Averroes et l'averroïsme: essai historique
S'il ne fallait chercher dans l'histoire de la philosophie que des résultats positifs et immédiatement applicables aux besoins de notre temps , on devrait reprocher au sujet de ces recherches d'être à peu près stérile. Je suis le premier à reconnaître que nous n'avons rien ou presque rien à apprendre ni d'Averroès, ni des Arabes, ni du moyen âge. Bien que les problèmes qui préoccupent aujourd'hui l'esprit humain soient au fond identiques à ceux qui l'ont toujours sollicité ? la forme sous laquelle ces problèmes se posent de nos jours est si particulière à notre siècle, que très-peu des anciennes solutions sont encore susceptibles d'y être appliquées. 11 ne faut demander au passé que le passé lui-même. L'histoire politique s'est ennoblie, depuis qu'on a cessé d'y chercher des leçons d'habileté ou de morale. De même , l'intérêt de l'histoire philosophique réside moins peut-être dans les enseignements positifs qu'on en peut tirer, que dans le tableau des évolutions de l'esprit humain.
Le trait caractéristique du xixe siècle est d'avoir substitué la méthode historique à la méthode dogmatique, dans toutes les études relatives à l'esprit humain.
L'histoire, en effet, est la forme nécessaire de la science de tout ce qui est soumis aux lois de la vie changeante et successive. La science des langues, c'est l'histoire des langues; la science des littératures et des philosophies, c'est l'histoire des littératures et des philosophies. La science de l'esprit humain, c'est, de même, l'histoire de l'esprit humain. La psychologie n'envisage que l'individu, et elle l'envisage d'une manière abstraite, absolue, comme un sujet permanent et toujours identique à lui-même; aux yeux de la critique, la conscience se fait dans l'humanité comme dans l'individu ; elle a son histoire. Le grand progrès de la critique a été de substituer la catégorie du devenir à la catégorie de Y être, la conception du relatif à la conception de l'absolu, le mouvement à l'immobilité. Autrefois , tout était considéré comme étant ; on parlait de philosophie, de droit, de politique, d'art , de poésie, d'une manière absolue; maintenant tout est considéré comme en voie de se faire. Ce n'est pas qu'autrefois la marche et le développement ne fussent, comme aujourd'hui, la loi générale : la terre tournait avant Copernic, bien qu'on n'eût pas conscience de son mouvement. Les hypothèses substantielles précèdent toujours les hypothèses phénoménales; la statue égyptienne, immobile et les mains collées aux genoux, est l'antécédent nécessaire de la statue grecque, qui vit et qui se meut.
A ce point de vue de la science critique , ce qu'on recherche dans l'histoire de la philosophie , c'est beaucoup moins de la philosophie proprement dite
que de l'histoire. La philosophie arabe est assurément un fait immense dans les annales de l'esprit humain, et un siècle curieux comme le nôtre ne devra point passer sans avoir restitué cet anneau de la tradition. Il faut pourtant s'y résigner à l'avance : il ne sortira de cette étude presque rien que la philosophie contemporaine puisse s'assimiler avec avantage, si ce n'est le résultat historique lui-même. Ce n'est pas à la race sémitique que nous devons demander des leçons de philosophie. Par une étrange destinée, cette race, qui a su imprimer à ses créations religieuses un si haut caractère d'originalité , n'a pas produit le plus petit essai d'analyse et de philosophie indigène. La recherche réfléchie , indépendante , sévère , courageuse de la vérité, semble avoir été le partage de cette race indo-européenne, qui, du fond de l'Inde jusqu'aux extrémités de l'Occident et du Nord, depuis les siècles les plus reculés jusqu'aux temps modernes, a cherché à expliquer Dieu , l'homme et le monde au sens rationaliste, et a laissé derrière elle, comme échelonnés aux divers degrés de son histoire, ces systèmes, toujours et partout soumis aux lois d'un développement logique. La philosophie, au contraire, chez les Sémites, n'a jamais été qu'un emprunt purement extérieur et sans fécondité , une imitation factice de la philosophie grecque.
Il en faut dire autant de la philosophie du moyen âge. Le moyen âge , si profond, si original, si poétique dans l'élan de son enthousiasme religieux , n'est , sous le rapport de la culture intellectuelle, qu'un long
tâtonnement pour revenir à la grande école de la noble pensée, c'est-à-dire à l'antiquité. La renaissance, loin d'être, comme on Fa dit, un égarement de l'esprit moderne, fourvoyé après un idéal étranger, n'est que le retour à la vraie tradition de l'humanité civilisée. Pourquoi reprocher à la renaissance et aux temps modernes de faire avec science et discernement , ce que le moyen âge faisait sans critique? Yalait-il mieux étudier àristote sur des traductions détestables que de l'étudier dans le texte ? Valait-il mieux connaître Platon par quelque mauvais commentaire du Timée, ou par des citations de seconde main, que par l'ensemble de ses œuvres? Valait-il mieux connaître Homère par Dictys et Darès que de lire l'Iliade et l'Odyssée?
