VII
Ainsi , ces doctrines qui , au temps de Pétrarque , étaient réduites à se cacher et à conspirer dans l'ombre , étaient devenues , au commencement du xvie siècle , la philosophie presque officielle de toute l'Italie. Les discussions sur l'immortalité de l'âme étaient à l'ordre du jour à la cour de Léon X. Bembo , son secrétaire, ne ca~ chait pas ses prédilections pour Pomponat. Ce fut lui qui sauva le philosophe du bûcher, et se chargea, pour apaiser l'inquisition , de corriger le De Immortalitate animœ. Ce fut encore sous sa protection que Pomponat publia son Defensorium contre Niphus. Tous les vieux dictons de l'averroïsme incrédule , que l'enfer est une invention des princes, que toutes les religions renferment des fables , que les prières et les sacrifices sont des inventions des prêtres , se répétaient par les gens les mieux établis à la cour. C'est un averroïste que cet incrédule de la Messe de Bolsène. Le moyen âge lui eût donné des cornes, à ce mécréant qui ose douter devant le sang du Christ. Voyez la différence ! Raphaël en fait un galant personnage, lorgnant agréablement le miracle, en homme d'esprit qui connaît la raison des choses, et qui a lu son Averroès.
Ce n'est pas que pour sauver les apparences, on ne se montrât sévère par moments. On condamnait Pomponat, et sous main on l'appuyait. On payait Niphus pour le réfuter, et on encourageait Pomponat à répondre à Niphus. Que pouvait-on attendre de sérieux d'une bulle contre-signée Bembo, et ordonnant de croire à l'immortalité ? Ce n'était d'ailleurs qu'une nuance presque insaisissable qui séparait les aiexandristes et les averroïstes. Les premiers avouaient franchement les conséquences de leur
doctrine, auxquelles les seconds n'échappaient que par de subtils mensonges. De part et d'autre, la méthode, l'esprit, les tendances irréligieuses étaient les mêmes. Marsile Ficin, J. A. Marta1, Gaspard Contarini2, plus tard Antoine Sirmond leur opposent les mêmes arguments , et le concile de Latran les enveloppe dans la même condamnation.
Le concile de Latran ne fut qu'un effort impuissant pour arrêter l'Italie dans la voie où elle était engagée, et d'où la grande réaction provoquée par l'ébranlement de la réforme put seule la tirer. Certes, à n'envisager que les termes de la bulle , on croirait qu'il s'agit du zèle de la plus pure orthodoxie. Tous les subterfuges de l'école de Padoue y sont prévus. Le concile condamne et ceux qui disent que lame n'est pas immortelle , et ceux qui prétendent qu'elle est unique dans tous les hommes3, et ceux qui soutiennent que ces opinions, quoique contraires àla foi, sont vraies philosophiquement4. Il ordonne en outre aux professeurs de philosophie de réfuter les opinions hétérodoxes, après les avoir exposées3, et enjoint
i. Apologia de an'imœ immortalîtate , cum digresslone, quod intellectus sit multipUcatus , joint comme réfutation au De Anima et mente liumana de Simon Porta.
2. Contarini écrivant contre Pomponat, se crut également obligé de réfuter l'unité de l'intellect. (Poli, p. 5S0.)
3, Concil. Later. V, sessio vin. (Labbe, Concîl, t. XIX, col. 8-42.)
A. Quumque verum vero minime contradicat, omnem assertionem veritati illuminatse fidei contrariam omnino falsam essedefinimus. [Ibïd.)
S. Insuper omnibus et singulis pliilosophis districte prsecipiendo mandamus, ut quum philosophorum principia aut conclusiones, in quibus a recta fide deviare noscuntur, auditoribus suis legerint, quale hoc est de animée mortalitate aut unitate , et mundi seternitate, ac alia hujusmodi, teneantur veritatem religionis cliristianse omni conatu manifestam facere, ac omni studio hujusmodi philosophorum argumenta, quum omnia solubilia existant, pro viribus excludere atquc resolvcre. [IbidA
de poursuivre , comme hérétiques et infidèles , les fauteurs de si détestables doctrines. Enfin , il défend aux clercs de consacrer plus de cinq ans à l'étude de la philosophie et de la poésie , s'ils n'y joignent l'étude de la théologie et du droit canon.
Cette bulle est datée du 19 décembre 1512. Or, c'est précisément dans les années qui suivent que la controverse excitée par Pomponat atteignit le plus haut degré de vivacité et de hardiesse. Le De Immortalitate animée parut à Bologne en 1516. Le décret de Latran n'eut donc pas une grande efficacité. Quelques voix s'élevèrent même timidement dans le concile en faveur des doctrines condamnées1. Contelori mentionne, il est vrai, un ordre daté du 13 juin 1518, par lequel il est enjoint de poursuivre Pomponat comme rebelle au concile de Latran2 ; mais il ne paraît pas que cet ordre ait eu aucune conséquence. Le décret fut pris beaucoup plus au sérieux en Espagne. L'auteur d'une vie de Raymond Lulle, qui vivait vers ce temps, nous atteste que tous les ans on le lisait solennellement à l'université de Palma3 et que luimême, pour témoigner sa joie de cet heureux événement , composa une pièce de vers , où Léon X était
\ . R. P. D* Nicolaus, episcopus Bergomensis, dixit quod non placebat sibi quod theologiimponerent philosophis disputanîibus àeveritate (1. unitate) intellectus, tanquam de materia posita de mente Aristotelis, quam sibi imponit Averrois, lieet seeundum veritatera talis opinio est falsa. Et R. P. D. Thomas, generalis ord. prsedicatorum, dixit quod non placet secunda pars bullse , prœcipiens philosophis ut publiée persuadendo doceant veritatemfidei. (Labbe, col. 843.)
2. Petrus de Mantua asseruit quod anima rationalis, seeundum j>rincipia philosophise et mentem Aristotelis, sit seu videatur mortalis, contra determinationem coucilii Lateranensis. Papa mandat ut dictus Petrus revocet, alias contra ipsum procedatur. 13 jun. loi 8 (apud Ranke* Hîst. de la pap., t. Ier, chap. n, g 3.)