‹ Averroès et l'averroïsmeChapitre 24 sur 35 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L*AVERROiSME DANS L*ÉGOLE DE PADODE

L'université de Padoue mérite une place dans Thistoire de la philosophie, moins comme ayant inauguré une doctrine originale, que comme ayant continué plus longtemps qu*aucune autre école les habitudes du moyen âge. La philosophie de Padoue, en effet, tf est autre chose que la scolastique se survivant à elle-même, et prolongeant sur un point isolé sa lente décrépitude, à peu près comme l'empire romain réduit à Constantinople, ou la domination musulmane en Espagne resserrée dans les murs de Grenade. Le péripatétisme arabe, personnifié dans Averroës, se cantonne, pour ainsi dire, dans le nord-est de l'Italie, et y traîne son existence jusqu'en plein xvii* siècle. Cremonini, mort en «631, est, à proprement parler, le dernier scolastique.

Comment cette insipide philosophie put-«lle être si vivace, malgré les railleries ^e Pétrarque, malgré les attaques des humanistes, dans le pays qui le premier embrassa la culture moderne? A cette question il faut répondre, ce me semble, que le mouvement de la rennaissance fut un mouvement littéraire, et non un mouvement philoso-

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phique. L'Europe barbare avait trouvé dans son propre sein rélan de la curiosité scientifique, mais non le sentiment de la beauté des formes. Elle faisait maintenant sa rhétorique à récole des anciens. Les représentants du mouvement de la renaissance ne s*emparérent jamais bien décidément de la philosophie. Cet enseignement resta ainsi dans la vieille ornière : les traditions pédantes et grossières du moyen âge s'y perpétuèrent, les esprits fins s'éloignèrent de celte maison de disputes et de mauvais ton, où Ton parlait un jargon barbare et où les charlatans tranchaient du maître. La vérité en toute chose étant extrêmement délicate et fugitive, ce n'est pas à la dialectique qu'il est donné de l'atteindre. En géométrie, en algèbre, où les principes sont extrêmement simples et vrais d'une manière absolue, on peut s'abandonner au jeu des formules et les combiner indéfiniment, sans s'inquiéter des réalités qu'elles représentent. Dans les sciences morales et politiques, au contraire, où les principes, par leur expression insuffisante et toujours partielle, posent à moitié sur le vrai, à moitié sur le faux, les résultats du raisonnement ne sont légitimes qu'à condition d'être contrôlés à chaque pas par l'expérience et le bon sens. Le syllogisme excluant toute nuance et la vérité résidant tout entière dans les nuances, le syllogisme est un instrument inutile pour trouver le vrai dans les sciences morales. La pénétration, la souplesse, la culture multiple de fesprit, voilà la vraie logique. La forme est, en philosophie, au moins aussi importante que le fond; le tour donné à la pensée est la soûle démonstration possible, et en un sens il est vrai de

dire que les humanistes de la renaissance, en apparence uniquement occupés de bien dire, étaient plus réellement philosophes que les Averroïstes de Padoue.

Uécole de Padoue, il est vrai, n*est pas seule coupable de cet étrange anachronisme. Il n'est pas exact d'envisager la scolastique comme finissant au xv" ou au xvi®, ni même au xvii* siècle. Ne vit-on pas un ordre célèbre faire à Descartes la plus vive opposition au nom d'Aristote, j'entends de l'Aristote des écoles, c'est-à-dire des cahiers que les générations de professeurs se transmettaient de main en main ? Il serait facile de montrer que la scolastique se continue encore de nos jours dans plus d'un enseignement*. Rien n'égale les bizarres contrastes que présentent sous ce rapport les roiulij ou programmes du xvi« et du xvii* siècle, que l'université de Padoue conserve encore. A côté de la vraie. science représentée par les Fallope, les Fabrice d'Acquapendente, on trouve la théologie enseignée par un dominicain, secu>ndum viam S. Thomm, et par un franciscain, secundum viam Scott. Cremonini annonce à ses auditeurs qu'il exposera le traité de la Génération et de la Corruption, le traité du Ciel et du Monde*, avec un traitement de deux mille florins, tan-

i On m'a assuré que dans quelques séminaires de Lombardie on suit encore, pour renseignement philosophique, des cahiers de recelé de Padoue du ivi® siècle.

