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CHAPITRE III

L'AVERRO'i'SME DANS i'ÉCOEE DE PADOUE.

L'université de Pacîoue mérite une place dans l'histoire de la philosophie, moins comme ayant inauguré une doctrine originale, que comme ayant continué plus longtemps qu'aucune autre école les habitudes du moyen âge. La philosophie de Padoue, en effet, n'est autre chose que la scolastique se survivant à elle-même, et prolongeant sur un point isolé sa lente décrépitude , à peu près comme F empire romain réduit à Constantinople, ou la domination musulmane en Espagne resserrée dans les murs de Grenade. Le péripatétisme arabe, personnifié dans Averroès, se cantonne, pour ainsi dire, dans le nord-est de l'Italie, et y traîne son existence jusqu'en plein xvne siècle. Cremonini, mort en 1631, est, à proprement parler, le dernier scolastique.

Comment cette insipide philosophie put-elle être si vivace, malgré les railleries de Pétrarque, malgré les attaques des humanistes, dans le pays qui le premier embrassa la culture moderne ? A cette question, il faut répondre, ce me semble, que le mouvement de la renaissance fut un mouvement littéraire, et non un mouvement philosophique. L'Europe barbare avait trouvé dans son propre sein l'élan de la curiosité scientifique , mais non le sentiment de la beauté des formes. Elle faisait maintenant sa rhétorique à l'école des anciens. Les représentants du mouvement de la renaissance ne s'emparèrent jamais bien décidément de la philosophie. Cet enseigne-

ment resta ainsi dans la vieille ornière : les traditions pédantes et grossières du moyen âge s'y perpétuèrent, les esprits fins s'éloignèrent de cette maison de disputes et de mauvais ton, où l'on parlait un jargon barbare et où les charlatants tranchaient du maître. La vérité en toute chose étant extrêmement délicate et ténue, ce n'est pas à la dialectique qu'il est donné de l'atteindre. En géométrie , en algèbre , où les principes sont extrêmement simples et vrais d'une manière absolue, on peut s'abandonner au jeu des formules et les combiner indéfiniment, sans s'inquiéter des réalités qu'elles représentent. Dans les sciences morales et politiques, au contraire, où les principes, par leur expression insuffisante et toujours partielle, posent à moitié sur le vrai, à moitié sur le faux, les résultats du raisonnement ne sont légitimes qu'à condition d'être contrôlés à chaque pas par l'expérience et le bon sens, Le syllogisme excluant toute nuance et la vérité étant tout entière dans les nuances, le syllogisme est un instrument inutile pour trouver le vrai dans les sciences morales. La pénétration, la souplesse, la culture multiple de l'esprit, voilà la vraie logique. La forme est, en philosophie, au moins aussi importante que le fond ; le tour donné à la pensée est la seule démonstration possible, et en un sens, il est vrai de dire que les humanistes de la renaissance , en apparence uniquement occupés de bien dire , étaient plus réellement philosophes que les averroïstcs de Padoue. L'école de Padoue, il est vrai, n'est pas seule coupable de cet étrange anachronisme. Il n'est pas exact d'envisager la scolastique comme finissant au xvc ou au xvic, ni même au xvne siècle. Ne vit-on pas un ordre célèbre faire à Descartes la plus vive opposition au nom d'Aristote, j'entends de l'Aristotedes écoles, c'est-à-dire

des cahiers que les générations de professeurs se transmettaient de main en main ? Il serait facile de montrer que la scolastique se continue encore de nos jours dans plus d'un enseignement1. Rien n'égale les bizarres contrastes que présentent sous ce rapport les rotuli , ou programmes du xvie et du xvne siècle , que l'université de Padoue conserve encore. A coté de la vraie science représentée par les Fallope , les Fabrice d'Acquapendente, on trouve la théologie enseignée par un dominicain secundurn viam S. Thomœ, et par un franciscain , secundurn viam Scoti. Cremonini annonce à ses auditeurs qu'il exposera le traité de la Génération et de la Corruption, le traité du Ciel et du Monde 2 , avec un traitement de deux mille florins , tandis que Galilée , avec un traitement fort inférieur , expliquera les éléments d'Euclide 3. L'école de Padoue est une école de professeurs . Il n'en reste que des leçons, et les leçons, à cette époque, ne savaient pas encore devenir des livres. Aussi cette école n'a-t-elle rien laissé qui supporte la lecture , ou puisse être de quelque valeur dans l'état actuel de l'esprit humain. La philosophie de Padoue, c'est Padoue ellemême. Comparée aux cités toscanes , cette ville est médiocre et sans génie. Toutes les belles choses, Y Arena , le Baptistère , la Ragïone , le Santo , y ont été faites par des étrangers. Qu'est-ce que saint Antoine , la fleur de

