CHAPITRE II
L*AVBRROiSME DANS LA PHILOSOPHIE 8G0LASTIQU
L'iDtFodaction des textes arabes dans les études occidentales divise l*histoire scientiflque'et philosophique du moyen âge en deux époques parfaitement distinctes. Dans la première, Tesprit humain n*a, pour satisfaire sa curiosité, que les maigres ^ébris de l'enseignement des écoles romaines, entassés dans les compilations de Martien Capella, de Bède, d*Isidore, et dans quelques traités techniques, que leur caractère usuel sauva de l'oubli. Dans la seconde, c*est encore la science antique qui revient à rOccident, mais plus complète cette fois, dans les commentaires arabes ou les ouvrages originaux de la /science grecque, auxquelles Romains avaient préféré des abrégés. La médecine, d*abord réduite à Cœlius Aurélianus, à la compilation de Gariopontus, retrouve Hippocraie et Galien. L'astronomie, bornée à quelques traités d*Hygin ou de Bède, à quelques vers de Priscien, revient par Alfergan^ Thabet ben-Corrah, Albumasar, à la précision de la science antique. L'arithmétique, limitée durant tant de siècles aux simples procédés de Tabaque ou de Tindigitation, s'enrichit de procédés nouveaux. La
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philosophie, au lieu de quelques lambeaux de TOrganon, des Catégories apocryphes de saint Augustin, reçoit le corps complet de Taristotélisme, c'estr-à-dire Tencyclopédie des sciences antiques.
En général, les premiers ouvrages traduits de Tarabe ne furent pas des ouvrages philosophiques. La médecine, les mathématiques, Tastronomie, avaient tenté la curiosité de (Constantin T Africain, de Gerbert, d*Adélard de Bath, de Platon de Tivoli, avant que Ton songeât à demander des enseignements philosophiques à des mécréants comme Alfarabi et Avicenne. L'honneur de cette tentative nouvelle, qui devait avoir une influence si décisive sur les destinées de l'Europe, appartient à Raymond, archevêque de Tolède et grand chancelier de Castille de 1130 à 1150. Raymond forma autour de lui un collège de traducteurs, à la tête duquel on trouve l'archidiacre Dominique Gondisalvi (fils de Gonsalve). Des juifs, dont le plus connu est Jean Avendéath ou Jean de Séville, travaillaient sous ses ordres*. Ce premier fessai porta principalement sur Avicenne. Gérard de Crémone et Alfred Morlay y ajou-^ tèrent, quelques années plus tard, différents traités d*Alkindi et d'Alfarabi*. Ainsi dès la première moitié du ur siècle, des ouvrages fort importants de philosophie arabe était connus des Latins.
Un des phénomènes les plus singuliers de l'histoire littéraire du moyen âge, c'est l'activité du commerce
* Yoy. Texcellente discussion de Jourdain sur ces trois personnages. Recherches^ chap. m, § 1, 9 lbid.%Qei9.
intellectuel et la rapidité avec laquelle les livres se répandaient d*un bout h Tantre de TEurope. La philosophie d*AbéIard, de son vivant, avait pénétré jusqu'au fond de ritalie. La poésie française des trouvères, en moins d'un siècle, comptait des traductions allemandes, suédoises, norwégiennes , islandaises , flamandes , hollandaises , bohèmes, italiennes, espagnoles. Tel ouvrage, composé à Maroc ou au Caire, était connu à Paris et h Cologne en moins de temps qu*il n*en faut de nos jours à un livre oa^ pital de TAIlemagne pour passer le Rhin.
Les juifs remplissaient dans ces relations un rôle essen^ tiel, et dont on n*a pas tenu assez de compte dans Thistoire de la civilisation. Leur activité commerciale, leur facilité à apprendre les langues en faisaient les intermédiaires naturels entre les chrétiens et les musulmans ^ Il faut lire rilinéraire de Benjamin de Tudèle* pour comprendre l'importance qu'ils avaient acquise sur le littoral de la Méditerranée depuis Barcelone jusqu'à Nice Les princes et les seigneurs, qui avaient besoin de leur argent et de leurs connaissances médicales, les favorisaient; le peuple seul les avait en antipathie. Quant aux hommes désireux de s'instruire, ils n'éprouvaient au moyen âge aucun scrupule à se faire, en philosophie, les disciples de maîtres appartenant à d'autres religions. La science était quelque chose de neutre et de commun à tous.
Les relations de TEurope avec les musulmansavaient lieu
* Dozy, Recherches, L p. 478-79, note (!• édit.) > P. 31 et suiv. (édit. Asher).
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d*an cdté par l'Espagne, et surtout par Tolède; de l'autre par la Sicile et le royaume de Naples. Le travail des traduc* tions s'opérait sur ces deux points avec une égale ardeur et par des procédés semblables. Presque toujours un juif*, aU v
souvent un musulman converti, dégrossissait l'ouvrage *"o^ el appliquait le mot latin ou le mot vulgaire sur le mot arabe*. Un clerc présidait au travail, se chargeait de la latinité et donnait son nom h l'œuvre. Quelquefois pourtant le nom du secrétaire juif l'emportait. De là vient qu'une même traduction est souvent attribuée h des personnages différents. Au xii* et au xnf siècle, les traductions se faisaient toujours directement de l'arabe. Cène fut que beaucoup plus tard qu'on se mit à traduire les philosophes arabes sur des versions hébraïques.
Le caractère de ces traductions est celui de toutes les traductions du moyen âge. « Le mot latin y couvre le mot arabe, de même que les pièces de l'échiquier s'appliquent sur les cases'. » La contexture de la phrase est plutôt arabe que latine. La plupart des termes techniques et le^ mots que le traducteur n'a pas compris sont transcrits de
^ L'étude de la langue latine était à cette époque assez répandue chez les juifs (V. ci-dessus, p. 191). En 1280, Salomon ben-Adcreth de Barcelone écrit une lettre aux juifs des synagogues de Provence pour les réprimander de ce qu'ils étudiaient la langue latine au détriment de la loi (Pasini. I, p. 61-63).
• La Bibliothèque impériale possède (n^^ 7317, 7321) plusieurs traductions latines venues de Tarabe par llntermédiaire de l'espagnol.
* Jourdain, Rech, sv/r les trad. lat. dÀrist, p. 19»
la manière la plus grossière ^ Le système des versions littérales se retrouve pairtout à TenfaDce de la philosophie. L*Orieni et le moyen âge n*ont guère conçu la traduction que comme un mécanisme superficiel où le traducteur , s*abrilant derrière Tobscurité du texte, se décharge sur le lecteur du soin d*y trouver un sens.
