VOUS
Rosenwâllen le crut, et passa le premier. Hermann présenta alors au grocer la lettre d'introdùtlion dont il était porteur.
— C'est isiûgulier! dit Rosenwâllen, après avoir Itt te lettre que lui avait remise Hermann. Tous les hommes arrivant d'Europe et qu'on me recommanda me sont signalés comme des hommes d'intelligence et de Ressources ! En vérité, je ne savais pas lé vieux monde sî bien partagé.
^ Il ne faut point vous étonner de cela, général, répondit Hërmaim en faisant un effort surhumain pour ne
. . H - .i-j««nw ftosenwitlleD ; on rencontre si rarement .f~ ..sifinti^ m Europe ! Pour pea qa'on ne soit pas ' H., ; -Ut BU sot, on y passe pour un homme de génie; ■,u..v A««« te droit d'ëlre difScile.
n'-xt, tut dit snr un ton à la foi& de simplicité ... <i» coaviction qni apprivoisa immédiatement Ro- Vt'tAlIcn.
vVlt I Rosa, que n'étiez-Tons là I et comme tous ne ir-lfiHoriez pas à chaqae minute à ce pauvre Antoine, -JlfXiMtu pins inquiet que vous : — < Mon Dieu ! qne \ttm pi>re tarde à revenir. » A quoi Antoine ne trouvait i ir^)>ondre que ceci ; — « Ponr que M. Hennann fût de iiit>ttMir,à ce moment, il faudraitqu'il uefdtpas allé chez Xi Rosenwallen. » Et Itosa de reprendre : — « Je voni^raU qu'il n'y fût pas allé ! »
Klle ne se doutait pas, ta panvre enfant, que son yn^re se fAt si complètement dâpouillè de sa vieille rigidité et eût abdiqué sa liaiue si tenace et si implacable jttsqn'alors.
Rosenwallen avait résisté comme au vrai grand homme au choc des flatteries d'Hermann. Je ne sais qui a dit — c'est Voltaire croirai-je bien — « que la modestie est quelquefois lo fard de i'orgneil. » Rosenwallen le prouva en prenant un air conQt ponr dira ji Hermann :
-o Vous me combles, cher Monsieur; vons vous exagérez ma faible valeur, ou bien l'on m'a trop flatté "ortrait qu'on a mis sous vos ^eux.
I m'avait montré qu'un profll de vous, généia Hermann avec on grand sangfiroid, et qui
ne rendait que par à peu près les traits de l'original. Je vous vois tout entier aujourd'hui. Il est des hommes qui se révèlent au complet, en dix paroles, et en quatre ou cinq gestes. — Vous êtes de ceux-là, général, acheva Hermann en appuyant sur les mots.
Rosenv^rallen fut un peu étourdi du coup. Ne trouvant pas la répartie, il s'inclina.
Hermann eut la générosité et peut-être Thabileté de respecter rembarras du général, qui réfléchissait depuis un moment. Il était visiblement préoccupé et regardait Hermann un peu sournoisement.
— N'êtes- vous jamais venu dans ce pays? demanda-lil au vieil Allemand sur un ton inquiet , et qui affectait d'être indifférent.
— Moi? jamais, répondit celui-ci. C'est pour la première fois que j'aborde cette terre que votre amitié me fait si hospitalière.
Le nom d'Hermann avait résonné péniblement dans le souvenir de Rosenv^rallen ; et Hermann, qui l'observait beaucoup plus attentivement qu'il n'y paraissait, n'avait pas manqué de noter l'inquiétude du riche grocer.
— Et pourquoi la question que vous me faisiez tout à l'heure ? demanda Hermann en simulant une complète indifférence.
— C'est qu'il y a longtemps de cela, répondit Rosenwallen, c'était à mon arrivée en Amérique, j'ai connu quelqu'un de votre nom.
— Oh I reprit Hermann , comme dit un proverbe français^ il y a plus d'un âne à la foire qui s'appelle Martin .
~ C'est possible^ répliqua Ros^nWâllen , mais il n*y aqn'iin homme d*6sprit qui se nomme Hermann.
— Ne changeons pas les rôles» s1l vous plait, général, et ne vous croyez obligé à aucune flatterie à mon égard, parce que je vous dis des vérités.
Rosenwallen, depuis qu'il savait ou croyait que le Hermann qu'il avait devant les yeux n^aVàit rîen de commun avec l'homme dont le Isetil soùveiiiir Tavait glacé ; RosenwâHen, dis-je, se sentait mietix disposé à suivre là pente où le vieil AUemauii l^avait poussé.
Le corbeau ne S9 sedt pas de joie , n ouvre un large bee, laisse tomber sa proie.
Hermann avait été le plus fin renard qu'il se puisse rencontrer. Rosenwallen était livré à lui pieds et poings liés. Un moment de silence succéda, que le ^rocet rompit bientôt en disant à Hermann :
'^ Voyons, cher Monsieur^ quels sont vos projets en venant dans ce pays ? car on n*^ vient jamais sans arrière-pensée.
Hermann » dont l'attitude et le rôle vis - à- vis de Rosenwallen constituaient un mensonge perpétwet , répliqua :
-^ Eh bien l cher général > je f^ai exception à la
règle.
— Bah !
— Eh ! mon Dieu, oui. Avez-vous le temps d'écouter une histoire qui ne sera pas bien longue, d'ailleurs ?
-*- Voyons !
-^ Je possédais une belle fortune sur laquelle mi soufQé les mauvais vents dès alfaireis. Ah! si j'avais éÛ
ici au lieu d'être en Europe, et si j'avais eu votre génie au iiea de mm impuissance, j'eusse conservé cette fertune intacte à ta barbe de me& créanciers ! Hélas! je ne sauvai de leurs griffes et du naufrage que quelques kmbeaux et des épaves qui Bafont servi à construire un radeau, sur lequel je tn'ea irai tout doucement jus* qu'aux rives de la mort. Depuis mes malheurs, je voyage beaucoup ; je suis venu en ce pays pour changer d'air, pour me distraire.
•^ Mais, dit RosénwaMen, une petite fortuné dont je n'ai pas l'indiscrétion de vouloir connaître lé Chiffre, n'est jamais qu'une petite fortune ; et un homme tel que vou's, supérieur^ vous me l'âVez pi>ouvè par votre conversation,. à tout ce que m'ont pu écrire MM. Schultz, est taillé pour posséder au contraire une grande for** tune. Pourquoi ne tenteriez-vous pas d'y arriver?
— Pour deux raisons, mon cher général.
— Voyons-les, ces raisons...
— La première, c'est que je n*ai pas d'ambition.
— Très mauvaise raison, très mauvaise raison que celle-là ! Passons à l'autre.
— Secondement, c'est que la bonne volonté, jointe même ap talent, ne suflît pas, général ; il faut des ca|ûtaux, et...
— Vous n'en avez pas, allez- vous dire? ^ En effets je n'en ai pas ^ifiss^ment.
— Trëè mauvaise raison, très mauvaise raison en-
core que celle-là, mon cher ami. N'en avez-vous pas une troisième, meilleure, à faire valoir?
— Ma foi non !
— C'est malheureux 1 Eh bien! mon cher monsieur Hermann, il faut avoir l'ambition de faire une grande fortune ; en ce pays, ce n'est pas si mal aisé, snrtout avec vos larges idées. N'avez-vous donc personne à l'avenir de qui vous ayez à soQger?
— Si fait, général, j'ai ma fille Rosa, l'objet constant de mes soucis et mon idole.
En prononçant ces mots, Hermann avait repris sa voix naturelle, son accent le plus paternellement ému.
— Je ne vous comprends pas alors, cher Monsieur! s'écria Rosenwallen. Comment! vous avez une fille, et vous vous résignez à rester quasi pauvre! Allons! allons! il vous faut cette grande fortune que je rôve pour vous; ne résistez pas, je le veux. Quant aux capitaux...
— Je suis vieux, général, et le ciel ne me comptera plus beaucoup d'années. Si donc j'entreprends l'œuvre doût vous parlez, il faudra que je me hâte. Vous savez que ce n'est qu'avec de grands capitaux que Ton fait de grandes affaires, et le peu qu'il m'en reste ne suffira pas...
— Mais mon Dieu ! de quoi vous inquiétez-vous donc là? s'écria Rosenwallen ; les capitaux, je vous les fournirai... m
— Mais...
— Allons I pas d'objections, je n'en admets pas. Avec des idées comme les vôtres, on inspire toute confiance à un commanditaire. Ce n'est pas comme cet autre...
— Quel autre? et de qui parlez- vous, général?
— D'un jeune homme qui m'a été recommandé et qui arrive ici avec les préjugés de l'autre monde, c'est le cas de le dire, parlant de cris de conscience, de remords, et que sais-je moi?
— Vous le nommez, ce jeune homme ?
— Antoine Roche, je crois... Vous le connaissez? demanda Rosenwallen avec une certaine préoccupation.
— Nous avons fait la traversée ensemble sur le North-' Star. Il m'a paru un peu chevaleresque, en effet, mais fort intelligent et très intéressant. S'il vous est recommandé et que vous puissiez quelque chose pour lui, je crois sincèrement que vous feriez une bonne action, d'abord, et de plus une bonne affaire, malgré l'austérité exagérée de ses principes. Et, tenez, général, moi je suis si vieux et lui si jeune, que vous auriez plus de chance avec lui qu'avec moi.
— Je ne dis pas que je ne ferai rien pour lui ; mais revenons à vous. Donc, tous les capitaux qu'il vous faudra, vous les aurez.
— En vérité, général, vous m'embarrassez beaucoup, et je ne sais pas si je dois accepter...
— Quel scrupule vous retient?
— Répondrai-je bien entièrement à la confiance que vous daignez placer en moi? J'ai peur d'en douter...
— Moij je suis sûr de vous; et que diable, au bout du compte, c'est mon argent que je risque.
— C'est exactement vrai.
— Alors, c'est entendu,
^ — C'est entendu 1... j'accepte, général, s'écria Her-
U LE TRONE D'ARGEÎîT
mann eiï pressant avec effusioti lès mains deRosenwallen ; votts ne sauriez croire combien est grande ma reconnaissance ! Les paroles me manquent même pour vous l'exprimer. Petil-être ma fille Rosa sera-t-elle pltis heureuse que moi sous ce rapport; voùlez-Voué me permettre de vous la prêseUler ce soir?
-^ Je vous le demande en grâce, mon cher monsieur Hermann. Ma femme et mes filles raccûeilleront é bras ouverts. A ce soir donc, chez moi, M. Hermann.
Quand. Hermann fut hors dtt magasin, il se vengea, par un seul mot (jui parut soulager sa conscience, de l'humiliation à laquelle il venait de se condamner et des mensonges horribles dont seé lèvres avaient égrené le chapelet avec tant d'impudence.
-^ Misérable! s'écria-t41, oh ! tù mé payeras chei" un jour, je l'espère, les infamies que tu m'as contraint a commettre 1
Tout le long du chemin, Hermann s*eSbrça de faire remonter à flot sa colère qu'il avait noyée à la porté du magasin de Rosenwallen. Si bien que, quand il arriva chez lui, il avait le sang au visage et tous ses membres tremblaient la fièvre. Rosa se jeta au devant de son père, et avec des larmes dans la voix :
— Mon père ! s'écria-t-ellé, que s'est-il donc passé entre vous et cet homme? Vous vous êtes querellés bien certainement.
— A quoi vois-tu donc cela?
— A votre émotion mal dissimtiléfe^ M. Hei^mânn , i votre air inquiet, répondit Ant<)ine.
ht TI\ONP D'ARGENT 75
— Eh bien! mes enfants, reprit Hermani^, YQU^ Usas bien mal dans ce livre qu'on appelle le vi^agp de rbomme, ou bien mon visage est trompeur... Popnemoi un verre d'eau glacée, Rosa, la poitrine mç brute,
— Vous voyez bjeq que VQi|s nous ftissimule.:? la Térité,
— La vérité, mes çhers enfants, tt« fit Hermann après avoir avalé aoq verre d'eau» -^ est que je viens de commettre U plus insigne des lâphetés, Au Uea d^ér trangler ce misérable entre mes dix doigts, je me guis fait humble comme un chi^n, ^ cause de toi, Rasa, k cause de vous, Antoine. Je Tai flatté, qare^sé ; j'ai léQb4 sa vanité^ je l'ai appelé général; je l'ai traité de grand homme, d'honnête homuie mente, je crpis ! Je lui ai déclaré qu'il était le modèle des négociants, et à ce ^m j'ai obtenu de lui...
— Quoi? demanda vivement Antoine.
— J'ai obtenu de lui de l'argent, des capitaux, un million si je veux, tout ce qu'il faut, enfin, pour entreprendre de grandes affaires et pour faire fortune 1 J'ai même obtenu de lui du crédit pour vous, Antoine. Pour conquérir tout cela, vous dis-je, j'ai menj,i, je me suis traîné dans la fange, et je lui ai demapd^ que Roça allât le remercier... Ah ! maintenant que c'est fini, laissez-moi me relever de ma honte à vos yeux, laissezmoi m'accu^er devant vous, laissez-moi vous demander pardon!... Rosa, un verre d'eau glacée, mon enfant, la poitrine me brûle...
Hermann se promenait dans la chaïuhi'e avec une vivacité de lion, Ses loj^gs cheveux blaups Aptiaient au^
tour de sa tête, comme une neige qu^éparpille un tourbillon de vent; ses poings crispés frappaient tantôt la muraille, tantôt s'abattaient lourdement sur quelque meuble.
Rosa, assise dans un coin» pleurait.
— Voilà, dit- elle à Antoine, dans quel état le mettait Jà-bas le seul nom de Rosenwallen.
Peu à peu la colère violente d'Hermann se calma; il fit alors comme il lui était habituel en toutes occasions pareilles, il vint s^asseoir à côté de Rosa, attira la jeune fille sur ses genoux, prit sa tête dans ses deux mains et la couronna de baisers.
— Tout ce que je t'ai dit tout à l'heure est vrai, chère enfant ; ainsi sois sans inquiétude, sèche tes larmes, et sois bien belle, ce soir, pour aller remercier noire bienfaiteur!... Oui, j'ai dit notre bienfaiteur !
— Tout ce que vous venez de nous raconter, M. Her- ^ mann, dit Antoine en s'approchant du vieillard, m'autorise, après vous avoir remercié cependant, à ne point accepter les promesses que M. Rosenwallen vous a faites pour moi...
— Devenez-vous fou ! s'écria Hermann en s'arrétant tout court devant le jeune honune. J'ai accepté, bien plus, j'ai demandé pour vous; vous accepterez également, et je saurai m'y prendre de façon qu'on fasse plus encore que ce qu'on a promis.
— Je ne puis...
— Vous reiioncez donc à vos projets, vous oubliez donc la mission que vous étiez si bien résolu à rempli^'?
Où trouverez -VOUS l'argent nécessaire pour commencer seulement à vendre une aune de calicot?
— Je m'adresserai à d'autres que M. Rosenwallen.
— A qui, s'il vous plaît? /
— Les souvenirs honorables que mon oncle a laissés derrière lui me font espérer que je rencontrerai parmi ses amis...
— Mais, mon cher enfant, votre oncle est sous terre et Rosenwallen est debout sur des monceaux de dollars. Le nom de votre oncle, qpe vous portez si honorablement, vous vaudra des poignées de main, des coups de chapeau, quand on en donne ici, ce qui n'est pas commun, et des compliment^, voilà tout. La caisse dé Rosenwallen vous vaudra mieux que cela. Faites ce que je vous dis, et vous vous en trouverez bien. Ce n'est pas pour mon plaisir que je préfère Rosenwallen à tout autre, vous voyez dans quel état m'ont mis sa vue et les humiUations auxquelles je me suis condamné en sa présence t Si Rosenwallen doit être potre patron ici, c'est qu'il faut que cela soit; c'est que je le veux. Ne m'en demandez pas davantage pour aujourd'hui. Sur ce, venez, Antoine, j'ai besoin de causer affaires avec vous; mais allons au grand air, car j'étouffe. Et toi, adieu, petite; tiens-toi prête pour ce soir.
Hermann eml)rassa Rosa, prit le bras d'Antoine et sortit.
En rentrant chez lui, Rosenwallen, tout émerveillé encore des flatteries d'Hermann, dit à sa femme qui méditait dans un coin du salon :
— J'ai vu aujourd'hui un homme charmant, plein
d'esprit, de tact et d'instniction, et d'une intelligence parfaite dans les affaires. C'est extraordinaire, car il arrive d'Europe 1 D'ailleurs vous le connaîtrez, il viendra ce soir prendre le thé avec nous.
— Et comment nommez-vous ce phénix? demanda madame Rosenwallen.
— Hermann.
Gertrude pâlit et sentit une sueur froide perler sur son front. Elle eut la foroe, cependant, de contenir son émotion. Elle fut sur le pomt de trahir l'épouvante que lui inspirait cet homme qui se présentait à elle entouré d'un si iinpénétrable mystère.
— Monsieur Hermann , reprit Rosenwallen qui ne s'était pas aperçu du trouble de Gertrude, viendra accompagné de sa fille, qu'il dit être charmante. Quoique yous n'aimiez pas à recevoir des étrangers, chère amie, faites, je voua prie, au père et à la fille un visage hospitalier.
Hermann, peqdant la visite du soir, se montra enyers Gertrude ce qu'il avait été, le matin, à l'égard de Rosenwallei). La différence fut dans le ton que Ton peut mettre à flatter un homme ou une femme.
Rosa, de «on côté, avait spontanément conquis Taffection des demoiselles Rosenwallen. Si bien, qu'à la fin de la soirée, Gertrude avait oublié l'antipathie et les terreurs que lui inspirait Hermann. Mais lorsque, au moment de sortir, le vieil Allemand lui rappela le rendez-vous du lendemain, madame Rosenwallen éprouva un frisson qui lui glaça le cœur.
Elle se sentit de nouveau sous la domination de ce
mystérieux personnage. Elle aurait voulu refuser ; elle n!en eut pas la force, et répondit d'une voix suffoquée :
— ie tf ai point oublié ce rendez-vous, Monsieur.
A rheure dite, le lendemain, Gertrude se présenta 4iQ^ Hermann, qui Taccueillit avec une extrême affahïMè. Après un moment de causerie banale à laquelle se mêla Rosa, Hermann, reprenant toute la gravité de sa parole, dit à Rosa :
T- Ma flUe, retire-toi.
Gomm^ la veille, Gertrude roula du s^ommet de je ne ^is quels rêves, où par moments (Bile sUsolait d'Hermann, au niveau d'une réalité qui l'épouvantait. Hermanp redevenait pour elle un juge inflexible, et d^autant plus redoutable que le plus grand mystère enveloppait ses arrêts inconnus. Il y avait dans l'attitude de Gertrude vis-à-vis d'Hermann quelque chose de la victime devant l'inquisiteur.
— Eh bien! madame, nous voici seuls enfin, dit Hermann.
Gertrude pâlit.
— Je ne sais ce que vous avez à m'apprendre ou à m^annoncer. Monsieur, murmura-t-elle d'une voix à peine intelligible, mais je voudrais nous savoir seuls. Ne craignez-vous pas que Rosa n'écoute ou n'entende?...
— J'ai plus dlutérêt que vous, Madame, à ce qu'aucune de nos paroles n'arrive aux oreilles de ma fille. En tout cas, elle pourrait nous entendre, mais elle n'écoutçrait pas, à coup sûr. Je veux d'ailleurs vous rassurer sur ce point.
Ouvrant alors les portes, il moptra à Gertrude Rosa tranquillement assise dans un fauteuil, au fond d'une pièce voisine, et lisant.
— Vous avez besoin de moi, mon père? demanda la eune fille en se levant.
— Non, mon enfant, reste où tu es; je voulais faire voir à madame 'Rosenwallen combien tu es discrète et studieuse.
— Pardon, Mademoiselle, ajouta Gertrude en rougissant; je n'avais pas de vous tout à fait une aussi mauvaise opinion que le voudrait faire croire votre père. J'étais seulement curieuse de savoir quelle est votre lecture favorite.
— En ce moment, c'est Gœthe; répondit Rosa en présentant le livre à Gertrude.
Madame Rosenwallen rentra dans le salon avec Hermann. Elle était fort émue, et le vieillard lui;méme éprouvait un visible embarras.
Après un moment de silence et d'hésitation, Hermann vint s'asseoir à côté de Gertrude.
— Dans la visite que je fis hier matin à votre mari, madame, lui dit Hermann, nous avons été tout de suite
les meilleurs amis du rnoode ; vous avez dû vous en apercevoir.
— La première chose dont mon mari m'ait parlé, en rentrant, a été votre visite et la tendresse subite qu'il vous porte.
— Et cela vous a étonnée, madame?
— Oui, car je m'inquiète surtout de la facilité avec laquelle se forment vos amitiés.
En parlant ainsi, Gertrude leva sur Hermann un regard craintif et inquiet. Hermann secoua la tête, et prenant respectueusement et affectueusement la main de Gertrude :
— Je n'ai usé, dit-il, d'aucune influence mystérieuse pour conquérir cette amitié, non plus que celle d'Antoine, que vous paraissez voir se former, avec regret... Me jugez- vous donc, madame, incapable d'inspirer par moi-même de pareils sentiments fondés sur l'estime?
— Monsieur, balbutia Gertrude, je n'ai point l'intention...
— En pensant ainsi, madame, vous me laisseriez croire qu'en nous séparant après l'entretien que nous allons avoir, je n'aurai mérité que votre haine ou tout au moins votre indifférence. Permettez-moi d'espérer mieux.
— J*avoue, monsieur, que vous passez par toutes les gammes de mes sentiments. Tantôt, comme hier soir, comme tout à l'heure encore ici, vous me captivez par l'esprit, par le cœur, vous trônez dans ma sympathie; tantôt, comme dans notre rencontre à Greenwood, comme à présent, vous m'inspirez une terreur indéfi-
Bissable, et, yoqs le dirai*je? peut-être une haine ardente» la haine de Tesclave pour son maître. Quel sentiment l'einportera définitivement? c'est ce que décidera la fin de notre conversation, dont j'ignore l'objet et le but. Parlez donc, monsieur, je vous écoute.
— Je vous remercie, madame, de la franchise avec laquelle vous m'avez ouvert votre âme. La confidence étrange que je vais vous faire, et que je ne fais qu'à vous, m'est imposée par l'affection que je porte à un homme sincèrement et sérieusement aimé de vous également. Vous comprenez qu'il s'agit d'Antoine. C'est instinctivement et par souvenir que vous l'avez aimé d'une tendresse maternelle bien vive. Ce m'est un devoir bien doux de vous dire que cette amitié est admirablement placée. J'ai étudié ce jeune homme, j'ai causé avec son cœur plutôt qu'avec lui-même, et je né sache pas de nature plus noble et pltis élevée.
— Merci, monsieur Hèrmaûn; de confirmer ainsi mes espérances, fit Gertrude en tendant amicalement la main au vieillard; vous voilà, ainsi, occupant la meil« leur place dans mes sentiments. Voyons la suite.
— Vous avez entendu, reprit Hermann, la conversation qui a eu lieu avant-hier entre Antoine et votre mari. Vous avez appris de la sorte quel but difficile poursuit ce jeune homme ; il faut l'y aider, je vous l'ai déjà dit hier à Greenwood. Je dois ajouter, aujourd'hui, que vous ne sauriez croire comme il appartient surtout à votre mari de lui tendre généreusement la înain.
— Pourquoi ne le ferait-il pas? demanda Gertrude ~ M. Rosenwalleu y est mal disposé. Lès n<ri&les et
Ders sentiments qu'Antoine a exprimés devant lui Tont blessé.
— En quoi cela se peut-il, monsieur? En quoi des sentiments comme ceux dot\t Antoine est animé ont-ils pu froisser mon mari? le croyez- vous, par hasard, incapable de les comprendre et de les apprécier?
— A Dieu ne plaise, madame, que j'aie de M. Rosenwallen une telle opinion 1 Mais enfin, il est peu disposé en faveur d'Antoine. Vous sentez-vous la force de vaincre ses scrupules et son antipathie?
— Oui, certes, monsieur, et surtout si vous voulez me dire bien franchement d'où vient votre subite amitié pour Antoine, ou plutôt, ce qui m'expliquera tout, comment je vous ai rencontré, à Greenwood, devant la tombe de Constantin?
— Bien volontiers, madame, car cette chère mémoire est le rendez-vous de toutes nos affections. Vous soùvient-il d'un ami de Constantin, fidèle à son cœur comme un chien Test à son maître, d'un ami que vous aimiez également, qui vous apporta les adieux du pauvre proscrit? Cet ami...
— C'est vous! s'écria Gertrude en embrassant Hermann avec une effusion enthousiaste. Et je ne vous ai pas reconnu, et j'ai pu vous haïr, même une minute!...
— Il est possible que vous ne m'ayez pas reconnu, car je suis vieux de dix-huit ans de plus, vieux des i&alheurs et de la mort de ce pauvre Constantin, vieux surtout par le poids d'un secret découvert trop tard! — Vous souvient-il également, continua Hermanti,
Bh LE TRONE D'ARGENT
d'une jeune orpheline adoptée par Constantin, adoptée à l'avance par vous, et qui était restée livrée à tous les hasards de la vie ?
— Oui, fit Gertrude en pâlissant, et c'est elle qui... Un sanglot étouffa la parole sur les lèvres de madame Rosenwallen.
— Lorsque Constantin fut mort, reprit Hermann, la pauvre chère enfant devint véritablement orpheline une seconde fois. Je continuai le bienfait de mon excellent ami, j'adoptai Lucie à mon tour, et quand elle fut en âge d'être mariée, quand je lui présentai le mari que âans ma conscience je lui avais choisi :
« — Vous disposez de moi sans me consulter, me répondit-elle ; mon choix à moi est fait.
V — Est-il donc quelqu'un que vous aimiez et préfériez, Lucie? lui demandai-je.
t — Oui.
» — Qui donc? nommez-le, celui-là sera votre mari.
» — C'est vous, me dit-elle. Celui qui fut pour moi un si bon père et un si bon ami, ne sera-t-il pas le meilleur des maris? et avec qui aurai-je le droit de causer, plus qu'avec vous et à toute heure, .de notre excellent Constantin? •
Malgré la différence de nos âges, j'épousai Lucie.
Madame Rosenwallen dressa la tôle et regarda Hermann avec une sorte d'épouvante.
— - Lucie, reprit le vieil Allemand trop attendri en ce moment pour avoir pris garde à l'émotion de Gertrude, Lucie mourut un an après notre mariage, en donnant le jour à Rosa.
— Alors Rosa est donc la petite-fille de l'assassin de ma sœur? s'écria madame Rosenwallen en se dressant avec une énergie de lionne.
C'était au tour d'Hermann à pâlir, à trembler.
— Silence ! madame, s*écria-t-il en saisissant 6ertrude par les deux bras.
Ses doigts serrèrent si fort la malheureuse femme qu'elle retomba sur son siège en poussant un cri déchirant qui retentit <]ans la maison comme un éclat d'orage.
A ce cri, Rosa était accourue épouvantée. Voyant l'état de Gertrude, elle s'était avancée pour lui porter secours. Madame Rosenwallen, au contact de la jeune fille, dégagea brusquement sa main que tenait Rosa, et recula sa chaise avec une sorte d'épouvante. Tous ces mouvements rapidement et énergiquement exécutés, trahissaient la haine subite qui était née dans Tâme de Gertrude contre cette pauvre enfant, et la répulsion insurmontable qu'elle éprouvait à sa vue.
Rosa, ne comprenant pas le vrai sentiment qui faisait agir madame Roseuwallen, demeura tout embarrassée, rougissante, étonnée devant cette fuite et ces frissonnements, dont elle se voyait la cause, sans la pouvoir préciser. Emue et troublée en même temps, elle détourna la tête, porta la main à ses yeux, puis se jeta dans les bras d'Hermann en sanglotant.
-^ Oh ! mon père! murmura la pauvre petite, qu'ai-je donc fait à madame Rosenwallen ?
Hermann, devant la douleur de Rosa, sentit une terrible colère lui monter au cœur. Il pressa convul-
1^6 LE tRdlJÎE D'ARGENT
vivement la tète de sa fille contre son sein, et d'une voix vibràûte :
— Madame 1 s'écria-t-il...
Il y avait quelque chose de si solenfiel et de si menaçant à la fois dans la façon dont Hermann accentua ce seul mot, que Rosa et Gertrude tournèrent en même temps vers lui leurs pâles visages et leurs regards chargés de larmes.
— Mon père ! murmura Rosa instinctivement qu^âllezvous dire ?
Hermann, par l'effort d'une volonté énergique, arrêta sa pensée et sa parole sur la pente où le premier mouvement de son indignation les avait lancées.
— Non, se dit-il, gardons cet effroyable secret pour moi. — Et, embrassant Rosa avec effusion : — Retiretoi, ma fille, lui dit-il. — Gomme la pauvre enfant hésitait : — Va donc, ajouta-t-il; me voilà calme, tranquille, et d'ailleurs ne crains-tu pas que je m'emporte contre une femme?
Rol^a sortit lentement sans même jeter un regard sur madame Rosenwallen.
Quand il fut seul avec Gertrude, Hermarin, s'approchant d'elle, lui dit à voix, basse et sur ce ton qui change les paroles en lanières ou en fers brûlants :
— Trouvez-vous donc, madame, que cette pauvre enfant ait du sang aux mains et sur le visage? sa candeur que vous pouvez deviner, sa douceur d'ange que von ignorez, mais que je vous cautionne^ ses malheurs enfin, vous devraient inspirer de la sympathie et non d(
la haine. Vons pouvez Fembrasser, madame, sans que vos lèvres se souillent.
— Monsieur, dit Gertrude en éprouvant un retour soudain, je n'ai pas été maîtresse de ce mouvement que vous condamnez. C'est moins, veuillez bien le croire, la présence de mademoiselle Rosa que le souvenir toujours horrible pour moi du meurtre de ma sœur, qui m'a impressionnée à ce moment-là. Songez donc, monsieur» que j'ai assisté à ce spectacle sanglant, et que j'ai passé toute une nuit sur le sein de ma pauvre sœur morte !
Hermann était partagé, alors, entre une profonde douleur et une sourde colère, qu'il s'efforçait de ne pas laisser éclater. Ce vieillard avait une puissance à se maîtriser qu'explique la volonté énergique avec laquelle il voulait atteindre son but.
— Soit, madame, reprit-il après un moment, je comprends votre émotion; vous ne songerez pas cependant à vous venger sur une pauvre innocente d'un crime dont l'odieux auteur. ...
Hermann s'arrêta, puis reprit avec l'intention de détourner sa pensée du courant où il la sentait entraînée.
— Comment avez-vous appris ce terrible secret
— Ce que la justice ne parvient pas à découvrir, le hasard le révèle à un moment inattendu. A peu près vers l'époque dont vous partiez, où mourut votre femme, on trouva aux frontières de l'Ouest le cadavre d'un homme, et sur cet homme des papiers qui attestaient son identité : c'était AUkirch. Parmi ces papiers, une lettre adressée à l'attorney-général, et dans laquelle, poussé par le remords, AUkirch avouait son crime, dont
il (lemaDdait pardon à Diea et aux hommes... • N'est-ce pas cela que vous saviez également, monsieur Hermann?
— Oh! c'est cela, c'est bien cela! répondit le vieillard d'une voix suffoquée.
Hermann fut seul à comprendre combien, en ce moment, il était généreusement sublime. II se fit même une sorte d'illusion sur les sentiments qu'il venait de montrer pour se croire le droit de dire à madame Rosenwallen :
— Ce secret, Madame, vous ne le révélerez jamais à Rosa, n'est-ce pas? Et vous me laisserez le soin d'en instruire Antoine quand je jugerai le moment opportun? Mais écartons un peu notre pensée de ces lugubres son-> venirs. En vous demandant cet entretien, je ne prévoyais pas que le côté dominateur vous appartiendrait. Venons au but que je m'étais proposé. M'écoutez-vou6, Madame?
— J'écoule, M. Hermann.
— Il s'agissait pour moi^ Madame, de vous exposer Famour d'Antoine pour Rosa et de Rosa pour Antoine ; comme père, j'ai donc le désir très vif qu'Antoine réussisse dans ses généreux projets. Je me proposais en me faisant connaître à vous, de justifier à vos yeux Tardente affection que je lui porte; enfin. Madame, je voulais, sans douter cependant de vos intentions, sonder vos sentiments à l'égard de ce jeune homme, et vous dire...
— Quoi donc? demanda (îertrude.
— Que vous pe çavez pas encore combien il est da
devoir de votre mari d'aider Antoine de tout son pouvoir.
— Je ne comprends pas bien, balbutia Gertrude qu'intimida le ton d'autorité avec lequel Hermann avait prononcé ces paroles.
— Vous avouerez au moins que Rosenwallen doit beaucoup au neveu, après avoir hérité du bonheur de l'oncle ; et en parlant de bonheur, c'est de vous qu'il s'agit. Madame. J'ajouterai que votre devoir à vous également est d'user sur votre mari de toute l'influence dont vous êtes capable pour le décider à entrer dans la voie de la générosité envers Antoine. Ce n'est plus un père qui parle en ce moment par ma bouche, c'est un juge! ,
— Un juge ! fit Gertrude en regardant Hermann avec étonnement.
^ Oui, un juge, Madame; vous pourriez suspecter mon insistance s'il ne s'agissait que de l'amour d'An* toine pour Rosa; mais puisqu'il y a en jeu un acte de justice à accomplir, une réparation à obtenir pour l'héritier courageux de Constantin, il me semble que j'ai le droit de dire que c'est en juge que je parle... Enfin, Madame, puis-je compter sur vous pour arriver au but que j'ai, que nous avons en vue?
— Vous pouvez compter sur moi, Monsieur.
Un moment de silence succéda à cette conversation. La pensée de Gertrude, absorbée dans une rêverie ardente, roulait sur une pente tout opposée à celle qu'elle devait naturellement suivre. Sa préoccupation ne se trahissait extérieurement que par des frissonnements
et par des commotions nervenses. Rosa et ÂDtcine en étaient Tobjet, Antoine surtout que Gertrude aurait voulu savoir détaché d'un amour qu'elle ne voulait pas croire assez profond déjà pour qu'il ne fût pas possible d'y jeter le trouble et de le rompre tout â fait. Gertrude avait fondé sur le neveu de Constantin des espérances que I^ermânh n'avait pas soupçonnées.
Celui-ci contemplait Gertrude d'un œil pénétrant. Oii eût dit qu'il devinait toutes les pensées qui s'agitaient sous le front de madame Rosenwallen, car selon l'impression qui«e manifestait sur le visage de la malheureuse femme, Hermann souriait, levait les épaules oa fronçait le sourcil ; il comprit quel combat se livrait dans le cœur et dans l'esprit de madame Rosenwallen.
— Madame, dit-il tout-à-cou{) à Gertrude, notre conversation a été assez grave et assez sérieuse pour qu'elle vous devienne matière à réflexions, je le comprends; mais permettez-moi d'ajouter un mot avant que nous nous séparions. — Croyez bien, madame, que ce mot n'est point une menace, mais un conseil : de tout ce qui s'est dit entre nous, ne vous rappelez que l'obligation où vous voilà d'aider Antoine, pour satisfaire à une dette de souvenir, et pour assurer son bonheur.
— • Aviez-vous douté, Monsieiïr, de la conscience que j'ai de mon devoir?
— Je vous disais tout à l'heure, reprit Hermann, qu'il n'y avait dans mes paroles aucune menace indigne de moi ; j'ai omis d'ajouter que ces paroles ne comportaient non plus aucun reproche. Je voudrais donc que
Lfi TRONE D'ARGENT Ôl
VOUS vissiez surtout dans mon insistance la preuve de Taffection que je porte à Antoine et de la confiance que j'ai en vous. Vous savez à présent de quelle nature sont ]es liens qui nous unissent, et combien doit être profond mon attachement à ce jeune homme. Je n'oublie pas non plus, Madame, — et en disant ces derniers mots Hermann pressa avec tendresse les mains de Gertrude dans les siennes, — je n'oublie pas que de vous à moi il existe des rapports d'une ancienne amitié que rien ne devra briser, pas même...
Hermann n'acheva pas ; ses yeux se mouillèrent de larmes, et il détourna la tête. Gertrude avait deviné la pensée qui venait d'expirer sur les lèvres du vieillard; elle se repentit au fond du cœur du mouvement de répulsion qu'elle avait manifesté au contact de Rosa, et , qu'elle n'avait pas su maîtriser.
— Je vous demande pardon, M. Hernjann, murmura-t-elle, j'ai été injuste et cruelle envers votre fille : je réparerai cette cruauté et cette injustice en lui témoignant désormais toute l'affection dont elle est digne, et en accomplissant avec un absolu dévouement la mission que vous me commandez ; je n'aurai nul effort à faire pour cela.
— Merci, Madame, — dit Hermann dont le visage rayonna tout-à-coup de contentement. — Ahl vous me comblez véritablement de joie en parlant de la sorte 1... Et vous verrez, vous verrez combien celte pauvre enfant mérite qu'on l'aime... vous verrez que cette bonne petite créature n'a que de l'innocence dans l'âme, et que ce serait un crinie de la faire souffrir. . . Voulez- vous
l'embrasser avant que de partir? Vous réparerez par ua baiser tout le mal que vous lui avez fait...
Et sans attendre la réponse de madame RoseDwallen, Hermann ouvrit la porte de la pièce où s'était retirée Rosa. La pauvre enfant, en quittant le salon, après la scène qui Pavait si profondémient émue, s'était jetée dans un fauteuiUet, lé visage caché dans ses deux mains, elle n'avait cessé de sangloter.
— Viens, ma fille, lui dit Hermann.
Rosa dressa la tête. En voyant le calme qui régnait sur les traits de son père, elle sentit ses larmes s'arrêter tout-à-coup, et un sourire charmant s'épanouit sur ses lèvres. Elle se leva vivement et courut se jeter dans les bras du vieillard :
— Qu'y a-t-il, mon père? murmura- t-elle. Hermann en déposant un baiser sur le front de la
jeune fille, lui montra Gertrude :
— C'est madame Rosenwallen, dit-il à Rosa, qui désire te demander pardon du chagrin qu'elle t'a, involontairement, causé. Va la remercier de celte bonne pensée et recevoir d'elle l'assurance de 1^ sincère amitié qui est au fond de son cœur. '
Comme Rosa paraissait étonnée et hésitait à se séparer de son père, celui-ci la conduisit auprès de madame Rosenwallen qui demeurait à sa place, immobile, le regard fixé à terre. Elle semblait môme étrangère et désintéressée à la scène qui se passait devant elle.
— Voilà ma fille, lui dit Hermann, qui vous tend sa main et son front.
A la voix d'Hermann, Gertrude frissonna et parat
s'éveiller comme d'un rêve où son âme tout enliëre était absorbée. Elle leva les yeux surRosa. En contemplant ce frais et gracieux visage encore mouillé de larmes, le sourire moitié triste, moitié suppliant qui errait sur les lèvres de la jeune ûlle, ses traits candides et naïfs, madame Rosenwallen ressentit une vive émotion. Sans quitter le siège où elle était assise, elle prit Tune des mains de Rosa et voulut la porter à ses lèvres, en murmurant bien bas et entre deux sanglots qui s'échappèrent de sa poitrine, un vague pardon à peines articulé. Mais Rosa avait prévenu cet élan et s'était agenouillée devant Gertrude, en l'enveloppant de ses bras.
Madame Rosenwallen releva la jeune fille, et se dressant, pâle comme une statue, elle fit un mouvement pour récarter, mais vaincue par un sentiment de juste pitié qui envahit tout-à-coup son cœur, elle saisit dans ses deux mains la tète de Rosa, y déposa un baiser, et retomba sur son siège en s'écriant :
— Pauvre enfant ! pauvre enfant!
Hermann ^suivait avec anxiété les détails de cette scène. Au mouvement qu'avait fait d'abord Gertrude pour éloj^ner d'elle Rosa, les battements de son cœur s'étaient airrélès; mais, après fes caresses qui venaient d'attester le repentir sincère de madame Rosenwallen, il se sentit attendri, et ce vieillard si fier, si ferme, si énergique, se prit à pleurer comme un enfant.
— Merci, Madame, dit-il à Gertrude en s'approchant " lie affectueusement, je vous aime doublement main-
ant; vous venez de vous montrer à moi bonne, ino'^'ute et grande, comme je vous avais rêvée toujours!
Rosa, coutinua-t-il en se tournant vers sa fille, aime et vénère madame ftosenwallen comme tu eusses vénéré et aimé ta mère.
— De grâce, monsieur Hermann, dît Gertrude après un moment de recueillement, laissez-moi partir, car j'ai hâte d'embrasser mes filles... J'étouffais ici, ajontat-elle, quand elle fut sortie de Pappartemeut, jamais cœur de femme u'a soutenu une lutte pareille à celle où je viens d'être vaincue ! . : .
Aprèsîérdépârt de madame Rosenwallen, Rosa, tout impressionnée encore des émotions par lesquelles elle avait passé, ne songea pas à questionner son père. Mais le soir, elle lui dit d'un ton naïf :
— Qu'avais-je donc fait à madame Rosenwallen ? Vous m'aviez toujours parlé d'elle en termes si sympathiques, que je m'étais accoutumée, à l'avance, à l'aimer, je ne croyais pas qu'elle pût me haïr. J'ai bien souffert, mon père, et j'ai été à la fols bien heureuse aujourd'hui!...
— Pauvre chère petite, répondit Hermann en souriant à cet épanchement de sa fille, ne crains plus rien dans l'avenir : tu mérites d'être aimée, et tu seras aimée de tout le monde !
Hermann, convaincu d'avoir gagné Gertrude, dont rinfluénce s'ajouterait encore à l'ascendant qu'il avait conquis sur Rosenwallen, ne doutait plus du succès de ses projets.
Le grôcer et sa femme étaient désormais deux instruments dociles soumis à toutes ses volontés.
Les relations qui éontinûèrent d'exister entre tous tes persônniages de cette histoire semblèirent, d'abord,
donner raison aux calculs d^Hermann; mais, bientôt les . faits vinrent lui prouver qu'il s'était trompé ou qu'il était irahi.
L'amitié de Gertrude pour Rosa ne s'était pas démentie, en apparence du moins ; mais la vive affection qu'elle avait témoignée à Antoine, semblait au contraire s'être refroidie peu à peu. 11 y avait là un mystère que Hermann ne s'expliquait pas et qu'il s'étudiait à approfondir.
