‹ Averroès et l'averroïsmeChapitre 18 sur 35 · II« II», cap · texte numérisé non relu

II« II», cap

» De anima, cap. 7. Cf. Javary, Guilielmi Akemi psycKo-

logica doctrina, p. 42-46.

* Opus ter t. {Jowm. des sût. l84fi. p. 346, art. Cdtisin)*

AVEIIII0È8« S8f

pour contenir leurs sujets ^ Le xvi* siècle n*a eu aucune mauvaise pensée (|Ué le xiii* n*âlt eue avant lui*

§VI

Bien qu* Averroès joue dans les écrits d'Albert lé Grand un rôle plus caractérisé que dans ceux de Guillaume d*Aurergne, il n*y est point encore arrivé au rang principal qu*il doit occuper durant le second âge de la scolastique. Ayicènne est le grand mattre d*Aibert. La forme de son commentaire est celle d*Avicenne; Aviceone est cité à chaque page de ses écrits, tandis qu^Averroës ne Test qu*assez rarement, et parfois pour essuyer le reproche d^avoirosé contredire son maître*. Albert, toutefois, parait avoir eu entre les mains tous les commentaires d*A verrues que le moyen âge a connus, excepté ceux de la Poétique et peul-étre des Éthiques, qui furent traduits assez tard par Hermann. On peut croire que le commentaire sur la Métaphysique lui manquait également : en effet, on ne trouve que très-peu de citations d'Averroès dans se Métaphysique* Or» Albert a coutume de fondre dans son texte tout ce qu'il a entre les mains.

i Dum enlm se vident (Irftudari prftsentibus deleetationibtis, et alias non expectant, nuUo modo suaderi poterit eis quod allud sit honestatis persuasio quam imperatonim ddceptio. 0pp. t. I, p. 329.— <if. De anima, cap. 6.

* Averroes, cujus studium fuit seoipef oontradicere patribus suis. (Phys. 1. 11, tr. i, cap. 10.)

232 AVBREOts.

Il faut que la doctrine de Tunité de Tintellect eût déjà pris bien de Timportance et groupé autour d*elle un grand nombre de partisans S pour qu'Albert, non content de ravoir combattue à diverses reprises, se soit cru obligé d*y consacrer un traité spécial', que plus tard il inséra* presque textuellement dans sa Somme '. Il nous apprend lui-même que ce fut à Rome, et par Tordre du pape Alexandre IV (vers 4 255), qu*il le composa^. La distinction delà théologie et delà philosophie reconnues comme deux autorités contradictoires, distinction qui, à toutes les époques, a caractérisé Taverroisme, était déjà à Tordre du jour*, et Albert pour y condescendre s*oblige à résoudre le problème uniquement par syllogismes, en faisant abstraction de toute autorité révélée*. Trente arguments militent en faveur de ceux qui pensent que de toutes les âmes humaines il n*en reste qu'une seule après la mort. Avec un scrupule et une impartialité tout à fait dignes

^ Hic errer in tantum invaluit qaod plures habet defensores, el periculosus est nimis. (0pp. t. XVIH, p. 379-80.)

' De unitate intelleetus contra Averroistas, 0pp. t. V, p. 218 (édit. Jammy.)

' II pars, tr. xiii, quœstr 77, membr. 3. (0pp. t. XVIII).

« Ibid. p. 394.

» Quia defensores hajus hœresis dicunt quod secundum philosophiam est, licet fides aliud ponat secundum theologiam. {Ibid, p. 380.)

" In hac disputatione nihil secundum legem nostram dlcemus, sed omnia secundum philosophiam... tantum ea accipienp^ quaç per syllogismum sCccipiuot demonstrationem, T. V, p. 218, 226.

AVERROiS. 233

d'éloges, Albert énumëre Fun après Tautre ces trente arguments. Il pousse même la bonhomie jusqu'à imaginer des preuves à l'appui de la thèse qu'il combat, et à donner aux moyens de ses adversaires une force qu'ils n'avaient pas dans leurs propres écrits. Mais trente-six arguments non moins forts soutiennent la doctrine opposée ; dès lors la chose est claire ; l'immortalité individuelle a pour elle une majorité de six arguments. 11 parait cependant que l'averroïsme ne se tint pas pour battu par celte arithmétique. Nous retrouverons le vieil athlète sous les armes quand nous exposerons les luttes de l'averroïsme dans l'Université de Paris, vers l'an 1269.

Dans son opuscule De natura el origine Animm^, et dans son commentaire sur le IIP livre de l'Ame (tr. II, cap. vil)*, Albert revient encore sur celle controverse, et celle fois traite ses adversaires avec plus de sévérité. La théorie de l'intellect séparé, éclairant l'homme par irradiation, antérieur à l'individu et survivant à l'individu, lui paraît maintenant une erreur absurde et détestable'. L'intellect étant la forme de l'homme, si plusieurs individus participaient au môme intellect, il s'ensuivrait que plusieurs individus de la même espèce participeraient à la

» 0pp. t. V, f. 182.

• Cf. Ibid. tr. !I, cap. 20; tr. III. cap. 11, sqq.—Summa de creaturis, I. II, tr. i, qu. 55, art. 3. —MetaphA. XI, tr. i, cap. 9. --Isagoge in De anima, cap. 31 (0pp. t.'XXI).^Gf. Hauréau, PhU. scoL t. II, p. 69 et suîv.

' Eirror omnino absurdus et pessimus et facile improba-* biUs (t. V, p. 202).

234 AYKRROÈS.

même forme, c'est-à-dire au même principe dUndividaation. ce <|Ui «st absurde. LUntelIect actif n'est donc pas distinct de l*âme, et on ne peut I*en séparer que par aln siraction. La raison toutefois est universelle, et Albert s'élère avec force contre les philosophti latine, c*est-&^ dire contre les scolastlques contemporains, qui, en exagérant le principe d'individualité, ont été jusqu'à admettre Texistertce d'autant d'entendements qu*il y a d*élres intelligents.

Il faut avouer que la doctrine d'Albert n'offre pas toujours cette fermeté, qui plus tard caractérisera Técold dominicaine. Parfois les doctrines arabes surprennent son orthodoxiCi Sa doctrine de la création est chancelante ; Tintellect apparaît parfois comme la source d'où émanent les intelligences ^ l'influence dépêtres supérieurs sur l'intelligence humaine est expressément reconnue. Dans les opuscules groupés au tome XXI de ses œuvres, et qui sont moins de son école*, la philosophie arabe fait Invasion de toutes parts. Au sein de Tintellect actif, l'intelligent et l'intelligible sont identiques. Dans l'intellect passif, au contraire, cette Identité n'a lieu que quand TinU'IUgent se pense lui-même. L'agent tire les espèces de la matière, les rend simples et générales; ainsi préparées, les espèces meuvent et informent l'intellect possible. L'intellect agent

^ Primoffi princlpium, indeficienter fluetls, qUo intelleettts unlversaliter agens indesinentef est Intelligentiàs êibitteils (/>« causa et proe. univ. tr. IV, 1). Cf. Ritter, Gesch. def, ChrUL PhiL 1V« part. p. 199. S34.

* Cf. Quétif et Echard, Script. Ord.P'ntd. t. 1, p. 1*78.

AVKftROfcS. 835

$*unit an possible, comme la lumière au diaphane, et Télève à la dignité d^intellect spéculatif. L*intellect spéculatif à son tour sert de degré à Tâme pour s'élever jusqu'à l'intellect acquis {adeptus seu divinus). Ce dernier terme est atteint quand rintellect possible a reçu tous les intelligibles ets'est indissolublement attaché à Tintollect actif. L*homYne alors est parfait, et en quelque sorte setnblable à DIeit. Dans cet état; il agit divinement, et devient capable Aë tout Mvoir, Gd qui est la souveraine félicité contempla^tiveV Bien que lecurleuii traité^ d'oft J'extrais ce passagCi soit loin de représenter la pensée d'Albert, il proiive au moins combien le langage arabe ot les doctrines les plus hasardées avaient pénétré dans Técolé albertiste*.

