XIII
Pour comprendre Taversion que le péripatétisme averroïste inspirait aux beaux esprits de la renaissance, il faut
• /6id. f. 359.
* Ibid. 1. II. f. 104. — An ignoras, Averrois impie, bonuin ipsiiin ordinis universi esse cujusiibet partis ordine prsestantius?...
• TkeoL plat. 0pp. t. I. p. 327. — Brucker, t. IV. p. 47.
* Discuss. peripat. 1. Xll, p. 106 (Venise, 1571).
avoir conna par expérience ce style Iiérissé de mots barbares S ces discassions subtiles, cette prolixité insoutenable, qui sont les caractères de Técole averroïste. c Autrefois, dit Louis Vives, rien n'était plus charmant que la contemplation du jardin de cet univers; mais ceux-ci, au lieu d*arbres et de fleurs, y ont dressé des croix pour torturer Tesprit humain*. » Que Ton songe en effet à Timpressionque devaient produire sur les Valla, les Barbaro, les Bembo, des phrases comme celle-ci : c Quaelibetanima » intelligit primum et se, hoc est suum esse, quod Dehaatb » appellatur ; de secundis vero intelligit Zobar, quod dédit » sibi suum esse'. » Cest le cas de dire avec Pic de la Hirandole : c Age, damus hoc vobis, ut non sit vestrum or- » nate loqui S sed vestrum est certe, quod nec praestatis, » latine saltem, ut, si non floridis, suis tamen verbis rem » explicetis. Non exigo a vobis orationem comptam, sed
* En voici un curieux exemple. Au XII* livre de la Métaphysique, est employé plusieurs fois le mot allas togia (f. 337 v^, sqq.). On se demande quel sens un pareil mot devait offrir aux le docteurs de Padoue, qui ne savaient pas sans doute que c'est mot cToc^cîa précédé de l'article arabe {al-stouehia),
* Nihil olim amœnius habebatur contemplatione horti hojus naiurœ.... At isti, pro flosculis philosophiœ et arboribus placidissimis, crucem ingeniis fiixerunt. De causis corr. art. 1. V (0pp. t. I, p. 413, Bàle. 1555).
> De animœ beal. f. 357 (edit. 1560).
* Les averroïstes disaient pour excuser la barbarie de leur langage, que les philosophes devaient imiter le style d*Aristote, et mépriser les mots pour ne penser qu'aux choses. (Cf. Pra^f. Marci de Odis, edit. 1552, f. 6. — Niphum, In IIL Metaph. Proœm.)
» nolosordidam; nolo unguentatam, sednec hircosam; non » sit lecta, sed nec neglecta; non quaerimus ut delectet, » sed querimur quod offendat^ » La thèse de Nizolins, dans son Antibarbarus, rextréme insistance que les esprits cultivés mettaient à soutenir que la philosophie doit se servir du langage ordinaire et sMnterdire le style technique, ce qu'on appelait le style de Paris ', n'était point alors une proposition puérile ou un simple scrupule de rhéteur. Il n'y avait pas de réforme plus urgente que celle du langage r la première condition du progrès était de débarrasser la pensée de cette intolérable entrave du style scolastique, qui lui interdisait tqute délicatesse*.
L'homme de ce siècle en qui se montre le mieux la lutte de ces sentiments divers, c'est Pic de la Mirandole. Pic ne fut pas d'abord exempt d'arabisme. Il eut pour mattre Élie del Medigo raverrpïste, et il ne se débarrassa jamais entièrement de ce mauvais levain. Parmi les neuf cents questions qu'il . proposa pour son grand
* Epist. ad Herm. Barbarum, inter 0pp. Politiani, Paris. 1512, vol. I. f. LV.
> Cf. Vivem, In Pseudodialecticos (0pp. 1. 1, p. 272 sqq.).
s Nizoiias résume en ces deux propositions son Antibarba" ruSf seu de veris principiis et vera ratione philosophandi, contra pseudophilosophos : « Ubicumque et quotcumque dialectici metaphysiciqae sunt, ibidem et totidem esse capitales veritatis bostes. — Quamdiu in scholis philosophorum regnabit Âristoteles iste dialeoticus et metaphysicus, tandiu in eis et falsitatem et barbariem, si non linga») et oris, at certe pectoris et cordis regnatnram* » (P. 354, édit. Leibnitz.)
