule pour avertir les geôliers. Ceux-ci accoururent à cet appel, portant des flambeaux de résine, qui jetaient sur cette scène une sinistre lueur. Pendant qu'ilsrelevaientle corps de Macandal et chargeaient sur leurs épaules ce colosse inerte, un bruit de pas cadencés et lents, comme ceux d'une troupe en marche, résonna sourdement sur le sol.
C'était la bande de Caraïbes qui ramenait Antillia. Le chien, débarrassé de Macandal, la gueule encore ensanglantée, flairant un de ses gibiers habituels, se prit de nouveau à aboyer et voulut s'élancer dans la direction que suivaient les Caraïbes. Les geôliers ne se sentant pas en force pour soutenir une attaque^ arrêtèrent le chien, le lancèrent par-dessus la palissade, qu'ils escaladèrent vivement et abandonnèrent le cadavre du mulâtre.
Ils regardèrent à travers les fissures des planches et virent s'avancer le cortège avec le palanquin dans lequel se trouvait Antillia, sur qui le
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boyez caraïbe veillait avec un soin tout paternel. La troupe s'arrêta ; les aboiements incessants du chien, la lueur rougeâtre et Tépaisse fumée des flambeaux de résine, qui s'élevaient en tourbillonnant au-dessus des planches, avertirent les Caraïbes de se tenir sur leur garde. Le boyez fit quelques pas en avant. et cria :
— Nous sommes des amis, et nous ramenons à son frère une fille des blancs.
Les deux geôliers enchaînèrent le chien, franchirent la palissade et allèrent au-devant du boyezy qui, en apercevant le cadavre de Macandal, poussa un cri de désespoir.
Antillia vint presser la main du mulâtre.
— Qui Ta tué ? demanda-t-elle.
— Nous, répondirent les geôliers ; et ils racontèrent l'arrivée des deux chefs marrons à Saint- Pierre, leur emprisonnement, l'évasion de Macandal et le triste dénoûment de ce drame.
— Vous avez tué Tami des blancs, dit le hoyez^ et les blancs lui faisaient une guerre injuste.
— Ramenez-moi promptement chez mon frère, dit Antillia en cachant son visage pour pleurer.
Les Caraïbes partirent au pas de coursé, et arrivèrent à la pointe du jour sur l'habitation d'Henri qu'ils trouvèrent déserte.
Le départ de Macandal pour le camp de Fabulé, la lutte entre les deux chefs marrons, le dénoû-
ment sanglant que nous avons raconté dans le précédent chapitre, avaient coïncidé précisément avec la visite d'Henri au camp du mulâtre et avec l'arrivée de madame de Saint-Chamans à Tajoupa de Maubrac.
Ce chassé-croisé de tous nos personnages explique les événements que nous avons racontés et ceux que nous allons raconter.
Henri, grâce à la parfaite connaissance que possédait Maubrac des chemins de la montagne Pelée, où celui-ci s'était souvent aventuré pour aller fraterniser avec les nègres marrons, Henri, dis-je, put arriver facilement au campement de Macandal, en évitant de traverser les lieux où le combat était engagé. L'entrée d'Henri et de Maubrac dans le camp fut une surprise pour le bataillon noir qui, se croyant envahi par les troupes, poussa des clameurs et se prit à fuir en abandonnant les armes.
— Macandal ? où est Macandal ? criait Henri, en arrêtant dans leur fuite les nègres qui se trouvaient le plus près de lui, je veux lui parler, je veux le sauver I
— Arrêtez donc, régiment d'imbéciles, hurlait Maubrac. M. d'Autanne et moi, nous sommes des amis et nous vous apportons la paix et notre amitié. Vous voyez bien que les troupes du roi ne bougent pas de leur position. Où est Macandal ?
Le calme se rétablit. Les nègres se rangèrent
LE GAOULÉ. 2tl
autour des deux colons^ avec (imiiiité d'abord, puis peu à peu avec confiance. La vieille mère de Macandal s'avança, et tombant à genoux devant Henri en lui pressant les mains :
— Maître, dit-elle, qu'est-ce que Macandal a donc fait aux Békés (aux blancs), que M. Du Bue est à la tête de ceux qui poursuivent mon fils ?
— Calme-toi, répondit Henri, c'est une erreur, une infamie et une trahison qui ont mis les colons à la poursuite de Macandal. On Ta accusé de deux crimes dont Fabulé est l'auteur. Je viens pour sauver Macandal et pour proclamer son innocence devant les colons. Où est ton fils? Appelle-le, amène-le ici... que je lui serre la main.
— Macandal I fit la vieille négresse en se prosternant la face contre terre, Macandal est allé demander assistance à Fabulé.
— Le malheureux I Fabulé va le tuer I
La vieille négresse poussa un cri déchirant et tomba évanouie aux pieds d'Henri.
— M. d'Autanne, murmura Maubrac qui n'oubliait point le but principal de sa mission^ pendant que vous allez vous rendre auprès du gouverneur pour arrêter les attaques de ce côté, moi je conduirai Dubost à madame deSaint-Chamans; faites-nous rendre votre prisonnier.
Qenri réclama Dubost ; mais on lui annonça que, riè? îe premier combat, le prisonnier était
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parvenu à s'évader. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Maubrac, qui comptijt mieux qu'Henri toute la gravité de cette évasion. Dubost, altéré de vengeance, devait, &11 avaii pu gagner Saint-Pierre, y avoir ameuté la population contre la comtesse, en confirmant les terribles révélations que celle-ci avait tant d'intérêt à tenir secrètes.
Pendant que Henri organisait les nègres marrons pour rejoindre les blancs et marcher avec eux contre Fabulé, Maubrac avait disparu, et avait repris le chemin de Saint-Pierre où Dubost était en effet arrivé, et où il avait proclamé la honteuse origine de la prétendue comtesse de Saint-Chamans.
Les négociants qui lui avaient fait de si considérables avances d'argent les voyaient perdues ; tous ces gentilshommes mystifiés, touteii ces femmes humiliées, toute cette population enfin rançonnée, bafouée, tyrannisée par cette fausse grande dame tombant de son piédestal, poussa un seul et même cri de vengeance.
Par une providentielle coïncidence, un navire, arrivé dans l'après-midi, avait apporté des lettres qui confirmaient toutes les révélations de Dubost, racontaient l'origine de madame de Saint^Ghamans et les excuses de ceux qui avaient involontairement aidé à cette mystification. Le maréchal d'Estrées accusaitM. de Lamoignon d'avoir surpris sa bonne
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foi, et prévenait le marquis de la Varenne des projets complotés entre le président et la comtesse en faveur de Clermont, dans le but de s'emparer de la colonie.
La populace s'était portée en masse sur la maison de Claudine^ et Pavait démolie après en avoir incendié le luxueux mobilier.
Maubrac entra dans Saint-Pierre au moment môme de ce soulèvement général. Reconnu par quelques personnes, il fut obligé de se frayer un passage Tépée à la main^ et gagna Vajoupa où sa sœur attendait avec impatience l'arrivée deFabulé, qu'elle s'étonnait de n'avoir point vu répondre à son appel. Elle ignorait qu'à ce moment-là Fabulé était déjà emprisonné avec Macandal.
Maubrac lui raconta la fuite de Dubost et les événements qui se passaient à Saint-Pierre.
— Nous n'avons qu'une chance de salut, lui dit-iJ, c'est de nous réfugier auprès c^e Fabulé, et de nous défendre avec lui jusqu'à la dernière goutte de notre sang.
— Partons ! répondit la comtesse en s'enveloppant dans sa mante.
Il y avait dans son geste, dans son regard, dans son accent une résolution qui fit frissonner Maubrac.
— Partons I répéta celui-ci, et prenant sa sœur entre ses bras, il l'entraîna au milieu des bois.
22 4 AVENTUEIERS ET CORSAIRES.
— Marchons vile, mon frère; il me semble toujours que ces damnés colons sont à notre poursuite 1 Oh I maudit Dubost 1 maudit Du Bue ! N'avoir pu les tuer ni l'un ni l'autre assez à temps !
Claudine rugissait en prononçant ces dernières paroles. La difficulté des chemins et la fatigue ne l'arrêtaient pas; elle marchait toujours, haletante, épuisée, trouvant de nouvelles forces dans le but qu'elle poursuivait.
Par moment elle s'écriait avec un accent de rage, sans interrompre sa course :
— Oh I qu'ils tremblent, ces colons, quand ils verront tomber comme une avalanche sur leur ville et sur leurs propriétés, les nègres conduits par moi, et toi aussi à leur tête, n'est-ce pas, Maubrac? Et cette Ântillia, je l'étranglerai entre mes dix doigts ! Ce sera ma première victime.
Claudine et Maubrac pénétrèrent dans le camp,' à peu près en môme temps qu'y arriva le nègre qui avait aidé Macandal dans sa lutte contre Fabulé, lis apprirent à la fois ce lugubre incident qui déroutait leurs projets, et aussi la fuite d' Antillia. Tout semblait échapper du même coup à Claudine. Un instant elle perdit courage et espoir, et tomba dans un sombre abattement.
Le récit du nègre complice de Macandal avait vivement impressionné ses compagnons; ils comptaient sur le retour de Macandal pour prendre le
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commandement de leur bande^ et sans savoir précisément à quelles conquêtes le mulâtre pouvait les conduire, ils entrevoyaient des entreprises nouvelles et extraordinaires.
— Ceux-là encore nous échapperont, murmura Claudine en joignant les mains de désespoir.
— Non, reprit Maubrac que son sang-froid n'avait point abandonné, et attirant à l'écart sa sœur que les nègres commençaient à regarder avec défiance, rappelle ton courage, Claudine, lui dit-il; tu sais bien le serment que Fabulé a fait jurer dans mon ajoupa aux marrons qui raccompagnaient...
— C'est vrai, dit Claudine en se ranimant.
— Eh bien, l'heure est venue d'invoquer ce serment. Tu vois bien que ces bandils-là ne demandent que combats et pillages...
— Après?
— En vérité, ma sœur, je ne te reconnais plus !
Qu'as-tu donc fait de ton énergie et de ton intelligence? Ces nègres ne t'avaienl-ils pas juré de t'obéir comme à Fabulé lui-même?
— Oui.
— De te suivre partout ; de marcher où tu leur dirais d'aller?
— Oui! oui I...
— Eh bien ! Claudine, nous sommes perdus^ tu le sais bien ; il faut donc jouer nos dernières res-
Sft6 AVENTURIERS ET CORSAIRES.
sources plutôt que de risquer une mort honteuse et de tomber dans le piège de la .vengeaucç d^s colons.
— Que comptes-tu faire? demanda Claudine.
— Viens, et rappelle à ton secours toute ton énergie.
Manbrac, prenant sa sœur par le. bras, la con duisit, au milieu du groupe des nègres qui délibéT raient sur la conduite à tenir en Tabsence de leur chef, dont ils ignoraient le sort, et dans l'attente de Macandal qu'ils souhaitaient de toir revenir.
— Mes amis, dit Maubrac, est-ce que vous soagez à demeurer dans l'inaction où vous voilà, pendant que la colonie est en feu, pendant que les blancs d'un côté et vos camarades de l'autre, sont sous les armes? Que vous manque-t-il pour vous décider à prendre parti dans cette' mêlée qui se prépare? Un chef, n'est-ce pas?
— Oui 1 oui ! cria toute la bande.
— Vous n'avez pas l'intention, n'est-ce pas, de vous mettre du côté des colons pour exterminer la troupe de Macandal? Elle est composée de vos frères, des nègres comme vous, comme vous des ennemis et des martyrs des créoles.
— Hourrah I hurlèrent les marrons en brandissant leurs bangalas.
— Eh bien, le chef qui vous manque, le voici I et Maubrac poussa Claudine au milieu du groupe.
LE GAOUtÉ. 927
Cette dame, reprit-il, est la comtesse de Saint- Ghamans, Tancienne amie du gouverneur. Elle est connue de quelques-uns de vous, de toi, fit Maubrac, en s'adressant à un des nègres, et de toi aussi, en en interpellant un second. Vous étiez avec Fabulé dans mon ajoupa une nuit que la comtesse s'y trouvait^ Fabulé vous a ordonné de la reconnaître et de lui prêter secours en toutes occasions. Vous êtes tombés à ses pieds et vous lui avez juré que vous lui obéiriez comme à votre capitaine. Vous en souvenez-vous?
— Oui ! oui I
— Cette dame qui est Tamie des nègres et l'ennemie des colons, vous demande de marcher au secours du camp de Macandal, que les créoles veulent détruire. Elle vous promet le pillage des habitations.
— Hourrah pour la comtesse !
Un formidable cri avait répondu à Tappel de Maubrac. Claudine, émue et électrisée^ à la fois par Tallocution de son frère, comprenant enfin le parti qu'il y avait à tirer de la situation désespérée où elle se trouvait, saisit d'une main ferme l'épée de Maubrac :
— Aux armes I cria-t-elle, et en route, mes amis l
— Vive le capitaine-comtesse 1 hurlèrent les nègres, qui saisirent Claudine dans leurs bras et la portèrent en triomphe.
tt8 AVENTURIERS ET CORSAIRES.
La troupe, armée de mousquets, de bangalas, d'arcs et de flèches caraïbes, se mit en marche, guidée par Maubrac qui la conduisait résolument à la rencontre des colons.
Les nouveaux soldats de Claudine, par une précaution pleine de délicatesse, avaient chargé leur capitaine sur leurs épaules, afin de lui épargner les fatigues d'une route hérissée d'obstacles. Ils arrivèrent ainsi aux positions occupées par les blancs; ils les trouvèrent abandonnées. Le plus grand calme régnait dans le camp de Macandal, désert également.
— Ordonne-leur de marcher sur Saint-Pierre, murmura Maubrac à sa sœur. Ils sont ivres de toi, et iraient en enfer pour t'obéir.
Maubrac avait raison.
— A Saint-Pierre I à Saint-Pierre ! répondirent les nègres au commandement de Claudine.
— Nous marchons à notre perte, dit la comtesse à Maubrac. Si nous sommes vaincus, c*est la mort qui nous attend...
— Soit I Mais si nous sommes les vainqueurs, la colonie nous appartient. C'est à toi de mettre le feu dans le cœur et dans l'àme de ces nègres.
Claudine, qui avait perdu son audace, était toml^ée tout à fait au pouvoir de son frère ; elle courba la tête et lui répondit avec une humiliation qui intimida Maubrac un moment :
LE GAOULÉ. 399
— Je ferai tout ce que tu voudras I
Deux larmes roulèrent sur ses joues qu'elle essuya promptement. L'aventurier ne put se défendre d'un sentiment d'émotion et de crainte à la fois.
— Je ne te reconnais plus, Claudine.
— Je n'ai plus de courage, mon frère ; je me sens vaincue à l'avance.
— As-tu peur?
— Oui , j'éprouve de sinistres pressentiments; il me semble que l'heure de la justice est venue pour moi, et j'entends sonner dans mon cœur un glas funèbre...
— Veux-tu retourner sur tes pas? demanda Maubrac d'une voix altérée, car les terreurs mystérieuses de sa sœur l'avaient gagné.
— Non, répondit Claudine, le sort en est jeté. Marchons donc! ...
La troupe des nègres matrone n'était plus qu'à une portée de mousquet de Saint-Pierre. Us avaient ménagé leur marche de manière à fondre sur la ville au milieu de la nuit, afin de profiter <le l'épouvante qu'ils y jetteraient pour assurer leur victoire. Ils firent halte sur un des derniers revers de la montagne Pelée, pour prendre les dispositions de combat.
De l'éminence où ils étaient et qui dominait Saint-Pierre, Maubrac et Claudine remarquèrent
un mouvement sinistre et inaccoutumé dans la yilie, dont les rues étaient sillonnées par des masses de lumières errantes.
Un vague bruit d'armes monta jusqu'à eux, pais tout à coup les rues rentrèrent dans Tobscurité la plus complète, et toutes les lumières se groupèrent le long du rivage. Ils crurent voir alors une embarcation chargée de troupes se diriger vers le large pour accoster un navire dont les voiles étaient à moitié larguées et qui n'attendait qu'un signal pour lever l'ancre. Claudine et Maubrac se regardèrent et se serrèrent la main sans prononcer une parole.
A quelques pas d'eux s'accomplissait un drame dans lequel ils devinaient qu'un rôle leur était évidemment réservé.
— Veux-tu, demanda enfin Maubrac que nous retournions au camp?
— Oui, répondit Claudine ; en tout cas éloignons-nous de Saint-Pierre, qu'il ne nous serait pas possible de surprendre cette nuit. Toute la population est sous les armes.
— Peut-être, murmura Maubrac, ce navire qui vient de lever l'ancre et qui va se perdre dans les brumes de l'horizon, emporte-t-il dans ses flancs notre triomphe ou notre honte I
— Que se passe-t-il donc ?
— Demain nous le saurons.
La troupe des marrons fit retraite dans la montagne^ et sans retourner au camp de Fabulé, elle trouva un abri sûr qui la, maintenait à une assez bonne distance de Saint-Pierre, pour pouvoir exécuter son plan d'attaque dès que Toccasion serait favorable.
Le lecteur se souvient peut-être de la surprise mêlée de douleur qu'avait éprouvée Henri en apprenant le départ de Macandal pour le camp de Fabulé. Convaincu, dès ce moment, de Tinnocence du mulâtre et assuré du dévouement des nègres qui composaient le bataillon de ce chef, il résolut d'arrêter les poursuites dont ils étaient victimes et de décider les colons à marcher contre Fabulé.
Il se dirigea donc vers le camp des blancs qui poussèrent des cris d'étonnement en le voyant arriver par des chemins où leur courage n'avait pu pénétrer. Henri refusa de répondre à toutes les questions avant d'avoir vu et serré entre ses bras Du Bue. Il entraîna ensuite son cousin dans un lieu écarté pour lui rapporter les révélations qu'il tenait de madame de Saint-Ghamans , les projets de la Varenne, sa complicité dans le double crime
qui avait jeté le deuil dans leur famille, et enfin rinnocence de Macandal dont il raconta la disparition.
— Ce marquis de la Varenne est un fier coquin ! s'écria Du Bue. Ses crimes dépassent notre patience.
— Que faut-il que nous fassions?
— En finir avec lui. Ah! je vous Tavais bien dit, mon cher Henri, que la présence de cet homme préparait de sombres jours à notre pays ! Mon plan est bien arrêté : ce n'est pas d'aujourd'hui que j'y ai songé... Attendez-moi ici un instant.
Du Bue s'éloigna, puis revint, ramenant avec lui quelques officiers des compagnies.
— Tenons-nous à l'écart, leur dit-il, et délibérons sur la résolution que je vais vous soumettre ; mais rappelez-vous que nous sommes avant tout soldats, que nous n'avons ni le loisir ni l'habitude des longs discours , et prouvons notre force par desactesrapidement conçus, rapidement exécutés.