L*histoire littéraire du moyen ftge ne sera complète que lorsqu'on aura fait, d'après les manuscrits, la statistique des ouvrages arabes que lisaient les docteurs du xiii* et du XIV* siècle. Il importe d'observer, en effet, que les citations qui sont faites d'un auteur arabe par les écrivains de cette époque ne sont pas une preuve qu'on en possédât la traduction, puisqu'on ne se faisait aucun scrupule de citer de seconde main. Ainsi je pense qu'Avempace et Abu> bacer (Ibn-Tofaïl) ne sont cités que d'après Averroës. Alkindi, Alfarabi, Avicébron, Kosta ben-Luca, Haimonide ne semblent guère avoir été lus qu'au xiii* siècle. Au xiv«, Avicenne «t surtout Averroès tiennent lieu de tous les autres; au xv« enfin, Averroès reste le seul interprète de la philosophie arabe.
^ Les noms propres surtout, dépourvus en arabe de points diacritiques ou mal ponctués, devenaient entièrement méconnaissables. Ainsi Thaïes devient Bêlas; Hipparque, Abraans; ^psvîTcç devient cardbitus, Jorach, Semerion, Adelinus, Âlbrutalus, Loxus, auteurs cités par Albert le Grand, doivent le jour au même procédé.
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Le premier introducteur d'Averroës chez les Latins paraft avoir élé Michel Scot^ Ce fut un événement dans la fortune d'Aristote, au dire de Roger Bacon, que le moment . où Michel Scot apparut, en 4230, avec de nouveaux ouvrages d'Aristote et de savants commentaires, cum expositoribus sapientibus*. Quels sont ces commentaires restés jusque-là inconnus aux Latins? Les manuscrits nous rapprennent. Michel Scot y est expressément désigné comme traducteur de deux ouvrages d^Averroës : i^ du commentaire sur le De Cœlo et Mundo *; 2<^ du commentaire sur le Traité de l'âme \ La première de ces traduc-
^ Parmi les ouvrages que s*attribue le prétendu chroniqueur espagnol Julianus Pétri, se trouvent quelques traductions d'Averroés (Antonio, Bibl hisp. vêtus, t. Il, p. 42, édit. Bayer). Le faussaire a été bien maladroit, car Averroès était à peine né à l'époque où Von fait fleurir le pseudo-Julien.
' Tempore M ichaelis Scoti, qui annis 1230 transactis apparut t, deferens librorum Aristotelis partes aliqnas de naturalibus et mathematicis, cum expositoribus sapientibus, magnificata est Aristotelis philosophia apud Latinos. [Opus Majus, p. 36-37.)
■ Sorbonne, 924. 950 ; Saint-Victor, 171 ; Navarre, 75 ; BibL Saint-Marc à Venise, cl. vi, cod. 52.
« Sorb. 932, 943; Saint-Victor, 171; ancien fonds, 6504.— On lit dans le manuscrit de Saint-Victor : < Incipit commenta- » rius libri de anima Aristotelis philosophi, quem commentatus
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lions est dédiée à Élicnne de Provins*, en ces termes : c Tibi, Stéphane de Provino, lioc opus, quod ego Michaei » Scotus dedi latinitali, ex dictis Âristolelis specialiler » commendo, et si aliquid Âristoteles incompletum dimisit » de coristitutionë mundana in hoc libro, recipies ejus » supplementum ex libro Âlpetrangii» quem siniiliter dedi » latinilati, et es in eo exercilatus. » Ces deux commentaires sont les seuls qui portent dans les manuscrits le nom de Michel Scot. Mais comme presque toujours on trouve à leur suite et dans un ordre donné les commentaircs sur la Génération et la Corruption, sur les Météores» les paraphrases dos Pana l^aturalia* eWeDeSubstantia
» est Averroes tn gracco (1,\ et Michaei Scotus transtulit in la- » tinum. >
* M. Félix Bourqiielot a retrouvé cet ftlienne de Provins dans un doyen de Notre-Dame du Val, de Provins, qui figure en plusieurs chartes de 1211 à 1221, et est appelé par Thibaut, comte de Champagne, dilectus clericuB meus Stephanus de Protino (Proviniana, dans la Feuille de Froùns, 7 févrieri 1852). Peut-être faut-il identifier ^ personnage avec Etienne de Reims (Hist. litl, de la Fr. U XVII, p. 232), qui était né à Provins. 11 est question d'Etienne de Provins dans divers actes de 1231 à 1233. Bibl. imp. Colb. 61, suite du Reg, princ. Campan. t. ÏII, fol. 50 r®, 199 v»; Lettre de Grégoire IX,. anni V, 9 kal. mail (1231 ou 1232); anni VU, kal. februarii; anni VII, 3 kal. martii (Coll. Laportedu Theil).
• Dans le n<> 171 de Saint- Victor, la traduction de la paraphrase des Parva Naturalia est attribuée à un certain Gerardu$. Ce ne peut être Gérard de Crémone, moit en 1187. Cette indication étant isolée, doit, ce semble, être tenue pour fautive.
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OrbiSf on est autorisé à attribuer également la traduction , de ces ouvrages à Michel Scot. Dans les manuscrits 9é3 de Sorbonne et 75 de Navarre, aux traductions précitées se trouvent Joints les commentaires sur la Ptiysique et la Métaptiysique^ La traduction de ces ouvrages appartientelle également à Michel Scot? On serait porté à le croire, puisque dans un fragment de Michel 'découvert par . M. Hauréau, et dont nous parlerons bientôt, la doctrine de la Physique et de la Métaphysique est très-nettement exposée. M. Jourdain toutefois n*eût point dû faire intervenir comme des autorités, dans Téiiumération des traductions de Michel Scot, les catalogues donnés par Baie et Pits^ Il est évident que ces deux auteurs ne fondent leurs assertions que sur le dépouillement d'un manuscrit semblable aux n"*" 9i4 et 950 de Sorbonne', et qu'ils n'ont eu d'autres raisons pour attribuer à Michel Scot les traductions des commentaires sur le traité de la Génération et de la Corruption, sur les Parva Naiuraliat sur les Météores,
» Baie. Smp^ ill. Maj.Brii. (Bâie, 1557). p. 351. — Pits. Derebus angl. p. 374. — Cf. Niceron. Mémoires, t. XV, p. 95 elsuiv. — Fabricius, DibLmed. et inf. latin t. V, p. 233.
