‹ Aventuriers et corsairesChapitre 4 sur 5 · V .^ Vous avez bien pen^ é ; seulement il fondra vous · texte numérisé non relu

V .^ Vous avez bien pen^ é ; seulement il fondra vous

IiK TRONE |y»AR6ENT 99

garder d'émettre devant tout le monde les idées qne Tons venez de me confesser.

•^ Et pourquoi ?

— Parce que vous ferez peur au crédit,

— Je ne vois pas..,

— Dame 1 un homme qui parle d*abandonner tout ce qu'il possède en cas i'accidentf n'inspirera pas de confiance à l'argent. On se demandera ce qu'il y aura à eq)érer de vous, au lendemain d'un malheur, et comment vous vous en tirerez ? Croyez-moi donc, renoncez à de telles doctrines, entrez dans les affaires avec les mœurs des affaires, avec les mœurs du pays ; amassez votre fortune pour vous, vous verrez que c'est une belle et bonne chose à posséder et à gsurder ; que cela mène loin et à tout. Voilà mon premier conseil, tâchez d'en profiter.

Antoine écojata avec une attention étonnée cette singulière doctrine que développa devant lui Rosenwal'*^ len.

— C'est bien. Monsieur, fit-il en se levant. Je suis heureux de cette conversation, et je vous remer(»e de m'avoir parlé avec une telle franchise.

-^ Mais, reprit le grocer en retenant Antoine par la main, nous causerons de nouveau de vos projets, et croyez que je serai heureux de faire tout ce qui sera en lûon pouvoir pour vous aider.

— Si c'est à la condition que je renonce à mes idées, ce sera inutile.

— Nous causerons, répéta Rosenwallen ; venez me voir demain à mon magasin.

— Demain, non, répondil Antoine, j'ai un pèlerinage à accomplir au tombeau de mon cher oncle Constantin, si toutefois je retrouve cette tombe. Je sais qu'il a été enterré à Greenwood ; c'est bien là le nom d'un de vos cimetières ?

— Greenwood, oui.

-* Quant aux détails relatifs à la mort mystérieux se démon oncle, je dois chercher à New -York quelqu'un qui m'en pourra fournir. Adieu, monsieur Rosenwallen.

— > Bonne nuit, monsieur Roche.

Il se serrèrent la main et gagnèrent ensemble la porte. En l'ouvrant, ils reculèrent stupéfaits. Madame Rosenwallen était étendue sans connaissance en travers du seuil. Son évanouissement était profond, car elle resta insensible aux premiers soins qui lui furent prodigués» Antoine et le général la transportèrent sur un canapé. Quand elle revint à elle, £on premier regard fut pour Antoine, qui ne s'expliqua pas tout ce que ce regard avait de bonté affectueuse et de douloureuse résignation.

Pendant que Rosenwallen s'était écarté un instant pour préparer un verre d'eau au sucre, madame Rosenwallen saisit la main d'Antoine avec une tendresse presque maternelle, et lui dit rapidement à voix basse:

— Demain, il faut que je vous voie à Greenwood. Attendez-moi à la porte du cimetière, entre onzeheures et midi.

Antoine se retira étrangement impressionné de

cette singulière soirée. Les doctrines de RosenwalleD boardonoaient encore à son oreille, et le rendez-vous de madame Rosenwalten avaii jelé un trouble extraordinaire en son esprit. Ce n'était pas qu'il attachât à ce rendez-vous aucun sens mauvais ; mais il était bien évident pour lui que madame Rosenwallen avait écouté toute la conversation.

Le cimetière de Greenwood est aux portes de New- York, dans une situation pittoresque et charmante à la fois. Ce n'est pas une nécropole, c'est un parc admirablement dessiné, et que son nom (greenwood signifie bois vert) dépeint mieux que je ne le saurais faire. Du haut de Greenwood, dont les allées sont pleines d'ombrages, on jouit, en outre, du spectacle de la baie de # New- York dans toute sa magnificence.

Les Américains sont un peu comme les Orientaux sous ce rapport ; ils se sont plu à éloigner de la mort tout appareil lugubre, toute terreur repoussante. Ils ont donné à leurs champs de repos des noms séduisants et poétiques. Â Philadelphie, ils ont appelé un de leurs cimetières Laurels-HM (la Colline des Lauriers) un autre, Mount-Pkasant (le Mont Joli).

Greenwood est donc non-seolement un lieu de pieux pèlerinages, mais quelquefois aussi un imi de promenade ; la beauté des arbres et la grainleur du spectacle 7 attirent les visiteurs.

Antoine fut exact an rendez-vous de madame Rosenwallen. Emu à la fois du souriant et calme paysage dont sa vue caressait toutes les beautés mélancoitgnc», ainii que du splendide et grandiose spectacle qui se déroulait à ses pieds, il plongeait ses regards au fond d'une longue allée dont l'extrémité était cachée par un rideau d'éclatante verdure. En regardant, les larmes aux yeux, les tombes fleuries qui l'entouraient, il songea à l'abandon où devait être celle de son oncle.

— Pauvre tombe ! disait-il ; elle est perdue sans doute sous l'herbe ; nulle main pieuse ne Ta soignée depuis dix-buit ans, nulle larme ne Ta arrosée l La trouverai-je seulement ?

A ce moment, Antoine sentit une main se poser lé* gèrement sur son bras. En se retournant, il vit à ses côtés madame Rosenwallen.

-^ Venez, dit-elle, c'est au bout de cette allée.

Antoine regarda avec étonnement madame Rosenvri* len , dont les yeux étaient gonflés de larmes.

— Vous connaissez donc le chemin de cette tombe ? demanda Antoine.

— Si je le connais ! s'écria la femme du grocer. Tenez, reprit-elle, asseyons-nous sur ce banc , et je vais vous raconter ce que mon nvari savait aussi bien que moi peut-être et ce qu'il n'a pae voulu vom dire : b cause de la mort de votre oncle.

LE TROIf€ D'ABGENT 9ê

Anime s'assit à c6té de madame RQseQwaUen et écouta.