Du Bue rappela brièvement toute la conduite de la Varenne, depuis son arrivée à la Martinique; son despotisme, ses exactions, sa mauvaise administration, et finalement les deux crimes qui avaient couronné l'œuvre.
— Il n'est pas un de vous, messieurs, continuat-il, qui n'ait à se plaindre du marquis; pas un de vous qui n'ait à demander justice contre lui.
— C'est vrai I répondit un chœur de voix.
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— Moi... commença l'un des officiers.
— Vous, comme les autres, mon cher de Malherbe, interrompit Du Bue; vous avez été, je n'en doute pas, lésé ou insulté, peut-être môme les deux choses à la fois. Il n'est pas besoin d'énumérer vos griefs, gardez-les pour les jeter à la face de ce maudit homme quand nous allons nous trouver en sa présence tout à Theure. Il s'agit donc, messieurs, de tenter courageusement un acte téméraire et violent, en vue de rendre la paix à cette colonie et de la conserver au roi.
Un frisson courut parmi ce groupe, qui se serra autour de Du Bue, dont la voix baissait au fur et à mesure qu'il touchait à la conclusion de son discours.
— Dans la situation où nous sommes, messieurs, continua le jeune créole, de ne pouvoir demander justice au roi, il faut nous faire justice nousn>êmes, en arrêtant le marquis et en l'embarquant pour la France.
Cette résolution énergique et extrême parut si grave, que les assistants se regardèrent sans proférer une parole.
— Hésiteriez- vous? continua Du Bue.
— Non pas, répondit M. de Malherbe, mais... qui osera mettre la main sur M* de la Varenne, représentant du roi?... C'est un attentat à la personne même de Sa Majesté.
tit AVBNTDBIBKS ET COBBAIBBS.
— Ce. sera moi qui oserai l'arrêter 1 s'écria d'Autanne, et je le ferai en protestant de mon respect que vous savez tous pour S. M. le roi. Crai- ^ez-vous de vous compromettre, messieurs? Eh bien, retirez-vous et laissez faire Du Bue et moi, c'est tout ce que je vous demande. Que ceux qui veuleat être des nôtres le disent donc I
— Tous I tous !
— £n avant, alors I
Henri avait fait quelques pas, et le groupe s'apprêtait k le suivre. Du Bue les rappela du geste.
— Ce serait un prisonnier difficile à garder que H. de la Varenae ; il faut donc songer k l'embarquer au plus tAt et sous bonne garde. Qui de voas cou-
LE GAOULB. «35
Tobéissance de votre compagnie de grenadiers ?
— Parfaitement sûr, monsieur.
— Alors, partez, partez également pour Saint- Pierre ; assemblez votre ■ compagnie en armes. Vos grenadiers, embarqués sur un autre navire, accompagneront, le mousquet au poing, le Gédéqn jusqu'au débouquement des îles.
— Quant k nous, messieurs, par notre audace et par notre courage, imposons aux troupes et aux milices qui gardent le camp ; ne laissons pas 1« temps aux timides d'hésiter et à ceux qui s'opposeraient à notre tentative, répondons avec Tépée et le pistolet.
Henri et Du Bue en tête, le groupe des officiers se dirigea vers i'ajoupa qui servait de quartier général au gouverneur. La gravité de leur marche, rémotion inévitablement empreinte sur leur visage, impressionnèrent tous ceux qui les virent passer.
Quelques-uns les questionnèrent sur la cause d'une si imposante et si solennelle attitude. Ils gardèrent le silence, ou quand ils rencontraient des visages amis, ils répondaient :
— Accompagnez-nous, et vous verrez !
Si peu long que fût le trajet, ce groupe composé d'abord de huit ou dix personnes, qui allaient accomplir en effet l'acte le plus hardi et le plus insolent qu'il fût possible de concevoir, se
trouva considérablement grossi en arrivant à la porte de Tajoupa. Quelques confldences à roots couverts avaient échappé à Du Bue et à Henri ; la hardiesse du plan séduisit quelques-uns. Les tir mides et les prudents, tout en souhaitant le succès^ s'étaient écartés et confondus dans la foule des simples curieux, qui suivaient à distance, dans l'attente de quelque grave événement.
Henri et Du Bue franchirent le seuil de l'ajoupa où était la Varenne.
— Monsieur le marquis, dit Henri, rendez-moi votre épée ; vous êtes prisonnier.
— Prisonnier ! s'écria de la Varenne, et de qui, monsieur ?
— Des colons, représentés ici par M. Du Bue et par moi. Rendez donc votre épée.
La Varenne tira son épée, et s'appuyant sur la garde :
— Si vous représentez les colons, moi je représente le roi à qui vous devez respect et obéissance. Au nom du roi, éloignez-vous.
Henri et Du Bue tirèrent également leurs épées :
— Toute résistance serait inutile, monsieur le marquis, rendez-vous.
— A moi ! mes officiers ! cria le marquis en s'avançant Tépée haute sur Henri, qui croisa son fer avec celui de la Varenne ; à moi mes soldats !
Aucun des officiers n'ayant bougé de sa place,
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les soldats demeurèrent immobiles. La Varenne poussa un cri de rage.
— Vous ne m'aurez pas vivant I dit-il. En garde, monsieur !
Ce combat pouvait être évité. II eût été aisé à cette foule de mécontents, victorieuse sans lutte, d'achever son œuvre en enlevant la Varenne; mais deux épées étaient croisées. Les spectateurs de ce duel, officiers ou colons, sentaient trop ce que Ton doit au courage qui se. défend. Loin d'arrêter ce combat, ils s'écartèrent et laissèrent le champ libre.
— A votre aise, répondit Henri à l'interpellation de la Varenne. Et vous ne sauriez croire le prix que j'attache à tenir mon épée devant votre cœur.
La lutte devint furieuse. Les éclairs jaillissaient des deux épées qui voltigeaient dans l'air, avec une rapidité effrayante, tantôt s'avançant jusqu'à effleurer la poitrine des adversaires, tantôt se ramassant en leurs mains, menaçantes et immobiles pendant quelques secondes. Le silence le plus complet régnait dans l'assistance ; on n'entendait que le souffle haletant des deux combattants et le cliquetis de leurs armes. Tout à coup Henri, en bondissant sur son adversaire, dont la poitrine découverte semblait défier son adresse,^ rencontra l'épée de la Varenne qui lui traversa le
corps. Le jeune créole tomba dans les bras de ses amis.
— Vengez-moi !.... Sauvez la colonie !.... murmura-t-il ; puis rassemblant ses forces dernières, il cria : Vive le roi I...
L'épée qu'il tenait encore s'échappa de sa main; il poussa un râle et expira.
— C'est assez, messieurs^ fit la Varenne. Rentrez dans l'ordre : je vous l'ordonne au nom du roi...
Du Bue abandonnant le cadavre de son cousin, tira l'épée à son tour et marchant sur la Varenne :
— Mieux vaut le sort de ce jeune homme, s'écria-t-il, si nous devons vivre sous votre despotisme. En garde, monsieur !
—r Que cela finisse I hurlèrent "des voix dans la foule, que cela finisse I
Sans que personne s'y opposât, quatre colons de la milice s'avancèrent, saisirent Du Bue par le milieu du corps, et le repoussant en se plaçant devant lui :
— C'est trop du meilleur de notre sang créole pour un pareil coquin I s'écrièrent-ils.
Et s'adressant à la Varenne :
— Rendez votre épée ! vous voyez bien que ni officiers, ni soldats, ni colons ne songent à vous défendre 1
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Et se ruant sur le marquis, ils lui arrachèrent son épée qu'ils brisèrent.
— Maintenant, dit l'un d'eux, si vous voulez savoir nos noms et les coucher sur vos tablettes, je m'appelle Cattier ; mes complices se nomment Dolange, Bélair et Labat.
Puis, prenant la Varenne par le bras, Cattier ajouta :
— Vous êtes prisonnier, et nous vous arrêtons parce que, depuis votre arrivée ici, vous nous avez insultés dans tout ce que nous avons de plus sacré: dans notre honneur, dans notre religion, dans nos femmes. Vous avez forfait aux instructions paternelles du roi ; vous avez opprimé les gens de bien, vous avez jeté d'honnêtes colons dans les cachots, comme des malfaiteurs; vous avez détruit le commerce ; vous avez amené la famine dans ce pays ; vous avez pressuré nos fortunes pour gorger de luxe une intrigante et une aventurière; vous avez pactisé ayec les esclaves marrons^ et vous avez soufflé U. révolte parmi nos nègres; vous avez fait assassiner le chevalier d'Autanne ; v(}us avez fait enlever sa fille, et, pour couronner l'œuvre, vous venez de tuer son fils ! Le roi, dont vous invoquiez le nom, ne vous le pardonnera pas, et nous autres, nous vous punirons 1 Voilà votre prisonnier, monsieur Du Bue, prononcez sur son
sort, nous vous approuvons à l'avance. Y a-t-il ici quelqu'un qui me démente ?
Un tonnerre d'applaudissements couvrit la voix de Cattier. La Yarenne tenta de se justifier ; des cris d'indignation lui coupèrent la parole. Du Bue s'avança ver^ lui.
— C'est au roi lui-même que vous rendrez compte de votre conduite, monsieur I lui dit-il. Ce soir, vous partirez pour la France.
Les troupes se mirent en marche sur Saint- Pierre. La Varenne était sous la garde spéciale de Cattier, de Labat^ de Bélair et de Dolange qui lui faisaient escorte le pistolet au poing. Une fois il voulut haranguer les soldats :
— Si vous prononcez une parole, si vous faites un geste, lui dit Cattier, je vous fais sauter la cervelle.
En arrivant à Saint-Pierre, Du Bue trouva le capitaine Favre qui attendait ses ordres ; le Gédém était prêt à lever l'ancre. La population tout entière accompagna La Varenne jusqu'au rivage. La compagnie de grenadiers commandée par de Cornette fut embarquée, pour accompagner le Gédéon jusqu'au débouquement des Iles, avec ordre 4e fusiller La Varenne et le capitaine Favre s'il essayait de débarquer, sur un point de là Martinique ou de toute autre île.
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C'est au spectacle de rembarqaement de La VareDne que Claudine e.t Maubrac avaient assisté pendant la nuit où nous les avons vus errer comme des oiseaux de proie autour de Saint-Pierre.
La nouvelle des événements que nous venons de raconter s'était répandue dans la colonie où ils avaient excité d'unanimes applaudissements ; elle était également parvenue aux nègres de Macandal et à la troupe de Fabulé, alors sous les ordres de la comtesse et de son frère.
La défaite honteuse de La Yarenne acheva de jeter le désespoir dans l'esprit de Claudine, en lui enlevant la dernière chance de salut qui lui restât. Le triomphe de Du Bue souleva en môme temps en elle un ardent désir de vengeance contre le jeune créole qu'elle accusait d'être le seul auteur de son humiliation.
Maubrac qui, de son côté, voyait détruit à jamais son rêve de fortune, enflamma les idées de sa sœur à l'endroit d'une tentative suprême que pouvait favoriser la situation de la Martinique, privée de son chef légitime et en proie encore aux tourmentes d'une tempête révolutionnaire.
Us résolurent, d'un commun accord, de saper le pouvoir transitoire de Du Bue et de le présenter comme un usurpateur exposé à toutes les sévérités du gouvernement royal. Ils songèrent, encore une fois, à ce malheureux Clermont qui n'enviait
2 42 AYENTURinS ET GOmSAIHBS.
rien tant que l'obscurité et l'oubli, surtout depuis les derniers événements qui avaient failli lui coûter la vie. Maubrac se chargea de revoir ses amis du Prêcheur, que le mouvement insurrectionnel de la veille avait remis en goût d'aventures, pendant que Claudine ferait comprendre aux nègres qu'elle commandait l'avantage pour eux d'appuyer ce soulèvement.
Elle n'eut pas de pejne à triompher de leurs scrupules lorsqu'elle leur annonça que, par une faveur spéciale et inique, Du Bue avait proclamé l'amnistie pour les nègres de Macandal, en les lais* sant, eux, sous le coup des poursuites et des vengeances de la loi. Maubrac n'avait pas moins bien réussi dans ses démarches auprès de ses amis, gens prêts à tous les coups de main. Ils avaient aidé à la chute de la Varenne, ils ne demandaient pas mieux que de tremper encore dans une émeute contre le vainqueur de la veille.
A l'heure dite, ils se trouvèrent donc réunis à Claudine et à Maubrac.
Les nègres, échauffés par l'eau-de-vie et le tafia qu'on leur avait prodigués^ les aventuriers, excités par le mirage d'une victoire dont ils ne prévoyaient pas les suites, se mirent en route pendant ta nuit et fondirent sur Saint-Pierre aux cris de : Vive du Parquet de Clermont ! assassinant tous ceux qui leur opposaient de la résistance et pro-
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menant déjà leurs torches incendiaires sur les maisons de la ville.
Ce nom de du Parquet, dont le prestige était toujours immense sur les colons, trouva d'abord de l'écho dans la population, qui ne se rendit pascompte tout de suite à quelle troupe de bandits ce nom vénéré servait de drapeau.
De tous les points de la ville le cri de : Vive du Parquet I s'éleva dans un èhœur formidable. Chacun de ceux qui le poussaient croyait appuyer !a cause qui avait triomphé la veille, et protéger Undépendance des créoles contre quelque surprise de la part des partisans de La Varenne^ ou même contre le retour du marquis.
' Mais dès que la première émotion fut passée, dès que les émentiers eurent montré leurs visages noirs et que les premières lueurs de l'incendie eurent éclairé la ville, les troupes et les milices appelées sons les armes commencèrent aux cris de : Vive le roi ! de vigoureuses charges contre ces assassins, ces pillards et ces incendiaires. Les nègres de Macandal, avertis de ces événements, descendirent à leur tour en ville, mais pour se ranger du côté des blancs, avec les Caraïbes qui avaient ramené Antillia.
Les rues de Saint-Pierre étaient devenues un champ de carnage; les nègfes de Macandal et de Fabulé, qui seuls pouvaient se distinguer entre
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eux, se cherchaieDt au milieu de cette mêlée dé* goûtante, et leurs rencontres étaient d'effrayants combats corps à corps^ auxquels les blancs n'osaient prendre part de peur de se tromper d'amis ou d'enn émis.
Chacun s'était attribué son rôle dans cette lutte et dans ce massacre. Maubrac était en quête de Glermont pour le promener comme un drapeau à la tête de Témeute. Claudine, que la vengeance et le désespoir de sa situalion^vaient rendue ivre, s'était attachée à ne rencontrer que Du Bue, cet objet de sa haine profonde et tenace ; elle l'appelait à grands cris, et, un poignard dans chaque main, bravait la mort avec un courage héroïque pour arriver au jeune créole.
Maubrac fut plus heureux ; c'est à lui qu'échut l'honneur de cette rencontre. Du Bue, en Tapercevabt, courut au-devant de l'aventurier. Toutd'abord il dédaigna de tirer l'épée contre ce misérable, et lui lâcha un coup de pistolet dont la balle effleura l'épaule de Maubrac.
— Lâche I cria celui-ci, as-tu donc peur de te mesurer avec moi ?
Il s'élança sur Du Bue, l'épée haute. Le jeune créole rentra la sienne au fourreau.
— Cette arme est trop noble pour les gens de ton espèce I lui répondit-il.
Et, arrachant des mains d'un soldat un mous-
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quel, il s'en fit une massue avec laquelle il asséna deux coups vigoureux sur la tête de Maubrac. L'aventurier roula sur le sol.
— Ramassez ce misérable, dit-il à ceux qui étaient près de lui. Vivant ou mort, mettez-le en un lieu sûr où je puisse le retrouver.
Claudine débouchait par l'extrémité d'une rue au moment même où son frère tombait frappa par Du Bue. Elle poussa un cri de joie féroce en apercevant le créole^ et se jeta sur lui comme une lionne.
Du Bue, qui répugnait à se mettre en défense armée contre une femme, se contenta d'étendre les deux bras pour s'emparer d'elle; mais le choc avait été si violent qu'il chancela, entraînant Claudine dans sa chute. Celle-ci, profitant de cet avantage passager sur son ennemi^ levait la main pour frapper, lorsque deux bras vigoureux la saisirent, et l'enlevèrent.
— Je te tiens donc enfin, infâme coquine! s'écria une voix qui fit frissonner Claudine^ et ses doigts lâchèrent les deux poignards.
Cette voix était celle de Dubost, qui, depuis le commencement du combat, avait traversé toutes les fusillades à la poursuite de sa femme.
Claudine, remise de sa première terreur, chercha à se débarrasser de l'étreinte de son mari ; mais celui-ci, la saisissant par ses longs cheveux^
la renversa par terre, et lui mettant le pied sur la poitrine:
— Où voulez-vous que je traîne cette misérable? demanda-t-il à Du Bue, à la potence ou à la mer 7
^Du Bue enleva Claudine des mains vengeresses de son mari.
^ — C'est à la justice de prononcer sur son sort, dit-il à Dubost. Qu'on la conduise en prison !
Dubost voulut faire escorte à sa femme jusqu'à la porte de la geôle, oùil se constitua en sentinelle pour s'assurer qu'elle ne s'évaderait point.
La victoire — une sanglante victoire — resta aux troupes et aux colons. Les nègres et les aventuriers avaient levé pied en laissant sur le terrain bon nombre des leurs, morts ou prisonniers. Les Caraïbes se chargèrent de poursuivre les fuyards dans les bois^ où il s'en fit un horrible massacre. Le procès de Claudine et de Maubrac ne fut pas long ; la prétendue comtesse de Saint-Chamans, démasquée par les révélations de son mari et par les avis reçus de France, tenta de sou tenir son rôle jusqu'au bout, et nia connaître Dubost.
Mais les renseignements envoyés par le maréchal d'Estrées, ainsi que nous l'avons dit, établissaient nettement la complicité de madame Dubost, dansle projetinsensé conçu par le président Lamoignon de faire proclamer du Parquet de Clermont gouverneur, pour ensuite, au milieu des embarras
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que cet événement créerait à la France, proposer. Tacquisition de la colonie.
En conséquence, accusée et convaincue d'usurpation de titres, de faux en écriture, d'escroqueries envers les négociants à qui elle avait extorqué des sommes considérables, d'exactions, de conspiration avec les esclaves marrons^ Claudine fut condamnée à recevoir vingt-neuf coups de verge sur les épaules, à l'exposition publique avec le carcan au cou et à être traînée sur une claie.
Chacun de ces châtiments lui fut infligé, et elle expira pendant son dernier supplice entre les bras du bourreau. Quant à Maubt^c , qui n'était point mort des deux coups de crosse de mbusquet, il fut pendu en place publique.
