‹ Averroès et l'averroïsmeChapitre 26 sur 35 · XII · texte numérisé non relu

XII

La renaissance de Thellénisme, qui s'annonçait à Padoue, à Venise et dans le nord de l'Italie par le retour au texte vrai d'Aristote, se manifestait à Florence par un retour vers Platon. Florence et Venise sont les deux pôles de la philosophie comme de Tart en Italie. Florence et la Toscane représentent l'idéal dans l'art, le spiritualisme en philosophie; Venise, Padoue, Bologne, la Lombardie, représentent l'analyse, le rationalisme, l'esprit exact et positif. Platon seul convenait aux entretiens de Careggi et des jardins Ruccellai ; Aristote, aux institutions réfléchies de Venise. On peut s'étonner au premier coup d'œil qu'une lourde et pédante école, comme celle dont nous essayons d'esquisser l'histoire, ait été l'école officielle d'une ville que l'imagination se plaît à entourer d'une si poétique auréole. Hais en y regardant de près, on voit que cette école est en parfait accord avec le caractère yénitien, et qu'elle est exactement en philosophie ce que Titien et Tintoret sont en peinture. La philosophie et la poésie partent

* Plerique omnes juniores medici jam intolerabiie in Ârabam Ifauritanorumque dogmata odium conceperuot, ut ne nominandi citandive locus relinquatur : principes enim Hippocratem atque Galenum habere nos prœdicant.

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au fond du même pKncipe ; la philosophie n'est qu*un genre de poésie comme un autre, et les pays poétiques sontles pays philosophiques. Or le trait essentiel du caractère vénitien n*est ni Fart ni la poésie. Qu'est-ce que Saint-Marc comparé au dôme de Pise? Qui peut regarder une des madones de Venise après avoir vu celles de Sienne et de PérouseT Étudiez ces fortes têtes des cérémonies vénitiennes de Gentile Fellini ou de Paris Bordone. Est-ce la pensée, est-ce Fidéal qui y respire? Non; c*est la fermeté, c'est Faction. Au lieu de cette fleur de jeunesse qui s'épanouit éternellement sur les bords de FArno, ici c'est la maturité de Fhomme fait, le sens exact et ferme des choses de la terre. Certes, sous le rapport de la liberté de la pensée, Florence n'avait rien à envier à Venise. Nulle part la licence d'opinion etFirrévérence pour les choses saintes ne furent portées aussi loin durant le moyen ftge : on y poussait le scepticisme jusqu'à ne pas croire aux miracles de sainte Catherine de Sienne, attestés par tous les Siennois t La pensée impie du parallèle des religions a-t-elle jamais été exprimée aussi effrontément que dans la troisième nouvelle du Décaméron? Or la réponse du juif Melchisédech à Saladin, réponse trouvée si sage par Boccace, et qui, dans le reste de FEurope, eût allumé des bûchers, n'excitait à Florence qu'un gracieux sourire. Au lieu de cette toge pédante où se drapait Fincrédulité vénitienne. Fincrédulité florentine, rieuse et légère, s'abandonnait aux enivrements d'une vie parfumée de jeunesse et de gaieté. Venise arrive k la philosophie par les habitudes d'exigence et de rigueur que donnent le maniement des affaires

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el l'esprit pnUiqiie ; Florence, par la sérénité d*une conscience où tous les élémenU de i*idéal se pénètrent avec harmonie, et par cet air de fraîcheur et de joie qu*on respire au pied de^ coteaux de Fiesole.

Marsile Ficin nous apprend lui-même que ce fut par réaction contre le péripatétisme averroïste de Venist* qu*il entreprit de relever la tradition platonicienne. L'incrédulité lui sembla si enracinée, qu*il ne vit que deux moyens de la vaincre : des miracles ou une religion philosophique. S'il traduit Platon et Plolin, c'est qu*il espère qu*en qualité de philosophes ils trouveront un meilleur accueil auprès du public que les saints el les prophètes*. Averroès, le représentant du péripatétisme hétérodoxe, est traité avec le plus profond mépris. Il n'a pas su le grec, et n'a rien compris à Aristole*. Le livre XV de la lyologie Platonique est consacré tout entier à la réfu* tation du monstre averroistique^ l'unilé de l'intellect. L'argumentation de Ficin ne manque ni de netteté ni de finesse. Dans l'hypothèse averroïste, la perception, dit-il, n'appartiendrait à aucun sujet personnel ; l'acte libre, la vo*

* Ut hac theologia in lucem prodeunle.... Peripatetici qtiam plurimi, id est philosophi pêne omnes. admoneantur non esse de religione, saltem communi, tanquain de anilibus fabuiis sentiendum. iPrsf. in Plotinum.)

> Averroès.... grsBcœ lingue igaarus, Âristotelicos libros in llnguam barbaram e grœca perversos potius quam conversos legisse traditur.... Resipiscant igitur quandoque Âverroici, el cum Arislolele suo consenliant. {Theol. plat 0pp. t. I, p. 327, 343, édit. Henriepetri, 1576.)

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lonté seraient inpxplicables. L*a$trologie elle-même lui fournit des arguments : les âmes ne sont pas identiques» puisqu'il y en a de Saturniennes, de Martiales, de Joviennes, de Mercurielles*. La théorie averroïste de la Providence est aussi vivement réfutée. Dieu voit tout dans sa propre essence; sans cesse attentif à faire prévaloir le bion le plus général, il n*a pas besoin de se détourner des grandes choses pour voir les petites*.

Gémiste Pléthon et Bessarion, avant Marsile Ficin, avaient témoigné la même antipathie, et rejeté les théories averroïstes au nom du platonisme \ Patrizzi est plus sévère encore. S'imaginant, d'après une erreur souvent répétée, que les scolastiques n*ont c^nnu Aiistote que par Averroës, Averroës est à ses yeux responsable de tous les défauts de la scolaslique, et de ce chaos de questions subtiles qui avaient envahi le champ de la philosophie*.

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