— Il y a tout près de vingt ans de cela , dit-elle, déni jemie3 filles, Amy et Gertrude WertalK ratQëe s^aiit qakize ans et l'autre treize ans à peine, traveF* saieut uae des rues de la ville de Fanainglan, daus i'Jïtat du Maise. Un l)ijouiier les arrêta au passage, et pria Tablée, ceUa q«î s'appeiatt Amy* de se charger pour leur tante, chez qui elles vivaient, car elles étaient orphelines, d'une hague en brillants et d'une somme de deux ceats dollars que ladite tante, madame HopkiiB, l'avait prié de toucher à PhHadelpbie quelques jours aiiparavani. Amy passa la boLgae à $on doigt et mit les deux cents dollars dans un petit pauier qu'elle avait au bras« Les deux enfants hâtèrent aussitét le pas^ afin de gaguer, avant )e eoir» le cottage de madaïue Hopkina, situé à trois milles au moins de Farmiagton, à Textrémité d'un bois qu'il fallait traverser.

Un homme à qui les deux jeunes filles n'avaient uul« lement pris gsu*de, passait devant la boutique du bijoutier au moment où le marchand confiait k Amy la c(mi« miastoA que je viens de vous dire. L'étranger suivit le même diuemiu que les deux enfants. Gelles-^i n'avaien pas maccbé un quar t-d'faeure dans le bois, que Thomme %&tiii tout à coup de derrière un arbre, et ordonna à Amy de lui remettre les deux cents dollars. Amy et Gertrude prirent la fuite; maie bientôt atteintes il faUnt obéir. L'homme s'empara d^ deux cents dollars, détacha du doigt d'Amy la bague de diluants, et eu« veloppa ^e tout dnus un soouiàoir qu'il arracha à Teu^

âd LE TRONE D'ARGENT

fant. Il allait se retirer lorsqu'un conp de fnsil retentit dans le lointain. Amj se prit à crier en appelant au seconrs. •

Le voleur revint alors sur ses pas et ordonna à Amy de se taire. Celle-ci continuant d'appeler, Thomme la saisit àlagorgeetrétrangla. La pauvre Gertrude s'était cachée derrière un arbre et avait assisté à ce drame lugubre» Quand l'assassin fut parti elle rejoignit sa sœur, lui prodigua d'inutiles soins et d'inutiles caresses, et finit par s'endormir à ses cfttés, les bras passés autour de son cou.

Ijd lendemain, un fermier de madame Hopkins, rencontra les deux enfants, Tune morte, Tautre endormie. La justice ne put que constater le crime ; Gertrude, paralysée par la peur, n'avait su donner aucun renseignement précis sur l'auteur de l'attentat. On apprit seulement qu'un homme inconnu à Farmington avait dtDé ce jour-là dans un hfttel de la ville, et y avait oublié un paquet de hardes enveloppées dans une serviette aux initiales G. R.

Le temps amena peu à peu l'oubli de ce drame. Six mois après, votre oncle qui habitait alors à Baltimore, fut mandé au lit d'une pauvre femme, nommée Altkircb. Deux voisines accoudées au chevet de cette malheureuse, l'assistaient à ses derniers moments. A genoux devant ce grabat de la misère, et tenant collée à ses lèvres la main de la moribonde, suffoquait de larmes une jolie enfant de quinze ans.

La pauvre mère, de plus en plus affaiblie, ne détachait ses yeux sèches par la fièvre de dessus sa fille que pour les fixer sur la porte de la chambre, comme si elle

LE TRONE D'ARGENT h/i

attendait Tarrivée de qaelqu^un avant de rendre son âme à Dieu. Enfin cette porte s'ouvrit pour donner pas» sage au docteur éonstantin.

— Docteur, murmura-t-elle en essayant de se soulever, je craignais que vous n'arrivassiez trop tard, car je n^ai plus que peu d'instants à vivre. Je sens la mort me pgner peu à peu.

— Calmez-vous, chère dame, répondit le jeune médecin en prenant amicalement la main de madame Altkirch. Dieu est bon, d'abûrd, puis il est plas savant médecij} qu'aucun de nous. Il ne faut donc jamais désespérer.

—Je songe, reprit la moribonde après un moment de silence, depuis le premier jour que vous vîntes me visiter, à réclamer de vous tin service. Vous m'avez tout de suite paru bon; je ne me suis pas trompée. D'ailleurs, depuis que vous habitez ce pays, vous n'avez mérité que des bénédictions. N'est-ce pas que vous consentez bien à me rendre le service que je vais vous demander?

— Parlez, répliqua Constantin, je vous jure d'accomplir fidèlement ce que vous me demanderez.

Madame Altkirch se recueillit pendant quelques minutes, puis reprit :

— ^J'ai une mère, pauvre aujourd'hui et par ma faute, car si j'avais écouté ses conseils je n'aurais pas épousé mon mari qui a mangé tout notre petit bien. Ma mère demeure dans le New-Jersey, à Treuton. Est-ce trop loin d'ici, docteur, pour vous prier d'aller la voir?...

43 LE TEOHE I>'ARGEHT

«^ Qu'ifliiKHrte, ma bonne dame, je yoiis ai promis d'accomplir mon mandat; je tiendrai parole.

— Merci, Monsieur. Dès qne j'<^s quitté mon mari, wk plutôt dès qa'il m'ent abandonnée, il y a qoelqaes mois, je vins m'établir ici ok je trouvai facilement de Toainrage : j'envoyai à ma pauvre mère la moitié de mes salaires pour elle, et je gardai Taotire moitié pour moi et ma chère petite Lucie. Mais la maladie s'est abattue sur moi; je n'ai presque plus, rien gagné; je n'ai plus rien envoyé à ma mère. J'ignore cononent ettea vécu. Mon dernier envoi d'argent date de huit mois... Jugez !

Les sanglots étoufEaient la voix de madame Altkircb. EUes^arrêtaun moment, silencieuâe et pensive; ses deiia mains cachant son pâle visage: Enfin elle secoua doucementla tête comme pour chasser une pensée importune, et étendant le bras vers une table qui se trouvait à côté de son lit, elle y prit un mouchoir dont un coin était noué.

--Mon mari, dit la pauvre femme, m'a fait ce cadeau, la dernière fois que je Tai vu, le jour où nous nous sommes séparés pour jamais, en me disant que c'était un tegs d'une de ses tables* Cette bague est tout ce que j'ai pu conserver pour ma mère et pour ma pauvre fîUe. Prenez-dpoc ce bijou, monsieur; vous le remettrez à ma mère, et lui direz de le vendre. Quant au mouchoir, il est sans valeur ; que ma mère le garde comme un souvenir de son infortujiée fille. — > Docteur, voulezvous bien me rendre ce service?

"— Vous vous tourmentez à tort, ma bonne dame^

iE TRONE D'ARGENT «a

réi^ondit CoDstaBiin. Ces précautioas que tous preoe? seront probablemeQt inutiles, et..^

-T* Je i^e pie fais pas illusion^ interrcwpit ma(bu(a6 AUkircb; Q^ais pour ne point paraître manquer de eon-. fi^ce en votre savoir, je vous dirai : Si je meurs.. • me irendrf z-votts le servico que je vous demande?