' Et ce dépouiiietnent ils ront fait avec beaucoup de négligeoce. Ainsi, au lieu de commenium Àverrois, ils ont lu contra Âverroem, leçon absurde» qui a fait croire à Bruoker (III. 796) qu i! s'agissait d'une réfutation d'Averroès; au lieu de de Protino, ils ont lu deprorno, etc. C'est à tort également que Jourdain a cru sur leur autorité que Michel n'avait traduit qu'un livre des Météores. Le ms. de Venise contient les quatre livres.
et du livre De Substantia Orbis que celles que dous avons nous-mêmes. Leur autorité ne correspond à aucun témoignage particulier, et tout se réduit h une conjecture tirée de la composition des manuscrits. Hais comme cette composition n'était presque jamais arbitraire au moyen ftge, on est autorisé à regarder les manuscrits où se trouve la dédicace à Etienne de Provins comme nous représentant Tédition même donnée par Michel Scot et ces textes nouveaux quUV iiU^duisit, au dire d^ Roger Bacon, dans la philosophie scolastique vers Tan '4 ^30.
Cette date indique sans doute le moment où les travaux de Michel arrivèrent à la connaissance du moine anglais. Il paraît certain du moins que Guillaume d'Auvergne et Alexandre de Halës ont connu, avant ce temps, les ouvrages du commentateur. Une seule traduction de Michel Scot, celle d'Alpetrangi, porte une date, et cette date est Tan 1217. Les traductions d'Averroès durent être exécutées Vers la même époque ; car Michel Scot ne semble être resté à Tolède que peu d'années. Peut-être aussi l'ensemble de ces traductions composait-il renvoi philosophique que Frédéric II adressa aux universités d'Italie, avec la célèbre circulaire qu'on lit dans le recueil de Pierre des Vignes. « Compilaliones varias quœ ab Aristotele aliis- » que philosophis sub grœcis arabicisque vocabulis anli- » quitus editse... nostris aliquando sensibus occurrerunt. »
Ce fut à Tolède que Michel Scot acheva les traductions qui lui donnèrent tant d'importance à son '(s^tk^l'Ëspagne, et le firent si gracieusement accueillir à la cour des Hohenstaufen. Il eut pour auxiliaire en ce travail un juif
nommé Andréa Roger Bacon, dans un moment de sévérité, Taccuse de plagiat et lui reproche d*avoir ignoré les langues et les sciences dont il est question dans ses écrits. II est sûr que les Latins qui entreprenaient le voyage de Tolède ne se faisaient aucun scrupule de s'approprier le travail de leur secrétaire, et qu'au moyen âge, comme de nos jours, le nom du traducteur était souvent une fiction. Michel Scot a, du reste, d'auti-es titres pour être appelé le fondateur de Taverroïsme, depuis que M. Hauréau* a découvert, dans le n* 844 de Sorbonne, des extraits qui paraissent appartenir à Tun de ses ouvrages les plus importants, lequel n*était connu jusqu'ici que par le sévère jugement qu'en porte Albert : « Fœda dicta in\*eniuntur » in libro illo qui Aiciinr Qumstiones Nicolai Peripatetici. » Consuevi dicere quod Nicolaus non fecit librum illum, » sed Michael Sc^otus qui in rei veritate nescivit naturas, » nec bene intellexit libros Arislotelis'. » Or, le fragment exhumé par M. Hauréau sous ce titre : Hœc sunt extrada de libro Nicolai Peripatetici, offre la plus frappante analogie avec une digression du commentaire sur le XII^^ livre de la Métaphysique, digression qui forme souvent dans les manuscrits un opuscule séparé (voy. cidessus, p. 7i ), et dont les premiers mots sont : Sermo de queestionibiAS quas ûccepimus a Nicolao, et nos dicemus
1 Probablement un juif converti, car ^Indr^ n'est pas un nom de juif judaïsant. — Cf. Op. Tert. apud Jebbi praef. p. 5. * De la philosophie scolastique, t. !«' , p. 470 et suiv. » 0pp. l. H, p. 140.
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m his secundum nostrum posse *. La doctrine qui y est exposée est d'ailleurs mise expressément sur le compte d'Averroès. « Omne cœlum est circulare, et omne circu- » lare est perfectum ; ergo omne cœlum est perfectum : » sed ullum perfectum indiget motu ; ergo uUum cœlum » indiget motu. Partes autem sui quum videant bona quœ A non habent, perpendentes se indigere illis bonis, in » motum prorumpunt, ut acquirant iila bona qusB non ba- » bent.... Ergo salus nostra est per quietem; cœli finis » autem per motum partium ejus : et hoc est quod dicit » Averoxt. » Michel Scot, par son rôle à la cour de Frédéric, où il représente d*une manière si originale Tesprit arabe, et par les accointances diaboliques que la légende lui supposa, ouvre en réalité cette série d'hommes mal pensants qui, depuis le xiii® siècle jusqu'à Vanini, déguisèrent leur mécréance sous le nom d'Averroès. Peutêtre les dures paroles de Roger Bacon et d'Albert, et la rigoureuse condamnation de Dante', tenaient-elles à la réprobation dont l'opinion frappait déjà ces allures sus* pectes. On verra bientôt comment tout ce mauvais esprit était un fruit de la cour des Hohenstaufen.
' Ces mots ont disparu dans les éditions imprimées. Nous avons donné ci-dessus, p. 108 et soiv. l'analyse de cette digreasion importante.
• Inf. cant. XX, v. 115.
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§ III
Un autre traducteur d'Averroès, Hermann rAllemand', fut, comme Michel Scot, attaché à la maison de Hohenstaufen. Au chapitre xxv de VQpus Terlium, dont M. Cousin a publié l'analyse •, Roger Bacon le qualifie : Hermannus Alemannus et translaior Manfredi nuper a D. rege Carolo devicti. En général, Hermann paraît s'être attaché aux textes aristotéliques les plus négligés, la Rhétorique, la Poétique, les Élhiques, la Politique, et comme pour ces ouvrages les abrégés arabes étaient plus répandus ou plus accessibles que le texte d'Aristote, ce fut à ces abrégés que Hermann s'adressa de préférence. Ainsi, comme équivalent de la Rhétorique, il traduit des j^loses d*Alfarabi sur cet ouvrage, et comme équivalent de la Poétique, l'abrégé d'Averroès *. « Ayant essayé, dit-il, de mettre la main à la traduction de la Poétique, j'y trouvai tant de difficultés, à cause de la différence des métrés en grec et en arabe, que Je désespérai d'en venir à bout. Je pris donc
* Jourdain, Recherches, chap. ui,§ 11.
' Journal des savants, 1848, p. 299, 348.
• Sorb. 1779. 1782.— Bibl. Chigi. à Rome. — Imprimé à Venise,. 1481. Le moyen âge n'a eonnu la Poétique que par cette paraphrase.
