Ibn Abi Osaybi‘à, ‘Oyün el-anb&’, op. laud., t. I, p
service de ces nouveaux maîtres. Le Commandeur des Croyants, ‘Abdelmu’min, protecteur zélé des savants, ne manqua pas de remarquer Avenzoar : il l’attacha spécialement à Sa personne, plaça en lui sa confiance pour toutes les questions médicales, et le combla de faveurs et de présents au-delà même de ce qu’il pouvait désirer. Or, un jour, le kalife ‘Abdelmu’min eut besoin de prendre médecine ; sachant qu’il avait en horreur les purgations, Avenzoar chercha un moyen de lui dorer la pilule. Il commença par interdire à son malade l’usage du raisin. Puis il avisa un pied de vigne qui croissait dans son jardin et se prit à l'arroser avec une eau à laquelle il avait communiqué la vertu de certains médicaments laxatifs, soit par macération', soit par décoction*. Lorsque la vigne eut absorbé les principes actifs dont il avait fait choix et qu’elle eut produit des fruits, il en apporta une grappe au kalife et lui conseilla d’en manger. ‘Abdelmu’min le fit aussitôt, en raison de la grande confiance qu’il avait en son médecin. Quand il eut absorbé quelques grains, Avenzoar l’arrêta disant : « Cela vous suffit, Commandeur des Croyants, car vous avez mangé dix grains qui vous procureront dix selles ». Le kalife étonné, lui en demanda la raison. Le savant la lui fit connaître : le résultat confirma ses prévisions, et son crédit fut encore accru auprès de ‘Abdelmu’min qui goûta fort l'originalité de cette méthode". Dans un autre cas, il s'agissait d’un pauvre homme atteint d’une affection intestinale. En se rendant au palais du Commandeur des Croyants à Séville, Avenzoar le rencontrait toujours sur son chemin auprès du hammâäm d’Abû ’l-Keyr. Le malade avait le ventre enflé et le teint jaunâtre, et il ne manquait jamais de se plaindre de ses souffrances au médecin, lui demandant d'examiner son cas.
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Un jour qu’il renouvelait ses instances, Avenzoar s’arrêta auprès de lui et regarda ; il remarqua, près de la tête du malade, une vieille aiguière à laquelle celui-ci avait coutume de boire. « Cassez-moi cette aiguière, lui dit-il, car c'est la cause de votre maladie ! » — « Seigneur, répondit l'homme, je vous en prie! Je n’en ai pas d'autre ! » Avenzoar ordonna à l’un de ses serviteurs de briser l'aiguière, et l’on en vit sortir une grenouille qui était devenue adulte tellement son séjour dans ce vase avait été prolongé. « Vous voilà tiré d'affaire, dit-il au malade ! Voyez ce que vous buviez! » Et bientôt après, le malheureux était revenu à la santé".
Empruntons encore à Ibn Abi Osaybi‘à la citation de deux pronostics bien faits pour mettre en lumière la perspicacité de ceux qui les posèrent. Au temps d’Avenzoar, vivait à Séville un médecin éminent, auteur, parait-il, d’un excellent ouvrage en deux volumes sur les médicaments simples ; il était connu sous le sobriquet d'El-fâr (Le rat). Les deux savants entretenaient des relations suivies. Comme Avenzoar mangeait souvent des figues, pour lesquelles il avait un goût très prononcé, El-fâr qui n’en consommait guère plus d’une par an lui disait : (« L'usage fréquent que vous faites des figues ne manquera pas de vous occasionner quelque grave narlà »°. Et Avenzoar de
1, Ibn Abi Osaybi'à, ‘Oyün el-anbé, op. laud., t. IT, p. 67, Cette anecdote, si elle est controuvée, est du moins vraisemblable, Il s'agissait, sans doute, d'une de ces aiguières à long col et à étroit orifice qui font partie du mobilier des Orientaux, L'animal y avait probablement été introduit à l’état de têtard, avec l’eau de boisson. Puis, sa transformation une fois accomplie, il était resté emprisonné dans l’aiguière dont l’ouverture ne pouvait plus lui donner passage; de sorte que le liquide dont on emplissait le vase était constamment souillé par les toxines variées que produit la vie organique. 11 faut voir dans cette aventure la preuve qu'Avenzoar ne dédaignait pas la recherche des menus détails qui sont parfois singulièrement significatifs.
2. Ibn Abi Osaybi‘à observe, en relatant cette anecdote, que le mot naylà (ÂL&S) désigne, dans le dialecte de Séville, ce qu'on appelle généralement dubeylà (Akxs>). Ibn Kallikân (Wefayät el-a‘yân, n° 683)
répondre : « Sans aucun doute, à force d'interdire ce fruit et de vous en priver vous-même, vous finirez par être atteint de cenâj ». L'événement vérifia ces prédictions : chacun des deux médecins mourut de la maladie que son confrère lui avait annoncée.