Du Bue s'étaitvaillammentconduit pendant cette émeute. Le rôve que Claudine avait fait pour Glermont. Du Bue était donc à même de le réaliser à son profit. Il était le maître de la colonie ; il pouvait se fortifier dans ce pouvoir conquis à la pointe de sonépéeet par son courage: il ne le voulutpoint. Le lendemain môme de sa victoire, il remit l'autorité aux mains du lieutenant gouverneur en lui disant :
— Je suis votre prisonnier, monsieur; quel que soit . le sentiment qui m'ait animé dans l'accomplissement de mon devoir, quel que soit le but que j 'aie atteint, j'ai manqué à la personne du roi en vio-
■lentant son représentant ici. Faites-inoi conduire en France, monsieur, en coupable, je vous prie, pour que je rende compte de ma conduite à Sa Majesté. Au prix de ma liberté et même de ma vie, j^obtiendrai le pardon de ceux qui m'ont aidé dans Tœuvre à laquelle mon pays doit son repos, son indépendance et sa dignité.
Quelques jours après, Du Bue traversait les rues de Saint-Pierre, au milieu de Timmense cortège de toute la population. L'enthousiasme de la foule était contenu par le respect et Tattendrissement que lui imposait la présence de mademoiselle Antillia d'Autanne qui, vêtue de deuil, le visage pAle et émue, accompagnait son cousin.
Aumoment où ils s'embarquèrent, de longscris d'adieu et de sympathie les saluèrent.
Arrivé en France, Du Bue plaida éloquemment sa cause et celle de ses compatriotes. Le roi, inflexible d'abord, pardonna bientôt après ou adoucit les peines sévères infligées aux auteurs de cette révolution, qui a conservé dans l'histoire de la Martinique le nom de Gaoulé qu'elle emprunta à la langue des Caraïbes.
En 1748, le capitaine de vaisseau marquis de Gaylus était gouverneur général de la Martinique el des îles du Vent. La France était, à cette époque, en pleine guerre avec TAngleterre; les flottes ennemies ne cessaient de harceler nos co» lonies des Antilles.
L'incurie de la métropole, d'une part; de l'autre^ l'administration tarée du marquis de Gajrlus tout entier aux soins de ses propres affaires, semblaient conspirer pour livrer ces belles et riches possessions à la convoitise de l'Angleterre.
Armes, soldats, subsides de tous genres, vivres môme manquaient le plus souvent aux colons^ qui s'en plaignaient amèrement et rendaient le gouverneur général responsable de leur détresse.
La Martinique, comme point important de ravitaillement et de rel&che^ était de toutes les lies
850 ATSmiRing BT COR8AIEI8.
celle qae les Anglais ambitionnaient avec le plas d'ardeur. Déjà ils avaient tenté de s'en emparer ; mais ils avaient bien été obligés de reconnaître^ à la vigoureuse défense qu'on leur opposa, que le basard, une surprise, ou des forces considérables dont ils ne disposaient pas alors, pouvaient seuls leur donner cette' colonie.
En attendant, leurs flottes et leurs corsaires, qui battaient la mer des Antilles, empêchaient d'arriver jusqu'à la Martinique la plupart des trop faibles secours que, de temp& à autre, la France daignait, ^ quand elle y songeait, «^ diriger «sur ce point.
Depuis trois mois particulièrement, pas un seul navire français n'avait mouillé dans les ports de la colonie, et la disette y semblait imminente. Les prises que nos corsaires faisaient dans leurs courses ne suffisaient' déjà pi us aus besoins. Aussi fut-ce un jour de grande joie que celui où l'on aperçut un brick au pavillon français doublant le rocher placé en vedette à la droite de la rade de Saint-Pierre, et qu'on nomme la Perle.
Ce bâtiment avait fait partie d^un convoi de deux cent quarante-six voiles qu'escortait une petite escadre de huit vaisseaux et deux frégates commandée par d'Ëtanduère. Surpris en mer par une flotte de vingt vaisseaux anglais, d'Etanduère avait, malgré l'infériorité de ses forces, livré un
combat inégal pour faciliter la fuite à son convoi. Mais Tennemi avait deviné la ruse ; et comme il entrait plus dans la politique et dans l'intérêt des Anglais de capturer les navires chargés de denrées que de remporter sur notre petite escadre une victoire qui leur semblait trop facile, ils se contentèrent de causer quelques dommages à nos vaisseaux et prirent chasse contre le convoi; si bien que, des deux cent quarante-six voiles qui le composaient, une soixantaine au plus rallièrent les différents ports de nos îles. Le surplus devint la proie de Tennemi.
Parmi ces derniers se trouvait le brick le Cfmreur, de la Rochelle, commandé par le capitaine Mondaire. L'équipage français avait été enlevé et remplacé par un équipage anglais de dix matelots, chargé de conduire la prise à la Dominique. Sur le Coureur on avait laissé, toutefois, comme prisonniers, le capitaine Mondaire, un prêtre nommé Fabbé Desnoyers^ un jeune homme qui paraissait un enfant, tant ses formes étaient grêles et délicates; — il s'appelait Rhodez; — enfin, un quatrième personnage avec qui il est nécessaire que nous fassions ample connaissance.
A bord du Coureur^ on le connaissait sous le nom du comte de Tarneau, se disant fils d'un maréchal de camp. C'était un homme de vingt et un à vingt-*deux ans^ de taille moyenne, mais extré-
352 AYKNTURIERS ET CORSAIRES.
mement élégant. La blancheur de ses mains et de son visage était remarquable, et eût fait envie à plus d'une femme. II avait la beauté que rêvent les statuaires; à la grâce féminine il joignait une fierté toute martiale dans la façon de porter la tête. L'audace et rintelligence brillaient dans son regard; sa parole, quoique douce, avait le timbre de l'énergie et l'éloquence de l'entraînement; son geste était impérieux. On sentait en lui plus que l'homme qui cherche à dominer; on devinait l'homme né pour le commandement. Il inspirait involontairement le respect, mais en même temps appelait la sympathie, tant on le voyait bienveillant.
Dès les premiers jours de son arrivée à bord du Coureur, le comte de Tarneau avait affecté de s'entourer de mystère, se montrant peu communicatif et réservé à Texcès, mais d'ailleurs sans orgueil. Les autres passagers du brick lui avaient, dès l'abord, donné de grandes marques de déférence. Il les avait acceptées avec une reconnaissance qui laissait imperceptiblement voir qu'il y avait des droits.
Des doutes étaient déjà venus à plus d'un sur son identité, et l'on s'était maintes fois dit à l'oreille qu'il se pouvait bien que, sous ce nom de Tarneau, se cachât quelque personnage important. Les relations de Rhodez et de l'abbé Desnoyers
UN PRINGB DB MODÈNB. 25S
avec lui n'avaient servi qu'à donner de la consistance à ces suppositions.
Tous trois s'embarquèrent isolément, et le rapprochement qui s'était opéré entre eux, après quelques jours de traversée, passait pour n'être dû qu'à une certaine conformité d'humeur et de sentiments que le hasard seul semblait leur avoir fait découvrir. Mais personne n'avait été dupe de cela.
Si l'abbé Desnoyers observait toujours à l'égard de Tameau un respect absolu, le jeune Rhodez se laissait aller, peut-être involontairement, vis-àvis du comte, à une quasi-familiarité qu'autorisait, pour ainsi dire, l'affection que lui marquait Tarneau. Il y avait dans leurs rapports quelque chose d'intime, de tendre et d'inquiet en même temps. Cela se pouvait, à la rigueur, attribuer à des convenances de caractère, à des sympathies personnelles et à l'égalité des âges.
Était-ce, en effet, par pur hasard que ces trois individus, attachés par des liens si mystérieux, s'étaient, après leur capture, trouvés réunis de nouveau à bord du même bâtiment avec le capitaine Mondaire, alors que leurs compagnons avaient été emmenés prisonniers sur d'autres na* vires?
Était-ce par le fait de cette loi de la fortune qui ménage toujours aux hommes exceptionnels des
ift
254 ÂYENTURIBRS BT CORSAIRBS.
destinées exceptionnelles» et qui, pour assurer à leurs projets le succès où une éclatante défaite, fait tout ployer devant leurs désirs?
Était-ce enfin j)ar condescendance à la prière qu'en avait adressée Tarneau aux Anglais, dans leur langue, qu'il parlait avec non moins de pureté que la langue française?
C'est ce que nous ne saurions dire encore.
Toujours est-il que les voilà tous quatre prisonniers sur leur propre bâtiment.
Du point où le Coureur avait été pris, à la Dominique où il devait se rendre, il y avait, avec la brise favorable qui soufflait, une traversée de deux à trois jours. De là à l'un des points quelconques des côtes de la Martinique, il y avait pour une nuit de belle navigation. Tarneau avait calculé tout cela. Il n'avait donc pas de temps à perdre pour l'exécution rapide du hardi projet qu'il avait conçu. Il était cinq heures de l'après-midi environ quand le vaisseau anglais qui avait capturé le Coureur regagna le large. A la tombée de la nuit, les flèches de ses mâts avaient complètement disparu à Thorizon, et, sur cet immense désert de vagues, on ne distinguait plus une seule voile.
Tarneau, nonchalamment adossé contre un des bastingages du brick, suivait avec une apparente indifférence tous les mouvements des marins anglais. Pas un de leurs gestes, pas une de leurs
paroles n'avait échappé à son regard ni à son oreille. Tout à coup il vit un des matelots, le corps à moitié passé par un des panneaux de la cale, faire signe à deux de ses camarades qui se promenaient sur le pont, et, se penchant vers eux, il leur dit à voix basse :
— J'ai fait une belle trouvaille, amis.
— Qu'est-ce donc?
— Si le gosier vous en dit, descendez, et vous en jugerez.
Et il disparut dans les entrailles du navire, où le suivirent les deux matelots qu'il avait appelés, puis trois autres qui^ à moitié endormis déjà sur le pont, avaient tout entendu.
— C'est bon, pensa Tarneau en les voyant descendre, en voilà qui dans un moment ne seront plus à craindre.
Il feignit d'abord de ne s'être aperçu de rien et n'abandonna sa position près du bastingage qu'au bout de quelques instants, pour passer en se promenant devant le panneau de la cale; il saisit alors, comme au vol, un léger bruit de verres qui s'entrechoquaient et des paroles dites à voix couverte.
— Je ne m'étais pas trompé, murmura-t-il. Il continua sa promenade, puis revint quelques
minutes après devailt le panneau de la cale. Cette fois, il n'entendit plus rien, ni choc de verres, ni paroles échangées. Il descendit alors dans la cham-
«56 AYBIITUIIIBRS ET CORSAlftBS.
bre où dormaient ses trois compagnons. 11 s'approcha de Mondaire, le réveilla avec précaution, et se penchant à son oreille :
— Debout, capitaine î lui dit-il ; le bâtiment est à nous.
Mondaire avait assez d'expérience pour n'avoir pas besoin de plus amples explications. Il se leva et répondit :
— Je suis prêt. Où faut-il aller? Sur le pont?
— Oui, fit Tarneau en inclinant la tête.
Il regarda en souriant Rhodez, qui dormait comme on dort à seize ans, au milieu môme du danger. Il ne voulut point troubler ce sommeil et se dirigea vers l'abbé Desnoyers qu'il secoua doucement, et se contenta de lui faire un signe. Le prêtre rejoignit sur le pont le capitaine Mondaire, qui s'était tout d'abord dirigé vers la boussole. II avait parfaitement compris que, quoi qu'il dût arriver, son poste était là, à lui capitaine.
Desnoyers se tenait aux côtés de Tarneau, l'œil fixé sur le sien comme pour chercher la pensée dans son regard. Des quatre marins anglais qui restaient, l'un était au gouvernail, les trois autres se promenaient sur l'avant. Profitant d'un moment où ils leur tournaient le dos, Tarneau montra du doigt à Desnoyers deux barres de cabestan qui étaient à portée de leurs mains, et lui dit :
— Allons I
UN PRINGB DB ■ODÉNB; 157
A ce mot, ils s'élancèrent. Leurs armes s'abattirent comme des massues, et deux des matelots tombèrent le crâne fendu. Le troisième marin et le timonier poussèrent un horrible juron, en se ruant sur Tarneau et Desnoyers. Mondaire, lui, s'était emparé du gouvernail abandonné. Rhodez^ éveillé en sursaut, accourait sur le pont en même temps que deux des six autres matelots cherchaient à sortir de la cale. La lutte menaçait de n'être plus égale. Mondaire ne pouvait abandonner son poste; le vent soufflait à pleines voiles, et si le brick n'avait été maintenu en route, la mâture eût été fracassée. Déjà l'adversaire de Tarneau prenait le dessus. Acculé contre un des mâts, le jeune comte se défendait en lien; mais un coup de hache qui l'avait atteint au bras gauche affaiblissait sa défense.
— A moi, Rhodez! cria-t-il en apercevant le jeune homme, à moi I
Rhodez eut une de ces subites idées qui tiennent de l'inspiration; il arracha de la ceinture de l'un des deux matelots ivres qui venaient de poser le pied sur le pont, un long couteau, et, se jetant avec une téméraire bravoure sur l'adversaire de Tarneau, il lui enfonça l'arme dans les reins avec une vigueur que le désespoir seul pouvait avoir donnée à ses frêles mains.
L'Anglais poussa un cri horrible, et, en tombant,
258 AVBNTDRIBRS ET CORSAIRES.
alla se briser contre un croc d'ancre. Desnoyers et Tarneau eurent bientôt mis hors de combat le seul adversaire qui luttât encore. Quant aux deux matelots ivres, l'imminence du danger avait rapidement chassé de leur cerveau les fumées du vin. Ils commençaient à se raffermir sur leurs jambes. Mais avant qu'ils eussent le temps de reprendre leur équilibre, le comte et Tabbé les avaient fait sauter par-dessus le bord.
— Assez de sang comme cela ! s'écria Tarneau; si les quatre autres ne sont pas venus chercher la mort, c'est qu'ils sont ivres à ne pouvoir bouger.
Il s'engouffra alors dans la cale, suivi de ses deux compagnons. Les quatre matelots dormaient en effet près d'une barrique d'eau-de-vie. Ils les garrottèrent aux quatre membres, et remontèrent sur le pont, où Mondaire tenait toujours la barre.
— La brise est bonne, la mer est belle, cria le capitaine ; demain matin nous serons à la Martinique.
Il commanda quelques manœuvres que Tarneau et l'abbé, haletants, émus de leur lutte, exécutèrent péniblement.
Toute la nuit le vent souffla avec force, et le lendemain, au lever du jour, en môme temps que les côtes de la Martinique, ils aperçurent à l'horizon un bâtiment un voilier que chaque bond des lames semblait pousser vers eux. L'œil exercé de Mon-
daire reconnut bien vite dans ce bâtiment un corsaire anglais qui leur donnait la cbasse. II eût été facile de Téviter par une série de manœuvres qui eussent permis, en remontant dans le vent, de doubler la pointe de la Perle^ et de venir mouiller en rade de Saint-Pierre; mais les forces épuisées et rinhabileté de Tarneau et de Desnoyers ne donnaient aucune chance de succès de ce côté.
— A la grâce de Dieu, alors I murmura le vieux capitaine, et, se laissant porter par le vent, il gouverna pour rallier l'autre extrémité de Tîle, de manière à entrer dans la baie du Fort-Royal, en doublant le Diamant^ autre rocher qui est au Fort- Royal ce que la Perle est à Saint-Pierre. Gela donnait un très-grand avantage au corsaire, qui manœuvra de façon à couper le passage au brick français. Bientôt les deux bâtiments ne se trouvèrent plus guère qu'à portée de canon.
— Nous sommes masqués 1 cria Mondaire, il n'y faut plus songer ; mais si nous ne pouvons sauver le brick, au moins ne nous laissons pas prendre, car on nous ferait courir une drôle de bordée.
En ce moment-là môme, un boulet venait de passer à travers la mâture.
Le capitaine mit alors le cap sur la côte, et quelques instants après, le Coureur^ donnant en plein sable, s'affaissa sur le flanc droit. Le corsaire
s 60 AYENTDRUR8 ET CORSAUUBS.
voyant sa proie lui échapper, car il eût été imprudent à lui de s'aventurer si près de terre, vira de bord et regagna le large.
La manœuvre du brick français avait été aperçue du rivage ; dix embarcations immédiatement mises à la mer pour venir à son secours arrivèrent à temps, car les lames balayaient déjà le pont, et le bâtiment menaçait de s'engloutir. On sauva presque toute la cargaison, et nos quatre passagers abordèrent la petite baie du Marin, ainsi appelée du nom d'un des quartiers de 111 e.
En posant le pied sur le rivage, Tarneau étreignit dans sa main le bras de Tabbé Desnoyers, et échangea avec lui un étrange regard qui semblait dire : Nous voici à l'aurore du succès. Le ciel est pour nous !...
Le récit de leur glorieuse campagne excita autour des nouveaux venus les témoignages les plus éclatants de sympathie et d'admiration, et l'on se disputa à qui leur offrirait cette cordiale et fastueuse hospitalité qui, de tout temps, a été l'honneur des habitants de nos Antilles.
Duval-Férol (1), l'un des plus riches et des plus
(1) Tous les noms que je cite dans ce récit sont historiques.
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considérables personnages du Marin, fut l'hôte privilégié dont la maison s'ouvrit aux passagers et au capitaine du brick le Coureur.
Quand le soir fut venu, Tarneau, ayant obtenu de rester seul avec ses compagnons, s'enferma dans la chambre de Desnoyers ; Rhodez, lui, s'était relire dans la sienne. Avant de s'adresser la parole, le jeune comte et l'abbé écoulèrent et regardèrent bien si aucun œil indiscret, si aucune oreille curieuse ne les épiait, et, cela fait^ ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et s'y pressèrent avec effusion.
— Dieu soit loué ! s'écria le comte, ma destinée s'accomplira.
— Ma foi I murmura l'abbé, quand on revient de si loin, on peut tout tenter, tout oser, tout braver I
— A la condition, toutefois, qu'on sera prudent, ajouta Tarneau.
£t^ comme pour donner plus de poids à ces paroles qu'il venait de prononcer bien évidemment à l'adresse de l'abbé, il inspecta de nouveau les alentours de la pièce pour s'assurer que personne ne pouvait les entendre. Puis ils s'assirent à côté l'un de l'autre et causèrent pendant longtemps à voix très-basse.
La suite de cette histoire fera connaître de quelle nature avait pu être cette conversation.
Après une heure environ, ils se séparèrent en se serrant cordialement la main^ pour la première fois depuis leur départ de la Rochelle, c'est-à-dire depuis près de deux mois.
Ces deux hommes rompaient la contrainte qu'ils s'étaient imposée.
Tarneau se dirigea alors vers la chambre qu'occupait Rhodez.
Il frappa deux légers coups contre la serrure, et la porte s'ouvrit. Il poussa un cri d'admiration et de joie, dont une main fine et douce étouffa l'explosion sur ses lèvres.