212 AYËRllOÈS.
rédition d'Averroès, où cet auteur a mis tout ce qu'il a trouvé d'intelligible', et je l'ai rendue comme j'ai pu en latin. » Ces deux traductions sont datées de Tolède, 7 mars 1256. M. Jourdain n'a osé décider s'il s'agit de l'ère vulgaire ou de l'ère d'Espagne. Mais le passage de Roger Bacon, qui nous apprend que Ilermann était au service de Manfred, ne laissa plus aucun doute à col égard.
Dans le prologue des gloses d'Alfarabi, Hermann nous apprend qu'il avait aussi traduit les Éthiques sur un abrégé arabe, mais que son travail avait été rendu inutile par la traduction de Robert Grosse-Téte, faite sur le grec. Cet abrégé arabe n'était autre que le commentaire moyen d'Averroès. La bibliothèque Laurentienne possède un manuscrit de cette traduction, et on peut la lire dans toutes les éditions imprimées des œuvres du Commentateur. Dans une note finale, Hermann nous apprend qu'il termina ce travail dans la chapelle de la sainte Trinité de Tolède, le troisième jeudi de juin 1240*. On peut avoir des scrupules sur l'exactitude de cette date. On se rappelle, en effet, que la version de la Poétique est de 1256 ; Hermann serait donc resté seize ans à Tolède pour ne faire
1 Assumpsi ergo editionem Averod determinativam dicti operis Aristotelis, secundum quod ipsealiqaîd intelHgibile elicere potuit ab ipso.
> Bandini, CataL codd, Lat. Bibl. Laur, t. III, p. 178. — Les éditions imprimées, celle de 1560 par exemple, portent HCCLX, au lieu de hccxl. C'est évidemment une faute, puisque la version des Ethiques est antérieure à celle de la Poétique.
AVERR0È8. 2i3
que deux ou trois traductions, ce qui paraît difficile à admettre.
La Bibliothèque impériale possède, sous les n^" 1771 de Sorbonneet6i0 de Saint-Germain, un court abrégédes dix livres des Éthiques en tête duquel on lit : Incipit summa quorumdam Alexandrinorum, quam excerpserunt ex libro Aristotelis nominalo Nicomachia, quam plures hominum Ethicam nominaverunt. Et iranstulit eam ex arabico in latinum Hermannus Alemannus. Cet abrégé est tout à fait distinct du commentaire moyen d'Averroès. Peut-être nous représente-t-il Y Abrégé d'Averroès qui n'est point arrivé jusqu'à nous. Bandini et M. Jourdain sont tombés, à propos de ces traductions de Hermann, dans quelques erreurs. 'Bandini, ne s*apercevant pas que le texte du manuscrit de Florence était celui du commentaire moyen d*Averroès, publia, comme inédit et sous le nom de Hermann, Tépilogue qu'Averroès a mis à la suite de ce commentaire. H. Jourdain reproduisit cet épilogue et Terreur de Bandini. Dans la secondi' édition de son livre, répilogue a été restitué à Averroès; mais, quelque bizarre quMl dût paraître au nouvel éditeur de voir ainsi un épilogue d*Averroés séparé du reste de son commentaire, il ne sembla pas s'apercevoir que le texte qui se terminait par cet épilogue était le commentaire d'Averroès, souvent publié. Ce dont on a droit d'être plus surpris dans un ouvrage généralement consciencieux , ce sont les erreurs de M. Jourdain, en ce qui concerne les manuscrits de la Bibliothèque impériale. Et d'abord, M. Jourdain regarde comme identiques les versions des Éthiques conte-
su AYBRROÈS.
nues dans les n^»' 4771, 1773, 1780 de Sorbonne. Or, le court abrégé renfermé dans le n*» 1 771 , qui seul porte le nom de Ilermann, n*a absolument aucune ressemblance avec les versions complètes des n^*1773, 1780. De plus, il suffisait de comparer les premières lignes de ces différents manuscrits avec les incipit donnés par Bandini, pour reconnaître : 1^ que le manuscrit de Florence, qui porte le nom de Ilermann, ne ressemble à aucun de ceux de Paris; 2'* que les deux manuscrits de Florence, décrits par Bandini, Tun, t. III, p. 178, Tautre, t. III, p. 405, ne sont nullement identiques entre eux ; que le premier seul porte le nom de Hermann ; que le second est semblable aux n<>' 1773, 1780 de Sorbonne; que, par conséquent, la date 1243, donnée par le second, et qui d'ailleurs est en contradiction avec la date 1240 donnée par le premier, ne s'applique pas à la traduction de Hermann. Ainsi, au lieu d*avoir cinq manuscrits de cette traduction, comme le suppose M. Jourdain, on n*en connaît réellement qu*uD seul, qui est le manuscrit de la Laurentienne, décrit par Bandini, t. III. p. 178.
Hermann reconnaît lui-môme, dans la préface des Gloses d^Alfarabi, qu'il n'eut qu'une part assez faible dans le travail de ses versions. Roger Bacon, qui, dans son Opus Majus et son Opus Tertium, critique souvent avec vivacité les traductions de Hermann S s*est emparé de ce passage : « Hermannus, dit-il, confessus est se magis
* OpusMajus, p. 31, 46, bd.-^Jowmal des Savants, 1848 p» 299, 348 (art. de M. Cousin).
AYBRROÈS. SIS
» adjutorem fuisse translationum qnam translatorem, » quia Saracenicos teDuit secum in Hispania, qui fuerunt » in sais traoslationibus priDcipales*. » Plusieurs indiœs témoignent que Hermann employa pour son travail des musulmans versés dans la connaissance de la langue savante. Ainsi la nunnation et les désinences casuelles sont scrupuleusement observées dans la transcription des noms propres : Ibn-Rosdm, Abif-NasriUy Abubekrin^ Ducadatin^ Sceifa addaulati, Abitaibi, Alkameitu*. Le style, du reste, n*a fait qu'y gagner en barbarie ; en voici un spécimen : Inuarikin terra alkanamihy, stediei et baraki et castrum munitum destendedyn descenderunt adenkirati ubi descendit super eos aqua Eupkratis veniens de Euetin '• On comprend , d'après cela, que Roger Bacon ait tenu pour inintelligibles et non avenues les traductions de Hermann *.,
Ainsi, vers le milieu du xiii^ siècle, presque tous les ouvrages importants d'Averroès ont été traduits d'arabe
^ Opus tertium, apud Jebbi prœf. p. ô.
> P. 57 vo, 58, 61 yo. etc. (édil 1481).— La même particularité s'observe dans la traduction du commentaire sur le De Cœlo de Michel Scot : Alfarcad, alfarhadin (p. 175 v», 176, édit. 1560).
