AvcnROÈs
etde plus fade que cetteplainterépèiéepoar la milliëmefois au nom de griefs qui ne sont la faute de personne, et sourvent ont leur cause en ceux qui s*en plaignent le plus.
La révolution qui perdit Ibn-Roschd fut, onle voit, uno intrigue de cour : le parti religieux réussit à chasser le parti philosophique. Ibn-Roschd, en effet, ne fut pas persécuté seul; on nomme plusieurs p'ersonnages considérables, savants, médecins, faquihs, kadhis, poètes, qui partagèrent sa disgrâce. « La cause du déplaisir d*Âlmanseur, dit Ibn-Abi-Oceibia, était qu'on les avait accusés de donner leurs heures de loisir à la culture de la philosophie et à Tétude des anciens. » La disgrâce des philosophes trouva même des poètes pour la chanter. Beaucoup de pièces de vers furent faîtes à ce propos. Un certain Aboul-Uosein Ibn-Djobeir, en particulier, exhala son dépit contre Ibn-Roschd dans quelques mauvaises épigrammes^ dont les concetti parurent sans douto fort agréables à la cabale triomphante^ :
€ Maintenant Ibn-Roschd n*est que trop certain que ses œuvres sont des choses pernicieuses. 0 toi qui Ces abusé toi-même, regarde si tu trouves aujourd'hui un seul homme qui veuille être ton ami ! »
c Tu n*es pas resté dans la bonne voie, à lils de la
> Ms. suppl. ar. n^ 682, f. 8-9. Voir rappendice ii. ' Elles ont été publiées et traduites par M. Munk, op, cU p. 427-428 et 517.
AYERRO&S. 25
bonne voie ^f lorsque si haut, dans le sîôde, tendaient les efforts. Tu as été traître à la religion ; ce n'est pas ainsi qu*a agi ton aïeul. »
» Le destin a frappé tous ces falsificateurs qui mêlent la philosophie à la religion et qui prônent Thérésie. Ils ont éludié la logique' ; mais on a dit avec raison : Le malhcu r est confié à la parole.»
La disgrâce d'Ibn-Rochd ne fut pas, au reste, de longue durée : une nouvelle révolution fit rentrer les philosophes en faveur. Almansour, de retour à Maroc, leva tous les édits qu'il avait portés contre la philosophie, s'y appliqua de nouveau avec ardeur, et, sur les inslances de personnages savants et considérables, rappela auprès de lui Un-Roschd et ses compagnons d'infortune*. Abou-Dja* far el-Dhéhébi, Tun d'eux, reçut la charge de veiller sur les écrits des médecins et des philosophes de la cour.
Le récit de la disgrâce d'Ibn-Roschd est accompagné dans Léon TAfricain^ de détails puérils sur les ruses que
1 Jeu de mots sur le nom d^Ibn-RoscM*
* On aperçoit ici le calemboar fondé sur l'équivoque du mot logique» équivoque qui a lieu en arabe comme en grec. Je renonce à faire remarquer les jeux de mots que reuferment les autres pièces. V. M unk, l. e.
* Dm-Khaldoon, l. e. Ibn-el-Abbar (Voir Tappendice i). «ApudFabr.ffi^L^r. t. XIII, p. 385-287. --Cf.Bayle, Dict.
art. Àverroès, note M; — Drucker, Hist. crit, phiL t. Ult p. 100-101.
10 AYEimots.
ses ennemi» employèrent pour démasquer Bon hërfeie, et sur les circonstances humiliantes de sa rétractation et de son exil. Ces récits ne paraissent pas assez authentiques pour être rapportés ici. Je ne puis croire cependant que Léon les ait imaginés; il les avait lus dans quelque auteur arabe, et on ne peut nier que plusieurs des traiu qu*il nipporte ne rappellent les récits d*Ël*Ansàri. Ibn-Roschd, assure ce dernier» avait coutume de dire que l*éprcuve la plus pénible qu'il eut à souffrir dans sa disgrâce fut quêtant entré dans la grande mosquée de Cordoue avec son fils Abdallah, il s*en vit chassé outrageusement par des gens du bas peuple. Presque tous ses disciples lui furent infidèles; on cessa d*invoquer son autorité; les plus hardis cherchaient à prouver que ses opinions n'étaient pas aussi contraires qu'on l'avait cru aux croyances d'un bon musulman*. Un savant d'Orient, Tadj-eddinIbn-Hamaweih, qui visiia à cette époque le Magrob, chercha à le voir, mais il n'y put réussir, tant était sévère la réclusion où vivait le philosophe exilé'.
Ibn-Roschd survécut peu à sa rentrée en faveur. Il mourut à Maroc, dans un âge très-avancé, le jeudi 9 de safar> de l'an de l'hégire 595 (10 décembre 4498). Telle est la date précise donnée par El-Ansâri. Ibn-Abi-Ocei-
< El-Ansari (appendice ii). Cf. Munk,op. ci^ p. 427.
> Dhéhébi, Bibl. imp. anc. fonds ar. n* 753, fol. 81. (Voir l'appendice iv) lbn«-Hamaweih ajoutait qu'lbn-Roscbd mourut dans cet état de captivité. C'est là cerlainenient une erreur.
* Une autorité citée par Ibn-el-Abbar place cet événement dans le mois de rebi premier de la même année.
AVF.nnoKS. S?
bia place de même la mort d*lbn-Roiichcl au commencement do Tannée 595. Mais il se contredit Ini-môme lorsqu'il prétend qu*Ihn-Rosrhd fut en faveur auprès de Mohammed-An nassir, qui succéda à lako.ib-Almansour le S2 de rebi premier de Fan 595 {% janvier 4<99)S et surtout lorsqu'il place le rbppeld'IbnRosclid sous Aimansour, en cette même année 595. IbYi-Arabi, qui fut témoin de ses funérailles, Jafeï, Mohammed ben-Aii de Xativa, et en générai les annalistes musulmans; sont aussi pour Tannée 59oVAbd-el-\Vnhid vi Dhébébi s'écartent fort peu de cette chronologie : ils placent la mort du commentateur h la Tin de Pan 594', cVst-à dire en août ou septembre H 98. Seul, Léon l'Africain la recule jusqu'à Tannée 1906^. El- Ansâkri nous apprend qu'Ibn-Roschd fut enterré à Maroc, dans le cimetière situé hors de lu porte de Tagazout, mais qu*au bout de trois mois son corps fut transporté à Cor-
* Ibn-el'Abbar dit qu*Ibn-Roschd mourut un mois à peu près avant Alminsour, ce qui est vrai. (Voir Tappendice i.)
s Jafeï, ros. anc. fonds ar. n*>G44; f. 141 ; — Mohammed ben Ali, aoc. fonds ar. n° 616, fol: 184 v. Ibn-el-Abbar réfute une autre opinion erronée sur celte même date.
* ÂlMi-el-Wahid, cdit Dozy, p. ^5; Dhébébi, appendiee iv.
* Reinesius, Pococke, d'Herbelot tiennent pour 1198. Moréri, Antonio, de Rossi ont suivi Léon TAfrieain. Uouinger, d'après une eonversion fautive des années de Thégire eo années vulgaires, plaçait la mort d'Averroès en 1225. Il a été copié pr lliiJdelJorpf. Les autres ont frappé à tout hasard ; ainsi Tennemann est pour 1217 ou 1223; Sprengel, pour 1217: Bartolocci, pour l'JHy. — Les auteurs plus anciens, qui n'avaient d'autre point de repère que le récit de Gilles de Rome sur les fils d'A-
28 AVRnnots.
(loue, où on le déposa dans lu mausolôe do sa famille, au cimetière d*Ibn-Abbas*. Ibn-Arabi, en effet, raconte qtt*il vit à Maroc charger son cadavre sur une béte de somme pour le transporter k Cordoue '. Léon TAfricain affirme, d*un autre côté, avoir vu son tombeau et son 6pitaphe à Maroc, près de la porte des Corroyeurs'.
Ibn-Roschd laissa plusieurs fils, dont quelques-uns se livrèrent à l'étude de la théologie et de la jurisprudence, et devinrent kadhis de villes et de districts. L*un, Abou- Mohammed Abdallah, fut un praticien assez célèbre. Ibn- Abi-Oceibia a donné sa biographie, à la suite de celle de son père*, il fut médecin d'Annassir, et écrivit an livre sur la méthode thérapeutique. Toutes ces circonstances ne permettent guère d'ajouter foi au récit de Gilles de Rome sur le séjour des fils d'Averroès à la cour des nohenstaufen '.
Ibn-Beithar et Abd-cl-Melik Ibn-Zohr moururent presque la même année. Abou-Merwan Ibn-Zohr et Tbn- Tofaïl étaient déjà morts depuis quelque temps. Toute la
verroès, suivaient une chronologie plus incertaine encore. Pierre d'Abano {Concil, Controv. f. 14 v®, Venet. 1565).Patrîszi {Discuss, Perip. t. 1, 1. X, f. 94. Venel. 1671), Pagi (adDaronium, ann. 1197, n<* 11) songèrent seuls à tirer parti des dates contenues dans les souscriptions des traités.