-«• Oui, à coup §ûr ; dans ce cas, i*irai tout de suite à Trentoo, et j'y conduirai votre enfaut.

-^ ûh ! merci, murmura la pauvre femme ^n pressait ui;^ des mains du docteur. Maintenant je puis mou^ rir tranquille. Votre nom se trouvera sur mes lèvres h Vhçure de la prière suprême, entre ceiui de ma bien* aimée mère et de ma bien-aimée fille. Que Dieu vous bénisse et vous fasse de longs jours heureux !

ia pauvre {emme ferma les yeux et s'assoupit. Quand Goi^tantiu se présenta, quelques heures après, Tune des fes[imes qui la gardaient lui aunonça que luadame Âlt^ kirch avait cessé de souffrir...

•^ Que Dieu ^t son âmet murmura Constantin, et il prit par la main Lucie qu'il emmena avec lui.

Antoine avait jusque-là écouté madame Rosenwallen sans rinterrompre, les yeux pleins de larmes et ardem- Qi^nt fixés sur elle.

-r- D'où saveZ'Vous donc tous ces lugubres détails? dém9nâa,-t«il enfin à madame RoseDwallen.

Celie-çi ne répondit pas et reprit son récit.

-^ Cousiantin se rendit immédiatement à Trenton, pour accomplir la pieuse mission que lui avait donnée nia<lamo Àltkirch. Il ne retrouva plus la mère de eelleci ; la pauvre vieille femme était morte le même jour

que sa fille. Constantin revint donc à Baltimore, mais non pas seal. Il avait pris charge de Lucie, qu'il éleva dans sa maison comme son propre enfant. Pois, peu de temj^s après, Constantin quitta Baltimore pour s'établir à Nei¥*York où Pavaient appelé les espérances d'une clieotelle nombreuse, à laquelle le recommandait une brillante réputation dans son art. 11 rencontra Gertrude Wertall, devenue alors une grande et belle jeune fille.

Quoique le souvenir de la mort de sa sœur, — événement dont elle avait été de trop près le témoin pour qu'il n'eût pas laissé de profondes impressions en elle, — quoique ce souvenir, dis-je, assombrlt«quelquefois la sérénité de son^front, Gertrude paraissait une femme faite pour la joie et pour le bonheur.

Constantin devint amoureux *de Gertrude, et fut agréé par elle avec empressement. Esprit, talent, distiuiïtion, une générosité proverbiale, tout plaidait en faveur du jeune médecin, même une tristesse mystérieuse qui, par moment, chargeait son front de nuages.

L'avant- veille du jour fixé pour le mariage, Lucie vint trouver Gertrude et lui dit :

— Vous allez épouser l'homme le meilleur et le plus généreux qu'il y ait sur la terre ; personne ne le sait mieux que moi, mademoiselle Gertrude. Je vous demande la permission de vous offrir un cadeau qui est toute ma fortune ; c'est une relique pour moi, mais qui attestera toujours à vos yeux la bonté et la générosité de votre mari.

Lucie présenta alors à Gertrude le lugubre héritage qui lui venait de sa mère.

Gertrude courut montrer cette bague à madame Hopkins; celle-ci poussa un cri et tomba évanouie. Elle avait reconnu le bijou que portait Amy au doigt le jour où elle avait été assassinée. Madame Hopkins, par un étrange entêtement, ne voulut point ajouter foi au récit de Constantin, lorsqu'il expliqua comment il avait été mis en possession de cette bague ainsi que du mouchoir marqué au chiffre d'Âmy. Madame Hopkins fit si bien, que le drame oublié du bois de Farmington fut évoqué de nouveau. Diverses circonstances, comme il arrive toujours en pareil cas, lorsqu'il s'agit de charger un accusé, s'accordèrent à établir de fortes présomptions contre Constantin. D'abord les deux initiales C. R. dont était marqué le paquet de bardes laissé par l'assassin dans l'hôtel de Farmington ; puis , si loin que remontât l'événement, l'enquête judiciaire put constater que, quelques jours avant l'assassinat d'Amy Wertall, Constantin avait fait un voyage dans le Maine ; qu'il avait précisément passé à Farmington et logé deux jours consécutifs dans l'hôtel où le paquet avait été trouvé. Les moindres faits, jusqu'à cette tristesse mystérieuse dont Constantin n'avait confié le secret à personne» et que Ton oonveirtit en un remords poignant; tout, enfin, conspirait à faire accuser le jeune médecin du meurtre d'Amy. Il fut arrêté et traduit devant un tribunal criminel.

— Infamie! s'écria Antoine en cachant son visage pour sangloter.

Madame Rosenwallen émue jusqu'à la suffocation continua :

ne LE THOflïE D'ÀKGENt

— Innocenté par \é jury, Constantin Roche ne le fut point par madame Hopkins ; et si Gertr ude^ sans aucun doute, Pâbsout au fond de son cœur, elle dût se soumettre aux ordres de sa tante, et renoncer au rêve de bonheur qu^elle avait entrevu un instant.

Constantin s'exila donc de cette maison qui lui avait ét6 si hospitalière. Il lui fallut un courage héroïque pour surmoàter la honte, de cette accusation et le désès* poir qu'il ressentit de la perte de Gertrude.

Ni la tendresse de Lucie, ni les soins affectueux d'un ami qui remplissait auprès de lui les fonctions d'aide et de secrétaire, ni les témoignages d'estime qu'il reçut de toute k population de New-York, ne parvinrent à guérir sa double blessure. Six mois de chagrin tuèrent Constantin aux portes de la fortune et du bonheur.

•— Ah I s'écria Antoine en interrompant tout à coup madame Rosenwallen et en s'agenouillant devant etiô avec un respect plein d'attendrissement, vous êtes la Gertrude que mon oncle a aimée!... 0ht merci, Madame! merci pour ce dévouement et pour cette affection qui ont survécu à la morti Merci... ne vous blessé^je point en rappelant ce souvenir? Merci pour l'amour que. vous lui avez porté.

•^ Venez, fit madame Rosenwallen en se levant vivement, comme si elle eût voulu chasser de son esprit un souvenir qui lui pesait, venez...

Elle entraîna Antoine dans la longue allée du cmtetière. A quelques pas de la tombe de Constantin, madame Roseiiwatten et Antoine i^'arrétèrent en même temps.