Ce n'était plus Rhodez que Tarneau avait devant les yeux : c'était une jeune femme ravissante d'éclat. Toutes ces grâces, toute cette jeunesse, toute cette beauté, que l'habit d'homme avait éteintes, venaient de reprendre leur lumière et leur éblouissante splendeur sur ce corps et sur ce * visage de seize ans. La jeune femme avait involontairement frissonné d'admiration et d'étonnement en se voyant ainsi transformée.
— Que vous êtes imprudente , Blanche ! dit Tarneau après un moment de muette contemplation.
— M'en voulez-vous, mon seigneur et maître, fit la jeune femme en souriant, m'en voulez-vous de vous exposera me redire enfin, après deux mois, que je suis toujours votre petite Blanche?...
— Merci pour ce bonheur, Blanche I merci encore pour ta constante affection, pour ton dévouement, pour...
— Pour ma discrétion, allais-tu dire, n'est-ce pas ? Mais ne suis-je pas de moitié dans le rêve que tu as édifié? et ne devais-je pas craindre de le faire écrouler au souffle d'une parole ? Oh I croisle, il y a moins d'ambition dans ma tête que de tendresse dans mon cœur... ou du moins si je suis ambitieuse, c'est pour toi, car je suis ton esclave I Tu m'as dit: Marche I et j'ai marché ; — cache ton amour, et je l'ai caché; dérobe la femme aimée sous l'habit d'un obscur courtaud de boutique, et j'ai fait ce que tu m'as commandé. Tu me dirais maintenant : — Donne ta vie, — que je te répondrais : — Prends-la, pourvu que tu sois heureux, grand et glorieux I
— Oh I c'est bien, cela, Blanche ! — Mais saurastu te résigner jusqu'au bout, pour assurer la réalisation de ce rêve ?
— Je me résigne à tout, s'écria la jeune femme, à tout, excepté...
Et elle s'arrêta, comme hésitant devant la pensée qui lui était venue.
— Eh bien I achève, fit Tarneau.
— Excepté, reprit-elle, à perdre ton amour.
— Oh I ne crains rien. Blanche, ne crains rien de celai
t64 AYOfraRlSRS HT CORSAIRES.
— Et à une condition... encore...
— Laquelle ?
— C'est que tu me permettras, comme ce soir, d'interroger parfois ton cœur pour m'assurer qu'il n'a pas changé.
Le lendemain matin^ quand nos trois personnages se rencontrèrent devant leur hôte, l'humble amant de Blanche tenait à distance le passager Rhodez, et l'abbé Desnoyers ne parlait qu'avec un respect mêlé d'humilité au comte de Tarneau.
Les belles et grandes façons du jeune gentilhomme, son esprit, sa beauté, sa distinction n'avaient pas manqué de produire sur Duval-Férol une profonde et singulière impression. Il ne lui paraissait pas que ce fût là un homme ordinaire.
Précisément, pendant que Tarneau et Desnoyers se livraient à leur mystérieuse conférence, Duval- Férol avait entraîné dans sa chambre le chevalier Nadau, lieutenant du roi pour le quartier du Marin^ et lui avait fait part de ses observations. Nadau pensa que sa qualité de fonctionnaire Tobligeait absolument à réfléchir sur ce point délicat. Or, pour Nadau, réfléchir était une importante et laborieuse opération, d'autant plus pénible qu'elle avait rarement de résultat.
Il se leva donc d'un air très-grave, flt quelques pas dans l'appartement, le front appuyé dans la main, et au bout de quelques instants il revint s'as-
UN PRinCS DE MODÈNB. 965
seoir. La sueur l'uisselait sut* son visage, et ses deux gros' yeux qui lui sortaient de la tête, reflétaient le néant de son esprit. M. le lieutenant du roi avait ' bien eu Tintention de réfléchir, il avait môme fait de sérieux efforts dans ce but; mais il n'y était point parvenu.
— Eh bien I qu'en pensez-vous? lui demanda Duval-Férol.
Obtenir de Nadau une réponse aune telle question était exiger l'impossible. Il épongea son front avec son mouchoir, et regarda d'un air stupéfait Duval-Férol, qui lui répéta sa question. — Je crois comme vous, répondit enfin Nadau, sur un ton solennel, que nous nous somtnes gravement compromis, il ne faut pas nous le dissimuler.
— Compromis! s'écria Duval en souriant, et pourquoi donc, mon cher lieutenant ?
— Je conçois que cela ne vous inquiète pas, vous; mais moi que ma position de lieutenant du
roi engage, moi qui suis responsable enfin,
vous comprenez
Et, ce disant, Nadau se leva de nouveau et voulut recommencer le travail qu'il avait entrepris déjà. Il fît trois tours dans la chambre, puis tomba tout essoufflé sur ui^ siège. Il était cramoisi, mais aussi peu avancé que la première fois.
— Ainsi, mon cher monsieur Duval, dit-il au créole, vous pensez donc que cet homme, auquel
S66 AYBNTlIRIIRg R GORSAIM».
VOUS avez fait un si cordial accueil, est un voleur ou un espion déguisé ?
A ces mots, Duval-Férol éclata d'un gros rire qu'il essaya plusieurs fois d'interrompre pour parler ; mais la figure grotesque et niaise de Nadau, que cette explosion de joie rendait comique de fureur et d'étoniiement, redou&lait son hilarité.
— Mais où diable votre imagination vous emporte-t-elle I s'écria-t-il enfin. Mais nous sommes à cent lieues de nous entendre.
Nadau fut sur le point de prendre au sérieux le mol de Duval, et de croire qu'en effet il s'était livré à de très-grands frais d'imagination.
— Croyez bien, mon cher, reprit Férol, que j'éprouverais moins de souci' d'avoir été généreuse- 'mentbospitalier à un voleur ou à un espion que de ne l'être pas assez dignement à un homme comme peut l'être le jeune comte de Tarneau.
A ces mots, Nadau bondit sur sa chaise, autant que pouvait le lui permettre sa rotondité, et il allait probablement se donner la peine de réfléchir pour la troisième fois ; mais Férol ne lui en laissa pas le temps, car il éveilla un jeune nègre qui dormait dans la pièce voisine, et lui donna l'ordre d'aller prier le capitaine Mondaire de se rendre auprès de lui.
Nadau éprouvait une bien autre émotion alors, tait pâle et tremblant au moment où Mondaire
m PRINCE DE MODÈNE. 26 7
entra. Questionné sur le jeune comte, sur ses deux compagnons de voyage, le capitaine raconta de quelle façon ils s'étaient rencontrés à son bord, donna les détails les plus circonstanciés sur la nature de leurs relations, et ne laissa pas ignorer que personne n'avait été dupe du mystère dont Tarneau s'entourait. De telles explications ne pouvaient que confirmer les présomptions de Duval- Férol à l'endroit de son hôte.
Quanta Nadau, il avait prêté une extrême attention au récit de Mondaire, dont chacune des paroles provoquait de sa part des exclamations interminables. Après que le capitaine eut fini ses explications, Férol et Nadau se regardèrent en hochant la tête.
— Eh bien ? fit Duval-Férol.
— Eh bien ! riposta Nadau, je vous le disais bien ! ma responsabilité est compromise.
— Qui supposez-vous donc que soit le comte de Tarneau ?
— Je n'en sais rien, murmura le lieutenant du roi, et voilà pourquoi j'ai grand'peur. J'ai beau chercher, je ne trouve pas... Or, ma position me contraint à savoir tout... Je m'en vais, dès demain matin, envoyer un message à M. le gouverneur général pour lui rendre compte de l'arrivée ici de...
— De qui? demanda Férol.
Cette question renversa Nadau. Il se leva, fit
t6i AYRNTURIBRS ET CORSAIBBS.
trois nouveaux tours dans la chambre, les yeux baissés et comptant le nombre de planches qui composaient le parquet. Puis il revint s'asseoir. Nous savons qu'il appelait cela réfléchir.
— Je rendrai compte au marquis de Caylus, dit-il, de l'arrivée du comte de Tarneau, être mystérieux, dont la présence ici nous a fourni matière à bien des hypothèses. Qu'en pensez-vous^ mon cherFérol?
— Vous ajouterez, reprit l'autre, que vous êtes très-fondé à supposer que ce Tarneau cache...
— Vous croyez qu'il cache quelque chose? s'écria vivement Nadau.
— Cache, continua Férol, un haut personnage chargé probablement de quelque mission secrète de la part du roi.
— Mais je vous répète, mon Dieu, balbutia Nadau de plus en plus déconcerté, que ma lieutenance est perdue, que mon honneur est avarié, que je suis un homme mort ! Ne devais-je pas.voir cela tout de suite, sans attendre le secours de la réflexion, et offrir au comte ma maison, à l'heure môme de son débarquement? Mon devoir et ma position me le commandaient ; je tâcherai, dès demain, de réparer le mal. Il faut que vous vous résigniez, mon cher Duval, à vous voir enlever votre hôte, c'est chez moi que lui sera fait l'accueil
officiel dû à son rang et à son nom...
UN PRINGB DR MODÈNB. t69
— Et quel genre d'honneurs lui rendrez-vous, demanda Férol, auxquels il puisse être plus sensible, attendu son incognito, qu'à l'hospitalité franche, cordiale et toute créole que je lui ai donnée ?
Nadau se dressa de toute sa hauteur, et répondit sur un ton solennel et plaisant d'orgueil :
— Il sera logé chez le lieutenant du roi, et cela suffira^ monsieur I
Il tint à peu de chose que Nadau n'allât immédiatement réveiller Tarneau, pour le conduire à son Mtel qui se réduisait, en définitive, à une pauvre masure en bois, comme étaient alors, et comme sont encore aujourd'hui, la plupart des habitations de nos colonies. Le lendemain, au point du jour, M. le lieutenant du roi, en grand uniforme, se présenta au comte de Tarneau, et lui débita le plus curieux et le plus burlesque des discours qui aient jamais été prononcés depuis l'invention des discours. Tarneau conserva son sérieux avec une courtoisie méritoire, puis s'adressant à Nadau :
— Monsieur le lieutenant du roi, dit-il, j'accepte l'offre que vous venez de me faire. Je ne dois pas vous dissimuler que je m'attendais à ce que la première autorité de ce quartier de l'île vînt au-devant de moi. Vous avez eu le tact et l'esprit de deviner, à peu près, qui je suis; mais vous ne le
savez pas encore bien. Je vais vous rapprendre... Il se fit un grand mouvement de curiosité parmi les assistants, qui étaient la plus notable partie des habitants du Marin et quelques 'officiers du régiment des grenadiers royaux formant la garnison de la colonie. Nadau sentait «es jambes fondre sous lui.
— Messieurs, reprit Tarneau, vous m'excuserez de m'ôtre enveloppé dans les mystères de Tincognito pour arriver jusqu'à vous; mais puisque M. le lieutenant du roi , avec une étonnante perspicacité, a déchiré le voile, laissez>moi vous dire que je suis Renaud d'Est, prince de Modène, petitfils de S. A. le duc d'Orléans, et frère de madame la duchesse de Penthièvre. •
Un frémissement s'éleva du milieu de l'auditoire, et toutes les têtes s'inclinèrent. Le prince s'avança vers Duval-Férol, et lui serrant les mains avec effusion :
— Mon cher hôte, lui dit-il, recevez tous mes remercîments, et vous aussi, messieurs, croyez à îna reconnaissance pour votre bienveillant accueil. Je n'ai point voulu me faire suivre par ma maison ; car je comptais vivre ici en simple particulier pendant mon séjour parmi vous. Permettezmoi de vous présenter les deux seules personnes qui m'ont accompagné, M. l'abbé Desnoyers, mon aumônier, et le chevalier Rhodez, le compagnon
UN PRINGB DE MODÈNB. 271
de mes jeux et de mes études. Qu'ils soknt pour vous, messieurs, ce qu'ils sont pour moi, deux amis...
On peut s^imagîner l'impression que produisit cette révélation, faite avec une grâce charmante. Les regards se croisèrent, les chuchotements passèrent de Tun à Tautre. Il y avait là cent personnes abaissées tout à coup au rôle de courtisans; cent personnes qui bâtissaient les plus beaux châteaux en Espagne, et prêtes à se coucher à plat ventre devant un sourire ou une parole du prince.
S'il était venu à l'esprit de quelqu'un de douter de l'identité de Renaud, le témoignage de deux officiers des grenadiers royaux qui se trouvaient là présents, aurait suffit pour détruire toute prévention fâcheuse. L'un d'eux avait servi dans la maison du duc d'Orléans, l'autre avait été page chez madame la duchesse de Penthièvre, et tous deux affirmaient n'avoir jamais vu de ressemblance plus frappante que celle qui existait entre la duchesse et son frère. Une circonstance toute naturelle d'ailleurs légitimait la présence du prince à la Martinique : madame de Penthièvre possédait de grands biens dans la colonie (1).
Une demi-heure après, S. A . était installée dans la maison de Nadau, qui expédia sur-le-champ un second courrier au gouverneur général.
(1) Ces détails sont complètement historiques.
t7t AVINTUBiBUl BT OORSAIMBS.
Le soir de ce môme jour, les salons de M. le lieutenant du roi furent remplis d'une foule d'habitants accourus de tous les points où la nouvelle de l'arrivée du prince était déjà parvenue, pour lui iaire leur cour.
Telles étaient les espérances que chacun fondait sur sa présence à la Martinique^ que bon nombre de réclamations et de pétitions furent immédiatement déposées entre ses mains, contre l'administration du marquis de Gaylus. Et comme les choses marchaient en raison de la facilité avec laquelle s'échauffent les têtes dans ces pays tropicaux, à la fin de la soirée il ne s'agissait pas moins que de renvoyer le gouverneur général, en priant S. A. de lui désigner un successeur. Le prince avait accueilli avec une certaine faveur et une bienveillance marquée toutes les clameurs dont Gaylus était l'objet.
On comprendra que l'orgueilleuse satisfaction de Nadau s'était bien vite changée en une mortelle terreur. C'était chez lui, dans sa propre maison, en sa présence, que l'on conspirait ouvertement contre son chef supérieur. Le pauvre homme ne savait où donner de la tête. Il avait beau réfléchir,
c*est-à-dire suer sang et eau, il ne trouvait pas le moyen de sortir de cette impasse où il était fourvoyé. Devait-il servir les vues que le prince paraissait vouloir favoriser, ou bien accomplirait-il son devoir^ qui lui commandait de dévoil^er ces machinations? Se tournerait-il du côté de Tastre levant, ou bien resterait-il attaché aux rayons pâlissants d'un soleil qui menaçait de s'éteindre? Cruelle alternative pour Nadau ! Il fût mort à la peine, si le prince lui-môme ne fût venu à son secours.
— Monsieur le lieutenant du roi, lui dit-il, vous avez été témoin^ ce soir, de tous les griefs articulés contre M. le marquis de Caylus ?
— Oui, monseigneur, balbutia Nadau.
— Si 3a Majesté savait la moitié des crimes, car ce sont de véritables crimes, dont se rend coupable celui qui la représente ici. Sa Majesté le punirait sévèrement, à coup sûr.
— Sa Majesté a tant d'amour pour ses sujets !
— Pour moi, le cœur m'en saigne, monsieur.
— Votre Altesse est si bonne I
— Je vous prie donc de faire connaître à M. de Caylus qu'il a été, auprès de ma personne, l'objet de plaintes dont il aura à me rendre compte.
— Monseigneur^ c'est mon devoir.
— Ainsi, vous avez déjà informé M. de Caylus de tout ce qui s'est dit et fait ici, ce soir?
i7 4 AVENTURIERS ET CORSAIRES.
— Pas encore, Altesse ; mais demain...
— C'est fort bien !...
Nadau, tout perspicace qu'il se croyait être, n'attribua à cette réponse du prince aucun autre sens que cçlui d'une approbation entière de sa conduite. La nuance du ton et de l'inflexion de la voix lui avait échappé. Il se sentit soulagé. Une demiheure après, un troisième message partait à l'adresse du gouverneur général.
Contrairement à l'usage adopté par ses prédécesseurs, M. de Caylus, au lieu de faire du Fort- Royal le siège du gouvernement, avait établi sa résidence à Saint-Pierre, dans l'intérêt de ses opérations commerciales et de ses armements en course, qui le préoccupaient bien plus encore que. l'administration de la colonie. Le Marin se trouve à environ une quinzaine de lieues de Saint-Pierre, et le Fort-Royal est entre ces deux localités, à sept lieues de chacune. A l'époque où nous sommes, les routes étaient à peine praticables. On comprendra donc que la réponse du gouverneur aux deux premières dépêches de Nadau ait dû se faire attendre.
Elle n'arriva que quatre jours après. Durant ce temps, le nombre des mécontents avait singulièrement grossi autour du prince.' A mesure que son nom pénétrait dans le pays, c'^ôtaient de nouveaux partisans qui accouraient à lui.
UN PRIKGE DE MODÉNE. 27 5
L'intendant des biens du duc de Penthièvre fut un des premiers à venir faire acte de soumission et de dévouement. Il rendit en môme temps les comptes de sa gestion, sou par sou, denier par denier. Le prince daigna se montrer satisfait, et trouva les choses en si bon état, qu'il commença par prélever sur les revenus une somme de cent cinquante mille écus.
Le Marin était donc devenu comme un foyer d'ardentes espérances mal déguisées, et d'irritations que le prince avait peine à contenir.
n était naturel que du côté de Caylus les choses présentassent un tout autre aspect. Peu accessible à l'enthousiasme, sceptique par devoir d'abord, et par caractère aussi, il n'avait accepté que sous toutes réserves les premières communications de son lieutenant, à l'endroit du passager du brick le Coureur,
Aussi sa réponse était-elle brève et singulièrement hautaine.
« S'il est simplement le comte de Tarneau, écri- « vait Caylus, et qu'il veuille me voir, c'est mon « droit d'exiger qu'il vienne à Saint-Pierre. S'il « est ce que l'on croit et ce qu'il se dit être, il y « va de son intérêt de se rendre près de moi pour (( se faire reconnaître. C'est à vous maintenant « d'agir en conséquence. »
Au fond Caylus avait raison. Nadau ne pouvait
tlB AVBNTURIBRS ST CORSAIRES.
se le dissimuler; et il commençait à se reprocher de n'avoir point laissé à Duval-Férol la responsabilité de rbospitalilé offerte au comte de Tarneau. Nadau se garda donc de montrer à personne cette dépêche sur laquelle il se proposait, d'abord, de réfléchir avant que de prendre une détermination. On pense si cela pouvait être long 1 et puis le ton d'autorité qui y régnait faisait pressentir à Nadan une tempête en réponse aux dernières nouvelles transmises par lui. Le pauvre lieutenant en avait maigri et pâli, que c'était à faire pitié.
