Kitâb et-tekmilà, op. laud., t. Il, p. 616, n
laisse supposer que le biographe arabe n’a pas eu entre les mains l’œuvré elle-môme, et qu’il en a parlé sur la foi des indications qui lui étaient fournies par des témoignages ou par des chroniques.
Grâce aux collections de la Bibliothèque nationale, il nous est possible d’apporter à ces renseignements les corrections nécessaires. Le manuscrit n° 2959 du fonds arabe renferme l’ouvrage dont nous parlons c|ui se compose de cent-quarante et un feuillets contenantvingt-deux lignes par page. Le cadre de l’écriture mesure 0™,175 sur 0'",135‘. Les caractères, assez élégamment tracés, appartiennent au type neskî cerqî. Probablement à cause des dégâts commis par les mites et qui apparaissent encore à plusieurs endroits, les neuf premiers feuillets ont été remplacés à une époque qui reste imprécise : ils ne sont pas du môme papier et l’écriture paraît sensiblement différente. En outre, on y remarque un certain nombre de points diacritiques, rares sur certaines pages, abondants sur d’autres, tandis que le reste de l’ouvrage en est totalement dépourvu. Rien ne permet de deviner les motifs par lesquels le copiste s’est déterminé à cet égard : tout à coup, sans que la lecture ait besoin d’être mieux éclairée que dans d’autres passages, on voit les points apparaître et foisonner; puis, un peu plus loin, ils sont partiellement ou complètement supprimés. On rencontre, par places, des blancs qui interrompent la lecture et correspondent vraisemblablement aux passages rendus illisibles par la détérioration des pages primitives. Quant à l’orthographe, elle est généralement correcte.
Aucune date ne figure sur cette copie; pourtant, dans le Catalogue des manuscrits arabes de la Bibliothèque nationale, Mac Guckin de Slane la fait remonter au
1, Dans son catalogne, de Slane donne comme dimensions 0®,225 sur 0“,150, parce qu il a mesuré les marges. C’est là une méthode défectueuse, car la dimension des marges peut diminuer lors du renouvellement de la reliure, et 1 identification du manuscrit devient alors plus malaisée, .
XVI® siècle, sans indiquer les raisons sur lesquelles il s’appuie.
L’ouvrage débute par l’invocation de rigueur : « Louange à Dieu, le Clément, le Miséricordieux »,à laquelle s'ajoute ici la formule : « C’est lui dont j’implore le secours ! » Puis vient le titre de l’ouvrage ainsi conçu : El-maqâla 'l-ulâ min Kitâb el-iqtisâd fl islâh el-enfus iva ’l-ejsâd (Traité premier du Livre de l’Iqtisâd, concernant la confortation des esprits et des corps). C’est là, en effet, la suscription complète : de Slane, dans son Catalogue des manuscrits arabes de la Bibliothèque nationale, et Brockelmann dans son Histoire de la Littérature arabe* la reproduisent fidèlement. Si l’on pouvait concevoir quelques doutes sur son exactitude, il suffirait, pour les lever, de parcourir le volume. On constaterait bien vite qu’il ne s’agit pas d’une modification apportée par le copiste qui a reproduit les premiers feuillets. Le titre se retrouve, en effet, tout entier au folio 86 r, dans la formule qui annonce la fin du quatrième traité. Au surplus, nous allons voir comment il se justifie et quel sens il convient de lui attribuer.
Comme je l’ai dit plus haut, les livres arabes reçoivent généralement un titre composé de deux parties, l’une présentant un sens métaphorique, l’autre indiquant plus nettement le sujet traité. Il est d’usage de faire rimer entre elles ces deux parties. Bien que cette habitude ne présente pas le caractère absolu d’une loi, en lisant dans Ibn el- AbbAr et dans Hammer-Purgstall Kitâb el-iqtidâ' fl islâh el-ejsâd, un lecteur averti est mis en défiance par le seul fait qu’ iqtidâ' ne rime pas avec ejsâd. On voit, au contraire, que le mot iqtisâd présente la consonnance voulue. Bien plus, un examen attentif de l’ouvrage permet de découvrir l’origine du titre qui nous occupe. Le livre auquel il s’applique est divisé en sept Traités dont chacun est appelé