* Ibn-el-Abbar dit prenne la roême chose. Cf. Mohammed ben-Ali de Xativa (n» 616, anc. fonds) L e.
* Fleischer, Codd. arab, Lips. p. 492.
* Apud Fabr. t. XIII, p. 288.
* Ms. supp. ar. n^ 673, f. 203.
* Voir ci-dessous, deuxième partie, chap. ii, § 14.
AVEKROÊS. 29
pléiade philosophique et scientifique de rAndalousie et du Magreb disparaît ainsi presque simultanément dans les dernières années du xii' siècle. L'historien des Almohades, Abd-el-WahidS visitant le Magreb Tan 595 (4498-99), trouve encore vivant, mais .fort avancé en âge, Abou- Bekr Ibn-Zohr le neveu, qui lui récite des fragments de ses poésies. £n 603 (1206-7), il rencontre, à Maroc*, le fils d'fbn-Tofail, qui lui répète plusieurs poèmes composés par son père. On ne vivait plus que de souvenirs et de la tradition, de jour en jour plus affaiblie, du passé.
§ III
La disgr&ce dlbn-Roschd et les soupçons d'hétérodoxie qui s'élevèrent contre lui sont le trait saillant par lequel il frappa l'imagination de ses contemporains. Tous les historiens et les biographes musulmans sont unanimes à cet égard, et la variété des circonstances avec laquelle ils rapportent le lait est elle-même la meilleure preuve de Timpression qu'il produisit. Cespersécutions, du reste, ne furent point un événement isolé. Vers la fin du xii** siècle, la guerre contre la philosophie est organisée sur toute la surface du monde musulman'. Une réaction théologique,
> The Hislory ofthe Àbnohades, edited by Reinhart Dozy (i.eyde, 1847). Préface, p. vi.
' Aujourd'hui encore, en Egypte, le terme de philosophe est
30 AVtAAOàs.
analogue k celle qui saifit dans TÉglîie latine le concile de Trente, s'efforce de reconquérir le terrain perdu, par l'argumentation et la violence. L'islamispie. corome tant de grandes créations religieuses, est toujours- allé se fortifiant et obtenant de ses adeptes une foi plus absolue. Les com* pagnons de Mahomet croyaient & peine à sa mission surnaturelle ; l'incrédulité, dans les six premiers siècles de l'hégire, avait été poussée jusqu'aux dernières limites. Dans les siècles modernes, au contraire, pas un doute, pas. une protestation. Échappant de plus en plus à la dépendance de la race arabe, essentiellement sceptique, et devenu par les accid^'ntsde l'histoire la propriété de races portées au fanatisme, comme les Espagnols, les Berbers, les Persans, les Turcs, l'islamisme, entre ces nouvelles mains, prend les allures d'un dogmatisme ausfère et exclusif. Il est arrivé pour l'islamisme ce qui est arrivé pour le catholicisme en Espagne, ce qui serait arrivé dans toute l'Europe, si le retour religieux de la fin du xvi? et du commencement du wii^* siècle eût étouffé tout développement rationnel. L*ascharisme, sorte de compromis entre la raison et la foi, assez analogue à notre théologie moderne, s'empare de l'Egypte sous Saladin, de l'Espagne sous les Almohades, et est resté jusqu'à nos jours la doctrine orthodoxe des écoles musulmanes. De toutes parts, on tonne dans les chaires contre Aristote et les philosophesS
ane injure, et synonyme dMmpîe, corrompu, comme /armapoun (franc-maçon). Voy. Voyage aux Ouaday, publié par le docteur Perron, p. 663.
> La plupart des historiens et des polygraphes arabes, 'tels
AtKRROàs. 34
En H50, par ordre du calife Mostandjid, tous les ouvrages philosophiques de labibliothëque d*un kadhi , nommément les écrits dlbn^ina, et Tencyclopédie dite des Frètts de la pureté^ furent brûlés à Bagdad. En 4492, le médecin Al-Rolcn Abd*el-Salam fut accusé d'athéisme, et Ton procéda avec un grand appareil à la destruction de ses livres. Le docteur qui présidait la cérémonie monta dans la chaire, et fit un sermon contre la philosophie; puis, prenant l'un après l'autre les volumes, il disait quelques mots pour en monUrer la scélératesse, et les passait à des gens qui les brûlaient l. Rabbi-Juda, le disciple chéri de Maimonide, fut témoin de cette scène étrange. «Je vis, dit-il, dans la main du docteur l'ouvrage d'astronomie d*ibn-al-Haitem. Montrant le cercle par lequel cet auteur a représenté le globe céleste : Void, s'écria-t-il, F immense malheur^ t inexprimable désastre^ la sombre calamité'! En disant ces mots, il déchira le livre et le jeta au feu*. »
Tous les philosophes espagnols du siècle d'Ibn-Roschd furent, conune lui, en butte k la persécution ^ Les Almo-
qa'Abalféda, Makrizi, sont assez peu favorables à la philosophie. Cf. Abulf. Ànn. Moslem. IV, 255; — de Sacy, Exposé de la religion des Druzes, introd.. p. xxii ; * Flûgel, Àl^ Kindi, p. 15, dans les ÀbhandL fur die Kunde des Morg, 1. 1.
> Abuliaradj, HisLDyn. p. 451. texte ~ Munk, MéL p. 334.
^Journ. (i«ial. juillet 1842 (p. 18-19), art de M. Hunk.
* L'auteur du Kartas dit que le grand-père d'Ibn-Roschd fut destituéf en 1120, de sa place dekadbi deCordoue, à cause de ses travaux littéraires et philosophiques. Hais ce passage offre
SS AVBRROÈS.
bades relevaient directement de Técole de Gazali; leur fondateur, en Afrique, avait été un des élèves de cet ennemi de la philosophie ^ Ibn-Badja, maître d'Ibn-Roschd, avait déjà expié par la prison les soupçons d'hétérodoxie qui s'attachaient à sa personne, et s*il faut en croire Léon TAfricain, il ne dut sa délivrance qu'à Tinfluence du père d'Ibn-Roschd, alors grand kadhi'. Ibn-Tofaïl passa pour le fondateur de V hérésie philosophique ^ et pour le mattre en impiété d'Ibn-Roschd et de Maimonide*. Le philosophe Abd-el-Mélik Ibn-Wahib, deSéville, contemporain dlbn- Badja, se vit obligé de borner son enseignement aux premiers éléments. Plus tard, il renonça même entièrement aux études philosophiques et s'interdit toute conversation à ce sujet, voyant qu'il courait risque de la vie. Il se réduisit à la théologie la plus orthodoxe, « si bien qu'on ne trouve point dans ses écrits, comme dans ceux des autres philosophes, de ces choses cachées que l'on explique après leur mort*. » Quelquefois on usait d'une rigueur plus grande encore. Ibn-Habib, de Séville, fut mis à mort, parce qu'il cultivait la philosophie : « C'est une science haïe en Es-
de l'incertitude, et on se demande s'il ne renferme pas une confusion des deux Ibn-Roschd. Cf. Tornberg, Ànn. regum Mauritaniœ, p. 144; Petîs de la Croix, à la Bibl. imp. fonds des traductions, n^91 bis, fol. 154 v.
* Cf. Âbd-el-l^ahid el-Marrekoschi (édit. Dozy), p. 124. ' Léo Afr. apud Fabr. BibL gr. t. XIII, p. 279.
* Ibid. p. 280-281.
* Ibn-Abi-Oceibia, dans la vie d'Ibn-Badja (ms. Bibl. imp. f. 192).
AVKRROÈS. 33
pagne, ajoute rhislorien qui rapporte ce fait; on ne la cultive qu'en secret, et on cache les livres qui en traitent. Hotarrif de Séville, conlinue-t-il, est à présent occupé de ces études, bien que ses concitoyens le traitent de mécréant; il ne montre à personne les écrits qu*il compose ^ » La vie d'Abou-Bekr Ibn-Zohr par Ibn-Abi-Oceibia est pleine de traits semblables. « On sait, dit-il^, comment Almansour conçut Tidée de détruire dans ses États les ouvrages qui traitent de la logique et de la philosophie, ordonnant que tous les livres de ce genre qu'on pourrait trouver fussent brûlés publiquement; et comment il travailla à abolir les sciences rationnelles, en persécutant les hommes qui s'y appliquaient, et en faisant punir sévèrement ceux qui étaient convaincus d'avoir lu de tels ouvrages ou de les garder dans leurs bibliothèques. Lorsqu'il conçut d'abord une telle pensée , il chargea Abou-Bekr Ibn^Zohr, le neveu» de l'exécution de ses ordres; car, quoiqu'il sût bien qu'Ibn-Zohr était lui-même fort dévoué à Tétude de la logique et de la philosophie, il feignit de n*en être point instruit. Abou-Bekr exécuta fidèlement la tâche qui lui était confiée. Il fit des recherches dans toutes les boutiques de libraires de Séville, ayant soin qu'il n'y restât pas un seul ouvrage traitant des sujets ci-dessus mentionnés, à la grande douleur des amis de ces sciences. » La docilité avec laquelle Ibn-Zohr exécuta cette commis-
t Makkari, t. Il, p. 125-126 (édit. Dozy, etc.);Gayangos,l.I«% p. 198-190.
