‹ Averroès et l'averroïsmeChapitre 20 sur 35 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

Les condamnations de 4277 nous montrent déjà les propositions averroïstes associées à l'incrédulité, et cette incrédulité est manifestement rattachée par Etienne Tempier à Tétude de la philosophie arabe'. Ijous touchons au

• D'Argenlré, Coll. jud. 1 125-126.

a Hist liU. de la Fr. t. XXI, p. 112 et suiv.

* Errores prsedictos genlilium scripturis inveniunt, quos, proh dolori ad suaro imperitiam asserunt. (Du Boulay, t. III, p. 433.)

temps où Âverroës nVst plus, aux yeux du grand nombre, que Tauleur d*un épouvantable blasphème, et où tous ses ouvrages vont se résumer dans le mot des Trois impos" teurs.

Le règne de la foi semble, au premier coup d'œil, si absolu au moyen âge, qu'on serait tenté de croire que pendant mille années, depuis la disparition du rationa-^ lisme antique jusqu'à l'apparition du rationalisme moderne, aucune protestation ne s'est élevée contre la religion établie. Mais une étude plus attentive de l'histoire de l'esprit humain durant cette curieuse époque amène à resserrer de beaucoup la période de la foi absolue. Sans doute il importe de distinguer ici la hardiesse de pensée qui, acceptant le dogme révélé, s'exerce sur l'interprétation de ce dogme, de Tattaque contre la révélation ellemême. Scot Érigène, par exemple, est évidemment un spéculateur très-hardi et, très-peu orthodoxe. Scot Érigène pourtant estil un incrédule? Non, certes. Saint Jean Tévangéliste, saint Paul sont pour lui des autorités révélées. La pensée véritablement incrédule^ le rejet non pas de tel ou tel dogme, mais du fondement de tous les dogmes, la croyance que toutes le religions se valent et sont toutes des impostures, ne se trouve bien caractérisée qu'au xiu* siècle. Cela se conçoit : l'idée de religion comparée ne pouvait naître que dans un siècle où l'on avait quelques notions sur les diverses religions du monde. Or, la première moitié du moyen âge n'eut que les idées les plus vagues sur les cultes étrangers au christianisme et au judaïsme. Tous se confondaient sous le nom vague

280 AVB1IR0È8.

de paganisme. Tant que Mahom fut regardé comme une idole adorée de compagnie avec ApoUin et Tervagan, il n'était guère possible de songer à comparer le christianisme à des superstitions aussi ridicules. Il n*en fut plus de même quand les travaux de Pierre le Vénérable el de Robert de Rétines sur le Coran, les croisades, les livres de polémique composés par les dominicains, eurent donné une idée plus exacte de Tislamisme. Mahomet apparut alors comme un prophète, fondateur d'un culte monothéiste, et l'on arriva à ce résultat qu*i7 y a au monde trois religions, fondées sur des principes analogues, et toutes trois mêlées de fables \ C'est cette pensée qui se traduisit dans l'opinion populaire par le blasphème des Trois Im* posteurs.

C'est ici l'idée incrédule par excellence, l'idée originale du xni® siècle. Comme toutes les idées nouvelles, elle correspondit à un agrandissement de la connaissance de l'univers et de l'humanité. Pour la foi vierge des époques

1 Guillaume d'Auvergne {De legibtis, c. 18, 0pp. 1. 1, p. 50 ; De Univ. 0pp. 1. 1, p. 682, 743, 849) parle eacore de Mahomet et du Coran avec une extrême ignorance. Nicolas Eymeric, au contraire, mentionnedes hérétiques qui soutenaient en Aragon : Quod secla iniqui Mahonieti est œque catfiotica sicut fides Jesu Christi {Direct. Inquis. p. 198. Romae, 1578j. Une miniature qu'on trouve souvent en tête des manus> crits de Raymond Lulle, le représente assommé à Bougie par les musulmans, qu'il provoque par ces mots : « Qaod 8ola christianorum religio est vera. » (Ms. fonds de Saint-Ger* main, 619.}