Renaud d'Est, — nous ne le. désignerons plus que sous ce nom, — Renaud d'Est, qui avait des hommes cette expérience que l'instinct donne quelquefois bien avant Tâge, avait compris que l'enthousiasme est comme ces drapeaux que l'on plante au faite des édifices. Tel vent aujourd'hui fait tourner vers le nord leurs amples plis, tel au* tre demain les déroulera vers le sud. Il avait donc eu la prudente pensée de s'attacher les ardentes passions qui s'agitaient autour de lui, non point par des bienfaits seulement, car il savait que cette sorte de médaille a un cruel revers, mais par l'intérêt, qui est au cœur de l'homme ce qu'est le
m PRINCE DB MODimS, 277
boulet au pied, c'est-à-dire qui le fixe au lieu où il se trouve.
Il avait en môme temps jeté à Tesprit et au caractère des créoles une amorce infaillible : il les avait captés par la vanité. Il s'était constitué aussitôt tine maison d'ofOciers, de gentilshommes, d'écuyers et de pages, en appelant à lui les plus recommandables de la colonie, dont quelques-uns appartenaient d'ailleurs aux plus illustres familles de France. Rhodez et l'abbé Desnoyers y tenaient, comme on pense, le plus haut rang.
Cet étalage de luxe, de titres, d'emplois, cet éclat enfin auquel les habitants des colonies se laissent toujours prendre^ avait eu pour résultat immédiat de resserrer les liens qui unissaient les Martiniquais au prince de Modène. Les adulations et l'enthousiasme dont il était l'objet s'étaient changés en un dévouement sans bornes.
Un matin Nadau, pâle, défait, couvert d'une sueur froide, et tremblant la fièvre, vint annoncer au prince que le capitaine des gardes de M. le gouverneur général, chargé d'une mission spéciale auprès de sa personne, demandait à être introduit.
Le capitaine des gardes, en entrant, demeura comme frappé de respect à la vue de ce beau jeune homme splendidement couvert de riches habits et lie. dentelles^ entouré des principaux officiers
de sa maison, et portant sur la poitrine le grand cordon bleu.
Il hésita un instant ; mais le sourire et le geste bienveillants que lui adressa Renaud, et le sentiment de son devoir à accomplir, lui rendirent sa présence d'esprit. Il s'avança vers le princeetlai remit une dépêche du marquis de Caylus.
Renaud passa le pli à son secrétaire en lui disant :
— Décachetez et lisez à haute voix.
-^ Mais, monsieur... monseigneur, balbutiaTofficier qui balançait entre les ordres qu'il avait reçus et l'impression qu'il ressentait, cette dépêche doit être secrète...
— Lisez, répliqua Renaud en s'adressant au secrétaire, puis se retournant vers le capitaine des gardes :
— Votre hésitation, monsieur, à me donner le titre qui m'appartient me fait assez pressentir les termes de cette dépêche. Raison de plus alors pour qu'elle soit lue à haute voix, aûn que chacun ici sache bien la pensée de M. le marquis de Caylus. Lisez.
Cette lettre du gouverneur général était la reproduction exacte de celle qu'il avait adressée à Nadau , sauf qu'elle trahissait l'irritation du marquis de voir son autorité méconnue et attaquée.
En outre, elle accusait sévèrement le prince
d'être venu jeter le désordre dans la colonie, et le sommaitd'avoiràluî rendre compte desa conduite. La lecture de cette dépêche excita un douloureux étonnement dans Tauditoire. Renaud, pâle d'indignation, se leva et dit aux officiers qui Tentouraient :
— Vous Tavez entendu, messieurs.
S'adressant alors au capitaine des gardes d'un
ton plein de dignité :
— Monsieur, lui dil-il, allez répondre à votre maître que ceux de mon rang et de ma race ne reçoivent point de tels messages, sans punir l'insolence de leurs auteurs. Dites-lui que je suis bien Hercule-Renaud d'Est, prince de Modène ; que je serais en droit d'exiger qu'il \înt pour me voir jusqu'ici ; mais que, par respect pour le roi, et voulant faire honneur au caractère dont il est revêtu, je consens à faire la moitié du chemin : qu'il m'attende donc au Fort-Royal, j'y serai dans deux jours.
Le capitaine des gardes, frappé à la fois de la belle prestance de ce jeune homme, de la fierté de son regard, du ton arrogant de sa parole et de la noblesse de son geste, ne crut pas qti'un autre homme qu'un prince pût parler, regarder, se mouvoir de la sorte.
Il s'humilia et fut rendre compte au marquis de Caylus du résultat de sa mission et de l'impression
) 8 0 AYBNTUIIIBRS BT CORSAIRES.
qu^avait produite sur lui lemystérîeuxpersonnage. Caylus sentit qu'il engageait une mauvaise partie en se mettant en lutte avec un homme puissant peut-être par son rang, mais qui Tétait à coup sûr par la popularité et l'autorité qu'il avait déjà conquises. Si jaloux donc qu'il fût de l'atteinte portée à sa dignité, il se décida, après bien des hésitations cependant, à partir pour le Fort-Royal. Puis, chemin faisant, il réfléchit qu'il n'était guère admissible qu'un si haut personnage fût venu à la Martinique sans que lui, gouverneur général, en eût été informé.
Caylus craignit alors de tomber dans un piège qui le rendrait ridicule et coupable à la fois. Aussi, à peine arrivé à Fort-Royal, il repartit immédiatement pour Saint-Pierre, en faisant connaître à l'hôte de Nadau sa résolution inébranlable de ne le reconnaître pour prince, et de ne le traiter comme tel, que lorsqu'il lui aurait fourni les preuves authentiques de soû identité.
La conduite de Caylus passa aux yeux de tous pour une insulte faite au nom, au rang, au caractère de Renaud d'Est, et pour un attentat contre sa personne auguste. Un cri d'indignation s'éleva de toutes parts.
Tout en acceptant comme un gage d'attachement et de dévouement ces clameurs qui venaient démonter jusqu'à lui, Renaud ne se dissimula pas
UN PRINCE DB UODÈMB, S Si
qu'il se pourrait faire cependant que la fermeté inattendue et Tentétement de Caylus ébranlassent la conviction des habitants. Il fallait prendre un parti qui lui assurât la victoire.
Il attendit que la nuit fût venue pour s'enfermer avec Rhodez et l'abbé dans un cabinet où ils tinrent conseil sur ce qu'il y avait à faire.
— Mon opinion, s'écria Desnoyers, est qu'il ne faut pas perdre de temps pour marcher hardiment de l'avant et écraser l'orgueil révolté du marquis de Caylus. Si vous hésitez, la popularité qui vous entoure peut s'évanouir. Marchez ; partout où vous vous montrerez vous avez la certitude aujourd'hui de mettre tout le monde à vos pieds; demain peut-être ce serait vous qu'on foulerait sous les talons. Assurez- vous d'abord du concours de ceux qui se sont attachés à vos pas... Sondez leurs intentions d'abord, adroitement, puis rivezles à vous par de nouvelles faveurs. Agissez en prince ; qu'avez-vous à craindre ? Ouvrez les deux mains devant eux, et laissez-en tomber tout ce que contiennent et ne contiennent même pas des mains de prince. Un encrier, une plume, un morceau de parchemin et une signature au bas de ce parchemin; cinquante mille, cent mill^^ deux cent mille écus encore, s'il est besoin, prélevés sur les biens de madame la duchesse de Penthièvre, voilà des leviers assez forts, j'espère, pour
$82 AYBNTURIBRS ET CORSAIRES.
soalever la colonie tout entière. Songez donc que M. de Caylus n'a rien de cela à sa disposition. La guerre est déclarée, acceptez-la; et tâchez de vaincre, ou vous serez battu.
— Vous avez deviné et exprimé ma pensée, Desnoyers. Et vous. Blanche, continua-t-il en s'adressant à la jeune femme, dont les grands yeux bleus étaient ardemment fixés syr Renaud, vous savez que votre parole doit toujours faire poids dans la balance de mes actions... Dites, n'avez-vous aucune objection à présenter?
— Moi! répondit-èlIe en lui tendant la main; que m'importe ce que vous tenterez ou ferez, monseigneur? Ne suis-je pas Thumble esclave de votre cœur, la compagne de votre gloire comme de vos revers? Marchez ou restez, montez ou descendez, je vous suivrai partout.
Desnoyers ne put dissimuler un mouvement de contrariété, en écoutant ce tendre épanchement de Blanche et en voyant une larme d'émotion briller sur les* cils de Renaud. Bien qu'il sût jusqu'à quel point ils étaient attachés l'un à l'autre, il avait comme espéré dans l'intérêt des projets du prince, que quelques nuages auraient assombri l'azur de leur amour. Il se pencha cependant à l'oreille de Renaud, profitant d'un moment où Blanche, inattentive à leur conversation, jouait avec une j eune perruche qu'elle tenait au bout de son doigt.
— N'oubliez pas non plus que vous avez vingt-deux ans, que vous êtes beau, que vous portez le titre de prince, que vous êtes spirituel, aimable et gracieux... par conséquent que vous avez les femmes pour vous, et avec les femmes...
— Oui, répondit Renaud en fronçant le sourcil, mais je ne peux pas, je ne veux pas blesser Blanche.
— Ne vous a-t-elle pas promis de se soumettre à toutes vos volontés, et n'est-ce pas à cette condition que, malgré mes conseils cependant, vous avez commis la folie de l'amener ici ?...
— Je n'aurais pas eu le courage de me séparer d'elle.
— Les femmes vous ont toujours perdu; qu'elles vous sauvent au moins une fois. La première d'entre elles qui doit vous servir de planche de salut est la sœur de Caylus, jeune et belle veuve qu'on dit fort coquette. Croyez-m'en, demain mettez-vous en route pour Saint-Pierre, et que dans dix jours au plus vous commenciez votre tournée dans l'île. Qu'en pensez-vous?
— Tout ce que vous dites est fort raisonnable, Desnoyers, et il sera fait comme vous me le conseillez. Demain je veux m'assurer des sentiments de ceux qui m'entourent, et s'ils répondent à mes espérances, sur-le-champ nous partirons pour Saint-Pierre. Maintenant laissez-moi seul avec Blanche, j'ai besoin de la préparer à son rôle.
t84 AYENTDIIIBRS ET CORSAIRES.
Desnoyers sortit. Renaud demeura rêveur un instant, puis il se leva et se promena avec agitation. Blanche, à demi couchée dans un hamac, suivait avec une certaine anxiété chacun de ses mouvements.
Blanche n'eût pas voulu troubler la pensée de Renaud par une parole, tant elle avait de respect môme pour ses inquiétudes qu'elle n'osait pas interroger. Renaud vint s'asseoira ses côtés, puis, prenant dans les siennes les deux mains de la jeune femme, il les porta à ses lèvres. C'était le signe qu'elle pouvait librement questionner.
— Vous souffrez, vous êtes inquiet, dit-elle, *-Oui, Blanche, et tout cela à cause de toi.
— A cause de moi? fit-elle d'un air étonné.
— Je souffre parce que je vais sans doute te faire souffrir, briser tes plus beaux rêves...
— Parlez ! parlez !
— Quand tu me promis, en me suivant ici, d'accepter la vie que je te ferais, le rôle que je t'assignerais, avais-tu assez consulté ton courage et sondé ton cœur ?
— Vous ai-jeditou laissé voir le contraire? murmura Blanche avec un accent de reproche.
— C'est qu'aussi, chère Blanche, tu n'avais pas pressenti jusqu'oii devait aller l'abnégation que j'exigerais de toi; cette résignation à te trouver peut-être côte à côte, face à face avec une rivale...
Tu n'en auras jamais dans mon cœur, je le le jure ! Tiens, jeté vois pâlir et trembler déjà.
— Ce n'est rien, reprit Blanche, ce n'est rien... va, continue.
— Cette résignation, tu t'y soumettais parce que tu l'entrevoyais lointaine, et, qui sait I impossible peut-être. Tandis qu'aujourd'hui...
— »-Je devine, s'écria-t-elle en se cachant le visage de ses deux mains, je devine...
Sa voix fut coupée par des sanglots, et un tremblement nerveux s'empara de tous ses membres. Elle s'appuya sur l'épaule de Renaud, dont les yeux s'emplirent de larmes. Blanche, après quelques instants, se raffermit, et tendant la main à Renaud :
— £h bien ! dit-elle d'une voix calme et assurée^ tu verras ce que je saurai supporter de souffrances sans gémir^ et dévorer d'humiliations même sans qu'une larme les trahisse : et cela pour toi, pour ton bonheur... J'aurais payé ainsi la félicité de ne point t'avoir quitté, et, sur mon âme I c'est acheter à bon compte une telle joie !...
— Oh! merci. Blanche, merci! car tu peux ainsi me sauver l'honneur, la vie peut-être. Mais tu es bien sûre de ton courage, n'est-ce pas?
— Oui, pourvu que sur le chemin de ton cœur je ne rencontre personne, pourvu que j'aie la certitude, quand j'aurai bien souffert, de trouver dans
28G AYBIITURIERS £T COISAIBES.
tes yeux an regard, sur tes lèvres un sourire, à ton front une pensée, comme nulle autre femme ne saurait en espérer I...
— Ohl je te le jure, Blanche.
— Avec cette croyance-là, Renaud, tu peux faire de moi ton esclave si tu le veux, je t'obéirai...
En acceptant avec une double reconnaissance ce sacrifice, Renaud ne put s'empêcher d'observer que Taccent passionné et fébrile de Blanche révélait un amour trop profond pour qu'elle pût abdiquer aisément sa dignité et ses droits de femme. Il se promit donc d^agir avec prudence en se servant de cette arme puissante dont Desnoyers lui avait conseillé l'usage.
Le lendemain matin, M. de Modène fit assembler non-seulement tous les gens de sa maison ; mais encore il invita les habitants du Marin et des localités les plus voisines à se rendre chez lui.
Nadau ne savait oti donner de la lôte ; il était dans la plus vive inquiétude. Vainement il avait essayé de se rendre compte d'une pareille manifestation; il prévoyait quelques nouvelles complications dont il ne pourrait sortir sain et sauf.
Vers dix heures, Renaud, qui n'avait voulu ad-
mettre personne auprès de lui, pas même ses plus intimes officiers, apparut au milieu de la foule. Il était vêtu des modestes habits d'un simple planteur, c'est-à-dire d'une veste blanche, d'un pantalon de toile, et à la main il tenait un large chapeau de paille. Il ne restait de lui aucun signe qui constatât sa dignité. Cette subite transformation ne laissa pas que de produire une vive impression sur la foule, etun murmm:*e d'étonnement passa de bouche en bouche. Il s'avança, d'ailleurs, le front calme, le sourire sur les lèvres, et tendit affectueusement la main à ceux qui se trouvèrent le plus près de lui.
La stupéfaction de Nadau avait été telle, qu'il avait senti faillir ses jambes et qu'il était tombé tout d'une pièce assis dans un fauteuil ; il resta bien deux minutes les yeux fixés sur Renaud, les lèvres béantes et les mains appuyées sur ses larges Cuisses.
Le silence le plus complet régnait dans les rangs de tout ce monde. Chacun pressentait quelque chose de grave et de solennel. Renaud prononça très-lentement, et en épiant avec un œil de lynx l'impression qu'elles produisaient, les paroles suivantes :
— Messieurs, le devoir d'un prince est de donner, le premier, l'exemple de la soumission et du respect. Dieu m'est témoin que, fier de l'attache-
28S ATENTURIERS ET CORSAIRBS.
ment que vous m'avez voué, mon plas yif désir était de me rendre à Saint-Pierre^ au Fcrt-Royal, dans les principales parties de Tîle, pour me mettre en rapport avec les habitants et multiplier les joies de mon cœur en recueillant de leur bouche les témoignages de cette affection dont vous m'avez donné l'assurance en leur nom. Mais je vois que M. le marquis de Gaylus prend ombrage de ma présence» qu'il me traite de factieux... Je dois donc me souvenir que je suis ici soumis à Tautorité qu'il tient du roi. En conséquence, je renonce d'abord à m'entourer, comme je l'ai fait, de serviteurs, d'amis aussi dévoués que vous l'ô-
— Mais non I mais non ! crièrent trente voix en interrompant le discours de Renaud.
Ceux qui étaient déjà en possession d'emplois s'unissaient à ceux qui en espéraient pour main-* tenir un état de choses qu'ils avaient intérêt à conserver. Nadau seul avait été sur le point de s'avancer pour féliciter le prince sur cette bonne résolution. Mais il s'arrêta à temps.
— • Je renonce donc, messieurs, reprit Renaud, à mon voyage à Saint-Pierre ; je vais vivre désormais dans l'obscurité, comme un homme qui vient tout simplement aviser à ses affaires. Vous voyez, j'ai pris comme vous ces habits ordinaires de la vie et du travail. Je vais me retirer sur les proprîé-
t}N PRINCE DE HODÈNE. S 89
tés de ma sœur. A partir de cette heure, il n'existe plus ici de prince de Modène, il n'y a plus que le comte de Tarneau.
Il se fit un moment de silence pendant lequel les principaux habitants semblaient se concerter. Renaud attendait, avec un calme qui n'était qu'apparent, le résultat de cette délibération ; son sangfroid habituel était dominé par une émotion qu'il avait peine à maîtriser, et qui se manifesta par une vive contraction de ses lèvres.
Enfin, après quatre ou cinq minutes d'attente, Duval-Férol s'avança.
— Monseigneur, dit-il, je crois être l'interprète de tous mes compatriotes en venant vous supplier de renoncer à de tels projets qui brisent toutes les espérances que nous avions fondées pour l'avenir. M. de Gaylus voit en vous le sauveur de la colonie qu'il a perdue par sa mauvaise administration. Et il ajoute à ce crime un crime plus grand encore, celui de manquer de respect à un prince de sang royal. Partez pour Saint-Pierre, allez-y en prince, accompagné de vos fidèles serviteurs, et Caylus sera bien forcé de venir courber le front devant vous.
Un tonnerre d'applaudissjements accueillit ces paroles. Renaud avait repris toute sa sérénité habituelle. Nadau, pour la première fois de sa vie, avait eu la pensée assez rapide pour entrevoir
que le prince devenait plus puissant que jamais. Aussi fut-il un de ceux qui crièrent alors le plus haut : Vive le prince de Modène !
— Que Caylus n'oublie pas, reprit une autre voix, que quelques-uns de ceux qui vous entourent, Monseigneur, avaient été les premiers, il y a trente ans, à s'emparer de la personne de M. le marquis de la Varenne, gouverneur comme lui, et comme lui coupable du même crime, de mal nous gouverner (1).
Le résultat de cette réunion avait dépassé les espérances de Renaud. Deux heures après, couvert de splendides habits et de tous les insignes de son rang, entouré de toute sa maison et d'une foule immense, il s'apprêtait à partir pour le Fort- Royal, après avoir donné l'ordre à Nadau de se rendre à Saint-Pierre pour prévenir Caylus de son arrivée.