' De apprehênêiOMf pars V (0pp. t. XXI). PosêibilU ipeculativa recîpien» earn eis lumen suseipit agenllSi eui de die in diem fit similior; et quum acceperit possibilis omnia speculata seu intellecta, habetiumen agentisut formamsibi adhserentem... Ex possibili et agente compositus est intellectuà adeptus, et divlnuâ dicituf, et tune homo perfectUâ est. Et ât per hune idtellectuoi hotno Deo quodâin modo similis* eo quod pé^ test lie opërari divina, et largiri sibi et aliis intelleetas di-* vinoft, et accîpere omnia intelleota quodam modo, et est hoe illud scire quod omnes appetunt, in quo félicitas consistit contemplativa,

* tbid, part. Vf, on Ht une théorie psychologique de la prophétie, évidemment empruntée de conÀanee â un autétir arabé«

236 AVERHOÈS.

§VII

Saint Thomas est à la fois le plus sérieux adversaire que la doctrine averroïste ait rencontré, et, on peut le dire \ sans paradoxe, le premier disciple du Grand Commenta- \ teur. Albert doit tout à Avicenne; saint Thomas, comme philosophe, doit presque tout à Averroès. Le plus important des emprunts qu'il lui a faits est sans contredit la forme même de ses écrits philosophiques.

Il faut se rappeler qu' Averroès est bien le créateur de la forme du Grand Commentaire. Avicenne et Albert, son imitateur, composent des traités sous le même titre et sur les mêmes sujets qu*Aristote, mais sans distinguer leur glose du texte du philosophe. Averroès et saint Thomas, au contraire, prennent membre par membre le texte aristotélique, et font subir à chaque phrase le travail de la plus patiente exégèse. Un seul des commentaires d'Albert, celui de la Politique, est composé suivant la méthode d' Averroès et de saint Thomas ; mais on a les meilleures raisons pour lui contester cet ouvrage. Il faut reconnaître au moins que si ce commentaire est d'Albert, il le composa après les autres et après avoir vu ceux de saint Thomas.

/ Albert est un paraphraste ; saint Thomas, au contraire, ; est un commentateur. C'est ce que Tolomé de Lucques a voulu dire quand il nous apprend que, sous le pontificat

d'Urbain IV, saint Thomas commentait à Rome la philo- 1 Sophie d^Arïstote, quodam singulari et novo modo tra-f dendi^. De qui saint Thomas a-t-il appris cette manière de commenter nouvelle et inconnue avant lui ? Je n'hésite pas à le dire : il Ta apprise du commentateur par excellence, d'Averroès.

Ainsi le double rôle d'Averroès parmi les philosopl^ scolastiques est déjà parfaitement caractérisé dans saint Thomas. C'est, d*une part, le grand interprète d*Aristote, autorisé et respecté comme un maître; c'est, de l'autre, le fondateur d'une damnable doctrine, le représentant du matérialisme et de l'impiété, un hérésiarque. Guillaume de Tocco, l'auteur de la légende de saint Thomas, énumérant les hérésies vaincues par son mattre.melen première ligne € celle d'Averroès, qui enseignait qu'il if y a qu'un seul intellect ; erreur subversive du mérite des saints, car dès lors il n'y aurait plus de différence entre les hommes ^ ^ Nous verrons bientôt le triomphe du docteur angélique sur cet infldèle devenir, sous l'inspiration dominicaine,

1 Hist, eecl. 1. XXII, cap. 24, apud Muratori, Script, rer. iial. vol XI, col. 1153.

« Bolland. ÂctaSS, Martii, 1. 1«', p. 666.— Oudin, Descript. eeel. t. III, p. 271. — « Mirum est, dit la biographie placée en » tète des œuvres de saint Thomas, quam graviter, quam co- » pîose S. Thomas in illam vanissimam sententiam semper in- » veheretur. Captabat ubique tempora, quœrebat occasiones » unde ipsam traheret in disputationem, pertractam vero ter- » quebat, exagitabat, monstrabatque non a christiana solum, sed » ab omni quoque alia, peripateticaque prsecipue philosophia . » dissentire. »

le thèmp favori dea ^çolai; i^ p^otoro 4a Pise et de Flo^ renca.

S9int Thomas, comme Guillaume d* Auvergne, comme Albert, mais avec plus d*éiévaUoq que le premier ei plue de

décision qm le spcond» f^it porter tout TelTort de f^ pol^ipi* que contre les propositions hétérodoxes du p(^ripatétieme arabe ; la matière première et indéterminée \ la hiérari;hie des premiers principe3, le r^le intermédiaire de la pre^^ mière intelligence i^ la fois créée et créatriçe\ la négatioq delà providences et surtout Timpossibilitéde lacréatioa. Le commentaire du VIIL'' livre de la Physique est presque tout entier consacré à réfuter celui d'Averroès. A ce mi« sonnement qu'il prête au philosophe arabe, et qui, eu effet, résume assez bien sa pensée : Fieri fit mutari; at-^ qui mutçiri neqmt nisi fuhjectum aliquoft ; erga fieri nequit nm subjecium^ il répond en niant la majeure. L^ production universelle de Tétre par Dieu n'est ni unmou^ vement ni un changement, mais une sorte d*émanation ^* Aristote na blesse pas la foi en établissant que tout mouvement a besoin d*un sujet mobile; cela est vrai dans

^ Summa, I** quœst. 66 * art 3.

* Ibid, !• q. 45, art, p; q. 47, art l j q. 90, art- 1. rm Opu^c. XV, Pe êubstantiU separq.tis. (0pp. t. }(VfI, p. 86; Ni e^icem Summœ contra gent- édiu RoDX'|.avar(n0, e(ç. \, 1, p, 4^1 et 8uiv. Nemausjf 1853).

* Voir Sumtw contra gent^ 1. I. cap. 60, et le commentaire de François de Fe|[rarQ,

* Productip univ^rsi^lis entis ^ Dep ppn es( qio^ua oec mutaUo sed est quœdam sûnplex emanaiiQ. In VtU Phys.lect. U, (0pp. t. I, p. 106, édit. Venet.)

AVRRROàS. 189

l*état actuel de l'univers. \^ mcm^ phUosoph»». qui no considéPfiieot que le$ ahfiQgem^nU particuliers et leiphii-* Qomèoes multiple^, ne pouvaient envisager 1q devenir que comme une altération d'un »njet prée](istant. Mai^ Platon et Aristote, qui sopt arrivé» à la connaissance du premier principe, ont pu concevoir dans l'univara autre ahose que mouvement et mutation; car, au-dessus de Taction et de la réaction des causes secondes, ils ont aperçu Tunité de la cause première, Sans doute, Aristpte s'est gravement trompé en soutenant Tétemité du temps et Téternité du mouvement; mais rien n*autorisait Averroès à conplure de tels principes l'impossibilité de la création e^ nihilo \

C'est surtout contre la tbéorîQ de l'unité de l'intelleot que saipt Thomas déploie toutes le^ ressources de sa dia» lecdque, Non content d*y revenir sans cesse dans la Somme théologiquef dans la Somme contre les gentils, dans le Commentaire sur le Traité de l'Ame, dans les Qumstiones disputatm de anima, il a composé spr ce sujet l'un de ses opuscules les plus importants, le De unitatp intellectus, adversns Averroïslas^. Nous rechercherons plus tard quels sont les adversaires que saint Thomas a en vue dans ce traité. Mais les formes de sa polémique

' /Wd.p. 107, 108.