2 La division des chaires était déterminée par les titres des traités aristotéliques ; il y avait la chaire du traité de TAme, la chaire des Analytiques, la chaire des Sophismes de Hentisberus, etc.

dis que Galilée, avec un traitement fort inférieur, expliquera les éléments d'Euclide *. *

L'école de Padoue est une école de professeurs. Il n'en ( reste que des leçons, et les leçons, à cette époque, ne savaient pas encore devenir des livres. Aussi cette école n*a-t-elle rien laissé qui supporte la lecture, ou puisse être de quelque valeur dans Vétat actuel de Tesprit humain. Une école de professeurs peut rendre à la science de grands services, mais non représenter dans sa complexité l'ensemble de la nature humaine. La philosophie de Padoue, c'est Padoue elle-même. Comparée aux cités toscanes, cette ville est médiocre et sans génie. Toutes les belles choses, VArena, le Baptistère, laRagionCyle Santo^ y ont été faites par des étrangers. Qu'est-ce que saint Antoine, la fleur de Padoue, la vraie création padouane, comparé à François d'Assise, à Catherine de Sienne? Ses miracles sont de la plus pauvre invention ; toute sa légende est du plus mauvais style.

Le mouvement intellectuel de Bologne, de Ferrare, de Venise se rattache tout entier à celui de Padoue. Les universités de Padoue et de Bologne n'en font réellement qu'une, au moins pour l'enseignement philosophique et médical. C'étaient les mêmes professeurs qui, presque tous les ans, émigraient de l'une à l'autre pour obtenir une augmentation de salaire. Padoue,

1 On raconte encore à Tuniversité de Padoue, qu'après la dé- ^ couverte des satellites de Jupiter, Cremonini jugeant la chose contraire à Aristote, refusa, obstinément de regarder désormais au télescope.

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d*un autre côté,n*est que le quartier latin de Venise; tout ce qui s^nseigtiait à Padoue s*irnprimait à Venise. Il est donc bien entendu que sous le nom d'école de Padoue on comprend ici tout le développement philosophique du nord-est de ritalie.

C*est surtout Tétude de la médecine qui contribua à fonder à Padoue le règne des Arabes. Pierre d'Abano mérite, sous ce rapport, d'être considéré comme le fondateur de Taverroïsme padouan*. Le Conciliator differentiamm philosophorum et medicorum prélude déjà aux essais de Zimara, de Tomitanus, pour mettre d*accord Arislote et ^verroès. Chose singulière pourtant ! Pierre d'Abano ne connaît ni le CoUiget ni les œuvres médicales d'Averroès : toutes les citations qu'il fait de cet auteur sont empruntées à ses œuvres philosophiques. Mais à un autre titre, je veux dire par sa réputation suspecte et son orthodoxie équivoque, Pierre d'Ahano môrîla bien mieux le nom d'averroïste. La pensée impie de l'horoscope des religions, ensuite reprise par Pomponat, Pic de la Mirandole, Cardan, Vanini, est énoncée pour la première fois, ce me semble, dans ses écrits avec une surprenante hardiesse.

4 Tiraboschi [Storia délia leU. ital, t. V. l. Il, chap. ii. §3) veut que Pierre d'Abano 8oit le premier auteur qui ait cité Averroès en Italie. C'est beaucoup trop dire.

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c E\ conjQDCtione Saturni et Jovis in principio ArietiSi » quod qaidem circa finem 960 contingit annorum. .. totus » mundus inferior commulalur ita quod non solum régna, » sed et /e^e« et prophelœ consurguntin mundo... sicut » apparuitin adventu Nabuchodonosor, Moysi, Alexandri » Magni, Aajïam, Machometi*.» Ceci s'écrivait en 1303. Pierre d*Abano mourut pendant qu'on instruisait son procès; Tinquisition prit sa revanche en faisant brûler ses os*» et son nom resta dans la mémoire populaire chargé de ma^ chinations infernales et entouré do mystérieuses terreurs. Toute la médecin^ padouane est désormais vouée à Taverroïsme'. Les médecins forment, à cette époque, dans le nord de Titalie, une classe riche, indépendante, mal vue du clergé, et qui parait avoir eu en religion des opinions assez libres. Médecine, arabisme, averroïsme, as* trologie* , incrédulité, devinrent .des termes presque

* Concil. contrav. f. 15. (Venet. 1565.)

