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VIE ET OUVRAGES D' AVERROES

Si-

La vie d'Averroès occupe la durée presque entière du xiic siècle , et se lie à tous les événements de cette époque décisive dans l'histoire de la civilisation musulmane. Le xne siècle vit définitivement échouer la tentative formée par les Abbasides d'Orient et les Omeyyades d'Espagne, de créer dans l'islamisme un développement rationnel et scientifique. Quand Averroès mourut, en 1 1 98 , la philosophie arabe perdit en lui son dernier représentant.

Par les malheurs de sa vie et par la réputation imméritée dont il jouit après sa mort ? Averroès participa aux inconvénients et aux bénéfices de cette situation. Venu après un siècle de grande culture intellectuelle, au

moment où cette culture s'affaisse pour ainsi dire sur elle-même, si les malheurs de sa vieillesse attestent le discrédit où est tombée la cause qu'il défend, par une heureuse compensation, il recueille presque seul la gloire des travaux qu'il n'a fait que résumer. Averroès est en quelque sorte le Boèce de la philosophie arabe, un de ces hommes de décadence , compensant par la masse de leurs œuvres ce qui leur manque en originalité, compilant, commentant, puisqu'il est trop tard pour créer, derniers soutiens d'une civilisation qui s'écroule, mais, par une fortune inespérée, voyant leur nom s'attacher à ces débris, et leurs écrits devenir la formule abrégée par laquelle cette civilisation entre pour sa part dans l'œuvre commune de l'esprit humain.

La philosophie arabe-espagnole comptait à peine deux siècles d'existence, lorsqu'elle se vit brusquement arrêtée par le fanatisme religieux, les bouleversements politiques, les invasions étrangères. Le calife Hakem II, au xe siècle , eut la gloire d'ouvrir cette brillante série d'études, qui , par l'influence qu'elle a exercée sur l'Europe chrétienne, tient une place si importante dans l'histoire de la civilisation. L'Andalousie, disent les historiens musulmans, devint sous son règne un grand marché où les productions littéraires des différents climats étaient immédiatement apportées à vendre1. Les livres composes en Perse et en Syrie étaient souvent connus en Espagne avant de l'être en Orient. Hakem envoya mille dinars de

1. Pascual de Gayangos; The History ofthe Mohammedan Dynasties in Spain, from the text of Al-Makkari (London , 1840), t. Ier, append., p. xl et suiv., t. II, p. 168 et suiv. — Casiri, Bibl. arab. îrfsp., t. II, p. 37-38 et 201-202. — Middeldorpf, Comment, de institutis litterariis in Hispania quœ Arabes auctores habucrunt (Gœttingae, 1810), p. il, 59. — Ibn-Abi-Oceibia, dans la vie d'Ibn-Bâdja (Bibl. nat., suppl. ar. 673, loi. 195).

pur or à Abulfaradj-el-Isfahani pour avoir le premier exemplaire de sa célèbre Anthologie ; et, en effet, ce bel ouvrage fut lu dans l'Andalousie avant de l'être dans l'Irak. Il entretenait au Caire, à Bagdad, à Damas, à Alexandrie , des agents chargés de lui procurer à quelque prix que ce fût les ouvrages de science ancienne et moderne. Son palais devint un atelier où l'on ne rencontrait que copistes, relieurs , enlumineurs. Le catalogue de sa bibliothèque formait à lui seul quarantequatre volumes, et encore n'y trouvait-on que le titre et la description sommaire du livre. Quelques écrivains racontent que le nombre des volumes montait jusqu'à quatre cent mille, et que pour les transporter d'un local à un aulre, il ne fallait pas moins de six mois. Hakem d'ailleurs était profondément versé dans la science de la généalogie et de la biographie. Il n'y avait livre qu'il ne lût; puis il écrivait sur des feuilles volantes le nom, le surnom, le nom patronymique de l'auteur, sa tribu, sa famille, l'année de sa naissance et de sa mort, et les anecdotes qui couraient sur son compte. Il passait le reste de son temps à en causer avec les lettrés qui accouraient à sa cour de toutes les parties du monde musulman.

Les Arabes d'Andalousie, même avant Hakem, s'étaient sentis portés vers les études libérales , soit par l'influence de ce beau climat, soit par leurs rapports continuels avec les juifs et ies chrétiens. Les efforts de Hakem, secondés par des dispositions si favorables, développèrent dans ce pays un des mouvements littéraires les plus brillants du moyen âge. Le goût de la science et des belles choses avait établi au xe siècle, dans ce coin privilégié du monde, une tolérance dont les temps modernes peuvent à peine nous offrir un exemple. Chrétiens, juifs, musulmans parlaient la même langue, chan-

taient les mêmes poésies, participaient aux mêmes études littéraires et scientifiques. Toutes les barrières qui séparent les hommes étaient tombées; tous travaillaient d'un même accorda l'œuvre de la civilisation commune. Les académies de Cordoue, Grenade, Tolède, Séville, Xativa, Valence, Jaen, Murcie, Almeria, Malaga, Vêlez devinrent des centres actifs d'études philosophiques et scientifiques.

Mais la cause fatale qui a étouffé chez les musulmans les plus beaux germes de développement intellectuel, le fanatisme religieux, préparait déjà la ruine de l'œuvre de Hakem. Les théologiens d'Orient avaient élevé des doutes sérieux sur le salut du calife Mamoun, parce qu'il avait troublé la piété musulmane par l'introduction de la philosophie grecque1. Les rigoristes d'Espagne ne se montrèrent pas moins sévères. Le hâdjib Almansour, ayant usurpé le pouvoir sur le faible Hischâm, fils de Hakem, comprit que tout lui serait pardonné s'il voulait satisfaire l'antipathie instinctive des imams et du peuple contre les études rationnelles. Il fit donc rechercher dans la bibliothèque recueillie si curieusement par Hakem tous les ouvrages de philosophie, d'astronomie et des autres sciences cultivées par les anciens. Tous furent brûlés sur les places publiques de Cordoue, ou jetés dans les puits et dans les citernes du palais, où on les ensevelit sous des amas d'ordures, de pierres et de décombres. On ne garda que les livres de théologie, de grammaire et de médecine. « Cette action d'Almansour, dit l'historien Saïd de Tolède2, a été attribuée par les chroniqueurs du

1 . Les malheurs qui lui arrivèrent furent considérés comme une punition (le son attachement à la philosophie (ÀbuH'eda, Annales Moslem., II, 148, 150).

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