• Ms. Bibl. imp.. f. 199. — Gayangos, t. I", append., p. x
et XI.
3i AVERROès.
8ioo, pénible pour un philosophe, ne Tempécha pas d*6tre dénoncé au calife comme se livrant à Tétude des ouvrages prohibés. La persécution produisait son fruit ordinaire, Thypocrisie et rabaissement des consciences. € J*ai recueilli, continue Ibn-Abi Oceibia . Tanecdote suivante de Aboul-Abbas Ahmed Ibn-Mohammed Ibn- Ahmed, de Séville : « Ibn-Zohr avait deux élèves aux- » quels il enseignait la médecine. Un jour, comme ils » arrivaient à Theure accoutumée pour lire devant lui » des ouvrages médicaux, il remarqua dans les mains » de Tun d*eux un petit livre traitant de la logique. Ibn- » Zohr jeta le volume dans un coin de rapparlemeul, et » courut sur les délinquants avec Tintention de les battra. » Les étudiants s^enfuirent, et restèrent quelques jours » sans venir chez lui. Enfin ils prirent courage, et se » présentèrent devant leur maître , a*excusant d^avoir » porté dans sa nmison un livre défendu, dont ils igno- » raient,disaient-ils, le contenu. Ibn-Zohr feignil d'ad- » mettre leur excuse, et continua de faire avec eux des » lectures sur la médecine, avec cette différence quV » près y avoir consacré un certain temps Ibn-Zohr leur » faisait répéter quelque partie du Coran, leur enjoi- » gnant, quand ils seraient chez eux» de tire des com- » menlaires sur ce divip ouvrage, aussi bien qu^ dei» » histoires traditionnelles concernant le Prophète et d'au- » 1res livres sur des sujets théologiques, mais par-dessus » tout d*étre fort exacts dans Taccomplissement de leurs de- » voirs religieux. Les jeunes gens suivirent les recomman- » dations de leur mattre, et lorsque, peu de temps après,
AVBRROiS. 35
> Ibn-Zohr trouva que leurs esprits étaient bien disposés, » 11 apporta une copie du livre de logique qu*il avait d*at bord vu dans leurs mains ^ en leur disant : Maintenant » que vous êtes préparée à la leelure de cet ouvrage, » ri&n ne m empêche de le lire aveé tous; et il coni-
> mença immédiatement à le leur expliquer . » J*ai mentionné ce fait, ajoute le biographe, afin de montrer la droiture d*esprit et la piété d*Ibn-Zohr. >
Ce qu*il importe de remarquer, et ce qui peut paraître surprenant au premier coup d*œll, c'est que ces persécutions étaient fort agréables au peuple, et que les princes les pins'iettrés se les laissaient arracher, malgré leurs goûts personnels, comme un moyen de popularité. Cette antipathie de la foule pour la philosophie naturelle fut un des traits les pins caractéristiques de TËspagne musulmane, et il est difBoile de n*y pas voir un des effets de rinfluence de la race vaincue. « Les Andalous, dit Makkari', cultivèrent toutes les parties des sciences avec ardeur et succès, à Texception cependant de la philosophie naturelle et de Tastronomie. Ces deux études, quoique embrassées avec zèle par les plus hautes classes, ne furent jamais avouées en public h cause de la crainte qu'inspirait le bas peuple. Car si Ton avait le malheur de dire d*UB bomme : « Un tel fait dés leçons sur la philosophie, ou » travaille à l'astronomie, » les gens du peuple lui appliquaient immédiatement le nom de zendik (impie, mé-
* T. I«, p. 136 (édit Doxy, Wright, etc.); Gayangos,t. !•', p. 141.
36 AVKRROÈS.
créant), et cette qus^liiication lui restait pendaDt toute sa vie. Que si, alors, sa situation fût devenue quelque peu incertaine, ils l*auraient frappé dans les rues, ou ils auraient brûlé sa maison avant' que le sultan en eût eu connaissance. Peut-être le sultan lui-même, afin de se concilier Taffection du peuple, aurait-il ordonné que le pauvre homme fût mis à mort, ou aurait-il fait un édit pour que Ton brûl&t partout les livrés philosophiques. Ce moyen fut Tun de ceux qu^employa Almansour^ pour gagner de la popularité parmi les basses classes, durant les premières années de son usurpation, quoiqu'il ne se fit pas faute de travailler lui-même en secret aux sciences défendues. » Les«déboires qui remplirent la vie du libre penseur Ibn-Sabln (première moitié du xui® siècle), la choquante hypocrisie à laquelle on le voit sans cesse obligé de recourir* prouvent que ces réflexions de Thistorien espagnol n*avaient rien d'exagéré.
§ IV
On comprend maintenant pourquoi cet Averroès, qui pendant quatre siècles a eu chez les juifs et chez les chrétiens une si longue série de disciples, et dont le nom a figuré tant de fois dans la grande bataille de Tesprit
^ Ce n'est pas de lacoub Almansour , contemporain d*Ibn- Roschd qu'il s'agit ici, mais du viztr Almansour (mort en 1002), qui usurpa le pouvoirsur Uischam II. Voy. ci-dessus, p. 4-5.
• Amari, Journ. asiat, février-mars 1853.
AVKnnoùs. 37
homain, n*a point fait école ctiez ses compatriotes, et^ comment le plus célèbre des Arabes aux yeux des I^lins est tout à fait ignoré de ses coreligionnaires. En général, les emprunts que le moyen ilge fit aux musulmans ne peuvent donner aucune idée de Timporlance relative des parties de la littérature arabe. Les philosophes, qui presque seuls ont été connus des Latins, ne forment qu*une famille imperceptible dans l'ensemble de cette littérature. Avempace, Abubacer, Averroés n'ont aucun renom dans l'islamisme. De tout ce grand développement, il n'est résulté qu'une seule renommée populaire, celle d'Ibn-Sina (Aviccnne). Les recueils de bibliographie arabe, le Kiidb el- Fihrisi, le dictionnaire de Hadji-Khaira , mentionnent très-peu d'ouvrages de philosophes proprement dits. Le nom même d'Ibn-Roschd n'est prononcé dans Iladji-Khalfa qu'incidemment, à propos de l'ouvrage de Gazzali qu'il a réfuté, et du poëmo d'Ibn-Sina qu'il a commenté*. Ni Ibn-Khallekan, ni Snfadi' n'en disent un mot dans leurs Vies des grands hommes de l'islamisme; Djemal-eddin al-Kifti, qui le suivit d'une génération (4172-4248), ne le nomme pas dans son Histoire des philosophes. Jafcï et les chroniqueurs, en mentionnant sa mort sous l'an-
' Cf. Hadji-Kbalfa, Lcx, bibliogr. (édit. Flucgel), aux mots Tehafot et Ardjuza.
' Le volume de Safadi que possède la Bibliothèque impériale ne renferme pas la partie où se trouverait, selon Tordre alphabétique, la notice d'Ibn-Roschd. Mais M. Schcfcr possède un volame du mûme ouvrage où serait la dite notice, si l'auteur ne Tavail pas omise.
38 AVBlIROfcs.
née S95, se contentent de dire vaguement qu'il composa beaucoup d^ouvrages; mais on voit que le nom même du grand commentaire n*est pas arrivé jusqu^à eux. Ses contemporains et compatriotes eux^rnémes en connaissent h peine Texistence * ; tous les écrits dlbn-Roschd mentionnés par Ibn-el-Abbar sont juridiques, médicaux ou grammaticaux. Dans un hidex de livres défendus, contenu dans notre ms. 525 (suppl. ar.)', on ne signale comme dangereux que certains passages d'un de ses écrits de droit canon ; Mohammed-ben-Ali de Xativa ne lui attribue de môme qu*un écrit, et cet écrit est un livre de droit'.
Ce n'est pas qu*lbn-Ro$chd n'ait joui d'une grande réputation parmi ses contemporains. Ibn-el-Abbar fait de lui les plus pompeux éloges, et après avoir raconté les légendes auxquelles donna lieu son profond savoir, il ajoute que la réalité surpassait encore tous ces récits. Ibn-Saïd l'appelle l'imam de la philosophie en son temps^, Ibn-Abi-Oceibia, dans la Vie d'ibn-Bâdja, le place au premier rang des disciples de ce grand maître. Le kadhi Abou-Merwan al-BadJi, cité par ce biographe, lui accorde les plus rares qualités. Plusieurs témoignages cités par Kl-Ansâri le représentent comme un des hommes dont la
réputation avait atteii t bs confins de l'islamisme. L'his-, «
* Ibn-Khaldoun {Prolég. I, p. 244-45, édit. Quatremère) réfute tin passage de iail/^forigutfd'ibn-Roschd, qu'il donne, avec raison , comme faisant partie du Commentaire moyen sur la logique.
t Fol. 39 V.
Ane. fonds arabe, no816, fol. 184.
* Makkari, 1. 11, p. 195 (édit. Dozy); Gayangos, 1. 1•^ p. 108.