394 AYERBOkS.
tournoi philosophique, la scolsuttique barbare, et Averroës en particulier, tiennent une grande place, c Est apud » Arabas, dit-il dans son Apologie, in Averroe fimiuoi et » inconcussum; in Alpharabio grave et inedKaturn; in » Avicenna divinum atque Platonicum. » Ailleurs, il appelle Averroès c celebrem in Aristotelis familia philoso^ j» phnm et rerum naturalium gravem sestiinatoreoi*, » et il se propose de le réconcilier avec Avicenne, comme Ariatote avec Platun*. Aussi les Coïmbrois le comptent-ils parmi les averroistes'. Pic ressentit toutefois desinfluences meilleures. Une lettre qu*il adresse à Ermolao Barbaro contient Texpression de ses sympathies nouvelles et de ses regrels de nouveau converti. « Hac proxima tua ad » me epistoia« in qua du m barbaros bos philosophos in- » scctaris, quosdicis haberi vulgo sordidos, rudes, iticui- » tes, quos nec vixisse viventes, nedum extincti vivant, » et si nunc vivant, vivere in pœnam et contumeliam*, ita
« L. I Àdv. aslroL (apud Antonio, t. II, p. 395, édit. Bayer).
* De hominis dign. p. 324 sqq. — ÀpoL p. 118.
' In 1. II De anima, cap. i, qusst. 7, art. 1.
^ « Ilermolaûs le repreut de ce que, après avoir gousté tant délices contenues es longues grecque et latine, il 8*est allé souiller en la lecture des docieurz barbares, lesquelz, jaçoil qu'ilz soient esté en grande réputation de plusieurs estantz en authorité.... et combien qu'ilz soient exlimei par grandtz et petitz ignorantz les bones lettres, ne le sont pas par les sçavantz, les jugeant indignes de vivre ni marcher sur terre; met du ranc de ceux-là Averroïs, Aubert le Grand, saint Thomas et d'autres infiuiz. » (Bonnivard, Àdviset detis deslengtAes, danslafit^j. de L'École des Chartes, 2« série, t. V, p. 357.)
> Hercules sum commotus, ita me puduit piguitque » sUidiorum meoriim (jam enim sexennium apud illos » versor), ut nihil minus me fecisse velim quam iu lam » nihili facienda re lam laboriose contendisse. Perdiderim » ego, inquam, apud Thomam, Joannem Scotum, apud
> Albertum, apud Averroem meliores annos, tantas vi - » gilias, quibus potuerim in bonis litteris fortasse non » nihil. Cogilabam mecum ut me consolarer, si qui ex » illis nunc reviviscant, hahituri-ne quidquam sint, quo » suam causam, argumentosi aliqui homines, ratione » aliqua tueantur*. » Pic de la Mirandole sut pourtant se maintenir dans un sage éclectisme; les ex^dgéralions du parti humaniste ramenèrent presque à trouver du bon dans la scolastique arabe, c Quamvis, dicam quod sentie, » movent mihi stomachum grammatistae quidam, qui
> quum duastenuerintvocabulorum origines, itase osten-
> tant, ita se venditant, ita circumferunt jactabundi, ut
> prsB se ipsis pro nihilo habendos philosophes arbitren- » tur. Nolumus^ inquiunt, hasce vestras philosophias ! » Et quidmirum?necFalernum canes. » Il parait du reste que cette apologie satisfit peu les averroïstes, et fit au contraire triompher les hellénistes, qui rappelèrent l'apologie des Scythes et des Teutons. < Ab amicis quos habco Pa- » lavii, lui écrit Ermolao, certior factus sum apologiam » tuam qusB Scytharum et Teutonum est inscribi cœpta,
« Inter 0pp. Politiani, Paris, 1512, vol. I«', f lv, et in Bernays, Florilegium renascentis lalinitatis (Bonn, 1849), p. 17.