Hermann avait oublié de compter avec la puissance des souvenirs qui s'étaient si vivement éveillés dans le cœur de Gertrude, avec les engagements qu'elle avait pris vis-à-vis de la mémoire de Constantin, de réparer envers Antoine les malheurs du passé. Madame Rosenvallen, vaincue dans sa lutte contre Hermann, se sentant incapable de lui résister ouvertement, avait employé, pour arriver à son but, la tactique de l'impassibilité et de l'inertie. Elle avait apporté dans ses calculs une patience héroïque; au risque de mériter l'indifférence d'Antoine, et de s'exposer à la colère d'Hermann, elle avait joué la comédie d'amitié la plus habile et la plus dangereuse en même temps.
08 LE TRONE D'ARCENT
vn
Rosenwallen s'était montré très-généreux et trèsgrand dans l'appui qu'il avait prêté à Hermann pour créer un établissement à New- York. Il avait tenu au-delà
peut-être de ses promesses. Grâce au crédit et à la protection d'une maison aussi riche et aussi puissante que la maison Rosenwallen, Hermann avait rencontré de nombreuses sympathies dans la cité impériale, et au bout de six mois environ, il était, comme on dit, dans une excellente passe pour arriver à la fortune.
Rosenwallen n'avait pas marqué les mêmes bonnes dispositions en faveur d'Antoine. Il semblait n'avoir voulu que se mettre à peu près en règle avec sa conscience. Le patronage qu'il accordait à Antoine était comme dis^ simulé et honteux. Autant Rosenwallen affectait de proclamer la confiance dont il honorait la maison Herjnann, autant il montrait de froideur à l'égard d'Antoine, jusqu'à nier même qu'il fût pour quelque chose dans les débuts du jeune négociant. Il affichait envers lui une sorte de dédain, et quelquefois de pitié sur la folle idée que celui-ci avait eue de venir s'établir à New- York. Rosenwallen ne passait jamais devaot le magasin d'Hermaun sans y entrer bruyamment, causant haut et vivement de ses affaires, afin que les assistants l'enten-
disssent et fissent fond sur ses paroles pour en tirer des conclusions favorables au vieil Allemand; il évitait, au contraire, le voisinage d'Antoine et même se détour* naît de son chemin pour ne pas le rencontrer. On eût dit d'une conspiration de Rosenwallen pour amener la chute d'Antoine.
Ce calcul était bien réellement dans la pensée de Rosenwallen, et avait fini par frapper Hermann, qui s'était gardé de communiquer cette triste découverte au pau* vre jeune homme.
— Ne vous découragez pas, mon ami, lui disait-il; au contraire , restez dans Thumble et injuste condition qui TOUS est faite, né désespérez pas, attendez Toccasion. Et, d'ailleurs, ne suis- je pas là? Est«ce que ma fortune ne vous prendra pas à sa remorque? Et si, dès aujourd'hui je ne comble pas la lacune que Rosenwallen laisse dans les promesses qu'il m'avait faites pour vous, c'est que je ne pourrai encore que m'affaiblir sans vous donner de la force. Mais prenez patience, et n'irritez pas Rosenwallen.
Hermann avait tenté des démarches auprès du grocer dans Tintérét d'Antoine; mais il l'avait trouvé si indifférent d'abord à l'endroit de son recommandé, puis si impatienté qu'on lui en parlât, qu'il avait jugé à propos de ne paraître plus prendre le parti de ce malheureux jeune homme. Il s'était adressé à madame Rosenwallen, en lui rappelant en vain ses anciennes promesses restées sans résultat.
Madame Rosenwallen dont l'antipathie pour Hermann n'avait fait que s'accroître, condamnée à un silence qui
loi était odieux, subissait avec uue secrète répugnance la présence de Rosa. Dans ses colères concentrées^ elle ne la désignait jamais que sous le nom de c petite-fille d'un assassin. »
Gertrude n'avait fait en réalité aucune démarche auprès de son mari eu faveur d'Antoine. Elle avait compté que rinsuiGsance du concours de Rosenwallen, en frappant son protégé d'impuissance au début de ses entreprises commerciales, le rendrait, par le découragement et la crainte de l'insuccès, docile à tomber dans le piège qu'elle lui réservait.
En effet, Antoine en était arrivé à cette linaite dn découragement qui touche au désespoir. II était dans ces tristes dispositions, dont les conseils et l'amitié d'Hermann ne parvenaient pas à le relever, lorsqu'il reçut un billet de Gertrude qui l'invitait à se reôdre chez elle.
Antoine n'avait pas visité madame Rosenwallen depuis plus d'un mois; il avait évité de la rencontrer, de peur de se laisser aller à lui reprocher sa froideur et sou manqiie de foi dans les engagements pris à son égard. Il se blâmait par instants de cette négligence, s'accusaot d'ingratitude; puis quand il rapprochait les témoignages d'attachement et de respect qu'il avait toqjours mon^ très à Gertrude, de la conduite de celle-ci, il se deman-* dait qui de lui ou de madame Rosenwallen était réelle^ment coupable d'ingratitude et d'oubli?
Antoine se trouvait, alors, innocent et quitte envers cette femme qu'il avait aimée d'une affection si vive et si douce ; sa fierté prenait le dessus , il se résignait au
LE TRONE D'ARGENT Oft
triste sort qu'on lui faisait, et armait son cœur du courage des égoïstes pour traverser les épreuves auxquelles il se trouvait en butte.
La tendresse naïve de Rosa le consolait et le fortifiait, il est vrai ; et sans les joies pures qu'il trouvait auprès de cette candide jeune fille, il eût renoncé à tous se$ projets, à toutes ses espérances d'avenir.
Antoine était en proie à un de ses plus violents accès de désespoir, au moment où la lettre de Gertrude vint frapper à son cœur, en lui rappelant à la fois Tamitié et le$ torts de cette ingrate protectrice. Antoine hésita un instant ; un terrible combat se livrait en lui. Courrait-il à bras ouverts au-devan,t de Tamitié repentante, ou pui)|rait'il Toubli de Gertrude, en se montrant fier jusqu'à refuser tout pardon ? 11 obéit au meilleur des deux sentiments et se rendit chez madame Rosenwallen. Il était pâle et ému en entrant dans la pièce où l'attendait Gertrude, plus émue et plus pâle que lui. Antoine ne résista pas longtemps aux élans de son cœur. A la porte, il s'était composé un visage froid et des attitudes fières et hautaines ; en apercevant madame Rosenwallen, il se précipita à ses pieds et couvrit ses mains de larmes. Il y avait dans les sanglots, dans les caresses et dans le regard d'Antoine, plus de reproches et de repentirs que ses lèvres n'auraient pu en articuler.
Madame Rosenwallen avait deviné tout ce qu'Antoine ne voulait point lui dire. Elle fut frappée, en môme temps, des traces que la lutte et le découragement avaient laissées sur le visage de ce pauvre jeune homme; elle s'accusa intérieurement du mal et des souffrances qu'elle
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lui avait causés. Si Gertrnde, en se confessant dans sa conscience, n'avait pas été dominée, à ce moment-là, par le rêve ardent qu'elle poursuivait pour le bonheur d'Antoine, tel qu'elle l'avait compris, elle lui eût demandé pardon, à deux genoux, de toutes les larmes qu'il avait versées.
Mais madame Rosenwallen redevint tout à coup implacable et maîtresse de son émotion ; elle fit asseoir Antoine à ses côtés, et, après quelques minutes d'un silence grave, elle dit au jeune homme, sur un ton très vif et avec un accent moitié caressant, moitié fébrile :
— Vous voilà, mon pauvre enfant, face à face avec une de ces épreuves de la vie où vous devez apprendre à distinguer vos vrais amis de ceux qui ne le sont que de nom et de montre.
— Vous avez raison. Madame ; mais qui pourra m'éclairer dans cette voie où je suis engagé? Hermann...
— Ne me parlez pa:^ de cet homme, interrompit Gertrude.
— Et pourquoi? il est mon ami, mon seul ami^ puisje dire.
— Je ne saisquel est son but, reprit Gertrude ; mais s'il n'a pas indisposé M. Rosenwallen contre vous, lia bien certainement détourné à son profit la bienveillance que mon mari vous eût montrée, à n'en pas douter.
— Je crois Hermann incapable d'un si lâche égoïsme; quant à M. Rosenwallen..^
— M. Rosenwallen, fit Gerlrude, a été prodigue au
delà de toute expression, en faveur de M. Hermann ; de telle sorte, d'après ce qui m'est rapporté, que M. Hermann est en voie de faire une rapide fortune. Eh bien I a t-il songé seulement à vous tendre la mam ?
— S'il ne Ta pas fait, Madame^ c'est qa!il ne le peut pas^ Vous le jugez mal, je le crains.
— C*est un faux ami !
— Vous me permettrez d'ajouter que M. Rosenwallen est au moins plus coupable que lui. Vous-même...
— Assez, Antoine! s'écria Gertrude en saisissant vivement les deux mains du jeune homme ; vous allez commettre une mauvaise action en m'accusant.
— Loin de moi la pensée de vous condamner t Cependant....
— Je n'ai pas fait ce que je devais, je n'ai pas tenu ce que j'avais promis, allez- vous dire n'est-ce pas? C'est M. Hermann qui parte par votre bouche en ce moment.
— Une fois pour toutes, Madame, murmura Antoine avec une dignité froide et calculée, je vous supplie de ne point accabler Hermann en ma présence. Vous savez quelle amitié il me porte, et de quel dévoûment il est capable pour moi. L'accuser, ainsi, de fautes ou plutôt de crimes dont il n'est pas coupable, c'est me blesser dans la religion de mon amitié.
Gertrude montrait une certaine impatienceen écoutant Antoine parler de la sorte. Elle venait de mesurer toute la profondeur et toute l'étendue de l'attachement d'Antoine pour Hermann, eiil ne lui échappait point queRosa devait être pour beaucoup dans cette affection. Elle en
fat irritée, comme devant un obstacle qui pouvait bieR déjouer ses calculs. Les sentiments qui dominaient madame Rosenwallen n'avaient pointéchappé à Antoine.
— Je m'étonne moins à présent, reprit-il, de la mauvaise opinion que vous avez d'Hermann ; je m'aperçois bien que vous lui portez une haine dont je ne n'explique ni Torigine, ni la cause. Vous êtes prodigue débouté envers mademoiselle Rosa, vous avezlaissé, sans doute contre votre gré, se former des liens d'intimité entre elle et vos filles, enfin, vous avez rendu à Hermann, en apparence seulement, paraît-il, les privilèges d'une amitié qui remonte à vingt ans ; vous n'avez eu pour lui, jusqu'à ce jour, que des sourires, des témoignages d'affection, et vous le calomniez, vous l'outragez daus le lôte-à-tôte avec son meilleur ami! Je ne vous comprends pas, Madame, ou j'enteuds mal peut-être; veuillez vous expliquer.
Cette réponse d'Antoine, sérieusement et sèchement dite, avait fait monter le rouge au visage de' Gertrude. Elle comprit le danger de laisser la conversation sur cette pente où elle aurait trop d'efforts à faire pour se défendre, sans parvenir peut-être à justifier les coupables contradictions dont l'accusait Antoine, entre la haine qu'elle ne dissimulait pas contre Hermann, et ses hypocrites tendresses envers le père et la fille. Madame Rosenwallen se décida à déchirer les derniers voiles qui couvraient sa pensée et ses projets depuis si longtemps mûris.
— Vous êtes sévère pour moi, Antoine, dit-eUe ; plus sévère que je ne le mérite et qu'il ne vous est
même permis de Têtre à mon égard. Vous exigez que je me justifie, je yais le faire ; vous voulez que je sois franche, je vais l'être, enfin ; car vous avez eu raison de le dire, je suis coupable d'une chose : je suis Coupable d'hypocrisie dans les témoignages d'amitié que j'ai prodigués à M. Hermann et à sa fille.
•^ Mon Dieu ! s'écria Antoine vivement impressionné, qn'ai-je entendu !
— Mais vous, Antoine, je vous aime toujours, et je veux vous prouver, aujourd'hui, que j'ai bien pour vous cette affection d'une mère et d'une amie que vous méritez et que vous étiez, ajouterai-je, en droit d'exiger de moi. Antoine, voulez-vous compter dès demain au nombre des plus riches négociants de New-York ? voulez-vous devenir l'associé, enfin, de M. Rosenwallen?
Le rouge de la joie montât au Visage d'Antoine, et, regardant Gertrude avec une sorte d'étonnement hébété : .
— Vous pouvez faire tout cela pour moi ^ Madame ? demanda-t-il.
-^ Oui, mon enfant, je le puis, je le veux et je le dois.
— Comment celasse pourrait-il, ou plutôt quelle condition y mettez-vous ? Oh ! pourvu que ma conscience n'en soit point troublée, pourvu qu'ensuite j'aie encore le droit de marcher la tête haute, dites cette condition et je l'accepte, et je vous remercierai les deux genoux en terré.
— Antoine, vous ne devez pas penser que je vous
fasse jamais souscrire à aucune condition que votre âme réprouve. Eh bien ! mon enfant, pour arriver au bot que je vous faisais entrevoir, acceptez de ma main un don qu'une mère est toujours envieuse de confier au cœur d'un honnête homme. Antoine, ma fille Betzy a dix-sept ans» prenez-la pour femme, et ce que M. Rosenwallen a refusé, pour je ne sais quelles raisons, à un étranger, il ne le refusera pas à son fils. Quant à moi, mon enfant, ce sera la réalisation du plus cher et du plus ambitieux de mes rêves que de vous assurer, avec la richesse, un bonheur que je vous garantis. Pouvaisje faire moins pour vous et devais-je moins à la mémoire 'àe notre pauvre Constantin ?
Antoine, étourdi par la proposition qui venait de lai être faite, n'avait pas songé à interrompre madame Rosenwallen. Il resta muet, longtemps même après que Gertrude eût fini de parler.
— Antoine, dit-elle, vous ne répondez pas? Antoine, réveillé de sa surprise, se recueillit un instant ; puis, d'une voix émue :
— Madame, dit-il, vous m'avez touché profondément en me tenant le langage que je viens d'entendre. Vous me prouvez ainsi une affection dont je suis fier... Mais...
— Qu'allez-vous dire, Antoine? demanda Gertrude en frissonnant.
— Je vais vous parler avec toute la franchise que me commandent mon cœur, ma conscience et ma reconnaissance pour vous.
— Refusez-vous? s'écria madame Roseawallen en
levant sa tête pâle.
— Avant tout, que votre orgueil de mère ne soit point froissé de ce refus, Madame ; car votre fille, cette jeune et belle Betzy, est digne d'être aimée comme on aime les anges, et s'il était permis de se choisir sur terre une sœur, je la voudrais comme Betzy pour faire la joie de ma vie. Que ce refus n'apporte aucun nuage, Don plus, à votre amitié pour moi, car je vous aime de la plus tendre et de la plus sainte affection ; mais je ne puis, je ne veux, je ne dois point accepter Betzy pour ma'femme.
Madame Rosenwallen écoutait, le regard morne, fixé au parquet et les mains croisées sur ses genoux. Elle subissait comme une torture cette réponse d'Antoine.
— Madame, continua celui-ci en prenant une des mains de Gertrude, qu'elle lui laissa presser, sans paraître sensible à cette marque d'amitié, j'ai deux raisons bien graves pour agir ainsi. Vous les savez, je crois, toutes les deux; seulement, vous n'avez pas cru, vraisemblablement, qu'elles fussent si absolument maîtresses de mon âme , de ma volonté , de ma vie. Eh bien ! Madame, ou je mourrai à la tâche, ou la fortune que je ferai, si jamais j'en fais une, est destinée à réhabiliter la mémoire de mon pèrel En acceptant de devenir le mari de votre fille, je n'aurai, au bout de ma carrière, que mon dénuement d'aujourd'hui à lui offrir; et cette fortune que j'aurais acquise à l'ombre de celle de M. Rosenwallen serait, à mes yeux, un vol commis au préjudice de vos enfants. Ce serait prendre dans la caisse de votre mari ce qui appartient à ses filles. Ensuite, Madame, j'aime Rosa,
de toutes les forces de mon âme. Celle-là, panvre comme moi aujourd'hui, a accepté, avec Tayeu démon amour, le triste avenir que je lui offre. Je ne détournerai pas un dollar de sa fortune; elle me prendra, au jour de notre union, pauvre comme je le suis, comme je le serai toujours. Si le ciel favorise et bénit les héroïques cffortâ de son vénérable père, elle sera riche pour nous deux, elle ne me reprochera point de ne Tétre pas; si la fortune lui échappe, nous unirons nos fatales destinées, et nous trouverons, j'espère, dans une affection mutuelle et également profonde, une compensation à nos malheurs. Voilà pourquoi. Madame, je refuse et la richesse que m'offre votre main^ et le dépôt charmant que voudrait me confier votre cœur de mère.
Au nom de Rosa, Gertrude avait tressailli,, et son regard, tout à rheure éteint dans les larmes, avait pris une expression de colère devant Taveu si simple, mais si énergique, que venait de faire Antoine de son amour pour Rosa. Les lèvres contractées, la poitrine agitée par la tempête de son cœur, elle prononça d'une voix mordante ces mots :
— Vous l'aimez donc bien, cette Rosa?
— Oui, Madan^ie, je l'aime, comme je voxts YtA dit tout à l'heure, de toutes les forces de mon âme, de toute la tendresse dont est susceptible mon cœur.
Le visage d'Antoine rayonnait d'enthousiasme. L'extase de ses traits disait sa pensée bien plus que ne le faisaient ses paroles,^
Madame Rosenwallen était blessée au cœur. Elle baissa la tête, et ses yeux s'anpHrènt de larmes de
LE TRONE D'ARGENT m
rage. Elle demeura silencieuse un moment, en tordant ^68 mains, pendant qu'Antoine, calme et heureux, se tenait debout devant elle. Gertrude écoutait gronder en elle une sourde colère qui éclata tout à coup; elle leva tivemetit la tête, et, regardant Antoine en face :
— Croyez-vous donc cette Rosa digiîè d'un tel a- Tiiodr?
— Ah ! Madame 1 s'écria Antoine, pourquoi ce doute injurieux que vos lèvres viennent d'articuler?
La haine de madame Rosenwallen contre Hermann et sa fille était surexcitée à ce moment par la rage qtie lui inspirait le refus d'Antoine. C'était moins parce qu'Antoine repoussait une union avec Betzy que Gertrude s'indignait, qu'à cause de la victoire de Rosa sur Betzy, et uniquement parce que la rivale heureuse de sa fille était Rosa.
Aucun ressentiment maternel n'agitait Gertrude. La répulsion toujours profonde qu'elle avait éprouvée pour Rosa depuis la révélation que lui avait faite Hermann, la rendait inexorable. Peu à peu le cerveau de Gertrude s'était troublé pour arriver à une véritable ivresse de liaine contre la pauvre enfant. Rien ne semblait plus la retenir j elle n'était plus maîtresse ni de sa pensée, ni de sa parole. Elle se sentait alors entraînée à la vengeance aussi facilement que d'autres à l'assassinat, dans ces moments de trouble et de désordre intellectuel.
— Vous me demandez, dit-elle, pourquoi je doute que Rosa soit digne de votre aniour? Eh bien ! savezvous qui elle est, cette enfant si aimée du neveu de Constantin Roche? Savez-vous qui elle est, cette jeune
108 LE TRONE D'^^RGENT
fille à qui vous préférez la nièce d'Amy Wertall, ma sœur assassinée? Ah ! le simple rapprochement de ces noms déroule tout un horrible et sanglant drame devant vos yeux, et vous fait pâlir et trembler...
— Mais, Madame ? balbutia Antoine atterré par Tao cent fébrile de Gertrude.
— Eh bien!., reprit celle-ci... Mais elle s'arrêta court.
La raison parut revenir à madame RosenwalleD, et enchaîna un instant sur le bord de ses lèvres une parole qui devait tuer Rosa. Peut-être alors Timage de la pauvre jeune fille lui apparut-elle dans toute sa beauté naïve^ dans toute sa candeur, dans toute son innocence d'un crime dont elle allait la charger devant Thomme qui Taimait.
— Achevez ! murmura Antoine, écrasé d'émotion et de crainte; achevez, Madame. Je ne puis rien attendre de votre bouche qui doive condamner Rosa à mes yeux, ce me semble...
— Eh bien 1 s'écria Gertrude, Rosa est la petite-fille de rassassin de ma sœur Amy !
— Oh! qu'avez-vous dit là?
Madame Rosenwallen, comme si elle eût conscience enfin de la lâcheté qu'elle venait de commettre, s'était éloignée tout à coup d'Antoine et pleurait dans un coin de l'appartement, le visage caché à la lumière. Quelques instants après, Antoine allant droit à elle :
— Ce que vous m'avez dit là rje peut pas être vrai, Madame. De qui tenez-vous cette horrible révélation.
— ^D'HeVmann lui-même, répondit Gertrude.
— C'est impossible !
— Je vous le jure, et vous devez comprendre, alors ma haine contre lui et mon antipathie pour ROsa.
— Oui, c'est vrai, murmura Antoine accablé. Mais, reprit-il^ quel était le but d'Hermann en vous confiant cet horrible mystère ?
— Je rignore.
^- Ce n'était pas, à coup sûr, dans le dessein que vous trahissiez un tel secret.
Il se promena avec agitation pendant un moment, en proie à une préoccupation fiévreuse.
— Après tout, que m'importe ! s'écria-l-il avec une énergie généreuse, cette pauvre enfant ne saurait être responsable d'un pareil crime t Ames yeux, comme aux vôtres, comme à ceux du monde entier, elle est innocente et pure, et cependant...
Antoine n'acheva pas sa phrase. Il s'assit, et le front appuyé dans ses deux mains, il tourna et retourna longtemps la pensée que renfermait ce mot a cependant.)) Puis il sortit brusquement, laissant Gertrude écrasée d'émotion, peut-être bien de remords, et essayant d'oublier dans une prière sombre le crime qu'elle venait de comniettre.
— Cependant ! — se dit de nouveau Antoine en quittant la maison de madame Rosenwallen... Et le soir, en rentrant, il répétait encore ce mot...
vm
On a vu avec quel élan généreux Antoine avait^ lout d'abord, affranchi Rosa d'une solidarité morale dans le crime dont son grand-père avait été Fauteur ; et cependant sa conscience avait, par un retour coupable mais naturel, entraîné la pauvre enfant dans cette responsabilité. Rosa, si pure, si candide, était devenue tout à coup pour lui la petite- fille d'un assassin, et Antoine, tout en s'accusant de commettre une noire et atroce injustice à l'égard de Rôsa, ne pouvait se défendre d'un seul sentiment de prévention indéfinissable. Il ressentait alors je ne sais quel courage triomphant d'aller se jeter au cou de madame Rosen^aHeny en loi disant :
— Vous voulez bien de moi pour votre enfant, me voici, prénez-moi !
Puis, presqu'au moment dç sortir, Antoine voyait apparaître devant lui l'image de Rôsa désolée, mais calme comme l'innocence, et il retombait dans l'indécision qui agitait son cœur et sa conscience.
Ce qui Tépouvantait surtout dans cette lutte que soutenait son amour contre la formidable atteinte qu'y avaitportéela révélation de madame Rosenwallen, c'était ridé qu'on pût l'accuser d'avoir sacrifié Rosa à l'ambi-
LE THONE D'ARGENT 111
tion de la fortune. CeUe |ieiisée d'un odieux calcul ]e révoltait, et ce fut parPorgueil de son désintéressement, que l'amour d'Antoine pour Rosa reprit peu à peu le dessus, et qu'il triompha de cette répulsion insensée que madame Rosenwallen lui avait suggérée.
Pendant deux jours, Antoine demeura flottant entre les conseils de la raison et les horribles épreuves auxquelles l'avait condamné Gertrude. Enfermé dans sa chambre, il cherchait une solution à ce mot terrible « cependant » qu^il avait prononcé en sortant de [chez madame Rosenwallen.
Pendant ces deux jours, Antoine n'avait point revu Hosa ; il avait évité de rencontrer Hermann. Gertrude l'avait mandé deux fois chez elle, il avait refusé de s'y rendre.
Rosenwallen lui-même, qui avait souscrit avec un empressement inattendu aux projets de sa femme, s'était rendu à là boutique d'Antoine sans parvenir à Je voir, ce qui n'avait point empêché le grocer de confier à quelques amis intimes le mariage prochain d'Antoine avec sa fille Betzy. On comprend qu'il n'en ouvrit point la bouche à Hermann. Ce bruit, cependant, s'était assez rapidement répandu pour qu'il arrivât jusqu'aux oreilles du vieil Allemand et de Rosa elle-même.
— Ce n'est pas possible, avait répondu Hermann à sa fille; ce n'est pas possible I Que Rosenwallen ait songé à accomplir cet acte de justice envers Antoine, je le conçois; mais qu'Antoine ait accepté, ce n'est pas possible, te dis-je 1
Rosa s'inquiétait peu de la question de justice ; elle
ne s'arrêta même pas à l'idée (Tiaterroger son père à ce sujet. Elle ne voyait qu'une chose, Fabandon d'Antoine.
— Mais^ mon père, répliqua-t-elle, s'il est impossible, comme vous dites, qu'Antoine ait accepté ce mariage^ comment se fait-il que, depuis deux jours, il ne soit pas^venu ici, alors qu'il trouvait naguère trop courts les moments . que nous passions ensemble ? Ah ! mon père, je désire me tromper, mai j'ai le cœur plein de sinistres pressentiments.
Depuis deux jours, la pauvre enfant avait passé par toutes les rudes épreuves des illusions déçues, des beaux rêves éteints, des espérances ravagées par la jalousie. Le matin du troisième jour, elle prit une résolution énergique. Exaltée par la fièvre et le délire, elle profita d'un moment où son père était sorti, elle se rendit chez madame Rosenwallen, en se disant :
— Là, je saurai bien la vérité 1
Antoine avait souffert un véritable martyre. La lutte où était engagé son cœur s'était passée entre son amour pour Rosa, — amour dont il n'avait pas mesuré la profondeur encore et qui se révélait à lui tout plein de séduction, de troubles, de combats à briser le corps et l'âme, — et le piège que lui avait tendu Gertrude, )>iége d'affection et de tendresse, d'ailleurs, il le reconnaissait. Mais Antoine ne voulait pas tomber dans ce piège ; son amour pour Rosa le retenait au bord de ce précipice fleuri.
Il sentit bientôt l'impossibilité de porter plus loni temps le poids de cette lutte ; il prit, lui aussi, de son
côté, une suprême résolution, celle de fuir ce -terrible champ de bataille, comprenant bien que vivre ainsi entre Rosa et Betzy, serait un suicide de chaque heure.
Le troisième jour, lui aussi sortit et se rendit chez Hermann, où il arriva quelques instants après que Rosa était partie. Antoine était battu par la fièvre; il avait vécu vingt ans pendant ces deux jours. Hermann, qui aurait pu ne pas le reconnaître, tant le pauvre garçon était changé par les souffrances, ouvrit ses bras à Antoine qui s*y précipita en pleurant.
— Mon pauvre enfant, s'écria Hermann, qu'avezvous ? que vous est-il donc arrivé ?
— Où est Rosa ? demanda Antoine.
— Elle est sortie.
. — Tant mieux 1 murmura Antoine.
Il mentait à moitié à ce moment là .11 eût désiré, au contraire, rencontrer Rosa, et cependant il était heureux qu'elle ne fût pas là. Hermann Itti prit la main avec une affection toute paternelle.
— Antoine , mon enfant, lui dit-il , il se passe quelque chose de sinistre ; vous avez souffert, n'est-ce pas ?
— Oui, yai bien souffert, monsieur Hermann.
En parlant ainsi, Antoine passa la main sur ses yeux et détourna la tète pour cacher ses larmes.
— Eh bien ! mon ami, reprit le vieil Allemand, je vois que ce qu'on m'a dit est. vrai. Vous aimiez ma pauvre fille, il y a eu lutte un moment, merci pour elle; mais l'intérêt l'emporte sur l'amour, vous avez peutêtre raison...
•^ ttQQsieor Hermann...» conunença Antoine. — Eh ! mon Dieu ! qn'y a-t-il d'étonnant à cela I Ce . n'est pas pour la première fois... que les choses se passent ainsi dans le monde. Vous avez voulu me voir avant de vous séparer de nous, me serrer la main» protester de votre amitié^ que je crois sincère ; merci pour moi ! Maintenant, mon cher Antoine, épousez en paix mademoiselle Rosenvrallen; soyez heureux avec elle, je ne puis rien vous souhaiter de plus, et Rosa ne vous souhaitera pas autre chose, croyez-le bien I... Seulement, je me félicite que Rosa ne soit point ici, votre présence l'eàt tuée. Tâchez donc de ne la rencontrer jamais.
— Vous vous trompez, monsieur Hermann, répondit Antoine après que le vieillard eût fini ; je n^épouse point mademoiselle Rosenwallen.
Hermann, qui se promenait à grands pas dans la pièce, ^'arrêta tout court devant Antoine, et, le regardant avec étonnement :
— Vous n'épousez point mademoiselle Rosenwallen? lui demanda-t-il.
— Non, monsieur Hermann, je ne puis épouser une femme que je n'aime point, si charmante qu'elle soit d'ailleurs. Lafemme que j'aime et que j'aimerai toujours, c'est Rosa.
— Alors ? fit Hermann.
Antoine comprit le sens de cette interrogation. Il raffermit sa voix et son cœur; puis, rappelant tout son courage pour répondre à Hermann :
— Et cependant. Monsieur, lui dit*il, je viens vous faire mes adieux.
Lfi TRONE D*AHGENT 115
^— Vous partez ?
— Oui, je pars, monsienr Hermann.
— • le Q^y comprends plus rien !
— La raison que vous invoquiez tout â Pheuré, la iraisoû me commandait peut-être de ne vous point revoir avant notre séparation, cl cependant je n'ai pu résister... C'est un tort, oh ! je le sens en ce moment, car en votre présence, il me semble que ma rësolmion va faiblir; et si Rosa était. là, je ne pourrais plus partir...
— Mon cher Antoine, dit Hermann, me serais-je donc trompé ? Ces souffrances , dont votre visage porte de si profondes traces, ont -elles une autre cause que celle que je leur attribuais ? Vous aim«z toujours Rosa ?
— Toujours !
— Et vous partez ?
— Oui.
— Et où allez-vous ainsi ?
— Je pars pour l'Ouest.
— Et qu'allez-vous faire là, grand Dieu ?
— Est-ce bien la fortune que je vais chercher datife ces pays nouveaux ? Je ne le crois pas, je l'avoue.
~ Eh bien '."alors?
— J'y vais chercher tout simplement l'oubli, la ^lilude, la mort peut-être...
— Antoine ! s'écria Hermann en saisissant vivement le jeune homme par les deux bras, vous êtes fou ou bien vous avez souffert d'un mal bien cruel. Si votre résolution est conforme aux paroles que vous ven^z de
dire, le désespoir seul, et un désespoir incurable, doit vous ravoir inspirée.
Antoine cacha son visage dans ses mains et tomba sur un siège en sanglotant.
Hermann respecta un moment cette émotion de son jeune ami. S'appuyant, ensuite, doucement sur son épaule :
— Âuriez-vous assez de confiance en moi, lui dit-il, pour vouloir bien me confesser votre mal et votre chagrin?
Et, comme Antoine gardait le silence, il reprit :
— Si ce n'est aujourd'hui, voulez-vous que ce soit demahi ou un autre jour ? Du moment que j'ai la certitude que vous m'aimez encore, que vous aimez toujours Rosa, peu m'importe d'attendr^. Mais, je vous le répète, Antoine, le désespoir seul peut inspirer une telle résolution , et le désespoir conseille mal parfois. Vous ne savez pas dans quel pays vous allez, surtout avec de pareilles idées !
— Oh 1 laissez-moi, laissez-moi, monsieur Hermannt
— Vous me faites peur, mon enfant, ouvrez*moi votre cœur, dites-moi la cause et la nature de votre mal, je vous consolerai, je croîs , et je vous conseillerai mieux, en tout cas, que ne le fera ce désespoir auquel vous obéissez. Voulez-vous me prendre pour votre confesseur, Antoine ?
— Non... Monsieur Hermann, non, ne me demandez rien. Je ne puis, je ne veux, je ne dois rien vous dire.
— Je VO.US jure, continua Hermann, que si terrible que soit ce secret, il mourra avec moi...
Hennann s'arrêta tout à coup, la pâleur au front, le visage inondé d'une sueur froide, les lèvres béantes, les mains crispées. Antoine, en regardant le vieillard, fut épouvanté. ^
— Je vous le répète, monsieur Hermahn, murmurat-il en se levant, je ne puis vous dire... Et il fit un pas pour sortir.
Hermann arrêta Antoine, et, le forçant à se rasseoir :
— Vous parlerez, dit-il ; vous me direz tout.
Et, marchant autour de la chambre comme un lion en fureur, s'arrachant les cheveux, il répétait d'une voix inarticulée :
— Oh I les lâches ! Oh I les lâches ! Revenant ensuite vers Antoine :
— Si vous ne voulez pas me confier ce secret qui a dû vous faire souffrir, oh ! j'en conviens , du moins vous répondrez à mes questions.
— LaÎBsez-moi sortir, monsieur Hermann.
— Oh I non, vous ne sortirez pas, et vous allez me répondre... car, je n'en doute plus maintenant, vous savez tout 1 On vous a révélé ce secret que moi seul je devais vous dire, que je vous aurais dit...
Hermann rugissait plutôt qu'il ne parlait.
— On vous a dit, n'est-ce pas, reprit-il, que Rosa était la petite-fille deTassassin d'Amy Wertall?
— Monsieur Hermann...
— Et vous avez, vous, un homme de bon sens et de cœur, vous avez fait retomber jusque sur cette pauvre créature que vous aimiez, dont vous savez l'angélique
us LB TRONE D'ARGENT
douceur et la pureté, vous avez fait retomber jusque sur elle la responsabilité d^un crime pareil !... *- Non... je vous le jure !.-•
— Oh ! queues hommes sont injustes et stupides î.^. Et vous avez eu horrqur de Rosa» après Va voir aimée; et vous osez dire encore que vous Taimez!.., Ah! vous vouliez fuir sa présence, vous aviez raison, car vous n'êtes pas digne d'elle,..
— Monsieur Hermann, écoutez-moi.
— Vous vouliez sortir d'ici tout à l'heure... continua Hermann, sans doute pour n'avoir pas à rougir devant moi... Yous aviez raison, sortez!... fuyez New-York!
' allez chercher dans les déserls de l'Ouest l'oubli, la solitude, la mort même, comme vous disiez!... Ohi mon Dieu ! mon Dieu I avez-vous donc été si avare envers les hommes que vous leur ayez donné si peu de bon sens!...
Hermann, épuisé d'émotion, la voix éteinte, s^assit en sanglotant comme un enfant. Antoine 9^ rapprocha respectueusement de lui, et lui prenant la main en tremblant :
' «^ Vous avez raison, monsieur Hermann, j^ai été lâche peut-être, non pmnt par le cœur, mais par la conscience. Je n*ai point cessé d^aimer Rosa, même après la révélation de ce secret ; et vous ne pouvez pas croire qu'elle ait pu, un seul instant, paraître à mes yeux, responsable du crime de son grand-père.
~Oht les lâches! les lâches! répétait Hermann au milieu de «es sanglots.
^ Pour moi» reiHrit Antoine, Rosa est restée toa«
jours cette innocente et pure jeune fille dont j^ai aimé et dont j'aime encore Fâme, Tesprit et Fintelligence, autant que la beauté et les perfections de sa personne.
^ Belles paroles que tou4 cela I
-*^ Ecoutez-moi, de grâce...
~PauTre Rosa! pauvre Rosa!
Antoine prit les deux mains d'Hermann» et les pres^ sant avec tendresse :
— Ne me condamnez pas, lui dit-il, car je ne le mérite pas.\. La preuve que j'aime Rosa, c^est que j'ai voulu fuir dans les déserts de POnest; c'est que je suis venu, a la veille du départ, vous serrer la main et vous dire adieu. Mais, monsieur Hermann, je ne n'ai pas été le maître d'oublier an premier moment que cette mort d'Amy Wertall a causé celle de mon oncle, et n'ai pas pu me défendre d'une répulsion contre tout ceux qui appartiennent à la famille de l'assassin d'Amy. Vous avez trop applaudi à ma tendresse, à mon dé* voûment, à ma religion pour la mémoire de mon oncle, pour qu'aujourd'hui vous refusiez de comprendre le sentiment qui m'a fait agir. Oh! si Rosa était là, je tomberais à ses pieds pour lui demander pardon, comme je vous le demande à vous, Monsieur !
Hermann qui se promenait avec agitation dans la chambre^ s'arrêta tout à coup devant Antoine, et d^une voix que la colère suffoquait :
-^ C'est madame Rosenwallen, n'est-ce pas, qui vous a révélé ce secret? dit-iL
— Mais... balbutia Antoine.
«- Cest elle, car il n'y avait qu'elle qui le sût, et
elle a trahi le serment qu'elle m^avait fait, dans le moment où elle vous a tendu ce piège d'un mariage avec sa fille, n'est-ce pas ? L'ambitieuse ! elle voulait vous éloigner de Rosa, la petite^fille de l'assassin de sa sœur, pour accaparer votre cœur, votre pitié, votre tendresse au profit de son enfant à elle! C'est bien à ce moment là, n'est-ce pas, que madame Rosenwallen vous a fait cette révélation?
— Oui.
— Eh bien !... Mais d'abord, jurez-moi de nouveau que vous aimez toujours Rosa ?
— Je le jure, monsieur Hermann, je Faime et je la vénère à l'égal d'aucune autre femme.
-— Merci, Antoine ; maintenant je ne m'inquiète plus desavoir si vous reviendrez sur votre résolution de vous séparer d'elle, si vous songerez jamais de nouveau à répouser...Mais ce que je vous demande en grâce et à deux genoux, les mains jointes...
— Relevez-vous, monsieur Hermann, relevez- vous...
— Ce que je vous demande donc, c'est que vous m'aidiez par tous les moyens possibles à empêcher que l'on sache ou que l'on soupçonne que ma pauvre chère Rosa tient par un lien quelconque à l'assassin d'Âmy Wertall.
— Tout ce que vous exigerez à cet égard, monsieur Hermann, je suis prêt à le faire.
— Si la parole d'une femme m'a failli, murmura Hermann, celle d'un homme tel que vous, Antoine ne me manquera pas, j'ose Pespérer...
Hermann alla fermer la porte à double tour.
-^ A nous deux luainteDant, madame Gertrude, s'écria-t-il d'une \oix de tonnerre. Ah ! reprit-il après tin moment d'hésitation, pendant lequel il fit un retour sur lui-même ; ce n'est pas que je veuille accabler cette malheureuse femme dont j'ai pitié, bien qu'elle n'ait pas eu pitié de Rosa ! Ah ! elle ne veut pas que vous épousiez la petite-fille de l'assassin de sa sœur t.. . Eh bien ! savez-vous qui, en échange, elle voulait vous donner pour femme?
— Vous m'effrayez!... dit Antoine, en voyant la terrible expression du visage d'Hermawn.
— Elle voulait vous donner pour femme, reprit le Yieillard, la fille même de cet assassin!
— Que dites- vous là, grand Dieu?
— Je dis que ce Rosenwallen ne s'appelle pas Rosenwallen ; je dis qu'il s'appelle Altkirch. Et savezvous, Antoine, qui est cet Altkirch? c'est un des deux misérables qui ont volé la caisse de votre père, à Nancy! c^est l'assassin d'Amy Wertall. A nous deux , madame Gertrudel Ah! Rosa a du sang sur les lèvres, sur les joues, sur les mains, et vous répugnez à l'embrasser, la pauvre chère créature ! Et vos filles, donc! I
Antoine écoutait à peine Hermann. Les paroles de ce dernier bourdonnaient aux oreilles du jeune homme^ abîmé'dans je ne sais quelles réfiexions et quels rêves dont il ne voyait pas le fond. Tout un passé horrible se déroulait à ses yeux : son père ruiné et mourant de désespoir, sa mère traînant une vie de misère et de larmes, son oncle succomibant de douleur après avoir
échappé à la honte. Et il était en présence de Fauteur de teqs ces crimes» de toates ces infamies 1
Antoine poussa tout à coup nn rugissement qui effraya Hermann lui-même; et voyant son jeune ami si défiguré, que c^était à croire qu'il allait mourir, Her«mann éprouva cùtome un remords d^avoir déchiré de<> vant Antoine, le rideau qui œuvrait tout ce sang, tontes ces trahisons, toutes ces lâchetés. ^
-- Laissez-moi, dit tout à coup Antoine, j'ai honte de moi, j'ai honte d'avoir pressé la main de cet homme, j'ai honte de lui avoir demandé et d'avoir accepté sa protection, si mesquine qu'elle ait été. Mais ce n'est pas assez d'avoir honte, le moment des larmes et des regrets est passé, j'ai mieux à faire! Cet homme, ce vdeur, cet assassin, ce misérable, je vais le dénoncer à la justice, il faut que je me vepge! il faut que je venge mon père, que je venge ma m^re, que je venge mon onde (
'^' Arrêtez, dit Hermann, vops oubliez quHl est le mari de Gertrude et le grand-père de Rosa !
-^ Que m'importe!...
f*^ Et pourquoi jeter le déshonneur sur ces pauvres femmes? sur Gertrude, sur ses filles, sur Rosa que vous aime», et qui ne pourrait plus être votre femme?...
•«^ Que m'importe ! répéta Antoine dans le délire de la colère et de la fièvre. Non^ il ne sera pas dit qu'un honnête homme, sachant les crimes dont est chargé ce . misérable , se taira, et laissera, par son silence, se continuer celte usurpation de respect et 4e considération publique qui entaurent cet AUkirch.
LE TRON8 D'AKGENT 113
Gertmde et ses filles méritent qa'on les vénère et qu'on les plaigne, on les plaindra et on les vénérera. Et qni donc oserait rendre Rosa responsable de la hqnte qui remontera tout entière à ce criminel?
"^ Vous (Mibtiezy Antoine, que vous qui aimez Rosa, vous avez voulu fuir devant elle en apprenant ce terrible secret. Vous oubliez que Gertrude a eu peur et a reculé devant cette chaste et bonne créature, comme si elle eût eu une vipère sous les yeux. Que feront donc les autres, ceux qui ne connaissent et n'aiment pas Gertrude et Rosa comme vous les connaissez et les aimez, vous?
Antoine courba la tête et parut réfléchir, dans son accablement, sur le parti auquel il allait se décider.
AAtoine demeura quelque temps plongé dans Taceablement où Pavaient jeté les révélations d^Hermann.