AVBRROès. 39
torien JafeP vante sa pénétration, son application con* stante à Tétude et l*uniyersalité de son savoir en jurisprudence, théologie, médecine, philosophie, logique, métaphysique et mathématiques. Enfin, dans une intéressante discussion sur la prééminence de TAtidalousie et de TAfrique, citée par Hakkari, Ibn-Roschd figure en un rang honorable parmi les grands hommes qiie le défenseur de l'Andalousie allègue pour soutenir la supériorité de ce pays*. Sa réputation pénétra jusqu'en Orient; Maimonide lut ses ouvrages en Egypte en 1190*. Nous avons ▼a Ibn-Hamaweih, à son arrivée dans le Magreb, n'avoir rien de plus pressé que de demander Ibn-Roschd\ Mais, aux époques de décadence, la réputation et l'influence sont choses fort distinctes. De tous les disciples d'Ihn- Roschd, dont les noms nous sont connus, Abou-Mohammed ben-Haut- Allah, Aboulhasan Sahlben-Mâlek, Abourrabf beo-Sàlem, Abou-Bekr ben-Djahwar, Aboulcasem ben-Attailesan,Bondoud* ou Ibn-Bondoud*, il n'en est pas un qui soit^arrlvé à quelque célébrité ; ses théories
* A Tannée 595. Us. Bibl. imp. anc. fonds, n® 644, f. 141 ; suppl. ar., n^ 723, fol. non cotés.
* Makkari.t.li, p.l30(édit.Dozy,etc.);GayaDgos,t. l«',p.37. ' Abdallatif qui visita TËgypte en 1197, et qui nous raconte
toutes les disputes qu*il eut avec les docteurs égyptiens sur les philosophes en vogue à cette époque, ne prononce pas le nom d'ibn- Roschd. (De Sacy, /{eto^ionde/'J^^/i/pte, parÂbdailatif,p.466.}
* Voir l'appendice iv.
* Ce nom me paraît juif; comparez Bongudas, Bongoa,
* Voir Ibn-el-Abbar (appendice i); Abd-el-Wabid, p. 174 (édil. Dozy).
n'eurent aucun continuateur, et ses travaux mêmes ne trouvèrent après sa mort que de rares lecteurs. On ne voit pas que rincrédule et panthéiste Ibn-Sabln* (né en 4217) ait rien emprunté directement à Ibn-Roschd. En traitant exactement les mêmes questions que lui, il ne le cite jamais.
On a peu de détails sur renseignement d'IbnRoschd. La forme de plusieurs de ses écrits suffirait pour prouver qu'ils ont servi à une exposition orale. Ibn^el-Abbar, d*ailleurs, nous apprend expressément qu'il donnait des cours, ou plutôt dés séances libres^, selon Fusage des musulmans. Ces séances se tenaient sans doute dans une mosquée de son choix. Son grand-père avait été jusqu*à ses dernières années un professeur fort autorisé ^
Léon TAfricain raconte que le célèbre Fakhr-eddln Ibn-al-Khatib Razi ayant entendu parler au Caire de la réputation dlbn-Roschd, nolisa un navire à Alexandrie pour aller le voir en Espagne , mais qu'ayant appris Ifô disgrâces que son hétérodoxie lui avait attirées, il renonça à ce voyage. Lui-môme, en effet, avait éprouvé de sem-. blables désagréments à Bagdad pour ses opinions philosophiques. Mais la biographie dIbn-al-Khatib, dans Léon, est remplie de si grossières contradictions, que ce récit ne mérite aucune créance. Quelques lignes plus bas, Léon le fait mourir cent soixante-quatorze ans après Averroès !
1 Amari, dans le Joum. dsiat. février-mars 1853,
9 Voir l'appendice i.
• Dozy, Recherches (2« édition), p. 359-360.
ÀVERROèS. il
Quoi qu'il en soit, Falihr-edcUn parait avoir été un disciple de celte libre philosophie qui fut plus tard caractérisée chez les Latins du nom d'averroïsme. Il commenta Aristoteet Avicenne; après sa mort, on trouva chez lui des vers où il chantait Téternité du monde et Tanéantissement de Tindividu. Le peuple, l'ayant appris, déterra ses cendres et les profana S
Il ne faut donc pas chercher d'averroïsme proprement dit chez les musulman^ ', d*une part, parce qulbn-Roschd n*ayait pas à leurs yeux la même originalité qu'aux yeux des scolastiques, qui le voyaient isolé de ses antécédents ; de l'autre, parce que les études philosophiques tombèrent après loi dans un complet discrédit*. La vraie postérité
1 Léo Afr. apud Fabr. Bibl, gr. t. XIII, p. 289 et suiv.
• Nous ne savons si les écrits d'Ibn-Roschd furent mêlés aax disputes qui eurent lieu, aux premiers temps de la domination turque, sur le Tehafot de Gazzali (Hadji-Rhalfa, II, 474 et sniv. édit. Fluegel). Paul Jove prétend que Bajazet était attaché aux opinions d*Averroès : Peripatetici Averrois opinionUms obUctabatur {Elogia virorum bellica virt, Ulustr. 1. lY, p. 344). Il aura cru sans doute a priori que le philosophe arabe jouissait chez ses coreligionnaires d'une réputation égale à celle qu'il avait en Italie.
' Ibn-Batouta, qui parcourut le monde musulman dans la première moitié du xiv* siècle, et qui énumère avec un soin extrênjp tous les professeurs qu'il a entendus et les cours qu'il a suivis, ne dit pas un mot de philosophie. La métaphysique dont il est question, au 1. 1, p. 91 (édit Defrémery et Sanguinetti) nest plus la vieille métaphysique péripatéticienne; elle eçt du moins désignée par un nom nouveau,
iS AVERROfes.
d*Ibn-Hoschd et la conimuaiioD immédiate de la philosophie arabe se retrouvera ches les juifs, dans Técole de Moïse Maimonide. Or, cette doctrine de Haimonide est jugée fbrt séfèrement par les musulmans. L'orthodoxe Makriz^ dit que Moïse Maimonide fit de ses coreligionnaires de vrais athées, An moattU, et qd*il n*y a pas de secte qui s*écarte davantage des religions divines établies parle ministère des prophètes *. Afoulli/est le participe du verbe attala^ qui signifie dépouiller une femme de son eolliery faire le nide. Le moattil est celui qui enlève à Dieu ses attributs, qui (ait le vide en Dieu, le déclare inaccessible à rintelligence et étranger au gouvernement de Tunivers'. C'est la nuance par laquelle lé péripaté^ lisme confine au panthéisme; et telle est, en effet, la doctrine à laquelle s*est attaché plus tard le nom d'Averroès.
Le nombre des fables accumulées sur les personnages historiques est presque toujours en raison de leur célébrité. Tout homme dont le nom devient, à tort ou à bon droit, Fétiquetle d*un système cesse de s'appartenir» et sa biographie indique bien plus les fortunes diverses du système avec lequel on l'a identifié que sa propre indivl-
1 De Sacy, ChreêUmathie arabe^ 1. 1» p. 299-800. W6id.p. 835, ett. iUp.M.
AVCRROÈS. i3
daalité. Âyerroës a payé la detle de sa renommée; peu de biographies se sont grossies d'autant de fables que la sienne. Ces fables peuvent se ranger en trois classes. Les oncs proviennent des biographes arabes; les autres sont d*origine chrétiertne, et ont été inventées pour soutenir le rôle d*incrëdulité que le moyen Âge fit jouer à Averroës ; qoelques récits enfin paraissent devoir être attribués à la grande célébrité dont Averroés jouitdaos le nord de l'Italie à la renaissance, et à ce génie inventif qui a toujours rendu les écoles si fécondes en anecdotes sur les maîtres fameux.
La plupart des traits rapportés par Ibn-Abi-Oceibia, El-Ans&ri et Léon l'Africain ont pour but de relever les vertus d'ibn-Roschd , sa patience, sa facilité à pardonner les injures, sa générosité, surtout envers les gens de lettres. Rien dans ces cont^ inoiTensifs ne ressemble à la légende do moyen âge chrétien, et on ne se douterait guère que le respectable kadhi qu'on y voit présenté comme un modèle de perfection est destiné à devenir le précurseur de Tantechrist, l'impie systématique, frappant d'un même mépris les trois religions c.onnues, blasphémant l'eucharistie, et s'écrlaot : Que mon ftme meure de la mort des philosophes I Noos aurons à faire la critique de ces derniers récits et à en démêler l'origine, quand nous examinerons le rôle d'Averroès comme représentant de l'incrèdalité religieuse aa XIII* siècle.