396 AVERR0È8.
» quasi Typhonis et Eumenidum laudatio, molestissimam » accidisse majori eorum parti quos défendis*. »
Toutes les déclamations des humanistes les plus acharnés contre la philosophie arabe, pâlissent auprès de Ténergique dithyrambe de Louis Vives. Cette apostrophe, la plus rude, sans contredit, qu'Averroès ait essuyée, n'occupe pas moins de quatre pages in-folio dans le traité De Causis corruptarumartium*. < NomenestCommen- » tatoris naclus, s'écrie-t-il, homo qui in Aristotele enar- » rando nihil minus explicat, quam eum ipsum quem » suscepit declarandum. Sed nec potuisset explicare, » etiamsi divino fuisset ingénie, quum esset humano, et » quidem infra mediocritatem. Nam quid tandem adfe- » rebat quo in Aristotele enarrando posset esse probe » instructus? Non cognitionem vetcris memorisB, non » scientiam placitorum priscae disciplinsB et intelligentiam » sectarum, quibus Aristoteles passim scatet. Itaque yi- » deas eum pessime philosophes omnes antiques citare, » ut qui nullum unquam legerit, ignarus graecitatis ac » latinitatis. Pro Polo Ptolomaeum ponit, pro Protagora f Pythagoram, pro Cratylo Democrilum; libres Platonis » titulis ridiculis inscribit, et ita de iis loquitur, ut vel » caBco perspicuum sit litteram eum in illis legisse nul- » lam. At quam confidenter audet pronuntiare hoc aut » illud ab eis dici, et quod impudentius est, non dici, » quum solos viderit Alexandrum , Themistium et Nico-
' Ibid. Bernays, Floril. p. 23. ' s 0pp. t. I, p. 410 sqq.
AYERROÈS. 397
» laum Damascenam, et hos, ut apparet, versos in arabi-r » cum perversissime ac corruptissime ! Citât enim eos » nonnunquam» et contradicit, et cum eis rixatur, ut nec > ipse quidem qui scripsit intelligat. Aristotelem vero » quomodo iegit? Non in sua origine purum et integrum, 9 non in iacunam latinam derivatum (non enim potuit » linguarum expers), sed de iatino in arabicum transva- » satum * ; in qua transfusione ex Grsecis bonis facta sunt » latina non bona ; ex latinis vero malis arabica pessima. » Vives cite ensuite un passage qui ne justifie que trop ses sarcasmes» mais dont la responsabilité, à vrai dire, doit retomber beaucoup plus sur le traducteur arabe que sur le commentateur. « Âristoteles si revivisceret, intelli- » geret haec, s*écrie-t-il, aut posset vel conjecturis casti- » gare? 0 homines valentissimis stomachis qui base devo- » rare potueruntet concoquere, et in haec tam ab Âristotelis » sententia ac mente' abhorrentia auscultare quae Aven » Rois commentator comminiscitur : favete linguis viro » tanti nominis et alteri Aristoteli. » La malheureuse secte des Herculéens* lui fournit l'occasion d'intarissables plaisanteries. € Haec sunt tua, an Herculeorum, ut tu vocas? > Tua sunt, qui adeo est impius ut impietates inserere vel » tuo vel aliène nomine semper gaudeas. Atqui hic est » Aben Rois quem aliquorum dementia Aristoteli parem » fecit, superiorem divo Thom». Rogo te, Aben Rois,
« Il n'est pas besoin de faire remarquer l'énorme erreur que commet ici Vives. Huet Ta copiée, De Claris interprei. p. 126 (Paris. 1680).
' Voy. ci-dessus, p. 51-52.