> Sa pierre sépulcrale se voit pourtant aux Ermites, avec cette inscription : Pétri Àponi cineres. Ob. ann. 1315, œt. 66.

> Nec aliter medico philosophandum putabant, quam Âverrois et Avicenns doctrina. Facciolati, F asti Gymnasii PatatJim, !• pars, p. xlix. — Tiraboscbi. l. V, 1. II, cap. iï,S 2sqq.

* L'astrologie se rattachait de fort près à l'esprit arabe. On croyait cependant à cette époque qu'Âverroès avait combattu les prétentions de cette science imaginaire. « Dicam ergo cum Averroe : Astrologia nostri temporis nulla est. Sed statim dicit astroiogus (scil. Petrus Aponus) : Averroes non scivit astrologiam ; sed astra non mentiuntur. » Benvenuto d'Imola, ad Inf. cant. XX, apud Muratori, Aniiq. 1. 111, col. 947.

synonymes. Cecco d*Ascoli est condamné, en 1324, par rinquisition de Bologne, à se défaire de tous ses livres d*astrologie, et à assister tous les dimanches au sermon dans Téglise des 'dominicains, parce quMl avait parlé contre la foi * ; plus tard il est brûlé , et Orcagna le place dans un de ses Enfers. Le tour d*esprit positif et enclin au matérialisme, qui domine dans l'Italie du Nord, se dévoile, les esprits forts se multiplient, et ici, comme partout, cherchent à se couvrir du nom d'Averroés. Hais les formes un peu roides du péripatétisme et la barbarie de l'école arabe firent tomber les averroïstes dans une morgue pédante qui ne pouvait manquer de déplaire aux esprits plus cultivés de la Toscane. L'instinct si délicat de Péti*arque saisit cette nuance avec une finesse admirable : l'antipathie pour Taverroïsme médical est un des traits essentiels de sa vie, et une des plus agréables boutades de ce charmant esprit.

§ III

Pétrarque mérite d'être appelé le premier homme moderne, en ce sens qu'il inaugura chez les Latins le sentiment délicat de la culture antique, source de toute notre civilisation. Le moyen âge, à diverses reprises, avait bien cherché à renouer le fil rompu et à se rattacher à la tra-

« Cf. Tiraboschi, t. V, 1. II, cap. ii, § 15. > Vasari, II, 129 (édit. Lemonnier).

dition classique. Hais le moyen âge, malgré son admiration pour l'antiquité, ne la comprit jamais dans ce qu'elle a de vivant et de fécond. Pétrarque, au contraire, fut véritablement un ancien. Le premier il retrouva le secret de cette façon noble, généreuse, libérale de comprendre la vie, qui avait disparu du monde depuis le triomphe de la barbarie. Pétrarque devait, par conséquent, détester le moyen âge et tout ce qui s'y rattachait. Or, la science arabe lui paraissait comme un reste de la pédanterie de cette époque. Tandis que les sources originales de la science antique avaient été scellées pour TOccident, les Arabes avaient rendu d'incontestables services. Mais, en présence de l'antiquité elle-même, ces interprètes infidèles n'étaient plus qu'un embarras. L'engouement ridicule de leurs disciples provoqua dans la nature fine et irritable de Pétrarque un violent accès d'humeur*.

Cette aversion se retrouve à chaque page de ses écrits. Pétrarque ne veut même pas être guéri par les conseils de la médecine arabe, ni par des remèdes qui portent des noms arabes*. < Je te prie de gr&ce, dit-il à son ami Jean Dondi ', en tout ce qui me concerne, de ne tenir aucun compte de tes Arabes, pas plus que s'ils n'existaient. Je hais

toute cette race. Je sais que la Grèce a produit des hommes

* H. Henschel a émis des vues fort analogues à celles qui suivent àtimVÀllgemeine Monatschrifl de Kiel, août 1853.

* Contra medicum quemdam invecL t. Il, p. 1093, 1097. — Rer.sen, XXII, p. 907(Édit. Henricpetri, 1554 )

* Senil. XII. Ep. 2 (t. Il, p. 904).— Seclusis Ârabum mendaciis. [Contra med, quemdaminvect. p. 905.)

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