1. Cari Brockelmann, Geschickte der arabischen /.ùeralMr (Weimar, 1898, et Berlin, 1899-1902, in-8), t. I, p. 487.
AVENZOAR, SA VIE ET SES m-;UVRES
maqâlà et embrasse des sujets variés, il est vrai, mais rattachés entre eux par un lien logique. A côté de cette division méthodique en apparaît une autre purement matérielle, on pourrait dire brutale : l’ensemble du texte a été découpé par tranches d’égales longueurs qui, sous le nom à'iqtlsàd, comprennent chacune exactement dix feuillets. Dans ce sectionnement, on n’a pas eu égard à la nature des maladies étudiées, de sorte que chaque iqtisâd commence indifféremment au début ou au milieu d’un Traité*.
Quel est maintenant le sens exact de ce mot iqtiçâd? Les dictionnaires le traduisent par « action de tenir le juste milieu ».Ici, on le voit, cette action consistait pour l’auteur à diviser son livre en parts égales, de manière qu’elles ne fussent ni trop longues ni trop courtes et qu’elles pussent être lues dans un temps mesuré.
C’est à ce procédé qu’on a eu recours, dans l’Islamisme, quand on a voulu faciliter la tâche des lecteurs du Qoran. On sait, en effet, que le Livre sacré est divisé en chapitres appelés sûrât d’étendues très inégales : les uns comprennent seulement quelques lignes, tandis que les autres couvrent des pages nombreuses. Le texte tout entier devant être récité, dans les mosquées cathédrales, pendant la prière rituelle du vendredi, les lecteurs n’auraient pu terminer ensemble leur psalmodie si les uns avaient eu la charge des chapitres les plus longs, tandis que les autres auraient récité seulement les plus courts. Pour obvier à cet inconvénient, on a divisé le Qoran d'une manière purement artificielle en trente sections* d’égale
1. L’indication des ir/tisâd a etc négligée par le copiste qui a reproduit les premiers feuillets et qui n’a probablement pas compris l’utilité de cette division. Le premier iqti^âd devait commencer au folio 1 r, le deuxième au folio 10 r et le troisième au folio 20 r. On trouve la mention du quatrième iqtisàd au folio 30 r; les autres sont notés respectivement aux fol. éO r, 50 r, 60 r, 70 r, 80 r, 90 r, 100 r, 110 r, 120 r, 130 r et 140 r. Le dernier iqtisàd ne comprend qu’un feuillet.
2. Chacune de ces sections porte le nom de juz'. Mais pour accélérer la cérémonie de la récitation coranique, on a scindé encore chaque
AVENZOAH, SA VIE ET SES UlCUVRES
longueur : si bien que, dans les mosquées où les fidèles lettrés sont en nombre suffisant, trente lecteurs récitant chacun la section qui leur est spécialement affectée et psalmodiant tous ensemble peuvent achever rapidement la récitation intégrale du Livre.
Cette méthode devait paraître fort recommandable aux Almoravides qui faisaient des pratiques religieuses la base principale de leur gouvernement. On ne peut donc s’étonner d'en rencontrer l’imitation dans un ouvraere dédié à l’un de leurs représentants. Les nécessités, du reste, devaient être, de part et d’autre, sinon semblables, du moins assez analogues. Avenzoar annonce, en effet, dans son préambule, qu’il a entrepris la composition du Kitâb cl-iqluâd sur les indications et sur l’ordre du prince Ibrâhîm ibn Yùsuf ibn Tâçefîn, de manière qu’il formât, pour ainsi dire, une « Somme abrégée » comprenant tout ensemble les deux méthodes, la méthode thérapeutique et la méthode prophylactique, pour qu’il fût, entre les mains de l’émîr, comme un mémento des matières quiy sont condensées et pour que le « Corps de son auguste Conseil » en tirât profit, « grâce aux lectures répétées qui en seraient faites en sa présence
Voilà qui est formel ; il s’agit d’un livre d’enseignement pratique destiné à des fonctionnaires en présence desquels des lectures périodiques d’une durée régulière pouvaient être poursuivies. Ces membres de 1’ « Auguste Conseil » devaient probablement ensuite, au milieu de leurs occupations officielles, faire bénéficier leurs admi-
section en deux sous-sections dont chacune, appelée hizh^ représente exactement la soixantième partie du texte. Avec un personnel de soixante récitateurs [hazzâbîn), la lecture du Qoran n’exige plus qu’un temps minime.
nistrés des quelques connaissances médicales ainsi acquises, tout en profitant eux-mêmes de la déférence sympathique dont les hommes ont toujours entouré ceux qui, par leurs études, se sont mis en état de soulager les souffrances de leurs semblables.
