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Ainsi, dans toute la philosophie scolastique, Avenroës soutient un double personnage. D*un côté, c'est TAverroès qui a fait le Grand Commentaire , Tinterprète par I excellence du philosophe, respecté même de ceux qui le combattent ; de Tautre, c^est rAverroès du Campo Santo, le blasphémateur des religions, le père des incrédules. Il peut d'abord sembler étrange qu*à une époque de foi absolue, ces deux rôles ne se soient pas exclus Tun l'autre, et qu'un même homme ail pu élre à la fois le maître classique des école? catholiques et le précurseur deTAntechrist. Mais, comme nous l'avons déjà remarqué, le moyen âge trouvait tout naturel de demander des leçons de philosophie à ceux que sa foi l'obligeait de damner. La profonde séparation que l'on établissait entre la philosophie et la révélation, laissait croire que des païens avaient pu surpasser les chrétiens en lumières naturelles. L'historien ne doit pas être plus surpris de voir des évoques, peut-être môme un pape, sortir de l'école de Tolède, que l'archéologue ne l'est, quand il trouve dans les trésors du moyen âge des ornements ecclésiastiques faits d'étoffes arabes et couverts de sentences du Coran.
C'est surtout au xiv® siècle que Tautorité du Comme/n,taire devint absolue et incontestée. Au xiii^ siècle, Averroës reste encore dans l'opinion au-dessous d*Avicenne.
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Humbert de Prulli, en 1291, énumérant les commentateurs quMl a mis à profit pour son exposition de la Mêlaphysique^ ne le place qu*au quatrième rang ^ Durant le XIV* et le XV* siècle, au contraire, Averroès est le cornmentaietér par excellence, le seul que l'on copie, le seul que Ton cite. Pétrarque le regarde comme le premier, le seul peut-être qui ait commenté les œuvres complètes d'un auteur ancien^. Patrizzi Ten visage comme le père de toute la scolastique et le seul commentateur que le moyen &ge ait connu'. Quand Louis XI entreprend, en 1473, de régler ren.seignement philosophique, la doctrine qu'il recommande est celle d!Aristote et de son commentateur Averroès, reconnue depuis longtemps pour saine et assurée^. Dans une lettre datée d'Haïti (octobre 1498), Christophe Colomb nomme Avenruyz, d'après une citation de Pierre d'Ailly, comme un des auteurs qui lui ont fait deviner l'existence du Nouveau Monde '.
« HisL litL de la Fr. t. XXI, p. 88 et 89.
s Desui ipsius et mult. ignor. 0pp. t. II, p. 1053.
» Diseuss. Peripat. t. l•^ I.XIII, p. 106. (Venet. 1571.)
« Statuimusetedicimus quod Aristotelis doctrina ejtisque commenlatoris Averroys,,,, aliorumque realiuin doctorum, quorum doctrina retroactis temporibus sana securaqae comperla est, tam in sacrée tbeologiœ quam artium facultatibus, deinceps more consueto legatur, docealur, dogmatizetur, discatur et intimeiur. Ordonn, des rois de France^ t. XVII, p. 610. — Cf. du Boulay, t. V, p. 708.
» Navarete, Coleccion de mages y descubrimientosy 1. 1•^ p. 261. (Madrid, 1825.) — llumboldt, Hist. de la découverte du Nouv. Cont, 1. 1. p. 67, 78, 97, 98.
Oo a pu remarquer qu*au xiu^ siècle ce n*eftt pas sans quelque peine que nous avons reconnu les averroîstes. Les réfutations de i*école dominicaine, les fureurs de Raymond Lulle nous ont seules révélé leur existence. Il serait impossible de désigner nommément un seul des maîtres qui avouaient ces doctrines. Il n*en est plus de même au xiv* siècle. Nous y trouvons une école qui porte bien décidément pour drap.'au le nom d*Averroès; ce groupe philosophique, qu*on doit envisager comme Fantécédent naturel de Técole de Padoue, présente des caractères suffisamment arrêtés : substitution du Commentaire d'Averroès comme texte des leçons aux traités d*Aristote; innombrables questions sur Tàme et sur rintcllecl; manière abstraite, pédante, ininielligible*. '
Le carme Jean de Baconthorp (mort en 4346] est le personnage le plus marquant de cette école. Son nom paraît toujours accompagné de Tépithète de prince des Averroïsles*. Baconthorp fut provincial des carmes en
* C'est cette école que Patrizzi avait en vue quand il parle ainsi de la seconde génération des docteurs scolastiques : c Ingens ab his pbilosophorum nuinerus ac successio manavit, qu» in Aven Roicis hypothesibus habitavit.... Inde dubitationum ac quœstionum sexcentorum millium niimerus manavit. » {Discuss. Perip. t. I«',l. Xllï, p. 106. Venet. 1571.)
