IV
On comprend maintenant pourquoi cet Averroès, qui pendant quatre siècles a eu chez les juifs et chez les chrétiens une si longue série de disciples , et dont le nom a figuré tant de fois dans la grande bataille de l'esprit humain, n'a point fait école chez ses compatriotes2, et comment le plus célèbre des Arabes aux yeux des Latins est tout à fait ignoré de ses coreligionnaires. En général, les emprunts que le moyen âge fit aux musulmans ne peuvent donner aucune idée de l'importance relative des parties de la littérature arabe. Les philosophes qui presque seuls ont été connus des Latins, ne forment qu'une famille imperceptible dans l'ensemble de cette littérature. Avempace, Abubacer, Averroès n'ont aucun renom dans l'islamisme. De tout ce grand déve-
1 . Ce n'est pas Iacoub Almansour , contemporain d'Ibn-Rosclid, mais le vizir Almansour (mort en 1009), qui usurpa le pouvoir sur Hischam II. Voy. supra, p. 4-5.
2. Abd-el-Wahid (p. 174) et El-Ansâri (ms. f. 8) parlent cependant d'un disciple d'Ibn-Rosclid, nommé Bondoud ou Ibn-Bondoud.
loppement, il n'est resté qu'une réminiscence vague du nom d'Ibn-Sina (Avicenne). Les grands recueils de bibliographie, le Kitâb-el-Fihrist, le dictionnaire de Hadji- Khalfa , mentionnent très-peu d'ouvrages de philosophes proprement dits. Le nom même d'Ibn-Roschd n'est prononcé dans Hadji-Rhalfa qu'incidemment, à propos de l'ouvrage de Gazali qu'il a réfuté 9 et du poëme d'Ibn-Sina qu'il a commenté1. Ibn-Khallekan n'en dit pas un mot dans sa vie des grands hommes de l'islamisme ; Djemal-eddin al-Rifti , qui le suivit d'une génération (1172-1248), ne le nomme pas dans son Histoire des philosophes . Maimonide, il est vrai, lut ses ouvrages en Egypte, en 1190. Mais Abdallatif, qui visitait ce pays vers 1197, et qui nous raconte toutes les disputes qu'il eut avec les docteurs égyptiens sur les philosophes en vogue à cette époque, n'en eut aucune connaissance2. Jafeï et les chroniqueurs, en mentionnant sa mort sous l'année 595, se contentent de dire vaguement qu'il composa beaucoup d'ouvrages ; mais on voit que le nom même du grand commentaire n'est pas arrivé jusqu'à eux.
Ce n'est pas que les contemporains d'Ibn-Roschd n'aient vanté sa science et ses éminentes facultés. Ibn- Saïd l'appelle le prince de la philosophie naturelle de son tempsd. Ibn-Abi-Oceibia, dans la Vie d'Ibn-Bâdja, le place au premier rang des disciples de ce grand maître4. Le kadhi Abu-Merwan-al-Badji, cité par ce biographe, lui accorde ce un jugement excellent, une grande
1. Cf. Hadji-Khalfa, Lex. bibliogr. (édit. Fluegel), aux mots Tehafo et Ardjuza.