S'agit-il là d’une simple coïncidence, ou bien est-on autorisé à voir dans ce double trépas la réalisation de pronostics dont l'exactitude attesterait le talent de leurs auteurs ? Pour se faire une opinion sur ce point, il est essentiel de rechercher, tout d'abord, la valeur des mots « narlà » et « cenâj » employés par chacun des deux savants.
Au dire des lexicographes, on appelle narla une plaie ulcérée et envenimée. Ce n’est pas là une indication suffisante, et l’on constate ici, une fois de plus, l’indigence des dictionnaires arabes en ce qui concerne la technologie médicale. On pourrait songer à y remédier, sur ce point précis, en mettant à profit la remarque d’Ibn Abi Osaybi'à qui prétend que, dans le dialecte de Séville, le mot narla désignait l'affection appelée en général dubeyla. Malheureusement l'opinion d’'Ibn Abi Osaybi'à est manifestement erronée. Il suffit de feuilleter le Teysir pour être convaincu que les médecins arabes d'Espagne ne confondaient pas ces deux termes. En effet, la dubeylà fait l'objet du chapitre 111, traité XV, livre I, tandis que la narlà est étudiée au chapitre xxxv, traité VII, livre IT. Les descriptions de ces deux maladies sont loin de se ressembler ; alors que la première concerne manifestement une affection profonde, la seconde s'applique à une affection cutanée, présentée comme une maladie du vieillard et capable d'amener une infection générale de l'organisme.
Au surplus, le mot dubeylà est expliqué par Dozy' qui,
et Ibn El-Abbâr (Xitäb etl-tekmilà, no 1717) attribuent la même cause à la mort d'Abû 1-‘Alà et ne disent pas qu'Avenzoar fut atteint de narlà, 1. Supplément aux dictionnaires arabes (Leyde, 1881, in-4).
s'appuyant sur lautorité d’Ibn El-Haccà’‘, lui donne Île sens d’ « ulcère dont le pus est ichoreux, en quelque endroit du corps qu'il se trouve ». Or le tableau clinique qu'Avenzoar trace de la dubeylà représente bien le processus de l’ulcère de l'estomac et justifie l'interprétation du terme qui nous occupe telle qu’elle se présente dans le Glossaire du Mansüri.
La narlà, d’après le Teystr, est de tout autre nature : on est autorisé à la considérer comme une verrue sénile à dégénérescence maligne*. C’est donc un épithélioma consécutif à une verrue de ce genre qui emporta Avenzoar : son père, on le sait, avait déjà succombé à la même affection.
Quant au mot cendj, il désigne l’attaque convulsive, tandis que le dérivé cecennu] s'applique à l'atténuation de cet accident, par exemple à une contraction musculaire sans gravité, telle qu’une crampe ou un torticolis*.
En sa qualité de médecin et d'ami, El-fâr pouvait fort bien avoir appris l'existence, chez Avenzoar, d'une verrue sénile capable de dégénérer en tumeur de mauvaise nature, Il n’ignorait pas quelle hérédité menaçante pesait, à cet égard, sur son confrère. Il savait, d'autre part, que si, aux yeux de Galien, les figues possèdent des qualités nuiritives, rafraichissantes et dépuratives de premier ordre, elles peuvent apporter un certain trouble dans les fonctions digestives. Il est donc permis d'admettre qu’en
1. Ibn El-Haccà’, Glossaire sur le Mansürt de Razès, ms. de Leyde, n° 331.
2. Sur cette maladie, voir notamment : Dr Jacobi, Atlas des maladies de la peau, traduit par le D' Dubois-Havenith (Paris, Octave Doin, 1904, in-4), pp. 109-111.
3. Les infinitifs de la cinquième forme indiquent fréquemment la tendance à l’acte plutôt que l’acte lui-même. Quant au sens de « contraction des nerfs » donné par les lexiques, il est à peine besoin d’en souligner l'inexactitude : les nerfs ne se contractent pas, ils provoquent seulement la contraction des muscles,
X PA ou lui-même dit, dans le Æitäb FAP n ep
combinant ces données, il fut conduit à prévoir les conséquences prochaines d’un mal dont les dangers n’apparaissaient pas à l'entourage d'Avenzoar.
De son côté, celui-ci avait, sans doute, remarqué chez El-fâr quelque manifestation d'un tempérament sec, pour parler le langage des anciens, quelque tendance à l’urémie par exemple, L'alimentation végétarienne, l'usage des figues qui sont « chaudes et humides », eussent été de nature à conjurer les accidents possibles. En s’en abstenant, El-fâr s’exposait aux suites fatales de sa diathèse, et c’est contre ce péril qu'Abû Merwän le mettait en garde.