De tontes les fables produites par la réputation philosophique et médicale d'Averroès, la plus absurde, sans doute, est celle qui a pris naissance de son affectation à contredise Avicenne. Déjà cette tendance avait été remarquée
44 AVERR0È8.
pnr Ro;rcr Bacon \ Benvenuto dlmola a consacré la mémo tradition'; il prétend que ce fat par opposition contre Avicenne, lequel soutenait qu^on doit respecter la religion où Ton est né, qu*Averroés imagina sa doctrine du mépris des religions établies. Syniphorien Cliampier assure*, cl on a souvent répété après lui, qu'Averrocs s'abstient de citer son rival. Ilien n'c^t plus faux assurément. ibn-Sinii est souvent combattu dans le grand commentaire, et surtout dans la Destruction de la destruction. Mais, en médecine, Averroès est si loin de lui être systématiquement hostile, qu*un de ses principaux oiivrages médicaux est un commentaire sur le poëme didactique d*Ibn-Sina, aoquel il accorde les plus pompeux éloges. L'imagination toutefois ne s'arrêta pas en si beau chemin : on raconta qu'Avicenne élant venu à Cordoue du temps d' Averroès (anachronisme d'un siècle et demi], ce dernier, pour satisfaire sa haine, lui avait fait souffrir les plus affreux supplices, et l'avait fait expirer sur la roue ^. Évidemment nous avons ici le reflet des haines féroc^îs des savants de la renaissance. Cette époque ne pouvait concevoir deux chefs d'école sans les supposer ennemis. On contait mille traits
de la haine d'Aristote et Platon, de Bartholc et Baldus;
* 0pu8 Majus, p. 13 fédit. Jehb).
* Xdinf. cant. IV» v. 143 (ms. Bibl. imp. n^ 4146» suppl.fr. f. 25.
» De Claris medicis, apud Gesncri Bibl, f. 100. — Bayle, ard. Averrois, noie A.
* Vossius, DcPhilos.8CCtis,csi\}. xiv. p. 113. - Brucker, Hist. crit.phil. t. III, p. 108.
on crut volontiers qu*Âverroès avait traité son rival comme soi-même on Taurait traité.
Il fat généralement admis, parmi les médecins de la renaissance, qu'A verroés nes'occapa point de pratique médicale', bien qu'on reconnût qu'il eût été médecin du roi Memaroîin, et qu'on lui attribuât une découverte importante, à savoir que la saignée peut être pratiquée sans danger sur les enfants'. Freind a montré que cetfe opinion venait d'une méprise sur un passage où Averroës attribue cette expérience à Avenzoar*. C'est également d'un contre-sens sur un passage du ColUget, que vint l'opinion bizarre et souvent répétée, qu'Averroès avait coutume de ne prescrire aucun remède à ses malades \ Mais la plus ridicule, assurément, 'de toutes les méprises doDtAverroès a été l'objet, est celle qu'on lit dans le Patiniana : t Averroës fut tué d'une roue de charrette, qui l'écrasa par malheur dans la rue'; » et dans Duverdier, dté par Bayle : c Averroës fut rompu par une roue qu'on
s Cf. BfDcker, t. III, p. 99.
t Etienne Pasquier (Lettres, t. II, 1. xix, p. 548) : € Combien de siècles avons-nous exercé la médecine, estimants qu'il ne falloit saigner un enfant jusques à ce qu'il eust atteint l'aage de quatorze ans, et que la saignée leur estoit auparavant ce temps non un remède, ains la mort I Hérésie en laquelle nous serions encore aujourd'huy sans Averroës Arabe, qui premier se hasarda d'en faire l'espreuve sur un sien fils, aagé de six à sept ans, qu'il guérit d'une pleurésie.»
* Hisi. medic. pars^ll*, p. 256.
* Bayle, note D. — Brucker, t. III, p. 108. » P. 97 (édit. 1701).
*• AVftniioàs.
lui mit gur ^egtomac^ » Celte fable fieflt ou d'une confusion avec une autre ftible, celle des tourments qu'il fit souffrir à Avicenne, ou d'une allusion à l'obligation où étalent les juifs (on sait qu'Averi-oès passa quelquefois pour israéliie) de porter une roue en étoffe Jaune sur leurs habits.
8 VI
U faut dOQc se résigner à savoir peu de chose sut le caractère individuel d'Ibn-Roschd. Presque tout ce qu'on dit de lui appartient k la légende, et témoigne beaucoup moins ce qu'il fut que l'opinion qu'on s'était formée à fioo sujet. La masse de ses ouvrages noua prouyemit que sa o»pacilé de travail dut être énorme, même quand nous ne saurions pas par Ibn-el-Abbar qu'il employa pour ta rédacUon de ses livre» dU mille feuilles de papier, et quand nous ne verrions qu'une exagération dans cette assertion du môme auteur, qu'il ne passa, depuis sa première jeunesse, que deux nuits sans étudier: celle de son mariage et celle de la mort de son père". On ne peut pas dire qu'Ibn-Roschd sorte par ses études du type commun des savants musulmans. Il sait ce que les autres savent : la médecine, c'est-àdire Galien; la philosophie, c'es|à.dire Arislole; l'afitro- Bomie, c'eslrà-dire l'Almagesle. Mais il y ajoute un'degré de
» Je n'ai pu retrouver cette eitatioa dans la BibHothèque de Duverdier.
' Voir les appendices i et iv.
AVBRROÈS it
critique rare dans rislamisme, et, parmi sea observations, il en est qui dépassent de beaucoup rhorisondesonépo* que^ Comme tout bon musuln-an, iijointà ses études profanes la jurisprudence (il savait par coeur le Mouatia^) el comme tout Arabe distingué, la poésie. La poésie n'était plus h cette époque, chez les Arabes, qu'une ingénieuse combinaison de syllabes : on ne doit donc pas être surpris de la voir cultivée par des esprits aussi peu lyriques qu'Ibn-Sina et Ibn-Roschd. Léon rAfricain nous apprend qu*IbD-Roschd avait composé plusieurs pièces de poésie morales et galantes, qu'il brûla dans sa vieillesse*. Léon nous en a conservé un fragment qui pourrait en effet faire supposer qu'à quelques égards la sagesse ne fut chez Ibn-Rosclid que le fruit des années. Ibn-el-Abbar prétend qu'il savait par cœur les divans de Molénabbi et de Habib et qu'il lee citait souvent dans ses leçons \ La paraphrase de la Poétique d'Arislole atteste, en effet, chez son auteur une grande connaissance de la littérature arabe, surtout de la poésie anté-islaroique. Les citations d*Anlara,d'Imroulkaïs, d*Ascha, d'Abou-Témam, de Nabéga, de Moténabbi, du Kitàl^el-Agàni (recueil des anciennes chansons arabes), s'y retrouvent à chaque
I Voir, par exemple, une bien remarquable observation critique sur rastronomie de Plolémée, qui reiifermait le germe d'un immense progrés. {In Melaph. 1. im, ç. 8. Qpp. l. VUl. fol. 154 vo.)
* Ibn-el-Abbar (append. i).
' Apud Fabricium, Bibl. gr. t. XIII, p. 287.
« AK>end. i. Cf. Uunk, Mélanges^ p. 419, note.
48 AVEBROÈS.
page*. Cette paraphrase accuse, d*UD autre côté, Tignorance la plus complète de la littérature grecque, et on devait s*y attendre. Les Arabes n*ODt connu de la Grèce que les philosophes et les auteurs scientifiques. Pas un seul des écrivains vraiment caractéristiques du génie grec n*est venu jusqu*à eux, et sans doute ils eussent été bien incapables d'apprécier des beautés aussi différentes de celles qu4ls recherchent. La logique, Tastronomie, les mathématiques, et jusqu'à un certain point la médecine, sont de tous les pays. VOrganon d'Aristote a été accepté par les races les plus diverses comme le code de l'entendement. Au contraire, Homère, Pindare, Sophocle, Platon même, auraient semblé fort insipides aux peuples de race sémitique, à peu près comme la Bible paraît aux Chinois un livre d'une souveraine immoralité. Quoi qu'il en soit, les bévues d'Ibn-Roschd, en fait de littérature grecque, sont vraiment de nature à faire sourire. S'imaginant, par exemple, que la tragédie n'est autre chose que l'art de louer, et la comédie l'art de blâmer*, il prétend trouver des tragédies et des comédies dans les panégyriques et les satires des Arabes, et môme dans' le Coran ' !
ft Ainsi à la page 54 (édit. 1481], il cite les vers que le poète Ascha chante à la foire d'Ocadh, en l'honneur de son hôte Mohaliak (Voy. Caussin de Perceval, Essai sur Vhist. des Arabes atant l'Islam, t. II, p. 400.)
* Cette singulière théorie se trouve reproduite littéralement d*après Âverroès, dans le prologue du commentaire de Benvenuto d'Imola sur la Divine Comédie.
* L'élégie n*est pas moins curieusement définie : « Species
AVERROÈS. i9
L*extréme légèreté avec laquelle tes critiques et les historiens ont parlé de la philosophie arabe peut seule expliquer une erreur grossière qui, depuis d*Herbelot, a été souvent répétée. «Averroès, dit d*Herbelots est le premier qui ait traduit Aristote de grec en arabe, avant que les juifs en eussent fait leur version ; et nous n'avons eu longtemps d*autre texte d* Aristote que celui de la version latine qui fut faite sur la version arabique de ce grand philosophe, qui y a ajouté ensuite de fort amples commentaires , dont saint Thomas et les autres scolastiques se sont servis, avant que les originaux grecs d*Aristote et de ses commentateurs nous eussent été connus. > D*Herbelot pouvait ne pas connaître Thistoire des versiops latines d^Aristote, qui n*a été soigneusement étudiée que depuis quelques années ; mais en qualité d'orientaliste, il n'aurait pas dû ignorer : A* qu'Aristote avait été traduit ea araifijyHasjièclfiâLavapt ^ 2^ que les traduC"
tions d'auteurs grecs en arabe ont été faites presque toutes par des Syriens: 3» que peut-être aucun^jayan t , mpsuîman, et que certainement aucun arabe d'Espagne, n'a su le grec. Quoi qu'il en soit, cette opinion erronée paraît avoir régné assez généralement dès les premiers temps do
> vero poetri® qnse elegia nominatur non est nisi incitatio ad » actus cohituales, quos amoris nominc obtegunt et décorant. » Ideoque oporlel ut a talibus carminibus abstrahantur filii. * instmantnr et exerceantur in carniinibus quœ ad actus forti- » tudtnis et largitatis incitent. »
^ Bibl. Orient, au mot Roschd.
