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CHAPITRE VII

Le style.

Pour qui considère la rigidité grammaticale de la phrase arabe il est bien évident que le style, dans un môme genre littéraire, ne peut éprouver, d'un écrivain à l’autre, les variations délicates et subtiles qu’il présente chez les divers auteurs européens. Gomme pour faire compensation à l’immensité de leur synonymie et à la richesse de leurs flexions verbales, les Arabes, tout au moins depuis l’islamisme, sont restés fidèles à la simplicité, on pourrait presque dire à la raideur, de leur phraséologie. Par là même ils ont imprimé à leur littérature un caractère d’uniformité et, tout ensemble, de pérennité qui tranche avec la mobilité incessante des littératures aryennes; si bien qu’un livre comme celui d’Avenzoar, vieux déjà de plus de sept cents ans, semble né seulement d'hier. Et ce n’est pas un des moindres charmes des œuvres d’âges si variés qui s’offrent à l’étude des orientalistes, que cet air de famille qui les réunit toutes, en dépit des siècles, donnant aux plus anciennes la fraîcheur de la jeunesse, aux plus récentes l’aspect sévère de l’antiquité.

Aussi les différences qui séparent les auteurs tiennent au genre de travaux qu’ils ont abordé beaucoup plus qu’à leur génie personnel. Si l’on néglige les individus pour ne s’occuper que des groupes, on découvre qu’un véritable

abîme sépare les écrivains d’ordre scientifique des littérateurs proprement dits. Tandis que ceux-ci paraissent beaucoup trop souvent préoccupés d’éblouir le lecteur par l’opulence de leur vocabulaire et la rareté de leurs expressions, quand ils ne tentent pas de l’embarrasser par Tambiguïté des homonymes et la recherche aft'ectée des métaphores, ceux-là s'attachent à donner à leur style la simplicité, la limpidité et l’ordre méthodique sans lesquels il n’y a pas d’œuvre vraiment savante, « La science, a dit Fontenelle, n’est qu’une langue bien laite » ; il apparaît que cette vérité n’échappait pas à Avenzoar, Dans ses livres, chaque démonstration est à sa place, chaque maladie reçoit^ avec sa définition, un nom qu'elle conservera dans la suite. Sans doute, lorsqu’un ou plusieurs synonymes sont en usage pour désigner une même affection, l’auteur les note en passant; mais il s’en tient désormais au terme dont il a fait choix en premier lieu. Enfin la phrase est sobre et les métaphores sont rares : il faut se réjouir qu’il en soit ainsi chez un médecin, car les fleurs de rhétorique font de mauvaise tisane.

Le ton est généralement didactique, selon l'usage adopté par les médecins et les alchimistes arabes; le lecteur éprouve l'impression qu’il assiste à une leçon pratique et bien vivante; au surplus, il est intéressant de constater que, même de nos jours, c’est encore la manière préférée des grands cliniciens. Souvent l’anecdote vient illustrer la théorie : le maître aime à rappeler les souvenirs de sa carrière, à marquer les étapes de son expérience ; il préserve ainsi son enseignement de ce qu’il aurait d’impersonnel, de sec et de compassé. Par instants, il se rémémore ses souffrances, non pour se plaindre ou pour mettre en vedette son « moi haïssable », mais pour noter des signes subjectifs qu’il a mieux connus, les ayant constatés en lui-même. Si bien que le lecteur moderne ne peut, à certains passages, s’empêcher d’évoquer la mémoire des grandes figures de Laënnec et

de Trousseau étudiant sur eux-mômes les progrès de la tuberculose et du cancer, et de leurs propres douleurs tirant bénéfice pour l’humanité.

On rencontre dans le style d’Avenzoar certaines licences qui rattachent la langue des musulmans d’Espagne à l’arabe moderne de l’Afrique septentrionale : la conjonction wa est fréquemment employée au lieu de fa lorsqu’il y a changement de sujet; le pronom relatif elladi et son féminin ellatl sont souvent remplacés par la forme vulgaire elli. Dans un grand nombre de mots, Valif niaqsûrà est transformé en alif memdûda\ parfois même il disparaît : c’est ce qui a lieu presque constamment dans la préposition Sont-ce là des fautes imputables au copiste? On pourrait assurément le prétendre ; j’hésite, pour ma part, à accepter cette opinion. D’abord la permanence de ces irrégularités et leur répétition dans différents manuscrits montrent qu’il existait alors en Espagne des règles particulières d’orthographe. Ensuite on trouve, de loin en loin, une construction vicieuse de la proposition conjonctive qui consiste à placer le sujet de celle-ci immédiatement après le pronom relatif, au lieu d’intercaler entre ces deux éléments le verbe et, s’il y a lieu, le pronom de rappel ; c’est là une pratique assez courante dans l’arabe vulgaire d’Occident. D'un autre côté, il est difficile d’admettre que le scribe ait bouleversé à ce point l’ordre des termes, et il est bien plus vraisemblable de penser que l’auteur lui-même a subi l’influence du langage familier et traditionnel. Cette influence s’est, du reste, dans nombre de cas, exercée aussi sur le choix des termes*.