1 . On m'a assuré que dans quelques séminaires de Lombardie on suit encore, pour l'enseignement philosophique, des cahiers de l'école de Padoue du xvie siècle.

2. La division des chaires était déterminée par les titres des traités aristotéliques ; il y avait la chaire du traité de l'Ame, la chaire des Analytiques, la chaire des Sophismes de Hentisberus, etc.

3. On raconte encore à l'université de Padoue, qu'après la découverte des satellites de Jupiter, Cremonini jugeant la chose contraire à Aristote, refusa obstinément de regarder désormais au télescope.

Padoue , la vraie création padouane , comparé à François d'Assise , à Catherine de Sienne ? Ses miracles sont de la plus pauvre invention ; toute sa légende est du plus mauvais style.

Le mouvement intellectuel du nord-est de l'Italie , Bologne , Ferrare , Venise , se rattache tout entier à celui de Padoue. Les universités de Padoue et de Bologne n'en font réellement qu'une, au moins pour l'enseignement philosophique et médical. C'étaient les mêmes professeurs qui , presque tous les ans , émigraient de l'une à l'autre pour obtenir une augmentation de salaire. Padoue , d'un autre côté , n'est que le quartier latin de Venise ; tout ce qui s'enseignait à Padoue s'imprimait à Venise. Il est donc bien entendu que par école de Padoue, on entend ici tout le développement philosophique du nord-est de l'Italie.

C'est surtout l'étude de la médecine qui contribua à fonder à Padoue le règne des Arabes. Pierre d\4bano mérite, sous ce rapport, d'être considéré comme le fondateur de l'averroïsme padouan1. Le Conciliator differenûarum philosophorum et medicorum } prélude déjà aux essais de Zimara, de Tomitanus, pour mettre d'accord Aristote et Averroès. Chose singulière pourtant! Pierre d'Abano ne connaît ni le Colliget ni les œuvres médicales d' Averroès : toutes les citations qu'il fait de cet auteur sont empruntées à ses œuvres philosophiques. Mais à un autre titre , je veux dire par sa réputation suspecte et son orthodoxie équivoque , Pierre d'Abano

1 . Tiraboschi (t. V, 1. II, cliap. n, § 3) veut que Pierre d'Abano soit le premier auteur qui ait cité Averroès en Italie. C'est beaucoup trop dire.

mérita bien mieux le nom d'averroïste. La pensée impie de l'horoscope des religions , ensuite reprise par Pomponat, Pic de la Mirandole, Cardan, Vanini, est énoncée pour la première fois , ce me semble, dans ses écrits avec une surprenante hardiesse, « Ex conjunctione Saturai et « Jovis in principio Arietis, quod quidem circa finem 960

(( contingit annorum totus mundus inferior commuta-

« tur, ita quod non solum régna, sed et leges et prophetae « consurgunt in mundo. ... sicut apparuit in adventu Na- « buchodonosor, Moysi, AlexandriMagni, Nazarei, Ma- « chometi1. » Ceci s'écrivait en 1303. Pierre d'Àbano mourut pendant qu'on instruisait son procès; l'inquisition prit sa revanche en faisant brûler ses os2, et son nom resta dans la mémoire populaire chargé de machinations infernales, et entouré de mystérieuses terreurs.

Toute la médecine padouane est désormais vouée à l'averroïsme3. Les médecins forment, à cette époque, dans le nord de l'Italie, une classe riche, indépendante, mal vue du clergé, et qui paraît avoir eu en religion des opinions assez libres. Médecine, arabisme, averroïsme, astrologie*, incrédulité, devinrent des termes presque synonymes. Cecco d'Ascoli est condamné, en 1324, par l'inquisition de Bologne à se défaire de tous ses livres

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