60 AVBRROBS.
la renaissance. AugnstinNiphus^ , Patrizzi*. Marc Oddo, dans la préface de Tédition des Juntes' , de 4552, Jean- Baptisle Bruyerin\ Sigonio*, Tomasini', Gassendi \ Longuerue', Moréri*, et en général toat le xvi* et le XVII* siècle, ont considéré Arerroës comme ayant introduit Aristote chez les Latins. D*Herbelot, reproduisant cette méprise, et y ajoutant un nouveau degré de précision,aété copié par Gasiri^*,Buhle", Harles**, deRossi^', Hiddcldorpf '% Tennemann^*, de Oérando*', Amable Jourdain", A. de Humboldt", etc. La même faute a été commise dans le catalogue des manuscrits hébreux de la
t M lihrum de StU>st. Orbis (Venise, 1506), f. 2.^/n Phyu Àwmltationei 4ri$to(elis(Veûiie, 1549) praf»
• DisGuss. Peripai. 1. Xll, p. 106 (Venise, 1571).
• Préf. du Colliget, p. 81 (éJil. 1553) 6 0pp. 1. 11. p. 706 (Milan, 1732).
• Gymn. P(^tav. p. 4 (Utini, 1654).
f Exercit. parad, aân. Aristoi. (0pp. 1. 111, p. 1102.)
• Longueruana, p. 68-69.
• Dict, criL art. Averroès.
" Bibl. arab, hisp. 1. 1", p. 185.
*^ Aristoi. Opp, Prolegg. édit. Biponl. p. 323, 346. " Ap. Fihr. Bibl, gr. t. III, p. 306. note. " Dizionario degli autori arabi, p. 157. '« De InsUt. Hit, in Hisp. p. 67-68.
^* Dans TEncycl. d'Ersch et Gruber. art. Averroès. »• Hist. comp, des syst. de phiL t. IV, p. 247 ^édit. 1822).— M.de Gérando veutqu'Averroôs ait fait sa traduction du syriaque . " Biographie univ., arl. Averroès»
^* HisL de la géojr. du nouveau conlinenL 1. 1»% p. 97,
AYKIIROèS« 51
Bibliothèque impériale f; elle est stéréotypée pour longtemps dans tous les Conversntions-Lexicon. Telle est, en histoire littéraire, la ténacité de Terreur.
Ibn-Roscbd n*a donc lu Aristote que dans les anciennes versions faites du syriaque par Honein Ibn-lsbak. Ishak ben-Honein, lahja ben-Adi, AbouBaschar Mata, etc. Il sait
mettre à profit tous les moyens exépfétiques qu'jl po^^èflp; il compare les différentes versions arabes', il discute la valeur des leçons, il fait même parfois des observations critiques qui sembleraient supposer la connaissance de la langue grecque*. Mais ses bévues suffiraient pour prouver que le texte est toujours resté fermé pour lui. Un de ses ennemis les plus acharnés, Louis Vives*, les acurieusèment relevées. Il confond Protagoras avec Pylhagore, Cratyleavec Démocrite; Heraclite devient une secte philosophique, celle des Herculéens! Le premier philosophe de la secte des Herculéens a été Socrate, comme Anaxagore est le chef de Técole italique' ! Ces erreurs accuseraient, en effet, la plus grossière igno-
Dottt. — La même faute s*est glissée dans le Dicl. des se. philos. t. III. p. 614-615. Quelques pages plus haut, elle avait été savamment relevée par M. Munk (Ibid, p. 160).
1 Caial. Codd. mss. Bibl.Regiœ, t. l^, p. 10, 80.
s Mélaph, XII, p. 333. — De anima, 111, f. 175.
' In Frtiedicafn. t S3. — * De anima, 1. 1, f. 114 v<»; 1. II. f. 127, 130, 159; 1. 111. f. 160 v». 195. — Phys. I, L f. 17; l. H, f. 34; 1. IV, f. 61. — Expos, média in Phys. f. 200, 208. ~ Désir» Destr, fol. 217 v».
* De causis $orrupt. art. 1. V. 0pp. t. !•', p. 141 (B4le, 1555).
* Mêiaph. I, f. 22. Une méprise toute semblable a été commise
62 <àVEBROÈS.
raoce, si Tonne songeaitqa*ellessontpour1a plupart le fait des traductions qu'Ibn-Roschd avait entre les mains, et que les Arabes d'ailleurs ont manqué des notions les plus élémentaires sur TensembleetThistoire delà littérature grecque*.
Quant à la barbarie du langage d*Averroès, peut-on s*en étonner quand on songe que les éditions imprimées de ses œuvres n'offrent qu'une traduction latine d*une traduction hébraïque d'un commentaire fait sur une traduction arabe d'une traduction syriaque d'un texte grec; quand on songe surtout au génie si différent des langues sémitiques et de la langue grecque, et à l'extrême subtilité du texte qu*il s'agissait d'éclaircir? Comment la pensée originale ne se serait-elle pas évaporée dans ces transfusions répétées? Si tous les secours de la philologie moderne, si toute la pénétration des meilleurs esprits ne suffisent pas pour lever les voiles qui enveloppent pour nous la pensée d'Aristote, comment Ibn- Roschd, qui n'avait entre les mains que des versions souvent inintelligibles, aurait-il été plus heureux ? L'on
par l'auteur de U traduction arabe du dialogue de Gébès. Gébès, transporté d'admiration, s'écrie par moments: &>*H/9flexÀcc; I Le traducteur a cru que là c'était le nom de l'interlocuteur, et il a ajouté à la fin de l'ouvrage : Explicit expositio HetcuXis Socratici ad Cebetem Platonicum, etc.
^ Il est remarquable pourtant qu'lbn-Roschd possède, sur l'époque où vécut Âristote, des notions assez justes. Il sait qu'Anstote a écrit 1500 ans avant lui. Voy. Steinscbneider, CataL Codd. hebr. Àcad.Lugd. Bat. p. 65, et ci-dessous, p. 55.
est presque tenté de lui savoir gré de n*avoir pas fait plus de contre-sens, et de dire avec Isaac Vossius : Si grœce nescitiSj féliciter adeo mentem Aristoielis perfpexit, quid non facturus, si linguam scisset grmcam*? Après Aristote, les commentateurs grecs, Alexandre d*Aphrodisias, Themislius, Nicolas de Damas sont ceux dont les noms reviennent le plus souvent sous la plume d'Ibn-Roschd^. Parmi les Arabes, Ibn-Sina et Ibn-Bâdja sont les plus fréquemment cités. Les opinions d*Ibn-Sina et d'Alexandre ne sont d*ordlnalre alléguées que pour être combattues, et quelquefois avec une évidente partiiilité*. Ibn-Bàdja, au contraire, est toujours traité avec un profond respect, et si Ibn-Roschd se permet parfois de ne pas partager son opinion, ce n'est qu*en protestant de son admiration pour le père de la philosophie arabeespagnoleV En général, la polémique occupe une trèsgrande place dans les écrits dlbn-Roschd, et y introduit un ton de vivacité qui intéresse. Quelquefois Tenthousiasme de la science et Tamour de la philosophie rélèvent jusqu'à un accent de moralité fort éloquent^ Ses corn-
« De philos, sectis, €. xviii, p. 90.
> C'est san^oute par une erreur du copiste ou du traducteur que le nom deCicéron se lit dans le commentaire sur le VIII® livre de la Physique (p. 177, édit. 1552), et celui de Sénôque dans la traduction de la Poétique par Hermann rÂllemand.
» Phys, VIII, f. 173. — MeleoT. 1. III, f. 55 v». — De gêner, et corr, 1. I, f 286 v*». — De anima, 1. III, f . 169, 176 et suiv.
* Phys. l.lV,f.74vo; VI, f. 122, l3S.—Z>c anima, III, f. 176 v».
s Voy. surtout les Prologues du Commentaire sur la Physique çt de la Destruction de la Destniction,
54 AVBRROÈS.
meotaires sont prolixes, mais sans sécheresse ; la person* nalité de Fauteur se montre dans les digressions et les réflexions qu*ilsait amener aux endroits importants. Ajoutons, cependant, que ces commentaires ne peuvent avoir pour nous qu'un intérêt historique, et qu'on perdrait sa peine, siTon cherchaitàen tirer quelque lumière pour l'in* lérprétation d'Aristote. Autant vaudrait, pour mieux com-r prendre Racine, le lire dans une traduction turque ou chinoise,et, pour sentir les beautés de la littérature hébraïquo, s'adresser à Nicolas de Lyre ou à Cornélius a Lapide.