Il y aurait beaucoup à dire, en ce qui concerne la termi-

f. CÎ est UQ fait dout oti pourrait multiplier les éxenlples; je me bor-

nerai a cuer ^ son féminin et son comparatif \ employés

courammeut daus le seus de « mauvais » qu'ils preuueut eu arabe parlé, et noQ dans celui de « perdu, ruiné » qui leur est attribué en arabe littéral.

nologie, s’il était possilile de le faire sans sortir du cadre de cette étude : qu’il suffise de constater que les œuvres de notre auteur constituent une mine fort riche de vocables techniques dont quelc|ues-uns, il est vrai, ont été exactement traduits par les lexicographes, mais dont la plupart sont demeurés pour eux ignorés ou incompris. Il ne faut pas craindre de l’avouer, le dictionnaire de la langue médicale des Arabes est encore à faire : il est bien peu d’orientalistes (jui en aient pénétré les mystères, et ceux-là même n'ont pas toujours eu le loisir de codifier les résultats de leurs recherches. 11 est complètement inutile de tenter le moindre effort dans ce sens si l’on ne peut s’éclairer tout à la fois des lumières de la philologie, de l’orientalisme et de la médecine, et beaucoup d’arabisants ont dû être quelque peu effrayés par la perspective d’une préparation d’aussi longue haleine. Bien rares sont ceux qui, seuls comme les docteurs Lucien Leclerc et de Koning et le professeur P. Guignes, ou en collaboration comme les professeurs flirschberg et Lippert, se sont senti le courage d’aborder de pareilles études* : si bien que le public savant s’imagine volontiers que les monuments de la science arabe sont peu nombreux sinon inexistants. Certes la médecine musulmane a eu ses historiens; mais ceux-ci ont trop souvent puisé leurs renseignements dans de médiocres traductions latines au lieu de s’adresser directement aux textes, plus difficilement utilisables. On en trouve la preuve dans certaines erreurs qu’ils n’auraient pas commises s’ils avaient pris contact avec les écrits originaux.

Ainsi F’reind déclare* qu’Avenzoar semble n'avoir pas connu les médecins arabes d’Orient car il n'en nomme

1. Voir à l’index bibliographique les ouvrages de ces auteurs.

2. Historia rnedicin.r, op. laud., p. 503. — Freind ignorait complètement la langue arabe; la preuve en est dans la laçou dont il rejjroduit l’expression enitr el muminin (c’est-ù dire ; commandeur des croyants), qu’il écrit « Miramamolin ».

aucun et ne paraît pas avoir utilisé leurs ouvrages*. Or le lait qu’il ne cite pas ses émules orientaux ne prouve pas d’une manière péremptoire qu’il les ignorait : il pourrait les avoir simplement dédaignés. Mais l’habitude de s’appuyer sur des références n’avait pas alors le caractère obligatoire qu’elle a pris aujourd’hui; on ne citait guère que l’opinion des grands maîtres, et les médecins ne considéraient pas leurs contemporains comme faisant école. Ce qui montre, au contraire, qu’Avenzoar ne négligeait pas l’expérience orientale, c’est la confiance qu’il accuse en certaines drogues que les Arabes tenaient non pas des Grecs mais des Persans, et qui ont conservé, d’ailleurs, leur nom d’origine. Des médicaments tels que le kahrabtV ^ le benj\ \&dâr sûs\ le sikenjubia^ et tant d’autres tiennent une place honorable dans sa pharmacopée. Cette constatation a sa valeur, car elle montre en même temps combien on a tort de prétendre que la médecine arabe n’est qu’un pastiche de la médecine grecque, alors qu’elle se présente, en réalité, comme une combinaison de celle-ci avec les médecines persane et hindoue, et probablement aussi avec de vieilles traditions juives et assyriennes.

Si, pour leur technologie médicale, les Arabes ont fait de nombreux emprunts à l’étranger dans le domaine de la thérapeutique, ils ont, par contre, utilisé leur propre fonds en ce qui touche à la pathologie. Mais pris entre leur désir

1. Freind en couclut même que les rapports entre l’Espagne et l’Orient, à cette époque, étaient rares sinon nuis. L’apport eu Occident du Canon d’Avicenne qui fut offert au père d’Avenzoar, et l’établissement d’une correspondance régulière entre celui-ci et le célèbre tlarirî démontrent sufilsaiument le contraire.

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