— ïl y a qiielqu'ati devant cette tombe, mw'mttra GertriwJe en abaissant son voile.

— Est-ce là? dit Antoine; mais comment sefait-ii que celte jeune fille et ce vieillard soient ici?

— Les connaissez-vous donc? demanda madame Bosenwallen.

— Ce sont mes compagnons de voyage, répondit Antoine; la jeune fille se nomtne Rosa, et le vieillard Hermann. Quelle singulière coïncidence! Ce n'est point la curiosité qui les a conduits là, car la jetme fille prie, prosternée sur le mari)re du tombeau, et le vieillard la contemple les yeux fixés sur elle et pleins de larmes. Il y a là, madame, un mystère étrange.

— Alors, fit madame Rosenwallen eu poussant Antoine par le bras, allez vous agenouiller à ses côtéà ; priez avec elle, et peut-être', aînsî, saurez-votis le secret de sa prière.

Antoine obéit. Il fit quelques pas pour se rapprocher de la tombe de son oncle ; mais au momemt où il allait s'incliner sur la pierre à coté de Rosa, le bras d'Hermann le retint vigoureusement. Il se retourna comme pour implorer le secours de madame Rosenwallen : elle avait disparu.

' — Ne la troubles pas, murmura le vieil Allemand . d'ûtïte voix douce et impérieuse en même temps.

Rosa n'avait point levé la tête. Elte n'avait rien vu, rfeh entendu.

- Je vous attendais tci un Jour ou l'autre, dit Herb qdi avait entraîné Antoine & quelques pas en ère.

— Moi, je ne vous y attendais pas, répondit Antoine, de çlus en plus étonné de ce qui se passait autour de lui.

— Quelle est cette femme qui yous accompagnait ? demanda Hermann.

— Que vous importe? répliqua Antoine en résistan à l'espèce d'autorité que son mystérieux compagnon semblait vouloir prendre sur lui»

— Songez-vous à voir en moi un ennemi ?

— Un ennemi, je ne sais pas bien; mais un indiscret, oui, à coup sur.

— Vous V0U5 trompez dans les deux cas.

— Tant mieux, M. Hermann, j*ai toutes raisons de m'en réjouir.

— Répondez-moi donc; quelle est cette^emme?

— Qu41 vous suffise de savoir que c'est à elle que je dois, et paraît-il que nous devons de retrouver cette tombe vivante si j'osais dire, et couverte de fleurs au lieu d'un linceul d'herbes.

— Alors, reprit Hermann, cette dame, de son nom de famille est Gertrude Wertall.

— Mais...

— Et aujourd'hui elle est madame Rosenwallen, n'est-ce pas ?

— Mais d'où savez- vous tout cela; et comment, arrivé seulement d'hier à New-York, êtes- vous plus instruit que moi-même de tout ce qui me touche et m'intéresse de si près? Votre présence en ce lieu, celte sainte et profonde prière de mademoiselle Rosa sur la tombe d'un inconnu.... du moins le croyais-je.... tout cela, Monsieur, m'étonne au dernier point.

— P'abord, reprit Hermann en souriant, je ne suis point si neuf que vous croyez en ce pays. Allons droit au. but et sans détour de langage. J'ai beaucoup connu }'honnête homme, l'homme de bien qui repose sous celte pierre. Votre oncle a été mon protecteur, mon ami.

— Tant mieux, M. Hermann, s'écria Antoine en pressant avec joie les mains du vieil Allemand, oh ! tant mieux ! et je m'explique ainsi cette sympathie qui m'attirait vers vous.

— J'étais arrivé. ici pauvre émigrant, continua Hermann ; une maladie que je contractai en débarquant dévora mes ressources. Constantin, à qui je devais la vie, m'assura l'existence. J'avais étudié la médecine ; il fit de moi son aide, son ami ; je lui fermai les yeux à son lit de m*ort, et j'ai élevé ma fille Rosa dans la dévotion de sa mémoire. Quand il fut mort, je m'enfuis en toute hâte de ce pays, où vous seul étiez capable de me ramener.

— .¥oi, M. Hermann?

— Oh! j'ai vécu plus près de vous que vous ne vous l'imaginez! J'ai épié votre vie jour par jour, j'en avais fait le serment à Constantin à son lit de mort. Et quand j'ai su que vous partiez pour venir continuer ici l'œuvre pieuse de votre oncle, je partis, moi aussi, avec le dessein de vous aider dans la tâche que vous.alliez entreprendre. Si je ne me suis pas fait connaître à vous, si j'ai maîtrisé les élans de mon cœur pendant la traversée, en restant pour vous un étranger, c'est parce que je voulais vous étudier, vous apprécier. Pour vous serrer

56 Vë tRÔNB Ù'iRGÎSNT

*là ïûaîii âvec tciidf essè, pour vous donner moû amitié, je TOQS attendais ici. — Maintenant, je puis vous dit^: -**- Voici iria main, la voulez-vous? Voici mon amitié, raccepleÉ-voust

Antoine se jeta dans les bras du vieil HermanU) et Pembrassa comme il eût embrassé son père.

— Merci, Monsieur, lui dit-îL Oh 1 je me s^s deux ^ndes et belles amitiés dans ce pays : la vôtre et celle de madame Rosenwàllen; je vous jure à vous comme jetai ai juré à elle, un dévouement et une reconnaissance abscons. N'avez-vous pas tous deux également aimé mon pauvre oncle? Me voilà maintenant consolé des tristesses que m'avait (ait éprouver ma première rencontre

■-* Vous avez vu M. Rosenwallen ? demanda vivement Hermann.

— Oui, et je crains....

— Il vous aura décourag^, je le comprends ; mais soyez tranquille, je vous réponds de lui. Tout ce que vous lui demanderez, il vous l'accordera. J'en atteste la chère mémoire de celui dont nous sommes venus eusemMe visiter la tombe.

Hermann avait prononcé ces mots avec un acc^t tout particulier oii grondait comme une sourde colère.

A ee moment, Rosa , qui avait fini sa prière , se leva et s'avança en rougissant vers Heriïiann et Antoine.

— Mademoiselle, dit celui-ci en saluant la jeune fille, vous venez de sceller entre ûous des liens Indissolubles. Je ne v'ous avais vue encore que pat: les yeux , fe rofts connais maintenant par le cœur.

— Bien dit ! murmura Hermànn.

Et, s'adressant à Rosa :

— Donne-liM ta main, ma fille.

Antoine prit les deux mains de Rosa et Itô porta à ses lèvres.