Un livre conçu dans un tel esprit révèle, comme on voit, un effort aussi original que méritoire ; il constitue une œuvre intéressante, née du zèle charitable autant que de l’amour de la science et de l’esprit de gouvernement, et capable de faire honneur à l’homme qui l’inspira aussi bien qu’à celui qui prit la peine de la composer.
L’auteur est désigné, en tête du livre, selon la coutume, par la phrase : « 'Abdelmalik ibn Zohr ibn 'Abdelmalik a dit... » qui ne peut absolument désigner qu’Avenzoar. Nous avons vu, en étudiant sa biographie, qu’il devait avoir au moins vingt-huit ans lorsqu’il produisit cette œuvre dans laquelle on sent déjà une certaine maturité d’esprit jointe à l’autorité d’un homme formé par l’expérience personnelle. En nombre d’endroits on lit des phrases comme « je fus appelé, un jour, chez un roi qui présentait tels symptômes morbides », ou bien « je fus mandé, une fois, à propos de la maladie d’une princesse ». 11 arrive aussi que l'écrivain ajoute : « C'était au début de ma carrière ».
Cette remarque permet même de détruire la légende d’après laquelle Avenzoar n’aurait entrepris l’étude de la médecine qu’à l’àge de quarante ans*. Si telle était la vérité, étant donné qu’il ne pouvait guère parler comme d’un fait remontant au début de sa carrière que d'un événement datant, pour le moins, d’une dizaine d’années, c’està-dire de 505 H.’, il faudrait en conclure qu’il était né quarante ans avant cette date, soit en 465 H. Et comme il mourut en 557 H., il aurait, dans cette hypothèse, vécu quatre-
1. Cf. Johannis Freind, M. D., serenissimv lieginæ Carolinæ Archialri, opéra omnia medica (Londres, Wright, 1733), p. 492.
2. On .1 vu plus haut que le Kitâb el-Uftlsad fut achevé en 515 H.
vingt-douze ans. Une telle longévité n’eût pas manqué de frapper les biographes qui cependant n’en fontaucune mention. 11 convient d’ajouter que les partisans de la fausse opinion que je viens de citer le font vivre cent trente-cinq ans ! Et le D*' Lucien Leclerc, en rapportant cette affirmation de haute fantaisie*, ajoute : « Est-ce une erreur ? » Oui certes, c’est une erreur, et elle s’explique assez facilement. Pendant tout le moyen Age et môme dans les temps modernes, on n’a cessé de confondre les membres de la famille d’Avenzoar, à cause du nom générique d’Ibn Zohr qu’ils ont tous porté : nous avons vu déjà qu’Ernest Renan lui-môme s’y était mépris. Mais la confusion était bien plus aisée, en ce qui a trait à l’auteur du Teysîr, car il s’appelait Abu MerwAn 'Abdelmalik, tout comme son grand-père : les gens mal informés ont donc obtenu des chiffres invraisemblables en associant la date de la naissance de Païeul à celle de la mort du petit-fils, et en s’imaginant que les deux chiffres concernaient un seul et même personnage.
Si la biographie de son auteur a été pendant longtemps peu connue, le Kilâb el-iqtisâd lui-même est resté tout à fait ignoré ; car on ne peut vraiment considérer comme suffisantes les vingt-deux lignes que le D' Lucien Leclerc lui a consacrées, dans son Histoire de la médecine arabe. Je vais donc indiquer d’une façon précise les matières qu’il contient, en évitant, bien entendu, d’entrer dans le détail des théories médicales et d’empiéter sur un terrain qui, devenant celui de la technique pure, cesserait d'appartenir à l’histoire littéraire.
Après la dédicace flatteuse et les eulogies, obligatoires en pareille circonstance, adressées à l’émîr Ibrâhîm ibn Yûsuf ibn TAcefîn, Avenzoar se livre à quelques considérations médico-philosophiques. Il distingue, au point de vue de la méthode à suivre, deux parties dans l'art médi-