398 AVBimoÈs.
» quid habebas quo caperes hominum mentes, seu venus » dementares? Ceperunt nonnalli multos sermonis gratia » et orationis lenocinio ; te nihil est horridius» incultius, » obscœnius, infantius. Aliitenueruntquosdam cognitione > veteris memoriae, tu nec quo tempore vixeris, nec qua » aîtate natus sis novisti, non magis praeteritonim cou- » sultus, quam in silvisel solitudine nalus et educatusl » Âdmiralione atque omnium laude digni sunt habiti qui » prsBcepla tradiderunt bcne vivendi : te nihil est scelera- » tins aul irreligiosius : impius (iat necesse est et aOsc^ » quisquis tnis monimentis vehementer sit deditus. Jîim » die ipse, quare quibusdam placuisti ? Âudio, teneo, non » tua culpa est, sed noslra : non tu adrerebas quo place- » res, sed nos adferebamus quo non displiceres. Sua\ia » erant obscuris obscura, inanibus inania, et quibusdam » pulchra sunt visa qua non ipsi intelligerent. Molli te » non legerant, alienum judicium sùnt secuti; aliquibus » propter impietates fuisli gratus : nam et Aben Rois » doctrina et Hetaphysica AvicennsB, denique omoia illa » arabica videntur niihi resipere deliramenta Alcorani et » blasphémas Mahumetis insanias : nihil fleri poiest illis » indoctius, insulsius, frigidius... »
J*ai tenu à citer cette longue déclamation, pour faire comprendre à quel ton s*élevait la colère des ennemis d^Averroës. Cœlius Rhodiginus n'est guère moins SiWère*. Bernard Navagero, qui cultivait les bonnes lettres, et faisait
' Àntiquœ lect. I. III, cap. ii, p. 110.
AVBRROfeS. 399
quelque cas d'Averroës, est présenté comme un phéno* mène littéraire en son siècle * .
Enfin les esprits modérés qui, effrayés des hardiesses du péripatétisme italier^ se rattachaient aux principes du christianisme réformé» Mélanchthon, Nicolas Taurel, se montraient aussi fort antipathiques à l'enseignement aver* roïste*. Érasme est convaincu de la profonde impiété d'Averroës. Ambrogio Leone, professeur à l'Université de Naples, lui écrit qu'il vient d'achever l'impression de son ouvrage en quarante-six livres contre le Commentateur'. Érasme le félicite*. Ulinam^ s'écrie-t-il, prodisset ingenit illud opus adversus Averroem impium xatTfÀç xoLrdpazov. En général, les humanistes montrèrent à la renaissance moins de témérité d'esprit que les péripatéticiens scolastiques. A part quelques habitudes païennes, assez inoffensives, ils restèrent, pour le fond, attachés à l'orthodoxie catholique ou protestante. Pétrarque offre déjà un curieux exemple de cette double tendance.
L'habile société de Jésus prit vis-à-vis d'Averroès la même position. Le Ratio Studiorum^ enjoint auxprofes-
* Pr»f. Jonl. (1855). f. 20 v».
» Cf. Brucker. t. IV, p. 308.
• Epist. 19 jan. 1518. 0pp. 1. 111^ pars I, col. 3^ (Leyde, 1703). — L'ouvrage avait paru en 1517 à Venise, dédié à Léon X, sous ce titre : Ambrosii LeonU Nolani, Marini filii, Casti" gaiionum adterstis Àverroem, adÀugustissimumLeonemI, Pont. Max. plures libri.
à Epist. 15 oct. 1519. Ibid, col. 507. s P. 68 et auiv. (Roms, 1616).
seurs de philosophie de rappeler sans cesse le décret du concile de Latran, de ne citer qu'avec précaution les interprètes d'Aristote qui ont démérité de la religion chrétienne ; de prendre garde que les, élèves ne s*y attachent; en ce qui concerne Averroès en particulier, de ne pas expliquer ses digressions, et quand on est amené à citer ses commentaires, de le faire sans aucun éloge et, s'il est possible, en montrant que tout ce qu'il dit de bon il Ta emprunté à d'autres^ du reste, des'attacher purement et simplement à Aristote, d'attaquer également les alexandristes et les averroistes et de contester à Alexandre et à Averroès toute autorité..Qui a tort, qui a raison, c'estce qui préoccupe assez peu les auteurs du Ratio. La science et la philosophie sont une tactique ; celui qui ne sert pas les vues de la Société ne sera point loué, et si une fois dans sa vie il a eu raison, c'est sans doute par l'effet de quelque plagiat.