— C'est le courage et le bonheur que vous tne donnez tout d'une fois. Mademoiselle. Mon plus cher vœu, depuis le premier moment où je vous ai rencontrée, , se realise à cette heure. Voulez- vous être ma provi-^ dence?

— Ce rôle peut-il bien me convenir ?

Et, en parlant ainsi, Rosa avait tourné ses yeux vers s(Aï père.

— Entendez-vous à ce sujet, dit Hermann en laissant passer devant Inities deux jeunes gens qui, bras dessos bras dessous, prirent une des routes qui conduisaient à la sortie de Greenwood.

Pendant qu'Antoine et Rosa causaient à voix basse, Hermann tout absorbé dans ses réflexions, les suivait à trente ou quarante pas de dislance. Au détour d'une allée, il aperçut madame Rosenwallen assise sur le banc où elle s'était arrêtée avec Antoine.

Gertrude voulut se cacher et s'enfuir. Hermann alla droit à elle.

— Madame Rosenwalien, lai dit-il en la saluam respectueusement, Youdriez*vous me faire TËonneur de m'accorder un moment d'entretien ?

— Je ne sais qui vous êtes, Monsieur, répondit la pauvre femme toute tremblante.

— Je me nomme Hermann.

— Voire nom m'est inconnu comme votre personne.

— En ce moment, votre mémoire vous sert mal ; mais admettons qu'en effet vous ne me connaissiez pas, pour obtenir de vous ce que j'ai Thonneur de solliciter, j'invoquerai un titre.

— Lequel ?

— Je suis Tami de M. Antoine Roche.

— Son ami? fit Gertrude avecétonnement... ami de bien fraîche date au moins, car tout à Theure il ne vous connaissait point, lui. ^

-^ Notre amitié de dix minutes, répondit Hermann, a vieilli de dix ans sur la tombe du docteur Constaniia Roche, cette tombe que, grâce à vos soins, Madame, nous avons trouvée fleurie, cultivée...

— Monsieur !... fit Gertrude en se levant.

— Ne vous méprenez point sur mes senûments, Madame; nous vous avons trop de reconnaissance, Antoine, ma fille Rosa et moi, pour que je songe à vous blesser en aucune façon.

— Quels liens mystérieux peuvent donc unir, tout à coup et si intimement dei$ gens qui se connaissaient à peine il y a une heure ?

— C'est là. Madame, ce qui fera l'objet de notre con-

versatiOD. M*accorderez-vous l'entretien que j'ai l'honneur de solliciter de vous, pour demain, par exemple ?

— Demain, soit 1 répondit Gertrude comme fascinée par l'ascendant d'Hermann.

— En quel lieu. Madame ?

— Chez vous, Monsieur.

— Et en téte-à-téte , sans que vous exigiez que ma fille y assiste?

— Je ne l'exige point. Monsieur. Ignorant le sujet de cet entretien, c'est à vous d'apprécier si cela est nécessaire,

— Je tiens, au contraire, à ce que ni Rosa, ni Antoine n'entendent un mot de cette conversation.

Gertrude leva sur Hermann un regard interrogateur où il yavail une sorte d'épouvante.

— Pauvre femme i dit Hermann en prenant paternellement la main de Gertrude, rassurez -vous, je ne veux point vous faire souffrir. J'ai seulement à vous entretenir d'un secret où se trouvent mêlés Antoine et ma fille Rosa.

— El qu'y puis-je donc, moi 1 demanda Gertrude. — Vous pouvez tout ce qu'inspire la sainte et noble

affection que vqus portez à Antoine, en souvenir...

— Monsieur...

— En souvenir de Constantin; ce n'est point un crime, Madame, et je ne formule aucune accusation contre vous. Personne au monde n'a le droit de vous reprocher cette religion du souvenir. Vous êtes la meilleure des mères, vous êtes la plus vertueuse des épouses, vous êtes la femme qui était digne de ce bon

54 LE tRt)ï«iB Û'ÂUGÈNt

et Bob)e Gômtanti)!. Les grâïiâs cœurs et les ^âdes âm:es sont faits pour être ^nis, et <|aatid lè malheur oa les tempêtes de la vie les séparent, c'est vraiment nne triste chose ! Il en résulte ce <îtii arrive aâjoiird'htiL

Gertrude écoutait, la tête baissée , lès ^eux humides de larmes, les mains jointes. Au fond de sa pensée, elle remerôiâil Bermânn de remuer ces cendres encore tièdes d'un souvenir qui faisait vibrer les plu% douces fibres de son (xmt.

— Eh bien ! Madame, reprit Hermann , la vue d'Antoine, le nom qu'il porte et la laborieuse tâché qu'il à entreprise, tout a dû vous attacher à ce jeune houime , que vous avez aimé tout à coup, que vous aimefeé: plus encore. Vous Taiderez, Madame, vous lui tendiez ïa main, et, en le sauvant, vous sauverez ftosa, ma fille, qu'Antoine aime et qui ainàe Aûtoine.

— Mais dites-moi tout alors, Monsieur, s'écria Gertrude ; pariez, je vous en supplie t

— * Ne sommes-nous pas convenus d'un rendez^vtyns pour demain ? D'ailleurs, voici Antoine et Rosâ qui déboudîent par cette allée, séparons-nous. Je vais chez votre mari. Madame.

— Chez mon mari ? . • '

— Qu'a cela d'étonnant ? j'ai une' lettre de crédit sur M* Rosenwallen. Au revoir, Madame.

-^ A demain. Monsieur.

Hermânn rejoignit Antoine et Rosa. Gertrude, cachée derrière une touflte d'arbres> regarda s'éloigner le jeune couple et le vieillard.

^ Mon Dieu I dit-elle en portant h, main à ses yeux»

LE TRONE D'XRGUNt SS

qui donc a osé dire qu'en ce monde tout s'ôuWiait et s'effaçait des pages de la vie !

Antoine et Rosa avaient bien occupé le temps «et la liberté q«e leur avait laisséâ le vieil Hermamiv Leur amitié ne datait plus de leur rencontre sur là tombe de Constantin, elle remontait au moment où ils avaient mis le pied sur le navire qui ks avait iranspoctés à New- York. Ce fut à cette date qu'ils reportèrent tout d'abord leurs souvenirs.