Un abîme effroyable s'était ouvert sous les pas d^An« toine, et son cœur était en proie aux émotions les plus poignantes qui eussent jamais ébranlé une âme humaiw. Dé quelque côté qu'il tournât les regards, il nevoyait que des épines et des ronces où se déchiraieni ses plua beHes et ses plus chères illusions. Il se sentait vivre dans une atmosphère de crimes, d'infamies et de
m LE TRONE D'ARGENT
lâchetés. C'est à peine si, dans le trouble où étaient sa conscience et son jugement, il parvenait à dégager de ce chaos de crimes, les profils innocents et pars de Rosa, de Gertrude et de ses filles, et d'Hermann luimême» si dévoué, si plein d'abnégation ! Antoine reportait tout à Rosenwallen : cet homme chargé d'un passé si odieux, et autour de qui gravitait un groupe d'existences honnêtes» semblait les absorber toutes dans Tombre sinistre que sa figure projetait sur ce drame intime.
Antoine se retraçait tour à tour la scène où madame Rosenwallen avait renversé Rosa du piédestal que son amour lui avait dressé, et l'implacable révélation d'Hermann qui lui avait tout à coup fermé le dernier refuge où sa douleur avait espéré de pouvoir se cicatriser. Pardessus tout, il voyait se dérouler un à un tous les crimes de Rosenwallen ; et quoique sa conscience refusât de s'y associer, il confondait dans le même cri d'anathème les victimes innocentes sur qui pesaient toutes les infamies d'Altkirch.
Certes, Antoine n'avait pas cessé une minute d'aimer Rosa; il venait de le confesser à Hermann, et il l'avait prouvé en renonçant en apparence à sa résolution de s'exiler dans les déserts de l'Ouest. Aussi, Fimage de Rosa revenait-elle, par instant, illuminer ses sombres rêves où sa raison ne l'abandonnait pas, car il cherchait à travers les brouillards de son cerveau à concilier sa réprobation contre Rosenwallen, ses labodSfises aspirations vers la fortune, et sa tendresse pour Rosa.
Ces impressions, d'une nature si opposée, se produisaient dans Pesprit d'Antoine avec une incohérence
effrayante» et se reflétaient snr son visage tantôt pâlissant» tantôt se couvrant de rongeur. Hermann suivait avec anxiété ces décompositions rapides des traits d'Antoine, et il en ressentait une pitié profonde, craignant par instant que la raison du jeune homme ne sombrât dans cette tempête.
Pendant près d'un quart d'heure, ils demeurèrent dans, ce sombre silence. Antoine, comme s'il eût épuisé enfin toutes les tortures qu'il infligeait à son cœur» dressa lentement la tête, fixa sur Hermann ses yeux appesantis, lui tendit la main et, d'une voix grave, solennelle :
— Est-ce assez souffrir ? lui dit-il. .
Il se leva, alors, et se promena avec agitation dans l'appartement.
— C'est vrai, mon pauvre enfant ; vous devez souffrir cruellement. Mais précisément parce que vos souffrances réelles sont assez nombreuses, vous n'y devez pas ajouter de douleurs imaginaires, et grossir un fardeau déjà trop lourd pour vos épaules.
— Que parlez-vous de douleur imaginaire, Hermann? Quelle place l'imagination peut-elle remplir dans ce lugubre et trop réel drame de ma vie? Tout y est vrai, tout y est énorme, et je ne sais* pas ce que je pourrais ajouter à ce fardeau de honte et de crimes. Je trouve qu'il y en a déjà bien assez comme cela, mon Dieu!
— Bien assez, en effet, murmura Hermann, vous avez raison. Mais je crains que votre esprit si droit et si juste, mon cher Antoine, ne se laisse égarer,
m l'K TROBTE D'ARGENT
par mom^t» au^^delft de ce qnHl doit emlrnsser. n n'est pas possible que, pendant cette sombre rêverie oA vous voiis êtes abandonné, la fièvre qui snrexei* tait vQtre cerveau et votre cœnr, ne vons ait pas inspire quelque projet irréalisable, et permettez-moi le mot, mon ami, quelque pensée mauvaise malgré
vous., t.
-*T Je ne sais pas ce que vous entendez par projet irréalisable et par mauvaise pensée, monsieur Hermann; mais ma résolution est inébranlable.
^ Quelle résolution ?
-* Je vous Tai déjà dite. Ma raison, précisément parce qu'elle est droite et juste ainsi que vous voulez biea l'apprécier, n'admet pas qu'un misérable comme ce Rosenwallen usurpe, plus longtemps, Testime et la con** aidératioQ publiques. Je n'admets pas qu'il en doive jaillir aucun opprobre ni sur Rosa ni sur Gertrude, ni sur ses enfants ; je démasquerai donc Rosenvrallen I... Je ne puis pas, je ne veux pas, ma conscience a^ refuse, dc6epter ni les bienfaits, ni le patronage de çethommei.. Je vous le répète donc, ma résolution est inébranlable.
Antoine, en parlant ainsi, montrait une exaltation extrême qui contrastait avec le calme d'Hermann.
-^ Et d'abord, dit celui-ci sans paraître se préoccuper de l'agitation d'Antoine, -^ vous m'avez engagé votre honneur de ne point révéler le secret que je vous ai confié. Vous réfléchirez donc avant de trahir votre parole. Je ne me serai pas trompé, je l'espère, en comptant plus sur votre générosité que je n'ai pu
VM 7aoNE d'argeut m
compta 0«ir la discrétion de madame Rosenwallen. Vous ayez trouvé, n'est-ce pas,. et avec raison, que Gertrode avait commis une lâcheté en ne respectant point la confidaice terrible que je^ lui avais faite? Où sera la différenoe entre elle et vous, si c'est vous qui manquesi à votre serment ?
Antoine s'était arrêté court devant cette logique d'Hermann ; il avait senti une subite rougeur monter à sûQ front. Les paroles du vieil Allemand avaient r&a" contré la fibre la plus sympathique du C£Bnr : celle do rtionneur engagé. Il n'essaya même pas de protester ; il s^assit à côté du vieillard, dont le calme et le sang^ froid Pavaient en quelque sorte gagné, et il sembla lui dire : < Continuez, je vous écoute, d
•^D'ailleurs, reprit Hermann, vous n'avez les preuves d'aucun des crimes d'Altkircb, non plus que de celui qui lui a permis d'échanger son nom contre celui de Rosenwallen. Moi seul, je les ai ces preuves, et je ne vous les fournirai pas. Osez parler, on ne vous croira pas. Rosenwallen est trop riche. En tofit cas, je nierai.
'^ Vous m'accuseriez de mensonge, moi i
*-M)m, certes I Voyons, mon cher enfant, fit Hermann sur un ton tout à fail paternel, vous m'avez promis, par amour pour Rosa, que vous m'aideriez à empêcher ce secret de se faire jour dans le public. Aimez- vous moins Rosa, maintenant, que vous ne l'aimiez il y a une heure?
•^ Non, certes, monsieur Hermann; et le ciel m'est témoin que...
Antoine ne put achever, les sanglots étoaffèrent sa voix. Il se jeta dans les bras d'Hermann et cacha sa tête dans le sein du vieillard.
— Eh bien ! reprit celui-ci, vous aimez Rosa, et au lieu d'empêcher l'opinion publique de s'ameuter contre elle, vous iriez battre ce rappel de la haine et de Tinjustice I Vous n'y songez pas, Antoine ! et puis vous oubliez, mon enfant, la mission que vous êtes venu remplir ici. N'avez-vous pas beson, n'avons-nous pas besoin, Tua et l'autre, de la fortune, du crédit, de toute la puissance de Rosenwallen pour réussir? Si nous le renversons de son piédestal, votre œuvre est finie au plus beau moment.
— Pour cela, interrompit Antoine, j'y renonce I Je né veux plus rien devoir à cet homme. Je ne sais t^as ce que je ferai, je ne sais pas ce qu'il adviendra de moi, mais ma main ne pourra jamais tenir un dollar qui me viendrait de cette source impure et ignoble !
— Antoine, écoutez-moi. Si nous étions l'on et l'autre dans' des conditions ordinaires, je comprendrais vos scrupules ; je me trompe, je les partagerais. Et croyezvous donc que je n'ai pas dû mentir à ma dignité» éteindre toutes mes haines, étouffer toutes mes colères quand je me suis trouvé en face de cet homme, et que je l'ai flatté, caressé, louange? Croyez-vous donc que la main que je lui tendais n'était pas plutêt disposée à l'étrangler qu'à presser sa main à lui? Eh bien, noni Je me suis vaincu, Antoine. Vous êtes venu ici, voui pour faire une fortune dont l'emploi est digne et noble moi» pour vous y aider, et pour vous dire, après qm
TOUS anrez accompli votre tâche : « Ma fortune à moi, et Rosa qui vaut un trésor, tout est à vous, mon enfant; c'est la dette de la reconnaissance que je paie! »
— Merci, monsieur Hermann.
— Mais, j'ai une autre tâche à remplir, celle de préserver ma pauvre fille de l'opprobre et de l'injustice dont pourrait Taccabler l'opinion publique, si celle-ci s'aperçoit qu'elle a été dupée. Pour atteindre ce but, pour atteindre ces buts divers que nous poursuivons, Antoine, il faut que vous et moi nous nous attachions à Rosenwallen, que nous suivions la même voie que suivra sa fortune, en prenant au besoin les chemins de traverse pour éviter les cloaques où il ne craindrait peutètve pas de marcher, lui. Il faut même, le cas échéant, que nous fassions à sa honte un bouclier de notre probité. Or, le meilleur et le plus sûr moyen de réaliser ce vœu que nous commandent l'intérêt, le devoir, les liens qui doivent nous unirj vous à moi, moi à vous, c'est de tout accepter de Rosenwallen, surtout son crédit, les^ éclaboussures de sa fortune et les reflets de sa toute puissance. Nul n'est plus intéressé que lui à nous aider, vous en conviendrez. Et il est si riche, si fortement appuyé dans Topinion publique que si nous nous détachions de lui aujourd'hui, nous serions perdus. Le prestige de la fortune et de la richesse de Rosenwallen est notre ancre de salut.
Antoine écoutait avec une grande attention ce déploiement de paroles du vieil Hermann, et cherchait dans cette logique décousue, à la vérité, un argument
18» LE TRONB D'ARGBNT
victorieux de ses scrtipules. Il n'y avait rencontré que des nuances de sentiment un peu snbtiU plutôt qne des raisons bien réelles. Antoine était plus abasourdi qne convaincu encore.
— J'avoue, reprit le vieil Allemand, que vons n'avez pas eu à vous louer jusqu'ici du concours de Roaenvallen.
-^ Alors, comment expliquer ridée de te mariage entre sa fille et moi, et comment ses dispositions à mon égard ont*elles pu changer tout-à-coup ?
•<- C'est tout simple. Vous êtes le fils de Thomme qu'il a ruiné. Tous êtes le neveu de l'homme que son crime a conduit au tombeau; vous pouviez par une circonstance quelconque connaître un jour ce secret, avoir le désir de vous venger et de perdre Rosenwallen. Mais, du moment que vous deveniez son gendre, il vous considérait comme un complice, et jusqu'à son dernier dollar, tout vous eût appartenu. Le désappoin* tement qu'a dû lui causer votre refus, pourrait vous ôtre fatal, si je n'étais pas là pour parer le coup.
*-* Que comptez-vous donc faire ?
*— A partir d'aujourd'hui, vous allez trouver dans M. fiosenwailen l'appui que vous espériez le premier jour, et Antoine Roche, le petit marchand de Broadway, va devenir un des plus riches négociants de New-York, je vous le promets.
— Quel miracle espérez-vous donc opérer ? demanda Antoine.
'^ Soyez «ans inquiétude, et fiez«?ous à moi. Mais ètafii«vaus bien pénétré maintenant, Antotae, de Tim*
LE TRONE D'ARGENT m
portance de mes conseils ? Êtes-vous bien résolu à devenir et à demeurer mon complice dans cette œuvre de protection pour Thonneur de Rosa ?
«-« Oui, Hermann^ j'y suis résolu par amour pour Rosa.
-— Allez, mon cher ami, nous vivons ici dans uù monde exceptionnel ou la fortune joue un rMe plus puissant que nulle autre part ; la morale publique ici est moins scrupuleuse que partout ailleurs, elle compte avec la richesse surtout. Ce n*est point pour vous dire d^abdiquer vos nobles sentiments que je vous parle de la sorte; mais bien pour vous mettre en garde contre des eniratnements, des chaleurs d^indignation et des haines légitimes qui se briseraient, à votre confusion, contre les dollars et les billets de banque. Encore une fois, tant que Rosenwallen sera riche, ce criminel chargé de tant de crimes sera plus puissant et plus fort que vous et moi. Ceux qui sauraient ou qui soupçonne* raient ses méfaits les oublieraient devant les ressources de sa caisse. Encore une fois, mon ami, laissons-le sur son trône d^argent, pour sauver Thonneur de sa famille et de notre chère Rosa.
Antdne s'était enfin résigné, bien qu'il doutât encore, malgré la confiance que lui inspirait le caractère d'H^maim, et rexpérience que possédait celui-ci des nuBurs du pays, à cet abaissement de la morale publi* que devant le prestige de la richesse. Il avait eu de la peine à revenir sur Tardent besoin qu'il éprouvait de venger la mort de son père et de son oncle. Oubliant devant oetia préoccupation, et Gertnide et Koia eUe«
1Î2 LE TRONE DURGEÎTT
même, compromises dans ce naufrage qu'il tramait en pleine mer d'infamie et de déshonneur :
— Faites comme vous voudrez, M. Hermann, avait dit Antoine; mais je vous jure qu'il faut que j'aime bien tendrement Rosa pour me soumettre à vos volontés. Où trouverai-je Rosa? ajouta-t-il. J'ai besoin delà voir; sa présence calmera mon cœur et mettra fin à mes tourments.
«-^ Rosa ! répondit Hermann , elle est allée cbez madame Rosenwallen.
— Chez madame Rosenwallen !
— Oui ! Ah ! vous ne savez pas encore ce qu'elle a . souffert, la pauvre enfant ! Elle doutait de votre abandon, Antoine; les cœurs naïfs et purs ne croient jamais à la trahison. Elle est allée chercher à la source son arrêt de mort ou l'espérance de son bonheur.
— Je vais la rejoindre, car j'ai peur de son entrevue avec madame Rosenwallen.
Au moment où Antoine allait sortir, un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier. Hermann ouvrit vivement la porte. Rosa entra, accompagnée dé Gertrude et de ses filles; elle se jeta dans les bras de son père qui la pressa avec une tendre pitié contre son cœur.
Hermann s'approcha de Gertrude, qui venait de tendre une main affectueuse à Antoine, et il dit aux jeunes filles :
— Allez donc aider Antoine à consoler Rosa.
Gertr ude pâlit et frissonna à l'idée de se trouver seule avec Hermann, qui lui murmura bien bas ces mots :
— Âh ! Madame, vous avez été craelle dans voire ambition malernelle.
Madame Rosenwallen, les yenx baissés, balbutia quelques mots. Ses lèvres ne pouvaient trouver de paroleS' pour exprimer sa pensée.
— Le ciel nous préserve, reprit Hermann, de jamais plus soulever ce voile ! . . . Mais votre présence ici dit votre repentir et vos regrets. Vous me trouverez donc votre ami aujourd'hui comme je Télais hier. Jugez s'il faut que vous me soyez chers, vous et votre mari, malgré que vous ayez failli tuer mon enfant I
Comme Hermann s'éloignait de Gerlrude, Antoine, conduisant Rosa par la main, se rapprocha de madame Rosenwallen.
— Vous voyez, Madame, lui dit-il, que nous nous aimions trop !
Gertrude prit Rosa dans ses bras et la couvrit de caresses.
Quelques jours après cette scène, Hermann toujours armé de ce sang- froid qu'il avait su feindre toutes les fois qu'il se trouvait en présence de Rosenwallen^ se rendit chez le grocer de Wali-street.
— Quel bon vent vous amène, mon cher Hermann ? demanda l'épicier-général
— Le plaisir de vous voir, d'abord. Puis je viens causer d'une affaire avec vous.
Au moment où Hermann était entré, Rosenwallen griffonnait des chiffres sur un calepin. S'il avait jugé inutile de se distraire de ses occupations pour recevoir une simple visite d'amitié, il ne pensa pas de môme
tift LE TRONE D'ARGENT
éa momenl qu'il s'agissait d'affiadres. II mit donc son crayon de côté, et dit à Hermann» en loi frappant sar la main : -^ Je sois tout à vons.... Voyons....
— Il s'agit, général, dit très froidement Hermann, de notre jenne ami Antoine...
Rosenwallen ne fat pas maître d'an mouvement de irive contrariété. Hermann s'en aperçut, mais il ne parut pas y prendre garde.
«— Pourquoi diable, continua- t-il, lésinez-vous tant avec lui?
*- G^est mon afEaire, répliqua Roseni^aUen avec un calme imperturbable.
— Ce garçon est cependant intelligent, actif, laborieux.,..
— C'est possible.
— Il ne demande pas mieux que de faire beaucoup. Il est bomme à réussir surtout.
— C'est ce dont je doute.
— Enfin il vous a été chaudement recommandé ; il a compté sur vous, et vous le laissez de côté comme un incapable et comme un fripon.
Rosenvrallen conserva jusqu'au bout le calme qu'il s'était composé ; il y ajouta une sorte de dédaigneuse indifférence pour répondre à Hermaun :
— Tout ce que vous me dites-là, mon cher amî, c'est de la théorie et du sentiment. En réalité, ce garçon que vous prétendez si intelligent...
— Je ne m'en dédis pardieu point ! et vous seriez mal avisé de penser le contraire.
•— A votre aise de le croire; mais alors coimnent se fàiUl que s^étant présenté à moi comme désireux de faire une rapide fortune, il ait refusé sottement Toccasien de ramasser une fortune toute faite ?
-^ Gomment cela ? demanda Hermann en jouant Tétonnement.
-^ Et quand je dis sottement, continua Rosenwallen, j'aurais dû ajouter : et fort impertinemment.
— De quelle façon, grand Dieu, ce pauvre Antoine a4-il pu paraître si sot et si impertinent tout à la fois?
Rosenwallen regarda Hermann d'un air stupéfait. * --« Ah çàt il n'est pas possible que vous ignoriez....
— Quoi donc?
— • Qu'il ait refusé d'épouser ma fille....
— S'il a des motifs pour cela t répliqua Hermann d'un ton trSs naturel.
— On n'a jamais de motifs plausibles pour refuser la main et la dot d'une jeune et jolie fille. Vous connaissez Betzy, vous savez le chiffre de ma fortune, mon crédit et mon influence dans les affaires ....
— Je ne conteste ni les grâces de mademoiselle Betzy, fii les avantages et l'honneur d'une pareille union. Cependant je maintiens qu'Antoine a eu raison.
— C'est curieux 1 s'écria Rosenwallen en se levant avec colère.
— Non, c'est très simple, répliqua Hermann avec son sang-froid inébranlable. Antoine aime ma fille,quoiqu'elle ne soit ni si johe ni si riche que mademoiselle Betzy, et il a échangé avec Rosa une promesse de mariage. Il y a là une question de priorité et peut-être... de probité.
186 LE TRONE D'AftGENT
— Eh bien! alors, mon cher monsieur Hermann, il me semble tout naturel que vous fassiez pour Totre futur gendre ce que je voulais faire pour le futur mari (le ma fille. Je crois qu^à vous plus qu'à moi incombent, maintenant, le droit et le devoir de combler monsieur Antoine.
— Moiy vous savez bien que je ne puis lui aider suflSsamment, puisque j'ai besoin encore de tout Tappui bienveillant que vous me prêtez, pour réussir dans les proportions modestes où je réussis, il est vrai, et non pas sans des efforts au-dessus même de mon âge. Je suis obligé d'amas^r de mon côté une fortune dont ftia fille fera hommage à son mari» pour récompenser la pauvreté de celui-ci au lendemain du jour où, chose étrange ! il aura été riche. Si nous nous mettons tous à manger les fruits du même arbre, en arrivant au but, je serai moitié moins riche, moi, et Antoine sera tout aussi pauvre. Et si je meurs en chemin, ce qui peut bien arriver, ma fille Rosa sera pauvre avec son mari....
— Je ne disconviens pas que vous êtes très logique à votre point de vue, mon cher Hermann ; seulement, vous venez de rappeler une chose absurde : la pauvreté volontaire de ce jeune homme au lendemain de sa fortune. Tenez, vous feriez bien d'user de votre influence sur lui pour le guérir des stupides idées dont il est imbu... Ha parole d'honneur t c'est ridicule.
•— Non, je ne Ten guérirai pas, répondit gravement Hermann, car ces idées là ont valu à Antoine mon estime et Tamour de ma fille.
*— Mais vous ne pensiez pas tout à fait de la sorte, fit Rosenwallen en se tournan| sur sa chaise et en regardant fixement Hermann, le premier jour que j'ai eu l'honneur de vous voir. . .
— C'est possible, mais le contact d'Antoine a changé toutes mes idées à cet égard. ..
— Assez ! ne parlons plus de ce monsieur Antoine, dit tout à coup Rosenwalien. J'ai fait pour lui tout ce qu'il m'était possible de faire. J'ai voulu lui donner ma fille en mariage et l'associer à ma fortune, il a refusé, c'est un sot, n'en parlons plus.
Pendant toute la conversation que nous venons de raconter, Rosenwallen, suivant l'habitude de la plupart des Américains, habitude que l'on finit par contracter en vivant beaucoup au milieu d'eux, tenait entre ses doigts un petit morceau de bois qu'il taillait avec un canif, et dont il fit une charmante coque de navire.
— Voyez donc le joli bâtiment! dit-il nonchalamment à Hermann, comme pour changer de terrain.
— Vous êtes, en effet, trèsadroit; mais permettez-moi encore une question, pour en finir, à propos d'Antoine...
Hermann était entêté sur ce point comme sur une idée fixe.
— Ah ! murmura Rosenwallen, en jetant avec colère son navire et son canif sur le pupitre, vous abusez de votre affection de futur beau-père pour m'ennuyer de ce jeune homme dont je ne veux plus entendre prononcer le nom, je vous le répèle.. .
— Soit, alors, dit Hermann ; il ne sera plus question de lui, puisque cela vous importune 1
— A la bonne heure ! fit Rosenwallen, qui allongea à ta mode américaine ses deux jambes sur la table, et se renversa sur le dossier de sa chaise en allumant un cigare de la Havane. Voulez- vous un cigare? demandal*il à Hermann.
— Volontiers ; et, puisque vous voilà en humeur de flâner, je vais vous raconter une singulière histoire.
-—Amusante?
— Cela dépend ; mais, à coup sûr, un peu bizarre.
— Voyons toujours. Seulement, si elle est trop longue et si elle m'ennuie, je vous demanderai...
— De rinterrompre? C'est dit, et je ne m'en formaliserai pas.
— Je vous écoute.
— 11 y a une trentaine d'années, vers le temps où vous vîntes dans ce pays, c*est bien en 1820, n'est-ce pas que vous êtes arrivé en Amérique, m'avez- vous dit?
~ En 1820, en effet, répondit Rosenwallen en tournant un regard oblique et curieux du côté d'Hermann de qui la placidité parut tranquilliser le grocer.
Hermann reprit :
— Il y a une trentaine d'années donc, dans une hutte construite à la ^façon de celles des sauvages, au milieu des déserts de l'une des rives du Mississipi, deux hommes causaient assis devant une grossière table construite avec de jeunes troncs d'arbres. A côté d'eux brûlait un flambeau de résine fiché entre deux branches. L'un de ces hommes pouvait avoir de quarante à quarante-cinq ans. C'était un robuste gaillard aux épaules larges et carrées, et qui se nommait...
Hermann parut recueillir ses souvenirs; puis, comme s'ils lui échappaient :
-^ Ma foi, je ne retrouve pas... SuppQsons qu'il se nommait Benjamin Wilson,..
Un nouveau regard inquiet de Rosenwallen trouva le Yîsage d'Hermann calme et impassible comme la première fois.
— Ce Wilson, puisque Wilson il y a, continua le vieil Allemand, était le chef d*une bande de trafiquants qui faisaient le commerce d'échange avec les Indiens de rOuest ; je devrais dire le capitaine d'une bande de trafiquants, car il paraît que cette vie de négociant, était alors et un peu encore aujoud'hui, une véritable vie de combats , d'escarmouches , de coups de pistolet, de coups de poignard, de luttes corps à corps.
•--En effet, murmura Rosenwallen, c'était ainsi que les choses se passaient. J'ai pratiqué cette vie eu4»on jeune temps,
— Tiens 1 c'est vrai, dit Hermann avec une insouciance affectée ; je l'avais oublié. Ce doit être }^ une source de souvenirs émouvants pour vous.
Rosenwallen qui ne soupçonnait pas le piège qu'Hermann lui tendait sous sa bonasse tranquillité, et qui préférait, en tous cas, cette conversation à celle de tout à l'heure, se laissa entraîner à dépeindre avec une certaine chaleur les péripéties .de cette existence aventureuse et guerroyante.
A l'époque où remonta Rosenwallen pour retracer les souvenirs de sa jeunesse, il n'y avait rieo à faire comme trafic avec 1^ Indiens voisi^s des frootièrest,
abrutis déjà par la boisson et par le contact de la civilisation; mais il n'en fallait pas moins traverser leurs tribus pour gagner les premières limites du Far -West où les marchés étaient très actifs. Or, ce séjour au milieu des Indiens delà civilisation était plein de périls. Leurs corrupteurs avaient trouvé moyen de faire d'eux des ivrognes et des paresseux d'abord, puis des voleurs de grands chemins; ils étaient les soldats, les'traqueurs et les guides de quelques bandes de maraudeurs, vrais flibustiers de terre, qui attendaient les caravanes de trafiquants pour les piller au passage, non sans quMl en coûtât la vie à bon nombre d'individus de part et d'autre.
Ces pirates de grands chemins se gardaient bien dé revenir en ville avec leur proie. Ils continuaient leur voyage pour l'Ouest comme s'ils étaient dTionnêtes trafiquants, se tenant en garde à leur tour contre les autres bandes de maraudeurs et contre les Indiens eux-mêmes.
Parfois les pillés rencontraient leurs pillards en route, leur donnaient la chasse, et c'étaient de nouveaux combats à livrer. 11 arrivait même fréquemment que la victoire, en tournant du côté des vaincus de la veille, mettait en leur possession au-delà de leurs biens propres. C'était de bonne prise ; mais l'inconvénient, c'est que les véritables possesseurs de ce surcroît de propriété conquise sur les voleurs, rencontraient plus tard leurs charriots, leurs chevaux, leurs marchandises, fondaient sur la bande, et si la chance des armes était pour eux, s'emparaient du tout. En sorte qu'il
LE TRONE D'ARGENT Iftl
était difficile de biea distinguer les voleurs des volés dans ce pêle-mêle de prises et de reprises.
Tel partait honnête trafiquant qui arrivait au terme de son voyage un peu pirate lui-même, après s'être vaillamment défendu contre les pirates. C'était un cas de conscience pour chacun, selon le drapeau sous lequel il s'était enrôlé tout d'abord.
De police pour protéger les vrais trafiquants contre les chacals de Tintérieur des forêts, et de tribunaux pour rendre justice à qui de droit, il n'y en avait pas, comme bien on pense.
D'ailleurs les gouvernements américains ne se sont jamais préoccupés de cela ; ces sortes de batailles entre particuliers ayant toujours fait l'affaire de leur politique. En ce temps-là, on commençait à conspirer la destruction des Indiens : les trafiquants y aidaient tout naturellement. Quant aux honùêtes gens qui succombaient dans ces attaques de grands chemins, le gouvememept aurait bien pu s'en inquiéter ; mais Témigration était là qui commençait à devenir abondante, et pour un qui tombait, l'Europe envoyait dix émigrants. Restaient les bandits dont le gouvernement américain s'est toujours peu soucié dans sa philosophie du peuplement de son vaste sol. Sa doctrine à cet égard, n'est écrite dans aucune de ses lois, dans aucune de ses constitutions, mais elle est à un état de pratique patent.
Qu'importe un bandit dans un pays où l'espace est si immense, pourvu qu'il ne trouble pas la paix sociale là où elle fleurit, dans les villes, au sein des populations
449 fi^ TBOSIE D'4RaE|fT
établies et pro^p^es ? Un b^xidit est un bomme (pi apporte Tactiviié, la vi^ dâo& le désert; il fait nombre» il (ait mime fortune, et au bo«t du compte, son fils peut être un très bonnête bomme, et (nreodre ^a place paisible dans le milieu ou il sera appelé un jour,
Hermann avait écouté patiemment cette digression de Rosenwallen, où le grocer avait jeté certaines co^ leurs très énergiques sur la peinture des mœurs de ces nouées de sa jeunesse»
^ Vous parlez de tout cela en homme qui a vu le$ choses de près, généraU dit HermanUi et vous avex posé dans votre récit des traits qui élucideront singulièrement la suite de mon histoire?
^ Voyons donc la suite de cette histoirei
— Benjamin Wilson, reprit Hermann, avait à séf côtés un compagnon, vous ai-je dit, je crois?
-T.- Oui, en effet, « ~ Ce compagnon de Wilsou était un honune d'ooe trentaine d'années, d'une figure peu sympathique, mais qui portait des traces de souffrance et de Isagueur. Sybrandt, ainsi se nommait-il, je crois..,.
-wMais pourquoi donc, interrompit Roseuvallen, étes-vous si peu'ewctement fixé sur les noms des héyos de votre bisloire? Doutez- vous également des faits?
-^ Je répète mon histoire telle qu'elle m'a étéraoon' tée, répondit Hermann, termes pour termes. Sybrandt donc, puisqu'il paraît que c'était le nom de ce personnage, exprimait à Wilson le désir qu'il avaii de s*enrMer dans sa bande. Wilson accepta, Sybrandt fut donc enrôlé dans les trafiquants de VOuest^ et pendant deni
LE TRONE DURQEJÏT m
tm trois ans il se montra si brave dans les combats cootTQ les Indiens, si habile dans les affaires, si han^ nète même, qu'il eut bientôt conquis raflection et \^ confiance illimitées de Wilson. Je ne dois pas omettre S'ajouter que Sybrandt avait constamment refusé d*aU ier en aucune ville a^<-delà des frontières, s'attachant avec une patience exemplaire à prendre toutes les ha* Intudes des Indiens, à ce point qu'il portait merveilleux sèment leur costume et parlait leur langue, comme $'ii fût né au désert. Wil&on Ty avait encouragé, dans la conviction que c'était là un moyen de tirer meilleur parti de leur commerce avec les Indiens.
Hermann parlait très-lentement, Rosenwallen, qui avait à j)lusieurs reprises manifesté une sorte d'impatienee, dit tout à coup :
— Où diable voulez-vous en venir avec ce conte?
^ Vous all67« le savoir; mon récit vous ennuierait il déjà?
'— Non pas précisément ; mais c'est que je n'ai guère le temps ni l'habitude de lire des romans, et..^ ' — Bast ! une fois par hasarda Mais voici au surplua le moment où Fhistoire va devenir intéressante*
»— Si vous l'abrégiez, alors?
— Soit! mon but n'en sera pas moine atteint*
•^ Quel fout , demanda Rosenwallen en se levant tout à coup. Et il alla fermer les verrous de la porte,
^ Mon but, reprit Hermann avec le calme que nous lui connaissons, est d'arracher les masques depuis trop longemps collés à certain^ visages.
Exidiquez^vons,..
XhH LE TRONE D'ARGENT
•— C'est ce que je vais faire. Sybrandt, quand il fut au courant de tous les secrets de Wilson, qui passait pour fort riche, s'entendit avec les pirates de grands chemins dont vous parliez tout à Theure, les renseigna sur l'importance d'une caravane conduite par Wilson, leur annonça la bonne prise qu'il y avait à faire, emmena à sa suite un nombre suffisant d'Indiens pour envelopper le convoi et massacrer les trafiquants sans qu'il en pût échapper un seul. L'infâme trahison, de Sybrandt réussit de point en point. Wilson tomba un des pre* miers, frappé de deux coups de feu et d'un coup de tomahaw. Pendant que les Indiens étaient occupés à piller les chariots, Sybrandt, penché sur le cadavre de Wilson, enlevait des poches de Thonnôte trafiquant tous les papiers qui s'y trouvaient et en substituait d'autres à la place.
En prononçant ces mots, Hermann fixa sur le grocer un regard pénétrant.
Rosen^allen, l'œil enflammé, les mains crispées, bondit comme un lion blessé au flanc. Âpres avoir ouvert la porte de son coffrefort et éparpillé une poignée d'or sur le plancher, il s'arrêta devant Hermann, et tira de sa poche un pistolet qu'il dirigea sur la poitrine du vieil Allemand.
— Tuez-moisi vous voulez, murmura celui-ci très froidement, pour faire croire que vous m'avez surpris pillant votre caisse. Ma mort sera cause que cette histoire que je vous raconte entre quatre murs sera publiée, demain, dans tout New- York ; car elle est écrite de ma main, et j'en ai confié le manuscrit à Antoine.
l.e pistolet deRosenwallen s'abaissa et le malheureux grocer tomba anéanti sur un siège.
— Sybrandt, ou plutôt le faux Sybrandt, reprit Hermann, laissa le champ libre aux Indiens, et se dirigea vers la hutte où il savait qu'était enfouie la fortune de Wilson. Il y trouva, à cinq pieds sous terre, 80,000 dollars, les prit et arriva à New -York, où il entra triomphalement, sous le nom de Conrad Rosenwallen, ainsi que le constataient les papiers dont il était porteur. Avez-vous compris, général, que Wilson était le vrai Rosenwallen , et que Sybrandt se nommait tout simplement.....
— Misérable ! s'écria le grocer.
— Sybrandt, reprit Hermann, n'était autre qu'Altkirch, le dévaliseur de la caisse du banquier de Nancy, l'assassin d'Amy Wertall, l'assassin de Rosenwallen, et Altkirch...
— Taisez-vous !
— Altkirch, c'est vous ! Ah ! vous aviez habilement préparé le dénouement de cette abominable comédie, en substituant aux papiers que portait Rosenwallen ceux qui pouvaient faire croire à l'identité d* Altkirch confessant tous ses crimes avant que de mourir dans la personne d'un autre. Mais j'ai appris la vérité, moi, moi seul , de la bouche du chef Indien, votre complice, qui, fait prisonnier et conduit à New-York, m'a tout avoué en mourant et m'a remis la confession d'Altkirch, trouvée dans la poche de Rosenwallen. Ces preuves, je lea ai conservées, comme bien vous le pensez
t«6 LE TRONE Ï>»ARGENT
— Pitié ! s'écria Rosenwallen (car nous ne le débaptiserons pas), pitié I monsieur Hermann !..,
— Oh ! soyez tranquille, reprit celui-ci en changeant de ton, c'est Tunique fois que je vous parlerai do tous vos crimes... Voyons! 30,000 dollars sont un beau denier pour connnencer les affaires, vous en savez quelque chose. Vous allez me signer un bon de SO^OOO dellars sur la banque de New^Yock, destinés à Antoine. Exécutez*vous.
Rosenwallen se leva, signa le check sur la Banque et 6n tendant le papier à Hermann :
— Mais qui donc étes-vous? lui demanda-t-il,
— Au fait, il y a une de vos infamies que f ai oublié de vous rappeler. C'est l'abandon de votre femme qui mourut dans la misère, laissant une fille que Constantin Roche recueillit, éleva pieusement» et que j'ai épousée, moi, l'ami de Constantin.
— Alors, s'écria Rosenwallen, Rosa,..
— • Rosa est votre petite-flUe,..
Rosenwallen poussa un cri déchirant,
~ Vous comprenez maintenant, lui dit Hermaan eo sortant, pourquoi je tairai cette histoire h tout le inonde, et pourquoi je ne cesserai de vous entourer de respect et de considération, comme s'il ne s'était rien passé entre nous.
— Gertrude... commença Rosenwallen avec inquiétude,
— Gertrude savait que Rosa est la petite^fille de l'assassin d'Amy; mais pour elle, AUkircb est bien mort, et elle tient toujours le général Rosenwallen pour le
pltis grand homme du monde entier. Je ne la désabu* serai pas. Adieu, général....
A dix pas de chez Rosenwallen, Hermann rencontra Antoine à qui ii remit le cheek sur la banque.
— Vous avais-je trompé, lui dit-il, en vous affirmant que vous deviendriez un des premiers négociants de New-York. Voilà ce qu'il faut pour débuter convena* blement. Allez bien vite faire encaisser ce check à votre crédit.
Six mois s^étaient écoulés depuis cette terribte scène où Hermann avait conquis sur Rosenwallen un as* cendant auquel le grocer n'avait trouvé aucun moyen d'échapper.
Rien n'avait été changé dans les rapports ni dans les relations de nos personnages, sinon qu'une plus grande intimité régnait entre eux. Gertrude seule continuait, malgré un retour sincère, à ressentir par moment une amère antipathie pour la pauvre Rosa qui, comblée d^affeclions par les filles du général, ne savait à quelle cause attribuer ces brusques changements dans Thumeur de madame Rosenwallen. Celte antipathie de Gertrude, évidemment inspirée par la jalousie mater*-
neUe, croissait à mesure qoe son mari, aa contraire, montrait nne plus vive tendresse à la jeone fille.
Par moment, en efiTet, Rosenm^len ressentait pour Rosa des accès d'affection qu'il s'efforçait de maîtriser en présence de Gertmde et de ses filles, mais qui le trahissaient souvent. Plusieurs fois sa femme Tavait surpris tenant dans ses bras et pressant contre son cœur la jolie tête de Rosa qu'il arrosait de larmes et de baisers. Rosenwallen était alors comme honteux dé cette faiblesse que blâmait le regard courroucé de Gertrude. Il s'en excusait presque, lorsque quelques paroles blessantes, murmurées bien bas, s'échappaient cependant des lèvres de madame Rosenwallen à l'adresse de Rosa.
— Décidément, lui dit-elle un jour, vous aimez cette créature plus que vos enfants.
— La passion vous aveugle, Gertrude, répondit le grocer. Je puis aimer cette pauvre enfant pour tout Fintérét qu'elle m'inspire, mais vous savez bien que je se saurais l'aimer plus que nos chères filles....
— Après l'affront que, à cause d'elle, Antoine a fait subir à Betzy, je ne comprends pas votre faiblesse en vérité !
C'était pourtant une femme de beaucoup de sens et d'une bonté exquise que madame Rosenwallen. Elle voulait tout le bien possible à Antoine; elle le souhaitait heureux ; elle savait que la plus grande part de son bonheur lui viendrait de Rosa qu'il aimait, et cependant elle souffrait dans son amour-propre de mère et dans son rêve déçu. La crainte que lui inspirait Her-
mann arrêtait» par instants^ Téclat de sa colère et Tempèchait de rompre les liens qui retenaient Rosa dans son intérieur.
Rosenwallen prenait le plus sage parti durant ces scènes de jalousie ; il se retirait, mais le cœur gros de larmes.
Pour défendre complètement Rosa et pour justifier sa tendresse aux yeux dd Gertrude, il eût été obligé, peut-être, de confesser le secret que lui avait révélé Hermann. Deux ou trois fois, blessé des injustes emportements de madame Rosenwallen, il eut besoin de toute son énergie pour ne point se trahir.
Antoine, protégé tout à coup par le crédit de Rosenwallen, avait prospéré au-delà même des espérances d'Hermann. Il passait pour valoir déjà beaucoup d'argent, et commençait à s^apercevoir de Tinfluence de la fortune dan» ce pays. En réalité, Antoine n'en était pas plus riche que le premier jour où il avait entamé sa première affaire, à Taide des 80,000 dollars du grocer. Tous ses bénéfices, dont quelques-uns furent énormes» avaient été consacrés par lui à solder les créances de son père. Il poursuivait son œuvre* froidement, résolûment, avec une patience et une résignation héroïques.
Quant à Rosenwallen, on eût dit qu'il voulait noyer dans les préoccupations et les soucis de spéculations colossales, rhorreur de son passé qu'il avait cru oublié par vingt années de succès, de puissance et de considération publique. Rosenwallen avait triplé au moins la somme de ses affaires ; il était engagé dans toutes les opéra*
fSOt LE TRONE D'AI^GENt
tiofis possîbief^, et Dieu sait si le nombre* eu est grand dans ce pays ! Le succès atait conronné tontes ses entreprises.
IPlus l'argent affluait chez lui, plus il se jetait avec ifne ardeur qui semblait de la témérité , dans le monv«$ment de nouvelles affaires. C'était une insatiabilité sans exemple.
Hermann n'avait pas été étranger à cette fièvre dont Rosenwallen paraissait dévoré. Il n'avait pas manqné de laisser entrevoir an riche grocer que ce passé qn^il avait cru tout à fait effacé, pouvait bien n'être qne masqué par les monceaux d'or et d'argent qui formaient autour de lui un«i formidable rempart.
Bosenwallen, qfui connaissait aussi bien que personne Tinfluence de la fortune sur la société américaine, n V vflit pu se méprendre sur la vérité de l'observation d'Hermann, et il n^avait plus qu'une pensée, celle de renforcer ces murailles prestigieuses qui protégeaient sa faiblesse en lui assurant Timpunité.
Antoine n'avait pas vu sans crainte reffrcyyaNe développement des affaires de Rosenwallen, et comme, malgré le succès qui avait couronné jusque-là les audacieuses combinaisons du grocer, Je revers de la médaille pouvait bien se montrer un jour, Antoine avait pris soin de déclarer hautement qu'il était étriinger aux grandes spéculations de Hosenwallen. Il affecta de s'en défendre avec miodestie, afin qu'on n'exagérât pas sa position; en réalité, c'était en prévision d*nne catastrophe oà il ne voulait pas que son crédit, sinon sa fortune, qui était de fait à l'abri, se trouvassent cc»npromis^ même pour un moment.
IiK TRONE D'ARCJEN-T m
Ânicint éprouvait foojotfrt pour Rosenwal^îe!]! ûiïe?î«h l^ibfe HèpalsJoD'. Ff lai €GttMt (pïe è» toftiùîie grSiidir ^Mrs )ar protecfiotf de eet hoÉime. Par moment tioétte it de reprochait ëa ccmcl6^cên<SaiK:e envers Henâ^lï)', to^^ quelle Pavait conduit à se faire pâfT )e silence ù,n moiMr H cMipPlce de ces hoAteirx liôMeurs dei^ if voyait le flot monter chaque jètrr vers le grocer . Antoitoe n^avajt p^t encore épousé tes^ préjugés d^ mili>efi où il vlvail; il ne créait point encore que si la fortme pevt natarellement ajouter à fa considération dont jouit tm hott^ Déte bornime, efte ne saâfail absolunieM vttfp4»sep la cotKidération envers un vofeur et M assassin f H épro^ vai« alors dés rêpognances violentes* quHermann avaie grand'peitfe à dominer. Celui-ci n'y parvenait qu'en irt-' voquani Thonneur et le repos de Rosal , de^ Gei^lrùde et de ses ille&
Le moment afrriva où fes prémkm^ ef 1^ drsdntéâr d'Antoine, vagues jusque là, devaient se réaKser, et Gë sa conscience allait svbir ui)p. rude épreul^e.
