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Le mot composé persan sj’Ae/y«ôt/j équivaut étymologi

quement au français « oxymel ».

de ne pas Caire appel aux ressources d’autrui, et l’impuissance de leur langue à former des mots composés, ils ont dû recourir fréquemment à la périphrase : il en résulte que souvent les maladies sont décrites plutôt qu’elles ne sont nommées. Remarquons, d’ailleurs, que, même chez nous, certaines d’entre elles ont reçu seulement dans les temps modernes des dénominations précises tirées des racines grecques ou latines. Cette considération nous amène à constater que le vocabulaire technique d’Avenzoar est, à tout prendre, sensiblement plus riche que celui qu’offrait le latin aux médecins européens du moyen âge.

La philosophie médicale d'Avenzoar.

Dès qu’elle eut commencé à grouper méthodiquement ses connaissances, la médecine chercha à s’expliijuer l'action des remèdes. Considérant que notre corps tire de l’univers ambiant les éléments qui le composent et dont le nombre s’entretient ou s’accroît par l’alimentation quotidienne, les médecins ont été, de bonne heure, conduits à penser qu’il y avait identité de constitution entre le monde et l’organisme humain.

Tant que les éléments qui forment le corps sont unis dans une proportion convenable, la santé se maintient ; mais dès que l’équilibre est troublé par l’excès de l’un d’entre eux, la maladie apparaît.

Celte conception est commune à toutes les philosophies médicales : ce qui les sépare, c’est le nombre et la qualité des substances cosmiques dont elles admettentl’existence. A ce point de vue, Avenzoar, comme les autres médecins arabes, procède directement de Galien « qui a régné en maître absolu jusqu’au xvin® siècle »', et qui lui-même

1. Df Ch. Dareiuberg, Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales de Galien (Paris, Baillère, 1854, 2 vol. in-8).

suivait les traditions de l’École de Cos. Sa théorie qui a longtemps dominé sous le nom de « théorie humorale » est déjà un peu loin du souvenir : il n est donc pas inutile d’en retracer les grandes lignes.

Aux yeux de Galien, la matière cosmique est composée de quatre éléments : le feu, la terre, Tair et l’eau. Chacun d’eux possède une qualité particulière : le feu est caractérisé par la chaleur la terre, par la froideur

l’air, par la sécheresse ; l’eau, par l’humidité

Tous les corps matériels comprennent en plus ou moins grande quantité ces quatre principes élémentaires, et la proportion dans laquelle ils se trouvent mélangés, variant d’un corps à l’autre, donne à chacun ses vertus propres.

Faisant partie intégrante de la Nature, le corps humain est, lui aussi, constitué selon ce système quaternaire. 11 comprend quatre liquides ou humeurs qui sont : la bile

noire ou atrabile ï^4'), la bile jaune (cl y^\ »jUl),

la pituite et le sang (|-^''). Chacune de ces humeurs

possède la qualité impartie à l’un des quatre principes cosmiques. Ainsi la bile noire est le siège de la sécheresse ; la bile jaune, celui de la chaleur; la pituite, celui de la froideur; le sang, celui de l’humidité.

La surabondance de l’une des humeurs engendre les maladies et peut amener la mort. 11 convient donc, pour rétablir l’équilibre, d’administrer les médicaments qui, grâce à leur composition, possèdent la qualité inverse de celle qui se trouve en excès dans l’organisme. En vertu de ces principes, la médecine humorale conduit tout naturellement à l’adoption d’une thérapeutique allopathique.

Prises au pied de la lettre, ces théories peuvent paraître étranges, et il est plus d’un médecin qui, de nos jours, sourirait en les lisant, faute d'en avoir reçu une explication suffisante. Il est cependant avéré que si l’on prend deux médicaments convenablement choisis et qu’on les

administre séparément à un même sujet, dans des conditions de température égales de part et d’autre, on pourra constater que sa chaleur physiologique augmente dans un cas et diminue dans l’autre. Pourtant, le degré thermométrique de ces remèdes étant le même par hypothèse, on ne peut supposer que l’un des corps a cédé et l’autre emprunté à l’organisme une certaine quantité de chaleur. A la suite d’une telle expérience, Avenzoar aurait dit que le premier des deux médicaments était chaud, et le second, froid.