§vn
L*admiratîon superstitieuse d'Avçrroë^ pour Aristote a été souvent remarquée. Pétrarque s'en est égayé*; Gassendi i*a rapprochée du culte de Lucrèce pour Épicure*; Malebranche s'en est fait une arme dans sa lutte contre l'arislotélisme*. « L*auteur de ce lirre, dit. Ibn-Roschd, dans la Préface de la Physique, est Aristote, fils de Nicomaque, le plus sage des Grecs, qui a fondé et achevé la logique, la physique et la métaphysique. Je dis qu*il les a fondées, parce que tous les ouvrages qui ont été écrits avant lui sur ces sciences ne valent pas la peine qu'on en
* Desui ip8iu8 etmuU, ignor, 0pp. t. Il, p* 1052.
* 0pp. t. !•', p. 396 (Liber Proœmialis univ. philos.), et t. 111. pAl92{Exêrcit. parcui, adt>. Àrist.).
* Recherche de la Vérité, 1. Il, part. II, chap. vii.
▲VBRROàS. 65
parle, et ont été éclipsés par ses propres écrits. Je dis qu*il les a achevées, parce qu'aucun de ceux qui Ton! suivi jusqu'à notre temps, c'est-à-diro pendant prés de quinze cents ans, n'a pu rien ajouter à ses écrits, ni y trouver une erreur de quelque importance. Or, que tout cela se trouve réuni dans un seul homme, c'est chose étrange et miraculeuse. L'éira ainsi privilégié mérite d'être appelé divin plutAt qu'humain, et voil^ pourquoi les anciens l'appelaient divin^.i^ — « Nous adressons des louanges sans fin, dit-il ailleurs*, à celui qui a prédestiné cet homme (Aristote) à la perfection, et qui l'a plaeé au plus haut degré de l'excelience humaine où aucun homme dans aucuq siècle ait pu pftrvenir ; c*est à lui que Dieu a fait allusion, en disant (dans le Coran) : Cette supériorité^ Dieu f accorde à qui il veut, » — « La doctrine d* Aristote, dit-il encore*, est la souveraine vérité; car son intelligence a été la limite de l'intelligence humaine, de sorte qu'on peut dire de lui à bon droit qu'il nous a été donné \w la Providence pour nous apprendre ce qu'il est possible de savoir. » — « Aristote est le principe de toute philosophie; on ne peut 'différer que dans l'interprétation de sps paroles et dans les consé* quenees à en tirer^ » — € Cet homme a été la règle de la
I M. Ritter # observé avec raison que ee passage est fort différent dans les deux versions latines du commentaire de la Physique. ' De gêner, animal. 1. 1.
• Deetr. Destr. 1.1, dissert. m.
* Epiti. de conn. intell. abstracti cum homine, init. (U X, édit. 1560).
nature et comme un modèle où elle a cherché à exprimer le type de la dernière perfection*. » Tout cela équivaut à peu près aux paroles que lui prête Balzac, c qu*avant qu*Âristote fût né, la nature n*était pas entièrement achevée ; qu'elle a reçu en lui son dernier accomplissement et la perfection de son être ; qu'elle ne saurait plus passer outre ; que c'est l'extrémité de ses forces et la borne de l'intelligence humaine^. » Au fond, ces expressions n*ont rien de plus fort que celles que l'on trouve à chaque page dans les auteurs chrétiens, depuis le grand avènement d'Aristote, au xii* siècle. Une opinion très-répandue attribuait à sa philosophie une source surnaturelle; un démon (bon? mauvais 7} la lui avait révélée; Fantechrist seul en aura le secret *.
Peut-être même ces éloges exagérés ne doivent-ils pas être pris trop au sérieux. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Ibn-Roschd distingue parfois entre son opinion et celle du texte qu'il commente. Jamais, sans doute, il ne se permet d'exprimer dans son commentaire une pensée différente de celle de son maître ; mais, d'un autre côté, il prend soin de nous avertir qu'il n'accepte pas la responsabilité
* De anima, I. II!, f. 169 (1550). Cf. Meteor. l. HI, f. 55 ?• édit. 1560). Ce passage avait déjà été remarqué et cité par Albert, De anima, 1. III, tr. 2, cap. 3, 0pp. III, p. 135, par Roger Bacon {Opus Majus,^. 36), par Gilles de Rome [QuodL III, quœst. 13), par Patrizzi, Diseuse. Perip, 1. 1", f. 08 et 106 (Venet. 1571).
' Disc, à la suite du Socrate chrétien, p. 9S8 (Paris, 1661)
f Bayle, art. Aristote,
des doctrines qu*il expose. A la fin de son commenlaire moyen sur la Physique S il déclare quMl n*a eu d*autre intention que d'énoncer le sentiment des péripatéticiens, . sans dire sa propre opinion, et que, comme Gazzali, il a voulu seulement faire connaître les systèmes des philosophes, pour qu*on puisse les juger en toute connaissance de cause et les réfuter s'il y a lieu. A la fin de sa lettre sur Fanion de Tintellect séparé avec l'homme*, il décline également la responsabilité des doctrines qui y sont contenues. Peut-être n*était-ce là qu'une précaution pour philosopher plus librement à l'ombre d'aulrui. Il faut convenir au moins que ce tour esc très-fréquent chez les Arabes. Ibn-Tofaïl ' fait remarquer qu'Ibn-Sina renvoie sans cesse ceux qui veulent connaître sa véritable pensée à sa Philosophie orientale^ et qu'il dit souvent dans ses commentaires des choses qu'il ne croit pas. Gazzali, dans le MakoHd al'Falasifa, expose les systèmes des philosophes avec une assurance qui pourrait faire supposer qu'il énonce sa propre opinion, et pourtant il n'a d'autre but que de préparer la réfutation* qu'il veut faire de ces systèmes. Peut-être bien des contradictions de la philosophie antique s'expliquent-^Jles ainsi par la facilité avec laquelle on consentait à emprunter pour un moment le langage et les allures d'une école, sans s'y engager d'une manière absolue.
1 Passage inédit, cité par M. Munk (l. c, p. 165).
* 0pp. t. X, f. 360 (édit 1560).
' PML atUodidact. (édit. Pococke). p. 19.
58 ATBKIIOftS.
§ VIII
Averroès est arrivé h la célébrité diei les latins à ua double titre : coinme médecin et comme commeptiiteur . d*Ari8tQte; mais la gloire du commentateur a de beaucoup surpassé celle du médecin De quelque réputation qu*ail joui le CQlli§th il o*a jamais atteint Fautorité magistrale du Canon d*Avicenne. Des nombreux commentaires d*Ibn- Roschd sur Galien, aucun n*a été traduit ni en hébreu ni en latin. En niédecifie du reste, comme en philospbie, Ibn- Roschd est disciple d*Arislote. Il a écrit un ouvrage e^ professa pour le concilier avec Galien; quand Vaccord est impossible, Galien rst toujours sacriGé. C*est d*apràs la doctrine du philosophe qu'il envisage le cœur comme Torgane principal et la source de toutes les fonctions de la vie animale ^ Son système médical n'a du reste aycune originalité.
Comme astronome et comme jurisconfSulte, Ibn-Boschd ne présente non plus aucune physionomie bien carac^ térisée*. C*est par son Grand commentaire qu'il est arrivé à constituer un des pâles de Taulorité philosophique : la nature interprétée par Avifto^e. — Aristou interprété par Averroès.
1 Cf. Sprengel, Eisî, de ta médee. \. II, p. 881. — Freind, Hist. medic. p. 255 et suiv.
* Voir cependant un beau passage eité par M. Munk, Mélan-ges, p. 430, note.
▲ VBEROÈS. 59
Ibo*Ro8chd a composé sur Aristote trois sortes de cornmenlaires^ : le grand commentaire, le commentaire moyen, les analyses ou paraphases*.
La forme du grand commentaire appartient en propre à Ibn-Roschd. Les philosophes qui Tavaient précédé, Avicenneel Alfarabi, n*avaie.il employé d'autre commenlaire que la paraphrase, dans le genre de celle d* Albert le Grand. On fondait le texte aristotélique dans une exposition suivie, où le tcKto et la glose restaient indistincts. La méthode d*lbn>Roschd dançle Grand Commentaire est toute différente. H prend l'un après Tautre chaque paragraphe du philosophe qu'il cite in extenso, et l'explique membre par membre, en distinguant le texte par le mot iàlu (il dit), équivalant aux guillemets. Les discussions théoriques sont introduites sous forme de digressions ; chaquelivreestdiviséen sommes, subdivisées elles-mêmes en ekapUres et en textes^. Ibn-Roschd a évidemment emprunté aux commentateurs du Coran ce système d'exposition littérale, où ce qui appartient à Tauteur est soi-
' L'habitude de eemposer trois commentaires sur ua même ouvrage Hst fréquente ehei les Arabes. Vqy. Reinaud, Introd. aux Séances de Hariri, p. 61.