Resenwallen venait de patronner pour eOÛjOB© dot^ llars une va&te entreprise. Il s'agissait de la comlraictioiii d'UFfte ville indiïstrielFé tout entière dans uw des cdmtéd le» ptus éloî^nést d>e l'Etat Se New-Yôrk.
Ces sortes de spéculations, sur unie ècbeHei gig^ln-^ tesque, s<»^t très communes aux Etats-Unis, ce de* ste-^ pies particuiliers quelquefois, sans 1^ seco«<rs du capital d^aucune compagnie, improvisent des cités entières. I) sttffit de la présence d'un cours d^e^u i^orable à la miae en mouvement des machines d'aune usilne, au< du voisî*' nage dPun canal m d'un pail>^ay f^rojeié, poitr que* ce
rêve de bois et de briques germe dans la tête d'un gros spéculateur etse réalise presque aussitôt. Le reste à la grâce de Dieu ! Les habitants viennent ou ne viennent pas; Tusine chôme ou se met en mouvement» c^estla chance du spéculateur !
Peu s'en était fallu que Rosenwallen ne se fût laissé entraîner à entreprendre à lui seul cette gigantesque affaire.U lui en eût coûté dix millions; mais tant de ses amis avaient sollicité de s'assodierà lui, qu'il leur fit la faveur insigne de se retirer des deux tiers.
La chance tourna contre lui. La ville était à moitié bâtie, lorsque le railway qui devait la traverser, prit une autre direction et, pour comble, un incendie dévora en une nuit les maisons de Rosenwallen-Town. (La cité future avait pris le nom de son fondateur.)
Les victimes de cette fatale association se plaignirent en des termes qui accusaient Tétoile de Rosenwallen de pâlir. Ce mot mis en circulation par les mécontents, grossi par les malveillants, sembla, un instant, prendre les proportions de la vérité. En effet, quelques jours après, Rosenwallen perdait une somme considérable par la faillite d'une importante maison de Rio-Janeiro.
Hermann conçut quelque inquiétude, et il songeait à voir Rosenwallen prendre une éclatante revatche* Les perdants de Taffaire Rosenwallen-Town exploitèrent Téchec de Rio-Janeiro pour grossir le nombre de nuages qui voilaient Tétoile dn hardi spéculateur. Les riches que le sort trahit ont autant de détracteurs que les pauvres en marche vers la fortune.
— C'est le revers de la médaille ! disaient les uns.
— T6t on tard la justice du ciel se fait sentir, répliquaient les autres.
— L'impudence finit toujours par être démasquée, murmuraient ceux-ci.
— Et le crime par être puni, hasardèrent quelques autres.
Ces propos commençaient de monter au diapason des colères publiques. Antoine frissonna en les écoutant, ne laissa pas voir la rage dont il était dévoré, et courut chez Hermann; la consternation d'Antoine rendit à celui-ci une énergie qui Tabandonnait. Gomme toujours, le jeune homme en revenait aux scrupules que soulevait en sa conscience, son association avec Rosenwallen, un homme qu'on accusait déjà sourdement, et que tout le monde bientôt maudirait à grands cris. Encore une fois, Antoine voulait répudier cette protection d'écus tachés de sang et d'imposture, car il lui semblait que le jour où l'opinion publique se tournerait contre Rosenwallen, celte colère rejaillirait sur lui-même, d'autant plus terrible qu'elle aura été tardive.
Vingt années de considération et de respect imposées par la plus insolente des fortunes devaient, en effet, avoir amassé dans les cœurs des rages immenses. Antoine concluait aveuglément que, pour sauver son honneur intact de cette tempête qui grondait déjà, le plus simple et le plus logique était de livrer ce voleur, cet assassin, cet imposteur à la justice des hommes.
— D'abord, lui répondit Hermann, ce serait manquer de générosité, et nous ferions acte de lâcheté. Eh quoi j
1$4 LE TRONE D*AfiG£N7
0ûm mrms gardé te sôJeBce ^nt q«e ftoséDwallen aura été heureux, et nous le livrerons aux cofoes pK)|wlaire$ le jour ad ie .sort ral)aDd(HOjaje^ nous, ses obligés !
— Ses oUigés ! s'éoria Antoine m frémifisaûi. Moi, le serviteur reconnaissant de ce misérable!
— Pi()u<vez-iroii6 le nier?^manda iroidement H^r- WKDn. A qm donc devez-vous cette fortune et ce crodit doi^t vous jouissez? n'est «oe^^as à Bosenwallen?
— Ah t ^'écpria Antoine atterré, vous avez fait de moi le complice de Rosenwalien. C'est un piège que veus jn'avez teodu, un piège dont je ne peux plus sortir, et il me semble qu'en inème temps j'insulte à la aèiaoice de mon père! Yaus èies cause ique nous atoqs l'un et l'autre commiU uoe infamie 1
Le vieil Allemand ^ntit qne s'il s'abandonnait too^ <entiiëremeoit à Antoine il ne pourrait plus résÂster à ceite iconseience qui se raidissait»
— Je ne conteste pas que vous ayez raison, Antoine, lui dit Harmann, cependani vous &e devez pas oublier qu'il s'agissait surtout de prés^ver Thonneur de Bosa. Ne vantail pas mieux que nous ayons risqué asHJ» partie, qu'i} nous faut jouer jusqu'au boai maintenaoït, plvi6t que d'avoir dénoncé le grand-pène de votre femm^e, comme un assassin et un voleur, plutôt que de to laisser accuser aujourd'hui ? Aussi aotre devoir se complique4-U encore aujourd'hui.
— Que reste*t41 donc de plus àlaire que ce que nous avons fait déjà ?
•— U nousxeste à étouffer les bruits qui «it nuor-
LE TBONË D'ARGENT 155
ailiré autour du nom, de fiosenwallen ; il nous reste à imposer sileoce à ses détracteurs en les coûfondaût.
— Jamais 1
— 11 le faut, Antoine; au nom de Rosa, au nom de Gerlrude que vous aimez et respectez !
Hermann savait bien que c'étaieot des arguments auxquels Antoine ne résistait pas.
— Voyons, demanda - 1 - il , où voulez -vouô en venir?
— D'abord je sais pertinemment, reprit Hermann, qu'avant deux jours, Rosenwallen prendra une belle jrevaoche, financièrement parlant. L'heure est venue pour lui de mettre au jour une grande opération dont le succès sera éclatant. Je l'ai pressé d'en hâter l'exécution, et il l'a avancée. On verra ses détracteurs d'aujourd'hui applaudir, alors, des deux mains.
— Soit 1 murmura Antoine, je ne demande j»s mieux que de voir ce passé odieux se cacher puisqu'il ne peut pas s'effacer.
— Quant à nous, commença Hermann...
— Il me semble, interrompit Antoine, que nous n'avons besoin de nous mêler de rien. Laissons faire M. Bosenwalien ; un succès pareil à celui que vous annoncez suffira pour étouffer tous les propos de ces derniers jours.
•— Il faut au contraire que nous nous en mêlions pour doubler ce succès, pour que ce succès soit un triomphe. La semaine prochaine, on prépare au Castle- Oarden un grand bal pour le jour anniversaire de l'In- 4épendance. Nous allons nous mettre en campagne afin
d'organiser une procession en faveur da général de la milice. La moitié de celle ovation s'adressera au spéculateur et au négociant.
Antoine regarda Hermann d'un air stupéfait.
— Comment, vous voulez?...
— Certainement, je veux !... Une fois engagés dans la voie où nous voilà etitrés, pour arriver au but que nous cherchons, nous ne devons rien négliger ; rien ne doit nous couler ni nous répugner. Un succès d'argent ne peut pas suffire à détruire les soupçons qui ont pris naissance l'autre jour, il y faut ajouter un triomphe de considération. Notre devoir, noire préoccupation constante, en ce moment, sont de couvrir Rosenwallen de plus d'honneur et de plus de fleurs possibles, pour maintenir son crédit et sa considération. Il faut qu'il remonte sur ce trône d'où on a voulu le précipiter. Le lendemain de cette procession, le crédit de Rosenwallen aura gagné cinquante pour cent, sa considération deux cents pour cent. Il nous faut faire disparaître le crime de Rosenwallen sous les couronnes et les hommages publics i
— Faites-le si vous voulez, Hermann, répondit Antoine^ en prenant son chapeau pour sortir. Quant à moi, je ne tremperai pas dans ce complot. Il est au-dessus de ma conscience.
— Savez-vons bien, fit Hermann, en arrêtant Antoine sur le seuil de la porte, quelle sera la conséquence de votre abstenlion?
— On dira que je n'ai pas le temps de me mêler de ces choses^là, voilà tout. D'ailleurs, pour couper court
à tonte sapposition, je vais partir ce soir et ne reviendrai que le lendemain de la fête.
— Absent on présent, reprit Hermann^ on commentera votre abstention avec malveillance. Autant vaudrait déclarer tout de suite et publiquement que les détracteurs du général ont raison.
— Hermann I Hermann ! murmura Antoine, je vous le répète, vous m'avez entraîné dans un piège horrible t Je ne prévoyais pas jusqu'à quel point ma conscience serait liée. Aujourd'hui, il n'y a plus à reculer.
— > Marchez donc ! Vous savez aussi bien que moi l'intérêt que vous y avez I Vous alliez sortir tout à rheure, reprenez votre chapeau et sortons en effet pour commencer notre propagande dans les barrooms et sous les vestibules d'hôtels. Nous n'avons pas de temps à perdre.
Hermann prit le bras d'Antoine, et l'entratna bien plut(^t que celui-ci ne se sentait disposé à le suivre.
Rosa parut à ce moment sur le seuil de la porte, souriante, gaie de bonheur, charmante, comme Antoine l'entrevoyait toujours dans ses rêves d'avenir.
La présence de Rosa, l'émotion qu'il ressentit à sa vue et à la pression tendre et amicale de sa main changèrent complètement le cours des idées d'Antoine. Son visage refléta tout à coup la joie qui illuminait celui de la jeune fille.
Hermann dans cette lutte qu'il soutenait contre les
.pugnances et les scrupules d'Antoine, à l'endroit de
Aosenwallen, n'avait pas à son service d'argument plus
tloquent que sa fille. Devant Rosa» de qui tout le bon-
â6S LE TEOIfE D'AJRGBtlT
tetur était $00 Kmvr e à liu, Antoûia D'bésUait phiê ;
pour mieux dire, les oIijecUoBS qWH ftv^ii élev^ quelques oiioul^^ h peine aupar^va^t, élmid ou- ^);iées.
•^ D'od vieoBrjtQ^ mon ^ufant? de^aaa^a Ilermi^n à sa filie.
^n. Je viens de ctm Qia modiste, pia cputarière» ma mrcbande d'étoffes, ma fleuriste, pia coiffeuse, ma Ciorâiwûèr^;... fBnfin, de chez tous les gei^ tenant débit des clio^^^ i qui toutes les femmes doivent d'être quelquefois un peu plus jolies que le bon D^eu ne les a yo^lu is^TB. Voilà d'où je viens, mon père»...
JËQ parlant ainsi, Rosa avait sauté au cou d*HerumtJ^, m dépojsani deux bruyants )>aisers sur les joues du yielMard. Gowne Antoine h coptemp^ait en souriant :
— U ne fsint pas que cela vous donne des inquiétudes sur ma coquetterie, Antoine. Je ne suis nullement coqueite; seulement il faut bien faire comme toutes les femmes, et je ne serai pas fict)ée que vQps me trouvie^c à votre goût au bal de Castle-I&arden.
— Vous ai-je jamais rien reproché à cet égard , ctière Rosa, et au contraire ne tiré-je pas vanité des bomniages qui vous entourent? Mais ce que tout le monde ne peut pas admirer et applaudir, c'est votre esprit, votre intelligence, le parfum de cette fleur enfin dont votre beauté n'est qne le vase.
— Merci, Antoine ; vous êtesr pour moi plus indulgent que je ne le mérite. Mais puisque vou$ prétendez que votre vanité trouve ^on compte aux hommages
tE TBONE D'ARGENT 150
qa^oii m'adresse, soyez satis&U; ear Je vous annooce que les demoiselles Rosenwalleoy qui avaient commandé leur toilette, ont tout décommandé pour se rallier à mon goût. Nous serons pareillement habillées, comme trois sœurs.
Hermann examinait attentivement les impressions de la physionomie d'Antoine qui se modifiait d'une se^ conde à l'autre, sous Tinfluence du caquetage de cette jeune fille. Il ne douta plus qu'Antoine ne fût prêt à tout entreprendre pour l'aider dans son projet.
— Et où allez- vous donc que vous paraissez si pressé de partir? demanda Rosa à son père.
— Des affaires sérieuses nous appellent à Wallstreet. ,
— Si vous vous dirigez du côte de Park- Place ^ vous rencontrerez certainement les dames Rosenwallen .
Antoine et Hermann rencontrèrent, en effet, les dames Rosenwâllen à l'endroit que leur avait dit Rosa. La vue de Gertrude,dans un sentiment opposé, éveillait toujours en l'âme d'Antoine la même émotion que le contact de Rosa. Ces deux affections auxquelles son cœur s'était voué avec enthousiasme, étaient comme le souffle inspirateur du complot de mensonge où Hermann l'avait entraîoé.
Après avoir serré la main de Gertrude et de ses deux filles :
— Allons ! dit Antoine à Hermann, après quelques pas dans Broadway^ je crois que voici >in café où nous rencontrerons quelques chauds amis, dont le zèle
tM LE TftORB D'ABGBRT
nous MOODderau — Chère Rosa! tamne Gertnidel peosail ADioine ea piriant ainsi. Hennaim a raîsoD ! Ib entrbeiit dans le caA.
xu
Les barrooms oa cafés et les vestibules des bôtels garnis remplaceat aux Êtats-Dois le fanm des républiques de rantiquité. C'est dans ces divers lieux, dout Taspect est assez curieux à étudier, que se traitent eu général les affaires publiques.
Les birroaniê sont de vastes salles, génàalement longues, où derrière un comptoir en marbre ou en bois» selon la richesse de rétablissement, se débitent des rafralchissemenls, des boissous fortes, et, à certaines heures, dés viandes froides et salées, à prix fixe.
Dans le courant de la journée, les barrooms sans être déserts^ ne sont jamais entièrement remplis ; c'est une incessante entrée et une perpétuelle sortie de groupes composés de deux on trois personnes qui se font servir au comptoir, trinquent, avalent leur julep de menthe, leur punch à la Jackson^ leur verre de bière, de wiskey ou de soda-water, et sortent immédiatement, sans même s'asseoir. Il est vrai que dans la {ffesque totalité des barrooms t il n'y a même pas de chaises ni de tables.
LE TRONE D'ARGENT lOi
De ci, de là, on aperçoit bien quelque passant entrant seul dans un barrootui, mais il en sort bien vite. Celuilà s'est borné, étant véritablement altéré» à boire un verre d'eau à la glace à une des fontaines placées à chaque côté du comptoir, et dont le robinet coule gratuitement.
Les barrooms ont un tout autre aspect aux heures du lunch^ ou pour 28 ou KO cents (27 et 52 centimes), on consomme, debout, ou sur de petits dressoirs, une tranche de viande froide accompagnée d'un verre de bière. Â ces heures, il y a affluence considérable.
Quant aux vestibules des hôtels garnis que j'ai indi* qués également comme un lieu de rendez-vous, la foule n'est pas moins compacte, aux mêmes heures de la journée et de la soirée que dans les barrooms. Il est bon d'en dire les raisons.
La première de toutes est Thabitude qui existe de tenir ouvert, à la discrétion du public, sur le bureau de l'hôtel, toujours placé dans ce vestibule très vaste, un registre sur lequel est inscrit le nom de tous les voyageurs, au fur et à mesure de leur arrivée. Ce n'est point, comme à Paris, une mesure de police ; c'est affaire de curiosité pour le public, et bien un peu aussi l'intérétdes hôieliers.Ën sorte que ce registre, incessamment compulsé, estun but positif de station à Thôtel. Puis là, dans ce vestibule, se développent sur les murailles toutes les affiches des spectacles, tous les renseignements imaginables à Fusage des voyageurs, et par conséquent du public. L'intérêt du propriétaire est donc de réunir le plus possible de ces amorces, de manière à attirer à
|#2 LE TaONE D'àRGENT
àihukt de locataires, an nmiu des miteara en grand Mad)i>e. Nous les iroDYeriûDa importent noos autres ; il a'eo est pas de mèioe aux États^Ufiis, parce que chaque hâiel a soo barroom daas un local Yoisia de ce vestitude. i'aîoaterai que les aaloos de lecture, dépendant de rétablissement, et ouyerts au pubUc, sont égiBJemeot ua achalandage et un attrait ; ei^o, sans compter beaucoup d'autres raisons sec(»idaires, je ne dois pas omettre (te dire que quiconque ne veut pas avoir ou n'est pas en mesure d'avoir un train de maison babite et mange dans les hôtels garnis. J!ai constaté dans eertains établissements en réputation en Amérique, des dîners de deux à trois cents convives, — autant de flâneurs qui baguenaudent le soir sous le vestibule.
Dans les temps ordinaires, voici quelle est la physionomie des barrooms et des v^ibules d'bôtel&
Les premiers sont bruyants ; on y cause tout haut et de tout, les groupes compacts sont debout et se renouvellent généralement de dix minutes en dix minutes, m s'y heurte à des gens de toute sorte, bien élevés on grossiers, c'est un pélorméle complet ; on vous bouscule volontiers sans que vous ayez le droit de rédamer. En tout cas, vos réclamations seraient mal accoeillies; et il est bien rare qu'un maladroit s'excuse de voos marcher sur le pied, de renverser votre verre et son contenu.
La physionomie des vestibules d'hôtels est tout autre. L'orage des voix qu'on y entend est plutôt le résultat du grand nombre des causeurs assemblés que
du tofi <H0vé das eonversatioos. Les tisitears d'hM^ls monir^nt par la retenue de teur bogaga» qa'ils oompreiQfi^t jQ'étre pas là chez eux. Les uds causeAi par groupes» assis sur des chaises fourmes par l'établisse^ ment, 4' wtres $e pjacept wx croisas daos cette attitif^ ^i chère ajax Aipéric^ias, et pourtaot sjl iocom&ode : les jiwbes all<wigées et le taloa posé soit mf las terres 4^ )^ croisée o^ cootre l^ mura^Ue, le dos reaverisé wr une chaise, le cou ployé.
Cet encombrement des vesiLibales des b/Oteto a lieu pareillement aux heures intermédiaires des repas, qui sont une récréation dans la vie si labçriensie de^ Américains ; et le soir de sept à onze heures.
Ces lieux sont les théâtres que choisissent naturellement les meneurs pour organiser, préparer, travailler les élections et les démonstrations pendant les jours de mouvements politiques. Les orateurs de clubs s'y transportent, et entre deux punchs lancent leur speech en faveur de tel candidat ou de telle mesure. Comme dans la vie politique des Américains les élections sont presque une affaire quotidienne, il s'ensuit que barrooms et vestibules d'hôtels sont presque toujours à Pétat d'agitation.
11 est rare de n'y pas voir, aux heures très brèves dé la flânerie américaine, deux ou trois courtiers de candidatures, promoteurs de propositions, allant, venant se démenant au milieu de la foule.
Tant qu'oQ en est encone à la préparation de ces candidatures, les fyarroom offrent un aspect asses paisi- U^, mais quapd japprocjie le lopment décisif, deuE ou
1#4 LE TRONE D'AftGERT
trob jours afant rflecUoD, m y constaie soiiTent de letaes tmniiltiieittes, des rixes, des combats sérk»x; 6t, parfns Pod y enteod, dans certaîoes TDles ùeVcneA etdn sud, jusqu'à des déumalMMis d'armes à fisa.
Le ftarroom, 06 entrèrent Hermann et Antoine, était un de eeox que fréquentaient Tolontilers les nëgodaDls de New- York dont le domicile était trop éloigné de Wall-street, ponr qu'ils rentrassent diez eux à rheaie du luneh.
— Voulez-Yous prendre un julep atec nous, Penford? dit Antoine en arrêtant sur le seuÛ de la porte un jeune broker (courtier).
*-* Volontiers, répondit celui-ci.
Les trois verres préparés et après la trinquade d'usage :
— Avez- vous entendu dire, commença Hermann, que Ton prépar&t pour après-demain, à Castle-Garden, une procession ?
— En rhonueur de qui ? demanda Penford. --* En rhonneur du général.
— Rosenwallen ?
•* A moins que ce ne soit le général Penford, mon cher ami ! Je ne sache pas qu'il y ait à New-York, en œ ^ moment, d'autre général plus digne que Rosenwallen d'une manifestation.
— Je n'ai pas entendu dire...
— Le fait est bien positif cependant, à ce qu'on m'a affirmé» et nous sommes, Antoine et moi, trop directement les amis de Rosenwallen, pour que nous ne
sachions pas au moins ce qui intéresse le général. Je m'informe donc.
— À ça, interrompit Penford, à propos de qnoi cette procession ? Est-ce pour remercier Rosenwallen da succès de Taffaire de Rosenwallen-Town, où il a fait perdre tant d'argent à tant de monde ? Ou bien pour sa malheureuse expédition à Rio-Janeiro, dans laquelle il avait entraîné de si honorables capitaux? Tenez, mon cher monsieur Hermaun, et j'en dis autant à Antoine» il est bien heureux pour vous que vos affaires soient distinctes de celles de Rosenwallen» car je crois vraiment que son étoile s'éteint I
Hermann avait vu p&lir Antoine» et ilsentit qu'il était temps d'interrompre Penford, dont la langue prenait uu mauvais fil.
—Si ce n'est pas pour l'affaire de Rosenwallen-Town ni pour celle Rio, que Ton donnerait une procession au général, ce sera peut-être pour son grand triomphe de demain ou d'aprës-demain.
— Quel triomphe ? demanda un nouveau venu.
Cette question et l'arrivée de ce dernier furent l'occasion d'une seconde tournée de juleps offerts par Hermann. Et comme le barroom était fort rempli en ce moment-là, ce groupe, de trois personnes d'abord, se trouva bientôt grossi d'une vingtaine d'individus, parmi lesquels plusieurs des plus riches négociants ou capitalistes de New-York.
— Il serait peut-être indiscret, à moi, reprit Hermann^ de vons révéler ce que je sais sous le sceau du secret; toujours est-il qu'avant peu, demain ou après-demain
Xm h% 7B0NE D'ARGENT
«n faciès de qaciqaes millions de dollars, raflés par la plus habile des combinaisons, vous proaveraqaerëloite deAos^nwallen n'apàs p&li autant qu'on se Timagine.
— D& qui parlez -vous-Ià? demanda un nouvam buveur eotré dai^ le groupe à Pinslant où Hermann finissait sa phrase.
*— De Rosenwallen, reprit le vieil Âliemand. Je demandais Il Penford s'il était vrai, comme on me l'avait affiniié,qae Ton dût, après-demain» faire à Gastle-Garden une procession en favear du général, pour le récompenser de son dévouement à la milice, de sa grande habileté dans les affaires, en souvenir enfin de tous les lemplots publics dont il a été honoré. Gomme Penford est un des meneurs les plus actifs, les plus influente et les plus intelligents que je connaisse en ces sortes de matières, je pensais qu'il était au courant de ce qui se passe. £t à ce propos, je iui parlais d'un éclatant succès qui attend Kosenwallen, un de ces jours prodiaios, dans une entreprise magnifique où il y aura des naillions de dollars à gagner.
€ette tirade d'Hermann était d'une adresse de serpent. Elle mettait Teau à la bouche à tous cea hommes altérés d'argent, en même temps qu'il excitait la vanité de Penford, ce meneur qui ne croyait pas qu'une fête, un meHingf un banquet, une procession fût possible à New- York, sansqu'il,enfût l'âme. Penford eût été homme à organiser une contre procession pour n'avoir pas fe démenti de son orgueil froissé.
Pour ceià diverses causes, lespewh d'Hermann fut très favorabiement accueilli, etPenfoid» toui en aspirant
]LB TRONE P'ARGENT iêl
lentemeat son julep^ û*amt pas manque 4e faire des réflexions très profondes sur l'humiliation que son Influence pouvait subir, si un autre que lui se trouvait àlatèted*une pareille manifestation, et sur les avantages pécuniaires qu'il en tirerait, comme homme d'affaires, 'qoBM Rosenwalien saurait qu'il avait été T&me de cette procession.
-^ Il faut, dit-il tout à coup à Hermanû, que eeu& qui ont organisé celte manifestation soient des gens bi^ discrets ou de bien peu d'importance, pour que personne ici n'en ait entendu parler.
-^ Moi, je n'en sais pas davantage ; on en causait hier au soir, à l'hôtel FranÛin; on m'a questionné à ce sujet, j'ai répondu que je ne savais rien, le vous interroge à mon tour; si vous n'êtes pas mieux instruit, c'est qu'alors c'est un bruit sans fondement, ou bien l'affaire est conduite par des gens insignifiants. Mieux vaudrait, dan^ ce cas que l'on ne M rien ; je l'aimerais mieux pour Rosenwallen... Sur ce, au revoir, messieurs.
Hermann et Antoine allaient se retirer. Pei^ord prit ^e bras d'Antoine, et faisant quelques pas avec lui :
-^L'idée, dit-il, est bonne; je crois seulement que l'affaire est entre des mains stupides^ 11 faut à Roseowallon un jirippipbe éclatant ou rieut Je m'en charge; au revoir.
— Que vous disait-là Penford ? dem^^ Hermann à Antoine.
'^ Il m'annonçait qu'il allait organiser la procession.
-^ J'en étais sûr» pardieu ! Eh bien » la looitié de la besogne ^exU^meat e»t fsàte» Lai^sQps gr&mt^ ce petit
conrant paisiblemoit e\ tranquillement d'ici à ce soir, pois...
— Il me semble qu'il n'y a plus rien à ajouter à œ que nous venons de faire, objecta Antoine» que toutes ces démarches importunaient.
— Plus rien à faire ! s'écria Hermann. Ah ! mon ami, les hommes sont plus changeants encore que les yents et les flots. Il y a gros à parier que conduite par Penford l'aflaire arrivera à bonne fin ; mais il ne faut jamais manquer de doubler un vêtement, même avec une étoffe moins solide, cela le soutient toujours. Venez me^jejoindre après dtner, à Thôtel Franklin ; mais pas avaet huit heures, entendez-vous...
Le soir, Hermann posté à l'angle d'une rue, épiait quelqu'un. Ce quelqu'un était un certain Eeywell, ancien capitaine de navire, alors directeur d'assurances. Keywell ne manquait jamais, à heure fixe, de se rendre sous le vestibule de l'hôtel Franklin pour y fumer soo cigare. L'aperceyapt venir de loin, Hermann se mit en marche et le croisa à dix pas de Thôtel.
— Venez-vous prendre un verre de wiskey avec moi? demanda Tancien capitaine, après un cordial échange de poignée de mains.
— J'allais vous l'oflfrir, répondit Hermann.
— Alors nous en prendrons deux.
— Deux, soit I
Us entrèrent et s'installèrent sous le vestibule de l'hôtel, devant une croisée ouvrant sur la rue, et allumèrent leurs cigares. Pas un mot n'avait été prononcé encore par Hermann sur l'objet de sa visite.
— £h! bien, mon cher Keywell, dit-il tout à coup, qu^est devenue voire querelle avec Penford?
— Oh Imon Dieu! c'est resté là. Penfort est un enfant; Je ne lui en veux pas le moins du monde ; seulement, à la première niche qu'il me fera encore, j'achèterai exprès un navire, j'en prendrai le commandement, j'attacherai ce baby à , l'arrière en guise de loch, et je le traînerai ainsi jusqu'à Lima. Histoire de le corriger.
— Il est si jeune ! Mieux vaut avec de pareils enfants, jouer le même jeu et rendre malice pour malice. On met les rieurs de son côté, et on y trouve toujours avantage.
— ^Vous avez peut-être bien raison^ vous, la prudence, incarnée et l'homme aux bons conseils.
— Eh! bien, mon cher Keywell, puisque vous êtes de si belle humeur et en si bonnes dispositions dQ rire, je vais vous raconter... mais vous ne vous fâcherez pas !...
— Non, non ; est-ce que je me fâche quand j'ai dans l'estomac deux verres de wiskey, dont un offert par un ami. Qu'est-ce? voyons...
i— Un enfantillage, une niaiserie...
-^ Encore quelque malice de Penford?
— Précisément... Hais, tout doux, maître Keywell, ou je ne dis rien.
-^ Voyez comme je suis calme, fît Keywell qui mâchait son cigare à le broyer.
— Je ne sais pas, reprit Hermann, qui diable est allé dire à Penford que vous aviez organisé pour aprèsdemain une procession à Gastle-Garden, en faveur de Rosenwallen, et...
— Moi I d^écria Keywe)1, mol, fat organisé Boe procession en foveor de Rosenwallen ?
-^ Je ne prétende pas que cela soft ; je saig, pardieu ! que vous n*aime2 pas RosenTrallen, et que vont n*ètes pas bonvme à composer atec vos antipathies : votre caractère, sous ce rapport, est as$ez coudii. Je raconte donc tout simplement qu'on est venu rapporta ce bruit, ce iBensongCy cette calomnie même, si vous voulez, à Penford ; il a jugé apparemiment que ef était une excellente occasion devons fafre une niche, et &ê prétend qu'il va, lui, orgafni^r une procession formiâaM^ pour après-demain.
^-«-Lui î Penford 1 Mais hier encore, it disait de Rosenwallen tout le mal possible, et prétendait qu'àfvant peu ce serait un homme démâté, coûté, noyé ? C'est impossible!
— C'est si possible, fit Hermaun, que c'est à AntolÉe Roche qu'il a raconté la chose.
Et, interpellant Antoine qui venait d'entrer :
— Antoine, qu'est-ce que Penforfc vous a dît au sujet de la procession dont il était question ce matin?
Antoine, ignoratrt les détours pris par HerMann pour arriver au but où il était arrivé, et ue se doutant pas, par conséquent, que Key well fût le moins du moncte enf jeu, n'hésita pas à rapporter, mot pour mot, la phrase que lui avait dite Penford, en loi prenant le bras au moment où il allait sortir du barrooni.
— Ce Penford croît- il donc, é'écria un des assistants, être te seul capable à New- York de bfen conduire ces sortes d'affaires-là? On dirait en vérité, qu'il sort le setû
èr poutoir ordonner une procession. Il prèteod §e fourrer à la tôle de tout !
Gomme )a conversation de ce petit groupe était devenue un peu animée, une vingtaine de curieux s'en étaient rapprochés. A tous, Keywett raconta Tbistoire.
— - Il est vrai de dire, reprit Hermann , qui gardait en réserve son irrésistible argument, il est vrai de dire que, dans ce moment là, je causais avec Antoine d'une énorme affaire que Rosenwallen va lancer sous peu de joursj et qui, certes , vu la part qu'il s'y réserve, doit augmenter sa fortune de deux ou trois millions de dollars.
Hermann regarda surnoisement et rapidement tous )es visages autour de lui. Ils avaient changé d'expression.
— Vous comprenez , continua-t-il, que notre amî Penford est trop habile calculateur pour n'avoir pas deviné que s^rl y avait là occasion de vous faire une niche, mon cher Keywell, il y avait également à tirer profit auprès de Rosenwallen d'une initiative habilement prise. Eh ! eh 1 la perspective de quelques milliers de dollars à gagner apaise bien des inimitiés !
— Quelle est donc celte affaire dont vous pariez Kr, nioAsieuir Hermann ? demanda un riche spéculateur en cotons, qui avait écouté toule la conversation sans mot dire. Ne s'agit-il pas de la mise en culture de terres considérables dans TAlabama?
•»— Vous me pcrmeltrez bien, mon cher monsieur Pearce, de garder le silence jusqu'au moment où f aurai hi liberté de parler.
— Vous croyez j en tout cas, que ce sera bon? demanda un autre.
— G^est une affaire tout simplement colossale, et digne d'un aussi habile homme que Rosenwallen.
— Çà, on ne peut le contester, murmurèrent en chœur plusieurs voix, Vest un habile homme d'affaires.
— Qui a des ressources d'esprit incroyables,
— Un coup d'œil sûr.
— Un jugement des plus sains.
— Et surtout du bonheur.
Chacun trouva son mot à dire, son compliment à lancer.
Hermann regarda Antoine en souriant.
— Ah ! — grommela Keywel en mâchonnant son €igare, — Penford croit me îaire une niche , et il veut en tirer profit pour exploiter Rosenwallen. Attends, attends, mon drôle ! Je n'aime pas cet homme-là, tout riche qu'il est, et cent fois millionnaire qu'il peut devenir, eh bien ! je démolirai le projet de Penford. Et que tous les requins de la mer me dévorent si je ne parviens pas à faire mieux que lui ! — Hermann , voulez-vous m'aider?
— Mon cher ami, vous comprenez que ma position vis-à-vis de Rosenwallen m'interdit de me mêler de rien de pareil. J'ai des raisons personnelles, vous les comprenez bien, qui me forcent, par convenance au moins, à rester en dehors. Vous avez pris la mouche sur une plaisanterie que je vous rapportais ; on pourrait croire qu'il y a eu de ma part quelque calcol bien
éloigné de ma pensée... Du train dont vous y allez même, je me hâte de me retirer... Au revoir... Antoine, m'accompagnez- vous chez moi ?
Kcywell attira Hermann à part, et, se penchant à son oreille :
— Savez-vous le tour que je vais jouer à Penford?
— Je vous sais capable de plus d^une bonne malice, mon cher Keywell. *
— Eh bien ! je vais ouvrir tout de suite une souscription, préparer un meeting pour demain à midi; et, avant le bal de Castle-Garden, offrir à Rosenwallen un banquet dont la procession ne sera que la conséquence forcée. J'aurai, j'espère, les rieurs de mon côté, cette fois, comme vous me disiez tout-à-l'heure !
Quand Hermann et Antoine furent dehors : — Que vous a donc cçnté'là Keywell? demanda celui-
— Au lieu de nous rendre à la maison, allons chez Rosenwallen ; il importe qu'après •' demain il lance son affaire.
— Cela presse-t-il à ce point?
— Jugez I répliqua Hermann, en répétant à Antoine ce que lui avait dit Keywel. £h bien ! mon enfant, s*écria-t-il, qu'est-ce que vous pensez de l'influence de l'argent dans ce pays-ci, et croyez- vous qu'aucun roi du monde se puisse vanter d'être plus solidement assis sur son trône de pourpre, que ce millionnaire sur son trône de dollars ?
17/i LE OTROI^E D*AR(iENT
xm
A peîrté dix intentes après qn'Antaîne et Hérmâftn éûfettt qtïUé ThMéï Fi^nklm, trtf ^rtràpe Àombretix ^eissemWâît autour de Kéywen. Élotjnent jnsqtf à Pen^ thoniéiasiÈe, M démonlraW, par lotîtes sortes d'exdfantes raisons qneFingéniOTx Hermann n'eût pas troG* Vées, l'obligation où était le commerce de New- York d'offrir un battqnet à Rosenwalfen, afnden membre du Congrès, ancieti mâfre àe la Cité, présentement général de la milice et spéculateur de premier ordre.
L'amoree Ûe l'affaîrc colossale jetée sî habiïem'ent poir BermaiAn daMs le céurânf de Ta conversation*, arait affamé tous ces poissons. Les assistants accueilfîi^ent d'une voix unanime la proposition A& Keytetl^ et une liste dte sonseriplion immfédiafement ouverte, fuitii^médiat^mônt remplie. CéCait à qui écrirait sofi nom té pltr» en èvideni^e et soûscnrirait pôtfr la pins forte somme. Eeywelt avait exposé qu'il était de riguet^ qifô le ban- (j^et Ml splemdide.
Rien ni^était plus simple q^ue d^e décider, séance tenante, toutes les mesures relatives; à ee banquet; mais les Américains sont trop friands de meetings pour pren-
LE TaONE D'ARGENT ^75
drB le plas court chemin éa ces sortes de m^i^es. Op proposa donc une assemblée pour lè lendejuain, à midi, ^ous la présidence de j!il. Tallman, ion 4es plus riches négociants de New-York; une ^naonce fut rédigée^ ,conségue,nce ejt eji^pëdiée ii^^^iédiaiemen^ j^jx jomrnjgùKx 4e ]a ville.
Penford n'élaijt pas homfiQe à négliger «ne si \^e occasion 4e triomphe. De souotté^il aval); eu la w^e pensée que Ke^well. Il avaiX tout aussitôt ouvert une souscription, et {ait annoocer» pour le leudemain^ m Jiueeling, sous la présidence de M. Shortbody, fabricant de machines à Vjapeijir, un 4^$ ii^dustrieis l^mieux posé^ de la Cité.
La tactique d'Hermann avait, comme ojx vqU^ réui^i AQ-dejià de ses espérances et atteignait les proportions d'un machiavélisme consommé.
Jl s'était rendu chez Rosenwall^en, ^i lui avait rqiiConté ce qui se passait, le svpplia^t 4e ne point retarder d'un jour la mise en lumière de sa grande opération. Rosenwallen avait trop d'inclination à la vanité pour voir le c6lé vrai de cette manifestation popja]iaijr<8 ; U £n fit remonter tout le mérite à sa propre personne. A peine Tidée lui vint-elle de remiercier Antoine et Hermann; en tous cas, il était loin 4e supposer que ces fleurs et ces triomphes fussent destiné,^ à x^ovvrir les crime» d'Allkirch«
L'annonce de deux meetings produisit un pe4 de
* trouble et de confusion parmi les or^nisateurs de cette
grande manifestation publique. Chacun, à part soi,
4éciday 4és le premier moment, qu'il lallait Xomdrç les
deux propositions en une seale ; mais qn'allait-il advenir des meetings?
Chose incroyable ! les Américains, si parcimonieux de leur temps, n'hésitent pas à le perdre dans ces sortes de réunions, qui se présentent à toutes occasions. Tant il est vrai gue Tagitation publique est Fessence véritable de ce peuple. Et puis la vanité y entre pour beaucoup. C'est quelque chose de présider un meeting, d'y prononcer un discours, de jouer à l'orateur, de devenir l'âme d'une affaire! Tout le monde est d'accord sur Pobjet de certaines de ces réunions ; il n'importe, il faudra épuiser jusqu'au dernier la liste des orateurs inscrits, dont la moitié prendra la parole pour répéter le même discours.
On comprend alors combien les présidents, les orateurs inscrits et les meneurs des deux meetings attachaient de prix h ce que les deux assemblées eussent lieu ! Les résolutions furent posées les mômes dans les deux meetings, à savoir :
1* Qu'il fallait offrir un banquet au général Rosenvallen ;
if* Qu'au sortir du banquet, on accompagnerait Rosenwallen à la salle de bal de Castle-Garden ;
Z^ Qu'une commission serait nommée pour organiser la manifestation ;
4o Que, puisque la même pensée était venue à deux groupes des amis du général, il y avait urgence qu'une commission commune fût nommée pour organiser le banquet.
On ne saurait s'imaginer combien de discours ins-
pirërent ces résolutions. Jamais, en aucune occasion, tant de lèvres n^avaient prodigué tant d'épithètes et tant de qualifications à l'adresse d'un simple mortel. Rien ne pouvait arrêter ce déluge, cet enthousiasme; rien, pas môme la folie et l'absurdité de certains de ces titres qui semblaient se tromper de chemin et remonter jusqu'à quelque deminlieu caché. Rosenwallen fut traité d'illustre, de glorieux, d'homme de génie; et c'était là la petite monnaie de ces dithyrambes t
Antoine comprimait, devant ces triomphes du grocer, les révoltes de son cœur. Le mobile de cet enthousiasme, dontilsâvaitlesecret,indignaitsadroitureetsonbonsens.
— - Ah ! disaitMl avec amertume, que la perspective de quelques milliers de dollars à gagner donne donc d'imagination! Cela fait pitié!
—Mon cher enfant, lui répondait Hermana, ce n'est pas le moment de philosopher et de faire des théories sur les faiblesses de l'humanité. Vous avez raison, au fond ; mais nous sommes en pleine bataille, et vous savez quel est notre enjeu. Ainsi donc ne perdons^ pas notre temps en critiques parfaitement inutiles.
Antoine et Hermann, affairés comme deux généraux en chef, couraient d'un meeting à l'autre. Il leur paraissait qu'ils ne changeaient point de local, et que les paroles d'ici fussent l'écho de celles de là-bas. Tout alla pour le mieux, tant qu'il ne s'agit que des trois premières motions dont le vote fut salué par des hurrahs formidables. Mais quand vint le tour de la quatrième résolution , chaque meeting incité par son leader 9 se refusa à toute composition.
Pefiferd 66 serajit cru dé&hoaoré de s'alliera Kep^ell; Key we|l aimait imefij. jpyerdre &oa mm que de s'assocâer il Penford. La toile se Jeva pour iainsi dire sur uoe 9^tre pièce. La comédie se changea eu drame ; ^es discours m^ coulaient plqs limpides comme des ruisseaux^ i^s deveiiâieQt torrents. Le général BosenwalIeQ, lui-oiême, meoaçait d6 payer les frais de cette rivalité.
Le béros de cette solennité avait él;é tout à cœ^ pablië; puis il était devenu le texte et le prétexte des violences qae les deux partis s^adressaient.
-r- Plutôt renoncer à ce banqjiiiet que de fusioop^r i s'iëcriaient les ujis.
— C'est nous qui avons eu TioiUaUve, disaieul; les partisans de Keywell.
— L'honneur d'une si juste et si patriotique .idée jQOus appartient, décla^^ent les amis de Penford.
Les plus entêtés dans leurs prétentions » et qui, an môme temps, redoutaient de voir le succès leur écbapper, inventèrent, dans chacun des meeUegs, comme si le mot d'ordre eût été donné de p^rt et d'autre, un moyen de conciliation :
— Ce serait regrettable , posère;nt4l8 ea maaière de couclusioD, qu'un conflit s'élevât £^u ^ein de notr^ ville et enire des personnes auiies, pour une si mince affaire. Rosenwallen mérite-t-il ce triopiphe et vaut-il bien la peine que nous nous disputions de la sorte ? Il y a beaucoup à dire sur ce point. Tairons ce que nous s^vous ou croyons savoir sur le compte de cet homme, et triiiQch(^3â la difficulté en renonçant à notre pr<)iet.
Ces paroles donnent à peu près la mesure des opi-
|Lg TRONE I)'ABÇE«7 m
nioQ3 qw 4omi9ëreQt pendant m mïïm^ idaip3 ks deux meetings. Peu s'ien fallut que lies ds^eoiblées n'abandonnassent en Lumulte les salles où elles étaient réunies. Heureusement, la perspective d^ la grosse affaire si adroitement mise en circulaiion par Hermanp» revint à Tesprit de quelques-uns, et Ql trpp l)eau ie9 à quelques orateurs qui r<^Goj;nuxeacèrent le combatf avec (fiance au moins de le prolonger.
