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LA VIE D'AVENZOAR

Celui dont l'Europe savante, au moyen âge, a consacré la réputation en l’affublant du nom d'Abhomeron Avenzoar s'appelait, en réalité, Abû Merwân ‘Abdelmalik ibn Abi ‘I-Al4° Zohr. Son nom personnel, ‘Abdelmalik!, est généralement passé sous silence : c'est son surnom, Abû Merwân, et son nom patronymique, Ibn Zohr, qui, accolés et modifiés par les copistes, servent à le désigner.

On a vu plus haut comment les mots Ibn Zohr s'étaient, par corruption, transformés en Avenzoar. Il convient de rechercher aussi par suite de quelles métamorphoses les mots Abüû Merwân se sont fondus en Abhomeron.

Dans les œuvres des biographes de l'Espagne musulmane, le nom de Mecwäân, porté par de nombreux personnages, est généralement écrit Merûn. ‘Assurément le lecteur averti savait que, dans nombre de vocables, l’alif de prolongation est remplacé par un /athà vertical; il continuait donc à lire Merwän en rétablissant de luimême, dans la prononciation, ce fathà qui n'était point tracé, pas plus, d’ailleurs, que les autres voyelles. Mais du jour où le mot ainsi orthographié est tombé sous des yeux qui s'étaient rarement tournés vers la grammaire, la prononciation Merün ou Merôn a paru légitime. Abû

1. Ce non composé signifie littéralement « l’adorateur du Roi », c’est- . A :

à-dire « de Dieu ». Les traducteurs du moyen âge l'ont rendu par « servus regis », sans s’apercevoir qu’il s'agissait d'un nom propre,

Merwânestdonc devenu Abü Merünou Ab6ô Merôn.Les deux mots s'étant soudés ont formé, en fin de compte, le composé Abomeron dont on a corsé le caractère étranger en lui ajoutant un À. C’est ainsi qu'on est arrivé à la forme la plus répandue, celle d'Abhomeron. Je ne parlerai pas ici des autres transformations des noms d’Avenzoar : nous les rencontrerons en étudiant ses ouvrages et nous verrons que quelques-unes sont fort curieuses.

Les biographes, tout en nous disant qu'Avenzoar était originaire de Séville, sont restés muets sur la date de sa naissance. Il ne faut pas s’en étonner. L'état civil n'existait pas chez les Arabes : il est d'institution européenne. Sans doute, nous possédons souvent les dates des décès des personnages célèbres; mais c’est à cause même de leur célébrité que l'histoire a pris soin d'enregistrer leur disparition. Au moment de leur naissance, on ne pouvait prévoir l'éclat de leur existence et on n’avait aucune raison pour noter le moment où elle commençait. Il arrive, d'aventure, que l’on connaisse à la fois la date de la mort et l’âge du défunt ; le calcul est alors aisé. Mais c’est là une circonstance assez rare : les musulmans, soit par insouciance, soit par crainte superstitieuse, ne s'inquiètent guère du nombre de leurs années. Parfois, quand on les interroge à ce sujet, ils répondent d'une manière évasive par le proverbe populaire : « Celui pour qui Dieu a écrit soixante ne meurt pas à quarante! »{.

Pourtant le problème n’est peut-être pas insoluble et il est permis d'essayer d’y donner une réponse approximative. On verra plus loin qu'Avenzoar mourut en 557 H., laissant un fils, Abù Bakr Mohammed, qui était né en 507 et peut-être même en 504 H, Comme les musulmans, surtout lorsqu'ils appartiennent à des familles aisées, se

1, Ce M Ce lee Co) Re I ENCT Mohammed ben Cheneb, Proverbes arabes de l'Algérie et du Maghreb (Paris, Leroux, 1905, in-8), t, I, p. 79.

marient généralement de bonne heure, on peut admettre qu'Avenzoar avait une vingtaine d'années lors de la naissance d’'Abû Bakr : il serait donc né lui-même vers 487 ou 484 de l’hégire.