*— De ce jour, dit Antoine à Rosa^ je vous ai aimée, mademoiselle, comme on aime un de ces rêves opii vous apportent des fleurs, des joies, des illusions, et vous emplissent les mains de ricbesses. On maudit le réveil, et on redemande ce sommeil prodigue et généreux qui ne reviaiît pas toujours, hélas ! pour vous consoler des revers de la vie ! Vous avez d'abord été pour moi tout à fait . comme un de ces rêves dont je vous parlais tout à l'heure. Notre traversée sur le Norlh-Star a été ce sommeil fécond. Je vous voyais, tons les jours, comme une apparition plus gracieuse que les fleurs et les pièces d'or des rêves à paupières closes. Puis, bier, le débarquement a été le réveil pour moi. Quand nous nous sommes séparés sur le warf , quand votre père m'a adressé de loin, au tournant de la rue, ce salut froid et cérémonieux qui me semblait un adieu éternel, ah ! j'ai éprouvé un serrement de cœur indicible... Mais béni soit le ciel qui me renvoie ce sommeil qui n'aVait duré que trente-trois jours 1 11 n'aura plus de fin, n'est-ce pas?

Antoine, en prononçant ces derniers mots, regarda

Rosa. La channante rougeur qui conYrail.le front et les Jones de la jeune fille, r émotion qni faisait trembler son bras appnyë snr celui d^Antoine, répondaient poor elle. Il eût été indiscret et cruel d'en demander davantage à ces lèvres moitié souriantes et à ces yeux timidement baissés.

— Je ne savais pas devoir être si heureux un jour. Mademoiselle, et que la vive sympathie qui m^attirait à vous, pût trouver un écbo dans votre cœur; pourtant..

— Quoi donc ? fit Rosa en levant la tête vers Antoine.

— Pourtant je n^oublierai jamais le doux regard que vous m'avez envoyé lorsque je vous invitai, de la part du capitaine, à ce dîner qui nousrapprochait, non plus que votre sourire d'hier au moment où nous nous sommes séparés. J'y avais vu comme un gage d'espérance. N'était-ce pas cela 7

— Votre nom que je savais, répondit Rosa, Taffection cachée que vous gardait mon père, le s(>uvenir de votre oncle qui se reportait naturellement sur vous, votre tristesse à bord, TéQiotion anticipée de notre rencontre prévue ici, tout appelait mon attention, monsieur Antoine, et...

Rosa n'acheva pas ; elle baissa de nouveau les yeux en rougissant.

Les deux jeunes gens firent quelques pas en silence, écoutant sans doute chanter à leurs oreilles et à leur cœur les premières notes du doux poème dont ils venaient d'entrouvrir les feuillets.

—Chère Rosa, dit tout à coup à Anioine, en effleurant du bout de sa main lesdoigts de la jeune fille, je ne sais

pas précisément encore, à part notre commune vénératioqpour là mémoire de Constantin, le mot da mystère dont votre père enveloppe nos relations futures ; mais je crois que les liens les plus étroits doivent nous unir les uns aux autres.

— Il me semble, répondit naïvement Rosa, que les paroles et les actes de mon père s'accordent à vous le prouver.

— C'est vrai ; aussi m'appuyé-je sur la confiance que m'a montrée Hermann et sur Paveu que vous venez de me faii'e pour vous exprimer Tespoir où je suis ^u'un jour, vous et moi, nous nous appartiendrons, si Hermann ne s'y oppose pas.

— Je réponds de mon père...

— Et devons?

Rosa hésita, non point sur la réponse qu'elle avait -à faire, mais sur la forme à lui donner.

— Ne suis-je pas à votre bras, souriante et heureuse? dit-elle en rougissant légèrement. ,

— Merci, chère Rosa 1 s'écria Antoine avec feu. Mais, reprit-il tout à coup, vous ne savez pas encore à quelles conditions devra s'accomplir cette union. Ma consience me fait un devoir de vous le dire à l'avance.

— Parlez, monsieur Antoine.

— De fortune, je n'en aurai jamais à vous offrir, car jna vie, cela n'est pas problable du moins» ne sera jamais assez longue pour queje fasse deux fortunes : l'une destinée à payer les dettes et à réhabiliter la mémoire de mon père, la seconde pour vous....

— Que m'importe !

S8 LE fRÔl«% Vi'ÀMEVt

*^ La âfissioD difficile ^(reprise psr îpcm o&ùle, j'ai juré de l'acheva ; et je ne sais sî j'y réussirai, car M. Rosenwallen, le seul homme sar qui je comptais d'abord, » m'a peu encouragé. !i m'a fait entrevoir le succès à des conditions dont je rougis. Eniin je tâcherai, Rosa ; aujourd'hui que j'ai rencontré en vous la comppensation à mes douleurs et à "mes souffraiices, en votre père un appui sur lequel je n'avais osé espérer, î^e me sens plus de courage et deux fois plus de forces. Je puis même !e dire, chère enfant j aujdhrd'hui j'ai bon espoir dans Tavenir ; mais cet avenir ne vous effraîe-t* il pas, hérissé de privations, de luttes affreuses, peutêtre nécessaires pour que je demeure fidèle aux engagements que j'ai contractés envers ma conscience ?

— Cet avenir que vous m'offrez, monsieur Aûtotne, répondit Rosa avec une vive émotion, loin de m'épotivanler, me rend fiére et heureuse d'être année par vous. " Je vous retrouve parlant ainsi, tel que mon père avait souhaité que vous fussiez, tel que j'avais, dès le pretfiier jour, deviné q^e vous étiez. Je dois donc vo«s approuver, voiK remercier, et je vous réponds ceci : que vous soyez ridiie ou pauvre^ monsieur Aialotne, mon cœur se s^t glorieux de se donner à vous.

— C'est à moi de vous bénir , Rosa , car vous transformez ma vie, en m'ouvrant des horizons et des espérances que je n'eusse jamais osé entrevoir. Vous avez soulagé mon âme de toutes les tristesses et détentes Ifô obscurités qu'y avalât accumulée* les horribles doctrines de ce Rosen'walteïi. J^ regrette que l'on «n'ait recommandé à lui, et que ce soit le premier psftronage

LE TftONE to^AUGElTT W

qt^ j'aie trouvé ici. J'avaîè considéré cela comme ttn Efâuvais augure ; mais décidément les anguresmentent^ puisque je vous ai rencontrée anjotird'hui.

— Qui est donc ce M. Rosenwallen? demanda tôat-à- (XMip Rosa avec curiosité.