Les éc}aboussures de certaines dç ce^ parOiliBs mi^veillantes avaient jailli jusqu'à Hermaniji. M vieil AUçmand dévoré d'inquiétudes» mais calmç ^i fjroid en appar^ence, suivait toutes les péripéties de c^ drame où se jouait» sur l'éloquence d'an homme, plus que la fortune» l'honneur d'une faipille. Il crut Uu instant Ja partie perdue ; mais il reprit espoir en voyant l'iorage ^ renouveler et devcAir plus forpudaUe encore.
Une idée lui était venue tout à coiup. Pour qu'elle réussit, il lui suffisait de gagner du temps, et la tournure W^ venaient de prendra les débats lui permettait de mettre son projet à ej^cution.
Il laissa Antoine au milieu de cette lugubre bataille ^t se fit conduire au galop d^ deux bon$ qhevaux dans deux maisons de New-York : chez mistre3s Liowerii^g et chez miss Donelson.
Un quart d'heure après, il était de retour et disait à Antoine avec l'enthousiasme de l'espérance :
— Elles vont venir, mon ami, elles fm Tout promis; tout est sauvé 1
JSermann se posta alors à l'angle de la rue, et attendit avec une impatience fébrile. L'inquiétude le jrou-
geait. Tantôt il frappait du pied, allait, venait, questionnait les passants ; tantôt le front plongé dans les deax mains, il cherchait, en cas de déception dans son attente, le moyen de sortir de cet embarras et marcher à un dénouementfavorable, lorsqu'à la porte du meeting- Penford, où il se trouvait en ce moment, une détonation de trois coups de feu se fit entendre.
L'orateur qui tenait la parole interrompit sa période pour Yociférer contre l'inattention de ses auditeurs, détournée pour si peu.
— C'est quelqu'un, s*écria-t-il avec un horrible sangfroid , qui demande justice au tribunal de son revolver ! Ne vous dérangez pas ; au nom de la liberté, laissez chacun faire ses affaires comme il veut.
Quoi que prétendit l'orateur, la foule se précipita dans la direction des coups de feu. Hermann aperçut Antoine soutenu par deux personnes qui l'introduisaient dans l'intérieur d'un barroom. Antoine était pâle, ses traits calmes, cependant, se contractaient sous une vive douleur.
— Mon Dieu ! s'écria Hermann en courant vers le jeune homme, qu*est-il arrivé ?
Il frissonna, et deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues, en voyant Antoine tenant d'une main un pistolet fumant encore.
— Qu'est-il arrivé ? demanda de nouveau Hermann d'une voix émue.
— Faites retirer tout ce monde, lui dit Antoine i l'oreille.
— Antoine est grièvement blessé, murmura un des assistants.
— Mais non t s'écria le jeune homme en forçant un sourire à grimacer sur ses lèvres ; je n'ai reçu qu'une très légère blessure, presque rien.
— Je vais chercher un docteur.
— C'est inutile. Hermann est encore assez bon chirurgien de son état pour me panser... Faites-les donc sortir, murmura de nouveau Antoine ; je souffre horriblement, la balle est logée dans mon coude, je sens que je vais m'évanouir. , •
-—Ne vous inquiétez pas, fit Hermann en s'adressant aux assistants, c'est une écorchure, rien de plus.... Antoine a plus d'émotion que de mal. Laissez-nous seuls ...
A ce moment, un des fanatiques du meeting entra comme la foudre dans le barroom^ en criant :
— Madame Lowering vient d'arriver, elle va parler. Cette nouvelle et ce nom produisirent un effet magique sur les assistants. Le barroom fut aussitftt évacué : le shériff et le coroner eux-mêmes , accourus au bruit de la détonation des pistolets, abandonnèrent la place et entrèrent à grand bruit dans la salle du meeting. Resté seul, plus seul qu'il ne le voulait peut-être, Hermann ^n coupant l'habit d'Antoine pour dégager son bras, lui fit cette première question en parlant de son a'iversaire :
- Et l'autre ?
- Je crois que je l'ai tué, répondit Antoine; j'ai vu on l'emportait.
^B2 LE TPON^ D'ARGENT
Refo^hJ^ 41Û aidait, comme on sait, praj^né la médecine avec Constantin Roche, avait conservé l'habitude 4e ï^& jamais marcher sans sa iroiisse et ^es iostru- ^nts. pend^ot q4j'ilpiaQs^iila^^s^r^4'AnlpiAêy|)eii dangereuse d'aiileurs :
— Racontez-moi do^ 1^ ca^iji^e 4e ^.s coups dç piste- J^t ? deffianda-t-il à Antojote.
— Dépéchez- voqs de me panser, 4^ w ^opdioira on de me fa^re conduire à la maison, et allez g^veiUer ce qjui &e passe da^s les deux msatings.
•*- Âvez^vous donc remarqué quelque pfapse d'ex-
i^*aordinaM'^ ?
— Je w comprends pas ?otre cali^ ea ce pomeoi, mon ci>er Herma^n. Où étiez-vous donc depuis mie demi-heure ?
— J'étais allé quérir du renfcirtj unie ^f e réserve, je vous assure.
- -^ Vos tioupes fraîches sont-elles arrivées? -^ Vous venez de Tentendre annoncer* Ici misiress j^overing; au Q^eeting-Keywell, pissDoueison. C'étaient Tinquiétude et Timpatience qui m'avitieAt séparé de vous.
— Je ne sais pas trop ce que V(>us pouvez espérer 4e ces deux orateurs en jupons; mais vraisemblable- ^nt vous n'avez pas agi sans savoir ce que vous faisiez.
-*-* Vous dites vrai; ces deux ^«^mmes, moa cher ap, représentent cent pièces de canon^ dix régiments de cavalerie, tout un corps d'armée. Ne r€^arquez-vous pas quel silence a succéda i^^s h s^le au brouhaha de tout à rheure?
— En effet.
^ Màî's voyôfis, âitéfs^moi etiiân la causé de ces ëmps de |^tsfotet<^.
—* La dèmfône résahitioft pfopôirte icï, jb appose ()M e^'é^t de idéme> lâ-bas^ é^ poi^tatit «Iteintef S TàÉibilion de tout ce monde-là, a sùtitevé une^ tempête tèritable, tapablè" de renTcrser tousi 1110$: prt)ije*s et irotre oeuvre de trois années. Il s'est produit dam le bureau dtf meeting, excriê par (ineT(}ues discours, — au dFalWë ceux qui ènt învenifé? les discours?! — nt retour défaivo* rablè à RoseA'wallen.
— Je le sais Wen, pftisqtie c^est à Ce motoent.que jei lÉe.suis Hrîs à la recherche de mîstress Lowering et d^ ïûîss Doneteon.
— Ce n'était rien encore lorsque vous êtes parti aë âû nioi»s lofscfiie je vous ai perdu de vue.
— L'orage avait pourtant bien débuté.
— Les antagonistes de Keywdl ont prîs' texte de la tmi6n proposée pour injurier Ros^œwallen, qne les houFfâhs accfatnarenl tout à Pheure. Expliquez cette» cotirlràdiction absurde, si vous voûtez, mais cela est ainsi. Moî, j'ai pris fait et cause pour Rosen^wallen contre éette injustice, ou plutôt contre cette bêtise qui m'exas* péraril.
— Vous !
*-^ Oui, mor-même; cela Vous étonne?
•^ Je suis plus que surpris.
— Alors, une querelle s'est engagée entre un wesf'* man et moi; il a tiré son pistolet, moi le mten; if a faut feu,^ j^ai tiposlé. Votre pansement est-it achevé ?
iSh LE TRONE D'ARGENT '
— Oui, répondit Hermann un peu distraitement. Gomment Antoine, dont les scrupules farent si vifs
quand il s'était agi de prendre part à cette manifestation, avait-il été conduit à une telle extrémité? Cela stupéfiait Hermann. Il ne craignit pas de communiquer son étonnement à Antoine.
— Parbleu! répliqua celui-ci, depuis un quartd'heure, Rosa et les petites Rosenwallen, comme des curieuses qu'elles sont, rôdaient autour de la salle du meeting!... Pour peu qu'elles eussent entendu. — Oh ! vous savez bien que ce n'est pas pour Rosenwallen!... Hais allez vite voir ce qui se passe. Au point où eu sont les choses, il ne faut que le dénouement nous échappe, car il s'est dit là des choses terribles contre Rosen'wallen.
— Oh ! je suis maintenant sans inquiétude sur le résultat, s'écria Hermann.
— D'où vous vient cette confiance?
De bruyants applaudissements partis en ce moment de la salle du meeting, répondirent pour Hermann.
Il est très, commun, aux États-Unis, que les femmes se donnent ainsi en spectacle dans les meetings, et y prennent la parole. J'ai connu, aux États-Unis, de très jeunes filles qui avaient une réputation d'orateurs de meeting. Elles y prenaient la parole toutes les fois que ces réunions avaient un but de manifestation populaire, ou touchaient à quelque question de sentiment, de charité.
Les femmes ne répugnent ^nullement à ce rôle, et» grâce au respect qu'on leur porte, en toutes occasions.
dans ce pays, il arrive souvent que, dans les cas épineux, on en appelle à leur intervention pour plaider les causes scabreuses et préparer les dénoûments dif* ficiles.
C'est à quoi avait songé Hermann, en voyant la tempête que soulevait la quatrième résolution présentée dans les deux meetings.
Mistress Lovering jouissait d'une grande réputation d'orateur. Elle n'avait de rivale que miss Donelson. La première était mal tresse de pension, et faisait des cours publics qui attiraient beaucoup de monde. La seconde était la fille d'un avocat de New*York. C'était une lutte acharnée entre ces deux femmes. Appeler l'une d'elles dans un meeting, c'était y entraîner Tautre, et d'accord ou en opposition d'idées, il fallait qu'elles prissent la parole pour n'en faire d'ailleurs ni plus mauvais usage, ni plus d'abus qu'aucun homme.
L'habileté d'Hermann avait été, cette fois, de les employer au même but en étouffant leur rivalité.
Les premiers mots de mistress Lovering avaient ramené le calme dans l'assemblée; de même que miss Donelson, de son côté, avait dispersé l'orage qui, les coups de pistolets de moins, avait été tout aussi violent dans l'autre meeting.
Hermann, qui avait abandonné Antoine pour un instant, avait couru à la salle où miss Donelson occupait l'attention des auditeurs, et il y avait entendu les mêmes applaudissements accueillir l'entrée de la jeune fille.
— Nous sommes sauvés, dit-il à Antoine en reve«
IM LB TROUE jD'AEGBf^T
aant; mais, rncm psnvre «fi&ntt quel coatretemps fâcheux! Blessé comme Yous voilà, vous ne pourreis m 9fisist^r au baaquet, ni aller an bal de demain.
— Ce n'est pas ma blessure qui m'en empêcherait» nafe Taiteatat dopi je suis Tanneur.. . Vous âte$-vous informé de Tétat d^ mon adversaire?
— Il vit; on espère le sauver.
» Dieu $oit loué ! -*• s'écria Antoine en joigiiant .l^s mains. ~ Oh t c'était assez pour moi de payer du prix de ma conMence» du prix de mon propre saoc» ce mensonger et odieux dévouement oà je suis Tesdave de Bûsenwall^. Dieu a pris i^tié de moi en m'éparfnant d'avoir ajouté dans cette hooteuse balance ie poids de la mort ^'uu homme 1 Je crois que je serais ^véfiu fou de remords.
•- Allons ! Antoine, alliûûs^ calmeis*vous. Le malheur n'est pas aussi grand que nous le craignions d'abord. Votre Uessure est peu grave ; an^ec du repos, âlci à demain, vous pourrez paraître au bal, pendant quelques instants. 6o(ngez que Rosa vous y attendl...
Antoiae avait grand'peine i quitter te poste d'Obser* vation où il épiait, dans une mortelle inquiétude, le résuHat du discours de mistréss Loveriog^ q«e des
applaudissements fréDôtiques interrompaiept presque à chaque période. C'était bien le symptônie d'un com-^^ plet succès ; mais Antoine, depuis deux jour$, assi$tail à de telles métamorphoses dans les esprits^ h de telles contradictions dans les impression» des masses, qu'il était loin de se tenir pour rassuré, malgré )6s vives ipupathie^ que mistress Lowering avait «cquis^» h Rosen wallon.
Le peu de gravité de sa blesaure et rallégem^nt qu'avait éprouvé sa conscience lorsqu'il eut appris qud son malheureux adversaire n'avait point succombé, fu«* rent deux causes qui rendirent à Antoine une liberté d'esprit qu'il appliqua à suivre les péripéties de Id tragi-comédie qui se jouait à deux pas de lui. Bien oe pouTdit plus distraire son attention.
Une double pensée dominait Antoine en ce moment : te succès dont Rosenwallen était le héros, et le résultat que ce triomphe devait avoir sur le bonheur de Rosa et de Gertrude. Pour mieux parler, l'anxiété, les espé<r rances et l'ambition d'Antoine se concentraient sur las deux femmes qu'il aimait d'une affection si différente et néanmoins si profonde. Ainsi qu'il avait dit à Her^ mann, ce n'était certes pas à cause de Rosenwallen qu'il avait risqué de tuer un hpmme.
Antoine éprouva tout à coup un soulagement qui fit éclater un rayon de joie sur son visage pâli par la souf« franco passagère de sa blessure*
Des hourrahs formidables venaient d^éclater dans la réunion.
Mistress Lowering avait terminé son discours en fan
venr de la fasion des deux meetings, et elle avait rallié runanimité des assistants en faveur de son opinion. En même temps, Hermann arriva tout essonfflé de Tas* semblée rivale, annonçant que, de son côté, miss Donelson avait obtenu le même résultat.
— Décidément, murmura Hermann, les femmes, en ce pays, sont bonnes à tout ! Allons, venez, que je vous conduise chez vous.
Antoine éprouva une grande joie de ce qui venait de s^accomplir, et d'une des croisées du barroam où il s'était réfugié, it put voir passer le cortège triomphal qui accompagna mistress Lowering, cortège composé d'hommes éminents parleur talent, par leur fortune, par leurs fonctions, par leur position sociale. Cette espèce de mascarade était-elle bien sérieuse? Le sujet d'une pareille manifestation justifiait-il tant de cris enthousiastes, tant d'adulations autour d'une femme excentrique? Antoine avait beau s'étonner, le fait était patent. Ces avocats, ces juges, ces négociants, ces capitalistes, ces législateurs, ces fonctionnaires accomplissaient bien sérieusement, et avec un enthousiasme sincère, cette ridicule petite comédie. Au bout du compte, ce n'était là que la parodie du grand triomphe que quelques années auparavant, le Sénat américain avait décerné à Fanny Essler, en s'attelant à la voiture de la danseuse pour la traîner à travers les rues de la villet
On peut regretter quelquefois ces enfantillages, mais il est certain qu'ils ne dénotent ni rabaissement de l'esprit, ni la platitude du cœur; il y a dans ces faciles enthousiasmes du peuple américain et dans leur
bruyante maaifestâtion un côté naïf qu'on n^a pas la force de blâmer.
Quand ce flol de fanatiques admirateurs à la suite de mistress Lowering se fut écoulé, Antoine reprit son calme ordinaire, le sourire qui effleurait ses lèvres s'effaça, son front se rembrunit, une larme lui monta aux yeux. Se tournant vers Hermann, qui lui offrait le bras :
— Maintenant, mon cher ami» lui dit-il, il faut rentrer dans la vie vraie et sérieuse.
— En sommes-nous jamais sortis ? demanda Hermann étonné.
— Un peu, répliqua Antoine, en montrant de la main le dernier groupe des fanatiques qu'il avait vu défiler ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
— Ah ! çà, qu'avez- vous donc, Antoine? et d'où vous vient cette émotion; souffrez-vous?
— Je ne souffre pas plus que tout à l'heure, répondit Antoine ; et en vous disant qu'il faut rentrer maintenant dans le positif de la vie, j'entends parler de la malencontreuse affaire du coup de pistolet.
*- Eh bien! que voulez- vous dire?
— Mon pauvre Hermann, depuisune heure, je rêve... Le triomphe de mistress Lowering, de miss Donelson, de Rosenwallen, de Keywell, de Penford, tous ces triomphes confondus ensemble pour me combler de joie, en me faisant entrevoir le bonheur et le repos de
sa, avaient effacé de ma mémoire le souvenir de cet nme à moitié mort de ma main. Je viens de m'é- [er^ pour ainsi dire, et je me souviens à présent que
IM hÉ ÎRONE D'ARGENT
le sfaéritf et le coroner étaient ici tout à l'heure* J'ai i répondre à leur justice. Il me faudra déposer une caa** tion pour demeurer en libertés
•^ ils n'y pensent plus, ni Tun ni Vautre^ charmée qu^ild gont par le discours de misiress Loweting qui a fait) paraît-il) une adroite et heureuse allusion à v&trd âfrairè^et.;.
— Mais la justice ? demanda^ Antoine.
^ Et llnûuénce et le succès d'un discoûri, mon cher Antoine, comptez-vous donc cela pour rien, en ce pays où nous sommes? Il n'y a pas eu mort d'homme, heureusement. Le coroner et le shériff, impressionnés et édifiée par là harangue de mistress Lowering^ fermeront les yeul et les oreilles.. «. Ou bien alors à quoi servirait qu'une femme eût parle pendant trois quarts d'heutet Tranquillisez-fOus, voilà le coroner et le shériff qui passent et s'en retouitent à leurs affaires, sans même regarder de de côté. Allons, venez.
Hermànn conduisit Antoine chez lui, le confia dut soins de Rosa que Gertrude ne parvenait pas à tranquit^ User sur le sort du jeune homme, et, prenant le braà de madame Rosenwallen^ il se rendit avec elle auprès du général.
L'arrivée d'Antoine avait rendu l'énergie à la pauvre Rôsa. Dans le naïf élan de son cœur, elle se précipita . au-devant de lui, et reçut en rougissant de joie le baïs^ qtt'Antoine déposa sur ses deux joues.
— Je vous ai cru mort, mon ami, lui dit-^lle en Im* sant tomber sa tête sur la poitrine du jeune homme, et tor^u'on m'a emportée, après cet événement, il m'a
LE TRONE D'ARGENT iOl
sémMé qtle je ne devais pliis tous revoir î Souflffezvous beaucoup?... Oh! vou^ devez souffrir, n'est-ce pas^ reprîl-élle tout à coup en forçant Antoine à s'asseoir.
*— Non, Rosa, tranc(trilliâez-vous, ma chère enfant t votre pêpe, qui a pansé ma blessure, a déclaré qu'elfe n'avait rien d'alarmant. Ainsi ne partons plus de cela. Ce qui m'inquiétait le plus, c'étaient tes suites de cette déplorable affaire, votre père m'a encore rassuré sur ce point : je n'ai rien à craindre pour ma liberté. Votis ëavez que votre père s'y connaît, en chirurgie et en lois, cfu plutôt en mœurs américaines.
— C'est vrai, répondit Rosâ, en essuyant ses yeux gonflés de larmes; En tout ce qu'il dit et fait, mon père a raison, et je vous temercie, aujourd'hui comme tous les jours, de la confiance que vous avez en lui.
Rosa avait un accept si ferme eu prononçant ces mois, et sa voix était Si caressante à la fois, qu'Antoine leva vivement les yeux vers elle. Les traits de la jeune fille étaient empreints, en ce moment, d'une douce mélancolie et en mènïe temps d'une résignation coui-âgeuse; son reg^ard restait attaché sur Antoine, Comme s'il eût cherché à pénétrer jusqu'au fond de son âme potir jr lire une pensée qu'elle pressentait. Antoine fut ému, troilblé et charmé par cette attitude de la jeune flllCj il saisit avec tendresse ses deux mains, et les por-» tant à ses lèvres :
'ouà êtes un ange, ma chère bien-aimée, lui ditous méritez que le ciel vous fasse bien large la
•t de bonheur qu'il vous réserve.
leSt LE TRONE D'ARGENT
Le visage de Rosa prit un air grave tout à coup, et un sourire triste effleura ses lèvres :
~ Mon cher Antoine, fit-elle, je veux bien croire que votre liberté est assurée, comme votre existence a été préservée miraculeusement. De ce côté je ne m'inquiète plus de rien, soiti Mais il y a un autre point que je voudrais éclaircir.
— Lequel ? demanda Antoine avec une inquiétude mal disimulée.
— Je désirerais apprendre de votre bouche la cause de cette querelle.... Laissez-moi achever. On a dit que vous aviez usé du droit de légitime défense, que vous aviez tiré après avoir essuyé le feu de votre adversaire. C'est possible; mais Pagresseur, Antoine, c'était vous... Ne riez pas : je vous ai vu lever la main et menacer cet homme d'un soufflet... je vous ai vu, vous dis-je.
— Eh bien! où voulez- vous en venir, Rosa? fit Antoine avec embarras.
— Je vous demande de me confier tout simplement la cause d'une pareille violence de votre part.
— Vous exagérez, interrompit le jeune homme.
— Je n'exagère point, Antoine. Il règne autour de moi, autour de nous tous, un secret qui doit être terrible, puisqu'on me le cache. Vous le savez, vous ; je vous dis que vous le savez I — Votre haine contre M. Rosenwallen, et son antipathie pour vous, votre réconciliation presque soudaine, lamitié soupçonneuse de madame Gertrude pour moi, votre résolution subite, il y a deux ans, de vouloir vous séparer de moi, les
violentes colères que le seul nom de général éveillait chez mon père, leur intimité actuelle, enfin le triomphe que tous deux dans Tombre vous lui avez préparé pour demain : tout cela, Antoine, renferme un mystère ; n'essayez pas de le dissimuler.
Rosa s'arrêta suffoquée. Elle résistait obstinément à tous les efforts d'Antoine pour détourner sa pensée de ce sujet.
— Mais pourquoi, s'écria-t-elle tout à coup, tant de mensonges combinés dans un but si louable? Un dernier mot, Antoine, va vous convaincre que rien ne m'a échappé ni dans votre conduite ni dans celle de mon père. Au moment où vous avez levé la main pour frapper votre adversaire, sa voix venait de faire entendre un mot cruel et outrageant pour M. Rosenwal* len. Ses filles, vous le savez, étaient avec moi. Pour qu'elles n'entendissent pas ce mot terrible qui volait déjà de lèvre en lèvre en se rapprochant de nous, je poussai un cri qui détourna leur attention. Ah! j'avais compris ce qu'elles eussent souffert, ces pauvres enfants ! J'en juge par moi-même, car si jamais un mot outrageant contre mon père tombait de la bouche d'un homme, je tuerais celui qui le dirait.
Antoine était atterré ; son embarras . lui avait comme 6té l'usage de la parole et la présence d'es-
' prit.
— Jugez maintenant, reprit Rosa avec un calme extrême, si je mérite qu'on se fie à moi. J'ai tout observé, tout caché depuis deux ans; j'ai souffert en silence, Antoine, espérant que la confiance de mon père
0B ttiol, oé la vMrd^ môû ami^ me rendrail i^tté Jot^eè que je ne &iii& ni aâs62 fôUe, ni di^sez Indiscrète pmt qu'M me uiBè des i^erefô où bien certàiàémëtit, ma vie, eelle de mon père et la vOifre sont mêlées. J'aorah gardé longtemps encore, sans doute $ ansâi long* temps que vous réussies voiulil, cette apparente Ignorance que vous m'ates supposée, éans Fëvënémmt d'aujourd'hui. Antoine, vous baissez et n^prisez M. Rosen^^alleû, et pourtant vous avez risqué votre vie, vdtié àtea attenté à celle d'un homme pour venger rhonneùf outragé de M. Rosem^allefcr. I^est-c» pas la vérité? Udintenant, décidez ce que voies voudrez...
Antoine se recueillit un moment. Rosa venait de se révéler À lui sotià un aspect nouveau ; il voulut, d'abord, attribuer I rémollon fébrile d'une teddresse alarmée cette explosion de paroles qu'elle avait dites avec une vhdicité qui ne Itii était pas naturelle ; mais elle insistait avec une telle énergie, son accent était si ferme, si het^ sa pensée si précise sur les incidents qui avaient mar-' qdé dans leur existence commune depuis leur arrivée àNefw^York, qu'il ne pouvait rester de doute sûr la longue méditation d'où étaient sortis ces épaiicbementsi de la jeune fille.
^ Efa bien? dit Rosa^ en pressant affectueusement la main d'Antoine qui restait plongé dans ses réflexions.
Celui-ci leva letitement la tête.
— Vous étés une femme sériedse, ftosa, lui réponditil ; vous avez un cœur et un esprit A qui l^on pettt tout
LE TRONE D'ARGENT i05
eonfler ; îeuIeioeRt vous mè permettrez d'être le juge da moment oii je pourrai vous révéler ce que votre père et moi nous avions décidé ne devoir j8tm$ls vous ap-* prendre.
— Je ne m'étais donc pas trompée?
— En effet, Rosa ; il existe autour de nous tous, Uti secret, terrible comme vous le disiez tout à Theiire. Ce secret, je vous le dévoilerai un jour.;;
— Quand ? demanda vivement la jeune fille.
— Lorsque vous serez ma femtne.
^-* Pourquoi pas avant cette époque?
— Parce que j'ai besoin, d'abord...
Antoine s'arrêta ; il eut peur d'en dire trop.
— Achevez ! fit Rosa avec impatience.
— Farce que j'ai besoin, reprit-il, d'éprouter votre affection pour moi.
Antoine préféra tourjier contre lui l'armé qu'il craignait que la pensée de la jeune fille n'aiguisât.
— J'y consens, répondit-elle, mais quel que soit ce secret, Antoine, qd*il vous touche, vous, moi, ott M. Rosenwalleri , je ne vous em aimerai et né Vouâ en estimerai pas moins de toutes les forces de moil âme.
— Merci, chère Rosa !
— Autant que vous m'estlmèz et m'altoëz, je crois, stjoutd-t-elle.
• — Qui donc le mériterait plus que vous?
Ils tombèrent tous deux dans une longue rêverie qtf ifitertompil; l'arl-îvée subite des demoiselles HosenvâKeh.
— C'est toi, s'écria Betzy en se jetant au cou de Rosa, que mon père a choisie pour l'accompagner dans la procession de GasUe-Garden ! Que tu es heureuse de ne pas être la fille de papal J'envie ton sorti
AntoiDe frissonna à ce mot naïf de Betzy, et la pâleur qui couvrit le visage de Rosa ne lui échappa point.
— Elle sait tout! inurmura-t-il. Pauvre enfant!
Il s'approcha» alors, de Rosa et s'agenouilla devant elle.
Voici ce qui s'était passé chez Rosenwallen.
Mistress Lowering et miss Donelson, en sortant du meeting, s'étaient iinmédiatement transportées auprès lu général, se faisant valoir comme les héroïnes de la journée, et chacune d'elles réclamant, non pas le salaire, yoiais le prix du triomphe pacifique qu'elle venait de remporter. Ce prix était tout simplement l'honneur d'être, à la procession qui suivrait le banquet, appelées à en partager la gloire avec Rosenwallen.
L'usage, en effet, est que le héros de ces ovations offre son bras à une femme et l'admette ainsi au partage du triomphe. Toute femme est naturellement envieuse de cette royauté de quelques minutes.
Rosenwallen était fort embarrassé, placé entre ces deux sollicitations, lorsqu'Hermann entra.
— Tirez-moi d'embarras, lui cria Rosenwallen.
— Rien de plus simple, répondit Hermanu. Il y a deux vieilles fables qu'on appelle, l'une : r Huître et les Plaideurs^ l'autre : les Voleurs et VAne^ — le tout sans allusion, — et dont les partis ont introduit la pratique dans la politique de notre pays, mon cher général. Lors*
I que se présentent deux candidats du même camp, entêtés à ne pas démordre de leurs prétentions, que faiton? On produit un troisième candidat sur lequel les dissidents se réunissent. Pendant que les voix s'affaiblissent en se divisant sur les deux autres, les suffrages se concentrent sur un seul et lui font une majorité. Ce dernier avale Thuître et s'en va galopant sur l'âne, laissant les écailles et les coups de poing aux autres. La morale de ceci est que vous devez choisir pour votre triomphe de demain une reine qui n'ait aucun des droits de ces deux dames, mais qui réunisse d'autres titres. — Choisissez Rosa, ajouta Hermann, en effleurant de ses lèvres l'oreille de Rosenwallen.
— C'est vrai, murmura le général.
Histress Lowering et miss Donelson lancèrent un furieux regard à Hermann: elles étaient vaincues sans e^ir de retour. Au moment où elles s'apprêtaient à sortir :
— Songez cependant, dit vivement Hermann à Rosenwallen, qu'elles ne sont riches ni l'une, ni l'autre; qu'elles ont bonne ou mauvaise langue, comme vous voudrez, et qu'elles savent se faire écouter.
Rosenwallen comprit, et s'avançant vers ces deux dames en leur tendant affectueusement la main :
— Si des titres égaux, leur dit-il, m'empêchent de vous faire partager demain une ovation à laquelle vous prétendez si légitimement, il est une autre couronne, Mesdames, que je puis vous offrir, et qui vous fera les plus belles parmi les plus jolies du bal. Dans un instant, mistress Lowering, dans quelques minutes, miss Donel-
10» Lfi tl^ONÈ t>*AKGËNT
soD^ Tfm$ recdfrez chAcood la ^mte qm je v^s des-
tibe.
Il ne fdfit pas s^étonûer de ce langage, non plus que dô ressentiment trè^ fdrixiei qtie les deiix orateurs don- Dère&t aux promesises de Rdsetf^aHeQ. Aux Etats-Dois, ce0 sortes de discours et de harangues sont parfsLitement payées, et le ëalàire en est reça satis ptidenr ni hésitatien» en v^m de l'axiome courant dans le monde des affaires dô be pays : Nething fbr mlthmg (rien pour rien).
Une cteiÈif 'heure aprës^ mi^ress Lew^ng et miss DolielsoD recevaient une délicieuse petite boite d^écaille, deux coffres- forts de femme contenant chacun 60O dollars en or.
^ En somme^ Rosenwalleh est un bon client, murmura mistress Lo'^ering.
•^ Ma foi, mieux Vaut cela, fit miss Donelson^ que de parader pendant vingt minutes au bras de RosôU^allen. Encore si c'était un Henry Clay ou le président de rUnidn t Mai^ un simple génétal de mili^ t... Pouah l
Le lendemain des scènes qtie nous venons de raconter, était le jour fixé pour le banquet et potir le bal de Castle-Gârdeû. Tous les préparatifs avaient été faits
Là TRONE D'ÀHOENT 10»
ëtec la f>roii[iptitadô familière aux Amèricaifis, qui se connaissent également en Inxe et en richesse» s'ils nô sont pas tout â kit inéptochàbles MUè )è rappidrt àû bon goût*
Penford et Kefwëll, dévoilas les! meilleurs érmiâ àtt tEÈéhâé depuis la veille au soif, grâce au trdit d'uftion qtie Btiistress Lovrering et miss Donebon avdietit placé eKtre eux, s'étaieiit engagés, d^un commtiti accord, à disperser d'une façon splendlde et digne du gravé évè* nement qu'ils allaient célébrer^ la salle de City-Hall oâ devait se donner le banquet, et celle de Castlè- Gardon réservée au bal.
Celte féie concordait avec la célébration du 4 juillet^ date anniversaire de la proclamation de Tindépen-* daÉtce américaine. Seulement, les organisateurs de la manifestation Rosenwallen avaient voulu qu'elle précédât d'un jour la grande solennité nationale. Par une déférence facile à comprendre, les bals de sous-^ criptions, les banquets, les réunions publiques qui sont d'usage ie 4 juillet» furent confondue dans le même enthousiasme.
Les ordonnateurs de la fête avaient reneoiïtré de la part du public un chaud empressement à les aider dans leur entreprise. Une armée d'ouvriers était employée à la décoration du jardin et de la salle de Castle-Garden; une autre armée de travailleurs disposait la salle de Caty-Hall.
L'occupation de ce dernier local par les membres du banquet de Rosenwallen, attestait de la part dès autorkès de la ville udé vive sympathie pour le général, car
le City-Hall est le siège officiel de la mnnicipalilë de New-York.
Hermann, glorieux d'un succès dont Tidèe lai appartenait, était rentré chez lai soulagé, tranquille sur Tavenir qu'il avait entrevu si sombre et si désespérant pendant un moment. Que d'angoisses et de tortures de moins pour son cœur I que de soucis, que de honte, que de larmes, que de remords et que de scandales, il avait, par une adroite manœuvre, épargnés à ceux qui l'entouraient 1
— Voilà pourtant, dit-il en s'asseyant devant son bu* reau, comment on parvient à déguiser un coquin en honnête homme! Rosenwallen est bien heureux de m'avoir rencontré sur son chemin! A ce soir le triomphe le plus glorieux qu'un homme puisse espérer...
Au moment où, achevant sa phrase, il allait se mettre au travail, Hermann vit entrer Rosenwallen, pâle» les traits bouleversés.
— Tout est perdu ! murmura le grocer en se laissant tomber sur un siège.
— Qu'y a-t-il ? demanda le vieil Hermann épouvanté.
— Il y a que je suis ruiné peut-être.
— Allons donc 1
— Cela est si vrai , répliqua Rosenwallen , que le succès même de ma grande entreprise ne peut plus me sauver.
' — Expliquez-vous.
— Les faillites pleuvent sur moi de tous les côtés ,
d'Angleterre, du Havre, du Brésil» da Mexique, de New-Orléans, voyez et comptez I
Ce disant, Rosenwallen jeta sur la table un paquet de lettres qu'Hermann ouvrit et lut Tune après Fautre.
— Vous jouez de malheur I
— Près de 400,000 dollars à payer aujourd'hui ! et tout mon argent est engagé.
— Tout ?
— Ou à peu près.
— A peu près seulement ? Alors payez ce que vous pourrez.
— Mais si je paie, je me dépouille,
— Oubliez-vous que le protêt de votre signature est une faillite ?
— Je le sais.
— Et cela ne vous fait pas trembler ?
— J'aime mieux une faillite que la spoliation.
— Misérable 1 s'écria Hermann , n'est-ce donc pas assez que votre conscience soit chargée déjà de trois crimes pareils, sans. y ajouter un quatrième? Payez, vous dis-je. Songez au banquet et à la fête de ce soir !
Rosenwallen réfléchit un moment, puis d'une voix que Témolion altérait :
. — C'est acheter bien cher, dit-il, de tels honneurs !
— Ce n'est pas une procession et un banquet que vous achetez à ce prix, c'est l'honneur de votre femme, de vos filles, de ma fille à moi; je ne parle pas du vôtre, je ne m'en inquiète pas, et pour cause. Rappelez- vous que c'est moi qui suis le promoteur de ces ovations,
30» LE TRONfi D'ARGEI^Ï
ra|»peleZ''roit& qfoe, pour éiooffer ddr des lèrres IdAkcrêtes une horrible réVéïalioa prête à s'en ëchàptifëi', Antoine a pr'eàqtie tué uiï hoiame et a risqué sâ propre vi« t Pourqnc^ atons-no^ tenté tout cela ? Pourquoi avons-nous menti à cette opinion publique qui va irons^ faire un cortège ? Pour voUs entourer d'une fausse constdâratioû qui préfierve votre faiûflle de llofaidie de votre passé ! Et c'est au monsetit de nbtre Xrkmpbéy que vous venez me dire que vous allez vous précipiter la tête la première dans la honte ! Vetts payerez^ HosenvraUeni
— Mais c^est ma ruine que vous me commandée ! Hermann jeta sur le groôer ixn regard de profond
mépris^ hau^s les épaule^;, prit le paquet de lettres qui était sur la table et les lut de nouveau avec nnë grande attention ; puis se levant :
— Le succèâ de votre grande opéfratio» ti'e&t pas douteux, n'est-pâs î
*- No», certes l
•^ Et comblefa lar^ment rabtMe d'ati jôurd'bui ?
«^ C'est mon opinioui Mais songez que tout a rbeare....
^ Toui; à rhedre^ intert^mplt Hermannf, il vous faudra payer 400,000 dollars, dites-vous f
— Ouï, 400,000 dollars.
-^ De combien disposei-roos ?
^ De la moitié de cette somme.
-^ Bien etaetement, sans rien dissimiiler ?
-- Rien, absolument rien i
Hermann âxa un moment sur Roseuirallefi un regard
LB TRONE D'ARGENT adl^
moitié de pitié, moitié de triomphe. Aprëf^ avoir ouvert ^û livre de caisse et avmr additioDné quelques chiffres :
— Eh bien ! dit-il au grocer, Antoine et moi nous ferons face au reste. Notre crédit, noire signàtui^e, toot est à votre ^disposition. Rentrez chez vous, payesSf auriez à tous ceut qui se présenteront, et ce soir votre triomphe sera deux fois plus glorieux, s^il est possible.
Rosenwalted, tout étourdi do ce dévouement d'Her*» marin, ne savait pas trouver tine parole pour le remercier. Il se leva en chancelant et ne songeait âléme pas à tendre la maiu au vieil Allemand ; ses forcés le trahissaient et il retomba sur son siège.
-— Allez donc ! loi cria Hermann, le temps presse; vosf Créanciers tous attendent peut-être déjà.
Rosenwallen fit un effort suprême et gagna ta porte. Au moment où il allait sortir, Antoiùe entra. Hermann raconta brièvement la situation de Ro*^ senwallen.
— Je me suis engagé pour vous,r Antoiâé, lui dlt-il, me désapprôuverez-vous ?
— Peut-être, répondit celui-ci.
Rosenwallen pâlit, et jeta stir Antoifte uà regard suppliant. Pour la première fois de sa vie cet homme venait de sentir un remords lui mordre le cœur. Lft froide réponse d'Antoine vibra à son oreille comme Tarrêt d'^un juge inexorable. Dads lai position désastreuse où il se trouvait^ placé entre un triomphe popu*^ laire qui lui assurait l'impunité en lui donoarit uuè
2i>& L£ TRONE D'ARGENT
immense considération, et la ruine qui le couvrait de honte en dévoilant tout son passé, Rosenwallen comprit enfin Tliorreur de ses crimes. Et ce châiiment, c^était une de ses victimes qui le lui infligeait 1
La pensée de Rosenwallen parcourut en quelques minutes un monde peuplé de fantômes et de ténèbres. Il cacha sa tète dans ses deux mains, et fondit en larmes.
Antoine, le sourire sur les lèvres, la main appuyée sur une table, debout, droit, immobile, éprouva un mouvement de pitié à voir couler ces. larmes, à entendre éclater ces sanglots ; mais il fit violence à son émotion, et d'une voix calme et ferme :
— Ah ! vous savez donc enfin ce que c'est que de souffrir, Monsieur. Ah! des larmes de honte et de remords ont pu monter jusqu'à vos yeux ; et vous voyez devant vous le spectre hideux de la ruine et de la déconsidération t Vous devinez ce que ce doit être de tomber du faite de la richesse et de la puissance, dans le gouffre de la misère, de l'abandon, avec le boulet du crime aux pieds !
— Ayez pitié de moi ! murmura Rosenwallen d'une voix inarticulée.
— Jugez donc, s'écria Antoine en faisant un pas vers Rosenwallen, jugez donc ce qu'ont dû souffrir des innocents que vos infamies ont précipités là où vous redoutez tant de tomber.
Rosenwallen, tremblant comme un criminel devant son vrai juge, sentit ses jambes faibUr ; il se jeta à genoux.
-— Antoine ! fit Hermann en s'avançant vers le jeune homme.
Ce seul mot, prononcé par le vieillard, voulait lui dire : — Vous êtes cruel ! -r- Antoine avait compris.
— Laissez-le, Hermann , répondit-il sèchement , laissez-le s'humilier, avec ses cheveux blancs, devant moi si jeune. Ne lui fallait-il pas un châtiment? Puisque c'est le seul qu'il doive subir en sa vie, qu'il le subisse ; il sera cruel, j'en conviens, n'est-ce pas, Allkirch?
Rosenwâllen frissonna en entendant prononcer ce nom odieux, qui était la dénonciation de son passé.
— Mais, reprit Antoine, puisque nous avons résolu, Hermann et moi, de sauver l'honneur des innocents que rinjustice des hommes écraserait sous le poids de votre honte et de votre ruine, relevez-vous, général Rosenwallen, je suis assez vengé. Voyons, conlinua-t-il eu se retournant vers Hermann, qu'avez- vous décidé, que faut-il que je fasse ?
— Il faut que, votre crédit aidant le mien, votre signature aidant la mienne, nous fournissions à Rosenwallen deux cent mille dollars aujourd'hui.
*— C'est fait.
— Ohl merci! s'écria Rosenwallen en pressant les mains d'Antoine.
— Ce n'est pas à vous, Monsieur, que je rends service, c'est à Rosa, ma future femme, c'est à Gertrude, que j'aime comme si elle était ma mère, et à vos filles, dont j'ai fait mes sœurs. Ce n'est pas à vous, Monsieur ! car le ciel m'est témoin que s'il avait fallu tirer de ma bourse un cent pour vous sauver, pour
m P^ TPONE 0'ABQEffT
vovjs (Qpipéchpr de sopbrer eorpç, im^ et biens dans cet océan d'infamies, je ne l'eusse pas fait, par crainto de manquer à Pieu, dont c^est évidemment la volonté dp vos» pqnir et.de vous châtier I —Adieu, triomphateur de ce;soir! vous allez prouver aiuic hommes comi>m ils ne yalent p^s le mépris qu'on daigne aycnr pour enit. Salut jsm millionnaire honoré, vénéré, considéré!... adi^!
Rosepwallen, atterré devapt ces paroliss froidement 4ites et dont chacune le frappait droit au cœur demi3nrait immobile et commp pétrifié.
^ Partez donc ! lui dit Herm&np» le tem^ps presse pour vous ; et ^Q voyez-vous pas que vou$ vous laites déchirer à coup^ de lanière par la langue vengeresse de pat enfant !
Dés que Jloseuwalleu fut ^orti, Hermann ouvrit ses bras à Antoine :
— Bien, mon ami, lui dit-il, bien! Vous avez fait monter à Téchafaud ce scélérat ; vous lui avez tranché la tète. Vous avez fait plus encore que cela, vous l'avez torturé par le cœur. Et en même temps, merci ; la vengeance ne vous a point aveuglé.
-^ Ne parlons plus de cela, dit Antoine, où est Rosa?
— Elle est sortie. Aviez- vous besoin de la voir?