• Ibid. p. 62.
4 c Maie translatus est, » dit-il en parlant de la Poétique, c nec potest sciri, nec adbucin usu vulgiest, quia nuper venit ad Latines et cum defectu translationis et squalore. » Opus MajuSf p. 46. La traduction de Hermann, cependant, fut assez lue au moyen âge. Voy. ms. Bibl. imp. suppl. franc. n« 4146, fol. 1, 171, 30h
216 AVERROiS.
en latin ' . Seuls, les commentaires sur FOrganon et la Destruction de la Destmction ne paraissent pas avoir été connus des philosophes chrétiens du moyen âge. Il exista, il est vrai, une ancienne version latine de ce dernier écrit, faite en 4328 par le juif Calonyme, fils de Calonyme, Gis de Meïr; mais cette traduction parait avoir été peu lue*. Je ne crois pas qu*on puisse citer une seule citation de la Destructimi avant le xvi« siècle.
Quant aux œuvres médicales d'Averroès, elles ne furent connues en général qu'après ses œuvres philosophiques. De tous les médecins 'du xiii® siècle, dont M. Littré a donné la notice dans le tome XXI de V Histoire littéraire de la France ^ Gilbert l'Anglais (vers 4250) est le seul qui cite Averroès*, et encore est-il probable qu'il ne le connaissait que par ses œuvres philosophiques. Sprengel croit, il est vrai, que Gilbert a emprunté à Averroès sa théorie du cœur considéré comme source de la vie *. Mais cette doctrine n'est pas tellement propre à Averroès qu'on
1 L'usage d'attribuer à Alphonse X les versions faites de Tarabe au moyen âge a porté les anciens critiques à lui faire honneur de celles d' Averroès. (Cf. J. Bruyerin Champierf préf. des ColUctanea.i^. Si, édit 1553.— rGassendi, Ejçercit. parod.adv. Arist, 0pp. t. m, p. 1192.— Antonio, BibL hisp. vêtus, t. 11, p. 83, édit. Bayer.) Les travaux exécutés sous les ordres d'Alphonse furent purement astronomiques.
* Steinschneider, Catal. p. 50-51 ; Gosche; Gazzali, p. 368.
• Hist. liit. t. XXI, p. 399.
^ Sprengel, Hist, de laméd. t. II, p. 453. — Albert le Grand {De anim. 1, lil, tr. i, c. 5) cite, sous le nom d' Averroès, un livre De dispositionibus cordis, qui nous est inconnu.
soit obligé de supposer que Gilbert avait lu le CoUiget. Gérard de Berry, Gauthier, Alebrand de Florence, qui citent tous les autres Arabes, ne parlent pas d'Averroès*.
Nous D*avons aucun renseignenxent sur la traduction du CoUiget. Le manuscrit de TArsenal (Sciences et Arts, 61 ] porte : Translatus de arabico in latinum. Les mots arabes conservés dans le texte et une foule d'autres particularités, établissent d'ailleurs indubitablement que cette version fut faite de l'arabe et non de l'hébreu'. On peut la rapporter avec vraisemblance au milieu du xiii« siècle. Le traité De formatione eorporis humani^ de Gilles de Rome (Paris, 1515), n'est formé, en grande partie, que d'extraits du CoUiget. [1 est remarquable pourtant que le CoUiget n'est jamais cité dans le Conciliator de Pierre d'Abano, ' écrit en 1303, et où les citations des commentaires d'Averroès abondent à chaque page.
En 1284, Armengaud, fils de Biaise, médecin de Montpellier, traduit ou plutôt fait traduire de l'arabe le com< mentaire sur le poëme médical d'Avicenne*. Raymond
> Hist. Utt. t. XXI, p. 405, 413, 416. .
' ÙSLnsV explicita l'auteur est toujours appelé Mehenyith Abenrosdin. M. Hœnel {Catalogi, coL497) signale à Vendôme un manuscrit de médecine dont l'auteur est appelé Mechemet ad Jurosdin; cest sans doute le CoUiget,
* Tiraboschi (t. V, p. 87] regarde bien à tort Armengaud comme le premier traducteur d'Averroès. — Antonio (l. II, p. 400, éd. Bayer) place cette traduction en 1391 ; mais le manuscrit 6931 (anc. fonds) porte 1 284. Comp. Rossi, Codd. II, p. 3 etsuiv.
Martini avait déjà cité cet ouvrage, sous son titre arabe» dans le Pugio fidei^; mais Raymond possédait souvent des renseignements directs sur les ouvrages écrits en arabe et en hébreu. Une traduction ancienne du traité de la Thériaque se trouve dans un manuscrit de TÂrsenal [Sciences et arts, 64). Les Canones de medicinis laxatitis furent traduits de l*hébreu, en 4304, comme nous rapprend une note intéressante que j*extrais du n* 6949 (anc. fonds) : c Expliciunt articuli générales proiicientes in medicinis » laxativis magni Abolys, id est Averoys, translati ex he- » brseo in latinum per magistrum Johannem de Planis de » Monte Regali, Albiensis dicBcesis, apudTholosam, anno » DominiM°CCC°IIll°; interprète magistro Mayno tune » temporis judœo, et postea dicto Johanne, converso in » christianum, in expulsione Judaeorum a regno Fran* » ciae'. » La traduction des œuvres médicales d'Averroës est donc en grande partie Tœuvre de Técole de Montpellier. Le travail se fit, comme d'ordinaire, par Tintermédiaire des juifs. Des faits nombreux établissent les rapports de Montpellier avec les Sarrasins d'Espagne, l'importance que les juifs y avaient acquise et la part qu'ils eurent à la splendeur de celte grande école*.
L'Abrégé de TAlmagesle ne fut pas connu des Latins.
1 P. 159 (Paris iSôl). Cf. ftteinschneider, p. 317 note.
* Il s agit sans doute des édits de proscription qui se suceé> dèrent en 1309 et 1311 {Ordonnances des rois de Fr. t. !«<', p. 470, 488).
* Jourdain, Recherches, p. 91-92.
ÀVBRBOàS* S19
M. Littré' a relevé dlmportantes citations d^Averroës dans le traité d'Astronomie de Bernard de Verdun (vers 4300), surtout en ce qui concerne la théorie des épicycles. Mais ces matières sont souvent traitées dans les commentaires philosophiques, surtout dans les livres XI et XII de la Métaphysique.
§ IV
On vient de déterminer d*une manière approximative Tëpoque où furent faites les traductions latines d* A verroès. Il est beaucoup plus difficile de fixer le moment où Tin* fluence de ces textes nouveaux s*exerce sur renseignement et les doc^ines du moyen âge.