• 0pp. t. XVII, opusc. XVI ; p. 471 et suiv. édit. Roui-La* vergne, etc.— {^^pppscule uvii, Pê œtemitaU mundi, contra murmurantes (p. 533 et suiv. édi(. Roux-Lavergne) paraît dirigé contre les roèiQes iMiversaires. Cf. G. Jourdain, PhU. de 8. Thomas dUquin (Paris, 1858), 1, p. 138 e( suiv. gStJ et soiv.

âiO AVEBBOÈS.

nous révèlent suffisamment qu'il en veut à une école organisée, prétendant représenter l'esprit véritable du péripatétisme contre les philosophes latins ^ c'est-à-dire contre les scolastiques orthodoxes, et s'altachant à Averroès comme à la plus haute autorité, supérieure même à celle de la foi^ Saint Thomas s'indigne de voir des chrét[ens se faire ainsi les disciples d'un infidèle, et préférer à l'autorité de tous les philosophes celle d'un homme qui mérite moins le litre de péripatéticien que de corinipteur de la philosophie péripatélique*. II essaye donc de le réfuter non par l'autorité deé Latins, qui ne plaît point, dit-il, à tout le monde, mais par des arguments philosophiques empruntés seulement a|ux Grecs et aux Arabes. Ni Aristote, ni Alexandre d'Ap|hrodisias, ni Avicenne, ni Algazel, ni même Théophraste et Thémistius, dont Averroès altère la pensée, n'ont songé à cette doctrine étrange de l'unité de l'intellect. Tous ont regardé l'intellect comme individuel et propre à chaque homme. Et sans cela, que resterait-ilde la personnalité huniaine? La faculté intellectuelle ne serait-elle pas détruite, puisque l'homme ne serait in-

1 Unde mirum est qaoniodo aliqui, solam commentuin Averroys videntes, pronuntiare praesumunt quod ipse dicit hoc sensisse omnes philosophos grsecos et arabes, prœter latinos. Est etiam majori admiratione vel etiam indignatione dignum quod aliquis christianum se profîtens tam irreverenter de christiana fide loqui prœsumpserit. [Ibid. p. 104 y^.)

^ Minus voluntcum caeteris peripateticis recte sapere quam eu m Averroy aberrare, qui non tam fuit peripatelicus quam peripateticae philosophise depravator. {Ibid»)

AVKRROis. 814

telligent qu'an moment où son intelligence est mise en acte?

Pour Averroès, le principe d'individuation est la forme ; pour saint Thomas, c'est la matière. Si Tindividuation vient de la forme, la (orme étant la même chez tous les êtres de la même espèce, le réalisme et raverroïsme ont gain de cause. Albert avait déjà proposé de transporter à la matière le principe d'indivi duation. Mai» saint Thomas ie premier fixa sur ce point la théorie dominicaine i. La même forme convient à plusieurs; mais la matière n*appartient qu*à un seul. Donc c*est la matière qui fait le nombre des êtres; non pas la matière indéterminée qui est la même chez plusieurs, mais la matière délimitée, le qiiantum individuel. Telle est du moins Texplication donnée & la pensée de saint Thomas par Gilles de Rpme, et restée traditionnelle dans Técole thomiste.

Certes, Fargumentation de saint Thomas est sans réplique, quand il défend contre les averroïstes la personnalilé humaine'. La raison dit : /e, comme les autres facultés, et tout système qui ne peut expliquer Tindivi- . duation et par conséquent la multiplicité de la raison en-

* Voy. 9urtoutropusculexxix(Opp. t.XYII; p.417et8uiv.édit. RoTix-Lavergne), De principia individuationis ; — Summa contra gentiles, 1. II, cap. 73 sqq.— Summa theol, I" qusest.76, %n. 2. Consulter l'excellente discussion de M. Hauréau sur ce point faible de la philosophie thomiste, t. II, p. 115 et suiv. et C. Jourdain, P/iik?«. de S. Thomasd' Aquin, U]^. 271 eisuW. II, 42, 47, 64, 85, 88, 378 et suiv.

> Jourdain, op. ciL II, p. 98 et suiv. M. Jourdain exagère, selon moi, la valeur de Targumentation thomiste*

848 AVBRHOfcs,

visagée dans le sujet, accuse par là mdme son insuffisance. . Hais Técole thomiste tomba dans une exagération tout aussi dangereuse en attribuant & la matière le pouroir de déterminer Tindividu. Aux yeux d'une philosophie plus complète, et aux yeux d*Aristote lui-même, Tindividualité résulte de Tunion de la matière' et de la forme : un être est créé à Theure où la substance indéfînie entre dans une des mille formes possibles, ^i devient par cette détermination susceptible d*un nom.Vécole orthodoxe ne répondit jamais d*une manière satisfaisante à cette objection des Averroïstes : s*il y a un intellect pour chaque homme, il y a donc plusieurs intellects; il y en a un certain nombre déterminé, ni plus ni moins, L*hypothëse des scolastiques sur Torigine de T&me : creando infunditur, infundendo creatur, autorisait cette subtilité. Si, à un moment donné» vers le quarantième jour après la conception, comme ils disaient. Dieu crée une &me pour informer le corps, il se crée donc sans cesse des âmes; le nombre s*en augmente indéQniment. De telles difficultés étaient la conséquence du système qui envisage Thomme comme un composé binaire de deux substances; il fallait une notion de T unité humaine plus explicite que ne Tavait le moyen âge, pour arriver à voir que la conscience se fait, comme tout le reste, sans création spéciale, par le développement régulier des lois divines de Tunivers.

Ne peut-on même pas reprocher à saint Thomas dV voir, par une réaction exagérée contre raverroïsme, porté atteinte au caractère absolu et universel de la raison? Après avoir reconnu que Thomme participe à Tintellect

actif comme à une illumination extérieure, il se demiinde si cet intellect est le même pour tous \ Et pour qu'il ne reste aucune équivoque sur la gravité de la question qu*ii agite, écoutons l'argument quMl prête & ses adversaires et auquel il essaye de répondre : « Omnes homines conve- » niunt in primis conceptionibus intellectus; his autem » assentiunt per intellecium agentem. Ergo conveniunt 9 omnes in uno intellectu ngente. > Eh bien ! à la question aussi nettement posée, il répond négativement, et par un argument dont on a lieu d'être surpris : « Intel- » lectus agens est sicut lumen. Non autem est idem lu- » men indiversis illuminatis. Ergo non est idem intellec- » lus agens. » Il ne semble pas toutefois que saint Thomas ait aperçu les graves conséquences d'une telle solution. Car se posant à lui-même cette question : € Ulrum homopossit alium docere? » il critique avec la plus parfaite justesse l'opinion d'Averroës. Sans douie, dit-il, h n'envisager que l'unité de Tobjet, la science est la même dans le maître et le disciple; mais le fait subjectif de la connaissance se diversifie avec les sujets^.-

Saint Thomas ne se montre pas moins opposé à Averroës sur la question de l'union avec l'intellect actif*, et de la perception des substances séparées, c Averroës, dit*

* Summa, 1% quaest. 79. art. 2 et^uiv. s Summa, 1«, quaest. 127, art. 1.

* Le mot Utisdl, qui désigne en arabe runion de l'âme avec l'intellect actif, est rendu dans saint Thomas par contintmlio, eonformément au sens de la racine arabe, qui signifie êtrs con^ tigu.

il, suppose qu'au terme de cette vie rhomme peut arriver à comprendre les substances séparées par son union arec rintellect actif, lequel étant séparé perçoit naturrellement les substances séparées; en sorte qu'uni à nous, il nous les fait comprendre, de même que Tinteliect possible, en s'unissant à nous, nous fait comprendre les choses matérielles. Cette unioa^avec l'intellect actif s'opère par la perception des intelligibles. Plus on perçoit d'intelligibles, plus on approche de cette union. Si l'on arrive à percevoir tous les intelligibles, l'union est parfaite, et alors, par l'intellect actif, on arrive à connaître toutes les choses matérielles et immatérielles, ce qui est le souverain bonheur \» A cette théorie d'Averroès, saint Thomas oppose le principe péripatétique : Nous ne comprenons rien sans image; or, les substances séparées ne peuvent être com* prises par* une image corporelle. Peut-on du moins arriver à la connaissance suprême par des abstractions successives, comme l'a supposé Avempace, en subtilisant de plus en plus les données de la sensation * T Non encore; car l'image, quelque épurée qu'elle soit, ne saurait arriver à représenter une substance séparée. L'orthodoxie de l'école thomiste devait s'effrayer d'une proposition aussi absolue. En effet, dans la troisième partie de la Somme ', qui n'est pas du docteur angélique, mais qui a été recueillie par son disciple Pierre d'Auvergne de son commentaire sur le

1 Sfimmût I«, qusst. 88, art. 1.

* Ibid, art. 2.