:^q' ayerroès. 281

^im^^ îs, il n'y a qu'une religion. Ou Ton ignore qu'il en eJSyd d'autres ; ou, si l'on en connaît l'existence, ces cultes paraissent si pervers que leurs sectateurs méritent à peine d'être comptés dans l'espèce humaine. Quel ébranlement pour les consciences, le jour où Ton s'apergoit qu'en dehors de la religion que l'on professe, il en est d'autres qui lui ressemblent et qui ne sont pas après tout entièrement dénuées de raison ! La franchise avec laquelle l'Église entreprit la réfutation du judaïsme et de l'islamisme contribua non moins puissamment au progrès de l'esprit de discussion. Réfuter c'est faire connaître. Combien de gens n'ont été initiés à l'hétérodoxie que par les Solmntur objecta des traités de théologie * ! Ne vit-on pas le voyageur florentin Ricoldo de Monte Croce, l'auteur du Cribrado Alcorani, publier un livre De variis religionibus^l Que n'apprirent point la réfutation du Coran de Pierre le Vénérable, le Pugio fidei, le Capistrum Judmorum de Raymond Martini? La tolérance, le bon sens, l'esprit critique * dont fait preuve le dominicain Brocard dans son itinéraire en Terre Sainte seront toujours un objet de surprise '. Les

1 Le bon sens laïque comprenait bien cela. Voir dans Joinville le charmant récit de la dispute de Clugny. (Recueil des hist. des Gaules et de IdFr, t. XX, p. 198.) « Aussi vous di je, fist li roys, que nulz, se il n*est très bon clerc, ne doit desputer aux juifs; mes lomme loy (laïque), quant il ot mesdire de la lay crestienne, ne doit pas deffendre la lay crestienne ne mais de l'espee, de quoi il doit donner parmi le ventre dodens, tant comme elle y peut entrer. » '

* Mansi, ad Fabr. Bibl.med, et inf. lat. t. VI, p. 91.

> Bist. liU. de la Fr, t. XXI. p. 187.

28i AVBRfiOÈS.

voyages et les croisades hâtèrent le même résultat. N avaiton pas vu un Saladin, un infidèle, supérieur en bonne foi, en loyauté, en humanité, à ces troupes d'aventuriers qui représentaient en Orient la foi chrétienne*? Ainsi, le xiii* siècle arrivait par toutes les voies à Tidée de religions comparées, c'est-à-dire à TindifTérence et au naturalisme. Voilà ce dont on ne trouve aucune trace dans les siècles qui précèdent. On avait bien vu des sectaires revendiquer, dans la discussion théologique du dogme, la part de liberté à laquelle l'esprit humain ne renonce jamais. Les hérétiques d'Orléans, en 1022, avaient osé soutenir que tout ce qu'on raconte des miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament n'est que fable, et nier presque tous les mystères du christianisme*. Bérenger de même s'était montré quelque chose de plus qu'un hérétique; sa discussion avait été presque une at* taque. Gaunilon, dans son Liber pro insipiente, avait osé faire l'apologie* de l'insensé qui a dit dans son cœur : Il n'y a pas de Dieu. Abêlard avait insisté avec une sorte de complaisance sur son terrible sophisme du Sic et Non. L'orlhodoxie elle-même prenait les nuances incertaines des époques travaillées par le doute : Guillaume de Chamfeaux, Gilbert de La Porrée, Pierre

1 Le chroniqueur chrétien, continuateur de Guillaume de Tyr, ne cache pas sa prédilection pour Saladin, et lui donne raison en toute «irconatance.

• Rad. Glaber, 1. 111, c. 8 (apud Dom Bouquet, t. X, p. 35 et 8uiv.)^Labbe, Concil. t. XL col. 1115, 1118 et suiv.— Dacheri, SpiciL t. 1, p. 604 etsuiv. (édit. 1723).

Lombard sont des auxiliaires suspects, qu*on n*accepte qu'après les avoir préalablement condamnés. Rien de tout cela cependant ne pouvait s'appeler incrédulité. C'étaient des disputes de théologiens, de purs exercices de logique; jeux très- dangereux assurément, car on n'irrite pas impunément cette tlbredélicate de la croyance, etil est difficile de prendre ensuite au sérieux le dogme qu'on a ainsi manié avec une sorte de familiarité; mais jeux qui, par la confiance naïve qu'ils supposaient en la dialectique, prouvaient à leur manière combien la faculté. de croire était encore entière. Au xui* siècle, c'est la base même de la foi qui est ébranlée. Des ouvrages qui, de nos jours, re« produiraientla licence et le mépris des choses saintes qu'affectent Rutebeuf, le roman du Renard, seraient à peine tolérés. Est-ce bien un pocte contemporain de saint Louis que l'on croit entendre dans ces vers :

Non diibito superos falsos adducere testes ; Nil aadet magnum qui potat esse Deos*?

