Hain, vol. II, pars II, p
2. Aucun auteur d'histoire littéraire, que je sache, pas même Affô, n'a parlé de ce Zacharie de Parme. Le ms. de Sorbonne contient deux de ses ouvrages, la thèse précitée et une rhétorique latine fort intéressante, dédiée au cardinal G. de Parme et à Nicolas, doyen de l'église de Paris, sans doute celui qui est mentionné dans la Gallia christiana (t. VII, p. 20a), vers l'an 1300.
3. Ce ms., avec beaucoup d'autres, provient du don fait à la Sorbonne par maître Jacques de Padoue.
4. Cf. Ossinger, Bïbl. Augustin. , p. 922 sqq. — Tiraboschi, t. VI, Ire partie, 1. II, cap. n, g 2. — Baldassare Poli, Supplimenti al Manuaie di Tennemann . , p. 537 et suiy.
plus autorisés de son temps , comme l'atteste le grand nombre des éditions et des copies manuscrites de ses œuvres, Paul de Venise, surnommé d'un commun accord excellentissimus philos ophorum monarcha\ admet, avec une franchise dont on a droit d'être surpris dans un religieux augustin, les dernières conséquences de la théorie averroïste. « Les modernes, dit-iî, prétendent que l'âme intellective se multiplie selon la multiplication des individus, qu'elle est engendrée, mais non sujette à la corruption; et ils soutiennent que telle est l'opinion d'Aristote. Mais la vraie opinion d'Aristote, c'est qu'il n'y a qu'un intellect unique pour tous les hommes, conformément à l'interprétation du commentateur, et d'après ce principe que la nature n'abonde jamais en superflu, comme elle ne manque jamais du nécessaire. Cela ne veut pas dire pourtant que la même âme soit à la fois heureuse et malheureuse, savante et ignorante, toutes ces qualités n'étant dans l'âme que des accidents. L'intellect humain est incréé , impassible , incorruptible ; il n'a ni commencement ni fin ; il ne se compte pas selon le nombre des individus. En effet , tout ce qui est susceptible d'individualité numérique participe de la matière. Or, l'âme intellective est exempte de toute concrétion matérielle. L'âme intellective est la dernière des intelligences mondaines; elle est spécifique de l'espèce humaine, tandis que l'âme spiritwe (sic), par laquelle l'homme est animal, est de même espèce que l'âme des autres animaux : celle-ci est engendrée et corruptible2. »
1 . Ces titres de monarcha sapientiœ, philosophoi'iim suœ cetatis facile princepSy se donnaient avec une singulière facilité à Padoue aux hommes les plus médiocres. Tel autre s'intitulait : Arïstotelis anima, aller Hippocrates, summus Italïee philosopltus, Arïstotelis genius.
2. Cette théorie est extraite de la Summa lotius philosophiœ , de Paul de Venise.
Paul de Venise doit donc être compté au nombre des averroïstes les plus décides. Il soutint à Bologne, devant le chapitre général des augustins, composé de plus de huit cents religieux, et avec un grand appareil de solennité \ les thèses averroïstes contre Nicolas Fava. Son habileté en dialectique ne le sauva pas d'une défaite. Le Siennois Ugo Benzi, ennemi personnel de Fava, qui assistait à la dispute, ne put s'empêcher de s'écrier: « Fava a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. — Bon Dieu! reprit Paul de Venise, voilà qu'Hérode et Pilate deviennent amis! » A ces mots, il s'éleva un rire général qui fit clore la séance. Paul de Venise nous est représenté par ses contemporains comme un scolastique insolent et présomptueux; Fava, au contraire, ami de Philelphe, appartenait déjà à l'école helléniste, qui devait, un siècle plus tard, détrôner Averroès.
Paul de Pergola, Onofrio de Sulmona, Henricus ab Alemannia, Jean de Lendinara, Nicolas de Foligno, Magister Strodus, Hugues de Sienne, Marsile de Sainte- Sophie, Jacques de Forli, Thomas de Catalogne, Adam Bouchermefort, furent autant de maîtres renommés en leur temps l9 et de zélés partisans de la scolastique averroïste. Certes, il nous est difficile de comprendre la séduction que cette philosophie pouvait exercer sur la jeunesse studieuse qui se pressait à Bologne et à Padoue. L'homme voué aux travaux de l'esprit éprouve une grande tristesse, quand , parcourant les archives de ces longs siècles d'étude, il trouve ensevelis dans l'oubli ces monceaux de travaux surannés, dont rien ne reste, si ce
1 . La plupart de ces auteurs m'ont été révélés par l'examen des manuscrits de Venise et de Padoue. Je me propose de publier sous le titre de Documents inédits pour servir à l'histoire de V école de Padoue, les extraits que j'ai rapportés de cette exploration.
n'est quelques noms que personne ne se soucie plus de retenir. Mais il se console en pensant que l'exercice de l'esprit a sa valeur indépendante et absolue, que chacun de ces manuscrits de Jean de Jandun, de Paul de Venise, portant si soigneusement le nom de son possesseur et la date de ses études, a servi à entretenir la tradition de l'esprit, et est entré pour une part dans cette grande éducation de la raison humaine, où rien ne se perd. L'abécédaire où Goethe apprit à lire n'a point été un livre inutile.