* Qaœst. 92, art. 1.

AVERROèS. S45

IV® livre des Senlenœs, on prouve, à Talde de saint Denys l'Aréopagite, que rintelligence humaine peut arriver à voir Dieu dans son essence. Et comment s*opëre cette vision? Ce n%st ni par une quiddité que Tinteliect séparerait de la substance, comme le veulent Alfarabi et Avempace, ni par une impression que la substance séparée produirait sur rinlellect, comme le veut Avicenne. C'est par l'union directe avec la substance elle-même, comme le veulent Averroès et Alexandre d'Aphrodisias. Dans cette union, la substance séparée joue à la fois le rôle de matière et de forme ; elle est ce qui fait comprendre et ce que l'on comprend. Quoi quHl en soit des autres substances séparées, continue l'écrivain thomiste, il faut admettre que la vision de Tessence divine s'opère comme il vient d'élre dit. Quand l'intellect perçoit l'essence divine, cette essence esta l'intellect ce que la forme est à la matière, ce que la lumière est aux couleurs. Les substances matérielles ne peuvent ainsi devenir la forme de l'intellect; car la matière ne peut devenir la forme d'une autre substance. Mais cela est possible dès qu*il s'agit de l'être en qui tout est intelligible, et c'est pour cela quele maître des Sentences a dit que l'union de l'âme avec le corps est l'image de Tunion de l'esprit avec Dieu. — On peut douter que saint Thomas eût poussé, comme son disciple, la tolérance jusqu'à accepter d'Averroès l'explication d*un dogme de théologie.

Les attaques contre Averroès semblent se lier, chez saint Thomas et dans l'école dominicaine, au désir de sauver, en une certaine mesure, l'orthodoxie du péripatétisme, en sacrifiant les interprètes et surtout les Arabes. De

246 AVKRROfeS.

là, cette perpétuelle attention à montrer qu*Aristote a cru à rimmorlalilé de Tâme' et aux autres dogmes de la religion naturelle. Du reste, à part quelques dures paroles dans le traité De Unitate intellcettis, saint Thomas est loin de traiter Averroès en impie, et de témoigner conire lui cette rage que nous trouverons si caractérisée chez Raymond Lulle et Pétrarque. Pour saint Tliomas, comme pour Danle, Averroës est un sage païen digne de pitié, mais non un blasphémateur digne d'exécration. Il lui doit trop pour le damner. Averroès d'ail* leurs n'était pas encore devenu le porle-éiendard de Tincrédulilé, et n'avait pas pris place dans les bolge de l'Enfer.

§VIII

Cette haine vigoureuse que l'école dominicaine a vouée aux doctrines arabes, on peut la suivre dans toute l'histoire de la scolastique. Les propositions que Raymond Martini, dans la première partie de son Poignard^ attribue aux Maures, ne sont autre chose' que les théories de la philosophie arabe, et en particulier d'Averroès^ qu'il a prises pour la pure doctrine de l'islami Les arguments de Raymond sont presque tous empruntés à AlgazeP ;

1 Summacont.gent., 1. IL cap. 79-8 i. — In ÎPhys. lecl. xii. — în III Melaph. lect. ni. — Quodlib. x, quajst. 5, art. L

» Raymond cite trois ouvrages d'Algaiel, la Ruina pkilosophorum, une Epistola ad amicum, et l ouvrage intitulé Aimonkid min addaUl, qui n'est autre que le traité publié par

AVERR0È8. S47

car, dit-il, il est bien de réfuter les philosophes par un philosophe Ml y a. pour prouver Téternilé du monde sept raisons prises ex parte Dei, sept autres prises ex parte creaturm^ et quatre prises ex parte factionis; en tout dix-huit raisons. Mais ces dix*huit raisons sont renversées par dix-huit autres raisons d*égale force ; la balance est donc jusquMci parfaitement égale. Une résen'e de cinq raisons nouvelles vient à propos décider la victoire en faveur de la thèse de la nouveauté du monde. Mais ces cinq raisons ne sont pas tout à fait apodictiques, et, & vrai dire, la foi seule peut à cet égard donner la certitude'. La théorie de l'unité des âmes est traitée par Raymond avec moins de ménagements * : ce n'est point à Aristote, c'est à Platon qn* Aben Ro8t a emprunté celle extravagance*. Raymond réfute également, avec un grand appareil de dialectique, l'opinion qui cherche à limiter la Pro-

U. Schmœlders. — Raymond vécut au milieu des études juives de l'Aragon et de la Provence, et connut des ouvrages arabes qui n arrivèrent point aux autres scolasliques. Comme il savait fort bien fbébreu. il citait peut-être d'après les traductions hébraïques. Les transcriptions particulières du nom d'Averroès {Àben Resrhod, Àben Rettched) qu'on trouve dans ses écrits semblent même supposer qu'il avait travaillé sur les versions hébraïques du Commentateur.

' Pugio fidei adversum Mauroê etJudŒO^ (Paris, 1651), p. 167-169.

' bparSy cap. 6-12.

> Ibid. cap. 13 et 14.

* Pugio, p. 182. Quod quidem est phreneticorum deliramentis umiilimum.

248 AVBRROÈS.

vidence et à enlever à Dieu la connaissance des choses intérieures [vitia et mala) \

Aaymond Martini, comme saint Thomas, place le principe de la diversité individuelle, non dans le corps, macs dans la proportion, dans la relation réciproque de Tàme et du corps. Gilles de Lessines^, Bernard de Trilia*, Hervé Nedellec*, combattireat avec non moins d^énergie pour la doctrine thomiste de Tindividuation et contre Tunité de l'intellect. Les Qiiestions de Bernard de Trilia sur Vkme ne sont qu*un long programme de questions arabes, toujours résolues en un sens opposé à celui des philosophes infidèles. Durand de Saint-Pourçain, quoique adversaire déclaré du thomisme, combat également la thèse averroïste, comme donnant la main au réalisme '. Henri de Gand lui-même, dissident au sein de Féc^ole dominicaine» se montre fort opposé à la théorie de Tagent séparé communiquant la science à Tesprit humain, de la même manière que le cachet imprime son type sur la cire. L'intel-

* r pars, cap. 15-16, 25.

> Hauréau, Phil. scol. t. II, p. 251-52.

* Hist. HU. de la Fr. t. XX, p. 137.— Hauréau, t. II, p. 252 et suiy.

* Jourdain, Philos, de S. Thomas d^Àquin, II, 120 et suit. — ^Jean de Baconthorp (In II Sent Dist. 21,quaest. l,art. 1) présente ainsi l'argument de Hervé : « Anima intellectiva est forma » substantialis hominis. Sed multiplicatis principiatis oportet » principia iotrinseca multiplicari; igitur una anima intellec* » tiva non est in omnibus. »

B Hauréau, t. II, p. 412,

lect est une partie de nous-mêmes. La science est le résultat du travail etdeTexpérience \ Dans sa Somme de théologie, dans ses Quodlibeta^ il combat à diverses reprises rintellect commun. Il nous apprend lui-même qu*il fit partie de l'assemblée de théologiens qui eut lieu chez TévêqueTempieren 4277, et où fut condamné Faverroisme'.