— ^Ohî par ma foi! je l'ignore. Il est l'ami de M* Marcns, qui m*a recommandé à lui ; et J'en suis fâ» ché pour M. Marcus. Je né sais de lui autre «hose, sixï&a qu'il est grocer, qu'il t?ai*/ beaucoup de millions, selon son expression, ^t je crains qu'il ne vaille rien é» plits^ pour parler notre langue plus délicate... Ah! j'oubliais qu'il est général de la milice depuis deux jtmrs. Voilà tout ce queje sais de M. Rosenvallèn,etvoUs?

— Moi? que voulez-vous que je sache de cel homme?

*— Vous pouviez être plus instruite sur cet homme. Pour être assuré d'exercer sur lui un si grand pouvoir, il faut que M. Hermann le connaisse beaucoup.

•^ Il est possible, répondit Rosa^ que mon père ^it des moyens d'action sur M. Rosenwallen; je le crois même. En tout cas, il n'a jamais prononcé son nom devant moi qu'avec une sorto de rage mélée.de mépris. Plusieurs fois, j'ai vimlu questionner mon père^ en essayant d'apaiser sa colère , il a toujours détoufné la conversation, ou bien, si j'insistais trop, il m'embras^ sait en disant : t Fasse le ciel que tu ignores à jamais ce que je veux, ce que je dois te cacher. > Je n'^en ai jamais appris davantage,

— C'est élpauge ! murmura Antoine.

U tomba alors dans une rêverie si prc^fonde, qu'il ne s'aperçut pas que Ro^ s'était ^•ëtàcbëe de sovi brâd

pour aller cueillir quelques fleurs que des tombes abandonnées rejetaient, jusqu'au niveau des allées, par dessus les grilles qui les encadraient.

Antoine était frappé et préoccupé en même temps de cette espèce de rôle mystérieux que jouait Hermann dans sa vie et dans celle de Rosenwallen. Quel en serait le résultat? Quel but poursuivait Hermanu ? Antoine ne savait quoi résoudre.

■—Quoi qu'il en soit, se disait-il, ce ne peut pas être en vain que le ciel a envoyé au devant de mes pas cette jeune fille et ce vieillard ! Laissons-nous emporter non pas au hasard, mais au gré de la Providence. Je suis assez fort^ j'ai assez la conscience de ma volonté et de ma mission pour ne rien redouter.

Rosa était revenue, et marchait en ce moment aux côtés d'Antoine , en arrangeant la gerbe de fleurs qu'elle avait cueillies.

— Et madame Rosenwallen? demanda-t-elle tout à coup à Antoine.

— Madame Rosenwallen? Je ne la connais également que d'hier au soir. Elle m'a paru une excellente feiumè; je l'ai aimée tout de suite en la voyant, et je l'ai aimée davantage en appréciant la dévotion qu'elle a conservée à la mémoire de mon oncle Constantin. Votre père vous a-t-il quelquefois parlé d'elle?

— Oui, toujours en termes sympathiques et respectueux ; ce qui fait que je l'aime également. Et d'ailleurs je suis prête à aimer qui vous aimerez, à respecter qui vous respecterez. J'ai confiance que mon cœur sera toujours bien guidé par le vôtre.

Hennann, qui avait quitté G Art rade , rejoignit Antoine et Rosa.

— Eh bien ! leur demanda-t-il^ en souriant, vous étes-

Yous bien entendus?

— Oui , certes , répondit Antoine, ei mademoiselle Rosa est bien décidément faite pour jouer le rôle de Providence que je lui assignais.

Hermann embrassa sa fille.

A ce moment, ils efQeuraient une fosse toute fraîchement recouverte, et sur laquelle était plantée une simple croix en bois. Aux pieds de la fosse, agenouillée, une femme priait ; à ses côtés, deux petits enfants blonds aux yeux bleus, regardaient couler les larmes de leur mère. L'un deux avait entouré de ses bras le cou de la pauvre femme, et de temps en temps Fembrassait. A la vue de Rosa et du bouquet qu'elle portait, les deux enfants s'avancèrent vers elle, pour lui dire :

— Mademoiselle , voulez - vous bien nous donner quelques fleurs; nous les sèmerons sur la fosse de notre père.

Pendant que Rosa, après avoir caressé les deux enfants, les suivait pour donner à la veuve les fleurs qu'elle tenait à la main, Antpine dit à Hermann :

— Doù vient donc le pouvoir que vous paraissez exercer sur Rosenwallen ?

— Vous êtes curieux, Antoine, répondit le vieil allemand ; le moment n'est pas venu de vous le dire. Quand il le faudra, je parlerai , et fasse Dieu que vous ne sachiez jamais. . • ^

— C'est ce que vous -avez dit quelquefois à votre fille.

%t ^ L9 TRONE P'AR^ENT

Slermaon regarda Antoine sévèrement.

— Vous avez donc interrogé Rosa?

--Qm, répondit le jeune homme ua peu éma du ton sérieux d'Hermann.

-^Pas plus qu'à elle^ je ne vous répondrai à ce sujet; ainsi ne me questionnez plus» et ne ch^efaei^ pas apprendre ce qu'il ne vous sied pas de savoir. Si j'ai ce pouvoir, dont je n'ai pas encore essayé les eff^s, d'ailleurs, je ne le dois ni à la sorcellerie, ni à aucun maléûce; soyez rassuré sous ce rapport. Ma force vieot^ de ee que j'ai une grande mission à remplir.

Puis, regardant à sa montre :

-^ Il est midi; Antoine, voulez- vous ramener Rosa à la maison? cela vous apprendra le chemin de oc^re .demeure*

rr-. Bien volontiers!

-— Et où allez-vous , mon père? demanda la jeune fflle.

•^Moit je vais chez M. Rosenwallen.

— Chez M. 'Rosenwallen ! s'écria Rosa en quittant brusquement Antoine pour saisie les deux mains d'Hermann. N'y alle^, pas, mon père, continua-t-^lte les larmes aux yeux. Monsieur Antoine, priez-le de ne pas aller chez cet homme.

— Et pourquoi donc? Que te prend-il, mon enfant? -*** Vous m'avez si souvent parlé de M. Rosenwallen

avec colère , que je n e puis me figurer que vous restiez calme dans une entrevue avec lui. Il arrivera quelque malheur. -«-* Oh t sois taranquilie» ma benne petite, loin de

],B TRONE D'ARGENl- 9»

i^h j'^i pu m'emporter coatre c« misérable; mais...

l<a voijx du. vieil Allemand avait un accent presque (éroc^ en prononçant ce dernier mot. Il avait pâli^ ses traits s'étaient contractés et ses yeux semblaient jeter 4^ éclairs.

