E. Renan, Averroès et l'Averroïsme, op. laud,, p
contre, on conçoit fort bien qu'ils l'aient appelé le « petitfils » en mémoire de son grand-père qui fut, comme lui, qâdî de Cordoue et qui laissa le souvenir d'un jurisconsulte éclairé. 11 en est de même pour Abu Bakr Mohammed : il ne paraît pas qu'il ait eu un oncle, tout au moins dans la ligne paternelle ; les biographes, en parlant de ses ancêtres ou de lui-même n'auraient pas manqué d'en faire mention. Ce n'est donc pas d'un parent en ligne collatérale qu'il pouvait se réclamer. Mais son grand-père, Abu 'l-'Alâ' Zohr, avait joué un rôle considérable dans la société de son temps, et il était naturel qu'il se rattachât à sa mémoire. Il est probable, d'ailleurs, que ce surnom d'El-hafîd était attribué, soit par la famille, soit par le public, aux hommes en vue qui rappelaient les traits de caractère de leur grand-père déjà célèbre, plus encore que ceux de leurs parents immédiats, ce qui constitue un phénomène d'atavisme assez fréquent. Au surplus, si malgré les indications formelles des lexiques on conservait quelques doutes sur la valeur du terme, on n'aurait, pour les dissiper, qu'à se référer à la notice qu'Ibn El-Abbâr nous a laissée : Mohammed ibn Zohr y est appelé textuellement « Abu Bakr fils du grand-père »*, On voit qu'ici le dictionnaire, la logique et l'histoire conduisent à la même conclusion.
Une relation détaillée de la vie d'Abù Bakr ne saurait entrer dans le cadre de cette étude. 11 suffira de dire qu'il fut, lui aussi, un médecin éminent, plutôt praticien qu'auteur médical : on lui doit pourtant un Traité d'oculistique. La réputation d'Abù Bakr, à peu près nulle en Europe, fut considérable chez les musulmans d'Espagne et d'Afrique : il la dut moins à sa valeur médicale qu'à son érudition étendue et profonde dans toutes les branches de la littérature arabe et aux poésies délicates que luimême composa. Sa mémoire était prodigieuse et l'inspiration personnelle ne lui manquait pas. On a de lui un recueil
1. Js^\ ^-^ .5b ^\ [Kitâù et-iekmilà, op. laud., t, I, p. 27J),
de vers conservé à la Bibliothèque de l'Escurial, et Ibn Abî Osaybi'à en cite un assez grand nombre en retraçant sa biographie.
Le sultan El-Mansûr Ya'qûb ibn Yùsuf l'appela auprès de lui en Afrique et en fît son médecin particulier, le comblant de richesses et lui témoignant les plus grands égards. Mais Abu Bakr qui avait laissé sa famille en Espagne souffrait cruellement de cette séparation. Il peignit son chagrin en des vers attendris qu'lbn Abî Osaybi'à n'a pas manqué de citer* et dont je vais donner la traduction :
« J'ai un [enfant] semblable au poussin du qatâ*, un petit auprès de qui mon cœur est resté'. — Ma demeure est loin de lui. Que je languis en l'absence de ce jeune être, de ce charmant visage! — Ilmechérit et je lui rends sa tendresse: aussi il pleure en pensant à moi comme je pleure en pensant à lui. — Le désir est las d'osciller entre nous deux, car il va dà lui à moi et de moi à lui ».
El-Mansûr étant entré dans l'appartement d'Abû Bakr tandis que celui-ci était absent, ses yeux se portèrent sur ce petit poème resté en évidence. Il donna secrètement des ordres pour que l'on fit venir d'Espagne la famille du