Dante enfin, qui appartient à tant d*égards à Técole dominicaine, a cru devoir, comme tous les docteurs or* tbodoxes, porter son coup de lance à Averroës. Stace vient de lui exposer le mystère de la génération ^ « Mais comment, ajoute-t'il, le fœtus d'animal deviént-il homme? tu ne le vois pas encore ; c'est ici le point qui a fait errer plus savant que toi*; — car, par sa doctrine, il sépara de l'âme l'intellect possibles parce qu'il ne le voyait point attaché à un organe. — Ouvre ton cœur à la vérité, et sache qu'aussitêt que l'articulation du cerveau est parfaite dans le fœtus, — le premier moteur se tourne joyeux vers ce chef-d'œuvre de la nature, et lui inspire un soufHe nouveau plein de vertu, — qui attire en sa substance tout ce qu'il y trouve d'actif, et se crée une &me unique qui

* Hauréau, t. II, p. 274.

' Q%iodl. aureCy II, qu. 9. Cf. Jourdain, op. cit. II, p. 45-46.

* Purgat. cant. XXV, v. 61 et suiv.

* Quest' ô tal punto

Che più savio di te già fece errante.

* M. Mamiani a remarqué avec raison qu'il faudrait plutôt l'intellect actif. Saggi di philosophia civile, publiés par G. 6oceardo(Genova, 1852), p. 16. Mais Dante luivait ici Saint* Thomas (De unit intell. \n\\.)

250 AVBRROÈS.

Tit, sent et se réfléchit elle-même. Et pour que ces paroles te semblent moins étonnantes, regarde la chaleor du soleil qui se fait vin, jointe à Thumeur que distille la vigne. — Quand Lachésis n'a plus de lin, l'âme se détache de la chair, et emporte avec elle l'humain et le divin. — Les autres puissances deviennent alors comme muettes : la mémoire, l'intelligence, la volonté, au contraire, def iennent bien plus actives. »

Quel est ce philosophe que Dante reconnaît plus savant que luiT Benvenuto d'Imola ' nous déclare qu'il s'agit d'Averroès, et en prend occasion de nous exposer dans tous ses détails, avec une remarquable lucidité, la théorie àverroïsllque de l'intellect, théorie fausse, ajoute-t-il, comme toutes celles du même philosophe, et qui justifie bien le nom de son auteur (Avërots cioè senza verita^}.

A Bibl. itnp. suppl. fr. n^ 4146 (Autrefois 7002^). C'est ane traduction italienne du commentaire de Benvenuto faite par un Vénitien nommé Angioleto di Minoti (fol. 10), comme Ta montré II. Amari. C'est donc à tort que l'on a cru que Benvenuto n'a~ vait commenté que VEnfer. Voy. Colomb de Batines {Bibliografia dantesca, Pralo, 1835, \\ 1", part. 1 et II, p. 588 note et 610], qui rectifie les assertions de Marsand (1 Msê. ital. délia regia bibl. parigina, 1. 1«, p. 807). Voy. Appeud. m.

s Ms cité, f. 273. Jacopo délia Lana connaît moins bien Averroès. Voici comment il en parle à propos du ch. IV de TEnfer : « Questi fue grande maestro in medicina, et Commenté tutta la » pbilosophya naturale ; vero è che in molti luoghi egli si parte » dalla sententia d'Âristotlle, secundo Tuso dei moderni. » (Ane. fonds fr.n<'*72o5, 7259, donné à tort par llarsand comme de Christophe Landino. Cf. Colomb de Batines, 1. c.)

AVBRROÈS. SSI

AilleaiB, Benvenato croit encore trouver la trace d*Qne réprobation d'Averroès '. Dante, toutefois, comme toute Técolc dominicaine, distingue danâ Averroès le grand commpûtateur*, iMnterprète autorisa du philosophe, de Tauleur hétérodoxe d'un système dangereux. Lecommen-taire sur le traité de l*Ame est honorablement cite dans le Conviio*. Dante Tavait peut-être étudié & la rue du Pouarre, sous Siger, et, rcconnai.<sant comme il Tétait pour ses maîtres, il a placé Averroès dans cette région honorable de Tenfer où il a mis avec regret les hommet de grande valeur que sa foi lui défendait de sauver.

EuclJde geometra e Tolommeo, Ippocrate, Avicenna e Galieno, Averrois che '1 gran comento feo*.

§IX

Gilles de Rome^mérite de figurer à la suite de Guillaume d*Auvergne, d'Albert et de saint Thomas parmi les

Purg. lYjnit. (ms. cité, fol. IR8j Benvenulo ne nomme pas Avefroés; mail il laisse clairement entendre que le philosophe dont il sagit ici est le même que celui du ch.XXV. Les commentateurs plus modernes pensent, au contraire, que c'est à (Maton que Dante fait allusion en cet endroit. ' FuunaUro Aristf)Ule, (Benvenuto, ms. cité, f. 35.)

* Cf. Ozanam. Dante, p. 189.

* Inf. cant. IV, v. 142 et suiv.

adversaires les plus déclarés de raverroïsrne. Son traité De Erroribus philosophorum * n'est qu*une liste de propositions hérétiques tirées des philosophes arabes, Alkindi, Ayicenne, Averroès, Maimonide. La doctrine d'Averroès est ici présentée sous un jour tout nouveau. Pour Gilles de Rome, Averroès est déjà le contempteur des trois religions, et le premier auteur de cette doctrine que toutes les religions sont fausses, bien qu'elles puissent être utiles. Son exposition des opinions d'Averroès est du reste conçue à un point de vue assez personnel. Gilles s*est contenté de lire la plume à la main le commentaire sur le XIP livre de la Métaphysique, et de mettre bout à bout les propositions qu'il ne comprenait pas ou qui sonnaient mal à ses oreilles. On trouve en outre parmi les œuvres de Gilles de Rome un grand nombre de traités dirigés spécialement contre chacune des erreurs averroïstiques : De materia cœli^ contra Averroem. —-De intellectu possibili qumstio aurea contra Averoy m (Padoue, \ 493, et Venise^ 4500), etc.*.

t M. Hauréau ayant trouvé ce traité sans nom d'auteur, dans le ms. 694 de Sorbonne, en a publié des fragments (Phil. scoL I, p. 363 et suiv.). J'ai depuis reconnu qu'il appartient à Gilles de Rome, qu'il a été imprimé sous son nom à Vienne en 1482. et inséré par Possevin dans sa Bibliotheca selecta, t. II, t. XII, cap. 34 sqq. Néanmoins l'édition primitive étant introuvable, et la reproduction de Possevin n'étant ni intégrale, ni conforme à notre manuscrit, je publierai d'après le manuscrit de la Sorbonne l'article relatif à Averroès. (Appendice ii.)

* Cf. Ossinger, Bibl. Augustinianorum (Ingolstadt, 1768). --Hain, Repert, bibliogr, t. I", part. I, p. 15 et suiv.