§XIY
Étrange ténacité de la routine ! cet enseignement barbare, inintelligible, devenu ridicule, se prolonge un siècle encore, au milieu de l'Italie lettrée et de l'esprit moderne déjà triomphant. Averroès, il est vrai, ne règne plus d'une manière aussi exclusive; les moyens herméneutiques s'é-
^ Si quid boni ex ipso proferendum sit, sine laude proférât, et si fieri potest, id eum aliunde sumpsisse demonstret.
tendent, et rautorité des Grecs con Ire-balance de plus en plus celle des Arabes'. Mais les questions averroïstiques agitent toujours Técole, et servent de programme à l'enseignement. De 4564 à 4589, Jacques Zabarella continua les traditions de la chaire de Padoue^ Averroès est son guide dans l'interprétation des passages difEciles; il le cite avec le plus profond respect, bien que sur plusieurs points il semble se rapprocher des atexandristes. Il pense avec Averroès et Achillini, contre Avicenne, que la nécessité d'un être absolu ne démontre pas l'existence de Dieu, que le ciel pourrait être ce premier principe, qu'il n'y a qu'une seule preuve décisive de l'existence de Dieu, le mouvement du ciel. Zabarella du reste distingue assez souvent entre l'opinion d' Averroès et celle de ses partisans. Ed psychologie, il combat vivement les thèses averroïstes. D'après le système de l'unité des Ames, ditril, l'intellect ne serait dans l'homme que comme le pilote dans le navire. Or l'intellect est la forme informante de l'homme, ce
« Inde cœptum aliud mixtionis in phîlosophando genus, uti Âven Rois et Latinis grsecos interprètes admiscerent. (Patrizzî, Discuss. perip, 1. XII, p. 106.)
^ Quelle fut ma surprise en parcourant à Padoue une rue déserte, et en gravissant les marches de la petite église Sainte- Catherine del Torresin, formées de pierres sépulcrales, de lire sur une de ces pierres brisée obliquement : Jacobo ZabareL... civilis elec.,.. probitat.,,, et..,. Ludo,,., -» Tomasini (I, p. 139) nous apprend en effet que Zabarella fut enterré dans cette église ; mais il n'avait pu y découvrir son inscription : Nulla^ quod obitervare potueriw, memoria clarus,
408 AVBRROÈS.
parquoirhommeestce qu*il est. L'intellect se multiplie donc selon le nombre des corps. Toutefois Zabarella, conformément à la doctrine de saint Thomas d'Aquin, établît une différence entre l'activité propre de Tesprit et l'intel- - lect actif proprement dit» qui est Finteiligible ou Dieu envisagé comme moteur universel. Si Ton objecte à Zabarella qu'il détruit ainsi la personnalité de Tintellect, personnalité qu'il voulait établir contre les averroîstes, il répond en distinguant la perception primilive de la perception ultérieure. Dans la première, rien de personnel ; Tillumination vient du dehors. Plus tard, au contraire, rintellect est acquis^ il devient nôtre, en ce sens que Dieu répandant sans cesse sa lumière, est toujours à notre disposition dès que nous voulons penser. Par sa nature, rintellect individuel serait périssable; mais rendu parfait par rillumination divine, il devient immortel*. La pensée de Zabarella sur ce point paraît du reste fort peu arrêtée. Il pense, comme toute Técole de Padoue, que Timmortalité de rame n*est pas dans les principes de la physiologie péripatéticienne. En cela il était alenandriste, et c'est le jugement qu'en ont porté les contemporains, deterrimam alexandreorum sententiam palam professas*. Les disputes de Zabarella eMe François Piccolomixii rappelèrent à Padoue, durant la seconde moitié du xvi* siècle, les prouesses d'Âchillini et de Pomponat; Piccolomini avait été élève de Zimara, et paraît s*étre rapproché des
« Ritter, Gesch. der neuem Phil. I^» part. p. 718 et suiv. s Brucker, t. IV, p. 202.
averroistes, auxquels le rattachaient d^ailleurs les formes scolastiques de son enseignement*.
Frédéric Pendasio de Mantoue, professeur très-renommé de son temps', se rapproche beaucoup de la manière de Zabarella. La bibliothèque de l'Université de Padoue' possède le texte manuscrit de ses leçons, restées inédites, sur le traité de l'Âme. Peu de livres sont aussi propres à faire comprendre la méthode et les habitudes de renseignement de Padoue. Le texte d'Âverroès y est discuté ligne par ligne, avec le soin le plus minutieux. Toutefois, en adoptant Âverroès pour la base de ses leçons, Pendasio se rattache, sur la question de l'intellect, à la doctrine d'Alexandre. L'intellect se multiplie, selon le nombre des individus. Sans doute, les principes de la raison sont communs à plusieurs; mais les images, qui sont nécessaires pour tout acte intellectuel, sont multiples et variées^. La raison est unique et éternelle, envisagée
' * Brucker, t. IV, p. 208. — Tomasini, t. I", p. 208 sqq.