La foule lit un cortège splendide au prince de
Modène, qui sur toute la route fut accueilli par les acclamations les plus populaires. Blanche, dans un ravissant costume de page, chevauchait à ses côtés, plus fière et plus heureuse des regards que Renaud, de temps en temps, attachait sur elle, que de tout ce faste et du glorieux triomphe de son amant.
(1) Voir le Gaoulé,
A quelque dislance du Fort-Royal, les troupes et la milice, sous les armes, attendaient le prince. M. de Gérardin, procureur général, et l'autorité la plus considérable de la ville, à la tête de la magistrature, vint au-devant de lui, le harangua officiellement, lui offrit son hôtel pour demeure, et le IràitR princièrement^ comme le rapportent les chroniques du pays et les documents officiels.
Ce premier pas fait par Renaud dans la voie où il était entré, lui avait assez montré Tinfluence que son nom et sa seule présence exerçaient sur les habitants de la colonie.
Le Prince resta deux jours à Fort-Royal et s'embarqua pour Saint-Pierre. Plus que lui encore, Blanche éprouvait une singulière émotion. Elle pressentait que c'était là aussi qu'allait se livrer un combat où sa tendresse, son dévouement et son bonheur se trouveraient en jeu.
Voyons d'abord ce qui s'était passé à Saint- Pierre.
Déjà le bruit du prochain départ du prince était arrivé jusqu'au marquis de Caylus, qui en avait manifesté une grande colère. Quand le malheureux Nadau vint pour lui confirmer cette nouvelle, le gouverneur général, ,qui n'avait osé frapper ce vaste complot contre son autorité au foyer même où il s'organisait, profita de la présence du lieutenant à Saint-Pierre pour emprisonner celui-
292 ÀYENTCRIBRS ET CORSAIRES.
ci, ce qui permit à Nadau de réfléchir et de penser que Caylus n'était pas encore un astre si bien couché qu'il ne pût faire sentir le poids de ses rayons.
Cette première vengeance accomplie, Gaylus songeait à prendre des mesures violentes contre l'entrée du prince dans la ville, lorsque sa sœur, la comtesse de Monrocq, entra dans son cabinet où il se promenait en proie à une vive agitation.
La présence de la comtesse, en qui Gaylus avait une grande confiance, le calma un peu. II s'assit et fit signe à sa sœur de s'asseoir à ses côtés.
— Vous avez compris^ chère sœur, que j'aurais besoin de vos conseils, et vous êtes venue à moi ; c'est bien ; merci I
— Je regrette seulement, dit la comtesse d'un ton! moitié amical, moitié mécontent, que vous ayez eu recours à moi si tard. Voulez-vous que je m'explique nettement ?
— Je le désire*
— Eh bien I mon cher frère, vous vous êtes exposé vous-même aux fureurs de l'orage qui gronde contre vous. Vous avez manqué d'abord d'énergie, puis de tact, et enfin d'audace. Voyez où cela nous a réduits I II fallait, dès le jour où vous avez appris l'arrivée de Renaud au Marin, lui donner l'ordre de se rendre à Saint-Pierre, et appuyer, cet ordre de telle façon qu'il n'y pût désobéir. Diï moment où vous aviez donné au prince le temps de se aire
reconnaître et de s'entourer de partisans, ce n'était plus le cas de faire acte d'autorité aussi brutalement que vous vous y êtes pris. Il ne fallait pas vous mettre en rébellion contre le sentiment public de manière à appeler sur Renaud toutes les
sympathies et à soulever contre vous toutes les haines. Vojez où vous en êtes réduit à cette heure ; à être cohtraint de fuir devant cet homme, à quitter Saint-Pierre au moment où il y entrera; car ce n'est plus de la joie, c'est du délire; ce n'est plus de l'enthousiasme, c'est de la fureur que le peuple va marquer à son arrivée.
— Vous ne m'avez^dit que ce que j'aurais dû faire, ma sœur, et pas encore ce qu'il me reste à faire.
— Ç*est que le soin de l'avenir me regarde à présent. Vous partirez d'ici ; moi j'y resterai pour accueillir le prince, en vrai prince, entendez-vous bien? Vous avez tout compromis, c'est à moi de réparer le mal.
— Et par quels moyens ?
— C'est mon secret.
Il convient que nous disions quelques mots de la comtesse de Monrocq, qui a joué un rôle important dans cette histoire.
C'était une femme dans toute l'acception du mot, et qui appartenait à un de ces types que la galanterie peut regretter, mais que la morale a ga-
gné à voir disparaître. Veuve, presque au lendemain de ses noces, d'un gentilhomme ruiné au service^ mais dont elle avait résolu de relever la fortune, elle reporta toute cette ambition sur l'avenir de son frère, officier de marine^ d'ailleurs d'une brillante valeur. Elle obtint pour lui le gouvernement général des îles, et l'y accompagna par ordre du roi.
A.U moment dont nous parlons, elle n'avait pas beaucoup plus de vingt-cinq ans. Elle était dans tout l'éclat de la beauté^ d'une beauté sympathique et captivante. Elle était fine, coquette, adroite, savait faire parler avec une rare éloquence les plus charmants yeux du mohde, quand elle jugeait prudent ou nécessaire de clore les lèvres.
Telle était la femme entre les mains de qui allait reposer le sort du prince de M odèoe.
Quelques heures après la conversation qu'il avait eue avec sa sœur, le marquis de Caylus avait quitté Saint-Pierre pour se retirer au Fort-Royal. Le lendemain au point du jour, une petite goélette à bord de laquelle se trouvait embarqué Renaud doubla la pointe du Carbet, et vient jeter l'ancre en face de la ville. La Bourdonnais, qui avait sous ses ordres trois vaisseaux de la Compagnie des Indes mouillés en rade de Saint-Pierre, les fit pavoiser immédiatement, envoya des chaloupes au-devant du prince pour le débarquer avec sa
suite, et le salua de vingt et un coups de canon au moment où il mit pied à terre.
^Sur le rivage, à l'endroit où devaient aborder les chaloupes de La Bourdonnais, on avait formé une ceinture de soldats pour contenir la foule. Au centre étaient réunies les principales autorités de la ville dont il fallut subir les allocutions et protestations, que rimpatience et les acclamations de la population interrompaient à tout instant. La ville de Saint-Pierre, bâtie sur le versant d'une montagne et extrêmement accidentée de mouvements de terrain, ne permet pas l'usage des voitures, de sorte que Ton avait fait préparer des chevaux pour le prince et sa suite. Celui que monta Renaud était couvert de draperies, de bandelettes, et môme de fleurs.
Ne sort pas qui veut, facilement, des bras d'une foule qui vous élreint, soit pour vous caresser, soit pour vous étoufler. Renaud s'en aperçut bien. Quand on vit ce beau jeune homme splendide et majestueux sous ses riches habits, grand et imposant de dignité, des cris unanimes éclatèrent à couvrir la voix de la mer, docile ce jour-là comme si elle se fût mêlée à la fête. Les efforts des troupes, entraînées elles-mêmes, devinrent impuissants à contenir les masses de plus en plus échauffées, et Renaud se trouva bientôt entouré de toutes parts et dans l'impossibilité de faire avancer son cheval d'un pas.
296 ÀYENTURIERS ET CORSAIRES.
Jusque-là personne n'avait songé à Caylus, dont le nom paraissait même oublié de la foule, lorsque quelqu'un s'étant avisé de hurler :
— A bas Caylus !
Ce cri eut pour écho celui-ci :
— Le prince à l'hôtel du gouverneur ! Caylus est parti, il n'est plus notre gouverneur ! Vive le prince de Modène !
Un frémissement de joie courut par tout le corps de Renaud : il se voyait ainsi maître de la colonie. Mais tout à coup les rangs s^ouvrirent. Le supérieur de la riche et puissante congrégation des jésuites venait offrir à Renaud, au nom de la congrégation, un asile dans leur splendide maison, qui est restée l'une des plus belles, sinon la plus belle propriété de la Martinique. L'hôtel de Caylus, comparé à cette magnifique habitation, n'était qu'un pauvre réduit indigne d'un prince,
Renaud avait accepté l'ofTre qui lui était faite. L'habitation des Jésuites était située hors de la ville, à une assez grande distance du lieu où se trouvait le cortège. Il fallait, pour y arriver, traverser la ville de Saint-Pierre dans toute sa longueur. Le Révérend Père et les membres délégués de la congrégation ouvrirent la marche, et le cortège se mit en mouvement. Blanche était toujours aux côtés de Renaud.
La foule bigarrée qui suivait offrait un spectacle
curieux, pittoresque, fantastique même. C'était un étrange péle-môle de têtes noires, blanches, jaunes ; de riches costumes, de haillons; d'épaules et de poitrines nues ; et tout cela chantant, criant, hurlant.
Renaud fut obligé de passer devant Thôtel du marquis de Cayius, dont les portes et les fenêtres étaient hermétiquement closes. L'aspect de cette maison abandonnée de ses hôtes ranima un peu les espérances de la foule, et de nouveaux cris : « Chez le gouverneur I chez le gouverneur I » furent proférés avec enthousiasme. Le prince ne put répondre que par des signes qu'il voulait continuer sa route.
Mais comme si la fatalité s'en fût mêlée, devant rentrée de l'hôtel, le cheval que montait un des pages se cabra et renversa son cavalier. Le cortège s'arrêta, le prince mit pied à terre et aida lui-même h relever le jeune page évanoui. La porte de l'hôteldu marquis de Cayius s'ouvrit, et une jeune femme reçut le blessé que le prince soutenait toujours dans ses bras. Une vive rougeur couvrit son visage et releva l'éclat de sa beauté. Desnoyers, qui se trouvait aux côtés de Renaud, lui murmura tout bas :
— C'est la comtesse de Monrocq, la sœur de Cayius... Allons, tâchez de jouer votre rôle de prince, comme j'espère jouer mon rôle d'abbé.
298 AYBNTITBIERS ET CORSAIRES.
Le prince leva les yeux?ers la comtesse, et leurs regards se croisèrent, rapides comme des éclairs. Un monde de pensées venait de se révéler à. l'un et à Tautre. Blanche, témoin de ce spectacle, et à la vue de cette femme, dans qui elle pressentait une rivale peut-être, tressaillit et déchira, de ses doigts crispés, une magnifique dentelle qu'elle portait à ses manchettes.
— Elle est à vous. Monseigneur, lui souffla Desnoyers à l'oreille.
— Il m'appartient maintenant! murmura la comtesse en saluant le prince, qui remonta à cheval pour gagner la demeure des jésuites.
La ville de Saint-Pierre n'était point encore à cette époque ce qu'elle est devenue, surtout ce qu'elle fut pendant un temps ; mais déjà elle renfermait dans son sein tous les éléments qui lui ont mérité plus tard le surmon de Paris des Antilles.
Sa position pittoresque, les goûts de vie somptueuse qu'y avaient apportés les gentilshommes échappés de Versailles, tout en faisait déjà un ravissant séjour. Il suffisait de le vouloir pour y trouver le plaisir. Un coup d'archet mettait la ville sur pied, et tous les vices comme toutes les splendeurs de l'existence luxueuse y abondaient. La maison des jésuites, avons-nous dit, était digne d'un prince. Il n'est pas, en effet, beaucoup de riches châteaux en France qui soient plus
beaux que cette riche habitation. On y arrive par une large et splendide avenue d'arbres centenaires ; une vaste grille en garde l'entrée, et la maison, percée de cent croisées, est élevée sur de hauts perrons qui lui donnent un aspect tout à fait seigneurial. Tout autour sont plantés de magnifiques ambres qui lui projettent une ombre épaisse. La façade seule est dégagée et permet à l'oeil de s'égarer en toute liberté sur l'immensité de la mer. Aujourd'hui les dernières maisons de la ville arrivent jusqu'à l'extrémité de la longue allée dont nous avons parlé.
Le prince de Modène, en franchissant le seuil de la grille, trouva toute la congrégation assemblée sur les marches des perrons et à l'ombre des allées circulaires. Il mit pied à terre, et fut conduit par le Révérend dans les immenses appartements.
— Vous êtes ici chez vous. Monseigneur, lui dit le Jésuite en s'inclinant profondément, et tout ceux qui respirent dans cette maison vous obéiront en esclaves.
Le premier soin de Renaud fut d'augmenter le personnel de sa maison de tout ce qu'il rencontra de gens curieux de se faire courtisans. Il avait cour complète, grands et petits levers. Les bals, lesfôtes, les galas s'étaient succédé avec une enivrante rapidité. Tous les cœurs, tous les dévouements lui étaient assurés. Nous ne pouvons mieux
compléter ce tableau de la toute-puissance acquise par Renaud, qu'en disant qu'atteint de la fièvre pendant quelques jours, la colonie entière tomba dans un deuil complet ; les bâtiments de la rade reçurent Tordre de ne point tirer le canon le matin et le soir ; et quand il fut rétabli, on chanta un Te Deum dans toutes les églises, la ville fut illuminée, il y eut partout des feu^ d'artifice.
La comtesse de Monrocq, on se le rappelle, s'était donné la mission de réparer la faute de son frère en attirant le prince dans les filets de sa coquetterie, de manière à le retenir comme prisonnier; de son côté, Renaud, poussé par Desnoyers, avait entrepris de conquérir Gaylus par sa sœur.
La rencontre fortuite dans l'hôtel du gouverneur les avait une première fois rapprochés, et ils s'étaient sentis naturellementattirés Tun vers l'autre. Ils obéissaient à un appel magnétique plus puissant que les calculs qu'ils avaient l'un et l'autre arrêtés à l'avance. Le lendemain même de l'arrivée du prince, la comtesse s'était présentée chez les jésuites et avait demandé à être introduite auprès de Renaud pour solliciter une grâce à laquelle il avait bien songé déjà, la mise en liberté de ce pauvre Nadau. Ce n'était plus déjà l'intérêt qui guidait la comtesse, elle avait saisi le premier prétexte qui s'était offert à son imagination.
Il ne fallut pas plus de deux ou trois entrevues
pour que Tun et l'autre, négligeant le but qu'ils s'étaient proposé, donnassent à leur mutuelle séduction un bien autre attrait. Une jeune femme telle que la comtesse, un jeune homme beau, séduisant, comme l'était Renaud, ne jouent pas impunément un jeu aussi dangereux sans oublier bien vite quelle partie ils avaient engagée.
Les choses en étaient arrivées à ce point, que Gaylus se crut trahi par sa sœur et se repentit de lui avoir laissé entreprendre une pareille œuvre.
Blanche, de son côté, résignée à tout sacrifice de nature à servir les intérêts et les projets de son amant, n'avait point abdiqué pour cela son amour, ni renoncé par conséquent aux cuisantes douleurs de la jalousie. Renaud luiavait facilement persuadé d'abord que l'honneur seul de sa cause était engagé dans cette lutte avec les beaux yeux et les sourires adorables de la comtesse. Blanche s'était soumise en apparence, mais son instinct de femme veillait. Peu à peu elle avait senti décroître son influence et vu grandir l'ascendant de la comtesse.
A la requête de cette dernière, le prince avait distribué des lettres de noblesse à divers habitants de la colonie, et avait fait acte de souveraineté en graciant des condamnés. Une seule fois. Blanche invoqua sa clémence en faveur d'un matelot déserteur, et Renauci se montra sQurd à ses prières.
— Je suis trahie ! s'écria-t-elle avec désespoir.
s 02 AVENTURIERS ET CORSAIRES.
Mais je veux m'en assurer, et si cela est, trahison pour trahison alors !
Sa vie, de ce jour, se passa à dissimuler et à espionner.
Trois mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Renaud à la Martinique. Ces trois mois avaient été parfaitement employés à conquérir pied à pied l'affection, le dévouement, l'enthousiasme des habitants. L'autorité du prince avait complètement effacé celle du marquis de Caylus.
Le prince commandait seul, à lui seul on obéissait. Déjà à plusieurs fois on avait murmuré à son oreille des projets de rébellion qu'il affectait de calmer, mais en les excitant en secret. Car il avait marqué l'heure et le jour où devaient se réaliser ses audacieux projets, qui ne tendaient à rien moins qu'à faire arrêter le gouverneur général et à s'emparer de l'île. Toutefois, par précaution, il fît venir mystérieusement chez lui le capitaine d'un brick de Bordeaux, le Raphaël, et retint passage à son bord, avec engagement pris par le capitaine de faire voile, quel que fût le moment où le prince le lui ordonnerait. Ce moment était celui où devait éclater la rébellion. En cas de succès immédiat, Renaud restait; en cas de défaite ou même d'hésitation, il s'embarquait aussitôt^ et sa fuite pouvait sembler toute naturelle. 11 eût simplement paru blâmer ce mou-
vement populaire comme une aileinte portée à Tautorité du roi, et il eût affecté de vouloir échapper au triomphe qui Tattendait. Le jour de la Saint-Louis était la date arrêtée pour la mise à exécution du complot.
Quelques jours auparavant, Blanche, qui avait la certitude morale de la trahison dont elle était victime , et à qui il ne manquait plus qu'une preuve, fut un soir trouver une jeune fille de couleur, maîtresse du matelot dont le prince lui avait refusé la grâce. Cette fille était précisément une des esclaves de la comtesse de Monrocq.
— Veux-tu obtenir la grâce de ton amant? lui demanda Blanche, toujours déguisée sous son costume de page.
— Que faut-il que je fasse?
— La comtesse de Monrocq, je le soupçonne du moins, a des relations intimes avec le prince. Ne crains rien, et quand tu m'auras dit le lieu où ils se rencontrent, je te promets alors la grâce de ton amant.
L'esclave hésita un instant, elle parut réfléchir, puis dit à Blanche :
— Soit I
— Et quel est le lieu de leurs rendez-vous ?
— Une maison appartenant à un vieux marchand de la ville, et qui se trouve près de Tricolovy rhabitation du marquis de Gaylus.
30 4 AYENTCBIERS KT GOBSAIBSS.
— Arrange-toi pour me prévenir de leur première rencontre.
Blanche se retira en réfléchissant sur l'issue que poivrait avoir une telle révélation. Mais elle était encore indécise sur qui tomberait sa vengeance, sur le prince ou sur la comtesse. Elle laissa au hasard le soin de décider.
Le soir de ce jour môme, la jeune esclave se présenta chez Blanche et lui remit en secret une lettre. Elle était de la comtesse au prince. Blanche n'y vit qu'une chose, un rendez-vous donné pour le lendemain, dans le lieu habituel. Blanche allait froisser le papier entre ses mains crispées, mais elle s'arrêta en songeant qu'il importait que ce billet parvînt à son adresse.
— C'est bien, dit-elle, ce rendez-vous est pour dix heures du soir ; à huit heures attends-moi à la grille de la maison, tu me conduiras. — Je puis compter sur toi, n'est-ce pas ?