Quel est le docteur qui oserait aujourd'hui, en Sorbonne, agiter les Impossibilta de Siger^T et que penser d'un

« Geta de Vital de Blois (BibL de VÉcole des Chartes, !!• série, t. IV, p. 500). Ce distique manque dans Tëdition du cardinal Maï {Clas8ici auctores, t. V). Dans une pièce des Carmina Burana, du xiii® siècle, je lis de môme : Non semper utile est Diis oredere, {BibL des liter. Vereins, Stuttgard, 1847, p. 58.)

* Hist. litt. de la Fr. t. XXI, p. 121-122.

S84 AVERIiOÈS.

siècle où Ton voit une bonne et franche nature, comme celle de Joinville, venir presque nous faire la confidence de ses tentations d'incrédulité ^ ?

L'Italie participait comme la France à ce grand ébranlement des consciences. La proximité deTantiquité païenne y avait laissé un levain dangereux de révolte contre le christianisme. Au commencement du xi* siècle, on avait * vu un certain Vilgard, maître d'école à Ravenne, déclarer que tout ce que disaient les poètes anciens était la vérité, et que c'était là ce qu'il fallait croire de préférence aux mystères chrétiens ^ Dès Tan 1115, on trouve à Florence une faction d'épicuriens assez forte pour y provoquer des troubles sanglants'. Les gibelins passaient généralement pour matérialistes et gens sans religion. Arnaud de Bresse traduisait déjà en mouvement politique la révolte philosophique et religieuse. Arnauld de Villeneuve passait pour l'adepte d'une secte pythagoricienne répandue dans toute l'Italie. Le poème de la Descente de saint Paul aiue enfers parle avec terreur d'une société secrète qui avait juré la destruction du christianisme*. Les épicuriens, enfermés vivants dans des cercueils, occupent un cercle spécial dans l'Enfer de Dante. Cavalcante des Cavalcanti,

* Recueil des hist. des Gaules el de la Fr, t. XX, p. 197. Cf. la notice de M. Didot, en tête de son édition (Paris, 18^), p. XLVi et siilv.

^ Rad. Glaber, apud dom Bouquet, t. X, p. 23. > Ozanam, Dante, p. 48 (^ édit.)

• Ibid, p. 47, 345.

Farindta des Uberli * y figurent avec Frédéric II, le car- .dinal Ubaldini et des milliers d*iiutres*. Guido Cavalcanti lui-même passait pour logicien, physicien, épicurien, athée. < Quand les bonnes gens, dit Boccace, le voyaient abstrait et rêveur dans les rues de Florence, ils prétendaient qu*il cherchait des arguments pour prouver qn*il n*y a pas de Dieu'. » Le moyen âge, préoccupé de ses idées de souffrance, devait être tenté de regarder comme mécréants les gens riches, mondains, menant joyeuse vie. Ceux qui souffrent, en effet, éprouvent un plus grand besoin de croire, et supposent volontiers que les heureux du siècle ne se soucient guère de Tantre vie. Les hérésies toujours renaissantes de la Lombardie au xni* siècle, ces cathares qui ne se lassaient pas de se faire brûler, représentent de leur côté, on n*en peut douter, une protestation contre le règne absolu de TÉglise et une aspiration vers la liberté de conscience.

* « Farinata, dit^Benvenuto d'Imola, était chef des gibelins et croyait, comme Épicare, que le paradis ne doit être cherché qu'en ce monde. Gavaicante avait pour principe : Uniis est interitiis haminisetjumef%torum.*{^s. Bibl. impér. suppl. fr. n«4146, f, 47. 48.)

> Qui con più di mille giaccio. Inf, cant. IX et X. — Benvenato fait observer que Thérésie des épicuriens est de beaucoup la plus nombreuse {E chussi poêeano dire pluy de cento* millia migliara), et qae ce sont généralement des hommes de bonne condition (huomini magnifici). L. c. f* 46, 47, 50.

* Gesare Balbo, Vita di Dante (Torino, 1839), p. 92.

S86 AVBRROfcS.

Page 1