On ne saurait, d’ailleurs, montrer la valeur que les médecins arabes attribuaient à cette terminologie mieux que ne l’a fait l’illustre Avicenne. « Il faut, dit-il, que vous sachiez, outre ce que vous avez déjà appris, que quand nous disons d’un médicament qu'il est tempéré, nous ne voulons pas indiquer par là qu’il l’est d’une façon absolue, car cela serait impossible. Nous ne voulons pas dire non plus qu’il est équilibré comme l’est la complexion humaine : s’il en était ainsi, il ferait lui-même partie de la substance humaine. Mais nous prétendons signifier que, quand le médicament est soumis à l’action de la chaleur naturelle qui se trouve dans le corps de l’homme, il se comporte de la même manière que celui-ci, en subissant dans l’un des deux sens une rupture d’équilibre ; en sorte qu’il n’exerce sur le corps aucune influence capable d’en troubler l’équilibre. Aussi on peut le considérer comme tempéré, eu égard à son action sur le corps de l’homme. De même, quand nous disons d’un médicament qu’il est chaud ou froid, nous ne voulons pas indiquer que sa substance est très chaude ou très froide, ni qu’elle est plus chaude ou plus froide que le corps de l’homme : car alors un médicament tempéré aurait une complexion semblable à celle de l’homme. Mais nous voulons signifier que, sous son influence, il se produit dans le corps humain une chaleur ou un froid supérieurs à ceux qui lui sont propres. C’est pourquoi un médicament parfois est froid par rap-

port au corps de l’homme, et chaud par rapport à celui du scorpion; ou bien chaud par rapport au corps de l’homme, et froid par rapport à celui du serpent. Bien plus, il se peut aussi qu’un médicament soit plus chaud par rapport au corps de Zeyd qu’il ne l'est par rapport à celui de 'Amr*. Aussi est-il recommandé à ceux qui dirigent un traitement en vue de modifier l’idiosyncrasie de ne pas s’en tenir à un médicament unique lorsque celui-ci ne réussit pasV » Ces explications montrent jusqu'à l’évidence que les anciens. Grecs et Arabes, appelaient chauds et froids les remèdes que nous nommerions thermogènes et antithermiques. Quand nous administrons les sels de quinine à un fébricitant, nous n’avons garde de prétendre que l’abaissement thermique qui en résulte est dû à l'emprunt que le médicament aurait fait à l’organisme d’une partie de sa chaleur physiologique : car le volume du sel absorbé, infime par rapport à celui du corps, ne saurait produire un tel résultat; et, de plus, on obtiendrait un effet semblable par l’emploi du même sel préalablement élevé aune température égale ou même supérieure à celle des tissus. Pourtant nous n’hésitons pas à qualifier les sels de quinine d' « anlithermiques » ou de « défervescents », voulant dire par là que, grâce à l’action qu’ils exercent soit en détruisant les hématozoaires soit en neutralisant leurs toxines, ils amènent, chez le malade une chute de la température. On voit que les mots n’ont guère changé, malgré l’apparence contraire. Quelqu’un de mal averti pourrait bien penser qu’un antithermique est capable, en toutes circonstances, de diminuer la chaleur des corps quels qu’ils soient ou, tout au moins, celle des organismes animaux : pourtant l’expérience prouve que les antithermiques.

1. Les auteurs emploient les noms de Zeyd et de ‘Amr comme nous ferions, en français, ceux de Pierre et de Paul.

*2. Avicenne, Canon (Livre I, Section I, leçon III), traduit parle D*" Gabriel Colin, in ' Ahderrczzûq El-Jezâ'irt (Montpellier, Delord-Bœbm et Martial, 1905, in-8), pp. 31-32.

même pris à des doses proportionnées au poids du sujet, sont loin de produire dans tous les cas des effets équivalents. Les sages conseils du docte Avicenne sont donc toujours de saison.

Quant à la répartition des divers corps entre les quatre catégories admises par la théorie galénique, elle ne peut résulter que de l’expérience des siècles. La prétention émise par certains alchimistes de les classer a priori en relevant leur horoscope dans des conditions déterminées est tout à fait étrange* : on se demande comment des savants qui, au reste, se montraient si perspicaces dans le domaine de l’observation ont pu se complaire à de pareilles puérilités*. Heureusement les médecins arabes ne se sont pas attardés à ces rêveries astrologiques et ont toujours préféré les témoignages de leurs sens aux indications fallacieuses des planètes.

