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Mais comment ces tendances hétérodoxes, qui travaillaient toute TEurope au xiii® siècle, arrivèrent-elles à se rattacher à Tarabisme et à se couvrir du nom d'Averroès, c*est ce dont il faut chercher Texplication à la cour des Hohenstaufen.
La prédilection de Frédéric II pour les Arabes, qui lui fut reprochée si améromont par ses ennemis, tenait an fond même de ses vues et de son caractère. L'idée dominante de ce grand homme fut la civilisation dans le sens le plus moderne de ce mot, je veux dire le développement noble et libéral de la nature humaine, en opposition avec ce goût de Tabjection et de la laideur qui avait séduit le moyen âge, la réhabilitation, en un mot, de tout ce que te christianisme avait trop absolument flétri du nom' de monde et de vanités mondaines. Supérieur "à Charlemagne lui-môme par l'élévation avec laquelle il comprit cet idéal, il vint se briser contre un obstacle invincible, les institutions religieuses de son siècle. On ne comprendra jamais tout ce qu*il y eut de colère dans le cœur de cet homme, quand de son palais de Capoue, entouré des merveilles qu'il avait créées, il voyait son œuvi-e arrêtée à quelques lieues de là par un évéque et des moines mendiants. Or, les Arabes, que Frédéric comptait en grand nombre parmi ses sujets des Deux-Siciles, répondaient bien mieux à ses vues. Il pouvait dire comme Philippe-
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Auguste : c Heureux Saladin, qui n'a point de papel » Il ne voyait pas rénorme lacune que porte au cœur la civilisation musulmane; sa passion et quelques mauvais instincts lui fermaient les yeux sur Farrét fatal qui dès lors condamnait les états musulmans à périr, faute de contrepoids, sous Tétreinte du despotisme matérialiste. Son insatiable curiosité, son esprit analytique, ses connaissances vraiment surprenantes devaient le rapprocher de cette race ingénieuse, qui représentait à ses yeux la liberté de penser, la science rationnelle. Il aimait les villes arabes de Luçera, de Foggia, avec leurs mosquées, leurs écoles, leurs bazars, et jusqu'à leurs sérails. Ce fut assurément un étrange spectacle que celui de cette croisade, où Ton vit Tunion la plus cordiale régner entre l'empereur et le chef des infidèles, au grand dépit de leurs armées fanatiques. Le scandale fut au comble lors d(^ la visite de Frédéric à Jérusalem. Il ne parut dans ce lieu, le plus saint de la chrétienté, quo pour se moquer ouvertement du christianisme; le desservant de la mosquée d'Omar qui l'accompagnait raconte les plaisanteries par lesquelles cet étrange pèlerin marqua sa visite aux saints lieux. Il devisait de mathématiques et de philosophie avec les savants musulmans, et adressa au sultan des problèmes fort difficiles sur ces différentes sciences : le sultan, de son côté, envoya en présent à l'empereur une sphère artificielle qui représentait les mouvements des cieux et des planètes^ Que lés temps sont changés I Voici
* BibL des Croisades, chroniques arabes par M. Reinaud,
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le chef temporel de la chrétienté et le chef des infidèles qui s^entendent daDS»la grande communauté de Tesprit humain, et qui passent le temps à s'envoyer des problèmes de géométrie, vingt ans avant que Louis IX rêvât une croisade dans un siècle déjà gagné par Tincrédulité. La courde Frédéric, et plus tard celle de Manfred, devinrent ainsi un centre actif de culture arabe et d'indifférence religieuse. L'empereur savait Tarabe et avait appris la dialectique d'un musulman de Sicile*. Le cardinal Ubaldini, ami de Frédéric, professait ouvertement le .matérialisme '. L'orthodoxie de Michel Scot et de Pierre des Vignes était fort soupçonnée. Les gens de mauvais aloi affluaient à cette cour. On y voyait des eunuques, un harem, des astrologues de Bagdad avec de longues robes ', et des juifs richement pensionnés par l'empereur pour traduire les ouvrages de science araber'. Tout cela se transformait, dans la croyance populaire, en relations coupables avec Astaroth et Belzébub :
Amisit astrologos et mages et vates, Beelzebub et Astharoth, proprios pénates,
p. 426, 431 et suiv. — De Raumer, GeschichU der Bohenstaufen, t. III, 7w Buch, 5«» und 6« Hauptstuck.
* Amari, Joum. usiat. févr. mars 1853, p. 242,etdan8 VArchivio de Yieusseux, nouvelle série, 1. 1, 2« part , p. 186-187.
^ Benvenuto d'Imola, ad Inf. cant. X, v. 120.
» Muralori, ScHpt. rer, ital. t. XIV, col. 930-931. Cf. IluiU lard - Bréholles, Introd. à Vhist, diplom. de Fréd. II, p. CLXXX, Dxix et suiv.
* Voy. ci-dessus, p. 187.
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Tenebranim consulens per quos potestates, Spreverat Ecclesiam et mundi magnâtes;
dit le poète guelfe qui célèbre la victoire de Parme en 4248'.