Cette supposition concorde avec quelques données certaines. En premier lieu, nous savons par Ibn El-Abbârt qu’Avenzoar reçut d’abord une culture juridique et religieuse et qu’il étudia, sous la direction d'un savant nommé Abû Mohammed ibn ‘Attäb, le Mowatta’ de l’imâm Malik, les deux Sahih°, et les Delâ'il de Qâsim’. On ne peut admettre qu'il ait abordé des lectures si ardues avant d’être sorti de l'adolescence. Or cela se passait au mois de ca‘bân de l’année 512 H. (1118-1119 C.), toujours selon Ibn El-Abbär qui, d'ailleurs, n'indique pas si cette date correspond au commencement ou à la fin des études; mais, d'ordinaire, c’est la terminaison, la kdtima, que Pon note. Dans notre hypothèse, Avenzoar aurait eu à cette époque vingt-cinq ans, ce qui est un chiffre admissible.

En second lieu, Ibn El-Abbâr nous apprend, dans le mêmearticle,qu'Avenzoar fut, comme son père Abû’l-"Alà’, en correspondance avec le célèbre Flariri, lequel vécut de 446 H. (1054-1055 C.) à 516 (1122-1123 C.). Il aurait donc eu vingt-neufans au moment où ce grand littérateur disparut, et l’on reconnaitra que, même en bénéficiant de la renommée de son père, il ne pouvait guère entrer plus jeune en relations littéraires avec un homme d’une si haute valeur.

Enfin il est encore, à cet égard, une considération intéressante. Le biographe Ibn El-Abbâr nous apprend qu’Avenzoar acheva en 515 H. (1121-1122 C.) la composition

4, Æitäb et-tekmilà, op. laud., t. II, p. 616, n° 1717. Ibn El-Abbär appelle notre auteur ‘Abdelmalik ibn Zohr ibn ‘Abdelmalik,

2, Celui d'El-Bukäri et celui de Muslim.

3. C'est l’ouvrage intitulé « Signes de la mission du Prophète » (8922) ee par Abû ‘l-Qäsim Isma‘il ibn Mohammed El-Isfahäni, mort en 535 H (1140-1141 C). Cf. Hàjji Kälfà, Lexicon bibliographicum, op. laud., lettre ?.

d’un ouvrage de médecine, le Kitäb el-igtisäd', qu'il avait écrit pour le prince Ibrâähim ibn Yuüsuf ibn Tâcefin. Il aurait donc eu, à cette époque, vingt-huit ans, ce qui est on ne peut plus vraisemblable, car ce livre révèle une certaine maturité d'esprit et une expérience déjà suffisamment nourrie.

Si notre auteur puisa hors de sa famille ses notions littéraires, juridiques et religieuses, c'est de son père Abù ’1-‘Al4 qu’il reçut l'enseignement médical. Il semble d’autant plus naturel qu’il en ait été ainsi que, s’il existait des cliniques hospitalières en Orient, il n’est pas absolument prouvé que l'Espagne musulmane ait possédé des établissements de ce genre. Du reste, si quelques doutes pouvaient naître quant à l’origine des connaissances techniques d'Abû Merwän, ils seraient bien vite levés par les indications formelles qu’Ibn El-Abbâr nous fournit à ce sujet.

Le fils ne tarda pas à faire honneur à son père qu'il « égala dans l’art médical »*?. Il acquit la réputation d’un excellent thérapeute. On racontait nombre d’anecdotes qui montraient la sûreté de son diagnostic, son habileté dans l'application des remèdes déjà connus, et son originalité dans l'institution de traitements nouveaux. Ibn Abi Osaybi'à cite quelques traits qui ne manquent certes pas d'intérêt et qui méritent d’être rapportés ici.

Avenzoar, comme son père Abûü ‘1-‘Al4’, avait été attaché aux princes de la dynastie des Mulattemin ; lorsque ceux-ci furent remplacés par les Almohades, il passa au

1. Ibn El-Abbâr donne le nom de cet ouvrage d’une manière inexacte ;

il écrit : LAW (LES, ce qui ne rimerait pas avec le sous-titre es Lu Wa nu) Fhel. Mais il est possible qu’en raison du mauvais état du manuscrit, M. Codera ait commis une erreur de lecture, Quoi qu’il en soit, le manuscrit de Paris (n° 2959) porte bien comme titre >LaxsW LS et je montrerai plus loin qu'il ne s’agit pas d’une faute de copie.

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