* Naudœana, p. 105.— Bayle, art. Crém.y note Y. — Brucker, l. IV. p,211; t. VI, p. 718.— Facciolali. pars III, p. 275, 280.
* N** 1264. — J'ai entre lés mains la copie de deux des leçons les plus importantes, que je dois à l'obligeance du savant If. Samuel Luzzato. — La bibliothèque communale de Ravenne possède aussi un manuscrit de ces leçons. (Se. 141, or. 5, X.) Voy. Appendice ix.
^ In aBternitate in specie omnes conveniunt... Hinc fit ut cognitio quae est in hoc intellectu non sit una numéro, sed solum una specie, quia pendet a phantasmatibus quœ sunt plura numéro (Lecl. 33.)
404 ÀVBRROÈS.
dans Tespëce humaine qui y participe ëternellemenl ; elle est passagère, envisagée dans tel ou tel indiyidu\ Les ayerroïstes soutiennent que la pluralité numérique ne tient qu*à la matière, et que si Tintellect était multiple, il serait matériel. Nullement, répond Pendasio, Tintellect est fait pour s*unir au corps, mais il ne dépend pas du corffê, € de même que le soulier est fait pour s'adapter au pied, et pourtant ne dépend pas du pied ! >
Pendasio est donc un alexandriste prononcé. Cremonini, Louis Alberti', ses disciples, comptèrent aussi parmi les défenseurs les plus décidés de Talexandrisme. En général, tous les professeurs de Padoue du xvi<' siècle, dont le nom est resté dans Thistoire de la philosophie, appartiennent à cette nuance, et, tout en faisant d*A?erroès le texte de leurs leçons, condamnent sévèrement runitédeTintellect. Il serait difficile d'en nommer an seul qui, depuis le concile de Latran, ait franchement défendu sur ce point Topinion du Commentateur. Toutefois, en voyant l'insistance que Pendasio met à réfuter sans cesse
*■ Sunt œterna, quia intellectus unicus est, in quo semper conservatur eadem cognitio : nam omnes homines conreniunt in cognilione primorum principiorum, omnes conveniunt ut homines sint œterni... Erit autem facta et corrnptibilis hœc cognitio, respectu hujus vel illius particularis. (Lect. 33.)
' Naudé (I. c.) compte parmi les disciples de Pendasio Zabarelia et Fortunio Liceto. Mais Zabarella enseignait en roênce temps que Pendasio, et Liceto était trop jeune pour Ta voir entendu.
AVERllOËS. 405
les averroïstes, on est forcé de supposer que cette opinion ralliait encore à Padoue un certain nombre de partisans.
Uextrême rareté des textes purement averroistes me fait attacher une certaine importance à un commentaire inédit sur les douzes livres de la Métaphysique, que pos* sède la bibliothèque de Saint-Antoine de Padoue (n^* i'H). Ce commentaire est attribué à un certain Magister CalabcTf d*ailleurs inconnu. Le père Hinciolti, auteur du catalogue des manuscrits de Saint-Antoine, pense que ce pourrait bien être Onofrio Calaber, à qui Gaetano de Tiene adresse son livre de TAme' . Cette conjecture est inadmissible, puisque Magister Calaber cite Achillini, Niphus, Zimara et Simon Portius, postérieurs d'un siècle à Gaetano. Quoi qu'il en soit, la doctrine exposée dans ce livre est le plus pur averroïsme. La matière première est une et commune*. La première cause agit nécessairement et autant qu'elle peut agir, car elle ne peut s'empêcher de communiquer s^ bonté*. Rien ne sort du non-étre absolu.
* Catal. dei Codd. man, di S. Ànt. di Pad, p. 112.
^ Quod materia sit ana numéro probatur. Illud est unum numéro quod non habet pluralitatem formarum individualium. Ergo... — Quod materia communis sit pluribus probatur. Illud dicitur commune pluribus quod non habet formam unam numéro per quam illud sit unum numéro. Sed materia non babet anam formam. (Lect.l4.)