-^ Voo3 voyez, M. Aotoioe, s'écria Rosa en en^ toorant dé ses bras le eau de son père; croyez- vous, que j.e n'ai pas raison?

— le te Je répète, reprit Hermann en retrouvant tpot son calme, 11 ea était aiBsi en Europe, & bord peut-être encore» En eSet, le souvenir de cet bomme m'exaspérait. Mais ici, dans le pays où il jouit d'une si grande considération, où il est riche de tam de millions», je me garderai bien de m'emporter coutre lui ; on me traiterait de fou et d'imbécile. Va, sois sans crainte, je le vénère, je m'humilie dievant lui; j'a^ bescHn de sa protection pour Anitoine et pour toi, -je s^ai calme et humble devamj^ ce.«.

— Mon père, vous me faites. peur...

— Devant ce grande homme, acheva Hermann en changeant de ton , d'accent et de visage avec une rapidité extraordinaire. Soyons, Antoine, reprit-il, ac-. compagnez Rosa^ et {ajLtes-lui comprendre que ce qu'un hosune veut, il le peut, même sacrifier son orgueil et sa dignifté.

— Venez, Rosa, dit froidement Antoine en prenant le bras de la jeune fille, votre pèce sait mieux que vous et moi ce qu'il doit faire. La sç-gesse et la prudence sont le. lot des vieillards ; bous ne sommes que des enfants qui nous, alarmons peat-ôtare. de chimères, et de fantûmes.

Rosa embrassa HermaDo ; pendant quelques pas» elle se laissa traîner plutôt qu'elle ne suivait Antoine» tournant toujours la tête pour regarder son père qui s'éloignait.

Hermann, lui, s'était dirigé d'un pas tranquille vers Wall-street, se raisonnant tout le long du chemin pour se ménager le calme, et comme il disait à Rosa» rtiumilité dont il avait besoin en présence de Rosenwallen. Tout près d'arriver au terme de sa course, pour se bien convaincre qu'il était xéellement maître de lui, il s'arrêta un moment. Une mais sur son cœur, l'autre sur ses yeux, il se' retraça le sombre et mystérieux tableau de sa haine contre Rosenwallen.

Plusieurs fois son cœur bondit dans sa poitrine, et sa conscience se révolta; mais après bien des luttes, dont quelques-unes furent terribles, il sentit s'apaiser peu à peu sa colère; il se trouva bientôt dans les dispositions où il voulait être. Il se remit en route en hâtant le pas*

Wall-street est le quartier des affaires à New- York. C'est là que sont groupés tous le%bureaux ou offices des négociants, des avocats, des notaires, des courtiers, des banquiers. C'est là que se trouvent la Bourse, les banques, la douane, les compagnies d'assurances, tous les établissements de crédit, toutes les sources d'où sort l'argent, toutes les embouchures où vase jeter le pactole américain.

On ne saurait se faire une idée, de ce côté-ci de TAtlantique, du mouvement qui se produit quotidiennement dans Wall-street. Ce brouhaha assourdissant, qui étonne quiconque entre pour la première fois dans

la Bourse de Paris, n'est, sur nne très petite échelle, que la reproduction de ce qui se passe dans Wall-street. La ruCy comme on désigne laconiquement ce lieu à New-York, est, de midi à trois heures, le régulateur de toutes les préoccupations de la ville.

Tantôt la rue est mise en émoi par quelque grand événement politique, soit local, soit européen; ou bien la rue discute les actes du gouvernement américain. Et chacun de se demander quelle est, sur tel ou tel sujet, l'opinion de la rue. Un inventeur qui a lancé par le monde quelques produits de son génie, un orateur de la législature ou d'un meeting, le prédica. teur, le journaliste s'inquiète avant tout de ce que pense la rue de son article, de son sermon, de son discours.

C'est un spectacle curieux que celui de Wall-street * aux heures que j'ai dites. Les trottoirs sont, alors, encombrés de financiers aux grandes vues, de négociants plus modestes, de capitaines de navires, de courtiers, d'ouvriers, de spéculateurs de toutes sortes, d'aventuriers et un peu de filous de ,haut et de bas étages. C'est un va- él-vient étourdissant; ce sont des accumulations de groupes à défier les forces de Tantique bélier ; des enjambements et des courses à tète basse, d'un trottoir à l'autre. Rien de pareil ne peut se décrire ; il le faut voir pour s'en rendre un compte exact.

Hermann se dirigea froidement à travers ces groupes, évitant les regards et cherchant à ne reconnaître personne. Il se fit indiquer le magasin du grocer Rosenwallen.

M LE TRÔNE P'4f(6E]!<T

Devant la porte grouillait une mée dé ciirieux. I| aperçut, à trayera les stores clu magasin, le grocer m grand uniforme de général, Fépée au cbté, le triooruQ emplumé sur la tête, et détaillant à qui une livre de porc salé, à qui une mesure de fruits secs.

Lia mascarade de la yeiUe avait , de son propre avQu, trop hieu profité à RosenwalleB^ pour qu'U ne la recommençât pas ce jour^à. C'est, en effet, m grand mérite en Amérique de ne manquer jamais une eooasion de gagner un peu plus d'argent, quel que $oit le moyen employé,

•-« Le sot I murmura Hermanu en levant les épaules. < Non, reprit-il, je m'oublie ; l'habile homme ! doi^-je dire.

Hermann fendit la foule avec difficulté, pénétra dao^ le magasin et arriva jusqu'au grocer.

— Que faut - il vous servir ? demanda celui - c^ d'un air empressé en voyant Hermann en face de lui.

-^ Rien^ illustre général. Je sollicite seulement de* iTQUs quelques minutes d'entretien, pour que vous pre-^ niez connaissance de la lettre que voici.

^ De quelle part vient cette lettre ?

«r-*- Pe la part de MM.. Schultz et cQmp*, vos correa-" pondants du Havre.

~ A merveille, Monsieur. Venez donc dans la jûèce voisio^.

' -^ Je suis en vérité tout confus, général, de vous déranger de vos importantes occupations pour vous im^ portuner de ma chétive personne.

Ah t i^i Roèà' avàit pu entendre son père et voir ses €<^rbettes, ses sdlutations, son ton patelin I Comiine elle eût été contente et comme elle eût oublié ses ter^ reurs !

— * Monsieur, fit Rosenwallen, c'est uïi gfâftd plaisir pour mol de recevoir nn recommandé de MM. Schultis, mes amis. Entrez donc...

•"- Après vous, général...

-* Je vous prie...

*^Et moi je vous supplie; ma place est après

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