Tout ce que l'Orient sémitique, tout ce que le moyen âge ont eu de philosophie proprement dite, ils le doivent à la Grèce, Si donc il s'agissait de choisir dans le passé une autorité philosophique , la Grèce seule aurait le droit de nous donner des leçons; non pas cette Grèce d'Egypte et de Syrie , altérée par le mélange d'éléments barbares ; mais la Grèce originale et sincère , dans son expression pure et classique. Au contraire, si, au lieu de demander des doctrines au passé , nous ne lui demandons que des faits , les époques de décadence et de syncrétisme, les périodes de transmission et d'altération lente , auront plus d'intérêt que les périodes de perfection , où la saillie originale du génie semble parfois s'effacer sous la perfection de la forme et l'exacte mesure de la pensée.
Ces observations m'ont semblé nécessaires pour
prévenir le reproche d'avoir consacré tant de soins à une doctrine qui n'a plus rien à faire avec nous. Mais du moment où l'on admet que l'histoire de l'esprit humain est la plus grande réalité ouverte à nos investigations, toute recherche sur ce terrain prend une signification et une valeur. Il est, en un sens, plus important de savoir ce que l'esprit humain a pensé sur un problème , que d'avoir un avis sur ce problème ; car, lors même que la question est insoluble , le travail de l'esprit humain pour le résoudre constitue un fait expérimental , qui a toujours son intérêt ; et en supposant que la philosophie soit condamnée à n'être jamais qu'un éternel et vain effort pour définir l'infini, on ne peut nier, au moins, qu'il n'y ait là pour les esprits curieux un spectacle très-digne de leur attention. Je me suis, en général, interdit d'exprimer mon sentiment sur les problèmes que le sujet m'amenait à toucher, ou , du moins je l'ai fait aussi sobrement que possible , ne cherchant qu'à représenter avec exactitude l'originalité des caractères et la physionomie des écoles. Les écoles sont en philosophie ce que les partis sont en politique ; le système personnel de l'historien ne sert presque toujours qu'à fausser son jugement et à gâter l'effet de son tableau. Qui sait si la finesse d'esprit ne consiste pas à s'abstenir de conclure ? Ce n'est là, remarquez -le bien, ni l'indifférence ni le scepticisme; c'est la critique : on n'est historien qu'à condition de savoir reproduire à volonté en soi-même les différents types de la vie du passé , pour en comprendre l'originalité, et pour les trouver tour à tour
légitimes et défectueux, beaux et laids, dignes d'amour et de haine.
J'enlèverais à ce travail sa plus honorable recommandation, si je ne disais qu'il a été entrepris d'après les conseils de MM. Victor Cousin et Victor Le Clerc. Quelque indigne qu'il puisse paraître de la bienveillance avec laquelle ces hommes éminents l'ont encouragé, on y verra, j'espère, un faible résultat du mouvement qu'ils ont imprimé aux études d'histoire littéraire et philosophique. Je manquerais aussi à mes plus chers souvenirs, si je ne mentionnais ici les personnes dont la complaisance m'a permis d'enrichir de tant de documents inédits l'histoire de l'averroïsme padouan : M. l'abbé Valentinelli , bibliothécaire de Saint-Marc, à Venise; M. Baldassare Poli, professeur de philosophie à l'Université de Padoue; le savant M. Samuel Luzzatto; tant d'autres encore, qui m'ont fait apprécier si vivement l'hospitalité italienne. Enfin, je dois exprimer ma reconnaissance à MM. Thomas Munoz et José de Aiava , membres de l'Académie de Madrid, qui m'ont fait obtenir de l'Escurial la copie d'un document arabe fort important pour le sujet qui m'occupe.
J'ai eu soin de témoigner, dans mes notes , ce que je dois aux excellents travaux dont la philosophie aristotélique a déjà été l'objet parmi nous. On verra surtout de quelle utilité m'ont été les belles recherches de M. Hauréau sur la philosophie scolastique, et celles de M. Munck sur la philosophie arabe et juive au moyen âge. Indépendamment de l'article si sub-
stantiel qu'il a inséré, sur Ibn-Roschd, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, M. Munck a recueilli , sur le Commentateur et sa famille , des documents intéressants, qu'il aurait déjà publiés , sans le fatal accident qui a interrompu ses savantes occupations. Entrepris à un autre point de vue, mon travail, loin de rendre le sien inutile, ne servira qu'à le faire désirer, si, comme nous l'espérons, la science n'est point privée des résultats qu'elle était en droit d'attendre d'un esprit aussi sagace et d'une érudition
aussi exercée.