* Probavimus secundum philosophes quod prima causa necessario movet et operatur, et non potest non operari, quia bonum non potest quin communicet aliis bonitatem suam. Insuper movet necessario et quantum potest. (Lect. 31.)
406 ATERROÈS.
Saint Thomas et les philosophes latins ont renversé tous les principes de la philosophie aristotélique, en supposant l'intellect multiple et immortel dans sa multiplicité*. L'intellect est étemel, parce qu'il est unique et qu'il n'est point engagé dans la corruptibilité de l'individu. Toute la théorie d'Averroés sur le ciel est adoptée comme le dernier mot de la cosmologie*.
A Bologne, à Napleë, à Ferrare, comme à Padoue» on commentait Averroés. Nicolas Rissus, Nicolas Vitigozzi, Franciscus Longus, Scipion Florillus', publièrent leurs leçons sur le De Substaniia Orbù et les autres parties de l'œuvre du grand commentateur. Les bibliothèques du nord de l'Italie contiennent une immense quantité de manuscrits appartenant à ce cycle d'études ; car bien souvent ces cahiers d'école n'arrivaient pas à l'impression, et se transmettaient en copies. La cour d'Esté ne fut même pas étrangère à la philosophie averroïste. Antoine Montecatino, que le duo Alphonse II nomma son philo-
' * Latini ex hoc textu Nil prohibet intellectum separari, duo colUgunt, primam quodanimus noster est immortalis ; secundum coUigit Beatus Doctor quod intellectus non est anus, sicuti sensit Averroes. Opinio Latinorum, secundum placita philosophorum et maxime Aristotelis nullo modo sustineri potest, quum prœcipua fundamenta philosophiœ everlit : Ex non ente simpliciter nihil fit, et aliud ita famosum : Ex nihilo nihîi fit Dico igitor qnod unns est intellectus et immortalis. Si remanet, igltur prœcedit; nam œternumex una parte ex alla quoque œtemum est. (Lect. 14.)
* Lect. 39.
• Antonio, BibL hisp. vet. t. II, p. 397, 399(édît. Bay*r).
AVERROÈS. i07
sophe, aux appointements de vingt-quatre lire par mois, commenta Aristote et Averroès*. La bibliothèque de Ferrare (n* 304] possède le manuscrit autographe des commentaires inédits du médecin Antoine Brasavola sur Averroès, dédiés à Hercule d'Esté et à Renée de France ^ Des vers à la louange de Fauteur, placés en tète du livre, selon Tusage italien, sont un hommage à Averroès :
Corduba Tergemjno felix jam sacret honorem, Commentatoris dogmata docta sui, etc.
Dans son commentaire sur le De substantia Or bis, dédié à François de Gonzague, duc de Mantoue, Brasavola se montre également très-versé dans les écrits de l'école averroïste, qu'il divise en ancienne et en moderne*. Il discute tour à tour, sur chaque phrase d' Averroès, les opinions de Baconthorp, Jean de Jandun, Grégoire de Rimini, Trombetta, Gaetano deTiene,Niphus, Zimara,etc.
i Brucker, t. IV, p. 231.
' La préface et l'index sont seuls imprimés.
* Nec Dostra œtate nec apud antiques averroistas hoc unquam dubitatum fuit... Animadvertendum est duas esse in hac materia opiniones extremas, unam quam antiquiores averroists, Johanues Scotus, sanctus Thomas (quamvis ambiguus videatur), Johannes Bachonus et Uerveus sequuntur ; aliam vero prœeedenti oppositam recentiores averroistœ sequuntur. (Ils. Ferr.) — Brasavola, de même que Patrizzi, envisage ici Averroès comme le père de tous les scolasliques, et fait averroïsle synonyme de philosophe (V. ci-dessus, p. 373). C'est en ce sens qu'il met saint Thomas parmi les averroïstes.
408 AVB.RIIOÈS.
Brasavola cependant paraît incliner vers l'alexandrisme, et censure parfois avec sévérité les opinions d'Averroès. On sera plus surpris peat*étre d'apprendre que le Tasse était alexandriste, et que l'un des livres qu*il prie Aide le Jeune de lui envoyer dans sa prison est le commentaire d'Alexandre sur la Métaphysique * .