-p« Quand je quitte RosenwaUen, j'ai toujours besoin de rencontrer Rosa.-
L'heure du banquet avait s(Hiné. DeuK eeqts pern sonnes, dont quatre-vingts au moins s'étaient fait inscrire comme orateurs de toasts, étaient rassemblées dans la grande salle du City-Hall de New-York, sous la
LB TBOIfE D'ARGENT M7
présMenjc^a du m&ire de Iti yilLe» et y atte^iont Tarrivée de Rosenwallen, qui entra triomphalement. Trois hoqrrabs formidables saluèrent ^^ yeuue, et le héros 4^ la fête fut conduit àsa place p^rPenfwd et Kejrwell, iîQmmi^saires da hapquet,
Is Yisâg^ d^ Rp^enw^llen m portait mcnm trace 4^ émotiopp, pFofoad09 cep^ndapti de la seàne du matin, HermaoQ, rip3tigateur de cette léte, t'était 9»ode^tement relégué à m de^ bQ)|t$ de 1^ table, 1 la place q^e lui avait réservée $a softacription de vingt dollars» I) avait çeuti que $a présence pouvait embarr^ser rorgueijleuse joie de Roseqwalle». Celui-ci le chercha cependant des yeux sanç pouvoir ranc^ver aoB regard au bout du 9iQQ
^'ai dit que quatre-vingts orateurs étaient îpscrils pour les toasts ; pa$ un ne manqua h Tap^l. Le maire prit la parole, et Rosenwallen répandit eji choisissant pour texte la 8ati&lactio^ qu'éprouvait, au hput dé sa jcarri/^rot m bouuiête homu^e à se voir l'ol^et d'uD^ telle i^anife^tatioa de la part de sea concitoyens. Il n-é^ .eijappa point à Hernciaun que la voix de RpsenwaUep tremblait, pour la première fois h poup str» et. héaitai^ i ae 4éieprer 4e ce titre pompeujp d'bpn»éte homme- Si le masque du grocer ne trahissait pas son émotiop^ il iétait bl^n certain, cependant, que sa conseieuee avait été i^ntamée et que te souvenir de la scène avec Aotoiof pesait mv ^H^* Un trouble indicible agitait m malheur fenx, et le^ applaudi^sementi qui éclatèrent de toutei parts quand il eut terminé son discours, parurent à Bor. sen^^Hen une ironie. Il eut peine à retenir sa raison
qai lui échappait; il retomba p&le et hébété sur son siège.
Ce n^était pas là matière à arrêter les orateurs. Tons les toasts furent débités à tour d'inscription et roulèrent sur les talents de Rosenwallen, sur son habileté dans les affaires, avec force allusions à Ténergique attitude qu'il avait opposée à cette conspiration de faillites universelles qui l'avaient menacé le matin même.
Le dernier toast fut porté devant les chaises et les bouteilles vides qui jonchaient la table. Qu'importe! Torateur ne fit pas grâce d'un mot aux domestiques, ses seuls auditeurs, qui attendaient impatiemment que la salle fût évacuée.
Rosenwallen fit sensation en entrant dans Castle- Garden, où nn formidable orchestre jouait des quadrilles. Le grocery en costume de général, affectait de se dérober modestement aux regards qui le cherchaient jusque dans l'obscurité des plus petits coins de la salle, où les broderies de son uniforme trahissaient sa présence. A la fin du quadrille, nn complot parut se concerter entre le public et Torchestre, et soudain ce cri partit du milien de la foule :
— Une procession au général ! une procession an général 1
De frénétiques applaudissements éclatèrent de tontes parts, les dames montèrent sur les banquettes^ sur les chaises, sur les tables, des fleurs dans .une main, leur mouchoir dans l'autre. Rosenwallen eût en mauvaise grâce à sefaire trop prier. Il s'avança vers une des banquettes où se trouvaient groupées en un charmant bou-
quet ses deux filles et Rosa. Il offrit son brâs à cette dernière; le maire delà ville, qui avait présidé le banquet, présenta la main à madame Rosenwallen.
Ces deux couples, le général en tête, se mirent en marche, précédés d'un détachement de rorcliestre jouant le Yankee Dqddle, Pair national de frère Jonathan.
Ainsi que je Tai dit, toutes les dames étaient montées sur les banquettes, les chaises et les tables; devant elles» et à leurs pieds, les hommes étaient rangés comme des soldats chargés de faire la haie à quelque souverain. Au moment où le cortège se init en mouvement, des hourrahs, mêlés aux éclats de Torchestre tout entier ébranlèrent la salle; les dames agitaient leur mouchoir et semaient le sol des fleurs de leurs bouquets. Rosenwallen et le couple qui le suivait firent le tour du bal, le général saluant, s'arrétant de distance en distance pour adresser un compliment à quelques femmes. Cette cérémonie du tour de la salle se renouvela deux fois ; puis Rosenwallen revenu au point d'où il était parti, baisa la main de Rosa, que plus d'un compliment avait fait rougir, et la reconduisit à sa place.
Ces processions sont d'un usage journalier aux Etats Unis et font partie des mœurs publiques du pays.
Ainsi, au moment des élections, par exemple, chaque parti, à son tour, fait sa procession dans les rues de la ville, bannière en tête; tous les hommes du parti traw^nt les quartiers les plus populeux, musique en !, marchant deux par deux, silencieux, mais es- As des bravos et des encouragements des femmes
Stt LB TRON« p'iRGBlffT
iùat les maris appaitieopent aa parti et qm ai^teot knrs moncboirs aux fenêtres. H n^y a rien d'alarmant dans TattUnde de ces gronpes, non plus que dans pelle de lenrs adversaires, qui regardent stoïquement passer efi flot, qu'ils remplaceront le lendemain.
Le lendemain, en effet, c'est le tour de l'autre ^utié Acteurs et spectateurs changent, mais la scène e9t la même. Les enfants, les domestiques de la maison, petits et grands se môlent également a la fête, et «ont dressés à pousser des ¥i?ats opportuns.
Le caractère le plus marqué de ces manifestations, o'est que les maisons des opposants du parti qui procès? sienne, sont hermétiquement closes du haut en tms. Il faut avoir assisté à quelques-unes de ces manifestations, auxquelles concourent toutes les classes de la pQpula* tjon, ouvriers, négociants, boutiquiers, fonctionnaires publics, juges, avocats, médecins, etc., pour s'en faire une idée exacte. Nul quel qu'il soit» ne s'abstient de se montrer dans les rangs du parti dont il a adopté la bas* niére.
Quelquefois, c'est une institution de bienfaisance qui marche en procession dans les mes, pour rappeler son existence au pi|blic et réveiller ses sympathies. Alors, ce n'est plus ToBuvre d'un paurti, c'est Toeuvre de tout le monde ; ou bien ce sera une loge franc-maconique; ou bien une secte religieuse. Ëqfin, tout ce qui, aux États-Unis, se constitue en corps et a besoin de l'appui du public, a recours à ce moyen. C'est un mé^ lange de réclame ambulante, de publicité, de démons* tratton imposante, de dénombrement de forces, d'ipci-^
LE TAONË D'âHGENT su
tatioû à la sympaihie. Ces processions tottchenl an grotesque et au âérieux, au sublime et à Tigtiioble mery* dicitè ded suffrages. On est tenté d'en rire, ou elles inspirent de profondes réflexions.
On a YU que les dames avaient jeté leurâ bodquetâ étlr les pas de Hosent^allen pendant sa protuenadd tridmphale autour des salons dé Qastle-Oarden. G%sM tin des traits particuliers aux femmes américaines, et presque une monomanie chez elles, que de prodiguer ainsi les fleurs comme témoignage de leur Sympathie.
Lorsque le général André Jackson^ après la tictoire qu'il remporta sur les Anglais» aux environs de kk Nouvelle-Orléans, fit son entrée dans cette ville, le cortège triomphal qui le conduisit à la cathédrale, était précédé d'une troupe de jeunes enfants» vêtus de blanc, et qui jonchaient de fleurs les rues sur le paiisage da glorieux général.
Après que fut terminée la cérémonie où le grocet^ joua un rôle si important, les danses recommencèrent. Rosenwallen, gonflé de bonheur, se laissa enloUrer, un moment, par les courtisant que toute royauté attire dans fifô rayoûs, puis il disparut de la fêté.
osenvallen avait oublié, au milieu du triomphe
Tenivrait, l'effroyable supplice qu'Antoine lui avail
igé. Entouré de fleurs, de sourires, d'adulaiidlis^
d^applandissements, toat eotier à son rôle enfin, il avait pu un moment s'illusionner sur ce mensonge, dont il était complice cependant. Il avait chassé de sa mémoire jusqu'au souvenir de la position critique où il se trouvait le matin, aux bords de Tabime d une banqueroute. Il ne se rappelait môme plus le dévouement d'Hermann et d'Antoine, compromettant leur fortune commerciale, leur crédit, leur nom, pour le sauver. Ce n'était pas de l'ingratitude de la part de Rosen wallon : l'enivrement du succès avait éteint toutes pensées en lui; son esprit ne pouvait se détacher du spectacle éblouissant qui le fascinait.
Mais de même que les fleurs qu'il avait foulées sous ses pas masquaient à Rosen wallon Tabime auquel il avait échappé, de même ces joies et cet enivrement où nageait sa vanité lui cachaient des souffrances audessus des forces humaines. Il avait été blessé au cœur^ et si le sang de sa blessure était invisible, môme à ses propres yeux, la plaie n'en était pas moins large, profonde, incurable.
Vint un moment où Tillusion n'était plus possible. En effet, Rosenwallen éprouva tout à coup, en rencontrant au milieu du bal le visage honnête^ loyal et sévère d'Antoine, une de ces défaillances qui ressemblent aux atteintes de la mort. Il avait frissonné de la tête aux pieds, comme s'il avait senti le froid d'une lame pénétrer dans ses chairs. Son sang s'était glacé dans ses veines, ses membres avaient tressailli, une pâleur morbide s'était répandue sur son visage.
Rosenwallen s'éloigna précipitamment du groupe qui
Penvironnait ; il étouffait dans son uniforme» dont il arracha précipitamment les boutons et les agrafes » pour donner du jeu à sa respiration.
— Qu'est-ce donc que je ressens? se demanda-t-il.
Il se déroba aux regards curieux qui le suivaient jusque dans cette soudaine retraite, et c'est à ce moment quMl disparut du bal, /
Rentré chez lui, il eut pour ainsi dire peur de se, trouver seul dans sa maison déserte; de sinistres pressentiments le poursuivaient. Les fumées du triomphe s'étaient envolées avec les fumées du vin ; l'ivresse de l'orgueil s'était dissipée. Bosenwallen regarda au fond de sa conscience et de son cœur, et il vit apparaître» comme un fantôme vengeur, l'ombre d'Antoine» la lèvre moqueuse, le sourire méprisant; il entendit sa voix si ferme, si énergique, si loyale, prononcer contre lui cet arrêt que n'avait prononcé, encore, aucun juge. Rosenwallen eut peur ; des gouttes de sueur froide perlèrent sur son front. Il eut comme une vision où tous les crimes de son passé défilèrent un à un devant ses yeux. II arrêta un cri prêt à s'échapper de ses lèvres, et retomba sur son oreiller, dévoré par une fièvre ardente.
Hermann qui avait épié un à un tous les mouTéments, toutes les démarches, et en quelqjie sorte toutes les paroles de Rosenwallen^ pendant la soirée» avait été surpris de l'altération de ses traits. Il avait deviné toutes les émotions qui agitaient cet orgueilleux triomphateur.
«— Décidément, mon cher enfant, dit-il à Antoine
nk Le TRONE D'ARGENT
ifûHï teMùùîm i quelques pss jim loià^ INM aTes porté, ce matin un coup terrible à BosrairalleD.
— Il n'y a point para ni an diner, ni pendant la feie de oe sotr. On cet bonune est dooë d^me énergie de bronze, on bien il n'a ni la conscience de sa situation, là la mémoire des services rendus. Je n'ai tu sot son visage que des sourires et de Porgneil.
— ^ (Tedt trai, jusqu'au moment oà il tous a rencontré fiaieè à face, oti son regard s'est croisé avec lô
yfîÀte tout à rbeure. Si vous Faviet vu alors, voua
auriez été surpris et eflErayé de sa pâleur et de ses souflranees.
RosenwaMen était bien doué, en e§ê\, de cette énergie de bronze dont parlait Antoine. Le lendemain du bal, iQM^ les émotions peignantes d'utie nuit doublée par Ime teQle ardente^ Rosenwallen trouva assez de force et assez de caii&e pour pàrsdtre, daùs son rôle oflSciel, au milieu des cérémonies publiques du 4 juillet.
Ce qu'il souflrit pendant totite cette jonmée, qui lui parut longue comme un siècle, lui seul le sut. Pai' moment, son accablement était voisin de la stupidité; mais par l'effort d'une volonté qui ne se démentit pêA jusqtt'atl bout, il se rédressait dans toute sa vigU0tir, et ses lèvres s'épanouissaient sous ùû sourire auquel il sdh vait ifterveilleusement commander.
La seconde tiuit fut plus terrible que la première. Ce tnenâdoge de la satisfaction, dé la quiétude et de Forgaeil épuisa ce qui lui restait de forces. Ses angoisses avaient été horHbles« Le lendemaiii ma-
liBi ^ vofaot Hermann entrer dans sa duiMbri t
— N'approchez pas! s'écria-t-il, n'approchez pai ! La vdix de Rosenwallen était pteinè de terreur. Ses
yeux hagardS) la p&leur de son ttoni, le trembleMesi de ses membres, tout indiquait chez lui un état mor^ bide très accentué.
Hermann ne put se défendre d'uii mouVemeni d'Inquiétude. Il s'arrêta, d'abord, immobile à sa place, re*gard&nt Rosenwallen fixement ; puis il s'avança en ât* saut :
-^ Ne me reconnaissez-vous donc pas?
^ Oui, répondit le grocer, qui semblait un peu remis de sa terreur^ et en laissant retomber sa tête affaiblie sur l'oreiller; oui, je vous ireconnais, Her* manu.
— Ah ça? que se passent- il donc? demanda le Vieil Allemand. Etes-vous malade?
•*- Très malade, en effet.
— Où souffrez-vous?
" Je ne sais. Là, dit Rosenwallen en portant la main à sa ièlé ; là aussi, ajouta-t-il en montrant sa poilHne, ou plutôt partout I Mon mal danse autour de mol ; Il est dans les plis des rideaux de mon lit, dans les tapisseries de ma chambre.
— Etes-vous donc fou? ne put s'empêcher de milrmùrer itermann.
*-* J'ai cru que j'allais lé devenirj riposta Rdseni^Fal- 1*^** intoine, oii est-il?
k ses affaires, intoine! reprit Rosenwallen eti àé cachant le vi-
sage d&ses deux mains, Antoine I je Pal vu devant mes yeux toute la nuit; toute la nuit j'ai entendu... Fermez cette porte, Hermann, fermez cette porte ! 11 me semble que Ton marche dans les escaliers; je ne veux pas que ma femme entre ici...
Hermann tira le verrou.
*^ Oui, reprit Rosenwallen, pendant toute la nuit, j'ai entendu Antoine; sa voix, vibrante comme une trompette du jugement dernier, a retenti à mon oreille. Oh! Hermann, vous m'avez bien accablé, vous, en deux ou trois entrevues; eh bien! je n'ai jamais rien éprouvé de pareil à ce que j'ai ressenti avant- hier quand ce jeune homme m'a parlé un tel langage! Involontairement j'ai dû tomber à genoux devant lui. Vous l'avez vu, d'ailleurs ; je n'ai pas été le maître de ce mouvement, non plus que des sanglots qui se sont échappés de ma poitrine... Il a été tout à la fois mon jage et mon bourreau ! On n'échappe jamais ni à l'un ni à l'autre.
Rosenwallen se tut; les mains croisées sur son genou replié, la tête languissante et abattue, le regard fixe» morne, il semblait abruti. Hermann le contemplait sans oser interrompre ce silence effrayant. Tout-à-coup, le grocer frissonna, et, sans lever les yeux, il reprit d'une voix lente :
— Non, j'ai eu beau l'espérer, ni la vanité de ce banquet où Ton m'a tant de fois appelé un honnête homme que je pouvais bien me faire illusion, ni le triomphe de cette procession, n'ont effacé de mes yeux et de ma mémoire cette scëae horrible!
LE TftONE D'ARGENT 317
Se tournant alors vers Hermann, et lai teodaot la main :
— Je mérite que voas me pardonniez, que yous ou* bliiez mon passé, lui dit-il, car j'ai tant souffert depuis deux jours, voyez-vous» qu'il n'est pas de supplice dont dispose la justice l)umaine qui m'eût infligé un châtiment pareil ! Je ne sais pas si la justice de Dieu lui-môme ne m'en tiendra pas compte.
Hermann suivait d'un œil incfUiet, les impressions qui se trahissaient sur les traits de Rosenwallen, et la dé*composition de son visage. Toutes les vengeances et toutes les colères amassées, depuis tantôt vingt ans, dans son cœur s'évanouirent devant les tortures qu'endurait Rosenwallen à ce moment-là. Il eut pitié de cet ennemi vaincu et terrassé.
— Allons! lui dit-il d'un ton presque amical, chassez toutes ces idées-là. Une heure de repentir peut effacer bien des crimes. Antoine, s'il était ici^ vous tendrait la main comme je vous la tends, moi.
— Croyez-vous? demanda Rosenwallen.
— Nos efforts communs se sont réunis-pour étouffer ce passé. Nous y avons réussi ; le ciel nous a favorisés dans cette tâche, puisqu'il a écarté de votre tête les orages qui, en nous terrassant, pouvaient tout perdre. Voyons, rappelez toute votre énergie : vous en avez besoin aujourd'hui pour lancer d'une façon digne de votre réputation d'habileté, cette grande affaire dont le monde finan-
■'^ de New-York attend Téclosion. Votre fortune et la re en dépendent. Habillez-vous et partons pour vobureau, on vous y attend.
ils LE TRONE D'ARGENT
— C'est le dernier acte de ma vie, répoûdlt Rosenwallen. Je le sens. Allons, Hermann, soutenez-moi t je ti'ai plus de force, et le vertige me prend.
Rermanb te^nt dans ses bras le général à moitié éva-^ Êietii, et le fit asseoir dans un large fdnteuil. Il il'^ appeler de crainte que Gertrude ne stirprit feon mari dans cet état, et il attendit Que réblotiiâsement fût passé tout à fait. i
— Vous voyez ! reprit Hosen^allen en se redressant après nh moment, je ne me trompais pas ; ô'est fini de moi, je le seui^ bien ; je suis blessé à mort^ et e^est justice!
Le fl-ont d^Rermann devint soucieui; il s'assit, sôtt*' bf-e, pensif, silencieux, regardant Rosen^alleii aoheveir sa toilette. Quelles pensées traversaient alors la tête dâ vieil allemand? A coup sûr, la satisfaction de cette vengeance tardive que le ciel faisait éclater, tenait la moihdre place dans son agitation conteiiipiative.
Une autre préoccupation le dotnltiatf en ce moment. Pour assurer le triomphe de Roâeriwallén, pour écarter tous les soupçons indiscrets qui voltigeaient autour de son nom,' pour prévenir une catastrophe, enfin, HeN matin avait engagé et avait entraîné Antoine à engager Jusqu'à 200,000 dollars la veille. Pour réaliser cette sdmme^ 11 était nécessaire que le gfocer ôohservât dans toute sa plénitude, cette sûreté d'irifelligence qui avait fait sa force et ses succès dans leà grandes spéculations. Ils allaient toticher à un dénouement d'où dépendait leur fortune à tous.
Rosenwallen sortit avec Hermàitti et ie rendit à sotr
office^ où ratlendajeot impaiipmmeat se$ assûciés dap» raffaire dont il était question, Ils en apport^iei)^ la 90-> lution au grocer. Le regard du spéculateur parut se r(^)lumer k la y{ie des chiffres qui s'additionnaient 4^- Ygnt lui en colonnes serrées ; il Qt un effort supréoia pour remettre en équilibre $on esprit vacillant, La lu? W^rede sop intelligence brilla detoutsooëelatbabitfiel pour saisir les détours de cette formidable entreprise* $a raison si droite et si sûre ep affaires, ne brooqhs^ pas ; sa parole se montra ce qu'elle avait toujours été, précise, exacte, sobre, mais faisant |oi en ces matières.
Après avoir lu trois fois toutes les pièces, avoir re»passé les chiffres un à un» colopne par colonne, il prit la plume, et d'une main ferme il signa.
Ce travail dura une heure pleine, pendant laquelle Ifermapn subit toutes les angoisses de l'inquiétude. Une minute de faiblesse pouvait tout perdre,
Rosenwallen s'était élevé à la hauteur de ces généraux qui, mortellement blessés, demeurent à cheval, trQuvent Ténergie de commander à la douleur, et ne meurent que quand leurs soldats n*Qnt plus besoin d'eux. Pas le moindre symptôme de déraillance ne Tavpit trahi pendant cette rude épreuve qu*Herinann craign^iit devoir être au-dessus de 3es forces. Lorsque tout le monde fut ^orti ;
— Etes-.vou§ content de moi? demanda Rosenwallen
au vieil Allemand. Je viens de gagner deux millions de
* itres, et de répandre sur la place de New-York, des
^^ces de sept ou huit millions pour "ceux qui sau-
en profiter. |tfaintenant reconduisez* mpi chez moi,
C'est pour la dernière fois que j'ai occupé ce trône édifié sur des dollars et sur des billets de banque.
Trois jours après, Rosenwallen attendait, couché dans son lit, que la mort vint le prendre. Frappé d'an épanchement au cerveau, sa fin approchait d'instant en instant. Hermann n'avait pas quitté son chevet d'une minute, écartant tous ceux qui eu approchaient, trompant Gertrude^ trompant tout le monde sur Tétat du malade.
Ce dévouement d'Hermann, partagé par Antoine, était plus calculé que sincère.
Hermann redoutait que dans le délire, au moment suprême où Pâme s'attendrit et s'épanche jusqu'au fond, Rosenwallen ne fît quelque révélation terrible qui renverserait d'un mot les murailles qu'Antoine et lui avaient élevées autour de son passé.
Jusqu'alors, cette vigilance de toutes les minutes avait réussi.
Le soir dû troisième jour, l'agonie commença, et le moribond demanda à embrasser sa femme, ses enfants, Rosa, et à leur faire son éternel adieu.
Hermann hésita à obéir; il consulta Antoine du regard. Antoine, les yeux pleins de larmes et d'inquiétude, n'osait répondre. Rosenwallen insistait ; et à mesure que le dénouement de sa vie approchait, il semblait que les forces lui revinssent. Il en trouva assez, sous l'empire d'un de ces accès de fièvre, qui mettent le feu au corps et au cerveau, pour se dresser sur son séant. D'une voix formidable il appela, alors, sa femme et
ses enfants, qai entrèrent précipitamment dans la chambre, au moment où, aidé par Antoine, Hermann avait renversé Rosenwallen sur son Ut, et lai appuyait la main sur la bouche pour y étouffer la parole. Cette lutte contre un moribond exalté avait quelque chose d'effrayant.
— Je veux parler ! cria Rosenwallen en écartant la main d'Hermann ; je veux parler ! ce secret brûle ma poitrine, je ne dois pas l'emporter avec moi devant Dieu !
Ces mots entrecoupés étaient lancés d'une voix déchirante, tantôt épuisée, tantôt sonore.
Gertrude poussa un cri en voyant l'espèce de violence qu'Hermann et Antoine exerçaient contre son mari. Courant vers le lit, elle les écarta avec une force extraordinaire, et se jeta dans les bras de Rosenwallen. Celui-ci pressa contre son cœur sa femme avec passion. Hermann et Antoine tentèrent vainement de les séparer. Quant aux trois jeunes ûlles, elles s'étaient agenouillées au pied du lit.
Pendant qu'Antoine et Hermann essayaient encore d'arracher Gertrude à cette étreinte redoutée, Rosenwallen approcha ses lèvres de l'oreille de sa femme :
— C'est moi — murmura-t-il d'une voix qui n'avait plus que le souffle -* c'est moi qui suis l'assassin de ta sœur Amy.
Gertrude poussa un cri, et, détachant ses mains du cou de Rosenwallen, elle tomba à la renverse entre les bras d'Antoine.
Le moribond se souleva par un énergique et dernier effort :
— Oui, commença-t-il de nonveao, c'est moi qui... Hermann coucha avec violence la tête de Rosenwal-
len sur Toreiller et appliqua fortement sa main sur ses lèvres déjà immobiles.
Betzy et sa sœur, partagées entre ce double spedade également douloureux, voulurent se jeter sur leur père. Hermann, en les écartant, leur dit:
— Allez pleurer avec votre mère, votre père est mort. Rosa, ajouta-t-il, emm^ène^ces enfants.
Après que la porte fut ferpée, Bermann retira sa main quUÎ avait.coUée sur les lèvres dé Rosenvralleq. S'agenouillant alors devant le cadavre :
— Que Dieu me le pard<mne! murmura*t*îl. liais détail assez quMl eût tué peut-être la mère, sans tuer encore les enfants !
Il jeta le drap du lit sur la tète du mort, et passa dans la pièce voisine où Gertrude , entourée de ses filles et de Rosa, commençait à reprendre connaissance. En apercevant Hermann, elle se jeta dans ses bra3 ^ lui disant :
*-* Oh r je comprends tout, Hermann I ^e comprends tout^ maintenant!
L'examen des papiers de Rosenwallen fit découvrir une pièce où étaient tracées ses dernières instructions. 11 y désignait Antoine comme le successeur de sa maison.
— Je n'accepte point ce legs, dit Antoipe. J'ai payé les dettes de mon père; je suis pauvre, mais il me reste Rosa. Fuyons ce pays ; emmenons avec nou& Gertrude et ses filles.
— Vous avez raison, répondit Hermann ; et partons
au plus vite. Nous connaissons tous la fable du lion mourant. . . C'est bien pire encore quand le lion est mort ! Rosa s'avança alors vers Antoine, et lui dit :
— Vous êtes pauvre comme vous aviez prédit que vous le seriez, mon cher Antoine, même après avoir fait fortune. Mais je suis riche, me voulez-vous toujours pour votre femme ?
Une tendre pression de main répondit à cette question de la jeune fille.
Le mariage accompli, ils prirent tous le chemin de la France. En voyant le spectre de Gertrude traverser les rues pour se rendre à bord du navire , quelques passants murmurèrent :
— Cette pauvre madame Rosenwallen, la mort de son mari Ta tuée !
JEAN LiRCHER
L'immense baie du Forl-Royal, à la Martinique, Pane des plus belles et des plus vastes du monde, jouit d'une réputation que je n'ai pas besoin d'établir. Elle est abritée, dans sa partie sud, par des côtes de pays qui en font une retraite parfaitement sûre pour les bâtiments y venant chercher un mouillage. — De longues langues de terre se détachant de ces côtes et s'avançant dans la grande baie, la divisent en une douzaine d'autres petites baies ou bassins.
L'un de ces bassins, qu'on appelle le Cohée du La-mentin, est assez dangereux à certaines heures du jour pour les petites embarcations, qui seules peuvent le traverser. La mer y est très clapoteuse, la lame fort courte et sans cesse déchirée par les aspérités des rochers du fond. Il est rare qu'il n'y arrive pas de malheurs, quand on s'aventure dans ce passage pendant la
S26 JEAN LARGHER
journée. Le Cohée n'est sûr qu'avant le lever du soleil ou le soir, avant que la Iner soit éveillée, et au moment où elle s'endort, — comme disent les gens du pays.
Au fond du Gobée s'ouvre un canal vaseux, resserré entre des terrains plats et marécageux, plantés de palétuviers et habités par des oiseaux sauvages, qui» de loin en loin, en interrompent la solitude et le silence, par leur cri monotone et court. Ce canal se tord conmie un serpent, enveloppe dans ses replis une assez grande étendue de pays, et conduit au bourg du Lamentin dont il porte le nom.
Par une nuit obscure de Tannée 1748, une emJ)arcation, montée par quatre nègres, traversait le Cohée encore agité par les derniers souffles d'un ouragan qui s'était abattu sur la colonie. En tout temps^ les gens du pays ont été les meilleurs, on peut dire les seuls guides à qui Ton paisse se fier pour iia.viguer avec «^curité dans ce passage, qu'il faut toujours traverser te plus loin de terre possible.
Cette embarcation portait une iauaense voile hers de proportion avec ses frêles dimensions, et qui sem^ blait à chaque minute devoir la faire chavirer. L'habileté des manœuvres, l'adresse et surtout l'agilité des quatre nègres qui, pour contre-balancer la violence du vent arrivant par fortes rafales, et païur laire contre* poids à la pesanteur de la voile, penchaient leurs corps jusque dans la mer en se suspendant au mât à l'aide de longues cordes, parvenaient seules à prévemr une catastrophe.
J£AN LÂRCHË.R 327
Oatre les quatre nègres dont nous avons parlé, deux autres personnes, un homme et une femme, montaient ce canot que les flots faisaient danser à leur cime comme une plume d'oiseau.
L'homme était cbétif en apparence ; mais sous des formes osseuses, sous une pâleur mate et maladive so cachaient une vigueur et une énergie peu communeSé Dans ce corps grêle habitait une âme forte, bien trem* pée, pleine d'honnête et de tendresse. De pareilles natures ne sont pas rares à rencontrer,, mais ailleurs que chez les hommes de la catégorie de celui-ci. Nous avons, en effet, affaire à un capitaine de corsaire, le chevalier Grimer, à qui le roi venait de faire remettre par le gouverneur de la colonie une épée d'honneur et le brevet de lieutenant des vaisseaux de Sa Majesté. C'était une double récompense pour le courage dont Grimer avait donné des preuves admirables dans ses croisière^ contre les bâtiments anglais qui bloquaient la Martinique»
11 considérait avec un calme indifférent les nombreuses évolutions auxquelles se livrait la petite embarcation. Familier à ces sortes de dangers, et en a;yant couru d'autres plus sérieux, il dédaignait de s'émouvoir devant un souffle plus ou moins violent de la brisé, devant une vague plus ou moins bondissante. Grimer avait la tête nue ; et un bandage de toiïe blanche enveloppait son front tout fraîchement ouvert par une large et profonde blessure.
De temps à autre son regard s'attachait sur la jeune femme mollement assise à ses côtés, enveloppée dans
une mante noire dont le vent venait de renverser le capuchon. Elle était pâle comme une morte; ses cheveux en désordre flottaient sous la brise, qui les soulevait comme une longue crinière noire que les vagues humectaient de leur humide poussière. Muette de terreur, elle frissonnait à chaque fois que le canot se penchait à embarquer Peau, ou que la violence d^une lame, en se brisant sur Tavant, lançait en gerbes son écume blanche ; elle se rapprochait alors instinctivement de son compagnon, pour lui dire d'une voix suppliante :
— Oh! monsieur Grimer! nous allons périr!...
— Tranquillisez-vous, Suzanne, répondait l'autre; avec de pareils matelots, il n'y a aucun danger ici. Dans une demi-heure, d'ailleurs, nous allons entrer dans le canal du Lamentin, où nous naviguerons à l'aviron dans des eaux calmes et paisibles. Mais il n'était pas possible de traverser le Cohée autrement qu'à la voile. Nous avions la mer debout; le canot eût été mangé fdiT elle.
En sentant ce corps charmant qui frissonnait contre le sien, et ces cheveux qui par moment le fouettaient en plein visage, en voyant ces regards humides et inquiets s'attacher sur les siens pour y puiser un peu de courage. Grimer ne pouvait se défendre d'une émotion indicible qui le faisait pâlir davantage. Puis il se laissait aller à des rêveries qui entraînaient son âme si loin que, par moment, il n'entendait plus ni le mugissement du vent, ni le bruit de la mer, ni même la voix caressante qui se plaignait à ses côtés.
Suzanne, comme nous venons de l'entendre nommer
JEAN LÂRCHER 220
par Grimer, était la fille d'un vieil officier venu à la Martinique à la suite des régiments qui y avaient été envoyés, et que de nombreuses blessures avaient contraint à quitter le service. M. de Maduron (c'était son nom) vivait sans fortune à quelque distance du bourg du Lamentin, sur une petite habitation où il cultivait un coin de terre à Taide de deux esclaves. Suzanne avait épousé, peu de temps avant le moment où com« mence ce récit, M. de Marsan, un parent du marquis de Caylus, alors gouverneur général des Iles. De Marsan était enseigne dans les grenadiers royaux, qui tenaient garnison à la Martinique. Envoyé en mission à la Guadeloupe, que les Anglais menaçaient d'attaquer, le jeune enseigne avait obtenu de se faire accompagner par Suzanne. À peine en vue de la Dominique, la goélette Sur laquelle étaient embarqués Marsan et sa femme fut attaquée par un cotsaire anglais, et capturée^ après que l'équipage se fût héroïquement défendu. Pe Marsan fut du nombre de ceux qui succombèrent dans ce combat. Suzanne resta donc prisonnière entre les mains des Anglais.
Une circonstance étrange à signaler, c'est qu'un bâtiment au pavillon français qui louvoyait à l'horizon, assista à ce combat sans venir porter secours à la goélette. Le corsaire anglais, une fois maître de sa proie, prit le large et sembla manœuvrer comme pour rallier le bâtiment français ; et celui-ci, sans faire aucune démonstration de combat, louvoyait, de son côté, comme pour Tattendre.
On saura plus tard le mot de cette énigme.
230 JEAN LARGHER
Mais an momeot où les deux navii^ n'étaienl plus gnère qu'à deux on trois portées de caQOn^ le iHrickrilrgtiSf que commaDdait Grimer, entra daus leurs eaux. Le brave corsaire, on peu étonné des manceavres 4e son compatriole, mit le cap droit sur l'Anglais, lui passa à tribord, et dès qu'il le put, le salua d'une bonne bordée de dix coups de canon. Quant au mystérieux bfttiment français, il indiqua par signaux qu'il avait en y«ie une prise à poursuivre, vira de bord et disparut bientôt vent arriére. L'affaire se passa doue entre GriBier et l'Anglais qui, après deux heures de combat» amena pavillon et se laissa garrotter.
Maître de sa prise. Grimer la visita dans toutes les parties, du pont à la cale. Quelle fut sa stupeur de trouver dans la chambre Suzanne évanouie I Grimer la saisit dans ses bras, et lui prodigua des soins qui la rappelèrent à la vie.
. En ouvrant les yeux, la jeune femme poussa une exclamation de joie, et tomba à genoux en baisant les mains du corsaire.
— Vous ici! s'écria-t-elle; vous, monsieur Grimer! Ai-je donc rêvé? ne suis-je plus prisonnière des Anglais? — Et c'est vous qui m'avez sauvée ! Vous^ Tami de mon père et de mon maril...
Grimer pressa contre son cœur celte pauvre désolée qu'il avait aimée enfant, qu'il avait conduite aux marches de l'autel et qu'il retrouvait veuve et prisonnière sur un bâtiment anglais.
-— Allons 1 du courage, chère enfant, dit-il en essuyant une larme qui venait de monter à sa paupière.
JEAN LARGHER 231
je n'ai pas de consolations à vous oôrir ; mais voici iîion cœur, versez-y toutes vos douleurst...
Grimer voulut quitter Suzanne pour Continuer la visite du bâtiment. Mais elle s'attacha à son bras en criant :
— Non, non, ne m'abandonnez pas, M. Grimer ;j'aùrais trop peur de rester seule. À présent que je voiis ai retrouvé, il me semble que je ne puis ine séparer de vous. Où vous irez, j'irai.
Au moment où Grimer et Suzanne inettaient le pied sur le pont, cinq ou six marins apparurent traînant par la gorge deux matelots français qu'ils avaient découverts au fond de la cale, blottis derrière des futailles. Ces hommes n'étaient point de l'équipage de VArgm; et quelques-uns déclaraient les reconnaître pour appartenir au corsaire que commandait un certain Jean Làrcher.
— Ils étaient à bord de l'Anglais, criaient les marins de V Argus ; donc, ils ont combattu contre nous.
Le silence que gardaient ces deux hommes, leur pâleur, le tremblement nerveux qui s'empara de tous leurs membres, donnaient à penser que l'accusation « pouvait bien être vraie.
— Que dites-vous de cela? leur demanda Grimer. Les deux matelots se prirent à balbutier des mots
sans suite ; leur langue allourdie semblait leur refuser '^ parole.
— Vous avez la peur des lâches et des misérables î écria Grimer. Vous êtes des traîtres ou dès déserteurs.
'>ans les deux cas, vous déshonoirez le iiom français.
232 JEAN LÂRGHER
Et portant ]a main à sa ceinture, il arma ses pistolets, et du môme coup fit sauter la cervelle à ces deux hommes I Suzanne poussa un cri et tomba évanouie.
— Capitaine, dit un des marins à Grimer, il y a làdessous quelque pétard du diable! N'avez- vous pas remarqué que le bâtiment qui tenait le large tout-àrheure, et qui s'est enfui à notre approche, ressemble furieusement au bâtiment de Jean Larcher ?
— Ce brigand -là se fera étrangler par un filin français, grommela Grimer.
11 se retira après avoir donné Tordre qu'on jetât à la mer les deux matelots dont il venait de faire justice.
Le lendemain malin, YArgus rentrait en rade du Fort-Royal ; et c'est le soir du même jour que nous avons rencontré Grimer et Suzanne se dirigeant vers le Lamentio.
Ce que nous n'avons pu dire encore, c'est qu'au moment où l'embarcation dont nous venons de parler entrait dans le Cohée, un autre canot, pareillement équipé, Ty avait suivie.
Malgré la supériorité incontestable de sa niarche, il avait affecté de §e tenir toujours à distance de l'autre,
JEAN LARGHER 233
en tirant des bordées aa large. Les nègres qni montaient Fembarcation où se trouvait Suzanne, avaient signalé ce canot, et appelé l'attention de Grimer snr ses manœuvres.
A ces mots, la jeune femme avait poussé un cri instinctif de terreur, et s'était rapprochée de Grimer en lui disant :
— Oh! monsieur Grimer! encore un danger !
— Et pourquoi cela, mon enfant?
— J'ai peur de tout, maintenant, de tout!...
Pour toute réponse, Grimer montra à madame de Marsan sa ceinture garnie d'une paire de pistolets et d'un long poignard.
— Oh! vous avez raison, capitaine, reprit la jeune femme, avec vous je ne dois rien craindre; je saià assez quelle est votre bravoure; pardonnez-moi donc!
Ce canot était monté par quatre nègres et par un cinquième individu qui n'était autre que Jean Larcher, dont nous devons un peu parler maintenant, et qui était entré en rade du Fort-Royal presque en même temps que Grimer. — Jean Larcher était un des plus vaillants, mais aussi un des plus féroces parmi tous les corsaires qui battaient la mer des Antilles. On le soupçonnait même de piraterie, et peu s'en était fallu qu'on lîe le surprît en flagrant délit. Si les preuves qui pouvaient le perdre avaient jusque-là manqué, c'était uniquement parce que Larcher avait mis un soin habile à les faire disparaître. Il n'était pas une bouche qui pût l'accuser, parce qu'il avait eu garde d'en laisser une seule capable d'user de la parole.
Nous pouvons te dire^ le navire mystérieux qui était resté spectateur inactif du combat livré par T Anglais à la petite goélette que montaient de Marsan et sa femme^ et qui avait pris le large au moment où V Argus vint se Baettre de la partie, était le sien. Les deux matelots dont Grimer avait fait si prompte justice appartenaient à son bord. Cela suffit pour faire comprendre que Jean Larcber était, le plus souvent» de connivence avec nos ennemis pour les actes de déprédation qu'ils commettaient sur les grandes routes de TÔcéan.
Quant à sa conduite, le jour de Tatlaqùe du bâtiment de Marsan, elle s'expliquera plus tard tout naturellement.
C'était pour la même raison que Larcber attacbait un grand prix à s'assurer exactement du lieu où se rendait rembarcation à bord de laquelle il savait que se trouvaient Grimer et Suzanne, dont il avait appris le départ du Fort-Royal. Il s'était |;)resque aussitôt mis en route. A rentrée du Cohée, à Taide de sa longuevue de nuit, il avait aperçu la voile de l'embarcation engagée dans la direction que nous avons dite ; mais il doutait encore que ce fût bien là celle qu'il poursuivait.
— Soyez tranquille, capitaine, avait répondu un des nègres qui n'avait pas eu besoin de longue vue, lui, pour examiner l'embarcation ; je reconnais bien le canot du patron Arc-en-Ciel, celui qui a été loué ce soir par le capitaine Grimer.
— Et tu es sûr de la route qu'il suit?
•^ Oui, maître, il va droit sur le canal du Lâmeiitin.
— Crois-tu que nous puissions lui cdîlper le passage?
JEAN LARGHËR 285
— Il n'y a qu'à laisser arriver un peu> murmura le patron, et je réponds qu'il n'atteindra pas le bout du Cohée.
— Alors, laisse arriver, s'écria Lareheren essayant la détente de ses pistolets.
Le patron avait obéi^u commandement; le canot^ bondissant sur la mer, gagna de l'espace, et se trouva bientôt à portée de voix de Tembarcatiou de Grimer. Mais Larcher avait fait de rapides réflexions. ' — Combien de monde à bord du canot d'Arc-en-Ciel? demanda- t-il.
^- Trois matelots et un patron, comme ici.
— En tout huit hommes qui n'auront pas l'esprit de s'eniretuer, réfléchit Larcher, et qui n'y ont d'ailleurs aucun intérêt : huit hommes qu'il faudra que j'expédie de ma propre main, en tout cas, si je sors vainqueur de cette attaque. Et je ne suis pas assez sûr de ces genslà pour ne pas craindre qu'ils ne se tournent contre moi ! C'est donc dangereux et inhabile d'attaquer. — Patron, continuÀ-t*i|, arrange-toi pour passer bord à bord de manière à ce que je voie bien les deux passagers qui sont dans l'embarcation.
Larcher s'enveloppa alors dans une large casaque de marin, de façon à se cacher le visage presque en entier; et au moment où son canot efileura l'autre, il poussa une sorte de rugissement en voyant Suzanne se rapprocher 'de Grimer et serrer ses deux bras comme pour implorer sa protection. Elle venait de reconnaître Larcher au regard fauve et insolent que celui-ci avait lancé sur elle. Le corsaire avait ressenti un mouvement indi-
396 JEAN LARGHER
cible de rage et de jalousie» et sa main avait même caressé un de ses pistolets.
— Oh ! c'est encore lui, monsieur Grimer ! s^était écriée la jeune femmel CVst encore lui !
— Qui ? demanda Grimer.
— Jean Larcher.
Grimer, sans se rendre un compte exact de Pimpression que ce forban pouvait produire sur Suzanne, et sans chercher à comprendre le sens que cachait sa phrase, éprouva une sorte de dégoût au nom de Larcher. Se dressant subitement, il tourna vers le corsaire un regard de -colère, en murmurant :
— Ce misérable n'osera pas, j'espère, en pleine mer se montrer sur ma route, à une portée de pistolet.