A ce point de vue comme aux autres, Avenzoar reste un homme de science. Il attribue toutes les maladies à l’action exercée par les quatre principes cosmiques sur le corps humain et au trouble qu’elle apporte dans l’équilibre des humeurs. Notre siècle, mieux outillé que ne Tétait le sien, peut reprocher à sa théorie d’être incomplète et de méconnaître certains agents pathogènes : il ne saurait, du moins, l’accuser d’être absurde. Jamais on ne voit Avenzoar rattacher les souffrances de Thomme à des influences mystérieuses; la superstition n’a pas prise sur lui. Steinschneider lui fait grief d’avoir versé, par instants, dans la médecine de sorcier, dans ce qu’il appelle fort à propos « die sympathetische Medicin ». Il est, en effet, indé-

1. Cf., sur ce poiut, Berlhelot et Houdas, La chimie au moyen âge, iu Histoire des Sciences (Paris, Imprimerie Nationale, 1893), l. 111.

2. Si l'on se relère au tableau et aux explications données par Jâber dans le Livre des balances et insérés dans La chimie au moyen âge (t. 111, pp. 158 et sq.)on constate avec étonnement que, par l’application du système proposé, l’eau serait chaude et sèche. C’est là vraiment un résultat trop paradoxal. Pour leur part, les médecius arabes considèrent l’eau comme froide et humide.

niable qu’Avenzoar prétend avoir guéri un malade de la dysenterie en lui faisant porter une émeraude^ et qu’il en conseille l’emploi interne contre la même affection, à la dose de six grains. Mais ce n’est pas là le seul remède qu’il propose en pareil cas ; il ne fait pas fi des astringents, et s’il mentionne ce traitement un peu étrange, c’est que probablement il l’avait vu réussir dans une dysenterie d’origine nerveuse pour la guérison de laquelle la suggestion était toute puissante. Mais nous-mêmes, n’avons-nous pas vu fleurir les merveilles de la métallothérapie et de l’anémothérapie naguère instaurées par le professeur Lancereaux? Les médecins d’aujourd’hui ont-ils complètement délaissé les pilules de « mica panis » et les potions au protoxyde d’hydrogène? Il ne nous sied donc pas de nous montrer plus sévères vis-à-vis des anciens que nous ne le sommes envers nous-mêmes.

Les remèdes dont Avenzoar faisait usage étaient généralement complexes : notre auteur était nettement polypharmaque. Il n’y a rien là qui doive nous étonner. D’abord il faut remarquer que les divers éléments d’une même formule sont souvent des succédanés l’un de l’autre et concourent, par conséquent, au même but : en sorte que, si l’un d’eux a perdu quelques-unes de ses vertus ou si celles-ci viennent à être neutralisées par l’idiosyncrasie du malade, l'autre suppléera à son insuffisance. Ensuite on ne saurait nier que, la plupart du temps, la façon dont s’exerce l’action intime des médicaments reste obscure pour nous, môme à l’heure actuelle. Bien qu’on ait pu, dans quelques cas, isoler le principe actif, l’association médicamenteuse reste, dans nombre de circonstances, une ressource à laquelle on ne craint pas de recourir pour obtenir un effet plus certain et mieux marqué. L’incertitude qui plane sur la valeur propre de chacun des composants et sur la manière dont ceux-ci réagissent les uns sur les autres empêche le praticien de séparer ce dont l’union est consacrée par une expérience souvent sécu-

laire. La méthode d’Avenzoar, encore suivie par un grand nombre de nos contemporains, restera donc longtemps aussi, dans bien des cas du moins, celle de l’avenir.

Et si, sachant nous abstraire des idées modernes, dont nous devons l’acquisition plutôt au perfectionnement de notre outillage qu’au développement de nos facultés intellectuelles, nous considérons en elle-même l’œuvre si personnelle d’Avenzoar, nous ne pouvons refuser à ce monument du savoir humain, dont les bienfaits et la gloire survécurent durant des siècles à son auteur, le tribut de notre estime, j’oserai môme dire de notre admiration.

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