AYERROÈS. 253

Gilles a réuni ces différentes thèses dans ses Quodlibeia. L'article consacré dans ce recueil à la question de Tunité de Vintellect ' a eu une certaine importance dans rtiistoire de l'aven oisme, en ce qu*il a défrayé pendant longtemps ceux qui ont parlé de la vie et des doctrines d'Averroès. Leibnitz lui-môme ne paraît avoir connu Averroës que par ce passage. Il cite presque textuellement le raisonnement que le théologien Augustin attribue ici au commentateur' : le monde étant éternel, s'il fallait attribuer à chaque homme un intellect individuel, il y aurait eu depuis l'origine un nombre inflni d'intelligences; et si l'on admettait que ces intelligences sont immortelles, on serait amené à poser l'infini en acte, ce qui implique contradiction. Tout en soutenant qu'Aristote a reconnu l'individualité de l'intellect, Gilles de Rome avoue qu'il n'a pas suffisamment prévu la difficulté. Après tout, il était homme; il n'a peut-être pas aperçu toutes les conséquences qui sortaient de ses principes. Mais son commentateur Averroès, qui a vécu dans un siècle où la foi chrétienne était répandue, puisqu'on a vu ses fils à la cour de l'empereur Frédéric, aurait bien dû apercevoir l'inconvenance de cette doctrine'. Nous démontrerons plus tard

* Ouodl. II, quœst. 20, p. 101-102. (Louvain. 1646.) ' 0pp. 1. 1, p. 70 (édit. Dutens). Gerson a répété ce raisonnement (Tracf. ij. Super Magnificat. 0pp. t. IV, p. 402. Anlv. 1706). C'est également d'après Gilles de Rome qu'on a cité l'hyperbole d* Averroès : Qtiod Aristoteles fuit régula in ratura, in quo scilicet natura ostenderit suum posse. ' Forte ista inconvenientia philosophus non prasvidil. Ipsc

254 AVKRR0È8.

que Gilles de Rome on son interpolateur a recaeilli un faux bruit, relativement au séjour des fils d'Averroès à la cour des Hohenstaufen.

Gilles ne repousse pas moins énergiquement la théorie de Vunion^ dans les termes où l'avait posée le commentateur \ L*homme ne saurait ici-bas coniprendre les suitstances séparées. En effet, rinlellect ne [eut dépasser les espèces sensibles. Or, il n*y a pas d^espëces pour les sub* stances séparées. Nous sommes à leur égard comme Y^ veugle à Tégard des couleurs, avec cette différence pourtant que nous savons qu*elles sont, tout en ignorant leur quiddité, et que nous pouvons en syllogiser, au lieu que l'aveugle, en tant qu'aveugle, ne connaît des couleurs ni Texistence ni la quiddité, et ne peut en syllogiser'.

Gérard de Sienne, disciple de Gilles de Rome, continua Tattaque de son maître, et maintint durant la première

enim fuit homo, nec oportet quod praeviderit omnia inconvenienlia quœpossent accidere ex positionibus suis; imo est valde probabile quod istud inconveniens non viderit de inflnilate intellectuum. Nam commentatorejus Averroes (filU cujusdicuntur fuisse cum imperatore Frederico, qui temporilkus nostris obiit, unde constat fuisse trmpore quo fides christiana erat valde dilatata, et quo constat quod apud cbrislianos esset solemnis mentio de statu animarum separatarum), Averrois, inquam, debuit videre boc inconveniens. Et tamen ipse commentator fuit bujus opinionis assertor quod esset unus intellectus. Aristoteiis vero temporibusnon erat ea solemnis mentio de statu animarum separatarum. fOp. cit. p. 102.)

• Op. cit. p. 36.

* Quodl. I, quœst. 17, etquodi. III, quœst. 13.

AYBRnOÈS. 255

moitié dvk xiv* siècle les traditions anti-arabes de l*écoIe

augastine \ Le Direeiorium Inguisitorum de Nicolas

Eymeric n*est do même, en ce qui concerne la philosophie

arabe et spécialement Averroès, qu'une reproduction

presque littérale du De Erroribu$ philosophorum de

Gilles de Rome*. Rymeric ne se met guère en frais de

métaphysique. La doctrine de Tunité des Ames est une

hérésie; car il s'ensuivrait que T&me damnée de Judas est

identique à Tâme sainte de Pierre, Déjà TAverroès véri--

table a complètement disparu derrière TAyerroës incré*

dule. Cet impie a nié la création, la providence, la révéla*

tion surnaturelle, la trinité, Tefficacité de la prière, de

Taumâne, des litanies, Timmurtalilé, la résurrection, et

il a placé le souverain bien dans la volupté.

Mais le héros de cette croisade contre Taverroïsme ftil sans contredit Raymond LuUe. L'averroisme était à ses yeux l'islamisme en philosophie; or la destruction de l'islamisme fut, on le sait, le rêve de toute sa vie. De <3<0 & 431 i surtout le zèle de Lulle atteignit son paroxysme; on le retrouve à Paris, à Vienne, & Montpellier, à Gènes, à

1 Fabricius, Dibl. med. et inf. lat. t. 111, p. 43-44. (Édit. Mansi.) * Direct Inq, pars \\, qaœst. 4, p. 174 sqq. (Rom», 1578.)

S56 AYERROÈS.

Naples, à Pise, poursuivi de cette idée fixe, réfutant Averroës et Mahomet par la combinaison des cercles magiques de son Grand Ar/. En 4 34 4 , au concile de Vienne, il adresse trois requêtes à Clément V : la création d'un nouvel ordre militaire pour la destruction de Tislamisme, la fondation de collèges pour Tétude de Tarabe, la condamnation d'Averroès et de ses partisans \ Raymond voulait la suppression absolue dans les écoles des œuvres du Commentateur, et que défense fût faite à tout chrétien de les lire *. Il ne semble pas que le concile ait pris en considération aucune de ces demandes'.

Paris fut surtout le théâtre des exploits de Lulle contre les averroïstes ^. Il a consigné dans une foule de petits traités, datés des années 4 34 0 et 4 34 2, les procès-verbaux de

« Acta SS. Junii, t. V, p. 668.

» Ibid, p. 673 et 677. Tertium ul pestiferi Àverrois scripta in christianis gymnasiis doceri prohiberentur, cujus erroribus infinitis, quia moventur infirma pectora, dcberent sacri theologi non solum fidei, verum et scientiœ armis obsistere.

s Les condamnations du concile de Vienne que M. Jourdain (Phil. de S. Thomas d'Aquin, H, 414-415) croit dirigées contre Faverroïsme Tétaient en réalité contre le joachimisme. (Labbe, Conci, XV, p. 42,44.)

* Act. SS. vol. cit. p. 667, 672. Parisios rursus adiit, ubi et Artem suam denuo legit, et quamplurimos libros absolvit, prœcipue contra Averroem, quibus docebat indignum esse christiano uti illius viri commentariis in Aristotelem. Nempe illos adyersari catholica; fidei,ac refertos esse impiissimis erroribus, qui juvenum mentes facile pervertebant, kuoque judicio dignes esse illos ultricibus ilammis.

AVERROiS. 357

ses disputes^ Le plus ingénieux, dit-on, de ces factums était celui qui avait pour titre: De lame^itaiione duodecim principiorum Philosophiœ, contra Averroïstas, daté de Paris, 4310, et dédié à Philippe le Bel. Raymond, conformément au goût du temps pour les allégories, y introduisait dame Philosophie, se plaignant des erreurs que les averroistes débitaient en son nom, et siirlout de cette damnable dc^^rine que certaines choses sont fausses selon la lumière naturelle, tandis qu^elles sont vraies selon la foi. Philosophie AécXaiToU solennellement devant les douze principes que jamais elle n'avait eu si folle pensée. « Jen« suis, disait-elle, que Thumble servante de Théologie, Comment prétendre que je peux la contredire? Infortunée! où sont les savants pieux qui viendront à mon aide? » On cite plusieurs autres traités de Raymond également dirigés contre les averroïsles, et qui se trouvent pour la plupart inédits au couvent de Saint François de Majorque : un Liber Natalis ou De Natali pueri Jesu, dédié à Pliilippe le Bel, et mentionné par les biographes de Raymond comme un de ses libelles les plus énergiques contre Averroès; — Liber de reprobatione errorum Averrois; — Disputalio Raymundi et Averroistee de quinque qumsiionibus. Inc. Parisius fuit magna controversia...; — Liber contradictionis inter Raymundum et Averrois- Um de centum syllogismis circa mysterium Trinitatis [Paris, février 4310). înc. Accidit quod Raymundista.,.;

' Ibid. p. 668, 677 et' suiv.— Antonio, t. Il, p. I^, 129, 133, 134 (édil. Bayer). — Naudé, Apologie, |». 375 (Paris, 1625).