Gaetano de Tiene (1 387-1 465) est présenté d'ordinaire comme le fondateur de l'averroïsme padouan1. Cela n'est point exact, puisque l'autorité d'Averroès était déjà établie à Padoue depuis plus d'un siècle , quand ce maître commença à y enseigner en 1436. Néanmoins Gaetano, par sa fortune, sa position sociale, son enseignement et ses écrits, contribua puissamment à augmenter l'autorité du Grand Commentaire. Issu d'une famille illustre de Yicence 2, Gaetano devint un des personnages les plus importants de l'université de Padoue, et mourut chanoine de la cathédrale de cette ville \ Sa bibliothèque
1 . Primus Averroi auctoritatern in gymnasio Patavino conciliasse dicitur, ejus commentaria in philosophando unice secutus (Facciolati, Fasti gymn. Pat., pars II, p. 104). In explicando , omissis aliorum interpretum opinionibus, solum Averroem,fidissimuni philosophicommentatorem sequebatur, eo ingenii acumine ut primus ei in gymnasio auctoritatern conciliaret. (Tomasinus, ///. vir. Elogia, t. II, p. 34-35.)
2. La famille Tiene voulut, qu'en souvenir du célèbre professeur, un de ses membres portât toujours le nom de Gaetano. C'est ainsi que notre philosophe se trouve homonyme du bienheureux Gaetano de Tiene, fondateur des théatins.
3. Voir pour la vie de Gaetano la notice de Calvi (en religion, Angiol- Gabriele di S. Maria), Biblioteca e Storia di quei scrUtcrï cosl délia città corne delterritorio di Vicenza (Vicenza, 1772), vol. II, parte I.
passa , avec ses propres écrits , à l'abbaye de San Giovanni in Verdara, un des principaux centres de l'averroïsme, et de là à Saint-Marc, où elle est encore aujourd'hui un tableau vivant des études de ce temps. Le nombre extraordinaire de copies des cours de Gaetano qu'on trouve dans les bibliothèques du nord de l'Italie, le luxe de calligraphie qui y est quelquefois déployé *, et les nombreuses éditions qu'il obtint dans les premières années de la typographie 2, attestent la vogue dont il jouit, durant la seconde moitié du xve siècle, dans les écoles de l'Italie et même de toute l'Europe.
Il ne faut demander à Gaetano aucune doctrine origi • nale. Moins hardi que Paul de Venise, il rejette toutes les conséquences hétérodoxes du péripatétisme. Dans son commentaire sur le traité de l'Ame, achevé en 1448? les questions averroïstes sont poursuivies dans leurs plus subtiles distinctions. Gaetano cherche à concilier l'immortalité avec la théorie aristotélique de la perception : il n'y réussit que par la plus bizarre des hypothèses3. Dans une thèse psychologique soutenue à Padoue 4, Gaetano discute une question qui paraît avoir beaucoup
1 . Presque toutes ces copies ont été faites de son vivant, souvent l'année même où il avait professé le cours qui en fait l'objet. La bibliothèque de Saint-Antoine de Padoue possède plusieurs copies de luxe dont Gaetano lui-même fit hommage à Saint- Antoine. Cf. Minciotti, Catal. dei codd. man. di S. Ant., p. 96-97.
2. Panzer, Ann. typogr., p. 366 sqq. — Hain , vol. II, part. II, p. 412-413.
3. Intellectus intelligit post separationem a corpore per species et habitas qui in eo remanserunt, non in actu completo, sicut dum erat unitus corpori, quia quantum ad illud dependet a fantasmatibus, sed in actu semipleno et incompleto, secundum quem modum^posset non dependere a fantasmatibus et perpetuari.
4. Imprimée à Venise, 1481. Je cite d'après le ms. de Saint-Marc. (Classis VI, n°74<7.)
préoccupé l'école de ce temps, à savoir : s'il faut admettre un sensus agens pour expliquer la sensibilité, de même qu'on admet un in te liée tus agens pour expliquer l'intelligence. Quelques-uns, dit Gaetano, prétendent que l'intellect actif produit les espèces sensibles, lesquelles deviennent les éléments de la sensation, et ils attribuent, mais à tort, cette opinion à Averroès. D'autres, avec Jean de Jandun , supposent dans l'âme sensitive comme dans l'âme intellective deux ordres de puissances, les unes passives, les autres actives. D'autres enfin, et ceux-ci sont plus près de la vérité, n'admettent point l'existence d'un sensus agens , et pensent que les objets sensibles, d'une part, suffisent pour produire les espèces, et que les espèces, d'une autre part , suffisent pour expliquer la sensation , sans l'intervention d'un agent spécial. Dans une autre thèse, où Gaetano agite la question de la perpétuité de l'intellect, il se résume ainsi : l'âme intellective est produite par une création immédiate, puis infuse à la matière. L'intellect envisagé isolément est donc engendré et corruptible. Mais l'âme humaine , envisagée dans l'ensemble de ses facultés, est immortelle. Tout cela, on le voit, est indécis et sans caractère.
Averroès est désormais à Padoue le maître de ceux qui savent. Michel Savonarola, dans son livre De laudibus Palavii, composé en 1440, l'appelle Me ingenio divinus ko/no Averroès philosophes , Aristotelis operum omnium commentator l« La bibliothèque de Jean de Marcanuova, léguée par lui à l'abbaye de Saint-Jean in Verdara en 1467, et maintenant à Saint-Marc de Venise, est toute composée d'ouvrages averroïstes. Enumérer tous les Padouans ou Bolonais qui au xve siècle ont com-