Ud des plus curieux monuments de ces rapports de Frédéric avec les philosophes arabes a été découvert par M. Amari*. Vers Tan 1240., l'empereur envoya aux savants des divers pays musulmans une série de questions philosophiques, sur lesquelles il parait qu'on ne réussit pas à le satisfaire. Il s'adressa, en désespoir de cause, au calife almohade Raschid pour découvrir la demeure d'Ibn- Sabln de Murcie, qui était alors le plus célèbre philosophe du Magreb et de l'Espagne, et lui faire parvenir son programme. Le texte arabe des questions de Frédéric' et des réponses d'Ibn-Sabtn^nous a été conservé, dans un manuscrit d'Oxford, sous le titre de Questions siciliennes. L'éternité du monde, la méthode qui convient à la metaf^hysique et à la théologie, la valeur et le nombre des catégories, la nature de l'âme, voilà les points sur lesquels l'empereur demandait des lumières aux infidèles. Les réponses d'Ibn-Sabîn ont quelque chose d'embarrassé. Il
les adressait à l'empereur par Tintermédiaire de son gouvernement, et on y sent à chaque ligne les précautions de l'incrédule obligé de dissimuler sa vraie opinion. Sur les points délicats, il demande une entrevue personnelle à
^ Apad Albert Beham, Registrum epist. p. 128. {Bibliotheh des Mer. Vereins, Stuttgard, 1847.) ^ Joum. asiat. févr.-mars 1853, p, 240 et suiv.
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Tempereur» où il le prie de lui envoyer quelqu'un à qui il donnera la réponse en secret. Parfois même il lui demande de poser ses questions d'une manière plus obscure et plus difficile à comprendre ; c car, dit-il, dans ce pays-ci, quand il s'agit de telles affaires, les esprits sont plus tranchants que des épées et des ciseaux... Si nos docteurs avaient la certitude que j'eusse répondu à certaines parties de tes questions, ils me regarderaient du même œil que les questions mêmes, et je ne sais si Dieu, dans sa bonté et sa puissance, me ferait ou non échapper de leurs mains. » Ibn-Sabin ne vit jamais Frédéric, et, à vrai dire, le ton pédantesque et impertinent qu'il se crut obligé de prendre avec lui, pour flatter les préjugés de ses compatriotes, n'était pas de nature à rendre possible son séjour à la cour du jaloux empereur. D*autres questions du même genre nous ont été conservées par le juif Juda ben-Salomo Cohen, auteur d'une encyclopédie philosophique. Le juif y répondit en arabe, passa dans la suite en Italie, et y traduisit son encyclopédie d'arabe en hébreu, toujours soutenu par la protection de Frédéric*. Le nom d'un autre médecin arabe, Taki-eddîn, qui fut reçu en Sicile avec distinction par l'empereur, nous a été conservé'.
« Voy. ci-dessus, p. 187. Wolf. 1, 487; III, 321; Krafft, Codd. hebr. Vindob. p. 138; de Rossi. Codd. hebr, t. H, p. 37-38, Delitzsch, Jesurun, p 241; Steinschneider, CaUU, Codé. Lugd. Bat. p. 63 et suiv.
^Journal asiat. juin 1856, p. 489-90 note. U s'agit peat*èire ici de Manfred.
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Ces relations suivies avec les savants musulmans furent sans doute l'origine de la tradition qui fait vivre les fils d'Averroès à la cour de Frédéric, tradition dont Gilles de Rome s*est fait Técho. Le passage de cet auteur que nous avons rapporté plus haut (p. ^54] a donné lieu à de graves méprises. On a dit que Gilles de Rome avait vu à la cour de Frédéric deux fils d*Âverroés. Naudé, YossioSf Bayle et ceux qui les ont copiés, ont même supposé qu'il s'agissait de Frédéric Barberousse^ Or, Gilles de Rome ne fait que rapporter une tradition vague qu'il n'appuie pas de son témoignage, et cette circonstance qui diebus nostris obiit prouve évidemment qu'il s'agit de Frédéric IL La manière peu naturelle dont le passage en question est amené porterait à croire que c'est là une glose marginale, introduite dans le texte. Quoi qu'il en soit, ce bruity trop facilement adopté, est en contradiction manifeste avec ce qu'Ibn-Abi-Oceibia nous apprend des fils d'Averroës. Les goûts arabes de Frédéric, son amour de la science, dénaturés par la haine des Mendiants et pat: cette suspicion naturelle qu'éprouve le peuple pour la science rationnelle, donnaient lieu aux rumeurs les plus étranges, aux calomnies les plus extravagantes '•
* Naudé, Apologie, p. 354 (Paris, 1625).— Bayle, Diet. criL art. Àverroès, note A.— Jourdain, p. 150. — De Gérando, HisL comp. t. IV, p. 462. Cf. Steinschneider, Catal. Codd. Lugd. Bat. p. 44.
2 On xacontait des choses terribles de ses expériences : qu'il avait éventré des hommes pour étudier le phénomène de la digestion; qu'il avait fait élever des enfants dans l'isolement,
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