— Liber de existentia et ag&ntia Dei^ eontra Àterroem (Paris, 4 3 M]; -^ De ente simplieiter per se, eontra er rares Averrois^Mi à Tépoque du concile de Vienne;

— Ars theologim et philosophim mystiem, contra Aver* roemi -^ Liber contra ponentes mternitatem mundi; -- Liber de efficiente et ^ffectu (Paris, mai 4342). Idc. Parisins Raymui^dus et Averroista disputabant.,.; — Liber utrutnfidelis possit sotvere et destruere om»es objectionés quas infidèles possuntjacere contra sanctam fidem eaiholicam (Paris, août \3\\)...]^Declaratioper modum dialogi, édita contra dncentas decem et octo opinionet

^erroneas aliquorum philosophorum^ et damnatas ab episcopo Parisiensi \ Son biographe mentionne oième des sermons contre Averroès*. Il paraît que ce qui révoltait surtout Raymond Lulle dans les doctrines des averroïstes de Paris, c*était la distinction de la vérité théologique et de la vérité philosophique ^ distinction que nous verrons relevée avec tant de chaleur par Taverroïsme italien de la Renaissance, et qui fut, depuis le xiu® jusqu'au xvu^ siècle, le plastron de rincrédulité. Lulle

1 II s*agit des propositions condamnées en 1277, qui sont en effet au nombre de 318.

• Acta SS, Jun, t. V, p. 670.

* Raymundus errorem illum tolerare non poterat quo Averroistse dicuntmuUa esse vera secundum fidem, quœ tamen falsa sunt secundum philosophiam.... dicentes tidem christîanam quantum ad modum intelligendi fore impossibilem^ sed eam veram esse quantum ad modum credendi, quum sint chrisiianorum collegio applicati. {Ibid. p. 667 et 677.)

AVBRROkS. 259

soutenait avec une décision qui ne manquait pas de hardiesse que si les dogmes chrétiens étaient absurdes aux yeux de la raison et impossibles à comprendre, il ne se pouvait faire qu*ils fussent vrais à un autre point de vue \ Ld rationalisme le plus absolu et les extravagances du mysticisme se succédaient comme un mirage dans les ballacinatiOQs dialectiques de ce cerveau troublé.

§ XI

Ainsi les docteurs les plus respectés du xiii' siècle sont ' d*accord pour combattre Taverroisme, et les formes de leur polémique ne permettent pas de supposer que ce fût là peureux une dispute oiseuse' et sans adversaires.

Il y avait évidemment, en présence de la scolastique or« thodoxe, une école qui prétendait couvrir ses mauvaises doctrines de Tautorité du Commentateur. Mais où chercher cette école, dont aucun écrit n*est parvenu jusqu'à nous? J'espère démontrer que, sans abuser de la conjecture, on peut désigner comme les deux foyers de Taverroisme, au xiii^ siècle, Técole franciscaine et surtout rUniversité de Paris.

En général, Técole franciscaine nous apparaît comme \ beaucoup moins orthodoxe que Técole dominicaine. Sorti' d*un mouvement populaire très-irrégulier, très*peu ec-

1 Si fldes catholica intelligendi sit impossibilis, impossibile est qaod sit vera. [Ibid,)

clésiastique, très-peu conforme aux idées de discipline et de hiérarchie, Tordre de Saint-François ne perdit jamais le sentiment de âon origine. Tandis que les dominicains, fidèles à la direction qu*ils recevaient de Rome, couraient le monde en vrais limiers de I*Église pour dépister les hérétiques et faire à Tbétérodoxie la rude guerre du syllogisme et du bûcher, la famille de Saint-François ne cessait de produire d*ardents esprits, qui maintenaient que la réforme franciscaine n*avait pas donné tous ses résultats; que cette réforme était supérieure au pape et aux dispenses de Rome; que Tapparition du séraphique François n*était ni plus ni moins que Tavénement d*un second christianisme et d*un second Christ, semblable en tout au premier, supérieur même par la pauvreté. De là ces mouvements démocratiques et communistes se rattachant presque tous à Tesprit franciscain, et ultérieurement au vieux levain du catharisme, du joacliimisme et de rÉvangile éternel : tiers ordre de Saint-François, béguards, loUards, bizoques, fraticelH, frères spirituels, humiliés, pauvres de Lyon, exterminés par Timmura- \ tion et le bûcher des dominicains. De là cette longue I série de hardis penseurs, presque tous fort hostiles à la Icour de Rome, que Tordre ne cessa de produire : frère Elle, Jean d*01ive, Duns Scot, Okkam, Marsile de Padoue, elc. La lutte acharnée qu*il fallait soutenir à tout prix contre le thomisme, n'était-elle pas déjà un commencement d'émancipation ? Était-il bien sûr de s'attaquer à un docteur aussi autorisé, dont le système devenait de plus en plus celui de l'Église, et dont un pape, doraini-

caiD il est vi*ai, avait dit : Toi feeitmiracula quoi scripsit artieulos ?

Alexandre de Halès, le foodatear de l*écoIe franciscaine, est le premier des scolastiques qui ait accepté et propagé l'influence de la philosophie arabe. Jean de la Rochelle, son successeur, suit les mêmes traditions et adopte pour son propre compte presque toute la psychologie d*Avicenne*. M. Hauréau a fait observer avec justesse que la plupart des propositions condamnées à Paris par Etienne Templier, en 4277, appartenaient à Técole franciscaine, et qu'elles avaient été empruntées par les disciples les plus audacieux d'Alexandre de Halès aux gloses, depuis longtemps mal famées, d'Avicanne et d'Averroès*. La même année, le dominicain Robert de Kilwardby, archevêque de Cantorbéry, dans un concile tenu i^ Oxford, centre de l'école franciscaine, censurait des propositions presque identiques, et où Finfluence d'Averroës ne saurait davantage être méconnue '. On peut donc croire que quelques-uns des philosophes contre lesquels Guillaume d'Auvergne, Albert, saint Thomas s'expriment avec tant de sévérité, appartenaient à l'ordre de Saint- François.

Un important passage de VOptts tertiumy publié par

1 Voy. Hauréau, Phil. scoL 1. 1*', p. 475 et suiv.

t Ibid. t. II, p. 215, 217.

* A U suite des Sentences de P. Lombard, et dans le m8.331 de Sorb. et 33 de Montpellier. Quelques-unes de ces propositions se trouvent littéralement dans Averro^s. Cf. II De anin^^ t. 53, édit. 1574.

968 * AVBRROfcS.

H. Cousin, vient confirmer cette conjecture. La doctrine de rintdlect actif séparé de Thomme y est présentée comme traditionnelle dans l'école d*Oxford. « L'intellect actif est en première ligne Dieu lui-même, et en seconde ligne, les anges qui nous illuminent. Dieu esta Tàmece que le toleilest aux yeux, et les anges, ce que sont les étoiles. Je ne dis pas ceci, ajoute Bacon, pour énoncer seulement mon opinion personnelle, mais pour combattre une des plus gi*andes erreurs qui soient en théologie et en philo* Sophie. Les modernes (c'està-dire Técole dominicaine] disent que Tintellect qui agit sur nos âmes et les illumine fait partie de Tâme. Cela est faux et impossible, comme je Tai montré par des autorités et des raisons convaincantes. Tous les philosophes de la génération passée, dont quelques'^uns vivent encore, ont identifié Tintellect actif avec Dieu. Deux fois j*ai entendu le vénérable pontife de Féglise de Paris, messire Guillaume d'Auvergne, devant rUnivcrsité rassemblée, réprouver ces novateurs, disputer avec eux, et leur démontrer, par les mêmes raisons que j'ai données, qu*ils étaient dans Terreur. Messine Robert, évéque de Lincoln, et frère Adam de Marsh \ les plus grands clercs du monde, et consommés en science divine et humaine, ainsi que les anciens de ce monastère, étaient du même avis. Quelques frères mineurs présomptueux ayant demandé à frère Adam, pour le tenter et pourse moquer de lui : Qu'est-ce que Tinlellect actif? il leur répondit : C'est le corbeau d*Élie, voulant dire par là que c'est Dieu ou

' Cf. OptM majus, p. 48, 64, etc.