Ainsi considérées, ces prédictions apparaissent non comme des boutades vérifiées seulement par le hasard des faits, mais comme des pronostics sérieux, capables de révéler le talent de leurs auteurs et d'accroître leur réputation aux yeux de la postérité.
Le grand public n’était pas seul, d’ailleurs, à vanter les mérites d’'Avenzoar : les hommes de science faisaient aussi de lui le plus vif éloge. Au premier rang de ses admirateurs se place Averroès, le célèbre philosophe qui fut si versé dans les sciences médicales. Dans le chapitre xxxi de son Xitäb el-kulliyät', il déclare qu'il considère comme le plus grand médecin depuis Galien, Avenzoar, l’auteur du Teystr.
Avant de produire cet important ouvrage, fruit de son âge mür, notre auteur avait entrepris plusieurs voyages. Ibn Abi Osaybi'à l'indique en passant, car il dit, à propos du Xitäb ez-zina?, que ce livre était un memento concernant les purgatifs et la façon de les prendre, qu’il écrivit pour son fils Abû Bakr, dans sa jeunesse, au cours du pre-
ces Bael çye des Leo Lana 5e Ass Chdl cts 8xabl SSI E | 1. Le. « Livre des généralités », Le mot kulliyât est devenu « Colliget » dans les traductions du moyen âge.
2. L.e. « Livre de l’embellissement ». On sait que l'usage des minoratifs a pour résultat de maintenir la fraîcheur du teint,
mier voyage qu'il entreprit et pendant lequel il fut l'assistant de son père. Il ne semble pas qu'il ait visité l'Orient à l'exemple de ses ancêtres. Par contre, il est certain qu’il se rendit dans l'Afrique mineure où son père était déjà allé donner ses soins au prince almoravide Yüsuf ibn Tâcefin. Ibn El-Abbêr rapporte, en effet, qu'avant de composer le Teystr, il avait écrit un autre ouvrage pour l’émîr Ibrâhim ibn Yüsufibn Tâcefin! sous le titre de Xttäb eliqgtisäd fi islah el-enfous wa l-ejsäd?. La rédaction en fut achevée en l'an 515 H. (1121-1122 C.). Ibn El-Abbâr affirme avoir lu ce renseignement écrit de la main d’Abû 1-Hakam ibn Ralendû: qui fut l’élève et l'assistant d’Avenzoar et qui étudia ce Traité sous sa direction à la fin du mois de safar de l’année 535 H. (1140-1141 C.) dans la prison de Maroc*.
Cette ville était alors au pouvoir du sultan almoravide ‘Al ibn Yûsuf ibn Tâcefin*, frère d'Ibrâhim. C’est lui qu'Avenzoar cite souvent dans le Teysir en accompagnant son nom d’épithètes peu flatteuses, en l'appelant, par exemple, «le misérable ‘Ali »°. Ailleurs, dans le Xttäb el-ardiya, à propos des propriétés thérapeutiques de la chair des couleuvres et des vipères, il parle de l’emploi
1. Sur ce prince, cf. Al-Bayano ‘l-Moghrib, d'Ibn ‘Adari, trad. E. Fagnan (Alger, Fontana, 1901, in-8), t. I, p. 460. — Cf. et, Ibn El-Abbär, El-mo‘jem, édité par Codera sous le titre d'Al-Mocham (Madrid, Joseph de Rojas, 1886, in8), où il est dit (p. 55, n° 40) qu'Ibrahim était le frère d’Abùû ’l-Hasan ‘Ali ibn Yüsuf ibn Tâcelin, qui le nomma gouverneur de Murcie, puis de Séville, poste qu’il occupait en 515 H,
2, 1. e. « Livre de l'iqtisäd, concernant la confortation des esprits et des corps ».
3. Cf, Ibn Abi Osaybi‘à (‘Oyän el-anb&’, op. laud., t. II, p. 78) qui écrit ce nom a2ik, tandis qu'iIbn El-Abbâr lorthographie 4 XXke. Le Dr Lucien Leclerc a mal lu ce mot et a transcrit Alendou (Æüist. de la médecine arabe, op laud.,t. II, p. 96). — Abù ’I-Hakam était compatriote d'Avenzoar ; il fut médecin du kalife El-:Mansûr.
k, oro AL 4e >>| ce DAS \ re Chanel NE ane LS.
5. Mort en 537 H. — Cf. Histoire des Almohades, trad, E. Fagnan, op. laud., p. 176.