Les deux canots, naviguant alors en sens inverse» s'éloignèrent rapidement l'un de l'autre. Celui de Grimer venait enfin d'atteindre l'embouchure du canal. On cargua la voile, et les nègres armés de leurs avirons entrèrent dans ce passage étroit que Tépais feuillage des palétuviers assombrissait, au point d'en rendre les eaux noires comme de Fencre. Avant d'arriver au bourg du Lamentin, il fallait contourner pendant près de trois quarts d'heure encore les replis du canal.
Suzanne ramena sur sa tôte la capuche de sa mante pour se garantir le visage contre les morsures douloureuses des insectes qu'engendrent les eaux bourbeuses et presque stagnantes du canal.
Le calme de cette navigation nouvelle avait apaisé peu à peu les terreurs de Suzanne, et il sembla qu'elle retrouvait la voix en même temps que le reposde l'esprit.
— Je ne sais, capitaine, dit-elle en se retournant vers Grimer, si j'ai eu le temps de vous remercier, comme je le devais faire, de tout votre dévouement, de tout votre courage, de toute votre amitié. Mais à présent que j'approche du toit où repose mon vieux père, et que je me sens à peu près sauvée, je voudrais pouvoir me mettre à vos genoux pour vous baiser les deux mains ! Merci donc, mille fois merci 1...
Grimer frissonna devant le regard charmant et tout chargé de larmes que tourna vers lui Suzanne, et il répondit d'une voix que Témotion faisait tremblante :
— Je bénis le ciel de m'avoir envoyé au secours de la fille d'un vieil ami, de la femme d'un malheureux camarade d'enfance ! Ce que j'ai fait n'était que mon devoir; l'ayant fait pour vous, je suis doublement récompensé, doublement fier... Mais, dites-moi, pourquoi donc avez-vous tremblé ainsi à l'approche du r.anot de Larcher ? Qu'y a-t-il de commun entre vous et ce misérable?...
— Ne savez-vous pas, répondit Suzanne, que ce Larcher a été soldat dans la compagnie que commandait mon père ? Il m'a connue enfant, et dès cette époque déjà le regard de cet homme m'inspirait une crainte indicible. Quand j'eus grandi et que je fus devenue jeune fille, il était lui-même, à la suite de plusieurs expéditions, devenu capitaine de corsaire, et, un jour, il osa demander ma main à mon père, après m'avoir outragée par l'aveu d'un amour que je repoussai de toute mon indignation. Il sortit de la maison en me jurant une haine implacable.
338 JEAN LARGHER
Grimer» qui écoutait avec upe atteotton inquiète C6 récit de Suzanne, pàiit à ces derniers mois, et s^itit son cœur se serrer.
— Je devais croire^ reprit la jeune femme, qu'il m'avait oubliée au milieu du désordre et des débaacbes où il traîne, dit-on, sa vie; mais jugez de mon étonnement, ou pinlôt de moii^ effroi, lorsqu'au jour de tnon mariage, je le vis sur le seuil de l'église de Saint-Fierre, appuyé contre une des portes, pâle, mais souriant d'un so^urirQ de démon, Pœil allumé de ce même regard qu'il m'a lancé tout à Theure. )l eui l'audace de &e pas se ranger, en sorte que je le frôlai de si près, que j'entendis ces mots tomber de sa lèvre : — « Suzanne ! malheur à vous. •
^ L'i&fâme ! s'écria Grimer à qui venait de s'ouvrir ube pensée fatale.
•^ Eh ! bien, continua la jeuM femme^ l'image de cet homme me poursuit comme un rêve affreux ; et voyez'Vous^ monsieur Grimer, je ne serai — non plus heÉreuse, car le bonheur est mort pour moi désormais^ ^ mais tranquille que le jour où il aura disparu de ce monde.
•^ Que son bâtiment se trouve à portée de canon du mien, murmura Grimer, un jour où il se livrera à quelqu'une de ses mystérieuses pirateries ; que je le tienne, lui, à la l(wgueur de mon bras, et je vous jure que je lui enfoncerai toutes ses méchancetés au fond de la gorge, à l'aide de oe poignard I...
Un moment de silence s'établit entre les deux voyageurs. Suzanne, entraînée par le courant de sa douleur.
JEAN LARGHER 230
se cacha le visage dans les deax mains et laissa éclater ses larmes. Grimer, tout entier aux réflexions que ve« nait de soulever en lui le récit de la jeune femmes semblait absorbé dans le travail de sa pensée, qui cherchait à dénouer les fils d'un crime dont il croyait tenir la trame. Il s'arrêta naturellement à ce soupçon que nous savons être parfaitement fondé, que Tattaque do la goélette de Marsan, par le bâtiment anglais» avait eu lieu à Tinstigation de Larcher : que le but de ce misérable était» une fois Suzanne prisonnière, de la réclamer pour toute part de prise, ou^ en cas de refus, de se tourner alors contre son complice, et de conquérir sa proie, les armes à la main.
Grimer ne se trompait pas non plus dans cette seconde supposition ; car tel avait été, en effet» le plan de Larcher, qui n'avait fui le théâtre du combat qu'en reconnaissant YArgus^ dont il savait la force et la valeur du capitaine. Sur les cinq matelots qu'il avait fournis pour l'expédition, il n'était plus resté que les deux que nous avons vu exécuter. Quand Grimer eut confié ses réflexions à Suzanne, celle-ci lui répondit :
— Est-ce une illusion ? Je ne sais ; mais je vous avoue qu'il m'a semblé reconnaître dans l'un de ces deux hommes qui ont reçu la mort de votre main^ celui qui, sous mes yeux, à mes côtés, a frappé mon malheureux mari!
Suzanne avait raison aussi.
— Mais alors, s'écria Grimer, je ne puis, mon enfant, je ne veux pas quitter la colonie que je ne sache Larcher parti aussi ! Qui vous défendra contre ce misé-
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rable? Votre père est Tienx et infirme, tors n'avez sur
Phabitation que deux nègres Suzanne, je ne tous
laisserai que le jour où je saurai que le bfttiment de Larcher a pris la mer; et, de ce moment, je me mets à sa poursuite, jusqu^à ce que je trouve l'occasion de jeter son corps en pâture aux requins.
— Que le ciel vous bénisse, monsieur Grimer, répondit la jeune femme. Vous êtes un noble ami!
Le canot touchait alors au bourg du Lamentin. Grimer conduisit Suzanne jusque dans les bras de son malheureux père. Quand ils se séparèrent le lendemain :
— Ne craignez rien, Suzanne, lui dit le brave capitaine; je veillerai sur vous.
La jeune femme ouvrit alors un petit coffret dans lequel élait enfermée une croix dV, prit le bijou avec respect, le baisa et dit à Grimer :
^- Vous m'avez sauvé ce que j'ai de plus précieux au monde, l'honneur ; laissez-moi vous donner ce que je possède de plus précieux aussi. Cette croix vient de ma mère, je Tai détachée d'elle après qu'elle eut rendu son âme à Dieu. Cette croix est pareille à celle que j'ai là à mon col, et que ma mère me donna. Prenez-la, capitaine, elle vous portera bonheur, car elle appellera sur vous les regards de ma mère.
Grimer prit le bijou que lui offrit Suzanne, le serra saintement sur son cœur, et s'éloigna les joues trempées de larmes.
JEAN LâRGHER S&l
ni
Jean Larcher, après avoir va le canot de Grimet* entrer dans le canal du Lamentin, avait repris le large.
— Rentrons-nous au Fort- Royal, capitaine? demanda le patron.
— Tire une bordée ou deux, répondit Larchcr, j'ai besoin de réfléchir sur ce que je dois faire.
— Dépéchez- vous, maître, car la mer devient grosse et le vent fraîchit.
Pendant que, courbé sous le poids de son énorme voile, le canot coupait le Cohée en diagonale, Larchei^ laissa tomber sa tète sur sa poitrine, et se prit à réfléchir. Il ne fut pas longtemps à s'arrêter à un parti. Chez de tels hommes, qui ne reculent devant aucune audace, à qui rien ne semble impossible, et qui ont foi dans toute entreprise où il ne s'agit que de jouer leur vie, chez de tels hommes, dis-je, les décisions sont promptes comme Téclair.
Or, voici ce qu'avait résolu Larcher :
— Mon projet sur Suzanne a échoué, se dit-il, par le fait de Grimer, qui aujourd'hui devient le protecteur de la jeune veuve de Marsan. Grimer l'a aimée, le service qu'il lui a rendu lui vaudra une de ces récomr
2A3 JEAN LARGHER
penses que Pamoar se charge de solder. Grimer est gentilhomme, iV est riche ; il sera agréé par le père de Suzanne. Quant à de Marsan, il sera vite oublié : quelques jours de douleur, quelques semaines de larmes, quelques mois de regrelf , et le compte du mari se trouvera réglé. Grimer m'enlève donc Suzanne ; il faut que je me venge sur lui, et de ma défaite et de son bonheur. Mais c'^est un homme habile ; s*il a quelque soupçon sur mon compte, et la petite doit lui en avoir inspiré, il ne qviittera pas le pays que mon bâtiment n'ait levé rancFe.Il s'agit tout simplement de lui donner le change. Une fois ce beau chevalier parti, j*^eîéçute mon coup, et je regagne mon bâtiment au Marin ou en tout autre lieu, où je )ui donnerai rendez- vous. Ce n'est point par la violence que je conjurerai les bonnes grâces de Suzanne, je le sais parbleu bien! Mais Grimer Bastî quand nous y serons, nous verrons ce que nous aurons à faire !
Larcher fut réveillé de l'espèce de rêverie dans laquelle il était tombé par la voix du patron de son canot qui lui cria :
— Eh bien ! capitaine, que décidez-vous ? Faut-il tirer une autre bordée ?
— Non ; accoste dans un endroit d'^où je pourrai voff le capitaine Grimer sortir du canal.
— 11 y a, répondit le nègre, à l'entrée du canal même» un petit ajcupa (1), qui nous servira d'abri et
(1) p^ nomiQ.e ainsi, aux Ant^les, une çabape en pliançhes cqiiverte dé feuilles de palmistes.
d'où VOUS pourrez guetter tous les canots qui passeront.
" — Aborde à Vajoupa^ dit Larcher, et tu ;viendras m'y reprendre demain au soir.
Mais le corsaire réfléchit tout à coup qu'il nVait aucune raison de se fier à la bonne foi dé l'équipage de son canot ; que ces quatre nègres pouvaient fort bien aller raconter dans tous ses détails la campagne qu'ils avaient faite, et de cette façon renverser tous ses pro« jets.
— Au fait, reprit-il en s'adressant au patron, f aime mieux ^ue ton canot reste avec, moi, j'atlraî peut-être besoin de vous d'ici à demain.
— Nous n'givoqs pas de vivrez, objecta Tua des nègres.
— C'est yraiî ah çal voyons, êtes- vous gens à me conduire jusqu'à moiji bâtiment qui est^ftouillë derrière Yllet - d - rarni^s , et à revenir du méwe bord?
-r- 1\ faudrs^ alors rentrer dans le Cobée. apçès le lever d^ soleil» capitaine, et le vent souillera di^bjiemefi^^ lert^ encem^mejDt...
-^ Avez -vous peur.» par hasard, vo^uç. autres^ Vous save^ uager tous les quatre et moi a^su Qua\Pf à votre canot, s'il est perdu, je vous en donnerai un pareil.
T- Çpfflptez-Yous pour i^ieft„ cap^^i|Ue,, que Ul ^iQ est infestée de requins?
— C'est wi qui cours le çlu^ dje i^i^ques, répliqua Larcher,, ta çhw çQire fait peur ai]\x requins.
ihh JEAN LÂRGHER
Comme les n^es paraissaient encore hésiter, le capitaine arma ses deux pistolets, et les présenta an patron.
— Veux- tu ou ne Tenx-tu pas faire ce que je t'ordonne? s'écria-t-il.
Le canot prit la direction indiquée pair Jean Larcher qui, deux heures après, était sur le pont de son navire où il avait fait monter les quatre nègres avec lui. Le corsaire fit une provision de vivres et donna des ordres à son second pour qu^il levât l'ancre et doublât le Diamant.
— Quand tu seras à la mer, dit-il à son suppléant, tu guetteras le brick de Grimer, qui probablement prendra le large en même temps que toi. Tu éviteras toute espèce de combat, tu ne devras t'occuper que d'une seule chose : ne pas te laisser prendre ; puis dès que XArgm aura donné dans le vent, tu rentreras dans la rade du Marin où j'irai m'embarquer. Allons I au revoir 1
Ces ordres donnés, Larcher accompagné cette fois d'un des matelots de son bord, se rembarqua dans le canot qui, rudement éprouvé par le vent et par la grosse mer, atteignit enfin vers le milieu du jour l'ajotfpa qui se trouvait à l'entrée du canal du Lamentin.
-T- Pourvu, murmura Larcher, que le capitaine Grimer n'ait point passé pendant que nous étions à bord!
—Il n'y pas de danger, répliqua l'un des nègres, il avait choisi Arc-en-Giel parce quec'estleplus prudent et le plus
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timide des patrons^ il n'y a pas de danger qu'Arc-en- Giel consente à traverser le Cohée^ avant ce soir peut* être.
— Bonne garde alors, mes amis I et avertissez-moi quand le canot passera.
Vers la nuit, Tnn des nègres de Téqnipage vint dire à Larcher quMl entendait^ an loin, snr les eaux du canal, un bruit semblable à celui des avirons. Le Tisage du corsaire s'éclaira d'une sorte de. joie féroce.
Dix minutes après, apparut un canot : c^était celui d^Ârc-en-Giel. Grimer, assis dans le fond, la tète baissée, semblait plongé dans ses réflexions. 11 tenait à la main et pressait sur ses lèvres le bijou que lui avait donné Suzanne.
— C'est bien lui, maître, dit le nègre qui était en vigie.
— Suivez sa route, répondit Larcher, et voyez où il va.
—Au Fort-Royal, répliqua la patron après avoir examiné de quelle façon s'orientait le canot.
Mais à peine entré dans le Gobée, Grimer changea de manœuvre et se dirigea droit sur le bâtiment de Larcher. Gelui-ci suivait avec une fiévreuse inquiétude, à Taide de sa longue-vue de nuit, tous les mouvements de l'embarcation, qui s'éloigna du bord après y être restée à peine quelques minutes.
Ce que Grimer était allé faire là, nouspouvons le dire: il voulait sonder les intentions de Larcher.
—Le capitaine est à terre, avait répondu le second ;
mais il ne y^ pas tarder à rentrer, car demain matin probablement nous ferons voile.
— Le capitaine Larcher a-t-il donc quelques pror jets?
— On nous a signalé denx corsaires anglais dans le canal de la Dominique, répliqua le second, et si tous Youlez être de la partie, capitaine, mieux Tant être deux qu'un seul...
— Merci, fit Grimer ; peut-être vous accompagneraije. Pnis il ajouta à part lui : Je ne te quitterai pas d'une encablure dès que tu auras levé Tancre.
— Allons ! se dit le second de Larcher, quand Grimer fut parti du bord , pendant que tu iras baigner tes cuirres dans le canal de la Dominique, nous serons d^ans celui de Sainte-Lucie.
Larcher vit avec une certaine satisfaction le canot de Grimer reprendrele large. Il arait assez de confiance dansFintelligenceet le dévouement de son second pour être bien convaincu qu'il arait évité tous les pièges que lui tendait Grimer. Il passa donc une nuit paisible. A la pointe du jour, il lança une fusée, signal auquel on lui répondit de son bord, et le bâtiment dégagé bientôt de ses ancres, mit habilement le cap sur le Fort-Royal, dans le but de montrer ses voiles à Grimer. Puis, peu après, il vira de bord et s'enfonça dans l'immensité de l'horizon.
V Argus ne tarda pas à le suivre; il se jeta dans les eaux du corsaire, comme s'il se fût mis à la poursuite d'un bâtiment ennemi.
Dès que Larcher eût vu l'appareillage de son na-
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vire» et ne doutant pas, ce qui était arrivé en effet, du départ subit de Grimer, il donna Tordre aux nëgfes de remettre le canot à la mer:, et le soir il remonta le canaljusqu'au bourg du Lamenlin. Arrivé là, il paya largement le patron, et lui commanda de repartir imjuéàiatemiBnt.
La petite maison qu'habitaient Suzanne et son père, était située à environ une demi-lieue du bourg, dans une de ces vallées profondes et creuses qui s'étendent dans cette partie du pays. Larcher tourna^ un instant, autour de la maison, puis alla résolument frapper à la porte.
Un jeune esclave vînt ouvrir, avec cet empressement hospitalier qui a toujours caractérisé le colon, sans s^inquiéter de celui qui s'arétait au seuil. Larcher , saisit le jeune esclave par les deux bras pendant que son matelot lui bâillonnait la bouche, puis ils lui Uèrent les membres et le jetèrent à quelques pas de la maison. Ils entrèrent alors jusque dans la chambre où reposait le père de Suzanne et l'attachèrent dans son lit. Aux cris que poussale vieillard, madame de Marsan accourut, et en renconnaissant Larcher, elle recula avec épouvante et tomba évanouie.
348 JEAN LÂRGHER
Le corsaire lui prodigua tous les soins possibles pour la rappeler à la vie, et quand elle eut repris connaissance :
«» Suzanne, lui dit-il insolemment, ton père et toi TOUS êtes en mon pouvoir. Vous aurez beau crier, ce sera en vain. Personne n'entendra vos cris et vos pleurs. Suzanne, je t'aimais enfant, je t'ai aimée jeune fille ; tu as dédaigné mon amour, et tu as épousé un autre homme. Tu as espéré que je t'oublierais! Tu ne savais pas que ce refus était un affront, et que je ne suis pas homme à supporter un affront I Du jour où je f ai vue lâtfemme de Marsan, j'ai juré de me venger, et s^il f en souvient, au moment où tu entras à Féglise, je te Tai dit. Or, je suis un de ces hommes qui tiennent toujours leur parole.
Suzanne à moitié morte de terreur, entendait à peine les étranges paroles de Larcher.
— Ton mari ! reprit-il, c'est moi qui l'ai fait tuer ; mais ce n'était pas pour que tu tombasses au pouvoir de ce Grimer qui t'aime aussi, lui, et que tu épouseras aussi sans doute. Mais je ferai de lui ce que j'ai fait de ton mari.
— Grâce! s'écria Suzanne, en se jetant à genoux.
— Écoute, reprit Larcher ; il faut que tu consentes à me suivre, que tu t'embarques avec moi, et que ta viennes habiter le pays où je te conduirai, et où tu deviendras ma femme. Je suis riche, je puis cesser, demain, le métier de corsaire. J'abandonnerai ma vie d'aventures et de combats pour vivre à tes côtés, avec toi, pour toi...
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—Misérable ! s'écria la jeune femme.
• — Tu refuses? hurla le bandit.
— Grâce! murmura Suzanne d'çne voix défaillante. —Tu refuses?
— Plutôt la mort.
Le vieil ofiScier, dans les efforts surnaturels qu'il avait faits pour briser ses liens, était parvenu à dégager un bras, et il avait saisi sous son oreiller un pistolet dont le canon se dirigeait déjà sur la poitrine de Larcher, lorsque celui-ci, avec la rapidité de réclair,^ enfonça son poignard dans la poitrine du vieillard ; celui-ci poussa un cri horrible.
. Suzanne, dont l'imminence du danger doublait les forces, fit à son père un rempart de son corps.
— Oh ! pitié 1 pitié pour lui I s'écria la pauvre enfant, en couvrant de baisers le vieillard qui poussait des cris de douleur en se tordant sur le lit inondé de sang. \
— C'est vrai ! murmura Larcher, dont tous les instincts féroces venaient de s* éveiller ; c'est vrai, il souffre trop, et, d'ailleurs, il m'importune avec ses hurlements.
Disant cela, il appuya son pistolet sur la tempe du vieil officier, et lâcha la détente. Suzanne tomba à la renverse sur le cadavre.
On connaît assez le caractère de Larcher pour que je n'aie pas besoin de décrire Tépouvantable scène qui se passa. Disons seulement que quelques instants après, lui et son matelot, en s'éloignant de cette chambre , y laissaient (Jeujp (^davres. Ce qu'il y avait à
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prendre dans la maison se rëdmsait à peu de chose* Ils le dédaignëreat. Larcber s'empara seulement de la croix que portait Suzanne» et se la passa au coa en disant :
— C'est un gage d'amour que Je conserverai toujours.
Il partit, gagna le Marin, et trouva son bâtiment qui Py attendait, selon ses instructions. Il s'embarqua et prit le large , avant que la nouvelle de Tborrible attentat dont nous venons de parler, ait eu le temps de s'ébruiter.,.
 deu:$: jours de là, au milieu du canal de Sainte- Lucie, une petite goélette française que la supériorité de sa marché avait déjà arrachée aux poursuites d'un corsaire anglais, tombait dans les eaux de Larcher. Comme une béte fauve qui se jette sur sa proie, le pirate laissa porter sur la goélette de manière à lui couper la route, et la força à reprendre le large. Larcher lui donna alors la chasse, et l'atteignit après deux Iieures de course.
Déjà les boulets du pirate avaient troué les voiles et écorché la mâture de la goélette dont le pavillon flottsdt bravement au vent. La brise qui soufflait de terre apportait au large Técho sonore de la voix du canon. Elle fut entendue par ÏArgm, qui mit le cap sur le point d'où les coups semblaient partir.
Bientôt Grimer se trouva sur la scène du combat. 11 ne vit d'abord que le pavillon français de la goélette
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et porta droit sur elle. Un vagae pressentiment iui disait qu'il allait peut-être se rencontrer face à face avee Larcher.
11 reconnut) en effet, son bâtiment , et manoeuvra de façon à passer entre la goélette et lui* Le combat s'engagea donc. Larcher, enfm» sachant à qui il avait à affaire, et, surpris en flagrant délit de piraterie^ voulait vendre chèrement sa vie ou rester vainqueur. Il se défendait vigoureusement, en luttant de manpeuvres avec YAr^us qui ne songeait qu'à Tabordage. Grimer eut quelque peine à arriver à ce résultat ; Hiais il parvint à engager son beaupré dans les haubans de Larcher, et les deux navires s'entrechoquèrent,, pendant que, de son côté, la goélette venait àe mettre en position de prendre sa part dans la scène de carnage.
Une bordée de tribord lancée par Grimer au moment où il accostait, atteignit le bâtiment de Larcher dans ses œuvres vives , et provoqua une voie d'eau ; en sorte que ce fut sur lé pont de V Argus que se livra le combat. Le pirate avait perdu beaucoup de monde déjà; et la vivacité de l'attaque sembla, un moment^ intimider ses hommes.
— Oubliez-vous, tas de misérables » que vous allez être pendus comme des chiens, si Ton vous prend, s'écria Larcher en s*adressant à son équipage. — En avant donc 1 et mourons en braves sur le pont de l'Argus^ si nous ne pouvons nous en emparer.
Et pour donner l'exemple , Larcher s'élança comme un lion.
253 JEAN LÂRCàER
— Où est Grimer? où est Grimer? bm'Iait-il. C'est à lai que je destine ma première balle ou mon premier coup de hache.
— Je t'attends ! répondit le brave capitaine de TArguSy en traversant la mêlée des combattants.
Les deux adversaires se ruèrent Tun sur Tautre avec une férocité de bêtes fauves. Aussi habiles, aussi courageux tous deux, la lutte fut longue et terrible. Penpant ce temps, les hommes de Larcher, écrasés par le nombre, tombaient comme des mouches; leurs cadavres jonchaient le pont. Le^ combat entre Larcher et Grimer continuait toujours, lorsque le pirate, dans un mouvement qu'il fit en levant les deux bras pour asséner un coup de hache à son adversaire, entr^ouvrit le col de sa chemise, et la petite croix de Suzanne brilla aux yeux de Grimer.
Le capitaine de V Argus pâlit à cette vue : il sembla perdre ses forces et chancela. Toute la vérité lui était apparue.
— Oh ! tu as dû la tuer, misérable, s'écria-t-il, pour t'étre emparé de ce bijou.
— - G^est un gage d'amour de ta Suzanne, répliqua Larcher.
— Tais-toi ! insolent ! tais-toi 1
La rage donna de nouvelles forces à Grimer ; il s'élança sur Larcher avec une telle impétuosité, que celui-ci perdit du terrain et recula de quelques pas.
— Je voulais te faire prisonnier, cria Grimer, pour te ramener à la Martinique, et te faire pendre comme
JEAN LÂRGHER 253
un Yoleur ; niais, à présent, lâche, ta dois mourir de ma main.
Eq disant ces mots, Grimer fit sauter, d'un coup de la sienne, la hache que hrandissait Larcher, se rua sur lui» le saisit à bras le corps et lui enfonça son poignard dans la gorge. Larcher poussa un cri et tomba raide mort. Un quart-d'heure après, le pont de Y Argus était balayé ; les prisonniers garrottés furent enfermés à fond de cale, et le navire rentrait en rade de Fort- Royal, escortant la goélette. Le lendemain , le pauvre Grimer se rendit au Lamentin, et suspendit à la tombe de Suzanne les deux croix.
BETZY MURLAY
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(Tétait en 1814.
Par une de ces. belles soirées que Dieu ne prodigue que sous les tropiques, où les étoiles brillent comme autant de soleils dans les profondeurs d'un ciel dont le regard atteint à peine aux voûtes splendides, où les brises, toutes chargées de Pacre parfum de la mer qu'elles ont caressée en passant, apportent aux sens amollis je ne sais quelle volupté ; où les flots calmes et unis mêlent à Vécrin des cent mille étoiles qu'ils reflèlçnt fidèlenjent, des myriades de diamants que secouent sur leur azur les crêtes des lames en s'entrechoquant ; par une de ces soirées, dis-je, tiède encore de l'incendie de la journée, un joli ctitter, flnemeat découpé et maté, en goélette, se hâlait hors de la baie de Tortole, lentement, comme un malade qui, pour la première fois, essaie, après. up long repos, les muscles de ses jarrets.
256 BETZY MURLAY
Cette allure n'était pas habituelle à VHirondeUe (ainsi s'appelait le cutter en question) ; car jamais bâtiment n'avait mieux porté son nom. UHirondelley en effet y fendait les flots av^c une légèreté d'oiseau, pourvu cependant que le vent soufflât un peu du bon bord.
Or, en ce moment-là, ses grandes ailes blanches, comme si un plomb mortel les eût frappées, battaient tristement le long des mâts, et c'était à peine si le cutter comptait deux nœuds au. sillage.
Il s'était tiré cependant avec habileté du milieu des récifs qui encombrent la baie de Tortole, sorte de bassin creusé dans les rochers qui s'élèvent tout autour en hautes murailles noires, à saillies anguleuses, et qui semblent taillées en festons comme les plus riches pierres des plus beaux édifices du moyenâge.
Quoique hors de la baie enfin, depuis quelques instants ï Hirondelle , contre l'espérance de son capitaine, n'avait pas rencontré une brise plus faite. Elle resta même comme immobile pour ainsi dire sur les flots, où elle semblait se mirer avec complaisance. Cet accès de coquetterie ne parut pas être du goût du commandant ; il frappa du pied sur le plancher du pont. Ce mouvement indiquait de sa part autant d'impatience d'entendre les garcettes battre contre les voiles, que d'inquiétude de se sentir si près des côtes où les courants pouvaient bien l'affaler.
— Lofe d'un quart ! dit-il au timonnier d'une voix brève et bien accentuée.
BETZY MURLAY 257
Puis, voyant que sou bâlimeut obéissait à peine à Faction du gouvernail :
— Les embarcations à la mer ! cria-t-il d'un top qui commandait la promptitude.
En moins de cinq minutes, deux canots qui se balançaient en porte-manteaux sur les deux flancs du cutter, et un troisième qui se trouvait à la traîne, furent amenés le long du bord, et armés chacun de dix hommes. Les trois canots filèrent bien vite à Pavant et prirent Y Hirondelle à leur remorque. Sous l'effort des trente rameurs, le bâtiment parut sortir de sa léthargie; et, * comme ces chevaux rétifs que le cavalier est obligé de . tirer péniblement par la bride après avoir mis pied à terre, le cutter obéit enfin à Timpulsion qui lui était donnée.
C'était là pour les trente honmies de l'équipage une rude corvée qui dura environ deux heures ; après quoi ils rallièrent le bord. La brise, alors, commençait à se lever; les voiles se gonflèrent peu à peu, et le bâtiment prit son vol. Les grandes murailles qui encerclent la baie disparurent bientôt dans l'ombre de la nuit comme des fantômes qui s'évanouissent.
Le capitaine, après avoir un moment navigué droit au large, fit mettre le cap sur la Martinique. Tous ses ordres donnés, il se dirigea vers la chambre qui était dans Tenh^epont, frappa deux légers coups à la porte, et attendit, avant d'entrer, que l'invitation lui en fût faite par une voix de femme.
MB 6fit2Y HCIlLAY
Le tal^taise de r£Rf(mMif^ était ttn i&dàe hommis ^iii «le comptait pa« beaticcup atii ^defà tle vitigt-cinq •éftis. Né dans les Antilles, il àvall datos soh ùœùr, dâûs fea tête et sur les traits de son vrsage , tous les signes, tcms les ittstîncls, tous les caractèf es ^ui dlsiingtteûl la râCè dés c^^èole^, dont il était d'aillenri^ Dû échaatillon privilégié. A une beauté physique remarquable, il joignait m eourage de lion, tinè aufdacfè sanè ei^^ple, une énergie de fer.
n ava^t été à bonne édoltè. Ayant fait ses pi^mières armes, dès Tâge de douze ans^ à bord d'un eorsairé que commandait son père qui, dans une seule a)nnée, avait fait trente<*sept prises sur les Anglais^ et litre cinquantedeux combats, Joseph Danic avait donc appris de bonne beure à mépriser le danger. Il avait emprunté à Tûme de son père cette puissance et cette énergie du com*mandement, qui faisait ployer sous son regard et sous sa parole les intrépides et vieux matelots composant $on équipage.
Dans un dernier combat qu^l avait eu Taudace d'accepter contre un bâtiment quatre fois plus fort que le sien, Danic, le père, avait perdu la vie, lui et tout
BETZY MORLAY ««
son équipage. Ceux de ses homtnes qui ataîent échappé ^n ïnasi^cre trouvèrent la mort à la pointe des vergues.
Joseph avait été épargné dans cette exécution, h cause de son jeune âge et de l'héroïsme dont il avait fait preuve en combattant aux côtés de son père. Le Capitaine du bâtiment anglais avait pris sous sa protec^ tien cet enfant alors âgé de quatorze ans au plus, et Pavait conduit à^ la Jamaïque. Joseph n'avait accepté qu'avec répugnance la généreuse faveur dû capitaine anglais, et il n'avait pas craint de lui dire :
— Xous feriez aussi bien de me pendre comme mes èamarades, car je vous jure qu*un jour, je vengerai la mort de mon père.
Pendant les six années qu'il avait passèéé à Kingstotvn, non pas comme prisonnier, mais dans la maison de son protecteur, John Murlay, Joseph Danic , loin de se laisser toucher par les soins dont il était entouré, avait couvé au contraire le sentiment de cette vengeance quil se proposait d'accomplir à son heure. Le spectacle de son père frappé en pleine poitrine par la m'ain de John Murlay, était toujours présent à sa mémoire ; et il avait conservé contre son protecteur une profonde haine qu'il dissimulait cependant. Chaque fols qu'il voyait le commandant presser dans ses bras son fils William, il se sentait pris d'une rage qui s'exhalait par des pleurs qu'il allait dévorer en silence. William était devenu même pour lui un objet d'antipathie; et William, il faut le dire, payait Joseph de la même monnaie. 11 n'était dans la maison qu'une seule personne
360 BETZY MURLAY
pour qui le jeune créole éprouvât une tendre et douce affection» c'était la iiUe du commandant, miss Beizy ; ci il lui avait voué cette amilié un jour où, dans sa naïve ignorance, la pauvre enfant, en le voyant pleurer, lui avait dit :
— Tu as raison, Joseph, mon père a été bien méchant de tuer le. tien ! . •
Quand Joseph eut atteint Page de dix-sept ans, le capitaine Hurlay l'embarqua avec lui. Ce jour-là son cœur faillit éclater de joie et de douleur en même temps.
De douleur, parce qu'il se séparait de Betzy ;
De joie, parce qu'il espérait vaguement que' c'était sa liberté qu'il allait conquérir, soit par la fuite, si Toccasion s'en présentait, soit par le fait de quelque combat entre le bâtiment de son protecteur et un na* vire français.
Une année s'était écoulée sans que les espérances de Danic se fussent réalisées. Et il ne fallut rien moins qu'un naufrage du bâtiment de John Murlay sur les côtes de la Guadeloupe, pour que Joseph touchât enfin la terre de la liberté. Recueilli par un planteur, il lui raconta son histoire et demanda avec ardeur d^étre embarque comme simple matelot sur le premier corsaire .qui armerait en course. On sait que nos jneilleurs corsaires sont sortis des ports de nos Antilies.
V Hirondelle était là sous voiles, prête à s'envoler. Joseph s'engagea à bord. Pendant six ans, il navigua sons les ordres d'un rude maître, Jean L'Hérault, avec qui il retrouva toutes les traditions de son père. Après deux
BETZY MURLAY 261
combats» où il vit comment sod capitaine savait se conduire, Joseph ne crut pas pouvoir lui témoigner plus hautement son admiration qu'en loi disant :
— - Avec un second tel que vous à son bord, mon père eût dormi tranquillement pendant un combat.
A quoi Jean L'Hérault, qui avait apprécié le jeune marin, répondit :
— Je ne sais pas ce que ton père eût fait de moi, petit, mais je sais bien que mon second étant mort hier d'une indigestion de boulets, je te nomme à sa place. Çateva-t-il?
Joseph Danic tendit la main à son capitaine; et ils se partagèrent le pouvoir sans que personne y trouvât à redire parmi l'équipage, dont le plus jeune matelot pouvait avoir au moins dix ans de plus que Joseph.
A quelque temps de là, Jean L'Hérault mourut vaillamment sur les bastingages de sa goélette ; et, en expirant, il laissa le commandement do VHirandelk à Danic, qui, l'ayant achetée à l'armateur, en devint à la fois le propriétaire et le capitaine.
Depuis deux ans( il exerçait sur le pont de la goélette et sur les matelots qui la montaient son double empire. Il était venu planter son pavillon dans la mer des Antilles; et de la Martinique, sa patrie, il avait fait son quartier-général.
Tel était l'homme qui, au moment où VHirondelle venait de prendre le large, était descendu frapper timidement à la porte de la chambre.
|M 9«TZ7 MCIRiAY
ni
Joseph, en entrant, aperçut, ageDomllëe dana un iM)m de la cabine» une femme qiii priait, le visage oa^ ché dans ses deax mains. Il poussa un profond soupir^ puis, dhine Toix émue :
•^Betzy^ dit-<il, que clemandez-^Tous au ciel dans votre prière ?
Betzy tressaillit, leva la tète, et sans même tourner les yeux vers le jeune corsaire :
•^ Je ne demande rien à Dieu, répondit-elle ; je le prie seulement.
— Ainsi, reprit Joaeph Danic, votre douleur ne voui égare plus jusqu'à me maudire ?
Betzy ne répondit point. Danic voulat Taider à se relever ; elle le repoussa*
^ Betzy^ rappelez^vous ce joor où, prenant en pHiè 3Aes larmes d'enfant, vous m'avea dit ces paroles qui furent un baume sur ma plaie : « Mon père a été hiw méctiant de tner le tien ! i ^
A ces doroières paroles, la jeune fille fut prise coDune d'une sorte de oonvulsîQin, et ses pleurs redoublèrent.
Joseph Danic resta muet et inounobile devant cette
B^TZY MURLAY 263
doulevr. Ce fut Belay qui ïoaapU le $ileftce pqur çw, murer sourdement :
— Je n'ai point oubUé ces paroles, MôQ3iear ; Qt c'^st à cause de cel^ qu^. je ^ous dis aiiijoDrd'hw : ^osaph^ vous avez été bien cruel de tuer mon père l
Danie ae put se défendre i'm vif m^veineixt d- émotioç. l\ s'accusa, d'aboird, intérieurement d© r^çtioû que Bêtsy venait de lai irepiroch^r ; puis ii UUs^, dottair sa^ pensée au-de$s]}s de s^ conscience, comme pour ïivt terroger. Il lai sembla qu'elle était toujours calme et pure.
— Betzy, reprit-il, en portant sur la jeune fille woi regard attendri, pardonnez-moi de ue pouvoir répcmâre à votre douleur comme vous le désireriez peut-être ; mais je vous avpue que je ne< saurais savoir dere* mords,
Betzy fit un geste d'indignation» et son visage ^ couvrit d'une étrajige stupeur,
-^ Vous me force? à parler ; écoutez-xaoi, continua Danîc. Je comprends que votre cœur de fille se révolte^ m^is il est des cboses» Betzy» que voua ne pouvez pas comprendre : cette ardeur dans le combaA qui enivre^ éblQuit, vous met un baudeau de sang sur le^ yeux.,.. et rend implacables lés meilleur^.
— Et QP ue ^e rappelle môme plus» tf eist-ce pasi, que ceux qu'on va tuer vous oui fait gïâçe jadis \ dit-^ elle s^vec une sorte de mépris.
^ Betzy, vou§ oubliez que quand ^m]^ i^\ fait; l^râce, je lui demandais la mort eu face du <^d«,vre d^ mou. père, et que je M pçéveuu qpe je tf acceptais 1*.
2dft BETZY MURLÂY
vie que pour me venger. S'il a été généreux, ce fut donc à ses risques et périls.
Les larmes s'étaient taries tout à coup dans les yeux de la jeune fille, pendant qu'elle écoutait ces paroles de Joseph Danic.
— Et d'ailleurs, reprit le corsaire, j'ai tué Murlay loyalement, bravement, dans un combat horrible, où je voyais quelques-uns de mes plus vaillants matelots tomber autour de moi, alors que ce pont qui nous abrite était noyé dans le sang. Le hasard ou la Providence m'a poussé au-devant de lui... et j'ai vengé mon père!..'.
Betzy poussa un cri, et lança sur Joseph un regard plein de haine et de colère.
— Vous n'avez pas daigné vous souvenir non plus que Murlay avait une fille, que cette fille c'était moi, et que j'avais eu la lâcheté de vous aimer quand, enfant, je ne prenais aux lèvres de mon père que la moitié des baisers qu'il me destinait pour vous en laisser une plus large part.
Joseph passa la main sur son front pour étancher la sueur froide qui l'inondait. \
— Pouvais-je penser que vous vous souviendriez de moi t Et d'ailleurs^ étiez -vous à ses côtés, comme moi j'étais aux côtés de mon père, abrité sous son bras, et ayant senti ma main effleurée par la balle qui le frappa en pleine poitrine... Qui sait, Betzy, peut-être que si j'eusse aperçu votre charmante image à travers cette sanglante fumée de la poudre... j'aurais abaissé mon sorme !... Mais non^ je n'ai vu que Tombre de mon père
BETZY MURLAY S65
^ïui me montrait du doigt la place où je devais frapper^ et J'ai frappé... Oh 1 maintenant, Betzy, s'écria Joseph Danic en tombant à ses genoux, maintenant pardonnez-moi ! Maintenant acceptez pour appui ce bras qui vous défendra, ce cœur qui vous aimera d'un amour si ardent qu'il effacera de votre mémoire les traces de cette affreuse catastrophe.
Betzy ne répondit point. Mais un sourire plein de fiel efQeura ses lèvres.
— A présent que la vengance du fils est accomplie, reprit Danic, il ne reste plus que le souvenir tendre et charmant de notre affection passée. J'ai besoin, Betzy, que vous y fassiez appel pour m'absoudre.
La jeune fille se leva brusquement, et murmura en détournant la tête :
* — Jamais ! jamais !
Puis elle fit de la main un geste comme pour repousser le jeune corsaire. Danic sentit frémir tout son corps. Une subite rougeur colora son front, et tous les muscles de son visage se raidirent. Il fit une dernière tentative, en essayant de s'emparer de la main de Betzy.
— Vous avez prononcé là un mot affreux, lui dit-il, et je ne puis croire que vous refusiez de m'entendre.
— Entre nous, maintenant, s'écria Betzy d'une voix ferme, c'est à Dieu de juger t — Mon père avait tué le vôtre, et je comprends votre haine contre Murlay par celle que je ressens aujourd'hui contre vous qui avez tué mon père. La grâce qu'il vous accorda, les bontés
m BfiTZY vnaLAY
tioDi qu'il irous offrq^t ; vous ne Tâvez pas dljtôcoa. Comine^t vouIez-'XOQS ^ox^ que je vo^s ^t^lve, qipiaQd toqSl tendez ver^ moi des rn^iqs e&çor^ roiiges dç sangL.. Qh! c'e^t iflupo^^ible ; et yoRsaories mien fait de me laisser ^vottrir w {oud de c^te cat>iQe oia, TOUS m'avez trouvée évanouie après le combat ; ai( PQi96 j/8' J^i'^ttsse pas cqi»qu le Qrime dQi(^t vous Jites coupable à mes yeuxi... Laissez-moi^ iKop^ienr^ Iw-^ se^moil...
OaQic s'était seivtji io-timidé par l'exaltation d^ la lenQe fille. Le tou impérieux de sa voi^s, $od acceat fé* brile^ les éclairs de eourroQx qui jaillissaient de sa pruœUe^ enfin la netteté dç sa parole^ alors qu'elle établissait entre eux deux celte similitudiB dQ sitqiatiop, tout cela fit faire au corsaire un retoi^* siif s^ gûdscieaca qu'il »vait jugé^ d'abord si pQre, et il la, troiiva ciette fois chargée d*un lourd poid^. I)e9^ larmes inos^* tèrei^t à sjbs j^x, et il lai$^ tomber sa ti^te sur sa poi«i trine.
Il venait de $e ^oiMlamner lui-même.
Un instant il hésita s*il ne tenterait pas de nouvelle pri^resi» s'il ae s'ayoïs^erait pas crimÂBel ^ d'émouvoir Betz^y ; mais il sei^tit qu'U n'y avait pas de |)aroles, pa$ de prières, pas de larmes, pas d'éloquence qui pusseut affaibliir rindignation de la ieupe flUe. On calme bien la douleur, mais non pas le sentiment qiii débordait alors du cœur de Qetzy. D'ailleurs D^m^ ^ompvit qua ]^ vQi7( lui manquerait, e| i) sortait l^^sqiiekm^ eu se oacbant Je vidage di^n^ sios «ttw mm^
PIST2Y MURIRA Y 367
Betzy tpmba à genow e^i Bowwrant çe^ wo*% : — Diçft, j'e^ère^ ^le veegera!
ly
Dapic monta sur le pont quil arpenta longtemps. Si tét^e était, en feu, ses main^ crisp^es^ décbiic|uetaient sa. lourde casaque de marin, et daos sa colère il réveilla à coupa de pied deux ou trois matelots qui, s'étaot endormis sur le pont, gêpaient son passage. CoiEvme Tuu d'eux grommelait quelques paroles irrévérencieuses, Daniq le prit à la gorge et fu^ sur le point de le jeter par- dessus le bord.