* Averroistarum princeps dictas. Bibliotheca carmeliUina (Aurelianis, 1752), col. 743. — Onines Averrois senteutiaa mordicus teuuit, et illius scholas suo teuipore quasi princeps haberi voluit. (Pits, De ilL ÀngL Script, p. 451. — Du Boulay, Hist.
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Angleterre, et devint le docteur de son ordre, comme saint Thomas était celui des dominicains,' Dans Scot, celui des franciscains, Gilles de Rome, celui des augustins. Par lui Taverroïsme devint traditionnel dans l'école des carmes. Nous voyons en effet que, dans les premières années du xYiii** siècle, un religieux de cet ordre, Joseph Zagaglia de Ferrare, eut Fidée de renouveler la méthode de Bacon thorp, et de l'appliquer à la théologie ^ Bacon thorp, du reste, cherche moins à soutenir les doctrines hétérodoxes de Taverroïsme qu'à en pallier l'hétérodoxie. Il rejette Tunité de l'inlellect, mais après avoir montré préalablement combien les arguments de saint Thomas et de Hervé Nedellec sont peu concluants contre le vrai sentiment d' A verroès. Averroès n'a pas prétendu établir comme vraie et démontrée une hypothèse qui serait en contradiction avec ses propres principes. Ce n'a été de sa part qu'une Action, un exercice de logique, une thèse proposée à la discussion et susceptible de mettre en lumière d'autres vérités*. Les théories averroïstes de la perception des substances séparées, des intelligences célestes, de l'influence du ciel sur les choses sublunaires, de l'éternité du monde, sont en général expliquées dans le sens le
Unit. Paris, t. IV, p. 995.— Naudé, Apologie des grands , hommes, p. 496. Paris, 1625.)
* Mém. de Trévoux, 1713, p. 166t.
^ Nullus débet reputare istam opinionem esse veram, quam ipsemet opinans non reputat nisi ûctionem, et solum ponit eam propterexercitium, ut veritas completiua inquiratur. In 11 Sent. Dist. XXI. (Cremonae, 1618.)
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plus adoucie C*est parle grand usage qu*il faitd^Averroès et par Fautorilé qu'il lui accorde, bien plus que par sa doctrine, que Baconlhorp mérita d*ôtre considéré comme le représentant de l'averroïsme au xiv* siècle, et d'ôlre adopté comme classique dans Técole de Padoue. Nous verrons plus tard le singulier mensonge que cette réputation a inspiré à Vanini.
Walter Burleigh doit être rangé dans le môme groupe philosophique. Zimara le cite fréquemment comme un averroïste*, et en effet il fut fort copié à Venise et à Padoue durant le \\f siècle*. Pierre Auriol el toute la fastidieuse scolastique.du xiv« et du xv« siècle, Pierre de Tarentaise, Nicolas Bonnet, Gabriel Biel; Técole okkamiste surtout, Buridan, Marsile dlnghen, appartiennent au même type. La pensée n'a plus désormais assez d'originalité pour établir une classification entre ces maîtres, suffisamment rapprochés par leur physionomie pâle et terne.
L'averroïsme n'est en un sens que le nom de cette scolastique épuisée des Qumsiiones et des Qûodlibeia, qui se traîne en expirant péniblepfient de vieillesse et de nullité jusqu'à l'apparition de la philosophie moderne. La seule réaction tentée hors de l'Italie contre le pédantisme averroïstique, est celle de Jean Wessel de Gansfort, esprit
* Id II Sent. Dist. i. — Qumst, qtu)dL 1. I, quœst. 14; 1. H, quŒst. 7.
^ BurleitÂs et alii av&rroistœ. (Solut. contrad. f. 188.)
* Cf. Minciotti, Catal. dei codd. mss, di S, Antonio di Padota, p. 97, 98, 100, 104, 107, 135.
cultivé et déjà philologue, reflet isolé des Pétrarque, des MarsileFicin, des Politien, desBembo, au milieu de TEurope barbare. Jean Wessel, comme tous ces humanistes, haïssait Averroès ; il chercha à opposer Platon à la routine du péripatétisme arabe, et à la théorie de Tintellect unique, la doctrine de saint Augustin : Vnus est tnagister Deus... In lumine tuo videbimus lumen^.
« Bnicker, t. III, p. 859, sqq. t. VI, p. 611.