UD atige \> Dans tO/ms majtés. Bacon, discutant la même question, adopte ouvertement Topiiiion des maîtres ara* bes*. L'âme humaine est par elle-même incapable de science; la philosophie est le résultat d*une illumination extérieure et divine. LHntellect actif, principe de cette illumination, n*est point une partie de T&me, mais une sub* stance séparée de Tàme, comme Partisan Test de la matière, la lumière des couleurs, le pilote du navire ^

Le respect avec lequel Roger Bacon parle d'Averroès . prouve également qu*il avait trouvé dans son ordre, sur le Commentateur, des traditions différentes de celles de Técole dominicaine, c Avicenne, dit-il, a le premier remis en lumière la philosophie d*Aristote, mais il a essuyé de rudes attaques de la part de ceux qui Tont suivi. Averroès, le plus grand après lui, Ta contredit outre mesure. La philosophie d*Averroès, longtemps négligée, rejetée et

> Opw tertium, cap. 23 {Joum. des Sav. 1848, p. 346-47). — Ces détails ne se trouvent point dans VOpus majus, tel que Jebb Ta publié. Mais ils se lisent en termes presque identiques dans une copie de cet ouvrage, que possède la Bibliothèque de Saint-Grégoire in clivo Scauri à Rome : « Nam, Universitate » Parisiensi convocata, bis vidi et audivi Yen. antistitem Gu-

> liehcnm, Parisiensem episcopum felicts mémorise, coramom- » nfbus pronuntiare quod intellectus agens non potest esse pars

> animae, et D. Robertus episcopus Lincolniensis, et frater » Adam de Marisco, et hujus monasterii majorer boc idem

> firmarerunt. »

* 11 nomme seulement Avicenne et Alfarabi, et ne désigne Averroès que par ces mots : ExpoHtoreê famosi et majorée.

* Op. «wy. p. 26, 27.

réprouvée par les plus célèbres docteurs, obtient aujourd'hui le suffrage unanime des sages: peu à peu sa doctrine, assez digne d*estime en général, bien qu*on puisse la critiquer sur plusieurs points, a été appréciée'. > — € Après Avicenne, dit- il ailleurs, vint Averroès, homme d'une solide doctrine, qui corrigea les dires de ses prédé:cesseurs, et y ajouta beaucoup, quoique sur certains points il doiveôtre corrigé, et sur beaucoup d'autres complété^. » , Bacon cite expressément les commentaires sut* la Physique*, sur le traité de TAme', sur le traité du Ciel et du Monde ^ Les traductions de Hermann TAllemand paraissent aussi le préoccuper beaucoup. Peu initié aux disputes théologiques, et toujours indulgent pour quiconque lui apprend quelque chose, il ne voit pas le venin de ces ouvrages, et reproche à ses contemporains de s'en tenir à de vieux auteurs sans mérite, au lieu de proflter de ces secours nouveaux offerts à la philosophie '.

La subtilité, la confusion de Tordre logique et ontologique, le penchant à réaliser les abstractions, qui caractérisent Técole franciscaine, établissaient plus d*un lien de parenté entre cette école et la philosophie arabe. Le cha-

> Ibid. p. 13-14. Cf. Joum. des Saf>, 1848, p. 229. » Ibid. p. 37.

* Ibid. p. 12.

* Ibid. p, 36.

' Ibid. p. 27.— M. Arago {Ànn. du bur. des Umgit. pourl852, p. 449-450) a exposé l'opinion d' Averroès sur la scinlillatioa des étoiles, d'après Roger Bacon,

* Op. maj. p. 21.

pi(re général tenu à Assise, en 1 295, se vit obligé de réprimer séyéremenl le goût de la jeunesse de Tordre pour les subtilités et les opinions exotiqws K Bien que plusieurs docleurs franciscains, Guillaame de Lamarre, Dans Scot, aient combattu Taverroisme, et même reproché à saint Thomas d*y donner prise par sa théorie de Tindividua-* tien*, le réalisme les entraînait forcément vers les thèses averroïstes. Dieu, dit saint Thomas, ne pouvait créer la matière sans la forme. Duns Scot déclare, au contraire, que la matière peut exister sans la forme, et que Tacte premier de toute génération est la matière informable, c'est-à-dire apte à recevoir toutes les formes, mais non informée. Cette matière unique et universelle est la même dans tous les êtres, comme le voulait Avicébron. Si Duns Scot s*éloigne d*Averroès sur des points de détail, comme sur la quiddité provenant de la forme, sur les trois dimensions essentielles à la matière avant Tadjonction de la forme, ces détails secondaires ne peuvent faire méconnaître ridentité de la thèse fondamentale : antériorité de la matière générique, à laquelle participent tous les êtres, par antithèse à la pure création de saint Thomas*. Pierre Auriol s'attira les anathèmes de Técole dominicaine pour une doctrine toute semblable^.

Quant à la thèse de Tintellect séparé, Duns Scot la

1 Cf. du Boalay, Hist. Univ. Paris, t. III, p. 511. •Hauréau, Pfiil.scol. t. II, p. 231 et suiv. —Jourdain, Phil. des, Thomas d'Àquin, t. II, p. 64 et suiv. 85 et suiv. • Hturéau, p. 327, 338 et suiv.

^ Bayle, art. Av/reolus,

866 AVBRR0È8.

trouve si absurde» que Tauteur lui paraît digue d*étre rois au ban du genre humain*. Cela devait être. Duns Scot pousse jusqu'à l'extrême la doctrine de la pluralité des ftmes et la multiplication des entités psychologiques. Peu s*en faut que, comme Origëne, il ne fasse errer les âmes dans Tespace pour y chercher des corps. Dans Scot et Okkam, en admettant qu'Aristote n*a pas cru à Fimmor* talité de l*âme, et que cette vérité ne peut se démontrer que par la révélation, préparaient, du reste, la voie à de dangereuses hardiesses' . Nous verrons, en effet, au xiv^ siècle, Taverroïsme le plus décidé sortir des deux directions 'tracées par Duns Scot et Okkam*.

L*école mystique elle-même, qui se rattache par tant de traits & Técole franciscaine, fait un assez grand usage de la psychologie arabe. Les mystiques allemands du XIV* siècle, maître Ëkhart surtout, aiment à faire servir les hypothèses de Tinlellect actif et passif à la démonstration de leurs théories d'union avec Dieu*. Dans un traité

> Nec brevitar iovenitur aliquis philosophas notabi lis qai hoc dicat, licetille maledictus Averroes, in fictionesualIU de Anima, quœ tamen non estintelligibilis nec sibi nec aliis, ponat.... Error pessimus, qui proprius est et soliiis Averrois, non tantuoi contra veritatem theologis, sed etiam contra veritatem philosophise, et per consequens talis erran&esset a communitate hominum et naturali ratione utentium exterminandus. In IV SenU dist. 43, quœst. 2. (Antverpi®, 1620, t. Il, p. 427,. 431.)

• Hauréau, t. II, p. 365, 472.

• Patrizzi, DUcim. pertp. t. I«^ l. XIII, p. 162 tqq. — Brucker, t. VI, p. 622.

^ Ritter, Gesch. der Christ. Phil. IV* part. p. 518-514

ATERROÈS. 267

de celte école, composé en allemand au kiv* siècle, sar Vinteltect actif et possible \ Averroès (Arverios) et Arislole (Her Steotiles] sont cités comme de graves autorités.

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