• Abd-el-Wahid-el-Marrékoschi nous apprend que les analyses réunies formaient un volume d'environ 150 pages, tandis que les grands commeuuires formaient en tout quatre volumes (p. 175, édit. Dozy). '
' Os divisions furent adoptées universellement dans les écoles péripatéticiennes de l'Italie. Cf. Patrixsi, Discuss, Perip, 1. 1«', f. 96.
gDeusementdistiogaé de ce qui appartient au glossateur ^ Dans le commentaire moyen, le texte de chaque paragraphe est cité seulement par ses premiers mots, puis le reste est expliqué, sans distinction de ce qui est d*Ibn- Roschd ou de ce qui est d*Aristote.
Dans la paraphrase ou analyse, Ibn-Roschd parle toujours en son propre nom. Il expose la doctrine du philosophe, ajoutant, retranchant, allant chercher dans les autres traités ce qui complète la pensée, introduisant un ordre et une méthode de son choix. Les paraphrases sont ainsi de véritables traités sous le même titre que ceux d*Aristote. C*est surtout par les titres qu*Arislote a régné sur Tesprit humain : les étiquettes de ses livres sont restées, pendant près de deux mille ans, les divisions delà science elle-même.
Il est certain qu'Ibn-Roschd ne composa ses grands commentaires qu*après les autres'. A la fin de son grand commentaire sur la physique, achevé en \ \ 86, on lit dans
1 Les commentaires de cette forme, les vrais commentaires, s'appellent scharh ou tefsir en arabe. Les commentaires moyens s'appellent telkhis. Les paraphrases ou abrégés sont désignées du nom de djewdmi, correspondant à summa ou o-ûyo<^cc. Les deux dernières expressions sont un peu confondues dans Abdel-Wahid (l. c.)
' Hunk, Mélanges ^ p. 431. C'était une opinion généralement répandue à la renaissance qu'il composa ses paraphrases dans la jeunesse, ses commenUires moyens dans Tâge mûr et ses grands commentaires dans la vieillesse. Cf. Nipbus, In Phys. Atiscult. proœm. Venise, 1549, et la préface de l'édition des Juntes de 1552 (f. 2 v»),
▲verroès. 61
les traductions hébraïques : « J'en ai fait un autre plus court dans ma jeunesse ^» Souvent dans ses commentaires moyens, il promet d'en écrire de plus développés. Enfin plusieurs des ouvrages d'Ibn-Roschd ont des souscriptions que les traducteurs hébreux ont conservées, et qui offrent le moyen de déterminer jusqu'à un certain point la série de ses travaux^.
Avant 4 4 62 : Le Colliget *.
4 4 69 : Paraphrase sur les livres des Parties et de la Génération des animaux. (Séville.]
4470 : Commentaire moyen sur la Physique et sur les Analytiques Postérieurs. (Séville.)
4474 : Commentaire sur le De CœloetMundo. (Séville.)
4474 : Paraphrase sur la Rhétorique et la Poétique; commentaire moyen sur la Métaphysique. (Cordoue.)
4476 : Commentaire moyen sur l'Éthique à Nicomaque.
4478 : Quelques-unes des parties du De Subsiantia Orbis. (Maroc.) '^^
4 4 79 : Voies pour la démonstration des dogmes religieux. (Séville.)
4486 : Grand commentaire sur la Physique.
4493 : Commentaire sur le De febribus de Galien.
4 4 95 : Questions sur la logique (écrites pendant sa disgrâce).
* Pasini, Codd. mss. regii Taurin. Athenœi, pars I*, p, 52.
* Bartolocci, Wolf, Pasini ont commis sur ces dates de trèsgraves erreurs, par suite d'une conversion erronée des années de l'hégire en années de l'ère vulgaire.
* Voir Munk, Mélanges, p. 429-430, note.
68 AVBimoàs.
Noos poBsédohi les trois espèces de commentaires^ soit en arabe^ soit en hébreu, soit en latin» sur les Seconds Analytiques, la Physique^ les traités du Ciel, de TAme, et la Métaphysîqne. Sur les autœs livres d'Aristote, nous n*ayons que les commentaires moyens ou les paraphrases^ ou les deux à la fois. Les seuls ouvrages d'Aristote sur les^ quels il ne reste aucun commentants d*lbn«Roschcl sont les dix livres de V Histoire des Animant ^ et la PoliUque*i Le commentaire sur THistoire des Animaux a certainement existé. Ibn-Abi-Oceibia, Abd el-Wahid et la liste arabe des ouvrages d*Ibn-Roschd qui se trouve dans le manuscrit 879 de TEscurial, le mentionnent expressément*. Quant à la Politique» Ibil-Roschd nous apprend lui-même dans Tépilogue de son commentaire moyen sur rÉthique» que la traduction arabe de cet ouvrage d*Aristote n'était pas encore connue en Espagne*. Au commencement de son commentaire sur la République de Platon/il dit expressément qu'il n*a entrepris l'explication de cet ouvrage que parce que les livres d'Aristote sur le même sujet n'étaient pas parvenus jusqu'à lui .
< Sur une prétebdue -version hébraïque du commentaire^ de Vltistoire des anitnaux, voir Steinschtieider, Caiat. Codd. hebr.Àcad. Lugd. Bai, p. 69, note.
'Nous n'&vons rien sur les^ Grandes Morales et les Morales à Eudèmê, Les Arabes réunissent d'ordinaire les Grandes Morales aux Morales à Nicotnaque, qu'ils composent ainsi de douce livres (Cf. Wenrich, op. cit. p. 1B6).
• Voy. ci-dessus, p. 21.
* 0pp. t. IIIJ. 3n vo,318 ro (édit. 1660).
AVERROfcS. 63
On a pa croire, à l'inspection des éditions latines d'Averroès, qu*îl ne connaissait pas les livres XT, XIII • et XIY de la Métaphysique : on ne trouve en eiïet dans ces éditions aucun commentaire sur les trois livres précités ^ Mais M. Munk a fait observer quMl existe en hébrea un commentaire moyen sur ces trois livres*. M. £teinschneider a découvert de nouvelles traces des ' études d*Averro6s sur le texte entier de la Métaphysique, dont certaines parties avaient été jusqu*à lui fort négligées ».
Quelques autres commentaires ne nous sont connus que par des indications vagues ou inexactes. Labbe, Wolf, de Rossi* parlent d*un commentaire sur le De Musica; mais il est évident qu'ils ont été trompés par l'équivoque du mot qui, en hébreu, désigne la Poétique, et que le livre qu'ils ont en vue est la paraphrase de cet ouvrage, traduite par TodrosTodrosi. Bernard Navagero*, dans une letlre écrite aux Juntes, assure avoir vu à Constantinople le grand
* Ravaisson, Métaph. (TÀrist, t. I«^p.81.— Jourdain, Recherches sur les trad. lat. d'Aristote, p. 178. Le Xl« livre manque aussi dans Albert; le XI 11^ et le XI V« dans saint Thomas.
' Mélanges, p. 434-35. — Cf. Pasini, Codd. mes. regii Taurin, AthenœU I, p. 14-15.
* Calai, Codd. htbr. Àcad. Luyd. Bat p. 52, 57 58.
* Labbe, JVova iiïbL mes. (Paris, 1652, in-4o), p. 116, 306. — Wolf, BibL hebr. 1, p 20. — De Rossi, Codd. hebr. t. il, p. 9-10.
« Ëdit. Juut. 1552, t. i^"', f. 20 v». Proœm.
6i AVftnROÉs.
commentaire sur les deux livres des Plantes. Ibn-Roscbd n*ayant fait de grand commentaire que sur les livres qu*il avait déjà paraphrasés et exposés auparavant, il est difficile de croire qu*il eût donné tant de soins à ce livre sans qu*il en fût rien venu jusqu'à nous. C'est aussi par erreui que Fabricios attribue à Averroés des écrits sur les Phy ' siognomiqtiesî. En général le commentateur a distingua les livres authentiques et les livres apocryphes du philo^ sophe avec beaucoup de sûreté.
§IX
Outre ces commentaires, Ibn-Roschd a composé un grand nombre d'ouvrages, dont Ténumération complète offre de très-grandes difficultés. Les catalogues que nous en ont transmis les biographes arabes sont loin de coïncider entre eux et avec ce que nous avons entre les mains. Souvent un même titre désigne des traités différents; plus souvent un même traité est donné sous ides titres divers ; quelquefois enfin des traités sont formés par Tagglutination de plusieurs autres. Dans un manuscrit arabe de FEscurial (n"" 879] *, où se trouve une liste des ouvrages ribn-Sinai d*Alfarabi et d'Ibn-Roschd, figurent sous le
* Bibl gr. t. III, p. 252 (édit. Harles).
* Je dois la copie de ce document, si important pour le sujet qui m'occupe, à MM. José de Âlava et Tomis Muôoz, secrétairo de l'Académie historique de Madrid, qui ont mis à ms rendre service dans cette circonstance un empressement dont je leur suis profondément reconnaissant.
nom de ce dernier soixante -dix-buit oo?niges de philosophie, de. médecine, de jurisprudence et de théologie. Ibo-Abh-Ooeibia, de son côté, en énumère au moins cinquante. Ibn-ei'Abbar n'en nomme que quatre*. En recueillant ces diverses indications, en les comparant aux écrits que nous possédons, et en retranchant les doubles emplois, yoici la liste qu'on serait amené à dresser'.