Pierre de Blois, continuateur de la chronique d*Ingulphe, exposant Tordre suivi à Técole de Cambridge, vers 4409, s'exprime ainsi : Ad horam vero primam^ F. Terricus, acutissimm sophista^ loginam Arisiotelis juxta Porphyrii et Averrois isagogas et commenta adolescentioribus tradebat. Launoy*, du Boulay', THistoire littéraire de la France^, ont copié ce passage sansre> marquer l'interpolation évidente qu'il contient '^. Averroès
' HûU litt. de la France, t. XXI, p. 31&-319. De sckolis celebrioribus, p. lôO
• Hist. Univ. Paris, t. II. p. 28.
T. IX, p. 107.
* Brucker (t. III, p. 678,) et M. Jourdain (p. 28-29) l'oDi relevée.
220 AVBRROÈS.
n*était pas né en 4409 1 L*abbé Lebœuf *, ajoutant les méprises aux méprises, a voulu qu*à Orléans comme à Cambridge, on enseignât au xi® siècle les dialogues (sic) d*Aristote selon Porphyre el Averroès, et que Jean de Salisbury se les soit fait transcrire en Normandie par les soins de Richard Lévèque, archidiacre de Coutances. Lebœuf a confondu avec le passage de Pierre de Blois une lettre de Jean de Salisbury, où celui-ci demande en effet & Richard des ouvrages d*Aristote, mais où, bien entendu, il n'est pas question d' Averroès*.
La première apparition manifeste de la philosophie arabe dans le sein de la scolaslique, a lieu au concile de Paris, en 4 209. Le concile, après avoir condamné Amaury de Bène, David de Dinant et leurs disciples, ajoute : Nec libri Aristotelis dénaturait philosophia^ nec commenta
^ Dissertation su/r l'état des sciences en France, depuis la mort du roi Robert, p. 78.
' Jourdain, p. 253.— Je relèverai à ce propos une inadvertance de M. Jourdain lui-même. On trouve dans les œuvres de Bède (t. Il, col. 213 et suiv.) un recueil d'axiomes d'Aristole et d'autres philosophes, sous le titre de Sententiœ ex Aristotele ou Authm-itatum generalium aliquot philosophorum tabula. M. Jourdain (p. 21) y trouvant des citations de la physique et de la Métaphysique, a cru devoir attribuer cette compilation à Boéce ou àCassiodore. M. Barthélémy Saint-IIilaire, d'un autre côté, a conclu des citations de la Politique qui s y trouvent que Bède connaissait la Politique. Or on trouve dans ce recueil des citations d'Averroès, désigné sous le nom de Commentator ; ce qui en recule la composition au XIV* siècle.
AVERnOÈS. $21
Ugantur Parisiis publiée vel secreio*. Certes on peul être tenté de voir dans ces Commenta les commentaires par excellence, les seuls à proprement parler que le moyen Âge ait désignés de ce nom, ceux d'Averroès. Mansi, M. Jourdain, M. Hauréau ont adopté cette opinion*. Il n'est pas impossible, il faut Tavouer, que les commentaires d'Âverroèsaientété traduits et étudiés dix ans après la mort de leur auteur. Toutefois comme Michel Scot, vers 1217, semble avoir été le premier introducteur de ces textes nouveaux, on croira difficilement qu*Averroès ait pu essUyer la condamnation du concile de 1209. Il faut d'ailleurs remarquer que la traduction d'Averroôs est de plus d*un demi-siècle postérieure à celle des premiers textes de philosophie arabe, que par conséquent les textes traduits par Dominique Gondisalvi ont dû entrer dans les études avant ceux qui n'avaient encore ni recommandation ni célébrité. Ce qui reste indubitable, c'est que le concile de 4209frapparAristote arabe, traduit de l'arabe, expliqué par des Arabes.
Le statut de Robert de Courçon, en 1 21 5, est un peu plus explicite : Non legantur libri Aristotelis de metaphysica et nalurali philosophia^ nec summa de nsdem, aui de docirina Magistri David de Binant autAlmarici
* Apud Martène, Thés, novus Àneed. t. IV, p. 166. — Voy. la discussion de M. Hauréau sur U portée de ces mots de na^urali philosophia. {De la phiL scol. 1. 1«', p. 402-410).
* Mansi, ad. Ann, eccl. Baronii, t. I•^ p. 289 (Lucœ. 1757). — Jourdain, p. 193-194.— Hauréau, t. W, p. 409-410.
S2t ÀVERR0E8.
haretici, aut Mauritii HispaniK L'expression summa de iisdem conviendrait très-bien aux abrégés (l*Aviœnne. Mais qael est ce Maurice Espagnol, dont la doctrine est rapprochée du panthéisme de David et d*Amaury ' ? Quand on a vu dans les manuscrits le nom d'Averroès, si étrangement défiguré, devenir d'une part Mahuntius (anc. fonds, n^ 7052), Menbutius (anc. fonds, 6949), Mauuicius (Arsenal, se. et arts, 61), de l'autre Avenryz, Benrix, Beuriz, etc., on n*a pas de peine à croire qu'il ait pu devenir Maurittus. Ce n*est là toutefois qu'une conjecture à laquelle il ne faudrait pas attribuer une trop grande probabilité. La bulle de Grégoire IX, de 123f , ne fait que renouveler avec moins de précision encore les condamnations de 1209 et 1315*.
Ce qu'il y a de remarquable dans ces condamnations, c'est que la cause de Taristotélisme arabe y est toujours identifiée à celle d'Amaury de Bëne et de David de Dinant. Le passage souvent cité de Guillaume le Breton, continua-
« Du Boulay» Hist. Univ. Paris, t. 111, p. 82.— Laonoy, De varia ArisL fortuna in Acad. Paris cap. iv.
» C'est contre toute vraisemblance qu'on a rapproché ce Maur ritius Hispanus du dominicain Maurice, auteur des Dislinctionesaxiprœdicandum utiles. Du Boulay, Hist. Univ Paris. t. m, p. 699.— Antonio, Bibl. hisp, veL t. II, p. 373.— Fabricios, BibL med. et inf. lat, t. V, p. 57.
• Launoy, chap. vi. — Du Boulay, t. III, p. 149. — L'histoire littéraire de la France (t. XVI, p. 100-101) suppose qu'il s'agit expressément des Commentaires d*Averroës.