— Oh ! certes.
A l'heure convenue. Blanche sortit furtivement, et, en longeant la vaste grille de la maison des jésuites, elle aperçut une ombre dont la silhouette se dessinait au pied d'un tamarinier. Elle s'avança et entendit une voix qui murmurait dans une sorte de langage mystique un chant monotone et inintelligible. — À mesure que Blanche approchait, l'ombre, en se dressant, gran-
dîssait, et quand elle fut à portée de voix :
— Est-ce toi ! dit-elle.
— Je vous reconnais, répondit la jeune mulâtresse ; je suis prête.
Blanche était vêtue de son costume de page. Toutes deux s'acheminèrent silencieusement vers la maison mystérieuse qui était à quelque distance de la ville. Quand elles furent à la porte, elles aperçurent à travers les gerçures des jalousies les rayons douteux d^une faible lumière.
— Qui donc est déjà là? demanda Blanche.
— Ma sœur qui prépare le souper du prince et de la comtesse.
— Pouvons-nous entrer ?
-rOui.
— Et tu sauras me cacher dans une pièce où Ton ne me découvrira pas?
— Soyez tranquille, et dès qu'ils seront ensemble, je vous conduirai dans la chambre voisine du salon, et vous verrez tout ce que vous désirez voir.
— Entrons alors.
Bientôt après on entendit le pas de deux chevaux qui s'arrêtaient, et la porte de la maison s'ouvrit devant les deux amants. Blanche, cachée dans la pièce attenante au salon, où était servi un splendide souper, tremblait de tous ses membres. A travers une porte à jalousies elle pouvait tout voir, tout entendre.
s «6 AVBRTUBIKRS KT CORSARIS.
— Ainsi donc» mon cher Renaad, ditla comtesse en tendant an prince ses deux mains blanches et fines, vous avez des pressentiments lugubres, tous parlez de mort comme si vous alliez livrer quelque grande bataille.
— Aussi^ ma belle Christine, ai-je voulu vous voir ce soir... Qui sait si ce n'est point pour la dernière fois que je pourrai presser cette douce main contre mon cœur? Qui sait ?... Mais pardon, Christine ? j'avais compté sans le charme de vos regards, sans l'éclat de votre sourire... Non, tenez, ne parlons plus de cela. Près de vous, je ne rêve plus qu'à une vie toute de bonheur et longue comme l'éternité !...
— A la bonne heure, Renaud ! et si je voyais une larme briller dans vos yeux, eh bien ! je ne pourrais m'empôcher de croire que c'est une larme de joie, et non de douleur !...
Blanche étouffa sur ses lèvres, en mordant son mouchoir, un cri de rage ; et elle sentit sa main s'égarer dans les plis de son pourpoint, comme pour y chercher un poignard.
— A présent que je suis sûre de votre cœur, reprit la comtesse en se penchant vers Renaud, voulez-vous que je vous confie un doute qui m'a longtemps obsédée ?... Nous autres femmes, nous avons une seconde vue que Dieu nous a donnée. J'ai cru longtemps que votre jeune page...
Renaud rougît légèrement, mais se contint bien vite ; pas assez vite cependant pour que son émotion échappât à la comtesse.
Blanche avait frissonné.
Eh bien, reprit la comtesse, j*ai cru longtemps que ce jeune page était une femme.
— La plaisanterie est superbe ! Et si votre seconde vue ne vous a servi qu'à découvrir cela, chère Christine, il faut avouer que Dieu vous a fait là un cadeau inutile.
— Je persiste dans mes soupçons, cher prince.
— Allons donc I c'est tout simplement le fils d'un des officiers de la maison de M. le duc de Penthièvre.
— Écoutez, prince ; un homme ne surprend pas aussi vite que votre page Ta fait le secret de notre amour, dès le jour où nos yeux seuls se Pétaient avoué. 11 n'y a qu'une femme qui puisse deviner ainsi.
— Et qui vous a dit, reprit Renaud avec une certaine inquiétude, que Rhodez ait deviné ?
— La haine que j'ai lue dans ses regards alors qu'ils se rencontraient avec les miens, la jalousie qui débordait de chacun des amers sourires qu'il m'adressait, le fier mépris dont il semblait m'accabler, enfin, mille choses qui ne se définissent pas, mais qui se sentent. Renaud, ce Rhodez est une femme; ne le dissimulez pas, vous ne le pouvez plus...
808 AYEIITURIERS BT CORSAIRES.
— Je vous jure I...
— A quoi bon ce serment ? Je vous dis que c'est une femme !...
Renaud resta anéanti devant l'énergique affirmation de la comtesse. Son silence répondit pour lui.
— Avouez donc ! reprit Christine d'une voix vibrante. Mais vous trouverez tout naturel que j'exige de vous que cette femme parte pour la France ; elle a sur moi l'avantage d'être à vos côtés toujours, de vous servir ; elle a des privilèges que je n'ai point, que je ne puis avoir... faites-la partir... sinon c'est moi qui lui céderai la place...
La comtesse s'était levée, et son regard enflammé marquait l'énergie de sa résolution. Renaud hésitait encore. Blanche, qui avait été sur le point de faire irruption dans la pièce, s'arrêta tout à coup. Il lui était revenu au coeur un sublime espoir qu'avait fait naître l'hésitation de Renaud. Peut-être Taimait-il encore assez pour sacrifier la comtesse. Elle attendait, dans une haletante anxiété^ que son bon génie inspirât au prince quelque noble pensée; et en ce moment, elle adressa au ciel une muette prière.
— Vous comprenez, dit-il à la comtesse, que je ne puis, sans charger ma conscience du poids d'une lourde ingratitude» chasser comme un esclave cette enfant qui m'adonne son naïf amour ; qui, pour me suivre, a tout quitté, famille, patrie,
fortune ; qui a renoncé à Téclat et aux privilèges de son sexe pour cacher sa tendresse et son dévouement sous des habits de page, heureuse seulement qu'un de mes regards vienne la relever à ses propres yeux...
Blanche sentit son âme se dilater sous ces paroles ; et deux larmes mouillèrent ses paupières.
— Vous Taimez encore I s'écria la comtesse.
— Non, mais je suis reconnaissant.
— Vous Taimez, vous dis-je !... Eh bien ! elle ou moi ! choisissez...
Renaud hésita un instant, puis s'écria :
— Vous ! Christine I Oh I vous seule I
— Elle partira donc ?...
— Demain, je vous le jure. Je trouverai un prétexte pour l'éloigner... demain...
A peine ces paroles étaient-elles achevées, que Blanche, ouvrant violemment la porte, apparut pâle et tremblante. Renaud tomba comme frappé de la foudre sur un sofa, où le geste menaçant de Blanche semblait l'avoir cloué*
La comtesse, le visage caché dans les deux mains, s'était laissé glisser sur ses genoux, puis s'était affaissée tout à fait. Sur le seuil de la porte on voyait dans l'ombre, immobile comme une statue, la jeune esclave, qui se repaissait avec une joie de tigresse de ce spectacle de vengeance. Blanche était superbe d'indignation. Renaud, après
quelques minutes, voulut hasarder une parole.
— Silence, Monsieur ! s'écria Blanche d'une voix terrible ; puis, se retournant vers Christine : — Et vous, madame la comtesse, relevez-vous.
Tous deux machinalement obéirent à Blanche, qui les dominait toujours du regard et du geste.
— Ma vengeance contre vous, reprit-elle après un silence assez long, sera devons dire. Madame, par quel homme vous avez été aimée, à quel homme vous avez donné votre amour.
A ces mots, Renaud se dressa subitement, plus pâle qu'un mort. Il voulut faire un mouvement pour se diriger vers la porte. Blanche le saisit par le bras, et l'étreignit avec une force que la colère seule pouvait donner à ses délicates mains de femme. La comtesse recula alors comme saisie d'effroi, et fixa sur Renaud un étrange regard, où il y avait autant de curiosité que d'étonnement. Une pensée, rapide comme l'éclair, traversa l'esprit de Renaud. Il comprit enfin que cet abîme, qu'il redoutait de voir creuser sous ses pas par la jalousie de Blanche, venait enfin de s'ouvrir, et qu'il était perdu. Il rappela soudainement toute son. énergie, et fit un effort pour se dégager de l'étreinte de sa maîtresse ; mais celle-ci luttait avec le désespoir de la hyène acharnée à sa proie. Renaud ne put lui échapper qu'en usant de violence. Il poussa si rudement
Blanche, qu'elle chancela et alla tomber au bout de la salle. Sa tête rencontra Tangle d'un meuble, le sang jaillit, elle poussa un cri et s'évanouît. Renaud prit la fuite sans détourner les yeux seulement; il enfourcha l'un des deux chevaux qui se trouvaient à la porte, et partit ventre à terre. En moins de dix minutes il avait franchi la grille de la maison des jésuites ; et, une heure après, muni de ses effets les plus précieux et de trente mille écus que la veille, l'intendant du duc de Penthièvre lui avait de nouveau comptés, il s'embarquait seul, en secret, sans en avoir donné avis à qui que ce fût, sur le Raphaël^ tout prêt, comme nous le savons, à mettre à la voile.
Au lever du soleil, le brick bordelais avait perdu
la terre de vue.
Revenons à la salle du souper, où nous avons laissé les deux rivales. Deux grandes heures s'écoulèrent avant que Blanche eût repris ses sens et fût en état de parler.
— Oh ! j'ai bien peur, dit-elle en retrouvant la parole qu'il ne soit trop tard maintenant, et que le misérable n'ait pris la fuite... Puis, jetant sur Christine un regard plein d'ironie. — J'oubliais que c'était de vous que je devais d'abord me, venger. Vous avez cru, dans votre orgueil, avoir conquis un vrai prince, n'est-ce pas? et votre vanité de femme était satisfaite... Ëh bien ! appre-
nez que ce Renaad d'Est, que ce prince de Modène... n'est qu'un aventurier.
— C'est impossible!... Mais cette femme est folle I s'écria le comtesse.
— Folle ! moi ! allons donc ! J'ai toute nia raison, et la preuve, c'est que je vais vous dire que cet homme est un espion anglais, qu'il est venu dans ce pays à l'abri du nom qu'il a emprunté, sachant bien que ce nom lui conquerrait toutes les sympathies. Ce qu'il voulait, c'était de parvenir à chasser de l'île le marquis de Caylus, à s'emparer du gouvernement et à livrer la colonie aux Anglais une fois qu'il eût été maître de tout : de l'armée, de l'administration, des finances, de l'esprit et du cœur des habitants. Après-demain, une révolte fomentée par lui devait éclater. U avait pris ses mesures pour que son projet s'accomplît avant qu'aucune lettre de France ne vînt dévoiler son audacieuse intrigue. Vous voyez qu'il avait parfaitement réussi. Il faut avouer que vous aviez mis le comble à sa fortune... Ah I vous ne dites plus mamtenaut queje suis une folle... Ah ! vous comprenez, j'en suis sûre, vous qui par jalousie exigiez qu'il me chassât, vous comprenez que la jalousie me porte à me venger. Maintenant vous n'avez plus de temps à perdre, arrangez-vous pour qu'on l'arrête, ce misérable, s'il n'est pas déjà partii.
— Il n'a pu quitter la colonie encore, le temps lui a manqué. •
— Allez, vous dis-je ; Dieu a mis dans le cœur et dans la tête de cethomme tant d'audace et tant de génie que je ne serais pas étonnée qu'il eût trouvé un moyen, — fût-il surnaturel, — pour s'enfuir.
La comtesse de Monrocq, épouvantée et humiliée à la fois, courut en toute hâte chez M. de Poinsable, gouverneur particulier, et lui fit part de la révélation de Blanche. Poinsable traita Blanche de visionnaire, et déclara qu'il n'oserait pas ordonner l'arrestation du prince. M. de Rancé l'intendant, fit la même réponse. La comtesse comprit alors combien était grande l'influence qu'avait conquise cet aventurier, et combien, par conséquent, devant ces terreurs et le respect qu^il avait imposés, il lui eût été facile d'exécuter son audacieux projet. Comme dernière planche de salut, Christine envoya immédiatement un messager à son frère.
Cependant le bruit de l'étrange révélation de Blanche avait rapidement circulé dans la ville, et, tout en repoussant comme une calomnie cette accusation, chacun accourait à la petite maison où s'était dénouée cette scandaleuse comédie. Quand le jour se leva, la vérité fut connue : le départ du Raphaël et la fuite de Tarneau ne laissaient plus de doute. L'abbé Desnoyers fut immédiate-
Si 4 AVENTURIERS ET CORSAIRES.
ment arrêté, et Blanche retenue prisonnière dans la maison. Elle renouvela toutes ses confidences. Caylus de retour à Saint-Pierre reprenait enfin Tautorité qui lui avait échappé. Quelques jours après, une frégate arrivant de France apportait au gouverneur général des dépêches en réponse aux renseignements qu'il avait demandés au ministre.
On le blâmait sévèrement de la légèreté avec laquelle il s'était laissé prendre à ce roman (telles étaient les expressions des dépêches), et Tordre lui était donné d'arrêter immédiatement Tarneau ; mais il était trop tard.
Desnoyers, qu'on reconnut être un faux abbé fut embarqué et renvoyé en France pour y subir la peine des galères. Duval-Férol, l'intendant du duc de Penthièvre, et plusieurs autres furent arrêtés et subirent des peines plus ou moins sévères.
Quant à Blanche, ni l'importance de ses révélations, ni sa beauté, ni sa jeunesse, ni l'entraînement qui l'avait poussée à la complicité dans un pareil crime, ne purent trouver grâce devant ses juges. Elle fut condamnée à l'infamie de la chaîne, c'est-à-dire aux travaux forcés, que les femmes mômes subissaient publiquement aux colonies.
C'était pitié pour les gens de cœur de voir cellelà traîner par les rues sa honte et sa douleur, cachant son visage amaigri par les larmes et la souffrance, et en butte à la haine, au mépris, aux
sarcasmes de la populace, qui ne la voyait jamais passer par la ville avec ses compagnes de chaîne sans lui jeter de la boue, en la chansonnant sous le nom de Princesse de la Trahison,
Un pareil supplice pour une femme telle que Blanche était une mort de tous les instants.
— Mon Dieu, disait-elle parmi tous ceux qui m'insultent ainsi et essayent de me tuer par Tinfamie, n'est-il donc personne qui, ayant aimé de cet amour ardent et immense qui fait qu'on suivrait, comme moi, au fond du vice aussi bien qu'au fond d'un abîme, l'homme adoré, n'est-il personne qui me prenne en pitié ?
Une nuit que Blanche, en descendaijt de ce sanglant calvaire, s'était accroupie dans un angle de son cachot, pleurant le front caché dans ses genoux et exhalant ses amères plaintes, la porte de la prison s'ouvrit.
Blanche leva lentement les yeut et aperçut devant elle la lôte noire et crépue d'un nègre. C'était un des gardiens de la prison. Il s'arrêta comme ému et attendri devant la douleur de cette femme; et, obéissant à un de ces étranges excès de religion qui sont le caractère distinctif du nègre, il se signa avant de s'avancer vers Blanche.
— Princesse, lui dit-il, suivez-moi.
Blanche se leva étonnée de l'inflexion de la voix du nègre qui avait en efTet prononcé avec un véri-
316 AYBNTnRIBRS ET CORSAIRBS.
table respect, cette fois, un titre qui ne lui avait jamais été' adressé qu'en outrage.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-elle.
— Vous faire sortir d*ici, répondit le nègre, et vous conduire sur le rivage, où vous attend une embarcation, et de là à bord d'un bâtiment qui, à la pointe du jour, fera voile pour la France.
C'était la liberté, c'était la vie qui s'ouvrait devant Blanche. Elle saisit la main du nègre et fit deux pas pour le suivre ; mais ses jambes fléchirent sous l'émotion, elle s'évanouit et tomba à la renverse sur les planches du cachot. Le nègre ramassa ce corps inerte^ le chargea sur ses épaules, traversa la cour de la prison sans être inquiété ; puis, une fois dehors, il gagna en courant le rivage où une embarcation attendait en effet.
II déposa Blanche au fond du canot, plongea le creux de sa main dans la mer, et imbiba d'eau les tempes de la jeune femme qui reprit connaissance.
— A bord, maintenant ! murmura le nègre. Le canot gagna le large et accosta le bâtimeat qui attendait sous voiles.
En posant le pied sur le pont. Blanche poussa un cri, et, reculant de dix pas, vint s'adosser contre un des mâts du navire, muette, immobile^ les yeux hagards, la bouche béante... On eût dît la statue de la Stupeur.
Une apparition s'était montrée à elle, sous les
UN PRINCB DE MODÉNE. 317
traits d'une femme aux joues amaigries^ au front décoloré, aux yeux caves et rongés par les larmes. Cette ïem me était madame de Monrocq. La comtesse s'avança vers Blanche et lui tendit une main consumée par la fièvre. Blanche hésita à répondre à cet appel.
— Vous refusez de serrer la main qui vous a rendue libre, murmura la comtesse d'une voix à peine articulée.
Alors Blanche, tremblante à la fois d'émotion et de reconnaissance, se laissa glisser sur ses genoux, et, portant à ses lèvres la main que lui tendait madame de Monrocq :
— Merci I s'écria-t-elle, merci d'avoir eu |)itié de moi...
— Blanche^ ditla comtesse d'une voix oppressée et que la faiblesse rendait presque inintelligible ; j'ai besoin de vous expliquer comment il se fait que je, ne me sois souvenue de vous que si tard. Venez dans la chambre, en bas, venez...
Ces deux femmes, jadis rivales implacables, appuyées l'une sur l'autre, descendirent dans la grande chambre et s'y enfermèrent.
Pendant ce temps le navire avait ouvert toutes ses voiles au vent pour s'éloigner au plus tôt des côtes, car l'horizon était chargé de nuages noirs. La mer houleuse déjà, écumait au large et tout présageait une tempête.
318 AYniTUUSftS KT goisaub.
— Après la croelle nuit, dit la comtesse, où se dénoua cet étrange drame, je sortis de la maison à moitié folle, humiliée, anéantie, vaincue. Le bruit de la honte qui se faisait autour de mon nom et qui monta jusqu'à moi, l'honneur de mon frère perdu, le mien livré en pâture aux chansons et aux sarcasmes de la populace^ tout cela jeta le trouble en mes esprits ; et si j'échappai à la folie d'abord^ et à la mort ensuHe, ce ne fut pas faute d'avoir souffert durant trois mois toutes les tortures de la maladie qui dévore le corps, et de l'humiliation qui ronge l'âme !...
A mesure que la comtesse parlait, sa voix s'exallaît et devenait plus vibrante.