Cependant Pair frais de la nuit avait peu à peit calmée son sang. Joseph, alors, alla s'asseoir sur le gui de la t)rigantine,, qui lui masquait ainsi tout un côté de l'ho* irizon..
— Elle a raison 1 se dit-il, elle ^ raison ! A ses yeu^Çj^ je suis un infâme^ un misérable ! Cet homme m'avaii; çoinblé de.bienfaitsUl avait tué mon père, c'est \rai \ luais c'était loyalement, dans l'ardeur du combat,, qomme j^e le dirais pour m'excuser moi-même de mo^ action ; et si je me souviens bien, au moment où il a fait feu, mon père lui posait un pistolet à bout portait $ur
268 BETZY HURLAT
la poitrine. Qaelle pitié cette enfant peut-elle donc avoir pour moi? Aucune ! J'ai tné son père, elle ne voit, ne
sait, ne comprend que cela Oh! c^est pour mon
malheur que le ciel a envoyé dans mon vent et dans les eaux de mon cutter le navire de Hurlay ! Maudite soit ma victoire i
En quelques lignes, faisons connaître au lecteur les circonstances de cette rencontre si fatale à Danic.
Murlay avait été corsaire aussi. Après de longues courses, il avait amassé une assez belle fortune qu'il avait placée en terres à l'Ile de la Jamaïque. Devenu vieux, il avait abandonné le métier de la mer, et s'était résolu à se retirer sur ses propriétés, après avoir laissé le commandement de son corsaire à son âls William. Il s'était embarqué avec sa fille Betzy à bord d'un navire marchand qui faisait partie d^un convoi qu'une tempête avait dispersé dans les parages des Antilles. Le navire isolé se rendait donc à la Jamaïque lorsqu'il fut aperçu par le cutter de Danic. Quoique faible en équipage et peu armé, il dut essayer au moins de se défendre après avoir compris que la fuite était impossible. Au premier coup de canon qui avait été tiré, le cœur de Murlay avait bondi, et Tancien corsaire organisa un courageux mais désespéré combat qui sembla s'égaUser un moment. Quand on ^arriva à l'abordage, Danic avait poussé un cri de joie en reconnaissant Murlay debout sur le pont du navire, attendant l'ennemi la hache haute et un poignard entre les dents.
Pour épargner à Betzy les émotions et l'bdrreur du
BETZY MDRLAY 269
combat, on Tavait enfermée dans une chambre basse ; et quand Danic descendit dans la cale pour examiner la cargaison, il trouva Betzy évanouie. La prise fut ame« née à Tortole, où la jeune fille apprit le malheur qui l'avait frappée, et sut de quelle main son père avait reçu la mort. Danic laissa le navire et les prisonniers sous la garde dé son second, et il fit aussitôt voile vers la Martinique pour y conduire Betzy, qu'il allait confier saintement aux mains de sa Yieille mère.
Ces événements s'étaient accomplis Pavant-veille du jour où a commencé ce récit.
La brise qui avait été si faible au moment de la sortie de VHirondelle^ avait fraîchi subitement, et le cutter, bien appuyé au grand largue, avait atteint cette vitesse qui, chez lui, ressemblait si bien au vol rapide de l'oiseau dont il portait le tiom. Les voiles pleines de vent ne conservaient plus un pli et se découpaient sur Tazur du ciel, blanches et arrondies comme ces nuages légers qui se dispersent en vapeur. L'air était calme, la mer limpide à l'horizon et ne bouillonnant qu'autour du bâtiment, qui la faisait gémir sous son ardente pression. Par moments quelques éclats des lames qu'il écrasait jaillissaient jusque sur le pont.
Toute cette poésie extérieure, jointe aux émotions qui Tagitaient, avaient comme endormi Tâme de Joseph Danic. Son corps, mollement balancé par le roulis de la goélette, obéissait aux impulsions que lui donnait le gui de la brigantine, qui allait et venait par légères secousses.
Il tenait toujours sa tête plongée dans ses deux mains,
919« BETZY MBUtAir
touf \f» CQm 4ii b4lime9t> ^*approcba e% Iw frapps^ légèrw^nt sur l'ëpiiai^.
-^ GainUâD^ !
bras<ipi(i et yacesia^ 4'un Ippa^e ga'Qn r^yelU^ ^
*^ Il 7 f 4 eapits^e, qijie doqs ¥eium$ d^aperc^voir tribord à nous. ., paai^ la bjrigaDtine Troa& çmp^Ghe ^. vw...
^ Qnoi ? fit Danic avec ioipatienee,
-r— Deux éclairç.
— E$t-;Ge que Forage te UU peur, à présent, imbécile ! Cache-toi la tête sou^s tes jupons, alors, conuoe les vieilles fep^mes et laisse-mpi tranquille.
Le opi,atelot se contenta de changer sa chique de côté, puis il reprit avec un admirable saog-froid :
*-^ Si vous vouliez tajat seuleoientt capitaine,, re* garder là-haut, vous verriez que to^s les fanaux sont aUan^i^s au ciel et qu'il y a grande fête chez le bon Pi^a. Il ne sojDge donc pas à se mettre en colère cette nuit.
D2\i^ic ob^t involontaireoient au geste que fit le ma* telot en lui montrant du doigt le firmament tout restplendissaiit d'ètoites.
— C'est vrai, Toby ! munuçra-t-^il.
-r- Veus comprenez alors, capitaine, que ces édairslà me font Tefiet dt'ôtre des amorces qui ont été brûlées par là-bas ; et le gabier de soupe (rappreQti cuisinier), qui a Toreille fine, dit qu'il a enten4a à^vix détonfttipns,
— Et toi, Toby ?
•^ Ifoi, capitaine t voii^ $a^ez hi^p qoe j'^ QPitQQda tr^p ^ouvefltt de près ce^ sorle^s 4^ obw^>i^s-]^ ^ qu'elles m'ont renda sourd de mes deux oreille^^ %u| Ui^ portent pli^» 4e. $1 k>ip. M^is^ qvwt aui^ éclairs^ je les ai bien vus,
l^anic. $e dirigea sur Fay^t du bMinaent, grimpa ju^ue veiTç 1^ mUeu du be^^upré, d'o^, ^rmi^ à'xmi longue-vue de nuit, il interrogea Thorizon dans la di-^ reçiioi^ qqi lui av^it été, indiquée.
-^ Attention les vjgies ! cria-t-il.
ApFè3 quelques minutes d'examea» Da^iic aperçut à. uae distance, qu'il estiu^s^ être de âimx, lutltes environ» les forngyes d'un navire dont il ne put pas4istingu^r la f^roe, mais qm lui parut naviguer droit sur ^ cuttçr.
♦— Timonier, reprit le capitaine,, laissa arriver d'uj^ quart.
De cette fai^n YBiraniettef prenant une avtre direotiQu, pouvait é^viter^ la rencontre et. s^e Buettre en iD^ar^ d'écbapper p^iit-ôir^ à ui^ bàtimenit çupérietu*. Mm Danio, à l'aide 4e 3a lougue-vuei, regiarqua que le navire avait aperçu $a manœuvre,^ et qift'en W^^i de son côté, il remettait le cap sur lui.
— Timonier! cache la lumière de l'habitacle; pas un feu à bord, et tous éteignez vos pipes.
On ne saurait croire avec quelle facilité les marins aperçoivent, même à de très grandes distances à la mer, la moindre étincelle à bord d'un bâtiment. Une fois ces précautions prises, Danic, pensant avoir déjoué la manœuvre du navire, cria au timonier :
272 BETZY MURLAY ^
— En route» maintenaDt I
Il étudia de nouveau rhorizon. Le navire avait Mt comme VHirondelle^ et avait repris son ancienne direction.
—-Je crois, capitaine, grommela le vieux matelot, que ce marsouin-là a des yeux en guise de voiles.
— En tout cas , ce sera pour demain matin, murmura Danic sur un ton qu'il affecta de rendre indifférent.
Puis il descendit de son observatoire» ému et pâle. Grâce à Tobscurité, les hommes qui Tentouraieût et qui avaient une foi aveugle dans son courage et dans son sang-froid, ne s^aperçurent pas de cette altération de ses traits. Pour la première fois de sa vie, -Danic avait tremblé. Ce n'était point par peur; mais une pensée lui avait rapidement traversé l'esprit, et cette pensée se rapportait à Betzy. Et puis^ je ne sais quel pressentiment fatal lui avait mordu le cœur.
— Attention aux vigies I cria-t-il encore d'*un ton qu'il parvint à rendre ferme ; et sïl y a quelque chose de nouveau, qu'on vienne me prévenir. Que tout soit paré à bord pour le point du jour.
BETZY MDRL'AY 278
Danic quitta le pont et descendit dans la chambre. Cette fois, il entra sans frapper. Betzy était encore agenouillée. Le corsaire alla droit à elle, et, sans même qu'elle eût daigné lever la tête, il lui dit d'une voix tremblante :
— Betzy, les malédictions du ciel que vous appelez sans doute sur moi, vont s'accomplir avant deux heures peut-être.
La jeune fille se retourna vivement, et sur ses traits se peignit une sorte de joie féroce.
— Betzy, reprit Joseph, là-bas, à l'horizon, à portée de canon de nous déjà, louvoie un bâtiment. Â la pointe du jour nous nous trouverons bord à bord, et, comme deux athlètes, nous allons lutter et nous disputer la vie.
Un sourire infernal plissa le coin des lèvres de Bfttzy.
— C'est peut-être moi qui succomberai, continua le corsaire, j'en ai même le pressentiment, je vous Tavoue. Eh bien! Betzy, je viens vous demander, avant de mourir, mon pardon et votre main à presser sur mon cœur. Cela seul doublera mon courage, et si je meurs, au moins mourrai-je heureux I.,.
Elle ne prononça pas une parole, mais son regard traduisit sa pensée. Ce regard avait quelque chose de fauve et de sanguinaire comme celui de la hyène. Danic fut obligé de baisser les yeui^.
— Vous ne voulez donc pas me répondre, Belzy, demanda tristement Danic ; vous ne voulez donc pas, même à cette heure suprême, m^adresser un mot d'espérance ou de consolation?...
La jeune fille étendit le bras, et du doigt moatra la porte 9u ciMTsaire. DaAîc sortit en baisisant la tèta et ça murmurant bien bits :
^ Que Dieu ait pitié de moi !
Et il s'assit tout en larmes sur le seuil de cett&yortô qui se montrait si inhospitalière pour lui.
Ce fut là que quelques instants après, Toby vint le trouver pour lui dire :
-^ Capitaini^ c'est m grand brick qyi porte le pavillon anglais à la corne. Il est en vuq de nous,, à bâbord. Il laisse porter taiit qu'il peut.
^ C'est bien, répoodit Dan.io en se levant, un p^u honteux d'avoir été surpris par son matelot.
~ J[e o'ai pv compter ses dent&, reprit Toby,.^. il ^ Ui bouche ferxa^ée tout autour
— Eh bien I nous lui décrocherons la mâchoire.... Au I^é^l^ moment un coup d^ canon rebondit sur
la mer.
— Boft! ^'^m Toby, le voilà qui cracha 3es dragées,
Le DKaitelot et P^io s'^UncèroiE^ si rapideq)ent€|ii'il&
l>'QQt^c|ireitt p.aft }^ ^ri ^rai^ge que poussa Betzj. La
brick était alors tout à i^iU m Yue^ (^| Icj houlet qp!H
BËTZY MURLiAY XV^
venait de lancer avait porté dans le haut de 1^ luitairQ da cutter. Il avait démasqué tous ses sabords, et il était possible alors de lui compter vingt bons caDons, viugt boanes deots, comme eût dit Toby« On pepse bleu que VHirondelle avait riposté coup pour coup* JLes boulets et ta mitraille pleuvaieat dje part et d'autre comme grêle.
Le cutter, habilement manœuvré et vif dans ses mouvements, évitait, autant que possible, Tabordage que cherchait TennemL La mâture de YBironieUe ^^eu allait par morceaux, et néanmoins Téquipage^ qui avait déjà passé par d*aussi chaudes affaires tenait bon toujours Le feu était bien nourri. Il fallut cependant subir ce qu'on ne pouvait empêcher, Le brick engagea tout à coup son beaupré dans celui de la goélette, et le$ cris de : « A Tabordage! à Tabordagel » éclatèrent au milieu de bourras furibonds que poussèrent les Anglais^ Ces derniers, deux fois plus nombreux, refoulèrent le* Français, qui arrivaient à l'assaut de leur bâtiment. Ce fut sur le pont de VBirQudelle que s'eagagea ce comI)a^ corps à corps, où toute arme est bonne ; le poignard, le sabre, le pistolet, un morceau de bois, jusqu'aux ongles et aux dents.
La lutte fut terrible et sanglante. Les Anglais commençaient à se repentir de leur résolution. L'équipage français, enflammé par Texemple de son capitaine, faisait des prodiges et des merveilles. Jamais lion n'avait déployé un courage égal à celui de Danic. Un moment, cependant, le jeune capitaine se trouva entouré par quatre hommes et acculé contre^l'arrière du cutter; ses
no BETZY MURLAY
bras et sa tète ruisselaient de sang. Il allait enfin porter nn conp décisif à Ton de ses adversaires, lorsquMl chancela et tomba, frappé d'un coup de couteau entre les épaules. — En se retournant, il aperçut Betzy, qui tenait à la main Tarme sanglante.
— J'ai vengé mon père 1 s'écria-t-elle, et j'ai sauvé mon frère...
A travers le voile* épais qui couvrait déjà ses yeux, Danic reconnut William Murlay àans cet adversaire qu'il combattait. Il voulut parler; mais il n'en eut pas le temps. En se tournant vers Betzy, il rendit Pâme.
La mort de Danic redoubla la fureur de ses matelots. Ce n'était plus un combat, mais une boucherie sur le pont de YHirondelle, Après un quart d'heure de lutte encore, la victoire resta au corsaire.
Le brick reçut à bord l'équipage français sous le commandement de Toby, et remorqua l'Hirondelle à Tortole, où ils entrèrent ce mênlfe soir-là.
A chacun des bouts de la grande vergue se balançaient deux cadavres : l'un était celui de Betzy, l'autre celui de William.
C'était Toby lui-même qui s'était fait l'exécuteur de ce haut acte de justice.
Par une après-midi de l'automne de 1765, un rude vent de nord«ouest soufflait dans la magnifique baie de la Chesapeake, à si bon droit nommée par les Américains la Reine des Eaux. La brise qui durait depuis plusieurs jours commençait de mollir cependant, et paraissait vouloir changer.
Derrière un petit cap de la vaste baie, à Tembouchure de la rivière du Sud, était mouillée une fine et jolie goélette, coquettement matée. La fumée qui s'échappait par la cheminée de la cuisine en légers flocons, pour se perdre dans le réseau des cordages, indiquait seule que le bâtiment n'était pas abandonné, car on n'apercevait trace de personne à bord. Enfin, un matelot passa la tète par un des panneaux et se hissa sur le pont. Il examina le pennon qui venait de changer de direction, ce qui indiquait que le vent avait tourné^ se pencha par-dessus le bastingage de tribord, pour voir
278 BONAVENTDRE THÉVENARD
si la marée avait beaucoup acculé le bâtiment, retourna un ^s saUier dont les derniers grains venaient de filtrer ; puis, tout ôela fait, il descendit lestement par l'ouverture d'un autre panneau.
A peine avait-il disparu, que deux autres personnages se montrèrent sur le pont.
Vxm d'eux était évidemment le capitaine de la goélette. C'était un homme de quarante ans environ ; ses traits étaient énergiques, mais nullement désagréables. Il y avait, au contraire, dans ses yeux une certaine douceur sympathique, et Ce n'était guère que sur le coin de ses lèvres pâles et épaisses qu'un observateur subtil eût découvert certain pli qui semblait renfermer tout Ife secret de la magique puissance qu'il exerçait sur son équipage. Il portait une simple casaque de matelot, et aucun signe extérieur ne révélait son grade.
Son compagnon était tin jeune homme de vingt-huit ans, t)hysionomie gracieuse, avenante et toute cordiale.
Le capitaine, après avoir, comme le matelot, examiné le vent et la mer, tira de sa poche un petit sifflet d'argent et l'approcha de ses lèvres. Vingt hommes vigoureux parurent sur le pont. Une douzaine de tours de cabestan suffirent pour dégager Pancre. La goëlette tommença de danser sur les flots ; les voiles furent prestement bordées, et le bâtiment s'éloigna de terre en s*ôrientailt sur les lies de Kent, qui faisaient face à son inouillâge.
Aussitôt que la manœuvre fut achevée, îe capitaine S^approcha du jeune homme dont nous avons parlé, et d^un ton moitié enjoué, moitié de reproche :
-^£& route I mon camarade, s'ëeria-t-il', «t «i la brise ne faiblit ou ne cbange pas, dans nm heurd ht plins nous serons à l'emboacharô de la Séverne.
•«^ Il sera ma foi bien tempii ! répliqua l'autre. Voilà près dé trois mois ((ue me preuant à votre bord, à Saint* Christophe, pour me déposer thèt moi) à Annapc^à^ *voos me retenez plutôt comme un prisonnier que comme un passager ; car vous avez refusé, touteâ les fols que je tous rai demandé, de me débarquer.
— Oui-da! fit le capitaine. D^abord, j'avais besoin de ^ous bien connaître, mon cher Orrin, car je ne livre pai^ mes secrets à tout ie monde, diable ! Et vous avie2 vite surpris les miens. Ensuite, je tf avais pas prévu que je recevrais la chasse d'un croiseur de 8. M. britannique jusque dans les eaux de la Chesapeake. Vous savez, à présent, combien j'ai de précautions à prendre!
~ Oh ! oh ! vous avea Mison, capitaine Thévenard» Répliqua le jeune homme en souriant ! Vous avez, en effet, besoin de précautions^.. Mais si j'avais su plus tôt le métier que vous faites, je ne vous aurais pas embarrassé de ma personne... «
— Embarrassé est, parbleu, bien dit! murmura Thévenard. En effet, lorsque j'ai eu, â Pâide de ma longue-vue, compté les canons du croiseur au bout dé la baie, je vous aurais voulu voir à tous les diables ou au moins en sûreté à terre, car je refuse rarement un combat. Après tout, je crois que la nuit a bien fait de venir; elle a sauvé peut-être le Oroeniand des docks de Sa Majesté, et le capitaine Bonaventure Thévenard
280 ' BONÂVENTURE THÉVBNARD
de la grande vergue... Cependant... Allons! ce qui est passé est passé...
En ce moment, la goélette serrait les cdtes des lies de Kent. Thévenard se sépara de son compagnon et se prit à arpenter le pont, la tête basse et Pair rêveur. Puis il fixa un point à Thorizon, flatta de la main un de ses canons comme on caresse la croupe d'un cheval, «t murmura entre ses dents :
— Dire pourtant que j'ai évité d'échanger une politesse avec ce gueux d'Anglais !... C'est hontetixt*..
Il frappa du pied ; et au moment où le Groenland laissait arriver pour entrer dans la rivière, il hurla d'une voix de tonnerre :
— Pare à virer.
Déjà les matelots étaient aux écoutes, et le timonier s'apprêtait à faire sentir à la goélette l'éperon du gouvernail, lorsque Orrin, qui avait suivi avec une certaine inquiétude tous les mouvements de Thévenard et deviné sa pensée, se jeta sur la barre, et^ avant que les marins eussent rien dérangé de la voilure, il avait remis le Groenland en route. L'œil de Thévenard langa des éclairs ; d'une voix vibrante de colère, il ordonna à son passager de se retirer, en même temps qu'il levait le bras pour frapper de son poignard le timonier qui s'était laissé arracher de son poste. Orrin se pré« cipita entre eux, et arrêta la main du capitaine...
— Mille tonnerres 1 je suis le maître ici! hurla Thévenard.
— Je le sais, répliqua froidement Orrin; il n'est pas nécessaire que vous me l'appreniez. Mais ce que je sais
bieD aussi, c'est que vous flairez au ]arge, là-bas, ce croiseur qu'il vous démange d'aller taquiner, et que voici de ce côté le port d'Annapolis, où j'ai hâte enfin de débarquer.
Thévenard remit son poignard dans le fourreau; puis alla, pâle et tremblant encore de colère, s'adosser contre la muraille du bâtiment. Orrin s'avança alors, et lui tendant la main :
— ^lons ! capitaine, nous brouillerons-nous pour une demi-heure qu'il nous reste à passer ensemble ?
— Non, répondit Thévenard, car vous m'avez plus ému que blessé. Vous ne savez donc pas, — conttnua-til en prenant familièrement le bras du jeune homme, — que ces gredins-là ne m'obéissent que parce qu'ils me craignent? Encore une équipée comme celle-là, et quand, je leur crierai bâbord, ils me répondront tribord...
Le Groenland, poussé par la brise, remonta lestement la rivière et laissa tomber Tancre devant Annapolis, alors la principale ville de la province du Mary land.
La nuit n'avait pas encore jeté son épais voile sur le
magnifique paysage au milieu duquel la goélette était
^ venue s'enchâsser comme un bijou dans un riche écrin.
A droite, l'œil suivait les flots le long de la Séverne, dans une perspective infinie. A gauche, se tordaient les détours d'un large canal dont les eaux reflétaient la sombre couleur des arbres qu'égayaient un peu, en ce moment, les derniers rayons du soleil. A l'entrée de la rivière se déroulait une longue langue de terre qui
afSîT BONAVENTURE THÉVENARD
allait se fondre dans les îles de Kent, et encadrait le paysage de ce côté ; tout antonr de charmantes collines surchargées d'une végétation encore éclatante.
Aussitôt que la goélette eut mouillé, Thévenard et son jeune compagnon descendirent dans une embarcation qui les avait mis au quai. En se séparant ils échangèrent une bonne poignée de main et un signe amical de tète.
Fils d'une des plus respectables et des plus riches familles catholiques du Maryland, maître de grandes opérations commerciales, Orrin effectuait sur tous les points du globe des voyages comme celui qu'il venait d'exécuter à bord du Groenland. Il s^élail embarqué, ainsi qu'on l'a vu par sa conversation, sur le bâtiment de Thévenard, sans s'être informé à qui il avait affaire ; et, sans les avoir cherchés, il s'était trouvé exposé à de très sérieux dangers.
— D'abord, chez mon père, s'était dit Orrin en débarquant, puis chez Alice!...
Quant à Bonaventure Thévenard, personne à Annapolis n'ignorait qui il était. Moitié pirate, moitié bou-
BONAVENTDRE THÉVENARP ^
canier, lui seul et ^n équipage pouvaient im i^Qi\ provenaient les riches cargaisons qu'il retirait (}es eu* iraillea de son navire à chacune de ses traversées* Oi) ayait sur son compte des soupçoo^s bien fondés» vm^ qu'on dissimulait* -^ Quelques-^nns de ses matelots r^T veoaient au port, où ils étaient bien connus» I)l$sséi9 et mutilés^ après en être partis çains et bien portants» r^r Quelques personnes avaient même découvert dans le» flancs du Groenland^ des trous de boulets. Mais de tout cela on parlait très bas. Thévenard était un chaud ami ou un ennemi impitoyable. On avait peur de lui ; et comme, en fin de compte, i) faisait de grandes dépensai et payait largement, il jouissait d'un crédit oonsidé*? rable sur la place.
Il n'avait, lui, ni père ni maîtresse à embrasser à Annapolis. Il traversa donc très rapidement la ville, et se rendit à deux milles, en un lieu où nous le retrdur verons plus tard.
A répoque où nous sommes, les querelles religieuse^ exerçaient leurs implacables tyrannies dans la plupart des provinces de rAmérique du Nord. Le Ma^yland» comme toutes les autres, se trouvait dai^s cette affreuse situation. Catholiques et protestants y étaient en guerre ouverte. Ces derniers, tout puissants, accablaient les catholiques, qui ne sortaient plus qu^armés dans le^ rues d'Ànnapolis, où ils étaient Tobjet de persécution^ Qdieuses.
Orrin, absent depuis bientôt trois ans, n'avait paiS appris sans fréipir de rage^ Topprobre où Yqû ay^ réduit i^qs coreligionnaire, et ii était du mm^^ iOt ç^ii
284 BONAVENTDRE THÉVENARD
qui ne se somnettaient qu'avec indiscipline à la politique de réserve adoptée par les catholiques pour ne se point exposer à être expulsés du territoire. Deux ou trois fois déjà sa main avait tourmenté la poignée de son épée ; si le sang /n'avait pas encore coulé par sa faute, c'était grâce à Tintervention d'un ami plus sage que lui, et qui n'était autre que Bonaventure Thévenard.
Un mois s^était écoulé depuis Parrivée du Groenland à Annapolis, et la goélette était toujours mouillée dans le port. Thévenard poursuivait quelques opérations commerciales d'une grande importance pour lui. Quant à Orrin, il passait auprès d'ÂÎice presque tout son temps. L'époque de leur union n'avait point encore été fixée; ils attendaient de meilleurs jours.
Un soir, Orrin, en rentrant sous le toit paternel, apprît qu'Alice venait de quitter ses sœurs pour s'en retourner chez elle. Il ne Tavait pas vue depuis le matin ; îl résolut de la rejoindre. Il y avait deux routes à prendre^ Tune qui passait devant la maison du gouverneur» c'était la plus courte ; Pautre par le bas de la ville, c'était la plus longue ; mais c'était celle qu'Alice avait dû suivre.
ôrrin se décida à prendre le plus court des deux chemins, au risque des dangers auxquels il s'exposait, car il n'ignorait pas que les persécutions allaient jusqu'à défendre aux catholiques de passer devant la maison du gouverneur. Arrivé à l'angle d'un bâtiment situé sur une éminence, il aperçut à deux cents pas de lui un groupe d'individus qui, à en juger par leurs cris et
leurs vociférations, livraient quelque bataille. Orrin hésita sUl ne poursuivrait pas tranquillement sa route; mais les cris de a Mort aux catholiques! mort au fils de Baall » étant venus jusqu'à lui, il s'élança Tépëe haute vers le groupe, et aperçut, au milieu d'une trentaine d'assaillants, un homme qui luttait seul, mais vaillamment.
Orrin se jeta dans la mêlée et se trouva bientôt aux côtés de son ami Thévenard; car la victime n'était autre que le capitaine du Groenland.
— Bien! camarade, cria le pirate; tu arrives à temps.
Et en disant cela, il profita d'un moment de répit que lui donnait la présence d'Orrin pour tirer son siflBet, et lança trois notes aiguës auxquelles répondirent trois antres sifflets. C'était un signal convenu entre Thévenard et ses matelots qui, au nombre ie dix, accoururent au secours de leur capitaine. La lutte fut terrible, mais les catholiques restèrent maîtres du terrain.
— Nous n'avons pas le temps de nous compter des douceurs, dit aussitôt Thévenard; à bord, mes amis, et si vous ne pouvez y arriver, à la hutte d'abord 1 Et nous, maître Orrin, il nous faut fuir; nous ne pouvons plus rester ni à Annapolis ni dans le Maryland même. Que la queue du diable m'étrangle d'avoir quitté mes vergues et mon pont pour venir me battre dans les rues contre ces chiens de' protestants! Je suif^ catholique, c'est vrai; mais je suis pirate avant tout.
Thévenard et Orrin, tout en causant ainsi, s'étaient retirés dans une rue déserte. La querelle, le combat, la
2SB BONAYSNTUHl: T0$VENABI>
défaite, tout cela s'était accompli si rapÂdement, qw pour )a première fois eafio^ Orrin put réfléchir sur sa situation. 11 comprit que sa vie était en danger, que la PQpuiâce ne tarderait pas à s'ameuter...Thévenard avait raison.. .11 fallait fuir... Mais Alice! comment se séparer d'elle?
— Tenez, capitaine, murmura-t-il d'une voix émue, je ne puis quitter Annapolis $aDs emmener avec moi quelqu'un qui m'est bien cher. Ainsi, profitez du temp$ qui vous reste, sauvç^-vous, et laissez-moi m'arranger comme je pourrai . , . Adieu !
Et il allait s'éloigner, lorsque Thévenard, rarrêtant par le bras :
*— Non pas, non pas, répondit-il ; tu m'as tiré d'uue foU^ équipée, je n'abandonnerai pas la rade sans toi, je te le jure ! Dans une heure au plus tao'd, je t'attend3 dans une petite hutte que tu trouveras derrière le rocher de Garrol. Foi de pirate 1 ]e GroènUmd ne doublera pas la pointe Saint-Thomas que tu ne sois à son bord. Vieas seul ou en compagnie, ce sera tout de même ; au
revoir donc i
Thévenard disparut dans une étroite allée en acheyant cçs mot$. Il faisait alors tout à fait nuit; la ville était calme encore. Orrin, sachant bien qu^ç cette tran* quillité ne pouvait être de longue durée, hâta le pas, et se rendit chez Alice, qu'il trouva seule, heureusement.
La pâleur d'Orrin disait assez qu'un danger planait sur sa tête. La jeune fille fixa sur lui un regard rempli de larmes. S'il eût douté de son amour, Orrin aurait
BONAVENTURE THÉVENARI^ m
exLf dans répouvante dont Alice était fr^pp^e, \^ preuve irrécusable d'un attachement sans I^arnes^ H lui raçoi^t^ toute l'aventure.
— Pourquoi voflloir partir? demstfida Alice, Vous avez fait une belle action en dëfendçint un seul hominç contre trente lâches ; vous n'avez rien à craJUidre^
•«— S'il y avait une justice, répliqua Orrin, ie serais fort de mon droit ;^ mais vous le save^, Alice, c'est Iç fanatisme religieux qui guidera mes jugeg. En adiiaet* tant que le tribunal m'acquitte, la popul^e ne me pardonnera pas... Il faut donc fuir! et il faut {uir ep*semble, après nous être unis» après airoir touché au terme de ce bonheur que naus avions reculé s^ iî9 temps impossible*, je le vois. *-^ Venez, AUoe , venez aTeomoi!*.»
in
Orrin achevait à peine sa pbrasie, que 1» porte die l'appartement s'ouvrit bro$queiQent. §0Q premier mouvement fut de tirer l'épée.
Un homme entra tout essoufflé et couvert de paussière et de sueur. Cet homme était Bonaventijire Thé* venard.
Cette dama^ est {NrobaJMpwi&t texçfnpag^Qii dont
Î88 BONAVENTDRE THÊVENARD
ta m'avais parlé, mnrmara le capitaîDe en se laissant tomber sur un siège. — Eh bien ! mes enfants, préparez-vous au voyage. Mes communications avec la goélette sont interrompues; mais je saurais bien les rétablir. La ville commence d'être en émoi; les soldats ont pris parti pour le peuple. On ose, pour la première fois, crier que je suis un écumeur de mer. S'ils m'attrapent, ils me pendront ; ainsi, je n'ai pas de temps à perdre. — Au rocher de Garrol !
Thévenard saisit les deux jeunes gens, et les emporta, pour ainsi dire, hors de la maison. Ils gagnèrent le haut de la ville, et firent des détours infinis pour arriver au rendez-vous en question.
C'était une cabane construite au fond d'une petite vallée, entre deux rochers qui lui servaient de rempart, et cachée en outre, à tous les regards, par une ceinture de chênes vigoureux au feuillage épais. Thévenard avait fait de cette cabane un asile mystérieux pour lui et pour son équipage ; personne, jusqu'alors, n'en avait soupçonné l'existence.
Alice, pâle, émue, épuisée de fatigues, s'était évanouie en entrant dans la cabane. Pendant que Thévenard aidait Orrin à prodiguer des secours à la jeune fille, un matelot entra en courant.
— • Eh bien ! Harris, quel vent souffle? demanda le capitaine. Viennent-ils donc de ce côté?
— Vous êtes en sûreté ici, répondit le matelot ; mais la goélette...
— Après?
— Avant dix minutes elle sera prise et garrottée
BONAVENTURE THÉVÉNARD 289
comme une carotte de tabac. Le peuple et les soldats se sont emparés des embarcations. Mille tonnerres 1 nous ne sommes pas à bord pour défendre notre bâtiment!
— Penses-tu donc, fit Thévenard en souriant d'un sourire plein d'ironie , qu'ils prendront ainsi le Groéri^ land sans combat, comme on chante un cantique ?
— Je ne dis pas, murmura le matelot ; mais je sais bien que si j'étais à bord, je couperais les câbles et gagnerais le large.
Thévenard sortit de la cabanê< Orrin, agenouillé aux pieds d'Alice, s'efforçait de relever son courage ; mais il avait peine à dissimuler l'émotion qui l'agitait lui-même. Il attendait avec inquiétude le retour du capitaine. Thévenard, accompagné d-une dizaine de ses matelots, s'était dirigé sur une petite éminence, vers la pointe de Windmill. La lune, qui venait de se lever sur les îles de Kent^ traçait un long sillon doré sur la baie. La ville, les collines environnantes et la goélette étaient enveloppées dans un brouillard mi-transparent.
Thévenard suivit avec anxiété les mouvements d'une troupe d'hommes et de femmes même assemblés sur le rivage , où sept ou huit embarcations, y compris le grand canot du Groenland ^ avaient été h&lés. Pas un cri ne partait du milieu de cette populace ; ce silence était calculé dans le but de surprendre l'équipage de la goélette. Les baïonnettes reluisaient, ce qui indiquait assez que les soldats étaient de la partie. Le cœur du vieux capitaine bondit lorsqu'il vit toutes ses embarcations prendre la mer; en un instant il
900 BONAYENTURIS THËVENARD
allait perdre paBt-ètre ce qu'il avait de plus cher au saoude, sa goëlette !
— Ne diçtingues-tu persoDue sur le pont du Groèfh land ? demanda-t-il à Harris.
-^ Non , capitaine ; mai$ voyez, nous sommes douze à terre» il ne re^te plus que vingt homvaes à bord !
— Vii)gt diables! s'écria Thévenard avec fureur. Vont-ils laisser prendre aiuM le Groenland^ les l^cbes, les traîtres!...
— Il n'y a ni lâches, ni traîtres à bord du Groenland^ murmura Harris; attendez avant d'injurier d'honnêtes gens.
— Chien et misérable ! s'écria le capitaine en se ruant sur le vieux matelot pour le frapper.
Puis il s'arrêta soudain^ et lui tendant la main :
•^ Pardon , mon vieil Harris ; mais, vois-tu, ce bâtiment) c'est mon enfant, c'est mon ami, c'est tout ce que je possède de plus précieux sur la terre et sur rOcéanl... Et je ne suis pas là pour le défendre, comme tu disais tout à l'heure t..,
Thévenard tourna alors vers la goélette ses yeux remplis de larmes. Les embarcations avaient accosté le Groenland. Il vit très- distinctement un soldat monter sur lepont, puis un second le $uivrQ,puisuntroisièH^.. el pas le moindre mouvement à bord...
—Oh l les lâches f les lâches I s'écria Thévenard, en s'arrachant les cheveux de désespoir»
. Mais soudain une flamme jaillit» un coup de fusil retentit. Un long, hotirrah saluf^ ceUei détouatiou, le icombat avait commencé.
BONAVENT.tJRE THÉVBNARD m
-^ Capitaine ! s^écria tout à coup Barris, voici là-bas deux embarcations montées par des bourgeois... et qui s'apprêtent à quitter terre,
— Quand ce seraient tous les bâtards de Lttcifet (Jui s^ trouveraient, à I*eau i et à nous les canots ! ;« buHa thévenard.
Les matelots s'emparèrent, sans coup férir, deà detix embarcations et se dirigèrent sur la goëlette. En be moment lé capitaine se rappela Orrin ûï .Alice; bèMl lè canot que montait Harris, il lui ordonna de retourner à la hutte pour prendre ses deux amis...
— Et nous, à bord ! mes enfants, dit-il à son équi*^ page, et voyons qui, le premier, doublera là pointe; moi avec le brick,* ou les camarades avec les passagers,* f esez sur les avirons, enfanté, reprit-il en ^adressant aux hommes d'Harris, et ramenez -les-moi, ou je Vous* fusille tous... Thévenard et le Groenland^ cria*i-il en' accostant la goélette.
Lorsque ce cri, qui était lè cri de guerre du capitaine, eut retenti aux oreilles de l'équipage, les plus é^uiséà redoublèrent d'efforts.
— A toi, celui-ci! à toi, celui-là! dit Thévetiard en déchargeant ses deux pistolets à bout portant ; puis il dégaina son sabre, et tailla de droite et de gauche. Cependant, les soldats disputaient toujours le terrain. Thévenard enfin se jeta comme un tigre sur le chef de la troupe, et lui enfonça un poignard dans la gorge. Les soldats, à la vue de leur commandant mort, demandèrent quartier et mirent bas les armes.
292 BONAVENTORE THÉVENARO
— Allons ! enlevez vos blessés, et décampez vite, leur dit Tbévenard;car il ne fait pas bon pour moi demenrer plus longtemps ici.
Cinq minutes après, il ne restait plus un étranger 8ur le pont. Pendant ce temps, Tancre avail été levée ; toutes les voiles s'étaient ouvertes^ et le Groenland filait devan( ]a brise. Il fut bientôt hors de la Sèveme. Le capitaine se mit alors à louvoyer. Son œil inquiet ne se détachait pas de Tembouchure du fleuve, attendant avec une inquiétude fiévreuse que le moindre signal lui annonçât l'arrivée du canot d'Harris, chargé de ses amis; il n'apercevait rien... La lune s'était cachée, après avoir éclairé le combat. — Il faisait nuit obscure. Tout à coup une flamme s'éleva de terre, dans la direction du rocher de Carrol. C'était le vengeance des vaincus qui commençait. On avait découvert Tasile mystérieux du pirate. L'incendie grandissait de minute * en minute. A la lueur des flammes, qui projetaient une sourde lumière sur la baie, Thévenard aperçut un point noir qui semblait rouler sur les flots vers la goëlette. Quelques instants après, on entendit la voix d'Harris qui répondait à ce mot d'ordre : ~ « Holà ! le canot ! » par celui-ci ; — « Amis I et tous sauvés ! » Thévenard poussa un cri de joie. — ^Alice et Orrin étaient abord. ^
Le lendemain matin on distinguait à peine, du haut des mâts, la pointe Saint-Thomas.
Tomber de Charybde en Scylla est un vieux dicton qui ne saurait être mieux appliqué quMci. Les dernières traces de la terre venaient de s'effacer, et rœil inquiet de Ttiévenard parcourait l'horizon immense ouvert devant lui, lorsqu'il aperçut une voile au large. Deux heures plus tard il était fixé. Cette voile, à peine large comme la main d'abord, avait grandi peu à peu. 11 n'y avait plus à en douter, c'était le môme croiseur qui avait forcé le Groenland à relâcher à Annapolis et qui se présentait de nouveau pour lui donner la chasse.
Thévenard le reconnut bien. C'était une corvette de S. M. Elle porta en plein sur lui^ et manœuvra de manière à lui couper l'entrée de la baie.
Le capitaine appela Orrin, et lui dit :
— Ha connaissance t'a été fatale, ami. Je t'ai entraîné hier au soir dans un danger dont nous ne sommes sortis que pour tomber dans un autre. Tiens, regarde cette corvette, que chaque lame semble faire bondir vers nous; dans trois ou quatre heures elle nous tiendra au bout de ses canons. Je jure Dieu que cette fois, s'il
m BONA.VENTURB THÊV^NARD
m'était possible de fuir, je fuirais , mais il ne faut pas Tespérer... Orrin, nous sommes perclus...
— Que je meure de la main des mécréants d'Annapolis ou par la flamme d^un canon de S. M., c'est toujours mourir, répondit lé jeune homme. Entre les deux morts, cependant, je choisirais la plus glorieuse. Thévenard, agis comme si je tf étais pas à ton bord. Mais tu me jures que la fuite est impossible, n'est-ce pas?
— Je te le jure I
— Ce n'est pas pour moi que je te demande Cela, reprît le jcnoe homme, en essuyant deux larmes qui roulèrent sur ses joues ; car. . .
— Je te comprends, interrompit le pirate... mais je ne puis vous sauver qu'en sortant vainqueur du combat.
— Et cela se peut -il?
— Non ; car je compte à celte corvette vingt-huit pièces de canon, et nous n'en avons que dix sur le Groenland^ et hier cinq de mes plus vaillants matelots sont restés sur le champ de bataille.
— Si tu es vaincu, que t'arrivera-t-il?
— Je serai hissé, en guise de pavillon, à la grande vergue.
— Te laisserais-tu prendre ainsi ?
-- Non pas ; je vendrais chèrement ma vie, si,..
— Si je n'étais pas à ton bord, n'est-ce pas ? Eh YÀsssi I je te le répète, agis comme si je u'; étais pas...
Thévenard serra afifactuensement la main d'Onriu.
BONàYENTURB THÉVËNÂBD 135
Ce dernier ouvrit ses bras ; le yieax capitaine s'y précipita en pleurant.
La corvette approchaitHoujours. Thévenard ordonna letranle-bas ; puis se penchant vers Harris :
— Va-t-en fumer ta pipe dans la soute aux poudres, mon vieux, et au commandement de feu...
— Suflat! répondit le matelot.
Orrin, qui avait tout entendu, arrêta Harris^ et ^e tournant vers Thévenard :
— Garde sur le pont, lui dit-il, tes meilleurs matelots. Ce que tu commandais à Harris de faire, c'est moi qui l'exécuterai. Je serai plus brave devant un baril de poudre qu'en face d'Alice que je ne veux point voir...
Il descendit au poste qu'il avait choisi.
La corvette, arrivée à portée, salua le Groenland par une volée de mitraille ; la politesse fut rendue. Les balles, les boulets et la mitraille pleuvaient alors sur les deux ponts. Mais la lutte, si courageuse qu'elle fût, était inégale. La goélette s'en allait pièce par pièce sous le feu des vingt-huit canons de la corvette ; sa mâture était rasée, ses flancs troués ; l'eau gagnait déjà de toutes parts. Tout effort, tout courage était désormais inutiles. Thévenard prit une suprême résolution, il se pencha par-dessus le panneau, et d'une voix ferme et assurée, il cria :
— Es-tu prêt, Orrin?
— Oui!
— Eh bien, feu ! mon garçon... Et que Dieu ait notre âme.
Quelques secondes après, le Groenland sautait avec UD horrible fracas.
Un long honrrah retentit à bord du bâtiment de S. M. Trois fois le pavillon fut hissé et abaissé ; et, à travers répaisse fumée qui assombrissait Tair, la corvette regagna le large.