AYBRROÈS. 333
tant de RigordS celui de Hugues, continuateur de Robert d'Auxerre, cité par Launoy*, supposent la môme connexité. Fant-ii réellement supposer une influence arabe dans Tapparition des sectes hétérodoxes qui agitèrent recelé de Paris dans les dernières années du xii* siècle et les premières du xni®? On ne peut nier Tanalogie du réa* lisme d'Amaury avec celui d'Avicébron. La doctrine de David de Dinantsur la matière première, dénuée de forme, servant de commun substratum à toutes choses, est bien celle du péripatétisme arabe. On peut croire que ces deux sectaires avaient entre les mains le livre De Cansis, déjà connu d'Alain de Lille*. A cela près, Amaury et David ne me semblent qu'un reflet altéré des sectes hétérodoxes comprises sous le nom de Cathares. Quelques-unes de leurs doctrines ont une ressemblance frappante avec celles des hérétiques d*Orléans de «0i2^, que U. C. Schmidt rattache, sans hésiter, à l'église cathare"; d'autres ne sont que le pure joachimisme; d'autres enfin relèvent évidemment de Scot Érigène*. L'identité de tout le genre
< Apud dom Bouquet, t. XVII, p. 84.
* De varia Arùl. fart. cap. i. ^ Cf. Jo. Fr. Buddeum, De hœresibusexpkil. aristoteLico-schokutiea orêis, in Observai Halensibus (1700), 1. 1, p. 197 et sqq.
» Jourdain, p. 196-197.
^ Lire surtout la relation de Gésaire d'Heisterbach, dans Hauréau, t. L p. 398. Voir ci-dessous, § xiii.
* Hist, des Cathares ou Albigeois, t. !«', p. 28; t. II, p. 151 , 287.
* Cf. Saint-René Taillandier, Scot Érigine^ p. 236. — Uaoréau, 1. 1«', p. 405.
humain en Dieu, le Saint Esprit sMncarnant en chacun de nous, comme le Fils s'est incarné en Marie, Dieu principe matériel de toute chose, quoi de plus semblable aux théories du penseur hibernais ? Voilà plus qu'il n'en faut assurément pour se dispenser d'aller chercher chez les Arabes les antécédents d'Amaury et de David, surtout si l'on fait à l'originalité propre d'Amaury la part qu'elle mérite. Le réalisme, d'ailleurs, en affirmant que les individus d'une même espèce participent à une seule essence et que l'intellect en général existe réellement, devançait la théorie averroïstique de la raison universelle et de l'unité des âmes. Abélard avait aperçu celle conséquence, et il l'avait combattue dans ses Petites Gloses sur Porphyre par le même argument qu'on opposera plus tard à Averroès*. Gilbert de La Porrée niait expressément la personnalité humaine. L'exemple que choisissaient le plus volontiers les réalistes pour expliquer comment une même essence peut être commune à plusieurs individus, était celui de l'âme. C'est dans Alexandre de Halès qu'il faut chercher la première trace tout à fait manifeste de l'influence arabe. Avicenne, Algazel sont cités fréquemment dans sa Somme comme des autorités philosophiques ; Averroès n'y figure encore que d'une manière peu caractérisée. 11 est bien reconnu d'ailleurs que cette vaste composition est des dernières années d'Alexandre (de 4243 à 1245), et qu'elle ne fut achevée que vers 1252, après sa mort'. Alexandre
1 Rému&9X, Abélard, t. 11, p. 98.
* Hist, litt. ds la France, t. XVIII, p. 316, 318.
AVBRROÈS. â25
par conséquent n'a'dû lire Âverroès que quand il était déjà vieux, et cette lecture ne semble pas avoir influé sur ses doctrines. Les questions relatives à Tintellect ne dépassent pas dans ses écrits les termes mêmes d'Arislote^
L*influence arabe est aussi très-sensible dans Robert de Lincoln. Roger Bacon le cite comme un des maîtres à qui il a entendu professer la théorie de Vintellect séparé de Thomme' ; mais, pas plus qu* Alexandre de Halès, Robert ne paraît avoir connu Averroès à l'époque de sa première activité philosophique.
Guillaume d'Auvergne est le premier des scolastiques chez lequel on trouve une doctrine qui puisse porter le nom d' Averroès. Je n'ai trouvé qu'une seule fois dans ses œuvres le nom du Commentateur; mais l'averroïsme y est réfuté à chaque page, tantôt sous le nom d'Aristote, tantôt sous de très-vagues dénominations, comme Expositores*, seqtuices Aristoielis*, Aristoleles et sequaces ejus grmci et arabes *, qui famosiores fue-
^ Symma theol. pars II, queest. 69, art. 3, p. 116 v. et sqq. (Venet. 1576.)
' Fragments de VOpus tertium^ publiés par M. Cousin. (Joum. des Savants, 1848, p. 347).
• 0pp. 1. 1, p. 699, etc. (Edit. Aurel. 1674).
* Ibid. t. Il, p. 205.
' Ibid. p. 95,
nifiMraéfim in disHplinis Ariêiotôliê \ AtUenna étala quiin paru itta Aristoteli aonansêruni^. Ouillauipe met toujours dans une mémo catégorie les commentateurs grecs et arabes. En général, le iiii* siècle regardait les Arabes comme des philosophes anciens, pMloêophi antiqui*, par opposition auK philoêophi latini ou philo* sopbes SGolastiques. Les notions les plus simples de chro* nologie étaient tellement méconnues qu'on semblait ignorer lequel d'Aleiandre d*Aprodisias ou d'Averroès avait vécu avant l'autre .
Averroès, à Tépoque de Guillaume d* Auvergne, n'était donc pas encore devenu le représentant des doctrines dangereuses du péripatélisme arabe ; mais ces doctrines étaient dès lors parfaitement connues des Latins» et comptaient de nombreux partisans*. Tandis qu'Ari^tote est combattu avec énergie, tandis qu'Avicenne est traité de blaspbéma* teur\ Averroès est pilé par Guillaume comme un très^
I Ibid. 1. 1, p. 618,
■ Ibid. 852, 53.