— Je revins à la vie, reprit madame de Monrocq, et je me souvins alors de vous. Je compris, au fardeau de honte que je portais, le poids de celui qui devait peser sur vous. Je mesurai votre douleur à la mienne, vos souffrances à mes angoisses. Je compris... vous le dirai-je? à Texaltatibn de mon amour pour cet homme, la profondeur de votre passion... Je sentis enfin qu'on eût pu^ comme vous, devenir son complice par le cœur.. . et je m'écriai : - — Moi je suis libre, quand elle traîne, elle, le boulet infamant !...
La comtesse cacha un moment son visage dans ses deux mains.
— Enfin, continua madame de Monrocq après
m PRINCE DE MODÈNE. 319
un moment de silence, — je résolus de fuir ce pays; mais je ne voulais point le quitter sans vous savoir libre, Blanche. Votre grâce, je la demandai à mon frère. J'obtins seulement du marquis de favoriser votre évasion, de vous faire embarquer sur le même bâtiment qui me ramenait en France. Blancbe tendit sa main à la comtesse et lui dit : — Si je vous pardonne à vous, je garde contre lui la haine de Toutrage et l'espoir de la vengeance. Je ne sais si le ciel m'accordera ce bonheur... mais ce ne sera pas pour rien qu'il m'aura fait maudire par ma mère mourante, le jour où j'ai fui avec lui mon toit heureux!
Un grand tumulte interrompit tout à coup la conversation des deux femmes. La tempête menaçante venait d'éclater. Le navire, obligé de virer de bord ne pouvait plus quitter les côtes vers lesquelles le vent l'avait ramené. Les lames étreignaient dans leurs bras formidables ce frôle morceau de bois, et rélevaient vers le ciel pour le laisser retomber lourdement dans les abîmes que la mer lui creusait. Tant que le jour avait duré, les manœuvres avaient été faciles encore; mais dès qu'arriva la nuit, le danger grandit. Plus puissants que tous les efforts de l'équipage et que toute l'habileté du capitaine, les fureurs de la lame et les déchaînements du vent faisaient craquer le navire et abattaient ses mâts.
Pâles, tremblantes, à genoux sur le pont, les deux femmes invoquaient le ciel. Le ciel inexorable leur répondait par des coups de tonnerre et par des fusées d'éclairs qui incendiaient rhorizon. La mer avait tout envahi : la cale, le pont, les chambres. Le navire, comme écrasé dans une dernière étreinte des vagues, s'ouvrit de toutes parts et expira en se brisant contre la pointe d'un rocher.
Quelques instants après, il n'y avait plus sur la cime des flots que des cadavres et des débris de planches et de mâts. Le lendemain matin deux corps de femmes enlacés dans un dernier baiser, dans un suprême adieu, étaient jetés surle rivage, à moitié ensevelis dans le sable fin et mouvant.
Vers le milieu de la journée, l'un de ces corps était emporté de nouveau par les flots, roulé dans leur écume qui lui servit de linceul, et disparut dans les abîmes de ce tombeau sans fond. L'autre, au contraire, repoussé plus avant sur la terre ferme par les mêmes flots, se trouva, quand la tempête fut calmée, à l'abri de toute atteinte. Le soleil, en reparaissant au front du ciel, réchauffa de ses baisers ce corps inanimé et y rappela la vie.
Le cadavre que la mer dévora était celui de la comtesse de Monrocq; la femme qui survécut à ce naufrage était Blanche.
Blanche, en revenant à la vie, se trouva seule
sur un rivage désert et encore inhabité à cette époque. La violence constante de la mer dans cette partie de Tîle de la Martinique en écartait même les Caraïbes. C'était la partie de la colonie qu'on nomme aujourd'hui le Macoubac.
Quelle route suivre pour retourner à Saint-Pierre Partout le chemin lui était fermé par des bois impénétrables ou par des rochers immenses, à travers lesquels la civilisation s'est tracé des voies de communication à peine praticables même de nos jours. Et d'ailleurs, était-ce bien prudent de souhaiter ce retour vers la ville où l'attendait la prison, la mort peut-être ?
Blanche accepta cette nouvelle calamité comme une nouvelle punition du ciel. Elle se confia à la Providence, et se résigna à vivre sur cette plage abandonnée, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu ou au hasard de l'en tirer.
Tarneau, on se le rappelle, s'était embarqué sur le Raphaël avant que son étrange aventure eût pu arriver jusqu'aux oreilles du capitaine, qui, fidèle à ses engagements, avait mis à la voile tout aussitôt.
La brise était bonne, la mer douce et belle, le Raphaël avait donc été en peu de temps hors de tout danger.
— A présent, s'était dit Tarneau, que me voilà à l'abri de toute vengeance, continuerai-jeà jouer mon rôle? Quel int-érôt ai-je à cela ? quel profit en
322 AYEinDRIKM ET G018AIRB8.
tirerai-je? En abordant au premier port de la France où le navire entrera, je serais évidemoient démasqué, arrêté comme un aventurier, jeté dans quelque cachot. Ce sera une triste fin, indigne de moi, indigne de la mission que je m'étais donnée. Me confierai-je au capitaine? Il serait homme à retourner à la Martinique pour me livrer au marquis de Gaylus, s'il me croit simplement un intrigant de bas étage ; quant à lui avouer mon but...^ il n'y faut pas songer, car avant cinq minutes je serais pendu à la grande vergue ou noyé au fond de la mer. Le plus court est donc de laisser courir les choses. Danger pour danger^ je préfère être arrêté en France, où j'ai d'abord la chance de m'esquivera mon débarquement ; et en admettant que je sois contraint un instant d'être traité en prince, c'est-à- dire d'être arrêté avant un quart d'heure... eh bien! le hasard, la Providence, l'un des deux, tous deux peut-être, me favoriseront. — Allons ! c'est décidé ! je reste prince, et à la grâce de Dieu !
Il sembla que ce hasard, sur lequel il comptait tant, favorisait en effet Tarneau. De longs et fréquents calmes ayant entravé le voyage, le Baphaèly après soixante-cinq jours de traversée, se trouva en état presque complet de disette.
Il fallut relâcher à Faro, en Portugal. Jamais circonstance plus favorable ne pouvait s'offrira
Tarneau pour échapper enfin au supplice qu'il endurait. Une fois le pied sur la terre ferme, à travers les honneurs qui allaient lui être rendus, rien ne devait lui être plus aisé que de se dépouiller, d'un jour à l'autre, d'un titre qui lui pesait désormais, et de s'enfuir en Angleterre, par tel chemin qu'il lui plairait de prendre, — si long qu'il fût !
Loin de chercher à garder l'incognito, — tout le succès dépendait de lit, — il fit annoncer au vice-roi de Portugal qu'il était le prince de Modène, voyageante travers le Portugal et l'Espagne pour se rendre en France. On lui envoya une garde, et tous les honneurs dus à son rang lui furent rendus. Le premier soin de Tarneau avait été d'échapper au capitaine du Raphaël. Le premier pas était fait. Il séjourna deux jours à Faro, et se mit en route pour l'Espagne, espérant pouvoir, à mesure qu'il avancerait, se dépouiller d'un lambeau de ses dignités, comme un navire prêt à sombrer jette à la mer, pièce à pièce, tout son chargement.
Mais à chaque halte de sa route, au lieu de le fuir, les honneurs s'accumulaient autour de lui ; et son arrivée en Espagne avait été signalée à la cour de France, d'où l'on expédia aussitôt un courrier avec des instructions secrètes. Tarneau fut arrêté à Séville, et jeté en prison. Il parvint, après deux jours de captivité, à s'évader au moyen
d'un déguisement, se réfugia dans un couvent de dominicains, et s'y enferma dans la chambre du prieur, qui était alors un asile inviolable.
Il y resta le temps qui fut nécessaire pour qu'on obtînt du général de l'ordre, à Rome, l'autorisation de le livrer. Sommé de se rendre, il jura de vendre chèrement sa liberté ou sa vie. Au moment, en effet, où l'on enfonça la porte de la chambre du prieur, Tarneau tua à bout portant d'un coup de pistolet l'officier chargé de l'arrêter, et, armé d'une longue épée, il se rua dans les rangs des soldats et parvint à se faire jour. Encore une fois il allait peut-être échapper ; mais il fut empêché dans sa fuite par un jeune novice qui le blessa à la tête d'une pierre au moment où il franchissait un mur du couvent.
Son énergie luttait encore contre la mauvaise fortune, mais ses forces le trahirent. Arrivé au sommet du mur, le visage inondé de sang, il chancela, et retomba évanoui dans les jardins du couvent.
Il fut conduit en France et livré à la justice. Madame la duchesse de Penthièvre l'alla visiter dans sa prison, et revint toute stupéfaite de l'étrange ressemblance qui existait, en effet, entre cet aventurier et le prince son frère.
Convaincu du double crime de haute trahison contre un pays français et d'usurpation de titres,
UN PAINGB DB MODÉNE. 325
Tarneau fut condamné à la déportation et envoyé au Sénégal.
Mais la mort seule pouvait avoir raison contre la singulière destinée de cet homme^ Après deux mois à peine de séjour au Sénégal , Tarneau s'évada , malgré^ractive surveillance dont il était l'objet.
Onze ans plus tard, à la suite d'un engagement qui avait eu lieu entre une poignée de Caraïbes et quelques habitants, ces derniers ramenèrent à Saint-Pierre une femme qu'ils avaient faite pri« sonnière au milieu de leurs ennemis. Ses cheveux étaient blancs ; son corps appauvri et dégradé par la fatigue, la souffrance et la douleur, les traits de son visage hàlés par le soleil, son front ridé par une vieillesse précoce, ne permettaient plus à personne de retrouver Blanche dans cette femme.
C'était bien elle pourtant.
Conduite devant les autorités de la ville, on procéda à son interrogatoire. Une foule de curieux était accourue pour voir cette femme qui n'avait de caraïbe que le costume, et que les habitants qui l'avaient traînée à Saint-Pierre avaient déclaré être de race blanche* La pauvre
mmi^^^Ê^m^^nr^t»
femme promeaa autour d'elle un regard attentif, et reconnut dans la foule bien des gens qui ne pouvaient la reconnaître.
Et d'ailleurs, qui se souvenait encore de Taventure du prince de Modène ? Qui se souvenait surtout de Blanche ? Elle affecta d'oublier, devant ceux qui l'interrogèrent, les circonstances qui l'avaient fait se trouver au milieu des Caraïbes. On la vit malheureuse ; on la crut folle. On lui donna la liberté et le droit de vivre de la charité publique. Elle ne demandait rien de plus.
Le jour môme de l'arrivée de Blanche à Saint- Pierre, à quelques lieues de la Martinique, à bord d'un vaisseau anglais mouillé à la Dominique, se passait une autre scène.
De nouvelles tentatives avaient été faites par l'Angleterre pour s'emparer de la Martinique; elles étaient restées, comme les précédentes, sans résultat. Une expédition, commandée par le général Barrington, avait pour but de s'emparer de cette importante colonie. Le général avait besoin, pour s'assurer la conquête, de relations dans l'intérieur de l'île.
Une nuit qu'il parcourait des yeux un croquis des côtes de la colonie, il entendit frapper à sa porte. Un homme entra. Cet homme, un simple matelot de l'équipage, s'inclina respectueusement, et s'avançant vers le général :
immmmfif^'vm'iir'^^^. ' i . gag»^ww
— Vous aurez beau, lui dit-il, passer des veilles sur de pareils morceaux de papier, vous n'arriverez pas à vous emparer d^ la Martinique.
— Qui te Ta dit?
— Je le sais, voilà tout. Les côtes abordables sont très-bien fortifiées ; les habitants sont braves comme des lions ; vous n'entrerez jamais dans ce pays par la force. Mais là où la force échoue, général, on emploie la ruse ; là où dix mille hommes armés de mousquets et vingt vaisseaux bardés de canons échoueraient, un seul homme peut réussir parfois.
— C'est vrai ; mais il s'agit de trouver cet homme.
. — L'avez-vous cherché ? Non ? Eh bien, général, ne cherchez pas cet homme, il est venu à vous,
— C'est toi ?
— Moi-môme.
Barrington examina attentivement son interlocuteur, épiant son regard, sa parole, ses gestes. Le matelot resta muet et immobile devant cet examen, et le subit en homme qui sentait qu'on interrogeait son intelligence.
— Comprends-tu bien, — reprit le général, — l'importance de la mission que tu entreprendras?
— Je l'ai étudiée à l'avance.
— Ah I... et tu sens qu'il ne faut point pour cela une intelligence vulgaire.
3f 8 AVEimmms et corsaibbs.
— Si je l'avais pensé, général, je ne me serais pas présenté devant tous; car ne vous imaginez pas que la partie soit si facile à jouer.
— As-tu autant d'énergie que d'intelligence^ autant de courage que d'énergie, et autant d'audace que de courage ?
-^ Puisque je vous dis qu'il n'est plus nécessaire que vous cherchiez l'homme que vous rêviez !...
Barrington sourit, et frappant sur l'épaule du matelot :
— Je te crois, dit-il, capable de tout. Pourtant, as-tu dans ta vie quelque action qui réponde de toi?
Le matelot leva les épaules, puis, se rapprochant de Barrington avec cet air d'aisance que donne atout homme la conscience de sa supériorité :
— Voulez-vous me permettre, général, de vous poser une question ? Âvez-vous eu connaissance d'un certain aventurier qui, il y a onze ans, s'est introduit à la Martinique sous le nom de Tarneau?
— Parfaitement.
— Vous savez que pendant deux mois il se fit passer pour le prince de Modène.., Vous savez aussi comment, fait prisonnier par un corsaire anglais, il parvint^ aidé par un autre homme et par une femme, à s'emparer du navire. Vous savez encore comment il s'enfuit de la colonie, les
UN PRINCE DE MODiNE. 829
ruses qu'il employa pour s'échapper trois fois de prison... Eh bien I général, cet homme à qui vous venez de reconnaître à la fois Tintelligence, le courage^ Taudace, toutes qualités exigées par vous pour la mission difficile qu'il s'agit d'entreprendre, cet homme, c'est moi !
— Toil s'écria Barrington. Et lui tendant la main, il ajouta : — Je ne te demande plus rien !.. .
Tarneau, puisque c'était lui, sourit avec une certaine satisfaction.
— Mais, reprit Barrington, après un moment de silence, quel motif avais-tu alors, et quel motif as*tu encore aujourd'hui pour en agir ainsi? Dans ta conduite, Mocaye, — car c'est bien ainsi qu'on te nomme, — il y a de la haine.
— De la haine I oui, vous l'avez dit, s'écria Mocaye. Et je vais vous en dire l'origine : Un homme vint un jour sous le toit de ma mère, la séduisit, l'abandonna et la laissa mourir de douleur^ de honte et de faim. Cet homme était Français, de plus il était né à la Martinique. Ma mère m'éleva dans la haine de ceux de sa race, et me fit jurer de venger l'outrage dont elle avait été victime. Pouvais-je mieux le faire qu'en livrant h l'Angleterre ce pays?... Tenez, général, parlons d'autre chose, car je sens mon cœur se gonfler, et... l'amertume qui en déborde monte jusqu'à mes lèvres.
Mocaye s'assit pâle et tremblant, et fut un instant avant de pouvoir retrouver la parole.
— Si je n'avais pas quitté la Martinique il y a onze ans, reprit-il d'un ton grave, je vous dirais : Débarquez vos troupes, je les conduirai où il faudra ; mais depuis ce temps de gracids changements ont dû se faire dans le pays. J'ai donc besoin de l'étudier; j'y retournerai, ne vous inquiétez pas de quelle façon. Quand le moment sera venu, je me présenterai à vous, et je vous dirai : Général, en avant ; l'heure de la conquête a sonné.
Barrington et Mocaye se séparèrent. Peu de jours après, l'espion déguisié, débarquait en effet dans la colonie, où il se donnait pour un négociant hollandais venant y étudier la création d'une maison de commerce. Personne ne l'avait reconnu. Il n'y avait pas une semaine quHl était à la Martinique, et il y avait mis le temps à profit, lorsque la fantaisie lui prit d'aller jeter un coup d'œil sur la maison des Jésuites, ancien théâtre de ses exploits. En longeant la grille, il s'arrêta tout à coup frappé par la foudre. Une femme, qui semblait errer comme une ombre perdue au milieu du vaste jardjp de la maison, s'était arrêtée aussi en apercevant Mocaye, et avait fixé ;sur lui un étrange regard. Mocaye essaya de hâter le pas pour s'enfuir... Mais elle s'élança vers lui en criant :
^ttfl^^^'l^^*'
i— Arrôtez-le, arrêtez-le !
Les Jésuites et quelques passants, attirés par la voix de Blanche, entourèrent Mocaye de si près que la fuite lui devint impossible. Blanche perça cette foule alors, et venant se placer en face de Tespion :
— Me reconnais-tu I dit-elle.
Mocaye, qui avait repris son sang-froid, fit un signe de tête négatif.
— Eh bien, hurla-t-elle, je me nomme Blanche ; et toi tu es... Cet homme, continua-t-elle en s'adressant à la foule, cet homme est le prétendu prince de Modène...
Mocaye fit un mouvement comme pour se dégager de la foule; mais Blanche, le saisissant par le bras, s'écria :
— Je vous dis, je vous affirme, je vous jure que cet homme est Taventurier, — et s'il est ici, dans cette île, à cette heure, alors que les Anglais croisent sur vos mers, c'est qu'il médite encore quelque crime contre vous. Arrêtez-le I Si je me suis trompée, eh bien ! on lui rendra sa liberté. Il y a ici des gens qui l'ont connu, qu'on les appelle en témoignage; mais pour Dieu ! arrêtez-le
d'abord.
Le ton convaincu avec lequel Blanche prononça ces paroles fit impression sur la foule, qui allait toujours grossissant Au nombre des nouveaux venus
313 AYBmnuBS n oouaius.
se trouva Doval-Férol. £a l'apercevuit, Blanche poussa Qo cii de joie et rappelant
— Monsieur Férol» Monsieur Férol, irenez Toir si ce n'est pas là le prince de Modène.
Moeaye ne put s'empôcher de pâlir en se trou* vant en &ce de Férol. Celui-ci l'examina un instant et répondit :
— C'est bien lui !
On s'empara de Moeaye et on le conduisit en prison. Les recherches auxquelles on se livra sur sa personne et à son domicile firent découvrir les traces de la mission qu'il s'était chargé de remplir. Il avoua alors son crime. Un conseil de guerre, présidé par de Beauhamais, gouverneur général, condamna Moeaye à la peine de mort H fut pendu^ le jour môme, à quatre heures de l'aprèe*midi^ au milieu d'un concours immense de population.
Au moment où la justice des hommes s'accomplit, et que le supplicié fut lancé dans l'espace, on entendit une voix de femme s'écrier dans la foule :
>-- Ah I je suis bien vengée I
On releva un corps inanimé, c'était celui de Blanche I