» Cette classification est surtout frappante dans le Pugio Pdêi de Raymond Martini, et daas le Direetarium InquiH- (Oftfm de NicolM Eymerie s « Antiqui phiiosophi suât pUto* » nici, stoici, pythagorici, epicurei, Aristoteles et peripatetici, » Af>errQ99t Avipenn», Algszel, Alundus (AH^indi), Rabbi Hases.» [Dir. Inq. p. 174. Rom», 1578 )
« Multi deglutiunt poçitionei istas, abique alla investifatione discussionis etperscrutationisrepipisntesillas, ateiiui conaantientes iiiis, et pro çertissimis ea# babentQS. [De anima, osp. vii, pars 3.)
ft De legibuSt 0pp. 1. 1, p. 54.
nobU philosophe^ biep que déjii Yon aI)u^ dd son nom et que de« disciples inconsidérés déqatur^nt ic^opiniQn^, « Debes ^utem. dit^il, circumspec^us e^sê in di^puUo^O
> cum bominibus, qui philosopbi baberi volant, et neo » ipsarudimenia philosophie adhuc epprebenderunt* I>0
> rudiroentis enim philosophie est procul dubio ratio
> matariaeei r^io forma, et eu m ipsa ratio rnalari» poiito
> lit ab A^erroe, philosopha nobilissimo^ eipedir^t ul
> iqientiones ejus et aliorum gni lanqmm duees phi^ ^ losophies seqnmdi $( imitandisunU hujusmodi ho*
> mines qui de rébus philosophicis tam inconsiderate
> loqui prassumunt, appr^hendtsaent prius t^d certum e( » liquidum'. »
Le Pe Uni^ersQ setnbie présenter une autre citation d*Averroàs; mais rincerlitnde et la contradiction qu'on y remarque prouvent combien Tindividualité philosophique du commenlateor était encore peu arrêtée dans Tesprit des scolastiques. A la page 7(3 (Opp< t, 1) du De Uni^ versOf Guillaume cite un passage du Commentaire dU A tf6a<;er sur la Physique. Un peu plus loin (p. 801), le n)ême passage se retrouve comme tiré du commentaire i'Abumasar, Or ni Abubacer (Ibn-Tofail), ni Abumasar n'ont composé de commentaire sur la Physique, Abubacer n*a d'ailleurs été connu des scolastiques que par les citations qu*Averroôs en a faites. Il est donc bien probable que le passage cité par Guillaume appartient au commentaire d'Averroés lui-môme.
' De Unit, 0pp. 1. 1, p. 851.
Il ne manque, du reste, dans les écrits de Guillaume que le nom d*Averroès, pour que Guillaume puisse être enyisagé comme le premier et le plus ardent adversaire de l'averroïsme. La théorie de la première intelligence, créée immédiatement par Dieu, et créatrice de Tunivers, est vivement réfutée sous le nom d*Algazel ^ . La sagesse engendrée de Dieu, le logos teleios, voilà le véritable intellect premier, que n*ont connu ni les Arabes, ni les Juifs, depuis qu*ils se sont faits les disciples des Arabes, mais qu*ont adoré Platon, Mercure Trismégiste et le théologien Avicébron, dont Guillaume, pour ce motif, fait un chrétien. L*éternité du monde est une damnable erreur d*Aristote et d'Avicenne'. Un moment elle semble attribuée à Abubacer Sarracenus ^; mais évidemment Guillaume n'a pas vu qui il frappait sous ce nom.
Averroès n'est pas nommé davantage dans la longue argumentation de Guillaume conti^ la théorie averro'iste par excellence, l'unité de l'intellect. Toute cette polémique est dirigée contre Aristote, ou contre ses disciples anonymes. € Debes scire quia eousque excsBcati sunt, et » eousque intellectu déficientes, ut crederent unam ani- » mam mundi numéro quiquid in mundo est animatum » animare, necaliudessesecundumessentiametveritatem » animam Socratis quam animam Platonis, sed aliam » animam, et hoc ex alietate animationis etanimati*. »
' De Univ. I- 1«, cap. 24 et suiv. I« II«, cap. 9, 23 et sqq.
9 l'allie» cap. 8 et 9.
■ III» I«, cap. 18.
* De Unit). 0pp. t. î, p. 801.
AVBRROÈS. 229
— « De inteliigentiarum numéro, dit-il ailleurs, Aristo- » teles non tam errasse quam etiam insanissime délirasse » videbitar evidenter ^ » A la page suivante, la même doctrine est attribuée à Aristote, Alfarabi et autres ; un peu plus loin', à^Alfarabi, Avicenne et à ceux qui ont embrassé sur ce point Topinion d*Aristote; ailleurs, on trouve qu*Aristote l'a imaginée pour échapper au monde archétype de Platon*. C'est donc bien réellement Aristote qui, dans la pensée de Guillaume, est responsable de la monstrueuse doctrine de Tunitéde Tintellect. Et celle doctrine pourtant, il Texpose avec toutes les particularités qu'Averroés y a ajoutées, et dont on ne trouve aucune trace dans le Traité de l'Ame. Cette intelligence active est la dernière en noblesse des intelligences mondaines*; le bonheur de Tâme est dans son union avec elle' ; toutes les âmes sè^ parées du corps s'identifient et n'en font plus qu'une seule*; les Ames ne diffèrent que par le corps'; la seule différence des accidents fait la distinction numérique*. Les arguments que Guillaume oppose à cette doctrine sont ceux qu'Albert, saint Thomas et tous les adversaires d'Averroès répéteront à satiété. Elle détruit la personne, elle
' De Univ. 0pp. 1. 1, p. 816.
» ma. p. 852-53.
• De Univ. !• II«, cap. 14.
• Ihid, et De anima, 0pp. t. Il, p. 205 et iqq » De Univ. !■ II«, cap. 20-22.
• !■ Il", cap. 11.
!■ I«, cap. 25, 26.
De Univ. t. l», p. 802, 819, 859.
SSO AVERROÈS.
cohduitàlïmeyrmene, au fatalisme* ; elle rend inexplicables le progrès et la difTérence dos intelligences individuelles. Il ; a bien des règles générales de vérité qui slmposent à tons les esprits ; mais ces principes n*ont aucune réalité substantielle hors de Tesprit. Par une singulière inconséquence, Guillaume établit, dans son traité De Animtty que Dieu est la souveraine vérité, éclairant tous leâ hommes*, et Roger fiacon a pu invoquer son témoignage contre ceux qui prétendent que IMntellect actif fait partie de l'âme humaine ^ Mais Oulllaume est un esprit timide et superficiel. Tout ce qui ressemble au panthéisme d*Amaury l'effraye; la Providence, la H* berté, la création, la spiritualité de l'ftme, Timmortalitâ sont toujours entendues par lui dans leur sens le plus liroit.
Non-seulement les doctrines d'Averroès étaient, à l'époque de Guillaume, introduites dans la scotastique ; il semble que les impiétés qui devaient plus tard se couvrir de son nom commençaient déjà à se faire jour. Dans son traité de l'immortalité de l'Ame, Guillaume nous ap^ prend que ce dogme rencontrait plus d*un Incrédule. Des esprits mal faits et mécontents de leur temps prétendaient que ce n*était là qu*une invention des princes
1 De Univ. IIÎ* I*, Câp. 21 é( sqq.— Cf. ïbld, V II», cap. 16,